Chapitre III.
Transposition du problĂšme de lâanalytique en termes gĂ©nĂ©tiques
a
§ 8. Introduction et définitions des schÚmes et des significations
LâĂ©tude des rĂ©actions dâadultes non-logiciens Ă un ensemble dâĂ©noncĂ©s verbaux ne suffisant pas Ă fournir les solutions cherchĂ©es, il convient dâaborder lâanalyse des donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques. Mais comme nous le constations dĂ©jĂ au § 2 cette gĂ©nĂ©ralisation du problĂšme selon la dimension gĂ©nĂ©tique soulĂšve une sĂ©rie de questions nouvelles nĂ©cessitant en particulier lâadoption dâun jeu de dĂ©finitions destinĂ©es Ă assurer la transposition des notions de lâanalytique, etc., en termes dâaction, et dont la mise au point exige un examen attentif.
Rien ne dĂ©montre, en effet, a priori que le problĂšme des rapports entre lâanalytique et le synthĂ©tique corresponde Ă ceux que soulĂšvent les relations entre certaines conduites ni mĂȘme que lâanalyse du devenir psychologique des vĂ©ritĂ©s analytiques puisse Ă©lucider la question des relations entre lâanalytique et le synthĂ©tique. Il est vrai que les diffĂ©rentes attitudes prises par les logiciens en ce domaine semblent comporter, consciemment ou non, certaines implications concernant ce devenir des vĂ©ritĂ©s analytiques. Mais mĂȘme si lâon parvient Ă un accord, nullement donnĂ© dâavance, sur lâhypothĂšse selon laquelle une affirmation concernant la nature de lâanalytique impliquerait une affirmation concernant sa genĂšse, il pourrait subsister des dĂ©saccords quant Ă lâinterprĂ©tation de cette genĂšse (mĂȘme en cas dâaccord sur sa description). En outre, comme il a dĂ©jĂ Ă©tĂ© dit au § 1, il nâest mĂȘme pas certain que les donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques concernant le devenir des lois logico-mathĂ©matiques et physiques coĂŻncident avec les donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques dont on aurait besoin pour Ă©tudier le devenir des Ă©noncĂ©s analytiques et synthĂ©tiques.
Pour toutes ces raisons il est donc indispensable que nous commencions par clarifier notre problĂšme en cherchant Ă justifier la traduction possible des problĂšmes logiques ou Ă©pistĂ©mologiques en problĂšmes gĂ©nĂ©tiques, et, pour ce faire, en cherchant Ă mettre au point un jeu de dĂ©finitions appropriĂ©es. Ces dĂ©finitions, que nous ne prĂ©sentons dâailleurs nullement comme dĂ©finitives, doivent simplement constituer, dans notre esprit, le point de jonction possible entre certaines questions Ă©pistĂ©mologiques et certaines questions gĂ©nĂ©tiques, en mĂȘme temps que le point de dĂ©part de nouvelles recherches possibles Ă lâusage du psychologue.
Examinons par exemple, pour mettre en Ă©vidence les difficultĂ©s de notre entreprise, la dĂ©finition gĂ©nĂ©rale de lâanalytique qui figure dans lâIntroduction to Semantics de R. Carnap. Nous lisons (pp. 60-61) : « There is the concept of logical truth, truth for logical reasons, in contradistinction to empirical, factual reasons. The traditional term for this concept is analytica », et (p. 79) « A sentence of S3 is L-true in S3 if and only if it is true in such a way that its truth follows from the semantical rules of S3 alone » (la notion de L-vrai est, dans la terminologie de Carnap identique Ă celle dâanalytique). Lâauteur, qui exprime ici la position de base de lâempirisme logique, appelle donc analytiques les Ă©noncĂ©s dont la vĂ©ritĂ© ne dĂ©pend que des rĂšgles sĂ©mantiques du langage auquel ils appartiennent.
