Chapitre V.
L’élaboration de la pensĂ©e : intuition et opĂ©rations a

Nous avons constatĂ©, au cours d’une premiĂšre partie de cet ouvrage, que les opĂ©rations de la pensĂ©e atteignaient leur forme d’équilibre lorsqu’elles se constituaient en systĂšmes d’ensemble caractĂ©risĂ©s par leur composition rĂ©versible (groupements ou groupes). Mais, si une forme d’équilibre marque le terme d’une Ă©volution, elle n’en explique ni les phases initiales ni le mĂ©canisme constructif. La seconde partie nous a permis ensuite de discerner dans les processus sensori-moteurs le point de dĂ©part des opĂ©rations, les schĂšmes de l’intelligence sensori-motrice constituant l’équivalent pratique des concepts et des relations, et leur coordination en systĂšmes spatio-temporels d’objets et de mouvements aboutissant mĂȘme, sous une forme Ă©galement toute pratique et empirique, Ă  la conservation de l’objet, ainsi qu’à une structure corrĂ©lative de groupe (le groupe expĂ©rimental des dĂ©placements, de H. PoincarĂ©). Mais il est Ă©vident que ce groupe sensori-moteur constitue simplement un schĂšme de comportement, c’est-Ă -dire le systĂšme Ă©quilibrĂ© des diverses maniĂšres possibles de se dĂ©placer matĂ©riellement dans l’espace proche, et qu’il n’atteint nullement le rang d’un instrument de pensĂ©e 1. Certes, l’intelligence sensori-motrice est Ă  la source de la pensĂ©e, et continuera d’agir sur elle, durant toute la vie, par l’intermĂ©diaire des perceptions et des attitudes pratiques. Le rĂŽle des perceptions sur la pensĂ©e la plus Ă©voluĂ©e ne saurait en particulier pas ĂȘtre nĂ©gligĂ©, comme il arrive Ă  certains auteurs de le faire lorsqu’ils sautent trop rapidement de la neurologie Ă  la sociologie, et il suffit Ă  attester l’influence persistante des schĂšmes initiaux. Mais il reste un trĂšs long chemin Ă  parcourir entre l’intelligence prĂ©verbale et la pensĂ©e opĂ©ratoire, pour que se constituent les groupements rĂ©flexifs, et, s’il y a continuitĂ© fonctionnelle entre les extrĂȘmes, la construction d’une sĂ©rie de structures intermĂ©diaires demeure indispensable sur des paliers multiples et hĂ©tĂ©rogĂšnes.

DiffĂ©rences de structure entre l’intelligence conceptuelle et l’intelligence sensori-motrice

Pour saisir le mĂ©canisme de formation des opĂ©rations, il importe au prĂ©alable de comprendre ce qui est Ă  construire, c’est-Ă -dire qui manque Ă  l’intelligence sensori-motrice pour se prolonger en pensĂ©e conceptuelle. Rien ne serait plus superficiel, en effet, que de supposer la construction de l’intelligence dĂ©jĂ  achevĂ©e sur le plan pratique et de faire alors simplement appel au langage et Ă  la reprĂ©sentation imagĂ©e pour expliquer comment cette intelligence dĂ©jĂ  construite va s’intĂ©rioriser en pensĂ©e logique.

En rĂ©alitĂ©, c’est exclusivement du point de vue fonctionnel que l’on peut retrouver dans l’intelligence sensori-motrice l’équivalent pratique des classes, des relations, des raisonnements et mĂȘme des groupes de dĂ©placements sous la forme empirique des dĂ©placements eux-mĂȘmes. Du point de vue de la structure, et par consĂ©quent de l’efficience, il demeure entre les coordinations sensori-motrices et les coordinations conceptuelles un certain nombre de diffĂ©rences fondamentales, Ă  la fois quant Ă  la nature des coordinations elles-mĂȘmes et quant aux distances parcourues par l’action, c’est-Ă -dire Ă  l’étendue de son champ d’application.

Tout d’abord, les actes d’intelligence sensori-motrice consistant uniquement Ă  coordonner entre eux des perceptions successives et des mouvements rĂ©els, Ă©galement successifs, ces actes ne peuvent se rĂ©duire eux-mĂȘmes qu’à des successions d’états, reliĂ©s par de courtes anticipations et reconstitutions, mais sans jamais aboutir Ă  une reprĂ©sentation d’ensemble : celle-ci ne saurait se constituer qu’à la condition de rendre simultanĂ©s les Ă©tats, par la pensĂ©e, et par consĂ©quent de les soustraire au dĂ©roulement temporel de l’action. En d’autres termes, l’intelligence sensori-motrice procĂšde comme un film au ralenti, dont on verrait successivement tous les tableaux, mais sans fusion, donc sans la vision continue nĂ©cessaire Ă  la comprĂ©hension d’ensemble.

En second lieu, et par le fait mĂȘme, un acte d’intelligence sensori-motrice ne tend qu’à la satisfaction pratique, c’est-Ă -dire au succĂšs de l’action, et non pas Ă  la connaissance comme telle. Il ne cherche ni l’explication, ni la classification, ni la constatation pour elles-mĂȘmes, et ne relie causalement, ne classe ou ne constate qu’en vue d’un but subjectif Ă©tranger Ă  la recherche du vrai. L’intelligence sensori-motrice est donc une intelligence vĂ©cue, et nullement rĂ©flexive.

Quant Ă  son champ d’application, l’intelligence sensori-motrice ne travaille que sur les rĂ©alitĂ©s mĂȘmes, chacun de ses actes ne comportant ainsi que des distances trĂšs courtes entre le sujet et les objets. Sans doute elle est capable de dĂ©tours et de retours, mais il ne s’agit toujours que de mouvements rĂ©ellement exĂ©cutĂ©s et d’objets rĂ©els. Seule la pensĂ©e se libĂ©rera de ces distances courtes et de ces trajets rĂ©els pour chercher Ă  embrasser la totalitĂ© de l’univers, jusqu’à l’invisible et parfois mĂȘme Ă  l’irreprĂ©sentable : c’est en cette multiplication indĂ©finie des distances spatio-temporelles entre le sujet et les objets que consistent la principale nouveautĂ© de l’intelligence conceptuelle et la puissance spĂ©cifique qui la rendra apte Ă  engendrer les opĂ©rations.

Les conditions du passage du plan sensori-moteur au plan rĂ©flexif sont donc au nombre de trois essentielles. D’abord une augmentation des vitesses permettant de fondre en un ensemble simultanĂ© les connaissances liĂ©es aux phases successives de l’action. Ensuite une prise de conscience, non plus simplement des rĂ©sultats dĂ©sirĂ©s de l’action, mais de ses dĂ©marches mĂȘmes, permettant ainsi de doubler la recherche de la rĂ©ussite par la constatation. Enfin une multiplication des distances, permettant de prolonger les actions relatives aux rĂ©alitĂ©s mĂȘmes par des actions symboliques portant sur les reprĂ©sentations et dĂ©passant ainsi les limites de l’espace et du temps proches.

On voit alors que la pensĂ©e ne saurait ĂȘtre ni une traduction ni mĂȘme une simple continuation du sensori-moteur en reprĂ©sentatif. Il s’agit de bien davantage que de formuler ou de poursuivre l’Ɠuvre commencĂ©e : il est d’abord nĂ©cessaire de reconstruire le tout sur un nouveau plan. Seules la perception et la motricitĂ© effective continueront Ă  s’exercer telles quelles, quitte Ă  se charger de significations nouvelles et Ă  s’intĂ©grer en de nouveaux systĂšmes de comprĂ©hension. Mais les structures de l’intelligence sont entiĂšrement Ă  rebĂątir avant de pouvoir ĂȘtre complĂ©tĂ©es : savoir retourner un objet (cf. le biberon citĂ© au chap. IV) n’implique pas que l’on puisse se reprĂ©senter en pensĂ©e une suite de rotations ; se dĂ©placer matĂ©riellement selon des dĂ©tours complexes, et revenir Ă  son point de dĂ©part, n’entraĂźne pas la comprĂ©hension d’un systĂšme de dĂ©placements simplement imaginĂ©s ; et mĂȘme anticiper la conservation d’un objet, dans l’action, ne conduit pas sans plus Ă  l’intelligence des conservations portant sur un systĂšme d’élĂ©ments.

Bien plus, pour reconstruire ces structures en pensĂ©e, le sujet va se heurter aux mĂȘmes difficultĂ©s, mais transposĂ©es sur ce nouveau plan, que celles dont il s’est dĂ©jĂ  rendu maĂźtre dans l’action immĂ©diate. Pour construire un espace, un temps, un univers de causes et d’objets sensori-moteurs ou pratiques, l’enfant a dĂ» se libĂ©rer de son Ă©gocentrisme perceptif et moteur : c’est par une sĂ©rie de dĂ©centrations successives qu’il est parvenu Ă  organiser un groupe empirique des dĂ©placements matĂ©riels, en situant son corps et ses mouvements propres parmi l’ensemble des autres. La construction des groupements et des groupes opĂ©ratoires de la pensĂ©e va nĂ©cessiter une inversion de sens analogue, mais au cours d’itinĂ©raires infiniment plus complexes : il s’agira de dĂ©centrer la pensĂ©e, non pas seulement par rapport Ă  la centration perceptive actuelle, mais par rapport Ă  l’action propre tout entiĂšre. La pensĂ©e, naissant de l’action, est, en effet, Ă©gocentrique en son point de dĂ©part exactement pour les mĂȘmes raisons que l’intelligence sensori-motrice est d’abord centrĂ©e sur les perceptions ou les mouvements prĂ©sents dont elle procĂšde. La construction des opĂ©rations transitives, associatives et rĂ©versibles supposera donc une conversion de cet Ă©gocentrisme initial en un systĂšme de relations et de classes dĂ©centrĂ©es par rapport au moi, et cette dĂ©centration intellectuelle (sans parler de son aspect social, que nous retrouverons au chap. VI) occupera, en fait, toute la petite enfance.

Le dĂ©veloppement de la pensĂ©e verra donc d’abord se rĂ©pĂ©ter, selon un vaste systĂšme de dĂ©calages, l’évolution qui semblait achevĂ©e sur le terrain sensori-moteur, avant de se dĂ©ployer, sur un champ infiniment plus large dans l’espace et plus mobile dans le temps, jusqu’à la structuration des opĂ©rations elles-mĂȘmes.

Les étapes de la construction des opérations

Pour saisir le mĂ©canisme de ce dĂ©veloppement, dont le groupement opĂ©ratoire constitue donc la forme d’équilibre finale, nous distinguerons (en simplifiant et en schĂ©matisant les choses) quatre pĂ©riodes principales Ă  la suite de celle qui est caractĂ©risĂ©e par la constitution de l’intelligence sensori-motrice.

DĂšs l’apparition du langage ou, plus prĂ©cisĂ©ment, de la fonction symbolique rendant possible son acquisition (1 ; 6 Ă  2 ans), dĂ©bute une pĂ©riode qui s’étend jusque vers 4 ans et voit se dĂ©velopper une pensĂ©e symbolique et prĂ©conceptuelle.

De 4 à 7 ou 8 ans environ se constitue, en continuitĂ© intime avec la prĂ©cĂ©dente, une pensĂ©e intuitive, dont les articulations progressives conduisent au seuil de l’opĂ©ration.

De 7-8 Ă  11-12 ans s’organisent les « opĂ©rations concrĂštes », c’est-Ă -dire les groupements opĂ©ratoires de la pensĂ©e portant sur des objets manipulables ou susceptibles d’ĂȘtre intuitionnĂ©s.

DĂšs 11-12 ans et durant l’adolescence s’élabore enfin la pensĂ©e formelle, dont les groupements caractĂ©risent l’intelligence rĂ©flexive achevĂ©e.

La pensée symbolique et préconceptuelle

DĂšs les derniers stades de la pĂ©riode sensori-motrice, l’enfant est capable d’imiter certains mots et de leur attribuer une signification globale, mais c’est seulement vers la fin de la seconde annĂ©e que dĂ©bute l’acquisition systĂ©matique du langage.