Or, la rĂ©alitĂ© mentale est faite dâactions multiples, dont certes quelques-unes sont verbales, mais dont le dĂ©veloppement ne peut ĂȘtre compris et dĂ©crit que comme le devenir de lâensemble de la conduite, verbale et non verbale. Un problĂšme concernant lâanalyticitĂ© est donc sans signification gĂ©nĂ©tique sâil nâest pas possible de retraduire en termes portant sur des actions la dĂ©finition que nous venons de prĂ©senter. En particulier lâĂ©tude du devenir des vĂ©ritĂ©s logiques chez les jeunes enfants et sur les sourds-muets non encore Ă©duquĂ©s verbalement resterait impossible sans cet effort. Rappelons quâen demeurant dâailleurs fidĂšle au point de vue de lâempirisme logique, lâun de nous 1 a dĂ©jĂ cherchĂ© Ă fournir une traduction semblable de lâanalyticitĂ© en termes dâactions, conscient de la nĂ©cessitĂ© dâune pareille tentative dans lâĂ©tat actuel de lâĂ©pistĂ©mologie.
Il sâagit donc maintenant de dĂ©finir un prĂ©dicat gĂ©nĂ©ral « analytique » dâune façon telle que, si on lâapplique Ă lâargument « énoncé » il coĂŻncide avec la dĂ©finition de lâanalycitĂ© quâon trouve dans le texte citĂ© de Carnap. Comme seconde exigence nous essayerons dâĂ©tendre Ă lâaction ce prĂ©dicat gĂ©nĂ©ral, en limitant autant que possible lâindĂ©termination du problĂšme et nous Ă©loignant le moins possible de la dĂ©finition originale. Mais câest lĂ une entreprise complexe, puisque nos dĂ©finitions doivent pouvoir sâappliquer aux conduites de tous les niveaux du devenir intellectuel, y compris aux actions dâenfants normaux trĂšs jeunes ainsi quâĂ celles des sourds-muets.
Nous chercherons dâabord Ă traduire les termes dâ« énoncé », « vĂ©rité », « signification » (ou rĂšgle sĂ©mantique), etc., en termes dâactions. AprĂšs quoi nous gĂ©nĂ©raliserons. Mais, disons-le dâemblĂ©e (car nous touchons ici Ă un rĂ©sultat essentiel de notre entreprise, qui est la reconnaissance de la pluralitĂ© des analytiques), cette gĂ©nĂ©ralisation peut, comme toujours, se faire dans diffĂ©rentes directions, notamment les deux suivantes :
1) Pour un sujet S un énoncé P est analytique si la croyance en P est déterminée pour S par la signification des termes qui y figurent.
2) Pour un sujet S un Ă©noncé P est analytique sâil est infĂ©rĂ© par S Ă partir de la signification des termes qui y figurent.
Cette distinction ne revĂȘtira naturellement sa signification quâen fonction du systĂšme dâensemble de nos dĂ©finitions. Mais nous lâindiquons dĂšs maintenant pour faire saisir lâun des aspects de notre entreprise, laquelle tend Ă subdiviser ce qui est « analytique pour un sujet S » en deux classes distinctes, que nous appellerons lâ« analytique I » et lâ« analytique II ». Mais, tandis que lâun dâentre nous ne dĂ©sire pas se prononcer sur ce quâil faut entendre par « logico-mathĂ©matique », dâautres dâentre nous considĂšrent lâextension de cette notion comme plus large que lâanalytique I et croient Ă un logico-mathĂ©matique initialement synthĂ©tique, parce quâils se refusent Ă considĂ©rer (avec Feigl, etc.) comme « appliquĂ©es » les actions logico-mathĂ©matiques portant primitivement sur des objets et cela avant quâil existe aucune structure logico-mathĂ©matique « pure », ni mĂȘme aucune diffĂ©renciation entre des structures pures et leur application. Dâautre part, lâanalytique I est plus vaste que lâanalytique II, puisque le mode de dĂ©termination de la croyance en P est laissĂ© indĂ©terminĂ© dans le cas I, et peut ainsi prendre la forme dâune constatation, tandis que dans le cas II, le mode de dĂ©termination est limitĂ© Ă une infĂ©rence. Lâun de nos problĂšmes centraux consistera donc Ă nous demander si, en fait, ces trois classes coĂŻncident ou pas, ce qui revient Ă chercher dans quelle mesure le logico-mathĂ©matique coĂŻncide avec lâanalytique et sâil y a unicitĂ© ou pluralitĂ© dâanalytiques.
Cela dit, venons-en Ă lâexposĂ© de nos dĂ©finitions. Il va de soi que nous limiterons celles-ci Ă celles qui seront Ă une utilitĂ© directe dans la discussion qui nous occupe. Nous considĂ©rerons donc comme indĂ©finissables (relativement au systĂšme qui suit), certaines notions dâusage courant, mais dont la dĂ©finition soulĂšverait de trop nombreux problĂšmes psychologiques. Par exemple nous ne dĂ©finirons pas la « conduite » en gĂ©nĂ©ral Ă cause des difficultĂ©s que lâon connaĂźt relativement aux frontiĂšres entre les activitĂ©s mentales et les rĂ©actions physiologiques. Dâautre part, nous limiterons dans ce qui suit la signification du mot « action » aux conduites intentionnelles, sans que cela nous lie pour lâemploi de ce terme en dâautres travaux des membres de notre Ă©quipe 2.
Df. 1. Est action toute conduite (observable extérieurement ; y compris par interrogation clinique) visant un but du point de vue du sujet considéré.
CritĂšre. Modifier certains aspects de la situation, en laissant comparables les autres, et voir dans quelle mesure la conduite se modifie en vue de garder constante la probabilitĂ© dâatteindre lâeffet.
Remarque (a). La modification de la conduite en rĂ©ponse Ă une modification de la situation (voir CritĂšre) apparaĂźt comme une mesure compensatoire. Dâautre part, le but que poursuit subjectivement lâaction peut toujours sâexprimer en termes de satisfaction dâun besoin, câest-Ă -dire Ă nouveau de mesure compensatoire pour combler une lacune momentanĂ©e (quâil sâagisse simplement du besoin de « comprendre » ou de la poursuite dâun rĂ©sultat utilitaire). De façon gĂ©nĂ©rale, on pourrait donc dĂ©finir lâaction comme une « rééquilibration de la conduite en cas de modification du milieu », et distinguer un certain nombre de niveaux dâaction en termes de rééquilibration ou dâĂ©quilibre (des tĂątonnements et autres formes de rĂ©gulations jusquâaux opĂ©rations proprement dites) 3. Cette dĂ©finition gĂ©nĂ©rale, quâil est inutile de dĂ©velopper ici, comprendrait la Df. 1 Ă titre de cas particulier.
Df. 2. Une action commence Ă un moment t si, avant ce moment t, une modification du milieu rendant improbable le fait dâatteindre un Ă©tat e nâest suivi, dans la conduite, dâaucune mesure compensatoire, tandis que, aprĂšs ce moment t, elle lâest.
Df. 3. Une action finit au moment t si, aprĂšs t, les modifications du milieu diminuant la probabilitĂ© dâatteindre un Ă©tat e, ou bien ne sont plus suivies de leurs effets, ou bien sont suivies par des retours vers e, atteint Ă Â t.
Remarque (a). Les Df. 2 et 3 expriment à nouveau la notion de but en termes de rééquilibration.
Df. 4. Une action est minimale si, dans la situation oĂč elle effectuĂ©e, aucune sous-conduite de cette conduite nâest action.
Remarque (a). Ce caractĂšre minimal de lâaction est relatif Ă la situation. Lever la main jusquâĂ une certaine hauteur peut ĂȘtre une action minimale dans une situation S1 et une action composĂ©e dans une situation S2.
Df. 5. Une sous-action est nâimporte quelle action qui fait partie dâune action composĂ©e (nous emploierons Ă©galement les termes dâaction coordonnĂ©e et de coordinations dâactions Ă la place de sous-actions et actions composĂ©es).