Or, tant l’observation directe de l’enfant que l’analyse de certains troubles de la parole mettent en Ă©vidence le fait que l’utilisation du systĂšme des signes verbaux est due Ă  l’exercice d’une « fonction symbolique » plus gĂ©nĂ©rale, dont le propre est de permettre la reprĂ©sentation du rĂ©el par l’intermĂ©diaire de « signifiants » distincts des choses « signifiĂ©es ».

Il convient, en effet, de distinguer les symboles et les signes, d’une part, des indices ou des signaux, d’autre part. Non seulement toute pensĂ©e, mais toute activitĂ© cognitive et motrice, de la perception et de l’habitude Ă  la pensĂ©e conceptuelle et rĂ©flexive, consiste Ă  relier des significations, et toute signification suppose un rapport entre un signifiant et une rĂ©alitĂ© signifiĂ©e. Seulement, dans le cas de l’indice, le signifiant constitue une partie ou un aspect objectif du signifiĂ©, ou encore lui est reliĂ© par un lien de cause Ă  effet : des traces sur la neige sont, pour le chasseur, l’indice du gibier, et l’extrĂ©mitĂ© visible d’un objet presque entiĂšrement cachĂ© est, pour le bĂ©bĂ©, l’indice de sa prĂ©sence. Le signal Ă©galement, mĂȘme artificiellement provoquĂ© par l’expĂ©rimentateur, constitue pour le sujet un simple aspect partiel de l’évĂ©nement qu’il annonce (dans une conduite conditionnĂ©e, le signal est perçu comme un antĂ©cĂ©dent objectif). Au contraire, le symbole et le signe impliquent une diffĂ©renciation, du point de vue du sujet lui-mĂȘme, entre le signifiant et le signifié : pour un enfant qui joue Ă  la dĂźnette, un caillou reprĂ©sentant un bonbon est consciemment reconnu comme symbolisant, et le bonbon comme symbolisé ; et lorsque le mĂȘme enfant considĂšre, par « adhĂ©rence du signe » un nom comme inhĂ©rent Ă  la chose nommĂ©e, il regarde nĂ©anmoins ce nom comme un signifiant, mĂȘme s’il en fait une sorte d’étiquette attribuĂ©e substantiellement Ă  l’objet dĂ©signĂ©.

PrĂ©cisons encore que, selon un usage des linguistes utile Ă  suivre en psychologie, un symbole est Ă  dĂ©finir comme impliquant un lien de ressemblance entre le signifiant et le signifiĂ©, tandis que le signe est « arbitraire » et repose nĂ©cessairement sur une convention. Le signe requiert donc la vie sociale pour se constituer, tandis que le symbole peut ĂȘtre Ă©laborĂ© dĂ©jĂ  par l’individu seul (comme dans le jeu des petits enfants). Il va de soi d’ailleurs que les symboles peuvent ĂȘtre socialisĂ©s, un symbole collectif Ă©tant alors en gĂ©nĂ©ral mi-signe mi-symbole ; un pur signe est par contre toujours collectif.

Cela dit, il importe de constater que, chez l’enfant, l’acquisition du langage, donc du systĂšme des signes collectifs, coĂŻncide avec la formation du symbole, c’est-Ă -dire du systĂšme des signifiants individuels. On ne saurait, en effet, parler sans abus de jeux symboliques durant la pĂ©riode sensori-motrice, et K. Groos est allĂ© un peu loin en prĂȘtant aux animaux la conscience de la fiction. Le jeu primitif est un simple jeu d’exercice et le vrai symbole ne dĂ©bute que lorsqu’un objet ou un geste reprĂ©sentent, pour le sujet lui-mĂȘme, autre chose que les donnĂ©es perceptibles. De ce point de vue, on voit apparaĂźtre, au sixiĂšme des stades de l’intelligence sensori-motrice, des « schĂšmes symboliques », c’est-Ă -dire des schĂšmes d’action sortis de leur contexte et Ă©voquant une situation absente (par exemple faire semblant de dormir). Mais le symbole lui-mĂȘme ne dĂ©bute qu’avec la reprĂ©sentation dĂ©tachĂ©e de l’action propre : par exemple faire dormir une poupĂ©e ou un ours. Or, prĂ©cisĂ©ment, au niveau oĂč paraĂźt dans le jeu le symbole au sens strict, le langage dĂ©veloppe par ailleurs la comprĂ©hension des signes.

Quant Ă  la genĂšse du symbole individuel, elle est Ă©clairĂ©e par le dĂ©veloppement de l’imitation. Durant la pĂ©riode sensori-motrice l’imitation n’est qu’un prolongement de l’accommodation propre aux schĂšmes d’assimilation : lorsqu’il sait exĂ©cuter un geste, le sujet qui perçoit un mouvement analogue (sur autrui ou sur les choses) l’assimile au sien, et cette assimilation Ă©tant motrice autant que perceptive dĂ©clenche le schĂšme propre. Dans la suite, le modĂšle nouveau provoque une rĂ©ponse assimilatrice analogue, mais le schĂšme activĂ© est alors accommodĂ© aux particularitĂ©s nouvelles ; au sixiĂšme stade, cette accommodation imitative devient mĂȘme possible Ă  l’état diffĂ©rĂ©, ce qui annonce la reprĂ©sentation. L’imitation proprement reprĂ©sentative ne dĂ©bute par contre qu’au niveau du jeu symbolique parce que, comme lui, elle suppose l’image. Mais l’image est-elle cause ou effet de cette intĂ©riorisation du mĂ©canisme imitatif ? L’image mentale n’est pas un fait premier, comme l’a longtemps cru l’associationnisme : elle est, comme l’imitation elle-mĂȘme, une accommodation des schĂšmes sensori-moteurs, c’est-Ă -dire une copie active, et non pas une trace ou un rĂ©sidu sensoriel des objets perçus. Elle est donc imitation intĂ©rieure, et prolonge l’accommodation des schĂšmes propres Ă  l’activitĂ© perceptive (par opposition Ă  la perception comme telle), de mĂȘme que l’imitation extĂ©rieure des niveaux prĂ©cĂ©dents prolonge l’accommodation des schĂšmes sensori-moteurs (lesquels sont prĂ©cisĂ©ment Ă  la source de l’activitĂ© perceptive elle-mĂȘme).

DĂšs lors, la formation du symbole peut s’expliquer comme suit : l’imitation diffĂ©rĂ©e, c’est-Ă -dire accommodation se prolongeant en Ă©bauches imitatives, fournit les signifiants, que le jeu ou l’intelligence applique Ă  des signifiĂ©s divers, selon les modes d’assimilation, libre ou adaptĂ©e, qui caractĂ©risent ces conduites. Le jeu symbolique comporte ainsi toujours un Ă©lĂ©ment d’imitation, fonctionnant comme signifiant, et l’intelligence Ă  ses dĂ©buts utilise de mĂȘme l’image Ă  titre de symbole ou de signifiant 2.

On comprend alors pourquoi le langage (qui lui aussi s’apprend d’ailleurs par imitation, mais par une imitation de signes tout faits, alors que l’imitation des formes, etc., fournit simplement la matiĂšre signifiante du symbolisme individuel) s’acquiert dans le mĂȘme temps que se constitue le symbole : c’est que l’emploi des signes comme des symboles suppose cette aptitude, toute nouvelle par opposition aux conduites sensori-motrices, qui consiste Ă  reprĂ©senter quelque chose par autre chose. On peut donc appliquer Ă  l’enfant cette notion d’une « fonction symbolique » gĂ©nĂ©rale, dont on a parfois fait l’hypothĂšse Ă  propos de l’aphasie, car c’est la formation d’un tel mĂ©canisme qui caractĂ©riserait, en bref, l’apparition simultanĂ©e de l’imitation reprĂ©sentative, de jeu symbolique, de la reprĂ©sentation imagĂ©e et de la pensĂ©e verbale 3.

Au total, la pensĂ©e naissante, tout en prolongeant l’intelligence sensori-motrice, procĂšde donc de la diffĂ©renciation des signifiants et des signifiĂ©s, et s’appuie par consĂ©quent tout Ă  la fois sur l’invention des symboles et sur la dĂ©couverte des signes. Mais il va de soi que, plus l’enfant est jeune et moins lui suffira le systĂšme de ces signes collectifs tout faits, parce que, en partie inaccessibles et malaisĂ©s Ă  dominer, ces signes verbaux demeureront longtemps inaptes Ă  exprimer l’individuel sur lequel le sujet reste centrĂ©. C’est pourquoi, tant que domine l’assimilation Ă©gocentrique du rĂ©el Ă  l’activitĂ© propre, l’enfant aura besoin de symboles : d’oĂč le jeu symbolique, ou jeu d’imagination, forme la plus pure de la pensĂ©e Ă©gocentrique et symbolique, assimilation du rĂ©el aux intĂ©rĂȘts propres et expression du rĂ©el grĂące Ă  l’emploi d’images façonnĂ©es par le moi.

Mais, mĂȘme sur terrain de la pensĂ©e adaptĂ©e, c’est-Ă -dire des dĂ©buts de l’intelligence reprĂ©sentative liĂ©e, de prĂšs ou de loin, aux signes verbaux, il importe de noter le rĂŽle des symboles imagĂ©s et de constater combien le sujet reste loin d’atteindre, durant les premiĂšres annĂ©es, les concepts proprement dits. De l’apparition du langage jusque vers 4 ans, il faut, en effet, distinguer une premiĂšre pĂ©riode du dĂ©veloppement de la pensĂ©e, que l’on peut appeler pĂ©riode de l’intelligence prĂ©conceptuelle, et qui est caractĂ©risĂ©e par les prĂ©concepts ou participations, et, sur le plan du raisonnement naissant, par la « transduction » ou raisonnement prĂ©conceptuel.

Les prĂ©concepts sont les notions attachĂ©es par l’enfant aux premiers signes verbaux dont il acquiert l’usage. Le caractĂšre propre de ces schĂšmes est de demeurer Ă  mi-chemin entre la gĂ©nĂ©ralitĂ© du concept et l’individualitĂ© des Ă©lĂ©ments qui le composent, sans atteindre ni l’une ni l’autre. L’enfant de 2-3 ans dira indiffĂ©remment « la » limace ou « les » limaces, ainsi que « la » lune ou « les » lunes, sans dĂ©cider si les limaces rencontrĂ©es au cours d’une mĂȘme promenade, ou les disques vus de temps Ă  autre au ciel, sont un seul individu, limace ou lune unique, ou une classe d’individus distincts. D’une part, en effet, il ne manie pas encore les classes gĂ©nĂ©rales, faute de distinction entre « tous » et « quelques ». D’autre part, si la notion de l’objet individuel permanent est achevĂ©e dans le champ de l’action proche, il n’en est encore rien quant Ă  l’espace lointain ou aux rĂ©apparitions Ă  durĂ©es espacĂ©es : une montagne est encore censĂ©e se dĂ©former rĂ©ellement au cours d’une excursion (comme antĂ©rieurement le biberon au cours de ses rotations), et « la » limace rĂ©apparaĂźtre en des points diffĂ©rents. D’oĂč parfois de vraies « participations » entre objets distincts et Ă©loignĂ©s les uns des autres : Ă  4 ans encore, l’ombre que l’on fera sur une table, dans une chambre fermĂ©e, au moyen d’un Ă©cran, est expliquĂ©e par celles qu’on trouve « dessous les arbres du jardin » ou dans la nuit, etc., comme si ces derniĂšres intervenaient de façon immĂ©diate au moment oĂč l’on pose l’écran sur la table (et sans que le sujet cherche en rien Ă  prĂ©ciser le « comment » du phĂ©nomĂšne).

Il est clair qu’un schĂšme demeurant ainsi Ă  mi-chemin de l’individuel et du gĂ©nĂ©ral n’est pas encore un concept logique et tient toujours en partie du schĂšme d’action et de l’assimilation sensori-motrice. Mais c’est un schĂšme dĂ©jĂ  reprĂ©sentatif et qui, en particulier, parvient Ă  Ă©voquer un grand nombre d’objets au moyen d’élĂ©ments privilĂ©giĂ©s tenus pour exemplaires-types de la collection prĂ©conceptuelle. Ces individus-types Ă©tant eux-mĂȘmes concrĂ©tisĂ©s par l’image autant et plus que par le mot, le prĂ©concept relĂšve, d’autre part, du symbole dans la mesure oĂč il fait appel Ă  ces sortes d’exemplaires gĂ©nĂ©riques. Il est donc, au total, un schĂšme situĂ© Ă  mi-chemin du schĂšme sensori-moteur et du concept, quant Ă  son mode d’assimilation, et participant du symbole imagĂ© quant Ă  sa structure reprĂ©sentative.

Or, le raisonnement qui consiste Ă  relier de tels prĂ©concepts tĂ©moigne prĂ©cisĂ©ment de ces mĂȘmes structures. Stern a appelĂ© « transduction » ces raisonnements primitifs, qui ne procĂšdent pas par dĂ©duction, mais par analogies immĂ©diates. Mais il y a plus encore ; raisonnement prĂ©conceptuel, la transduction ne repose que sur des emboĂźtements incomplets et Ă©choue ainsi Ă  toute structure opĂ©ratoire rĂ©versible. D’autre part, si elle rĂ©ussit dans la pratique, c’est qu’elle ne constitue qu’une suite d’actions symbolisĂ©es en pensĂ©e, une « expĂ©rience mentale » au sens propre, c’est-Ă -dire une imitation intĂ©rieure des actes et de leurs rĂ©sultats, avec toutes les limitations que comporte cette sorte d’empirisme de l’imagination. On retrouve ainsi, dans la transduction, Ă  la fois le manque de gĂ©nĂ©ralitĂ© inhĂ©rent au prĂ©concept et son caractĂšre symbolique ou imagĂ© permettant de transposer les actions en pensĂ©e.

La pensée intuitive

L’observation seule permet d’analyser les formes de pensĂ©e dĂ©crites Ă  l’instant, car l’intelligence des petits demeure bien trop instable pour qu’on puisse les interroger utilement. DĂšs 4 ans environ, par contre, de brĂšves expĂ©riences que l’on fera avec le sujet, en lui faisant manipuler les objets sur lesquels elles portent, permettent d’obtenir des rĂ©ponses rĂ©guliĂšres et de poursuivre la conversation. Ce fait Ă  lui seul constitue dĂ©jĂ  l’indice d’une nouvelle structuration.

En effet, de 4 Ă  7 ans, on assiste Ă  une coordination graduelle des rapports reprĂ©sentatifs, donc Ă  une conceptualisation croissante qui, de la phase symbolique ou prĂ©conceptuelle, conduira l’enfant au seuil des opĂ©rations. Mais, chose trĂšs remarquable, cette intelligence dont on peut suivre les progrĂšs souvent rapides demeure constamment prĂ©logique, et cela sur les terrains oĂč elle parvient Ă  son maximum d’adaptation 4 : jusqu’au moment oĂč le « groupement » marque l’aboutissement de cette suite d’équilibrations successives, elle supplĂ©e encore aux opĂ©rations inachevĂ©es par une forme semi-symbolique de pensĂ©e, qui est le raisonnement intuitif ; et elle ne contrĂŽle les jugements que par le moyen de « rĂ©gulations » intuitives, analogues, sur le plan de reprĂ©sentation, Ă  ce que sont les rĂ©gulations perceptives sur le plan sensori-moteur.

Prenons comme exemple une expĂ©rience que nous avons faite jadis avec A. Szeminska. Deux petits verres A et A2 de forme et de dimensions Ă©gales sont remplis d’un mĂȘme nombre de perles, cette Ă©quivalence Ă©tant reconnue par l’enfant qui les a lui-mĂȘme placĂ©es, par exemple en mettant d’une main une perle en A chaque fois qu’il en dĂ©posait une autre en A2 avec l’autre main. AprĂšs quoi, laissant le verre A comme tĂ©moin, on verse A2 en un verre B de forme diffĂ©rente. Les petits de 4-5 ans concluent alors que la quantitĂ© des perles a changĂ©, quand bien mĂȘme ils sont certains que l’on n’a rien enlevĂ© ni ajouté : si le verre B est mince et Ă©levĂ©, ils diront qu’il y a « plus de perles qu’avant » parce que « c’est plus haut », ou qu’il y en a moins parce que c’est « plus mince », mais ils s’accorderont Ă  admettre la non-conservation du tout.

Notons d’abord la continuitĂ© de cette rĂ©action avec celles des niveaux prĂ©cĂ©dents. En possession de la notion de la conservation d’un objet individuel, le sujet ne l’est pas encore de celle d’un ensemble d’objets : la classe totale n’est donc pas construite, puisqu’elle n’est toujours pas invariante, et cette non-conservation prolonge ainsi Ă  la fois les rĂ©actions initiales Ă  l’objet (avec dĂ©calage dĂ» au fait qu’il ne s’agit plus d’un Ă©lĂ©ment isolĂ©, mais d’une collection) et l’absence de totalitĂ© gĂ©nĂ©rale dont nous avons parlĂ© Ă  propos du prĂ©concept. Il est clair, d’autre part, que les raisons de l’erreur sont d’ordre quasi perceptif : c’est l’élĂ©vation du niveau qui trompe l’enfant, ou la minceur de la colonne, etc. Seulement il ne s’agit pas d’illusions perceptives : la perception des rapports est en gros exacte, mais elle est occasion d’une construction intellectuelle incomplĂšte. C’est ce schĂ©matisme prĂ©logique, imitant encore de prĂšs les donnĂ©es perceptives tout en les recentrant Ă  sa maniĂšre propre, que l’on peut appeler pensĂ©e intuitive. On aperçoit d’emblĂ©e ses rapports avec le caractĂšre imagĂ© du prĂ©concept et des expĂ©riences mentales qui caractĂ©risent le raisonnement transductif.

Cependant, cette pensĂ©e intuitive est en progrĂšs sur la pensĂ©e prĂ©conceptuelle ou symbolique : portant essentiellement sur les configurations d’ensemble et non plus sur des figures simples mi-individuelles, mi-gĂ©nĂ©riques, l’intuition conduit Ă  un rudiment de logique, mais sous la forme de rĂ©gulations reprĂ©sentatives et non point encore d’opĂ©rations. Il existe, de ce point de vue, des « centrations » et des « dĂ©centrations » intuitives analogues aux mĂ©canismes dont nous avons parlĂ© Ă  propos des schĂšmes sensori-moteurs de la perception (chap. III). Supposons un enfant estimant qu’en B les perles sont plus nombreuses qu’en A parce que le niveau a monté : il « centre » ainsi sa pensĂ©e, ou son attention 5, sur le rapport entre les hauteurs de B et de A, et nĂ©glige les largeurs. Mais transvasons B dans les verres C ou D, etc., encore plus minces et plus hauts ; il vient nĂ©cessairement un moment oĂč l’enfant rĂ©pondra : « ça fait moins, parce que c’est trop Ă©troit ». Il y aura ainsi correction de la centration sur la hauteur par une dĂ©centration de l’attention sur la largeur. Dans le cas oĂč le sujet estime la quantitĂ© plus petite en B qu’en A Ă  cause de la minceur, l’allongement en C, D, etc., l’amĂšnera au contraire Ă  renverser son jugement en faveur de la hauteur. Or, ce passage d’une seule centration aux deux successives annonce l’opĂ©ration : dĂšs qu’il raisonnera sur les deux relations Ă  la fois, l’enfant dĂ©duira, en effet, la conservation. Seulement il n’y a encore ici ni dĂ©duction ni l’opĂ©ration rĂ©elle : une erreur est simplement corrigĂ©e, mais avec retard et par rĂ©action Ă  son exagĂ©ration mĂȘme (comme dans le domaine des illusions perceptives), et les deux relations sont envisagĂ©es alternativement au lieu d’ĂȘtre multipliĂ©es logiquement. Il n’intervient donc qu’une sorte de rĂ©gulation intuitive et non pas un mĂ©canisme proprement opĂ©ratoire.

Il y a plus. Pour Ă©tudier Ă  la fois les diffĂ©rences entre l’intuition et l’opĂ©ration, et le passage de l’une Ă  l’autre, on peut envisager, non pas seulement la mise en relations des qualitĂ©s selon deux dimensions, mais la correspondance elle-mĂȘme sous une forme soit logique (qualitative), soit mathĂ©matique. On prĂ©sente d’emblĂ©e au sujet les verres de formes distinctes A et B et on lui demande de mettre simultanĂ©ment une perle dans chaque verre ; l’une avec la main gauche, l’autre avec la droite : lors de petits nombres (4 ou 5), l’enfant croit d’emblĂ©e Ă  l’équivalence des deux ensembles, ce qui semble annoncer l’opĂ©ration, mais lorsque les formes changent trop, Ă  mesure que la correspondance se poursuit, il renonce Ă  admettre l’égalité ! L’opĂ©ration latente est donc vaincue par les exigences abusives de l’intuition.

Alignons maintenant six jetons rouges sur la table, offrons au sujet une collection de bleus et demandons-lui d’en dĂ©poser autant que de rouges. De 4 Ă  5 ans environ, l’enfant ne construit pas de correspondance et se contente d’une rangĂ©e de longueur Ă©gale (Ă  Ă©lĂ©ments plus serrĂ©s que le modĂšle). Vers 5-6 ans, en moyenne, le sujet alignera six jetons bleus en regard des six rouges. L’opĂ©ration est-elle alors acquise, comme il le semblerait ? Nullement : il suffit de desserrer les Ă©lĂ©ments de l’une des sĂ©ries, ou de les mettre en tas, etc., pour que le sujet renonce Ă  croire Ă  l’équivalence. Tant que dure la correspondance optique, l’équivalence va de soi : dĂšs que la premiĂšre est altĂ©rĂ©e, la seconde disparaĂźt, ce qui nous ramĂšne Ă  la non-conservation de l’ensemble.

Or, cette rĂ©action intermĂ©diaire est pleine d’intĂ©rĂȘt. Le schĂšme intuitif est devenu assez souple pour permettre l’anticipation et la construction d’une configuration exacte de correspondances, ce qui, pour un observateur non averti, prĂ©sente tous les aspects d’une opĂ©ration. Et cependant, une fois le schĂšme intuitif modifiĂ©, la relation logique d’équivalence, qui serait le produit nĂ©cessaire d’une opĂ©ration, s’avĂšre inexistante. On se trouve ainsi en prĂ©sence d’une forme d’intuition supĂ©rieure Ă  celle du niveau prĂ©cĂ©dent et que l’on peut appeler « intuition articulĂ©e », par opposition aux intuitions simples. Mais cette intuition articulĂ©e, tout en se rapprochant de l’opĂ©ration (et en la rejoignant dans la suite par Ă©tapes souvent insensibles), demeure rigide et irrĂ©versible comme, la pensĂ©e intuitive entiĂšre : elle n’est donc que le produit des rĂ©gulations successives, qui ont fini par articuler les rapports globaux et inanalysables du dĂ©but, et non pas encore d’un « groupement » proprement dit.

On peut serrer de plus prĂšs cette diffĂ©rence entre les mĂ©thodes intuitives et opĂ©ratoires en faisant porter l’analyse sur les emboĂźtements de classes et les sĂ©riations de relations asymĂ©triques, constitutifs des groupements les plus Ă©lĂ©mentaires. Mais, bien entendu, il s’agit de prĂ©senter le problĂšme sur le terrain intuitif lui-mĂȘme, seul accessible Ă  ce niveau, par opposition au domaine formel, liĂ© au langage seul. Pour ce qui est des emboĂźtements de classes, on placera dans une boĂźte une vingtaine de perles, dont le sujet reconnaĂźt qu’elles sont « toutes en bois », et qui constituent ainsi un tout B. La plupart de ces perles sont brunes et constituent la partie A, et quelques-unes sont blanches, formant la partie complĂ©mentaire A’. Pour dĂ©terminer si l’enfant est capable de comprendre l’opĂ©ration A + A’ = B, donc la rĂ©union des parties dans le tout, on peut poser la simple question suivante : y a-t-il dans cette boĂźte (les perles restant toutes visibles) plus de perles en bois ou plus de perles brunes, donc A < B ?