CritĂšre. â Les critĂšres employĂ©s pour distinguer les sous-actions et les actions composĂ©es seront indiquĂ©s Ă propos de la Df. 10.
Df. 6. Une action porte sur des objets si elle les transforme soit en modifiant leurs propriétés ou relations antérieures soit en ajoutant à celles-ci de nouvelles propriétés ou relations qui laissent les précédentes inchangées 4.
Remarque (a). Les relations dont il sâagit sont les relations entre les objets et les relations entre ceux-ci et le sujet. Psychologiquement il nâexiste pas de relations entre les objets qui ne soient elles-mĂȘmes dĂ©pendantes des relations entre ces objets et le sujet 5. Par exemple « A est plus petit que B » nâest vrai pour la perception globale que relativement Ă la distance dâobservation entre le sujet et les objets A et B, aux seuils de discrimination, etc., et nâest vrai pour une analyse plus exacte que relativement Ă certaines opĂ©rations de mesure et Ă certaines constatations perceptives insĂ©rĂ©es par consĂ©quent dans un cadre infĂ©rentiel.
Remarque (b). Du point de vue de la conduite (comparaisons perceptives et schĂ©matisation des actions), les propriĂ©tĂ©s dâun objet sont toujours des relations. Par exemple « cette herbe est verte » signifie, ou bien quâelle est plus ou moins verte que x, ou bien quâelle a la mĂȘme couleur que y, z, etc. Câest la formulation verbale qui introduit la distinction entre les propriĂ©tĂ©s ou prĂ©dicats (fonctions Ă une variable) et les relations (fonctions Ă n > 1 variables).
Remarque (c). Pour tout ce qui intĂ©resse la logique de lâaction, lâimportant est ce qui, en chaque action, est transposable ou gĂ©nĂ©ralisable, câest-Ă -dire son ou ses « schĂšmes ». Le fait essentiel dâoĂč il convient de partir pour dĂ©finir la signification des actions est, en effet, que les actions dâun sujet prĂ©sentent, dĂšs le niveau sensori-moteur antĂ©rieur au langage, certaines formes dâorganisation partiellement isomorphes Ă la conceptualisation. ConsidĂ©rons donc lâensemble des actions observĂ©es chez un sujet pendant une pĂ©riode limitĂ©e de son dĂ©veloppement. Ătablissons dâautre part des classes dâĂ©quivalences de plus en plus larges entre ces actions, deux actions Ă©tant dites Ă©quivalentes lorsque le sujet Ă©tablit les mĂȘmes relations entre les mĂȘmes objets ou entre des objets de plus en plus diffĂ©rents (y compris les relations entre ces objets et son corps). Ces classes dâĂ©quivalences seront naturellement en partie relatives Ă lâobservateur, qui Ă©value du dehors la ressemblance entre les actions et qui en tire une classification (il partira, par exemple, des rĂ©flexes donnant lieu Ă un exercice consolidateur et gĂ©nĂ©ralisateur, comme la succion ; puis il classera les conduites dont la rĂ©pĂ©tition comporte un Ă©lĂ©ment dâapprentissage, comme dâamener Ă la bouche des objets Ă sucer ; puis il classera les actions Ă©quivalentes en tant que reposant sur une gĂ©nĂ©ralisation intentionnelle, comme dans lâutilisation du bĂąton ou autres instruments, etc.) mais cette classification sera « naturelle » dans la mesure oĂč elle pourra suivre lâordre des filiations par diffĂ©renciation progressive des conduites (ce qui correspondra Ă des sous-classes graduellement Ă©laborĂ©es au sein dâune classe dâĂ©quivalence plus gĂ©nĂ©rale) et surtout dans la mesure oĂč la notion de classe dâĂ©quivalence traduira ce processus spontanĂ© quâest lâ« assimilation » par le sujet des objets les uns aux autres, câest-Ă -dire la substitution dâun objet Ă un autre dans le cadre dâune mĂȘme action leur Ă©tant appliquĂ©e successivement. Câest pourquoi la Df. 7 qui va introduire la notion de schĂšme parle dâune « équivalence du point de vue du sujet ».