Or, l’enfant rĂ©pond presque toujours, jusque vers 7 ans, qu’il y a plus de brunes « parce qu’il y a seulement deux ou trois blanches ». On prĂ©cise alors : « Les brunes sont en bois ? — Oui. — Si j’enlĂšve toutes les perles en bois pour les mettre ici (seconde boĂźte), restera-t-il des perles dans la (premiĂšre) boĂźte ? — Non, parce qu’elles sont toutes en bois. — Si j’enlĂšve les brunes, restera-t-il des perles ? — Oui, les blanches ». Puis on rĂ©pĂšte la question initiale, et le sujet recommence Ă  affirmer qu’il y a dans la boĂźte plus de perles brunes que de perles en bois, parce qu’il y a seulement deux blanches, etc.

Le mĂ©canisme de ce type de rĂ©actions est aisĂ© Ă  dĂ©brouiller : le sujet centre aisĂ©ment son attention sur le tout B, Ă  part, ou sur les parties A et A’, une fois isolĂ©es en pensĂ©e, mais la difficultĂ© est que, en centrant A, il dĂ©truit par le fait mĂȘme le tout B, de telle sorte que la partie A ne peut plus alors ĂȘtre comparĂ©e qu’à l’autre partie A’. Il y a donc Ă  nouveau non-conservation du tout, faute de mobilitĂ© dans les centrations successives de la pensĂ©e. Mais il y a plus encore. En faisant imaginer Ă  l’enfant ce qui se passerait en construisant un collier, soit avec les perles en bois B, soit avec les brunes A, on retrouve les difficultĂ©s prĂ©cĂ©dentes, mais avec la prĂ©cision que voici : si je fais un collier avec les brunes, rĂ©pond parfois l’enfant, je ne pourrai pas faire un autre collier avec les mĂȘmes perles, et le collier des perles en bois aura seulement les blanches ! Ce genre de rĂ©flexions, qui n’ont rien d’absurde, met cependant en Ă©vidence la diffĂ©rence qui sĂ©pare encore la pensĂ©e intuitive de la pensĂ©e opĂ©ratoire : dans la mesure oĂč la premiĂšre imite les actions rĂ©elles par expĂ©riences mentales imagĂ©es, elle se heurte Ă  cet obstacle qu’effectivement on ne saurait construire deux colliers Ă  la fois avec les mĂȘmes Ă©lĂ©ments, tandis que, dans la mesure oĂč la seconde procĂšde par actions intĂ©riorisĂ©es devenues entiĂšrement rĂ©versibles, rien ne l’empĂȘche de faire simultanĂ©ment deux hypothĂšses et de les comparer entre elles.

La sĂ©riation de rĂ©glettes A, B, C, etc., de dimensions distinctes, mais voisines (et devant donc ĂȘtre comparĂ©es deux Ă  deux), donne lieu Ă©galement Ă  des enseignements utiles. Les petits de 4-5 ans ne parviennent Ă  construire que des couples non coordonnĂ©s entre eux : BD, AC, EG, etc. Puis l’enfant construit de courtes sĂ©ries, et ne rĂ©ussit la sĂ©riation de dix Ă©lĂ©ments que par tĂątonnements successifs. De plus, lorsque sa rangĂ©e est achevĂ©e, il est incapable d’intercaler de nouveaux termes sans dĂ©faire le tout. Il faut attendre le niveau opĂ©ratoire pour que la sĂ©riation soit rĂ©ussie d’emblĂ©e, par une mĂ©thode consistant par exemple Ă  chercher le plus petit de tous les termes, puis le plus petit des restants, etc. Or, c’est Ă  ce niveau Ă©galement que le raisonnement (A < B) + (B < C) = (A < C) devient possible, tandis qu’aux niveaux intuitifs le sujet se refuse Ă  tirer des deux inĂ©galitĂ©s constatĂ©es perceptivement A < B et B < C, la prĂ©vision A < C.

Les articulations progressives de l’intuition et les diffĂ©rences qui les sĂ©parent encore de l’opĂ©ration sont particuliĂšrement nettes dans les domaines de l’espace et du temps, par ailleurs fort instructifs quant aux comparaisons possibles entre les rĂ©actions intuitives et les rĂ©actions sensori-motrices. On se rappelle ainsi l’acquisition, par le bĂ©bĂ©, de l’action consistant Ă  retourner un biberon. Or, retourner un objet par une action intelligente ne conduit pas sans plus Ă  savoir le retourner en pensĂ©e, et les Ă©tapes de cette intuition de la rotation constituent mĂȘme une rĂ©pĂ©tition, dans les grandes lignes, de celles de la rotation effective ou sensori-motrice : dans les deux cas, on retrouve un mĂȘme processus de dĂ©centration progressive Ă  partir de la perspective Ă©gocentrique, cette dĂ©centration Ă©tant simplement perceptive et motrice, dans le premier cas, et reprĂ©sentative dans le second.

On peut, Ă  cet Ă©gard, procĂ©der de deux maniĂšres, ou bien par rotation, en pensĂ©e, du sujet autour de l’objet, ou bien par rotation en pensĂ©e de l’objet lui-mĂȘme. Pour rĂ©aliser la premiĂšre situation, on prĂ©sentera, par exemple, Ă  l’enfant des montagnes en carton sur une table carrĂ©e, et on lui fera choisir entre quelques dessins trĂšs simples ceux qui correspondent aux perspectives possibles (l’enfant assis sur l’un des cĂŽtĂ©s de la table voit une poupĂ©e changer de positions et doit retrouver les tableaux qui leur correspondent) : or, les petits restent toujours dominĂ©s par le point de vue qui est le leur au moment du choix, mĂȘme quand ils ont eux-mĂȘmes circulĂ© au prĂ©alable d’un cĂŽtĂ© Ă  l’autre de la table. Les renversements devant-derriĂšre et gauche-droite sont d’une difficultĂ© d’abord insurmontable et ne s’acquiĂšrent que peu Ă  peu jusque vers 7-8 ans, par rĂ©gulations intuitives.

La rotation de l’objet sur lui-mĂȘme peut, d’autre part, donner lieu Ă  d’intĂ©ressantes constatations relatives Ă  l’intuition de l’ordre. On enfile, par exemple, le long d’un mĂȘme fil de fer trois bonshommes de couleurs diffĂ©rentes A, B et C, ou bien l’on fait entrer dans un tube de carton (sans chevauchements possibles) trois boules A, B et C. On fait dessiner Ă  l’enfant le tout, Ă  titre d’aide-mĂ©moire. Puis on fait passer les Ă©lĂ©ments A, B, C derriĂšre un Ă©cran ou Ă  travers le tube et l’on fait prĂ©voir l’ordre direct de sortie (Ă  l’autre extrĂ©mitĂ©) et l’ordre inverse de retour. L’ordre direct est prĂ©vu par tous. L’ordre inverse, par contre, n’est acquis que vers 4-5 ans, Ă  la fin de la pĂ©riode prĂ©conceptuelle. AprĂšs quoi on imprime un mouvement de rotation de 180° Ă  l’ensemble du dispositif (fil de fer ou tube) et l’on fait prĂ©voir l’ordre de sortie (qui est donc renversĂ©). L’enfant ayant contrĂŽlĂ© lui-mĂȘme le rĂ©sultat, on recommence, puis on effectue deux demi-rotations (360° en tout), puis trois, etc.

Or, cette Ă©preuve permet de suivre pas Ă  pas tous les progrĂšs de l’intuition jusqu’à la naissance de l’opĂ©ration. De 4 Ă  7 ans, le sujet commence par ne pas prĂ©voir qu’une demi-rotation changera l’ordre ABC en CBA ; puis, l’ayant constatĂ©, il admet que deux demi-rotations donneront aussi CBA. DĂ©trompĂ© par l’expĂ©rience, il ne sait plus prĂ©voir l’effet de trois demi-rotations. Bien plus, les petits (4-5 ans), aprĂšs avoir vu que tantĂŽt A tantĂŽt C sortent en tĂȘte de ligne, s’imaginent que B aura son tour de prioritĂ©, lui aussi (ignorant cet axiome de Hilbert selon lequel, si B est « entre » A et C, il est aussi nĂ©cessairement « entre » C et A !). La notion de l’invariance de la position « entre » s’acquiert aussi par rĂ©gulations successives, sources d’articulations de l’intuition. Ce n’est que vers 7 ans que l’ensemble des transformations sont comprises, et souvent assez soudainement quant Ă  la derniĂšre phase, par un « groupement » gĂ©nĂ©ral des rapports en jeu. Notons d’emblĂ©e que l’opĂ©ration procĂšde ainsi de l’intuition, non pas seulement quand l’ordre direct (+) peut ĂȘtre inversĂ© en pensĂ©e (−), par une premiĂšre articulation intuitive, mais encore quand deux ordres, inverses l’un de l’autre, redonnent l’ordre direct (− par − donne +, ce qui, dans le cas particulier, est compris Ă  7-8 ans !).

Les relations temporelles donnent lieu Ă  des constatations du mĂȘme genre. Le temps intuitif est un temps liĂ© aux objets et aux mouvements particuliers, sans homogĂ©nĂ©itĂ© ni Ă©coulement uniforme. Lorsque deux mobiles, partant du mĂȘme point A, arrivent en deux endroits diffĂ©rents, B et B’, l’enfant de 4-5 ans admet la simultanĂ©itĂ© des dĂ©parts, mais conteste trĂšs gĂ©nĂ©ralement celle des arrivĂ©es, bien qu’elle soit aisĂ©ment perceptible : il reconnaĂźt qu’un des mobiles ne marchait plus quand l’autre s’est arrĂȘtĂ©, mais il refuse de comprendre que les mouvements ont pris fin « en mĂȘme temps », car il n’y a prĂ©cisĂ©ment pas encore de temps commun pour des vitesses diffĂ©rentes. De mĂȘme, il Ă©value l’« avant » et l’« aprĂšs » selon une succession spatiale et non encore temporelle. Du point de vue des durĂ©es, « plus vite » entraĂźne « plus de temps », mĂȘme sans entraĂźnement verbal et Ă  simple inspection des donnĂ©es (car plus vite = plus loin = plus de temps). Lorsque ces premiĂšres difficultĂ©s sont vaincues par une articulation des intuitions (dues Ă  des dĂ©centrations de la pensĂ©e, qui s’habitue Ă  comparer deux systĂšmes de positions Ă  la fois, d’oĂč une rĂ©gulation graduelle des estimations), il subsiste cependant une incapacitĂ© systĂ©matique Ă  rĂ©unir les temps locaux en un temps unique. Deux quantitĂ©s Ă©gales d’eau s’écoulant Ă  dĂ©bits Ă©gaux, par les deux branches d’un tube en Y dans des bocaux de formes diffĂ©rentes, donnent lieu, par exemple, aux jugements suivants : l’enfant de 6-7 ans reconnaĂźt la simultanĂ©itĂ© des dĂ©parts et des arrĂȘts, mais conteste que l’eau ait coulĂ© aussi longtemps dans un bocal que dans l’autre. Les idĂ©es relatives Ă  l’ñge donnent lieu aux mĂȘmes constatations : si A est nĂ© avant B, cela ne signifie pas qu’il soit plus vieux, et, s’il est plus vieux, cela n’exclut pas que B le rattrape en Ăąge ou le dĂ©passe mĂȘme !

Ces notions intuitives sont parallĂšles Ă  celles que l’on rencontre dans le domaine de l’intelligence pratique. AndrĂ© Rey a montrĂ© combien les sujets des mĂȘmes Ăąges aux prises avec des problĂšmes de combinaisons d’instruments (sortir des objets d’un tube avec des crochets, combiner des translations de plots, des rotations, etc.) prĂ©sentent Ă©galement de conduites irrationnelles avant de dĂ©couvrir ces solutions adaptĂ©es 6. Quant aux reprĂ©sentations sans manipulations, telles que l’explication du mouvement des riviĂšres, des nuages, de la flottaison des bateaux, etc., nous avons pu constater que les liaisons causales de ce type Ă©taient calquĂ©es sur l’activitĂ© propre : les mouvements physiques tĂ©moignent de finalitĂ©, d’une force active interne, la riviĂšre « prend de l’élan » pour passer sur les cailloux, les nuages font le vent, qui les pousse en retour, etc. 7

Telle est donc la pensĂ©e intuitive. Comme la pensĂ©e symbolique d’ordre prĂ©conceptuel, dont elle dĂ©rive directement, elle prolonge en un sens l’intelligence sensori-motrice. De mĂȘme que cette derniĂšre assimile les objets aux schĂšmes de l’action, de mĂȘme l’intuition est toujours, en premier lieu, une sorte d’action exĂ©cutĂ©e en pensĂ©e : transvaser, faire correspondre, emboĂźter, sĂ©rier, dĂ©placer, etc., sont encore des schĂšmes d’action, auxquels la reprĂ©sentation assimile le rĂ©el. Mais l’accommodation de ces schĂšmes aux objets, au lieu de demeurer pratique, fournit les signifiants imitatifs ou imagĂ©s, qui permettent prĂ©cisĂ©ment Ă  cette assimilation de se faire en pensĂ©e. L’intuition est donc, en second lieu, une pensĂ©e imagĂ©e, plus raffinĂ©e que durant la pĂ©riode prĂ©cĂ©dente, car elle porte sur des configurations d’ensemble et non plus sur de simples collections syncrĂ©tiques symbolisĂ©es par des exemplaires-types ; mais elle utilise encore le symbolisme reprĂ©sentatif et prĂ©sente donc toujours une partie des limitations qui lui sont inhĂ©rentes.

Ces limitations sont claires. Rapport immĂ©diat entre un schĂšme d’action intĂ©riorisĂ©e et la perception des objets, l’intuition n’aboutit qu’à des configurations « centrĂ©es » sur ce rapport. Faute de pouvoir dĂ©passer ce domaine des configurations imagĂ©es, les relations qu’elle construit sont donc incomposables entre elles. Le sujet ne parvient pas Ă  la rĂ©versibilitĂ©, parce qu’une action traduite en simple expĂ©rience imaginĂ©e demeure Ă  sens unique, et qu’une assimilation centrĂ©e sur une configuration perceptive l’est nĂ©cessairement aussi. D’oĂč l’absence de transitivitĂ©, parce que chaque centration dĂ©forme ou abolit les autres, et d’associativitĂ©, puisque les rapports dĂ©pendent du chemin parcouru par la pensĂ©e pour les Ă©laborer. Il n’y a donc, au total, faute de composition transitive, rĂ©versible et associative, ni identitĂ© assurĂ©e des Ă©lĂ©ments, ni conservation du tout. On peut aussi dire, ainsi, que l’intuition reste phĂ©nomĂ©niste, parce qu’imitant les contours du rĂ©el sans les corriger, et Ă©gocentrique, parce que constamment centrĂ©e en fonction de l’action du moment : elle manque, de la sorte, l’équilibre entre l’assimilation des choses aux schĂšmes de la pensĂ©e, et l’accommodation de ceux-ci Ă  la rĂ©alitĂ©.

Mais cet Ă©tat initial, qui se retrouve en chacun des domaines de la pensĂ©e intuitive, est progressivement corrigĂ© grĂące Ă  un systĂšme de rĂ©gulations, qui annoncent les opĂ©rations. DominĂ©e d’abord par le rapport immĂ©diat entre le phĂ©nomĂšne et le point de vue du sujet, l’intuition Ă©volue dans le sens de la dĂ©centration. Chaque dĂ©formation poussĂ©e Ă  l’extrĂȘme entraĂźne la rĂ©intervention des rapports nĂ©gligĂ©s. Chaque mise en relation favorise la possibilitĂ© d’un retour. Chaque dĂ©tour aboutit Ă  des interfĂ©rences qui enrichissent les points de vue. Toute dĂ©centration d’une intuition se traduit ainsi en une rĂ©gulation, qui tend dans la direction de la rĂ©versibilitĂ©, de la composition transitive et de l’associativitĂ©, donc, au total, de la conservation par coordination des points de vue. D’oĂč les intuitions articulĂ©es, dont le progrĂšs s’engage dans le sens de la mobilitĂ© rĂ©versible et prĂ©pare l’opĂ©ration.

Les opérations concrÚtes

L’apparition des opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques et spatio-temporelles pose un problĂšme d’un grand intĂ©rĂȘt quant aux mĂ©canismes propres au dĂ©veloppement de la pensĂ©e. Ce n’est pas, en effet, par une simple convention, reposant sur des dĂ©finitions choisies au prĂ©alable, qu’il faut dĂ©limiter le moment oĂč les intuitions articulĂ©es se transforment en systĂšmes opĂ©ratoires. Il y a mieux Ă  faire qu’à dĂ©couper la continuitĂ© du dĂ©veloppement en stades reconnaissables Ă  des critĂšres extĂ©rieurs quelconques : dans le cas du dĂ©but des opĂ©rations, le tournant dĂ©cisif se manifeste par une sorte d’équilibration, toujours rapide et parfois soudaine, qui affecte l’ensemble des notions d’un mĂȘme systĂšme, et qu’il s’agit d’expliquer en elle-mĂȘme. Il y a lĂ  quelque chose de comparable aux brusques structurations d’ensemble dĂ©crites par la thĂ©orie de la Forme, sauf que, en l’occurrence, il se produit l’opposĂ© d’une cristallisation englobant l’ensemble des rapports en un seul rĂ©seau statique : les opĂ©rations naissent au contraire d’une sorte de dĂ©gel des structures intuitives, et de la mobilitĂ© soudaine qui anime et coordonne les configurations jusque-lĂ  rigides Ă  des degrĂ©s divers, malgrĂ© leurs articulations progressives. C’est ainsi que le moment oĂč les relations temporelles sont rĂ©unies en l’idĂ©e d’un temps unique, ou que les Ă©lĂ©ments d’un ensemble sont conçus comme constituant un tout invariant, ou encore que les inĂ©galitĂ©s caractĂ©risant un complexe de rapports sont sĂ©riĂ©es en une seule Ă©chelle, etc., constituent des moments trĂšs reconnaissables dans le dĂ©veloppement : Ă  l’imagination tĂątonnante succĂšde, parfois brusquement, un sentiment de cohĂ©rence et de nĂ©cessitĂ©, la satisfaction d’aboutir Ă  un systĂšme Ă  la fois fermĂ© sur lui-mĂȘme et indĂ©finiment extensible.

Le problĂšme est par consĂ©quent de comprendre selon quel processus interne s’effectue ce passage d’une phase d’équilibration progressive (la pensĂ©e intuitive) Ă  un Ă©quilibre mobile atteint comme Ă  la limite de la premiĂšre (les opĂ©rations). Si la notion de « groupement » dĂ©crite au chapitre II a vraiment une signification psychologique, c’est prĂ©cisĂ©ment sur ce point qu’elle doit le manifester.

L’hypothĂšse Ă©tant donc que les rapports intuitifs d’un systĂšme considĂ©rĂ© sont, Ă  un moment donnĂ©, soudainement « groupĂ©s », la premiĂšre question est de savoir Ă  quel critĂšre interne ou mental on reconnaĂźtra le groupement. La rĂ©ponse est Ă©vidente : lĂ  oĂč il y a « groupement » il y a conservation d’un tout, et cette conservation elle-mĂȘme ne sera pas simplement supposĂ©e par le sujet Ă  titre d’induction probable, mais affirmĂ©e par lui comme une certitude de sa pensĂ©e.

Reprenons Ă  cet Ă©gard le premier exemple citĂ© Ă  propos de la pensĂ©e intuitive : le transvasement des perles. AprĂšs une longue pĂ©riode oĂč chaque transvasement est censĂ© changer les quantitĂ©s ; aprĂšs une phase intermĂ©diaire (intuition articulĂ©e) oĂč certains transvasements sont censĂ©s altĂ©rer le tout, tandis que d’autres, entre vases peu diffĂ©rents, conduisent le sujet Ă  supposer que l’ensemble s’est conservĂ©, il vient toujours un moment (entre 6 ; 6 et 7 ; 8 ans) oĂč l’enfant change d’attitude : il n’a plus besoin de rĂ©flexion, il dĂ©cide, il a mĂȘme l’air Ă©tonnĂ© qu’on lui pose la question, il est certain de la conservation. Que s’est-il donc passé ? Si on lui demande ses raisons, il rĂ©pond qu’on n’a rien enlevĂ© ni ajouté ; mais les petits le savaient bien aussi, et cependant ils ne concluaient pas Ă  l’identité : l’identification n’est donc pas un processus premier, malgrĂ© E. Meyerson, mais le rĂ©sultat de l’assimilation par le groupement entier (le produit de l’opĂ©ration directe par son inverse). Ou bien il rĂ©pond que la largeur perdue par le nouveau bocal est compensĂ©e en hauteur, etc. ; mais l’intuition articulĂ©e conduisait dĂ©jĂ  Ă  ces dĂ©centrations d’un rapport donnĂ©, sans qu’elles aboutissent Ă  la coordination simultanĂ©e des relations ni Ă  la conservation nĂ©cessaire. Ou bien, surtout, il rĂ©pond qu’un transvasement de A en B peut ĂȘtre corrigĂ© par le transvasement inverse, et cette rĂ©versibilitĂ© est assurĂ©ment essentielle, mais les petits admettaient parfois dĂ©jĂ  un retour possible au point de dĂ©part, sans que ce « retour empirique » constitue encore une rĂ©versibilitĂ© entiĂšre. Il n’y a donc qu’une rĂ©ponse lĂ©gitime : les diverses transformations invoquĂ©es — rĂ©versibilitĂ©, composition des relations compensĂ©es, identitĂ©, etc. — s’appuient en fait les unes sur les autres, et c’est parce qu’elles se fondent en un tout organisĂ© que chacune est rĂ©ellement nouvelle malgrĂ© sa parentĂ© avec le rapport intuitif correspondant, dĂ©jĂ  Ă©laborĂ© au niveau prĂ©cĂ©dent.

Autre exemple. Dans le cas des Ă©lĂ©ments ordonnĂ©s ABC que l’on soumet Ă  une demi-rotation (de 180°), l’enfant dĂ©couvre intuitivement, et peu Ă  peu, presque tous les rapports : que B reste invariablement « entre » A et C et entre C et A ; qu’un tour change ABC en CBA et que deux tours ramĂšnent Ă  ABC, etc. Mais les rapports dĂ©couverts les uns aprĂšs les autres demeurent des intuitions sans lien ni nĂ©cessitĂ©. Vers 7-8 ans, on trouva au contraire des sujets qui, avant tout essai, prĂ©voient : 1) que ABC s’inverse en CBA ; 2) que deux inversions ramĂšnent l’ordre direct ; 3) que trois inversions en valent une ; etc. Ici encore, chacun des rapports peut correspondre Ă  une dĂ©couverte intuitive, mais tous ensemble ils constituent une rĂ©alitĂ© nouvelle, parce que devenue dĂ©ductive et ne consistant plus en expĂ©riences successives, effectives ou mentales.

Or, il est facile de voir qu’en tous ces cas, et ils sont innombrables, l’équilibre mobile est atteint quand les transformations suivantes se produisent simultanĂ©ment : 1) deux actions successives peuvent se coordonner en une seule ; 2) le schĂšme d’action, dĂ©jĂ  Ă  l’Ɠuvre dans la pensĂ©e intuitive, devient rĂ©versible ; 3) un mĂȘme point peut ĂȘtre atteint, sans ĂȘtre altĂ©rĂ©, par deux voies diffĂ©rentes ; 4) le retour au point de dĂ©part permet de retrouver celui-ci identique Ă  lui-mĂȘme ; 5) la mĂȘme action, en se rĂ©pĂ©tant, ou bien n’ajoute rien Ă  elle-mĂȘme, ou bien est une nouvelle action, avec effet cumulatif. On reconnaĂźt lĂ  la composition transitive, la rĂ©versibilitĂ©, l’associativitĂ© et l’identitĂ©, avec (en 5), soit la tautologie logique, soit l’itĂ©ration numĂ©rique, qui caractĂ©risent les « groupements » logiques ou les « groupes » arithmĂ©tiques.