Df. 7. Le schĂšme dâune action par rapport Ă une classe dâactions Ă©quivalentes du point de vue du sujet est la structure commune qui caractĂ©rise cette Ă©quivalence 6.
CritĂšre. Il est dĂ©jĂ possible, par simple observation systĂ©matique, de dĂ©terminer jusquâĂ quel point une action se gĂ©nĂ©ralise : on parlera, par exemple, chez un bĂ©bĂ© de 12 Ă 18 mois, du « schĂšme du support » dans le cas oĂč pour attirer Ă lui un objet situĂ© en dehors du champ de prĂ©hension, le sujet tire la couverture, etc., sur laquelle cet objet est posĂ©. On procĂ©dera, dâautre part, par expĂ©rimentation en faisant varier les conditions, les objets (substituer un plateau Ă la couverture, etc.), et les relations (mettre lâobjectif au-delĂ ou Ă cĂŽtĂ© du support pour contrĂŽler la prĂ©sence de la relation « posĂ© sur »), de maniĂšre Ă dĂ©terminer le degrĂ© de gĂ©nĂ©ralisation du schĂšme et les relations qui le caractĂ©risent.
Remarque (a). Plus le sujet est dĂ©veloppĂ© (de lâenfance Ă lâĂąge adulte), plus un mĂȘme acte concret est susceptible de correspondre Ă une pluralitĂ© de schĂšmes. Mais, dâune part, leur inventaire complet nâest pas indispensable pour analyser ceux dâentre eux auxquels nous nous intĂ©resserons : par exemple, ce que nous dĂ©signerons sous le nom de « schĂšme dâordre » (caractĂšres gĂ©nĂ©ralisables des actions dâaligner, de ranger par ordre de grandeur, etc.) peut ĂȘtre Ă©tudiĂ© indĂ©pendamment des nombreux buts poursuivis par le sujet, câest-Ă -dire des schĂšmes plus restreints ou plus larges avec lesquels ce schĂšme peut ĂȘtre en liaison. Dâautre part, il est clair quâavec un peu de patience une observation systĂ©matique du comportement du sujet permet, Ă tous les niveaux de dĂ©veloppement, de dĂ©terminer quels sont les schĂšmes correspondant Ă lâune de ses actions (selon les critĂšres indiquĂ©s).
Remarque (b). Il faut encore considĂ©rer comme constituant des schĂšmes : (1) lâintersection des schĂšmes, (2) lâunion des schĂšmes et (3) la structure de lâensemble des schĂšmes. Mais ces trois sortes de schĂšmes composĂ©s nâexistent naturellement Ă titre de schĂšmes que sâils sont Ă©laborĂ©s et utilisĂ©s par le sujet lui-mĂȘme et non pas seulement par lâobservateur. Il convient Ă cet Ă©gard de ne pas tomber dans ce que lâon appelle le « sophisme du psychologue », câest-Ă -dire lâattribution au sujet dâune structure dĂ©passant son niveau et relative Ă celui de lâobservateur.
Mais de tels schĂšmes composĂ©s sâobservent en fait Ă tous les niveaux, dâune maniĂšre dâabord fort incomplĂšte, puis avec un perfectionnement progressif. Une sĂ©rie de transitions sâobservent notamment entre les schĂšmes dâaction composĂ©s et les schĂšmes opĂ©ratoires intervenant dĂšs 7-8 ans dans la pensĂ©e conceptuelle de lâenfant (« groupements » dâopĂ©rations concrĂštes 7).
Df. 8. 8 Lâextension dâun schĂšme est la rĂ©union des extensions des actions dont il est le schĂšme. La comprĂ©hension dâun schĂšme est ce schĂšme lui-mĂȘme.