Mais, ce qu’il faut bien comprendre pour atteindre la vraie nature psychologique du groupement, par opposition Ă  sa formulation en langage logique, c’est que ces diverses transformations solidaires sont, en fait, l’expression d’un mĂȘme acte total, qui est un acte de dĂ©centration complĂšte, ou de conversion entiĂšre de la pensĂ©e. Le propre du schĂšme sensori-moteur (perception, etc.), du symbole prĂ©conceptuel, de la configuration intuitive elle-mĂȘme, est qu’ils sont toujours « centrĂ©s » sur un Ă©tat particulier de l’objet et d’un point de vue particulier du sujet ; donc qu’ils tĂ©moignent toujours simultanĂ©ment, et d’une assimilation Ă©gocentrique au sujet et d’une accommodation phĂ©nomĂ©niste Ă  l’objet. Le propre de l’équilibre mobile qui caractĂ©rise le groupement est, au contraire, que la dĂ©centration, dĂ©jĂ  prĂ©parĂ©e par les rĂ©gulations et articulations progressives de l’intuition, devient brusquement systĂ©matique en atteignant sa limite : la pensĂ©e ne s’attache plus alors aux Ă©tats particuliers de l’objet, mais elle s’astreint Ă  suivre les transformations successives elles-mĂȘmes, selon tous leurs dĂ©tours et leurs retours possibles ; et elle ne procĂšde plus d’un point de vue particulier du sujet, mais coordonne tous les points de vue distincts en un systĂšme de rĂ©ciprocitĂ©s objectives. Le groupement rĂ©alise ainsi, pour la premiĂšre fois, l’équilibre entre l’assimilation des choses Ă  l’action du sujet et l’accommodation des schĂšmes subjectifs aux modifications des choses. Au dĂ©part, en effet, l’assimilation et l’accommodation agissent en sens contraire, d’oĂč le caractĂšre dĂ©formant de la premiĂšre et phĂ©nomĂ©niste de la seconde. GrĂące aux anticipations et reconstitutions, prolongeant dans les deux sens les actions Ă  des distances toujours plus grandes, depuis les anticipations et reconstitutions courtes propres Ă  la perception, Ă  l’habitude, et Ă  l’intelligence sensori-motrice, jusqu’aux schĂšmes anticipateurs Ă©laborĂ©s par la reprĂ©sentation intuitive, l’assimilation et l’accommodation s’équilibrent peu Ă  peu. C’est l’achĂšvement de cet Ă©quilibre qui explique la rĂ©versibilitĂ©, terme final des anticipations et reconstitutions sensori-motrices et mentales, et avec elle la composition rĂ©versible, caractĂ©ristique du groupement : le dĂ©tail des opĂ©rations groupĂ©es n’exprime, en effet, que les conditions rĂ©unies, Ă  la fois de la coordination des points de vue successifs du sujet (avec retour possible dans le temps et anticipation de leur suite) et de la coordination des modifications perceptibles ou reprĂ©sentables des objets (antĂ©rieurement, actuellement ou par dĂ©roulement ultĂ©rieur).

En fait, les groupements opĂ©ratoires qui se constituent vers 7 ou 8 ans (un peu avant parfois) aboutissent aux structures suivantes. Tout d’abord, ils conduisent aux opĂ©rations logiques d’emboĂźtement des classes (la question des perles brunes A moins nombreuses que les perles en bois B est rĂ©solue vers 7 ans) et de sĂ©riation des relations asymĂ©triques. D’oĂč la dĂ©couverte de la transitivitĂ© qui fonde les dĂ©ductions : A = B ; B = C donc A = C ; ou A < B ; B < C donc A < C. En outre, sitĂŽt acquis ces groupements additifs, les groupements multiplicatifs sont aussitĂŽt compris sous la forme des correspondances : sachant sĂ©rier des objets selon les relations A1 < B1 < C1
, le sujet ne trouvera pas plus difficile de sĂ©rier deux ou plusieurs collections, telles que A2 < B2 < C2
, se correspondant terme Ă  terme : Ă  une suite de bonshommes de grandeurs croissantes qu’il aura ordonnĂ©e, l’enfant de 7 ans saura faire correspondre une suite de cannes ou de sacs, et mĂȘme retrouver, quand on mĂ©lange le tout, Ă  quel Ă©lĂ©ment de l’une des suites correspond tel Ă©lĂ©ment de l’autre (le caractĂšre multiplicatif de ce groupement n’ajoutant aucune difficultĂ© aux opĂ©rations additives de sĂ©riation qui viennent d’ĂȘtre dĂ©couvertes).

Bien plus, la construction simultanĂ©e des groupements de l’emboĂźtement des classes et de la sĂ©riation qualitative entraĂźne l’apparition du systĂšme des nombres. Sans doute, le jeune enfant n’attend pas cette gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire pour construire les premiers nombres (d’aprĂšs A. DescƓudres, il s’élabore un nombre nouveau chaque annĂ©e entre 1 et 6 ans), mais les nombres 1 à 6 sont encore intuitifs, parce que liĂ©s Ă  des configurations perceptives. D’autre part, on pourra apprendre Ă  l’enfant Ă  compter, mais l’expĂ©rience nous a montrĂ© que l’usage verbal des noms de nombre reste sans grand rapport avec les opĂ©rations numĂ©riques elles-mĂȘmes, celles-ci prĂ©cĂ©dant parfois la numĂ©ration parlĂ©e ou lui succĂ©dant sans lien nĂ©cessaire. Quant aux opĂ©rations constitutives du nombre, c’est-Ă -dire Ă  la correspondance bi-univoque (avec conservation de l’équivalence obtenue, malgrĂ© les transformations de la figure), ou Ă  l’itĂ©ration simple de l’unitĂ© (1 + 1 = 2 ; 2+1 = 3 ; etc.), elles ne requiĂšrent pas autre chose que les groupements additifs de l’emboĂźtement des classes et de la sĂ©riation des relations asymĂ©triques (ordre), mais fondus en un seul tout opĂ©ratoire, tel que l’unité 1 soit simultanĂ©ment Ă©lĂ©ment de classe (1 compris en 2 ; 2 en 3, etc.) et de sĂ©rie (le premier 1 avant le deuxiĂšme 1 ; etc.). Tant que le sujet envisage les Ă©lĂ©ments individuels dans leur diversitĂ© qualitative, il peut, en effet, ou les rĂ©unir selon leurs qualitĂ©s Ă©quivalentes (il construit alors des classes), ou les ordonner selon leurs diffĂ©rences (il construit alors des relations asymĂ©triques), mais il ne peut les grouper simultanĂ©ment en tant qu’équivalents et que diffĂ©rents. Le nombre est au contraire une collection d’objets conçus comme Ă  la fois Ă©quivalents et sĂ©riables, leurs seules diffĂ©rences se rĂ©duisant alors Ă  leur position d’ordre ; cette rĂ©union de la diffĂ©rence et de l’équivalence suppose en ce cas l’élimination des qualitĂ©s, d’oĂč prĂ©cisĂ©ment la constitution de l’unitĂ© homogĂšne 1 et le passage du logique au mathĂ©matique. Or, il est trĂšs intĂ©ressant de constater que ce passage s’effectue gĂ©nĂ©tiquement au moment mĂȘme de la construction des opĂ©rations logiques : classes, relations et nombres forment ainsi un tout psychologiquement et logiquement indissociable, dont chacun des trois termes complĂšte les deux autres.

Mais ces opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques ne constituent qu’un aspect des groupements fondamentaux dont la construction caractĂ©rise l’ñge moyen de 7-8 ans. À ces opĂ©rations, qui rĂ©unissent les objets pour les classer, les sĂ©rier ou les dĂ©nombrer, correspondent, en effet, les opĂ©rations constitutives des objets eux-mĂȘmes, objets complexes et cependant uniques tels que l’espace, le temps et les systĂšmes matĂ©riels. Or, il n’est pas surprenant que ces opĂ©rations, infralogiques ou spatio-temporelles, se groupent en corrĂ©lation avec les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques, puisque ce sont les mĂȘmes opĂ©rations, mais Ă  une autre Ă©chelle : l’emboĂźtement des objets en classes et des classes entre elles y devient l’emboĂźtement des parties ou morceaux en un tout ; la sĂ©riation exprimant les diffĂ©rences entre objets s’y prĂ©sente sous la forme des relations d’ordre (opĂ©rations de placement) et de dĂ©placement, et le nombre y correspond Ă  la mesure. Or, effectivement, tandis que s’élaborent les classes, les relations et les nombres, on voit se construire, d’une maniĂšre remarquablement parallĂšle, les groupements qualitatifs gĂ©nĂ©rateurs du temps et de l’espace. C’est vers 8 ans que les relations d’ordre temporel (avant et aprĂšs) se coordonnent avec les durĂ©es (plus ou moins longtemps), alors que les deux systĂšmes de notions restaient indĂ©pendants sur le plan intuitif : or, sitĂŽt reliĂ©es en un seul tout, elles engendrent la notion d’un temps commun aux divers mouvements de vitesses distinctes (intĂ©rieurs comme extĂ©rieurs). C’est aussi vers 7-8 ans que se constituent surtout les opĂ©rations qualitatives qui structurent l’espace : ordre de succession spatiale et emboĂźtement des intervalles ou distances ; conservation des longueurs, surfaces, etc. ; Ă©laboration d’un systĂšme de coordonnĂ©es ; perspectives et sections ; etc. À cet Ă©gard, l’étude de la mesure spontanĂ©e, qui procĂšde des premiĂšres estimations par « transports » perceptifs pour aboutir, vers 7-8 ans, Ă  la transitivitĂ© des congruences opĂ©ratoires (A = B ; B = C, donc A = C), et Ă  l’élaboration de l’unitĂ© (par synthĂšse de la partition et du dĂ©placement), dĂ©montre de la maniĂšre la plus claire comment le dĂ©roulement continu des acquisitions perceptives, puis intuitives, aboutit aux opĂ©rations rĂ©versibles finales comme Ă  leur forme nĂ©cessaire d’équilibre.

Mais il est important de noter que ces diffĂ©rents groupements logico-arithmĂ©tiques ou spatio-temporels sont loin de constituer encore une logique formelle applicable Ă  toutes les notions et Ă  tous les raisonnements. Il y a lĂ  un point essentiel Ă  relever, tant pour la thĂ©orie de l’intelligence que pour les applications pĂ©dagogiques, si l’on veut adapter l’enseignement aux rĂ©sultats de la psychologie du dĂ©veloppement par opposition au logicisme de la tradition scolaire. En effet, les mĂȘmes enfants qui parviennent aux opĂ©rations que l’on vient de dĂ©crire en sont ordinairement incapables lorsqu’ils cessent de manipuler les objets et sont invitĂ©s Ă  raisonner par simples propositions verbales. Les opĂ©rations dont il s’agit ici sont donc des « opĂ©rations concrĂštes » et non pas encore formelles : toujours liĂ©es Ă  l’action, elles structurent celle-ci logiquement, y compris les paroles qui l’accompagnent, mais elles n’impliquent en rien la possibilitĂ© de construire un discours logique indĂ©pendamment de l’action. C’est ainsi que l’inclusion des classes est comprise dĂšs 7-8 ans dans la question concrĂšte des perles (voir plus haut), tandis qu’un test verbal de structure identique n’est rĂ©solu que beaucoup plus tard (cf. l’un des tests de Burt : « Quelques-unes des fleurs de mon bouquet sont jaunes », dit un garçon Ă  ses sƓurs. La premiĂšre rĂ©pond : « Alors toutes tes fleurs sont jaunes » ; la seconde rĂ©pond : « Une partie est jaune » ; et la troisiĂšme : « Aucune ». Laquelle a raison ?).

Mais il y a plus encore. Les mĂȘmes raisonnements « concrets », tels que ceux conduisant Ă  la conservation du tout, Ă  la transitivitĂ© des Ă©galitĂ©s (A = B = C) ou des diffĂ©rences (A < B < C
), peuvent ĂȘtre maniĂ©s avec aisance dans le cas d’un systĂšme dĂ©terminĂ© de notions (comme la quantitĂ© de matiĂšre) et rester sans signification, chez les mĂȘmes sujets, pour un autre systĂšme de notions (comme le poids). C’est surtout de ce point de vue qu’il est illĂ©gitime de parler de logique formelle avant la fin de l’enfance : les « groupements » demeurent relatifs aux types de notions concrĂštes (c’est-Ă -dire d’actions mentalisĂ©es) qu’ils ont effectivement structurĂ©es, mais la structuration d’autres types de notions concrĂštes, de nature intuitive plus complexe parce que s’appuyant sur d’autres actions encore, demande une reconstruction des mĂȘmes groupements avec dĂ©calage dans le temps.

Un exemple particuliĂšrement clair est celui des notions de la conservation du tout (indices du groupement lui-mĂȘme). On prĂ©sente ainsi au sujet deux boulettes de pĂąte Ă  modeler de mĂȘmes formes, dimensions et poids, puis l’on modifie l’une d’entre elles (en boudin, etc.) en demandant si se sont conservĂ©s la matiĂšre (mĂȘme quantitĂ© de pĂąte), le poids et le volume (celui-ci Ă©valuĂ© au dĂ©placement de l’eau dans deux verres oĂč l’on immerge les objets). Or, dĂšs 7-8 ans, la quantitĂ© de matiĂšre est reconnue comme se conservant nĂ©cessairement, en vertu des raisonnements dĂ©jĂ  dĂ©crits Ă  propos de la conservation des ensembles. Mais jusqu’à 9-10 ans les mĂȘmes sujets contestent que le poids se conserve, et cela en s’appuyant sur les raisonnements intuitifs qu’ils faisaient jusqu’à 7-8 ans pour motiver la non-conservation de la matiĂšre. Quant aux raisonnements qu’ils viennent de faire (souvent quelques instants auparavant) pour dĂ©montrer la conservation de la substance, ils ne sont appliquĂ©s en rien Ă  celle du poids : si le boudin est plus mince que la boulette, la matiĂšre se conserve parce que cet amincissement est compensĂ© par l’allongement, mais le poids diminue parce que, de ce point de vue, l’amincissement agit absolument ! Vers 9-10 ans, la conservation du poids est par contre admise, en vertu des mĂȘmes raisonnements que celle de la matiĂšre, mais celle du volume est encore niĂ©e avant 11-12 ans, et en vertu des raisonnements intuitifs inverses ! Bien plus, les sĂ©riations, les compositions d’égalitĂ©, etc., suivent exactement le mĂȘme ordre de dĂ©veloppement : Ă  8 ans, deux quantitĂ©s de matiĂšre Ă©gales Ă  une troisiĂšme sont Ă©gales entre elles, mais non pas deux poids (indĂ©pendants de la perception du volume, il va de soi) ! Etc. La raison de ces dĂ©calages est naturellement Ă  chercher dans les caractĂšres intuitifs de la substance, du poids et du volume, qui facilitent ou retardent les compositions opĂ©ratoires : une mĂȘme forme logique n’est donc pas encore, avant 11-12 ans, indĂ©pendante de son contenu concret.

Les opérations formelles

Les dĂ©calages dont nous venons de voir un exemple sont relatifs aux opĂ©rations de mĂȘmes catĂ©gories, mais appliquĂ©es Ă  des domaines distincts, d’actions ou de notions : se prĂ©sentant durant la mĂȘme pĂ©riode, ils peuvent donc ĂȘtre appelĂ©s « dĂ©calages horizontaux ». Par contre, le passage des coordinations sensori-motrices aux coordinations reprĂ©sentatives donne lieu, nous l’avons vu, Ă  des reconstructions semblables avec dĂ©calages, mais, ceux-ci n’étant plus relatifs aux mĂȘmes paliers, on peut les appeler « verticaux ». Or, la constitution des opĂ©rations formelles, qui dĂ©bute vers 11-12 ans, nĂ©cessite Ă©galement toute une reconstruction, destinĂ©e Ă  transposer les groupements « concrets » sur un nouveau plan de pensĂ©e, et cette reconstruction est caractĂ©risĂ©e par une sĂ©rie de dĂ©calages verticaux.

La pensĂ©e formelle s’épanouit durant l’adolescence. L’adolescent, par opposition Ă  l’enfant, est un individu qui rĂ©flĂ©chit en dehors du prĂ©sent et Ă©labore des thĂ©ories sur toutes choses, se plaisant en particulier aux considĂ©rations inactuelles. L’enfant ne rĂ©flĂ©chit au contraire qu’à l’occasion de l’action en cours, et n’élabore pas de thĂ©ories, mĂȘme si l’observateur, notant le retour pĂ©riodique de rĂ©actions analogues, peut discerner une systĂ©matisation spontanĂ©e dans ses idĂ©es. Or, cette pensĂ©e rĂ©flĂ©chie caractĂ©ristique de l’adolescent prend naissance dĂšs 11-12 ans, Ă  partir du moment oĂč le sujet devient capable de raisonner de maniĂšre hypothĂ©tico-dĂ©ductive, c’est-Ă -dire sur de simples assomptions sans relation nĂ©cessaire avec la rĂ©alitĂ© ou avec les croyances du sujet, et en se fiant Ă  la nĂ©cessitĂ© du raisonnement lui-mĂȘme (vi formĂŠ), par opposition Ă  l’accord des conclusions avec l’expĂ©rience.

Or, raisonner selon la forme et sur de simples propositions suppose d’autres opĂ©rations que de raisonner sur l’action ou la rĂ©alitĂ©. Le raisonnement qui porte sur la rĂ©alitĂ© mĂȘme consiste en un groupement d’opĂ©rations au premier degrĂ©, pour ainsi parler, c’est-Ă -dire d’actions intĂ©riorisĂ©es devenues composables et rĂ©versibles. La pensĂ©e formelle, au contraire, consiste Ă  rĂ©flĂ©chir (au sens propre) ces opĂ©rations, donc Ă  opĂ©rer sur des opĂ©rations ou sur leurs rĂ©sultats, et par consĂ©quent Ă  grouper des opĂ©rations au second degrĂ©. Sans doute s’agit-il des mĂȘmes contenus opĂ©ratoires : le problĂšme consistera toujours Ă  classer, sĂ©rier, dĂ©nombrer, mesurer, placer ou dĂ©placer dans l’espace ou dans le temps, etc. Mais ce ne sont pas ces classes, sĂ©ries, relations spatio-temporelles elles-mĂȘmes, en tant que structurations de l’action et de la rĂ©alitĂ©, qui seront groupĂ©es par les opĂ©rations formelles, ce seront les propositions qui expriment ou « rĂ©flĂ©chissent » ces opĂ©rations. Les opĂ©rations formelles consisteront donc essentiellement en « implications » (au sens Ă©troit du terme) et « incompatibilitĂ©s » Ă©tablies entre propositions, celles-ci exprimant elles-mĂȘmes des classifications, sĂ©riations, etc.

On comprend alors pourquoi il y a dĂ©calage vertical entre les opĂ©rations concrĂštes et les opĂ©rations formelles, quand bien mĂȘme les secondes rĂ©pĂštent en quelque sorte le contenu des premiĂšres : il ne s’agit nullement, en effet, d’opĂ©rations de mĂȘme difficultĂ© psychologique. Il suffit ainsi de traduire en propositions un simple problĂšme de sĂ©riation entre trois termes prĂ©sentĂ©s en dĂ©sordre, pour que cette addition sĂ©riale devienne singuliĂšrement malaisĂ©e, alors qu’elle est bien facile dĂšs 7 ans sous forme de sĂ©riation concrĂšte et mĂȘme de coordinations transitives pensĂ©es Ă  propos de l’action. Parmi les tests de Burt, on trouve le joli exemple que voici : « Édith est plus claire (ou blonde), que Suzanne ; Édith est plus foncĂ©e (ou brune) que Lili ; laquelle est la plus foncĂ©e des trois ? » Or, ce n’est guĂšre que vers 12 ans que cette question est rĂ©solue. Auparavant, on trouve des raisonnements comme celui-ci : Édith et Suzanne sont claires, Édith et Lili foncĂ©es, alors Lili est la plus foncĂ©e, Suzanne la plus claire et Édith entre deux. Autrement dit, l’enfant de 10 ans raisonne, sur le plan formel, comme les petits de 4-5 ans Ă  propos des bĂątons Ă  sĂ©rier, et ce n’est qu’à 12 ans qu’il rattrape en termes formels ce qu’il sait faire Ă  7 ans en termes concrets Ă  propos des grandeurs ; et la cause en est simplement que les prĂ©misses sont donnĂ©es Ă  titre de pures hypothĂšses verbales et que la conclusion est Ă  trouver vi formĂŠ sans recours aux opĂ©rations concrĂštes.

On voit ainsi pourquoi la logique formelle et la dĂ©duction mathĂ©matique restent inaccessibles Ă  l’enfant et semblent constituer un domaine autonome : celui de la pensĂ©e « pure », indĂ©pendante de l’action. Et effectivement, qu’il s’agisse de ce langage particulier — à apprendre comme tout langage — que sont les signes mathĂ©matiques (signes qui n’ont rien de symboles, au sens dĂ©fini plus haut), ou de cet autre systĂšme de signes que sont les mots exprimant de simples propositions, les opĂ©rations hypothĂ©tico-dĂ©ductives sont situĂ©es sur un autre plan que le raisonnement concret, parce qu’une action effectuĂ©e sur des signes dĂ©tachĂ©s du rĂ©el est tout autre chose qu’une action portant sur la rĂ©alitĂ© comme telle ou sur les mĂȘmes signes attachĂ©s Ă  cette rĂ©alitĂ©. C’est pourquoi la logique, dissociant ce stade final de l’ensemble de l’évolution mentale, s’est bornĂ©e en fait Ă  en axiomatiser les opĂ©rations caractĂ©ristiques, au lieu de les replacer dans leur contexte vivant. C’était d’ailleurs son rĂŽle, mais ce rĂŽle gagne certainement Ă  ĂȘtre jouĂ© consciemment. D’autre part, la logique Ă©tait encouragĂ©e dans cette voie par la nature mĂȘme des opĂ©rations formelles qui, opĂ©rations au second degrĂ© ne procĂ©dant que sur des signes, s’engagent elles-mĂȘmes sur le chemin de la schĂ©matisation propre Ă  l’axiomatique. Mais c’est le rĂŽle de la psychologie de l’intelligence que de replacer le canon des opĂ©rations formelles dans sa perspective rĂ©elle, et de montrer qu’il ne saurait avoir de signification mentale qu’en s’appuyant sur les opĂ©rations concrĂštes dont il reçoit Ă  la fois sa prĂ©paration et son contenu. De ce point de vue, la logique formelle n’est pas une description adĂ©quate de toute pensĂ©e vivante : les opĂ©rations formelles constituent exclusivement la structure de l’équilibre final, vers lequel tendent les opĂ©rations concrĂštes lorsqu’elles se rĂ©flĂ©chissent en systĂšmes plus gĂ©nĂ©raux combinant entre elles les propositions qui les expriment.

La hiérarchie des opérations et leur différenciation progressive

Une conduite est, nous l’avons vu, un Ă©change fonctionnel entre le sujet et les objets, et l’on peut sĂ©rier les conduites selon un ordre de succession gĂ©nĂ©tique fondĂ© sur les distances croissantes, dans l’espace et dans le temps, qui caractĂ©risent les trajets toujours plus complexes suivis par ces Ă©changes.

L’assimilation et l’accommodation perceptives ne supposent ainsi qu’un Ă©change direct, Ă  trajets rectilignes. L’habitude connaĂźt des trajets plus complexes, mais plus courts, stĂ©rĂ©otypĂ©s et Ă  sens unique. L’intelligence sensori-motrice introduit des retours et des dĂ©tours ; elle atteint l’objet en dehors du champ perceptif et des itinĂ©raires habituels, et Ă©tend ainsi les distances initiales dans l’espace et dans le temps, mais elle reste limitĂ©e au champ de l’action propre. Avec les dĂ©buts de la pensĂ©e reprĂ©sentative et surtout avec les progrĂšs de la pensĂ©e intuitive, l’intelligence devient capable d’évoquer les objets absents, et par consĂ©quent de s’attacher aux rĂ©alitĂ©s invisibles, passĂ©es et, en partie, futures. Mais elle ne procĂšde encore que par figures plus ou moins statiques, images mi-individuelles mi-gĂ©nĂ©riques dans le cas du prĂ©concept, configurations reprĂ©sentatives d’ensemble toujours mieux articulĂ©es dans la pĂ©riode intuitive, mais toujours figures, c’est-Ă -dire instantanĂ©s pris sur la rĂ©alitĂ© mouvante et ne reprĂ©sentant que quelques Ă©tats ou quelques itinĂ©raires parmi l’ensemble des trajets possibles : la pensĂ©e intuitive fournit ainsi une carte du rĂ©el (ce que ne savait pas faire l’intelligence sensori-motrice engagĂ©e dans le rĂ©el proche lui-mĂȘme), mais encore imagĂ©e, Ă  grands espaces blancs et sans coordonnĂ©es suffisantes pour passer d’un point Ă  un autre. Avec les groupements d’opĂ©rations concrĂštes, ces figures se dissolvent ou se fondent dans le plan d’ensemble, et un progrĂšs dĂ©cisif est fait dans la conquĂȘte des distances et la diffĂ©renciation des trajets : ce ne sont plus les Ă©tats ou les itinĂ©raires fixes que saisit la pensĂ©e, mais les transformations elles-mĂȘmes, telles que d’un point on puisse toujours passer Ă  un autre, et rĂ©ciproquement. C’est la rĂ©alitĂ© entiĂšre qui devient ainsi accessible. Mais ce n’est encore que la rĂ©alitĂ© reprĂ©sentĂ©e : avec les opĂ©rations formelles, c’est mĂȘme plus que la rĂ©alitĂ©, puisque l’univers du possible s’ouvre Ă  la construction et que la pensĂ©e devient libre Ă  l’égard du monde rĂ©el. La crĂ©ation mathĂ©matique est une illustration de ce dernier pouvoir.

Or, Ă  envisager maintenant le mĂ©canisme de cette construction et non plus seulement son extension progressive, on constate que chaque palier est caractĂ©risĂ© par une coordination nouvelle des Ă©lĂ©ments fournis— dĂ©jĂ  Ă  l’état de totalitĂ©s, d’ailleurs, mais d’ordre infĂ©rieur — par les processus du niveau prĂ©cĂ©dent.

Le schĂšme sensori-moteur, unitĂ© propre au systĂšme de l’intelligence prĂ©-symbolique, s’intĂšgre ainsi les schĂšmes perceptifs et les schĂšmes relevant de l’action habituelle (ces schĂšmes de la perception et de l’habitude Ă©tant du mĂȘme ordre infĂ©rieur, les uns attachĂ©s Ă  l’état prĂ©sent de l’objectif et les autres aux transformations Ă©lĂ©mentaires d’états). Le schĂšme symbolique s’intĂšgre les schĂšmes sensori-moteurs avec diffĂ©renciation des fonctions, l’accommodation imitative se prolongeant en signifiants imagĂ©s et l’assimilation dĂ©terminant les signifiĂ©s. Le schĂšme intuitif, est Ă  la fois une coordination et une diffĂ©renciation des schĂšmes imagĂ©s. Le schĂšme opĂ©ratoire d’ordre concret est un groupement de schĂšmes intuitifs, promus, par le fait de leur groupement mĂȘme, au rang d’opĂ©rations rĂ©versibles. Le schĂšme formel, enfin, n’est autre chose, on vient de le voir, qu’un systĂšme d’opĂ©rations au second degrĂ©, donc un groupement opĂ©rant sur des groupements concrets.

Chacun des passages de l’un de ces niveaux au suivant est donc caractĂ©risĂ© Ă  la fois par une coordination nouvelle et par une diffĂ©renciation des systĂšmes constituant l’unitĂ© au niveau prĂ©cĂ©dent. Or, ces diffĂ©renciations successives Ă©clairent en retour la nature indiffĂ©renciĂ©e des mĂ©canismes initiaux et l’on peut ainsi simultanĂ©ment concevoir une gĂ©nĂ©alogie des groupements opĂ©ratoires, par diffĂ©renciations graduelles, et une explication des niveaux prĂ©opĂ©ratoires par l’indiffĂ©renciation des processus en jeu.

C’est ainsi que l’intelligence sensori-motrice aboutit, nous l’avons vu (chap. IV), Ă  une sorte de groupement empirique des mouvements, caractĂ©risĂ© psychologiquement par les conduites de retour et de dĂ©tour, et gĂ©omĂ©triquement par ce que PoincarĂ© appelait le groupe (expĂ©rimental) des dĂ©placements. Mais il va de soi qu’à ce niveau Ă©lĂ©mentaire, antĂ©rieur Ă  toute pensĂ©e, on ne saurait concevoir ce groupement comme un systĂšme opĂ©ratoire, puisqu’il est le systĂšme des mouvements effectivement accomplis : c’est donc qu’il est, en fait, indiffĂ©renciĂ©, les dĂ©placements dont il s’agit Ă©tant toujours, en mĂȘme temps, des mouvements orientĂ©s vers un but et Ă  finalitĂ© pratique. On pourrait donc dire que, Ă  ce niveau, les groupements spatio-temporels, logico-arithmĂ©tiques et pratiques (moyens et buts) forment un tout global et que, faute de diffĂ©renciation, ce systĂšme d’ensemble ne saurait constituer un mĂ©canisme opĂ©ratoire.

À la fin de cette pĂ©riode et au dĂ©but de la pensĂ©e reprĂ©sentative, l’apparition du symbole permet au contraire une premiĂšre diffĂ©renciation : les groupements pratiques d’une part (buts et moyens), la reprĂ©sentation d’autre part. Mais cette derniĂšre est encore indiffĂ©renciĂ©e, les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques ne pouvant se dissocier des opĂ©rations spatio-temporelles. Au niveau intuitif, en effet, il n’y a pas de classes ni relations proprement dites, toutes deux demeurant en mĂȘme temps des collections spatiales ou des rapports spatio-temporels : d’oĂč leur caractĂšre intuitif et prĂ©opĂ©ratoire. Au niveau de 7-8 ans, au contraire, l’apparition des groupements opĂ©ratoires est prĂ©cisĂ©ment caractĂ©risĂ©e par la diffĂ©renciation nette des opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques devenues indĂ©pendantes (classes, relations et nombres despatialisĂ©s) et des opĂ©rations spatio-temporelles ou infra-logiques. Enfin le niveau des opĂ©rations formelles marque une derniĂšre diffĂ©renciation, entre les opĂ©rations liĂ©es Ă  l’action rĂ©elle et les opĂ©rations hypothĂ©tico-dĂ©ductives, portant sur de pures implications entre propositions Ă©noncĂ©es Ă  titre d’assomptions.

La dĂ©termination du « niveau mental ». — Les connaissances acquises en psychologie de l’intelligence ont donnĂ© lieu Ă  trois sortes d’applications, qui ne relĂšvent pas, comme telles, de notre sujet, mais dont il faut signaler les enseignements utiles Ă  titre de contrĂŽle des hypothĂšses thĂ©oriques.

Chacun sait comment Binet, en vue de dĂ©terminer le degrĂ© d’arriĂ©ration des anormaux, a Ă©tĂ© conduit Ă  imaginer sa remarquable Ă©chelle mĂ©trique de l’intelligence. Analyste subtil des processus de la pensĂ©e, Binet Ă©tait mieux au courant que quiconque des difficultĂ©s d’atteindre par la mesure le mĂ©canisme mĂȘme de l’intelligence. Mais, prĂ©cisĂ©ment Ă  cause de ce sentiment nuancĂ©, il a eu recours Ă  une sorte de probabilisme psychologique, rĂ©unissant, avec Simon, les Ă©preuves les plus diverses et cherchant Ă  dĂ©terminer la frĂ©quence des rĂ©ussites en fonction de l’ñge : l’intelligence est alors Ă©valuĂ©e aux avances ou aux retards rapportĂ©s Ă  l’ñge statistique moyen des solutions justes.

Il est incontestable que ces tests de niveau ont rendu dans les grandes lignes ce qu’on attendait d’eux : une estimation rapide et pratique du niveau global d’un individu. Mais il est non moins Ă©vident qu’ils mesurent simplement un « rendement », sans atteindre les opĂ©rations constructrices comme telles. Comme l’a fort bien dit PiĂ©ron, l’intelligence, ainsi conçue, exprime essentiellement un jugement de valeur portĂ© sur une conduite complexe.

D’autre part, on a multipliĂ© les tests, depuis Binet, et on a cherchĂ© Ă  les diffĂ©rencier en fonction des diffĂ©rentes aptitudes spĂ©ciales. Dans le domaine propre Ă  l’intelligence, on a ainsi Ă©laborĂ© des tests de raisonnement, de comprĂ©hension, de connaissances, etc. Le problĂšme est alors de dĂ©gager les corrĂ©lations entre ces rĂ©sultats statistiques, dans l’espoir de dissocier et de mesurer les divers facteurs en jeu dans le mĂ©canisme intime de la pensĂ©e. Spearman et son Ă©cole se sont particuliĂšrement vouĂ©s Ă  cette tĂąche, par des mĂ©thodes statistiques prĂ©cises 8, et ils ont abouti Ă  l’hypothĂšse d’une intervention de certains facteurs constants. Le plus gĂ©nĂ©ral a Ă©tĂ© appelĂ© par Spearman le « facteur g », et sa valeur est en relation avec l’intelligence de l’individu. Mais, comme cet auteur y a insistĂ© lui-mĂȘme, le facteur g exprime simplement l’« intelligence gĂ©nĂ©rale », c’est-Ă -dire le degrĂ© d’efficience commun Ă  l’ensemble des aptitudes du sujet, on pourrait presque dire la qualitĂ© de l’organisation nerveuse et psychique faisant qu’un individu a plus de facilitĂ© que d’autres Ă  accomplir un travail mental.

Enfin on a cherchĂ© Ă  rĂ©agir d’une autre maniĂšre contre l’empirisme des simples mesures de rendement, en tentant de dĂ©terminer les opĂ©rations mĂȘmes dont dispose un individu donné ; le terme d’opĂ©ration Ă©tant alors pris dans un sens limitĂ© et relatif Ă  la construction gĂ©nĂ©tique, comme nous l’avons fait dans cet ouvrage. C’est ainsi que B. Inhelder a utilisĂ© la notion de « groupement » dans le diagnostic du raisonnement. Elle a pu montrer que chez les dĂ©biles mentaux l’ordre d’acquisition des notions de conservation de la substance, du poids et du volume se retrouve intĂ©gralement : on ne rencontre pas le dernier de ces trois invariants (d’ailleurs prĂ©sent seulement chez de simples arriĂ©rĂ©s et Ă©tranger au dĂ©bile) sans les deux autres, ni le second sans le premier, tandis qu’on trouve la conservation de la substance sans celles du poids et du volume et celles de la substance et du poids sans celle du volume. Elle a pu opposer la dĂ©bilitĂ© Ă  l’imbĂ©cillitĂ©, par la prĂ©sence des groupements concrets (dont l’imbĂ©cile est incapable), et Ă  l’arriĂ©ration simple, par l’incapacitĂ© au raisonnement formel, donc par l’inachĂšvement de la construction opĂ©ratoire 9. Il y a lĂ  une premiĂšre application d’une mĂ©thode qui pourrait ĂȘtre dĂ©veloppĂ©e dans la dĂ©termination des niveaux d’intelligence en gĂ©nĂ©ral.