Df. 8 bis. Lâextension dâune action est lâensemble des objets sur lesquels elle porte.
Remarque (a). La notion de lâextension dâun schĂšme est peu claire car on ne sait pas toujours oĂč sâarrĂȘte le champ des objets modifiĂ©s par une action. Mais lâintĂ©rĂȘt de cette notion est secondaire, relativement Ă celle de la comprĂ©hension.
Df. 9. Du point de vue de lâobservateur, la signification dâune action est lâensemble des actions quâelle rend possibles et lâensemble de celles quâelle rend impossibles.
CritĂšre. Nous observons n rĂ©pĂ©titions de cette action dans des situations semblables ou modifiĂ©es systĂ©matiquement et constatons ce qui la prĂ©cĂšde et ce qui la suit. La contre-Ă©preuve est fournie par la comparaison toutes choses Ă©gales dâailleurs sans lâaction en question.
Df. 10. Du point de vue dâun sujet S, la signification dâune action est lâensemble des sous-actions dont ce sujet S la compose et lâensemble des actions dont le mĂȘme sujet la rend sous-action (les mots « action » et « sous-action » pouvant ĂȘtre remplacĂ©s respectivement par « coordination dâactions » ou « actions partielles ou coordonnĂ©es »).
CritĂšre. La difficultĂ© dâappliquer cette dĂ©finition tient Ă ce quâen principe une signification est nĂ©cessairement consciente (sauf Ă admettre lâexistence de significations momentanĂ©ment « inconscientes », par exemple dans le cas de symboles Ă significations dites refoulĂ©es, etc.). Il faudrait donc dire en principe, dans la Df. 10, « lâensemble des sous-actions dont le sujet S la compose consciemment » et « lâensemble des actions dont le mĂȘme sujet la rend consciemment sous-action ». En effet, si les coordinations en jeu Ă©chappent Ă la conscience du sujet on ne voit pas comment elles dĂ©termineraient une signification pour lui. Malheureusement la conscience dâun sujet nâest pas observable et, mĂȘme dans le cas de la solution dâun problĂšme nouveau pour le sujet, nous en sommes rĂ©duits Ă chercher des critĂšres indirects et objectifs permettant de parler dâ« actes de comprĂ©hension », dâ« insight », etc.
Pour ce qui est de la signification des actions, au sens de la Df. 1, il ne sâagit par contre pas nĂ©cessairement de problĂšmes nouveaux, mais dâactions courantes aussi bien quâen voie de construction. Le seul critĂšre dont nous disposons alors pour savoir sâil sâagit bien de sous-actions et de coordinations du point de vue du sujet et non pas seulement de lâobservateur est le suivant : si les sous-actions a, b, c⊠(du point de vue de lâobservateur) sont toujours rĂ©unies et dans le mĂȘme ordre en une mĂȘme action totale A nous nâavons aucune raison dâadmettre quâil sâagisse de sous-actions pour le sujet, tandis que si les coordinations sont mobiles (changements dâordre avec mĂȘme rĂ©sultat, coordinations multiples, etc.) la Df. 10 devient applicable 9.
Remarque (a). Le critĂšre dâapplication de cette Df. 10 montre quâil existe un lien Ă©troit entre la signification dâune action et son schĂšme. En fait, lâensemble des sous-actions dont un sujet compose une action en tant que totalitĂ© coordonnĂ©e et lâensemble des actions coordonnĂ©es dont le sujet rend sous-action lâaction en cours dâexĂ©cution ne sont pas autre chose que le systĂšme des schĂšmes dont dispose le sujet au cours de ces compositions.
Remarque (b). Il est donc vain de chercher Ă dĂ©finir la signification dâun schĂšme. EnvisagĂ© en comprĂ©hension, le schĂšme nâ« a » de signification que pour lâobservateur : pour le sujet, il « est » signification puisquâil est (Df. 7) le systĂšme des relations caractĂ©risant une action sous sa forme gĂ©nĂ©ralisable (y compris les schĂšmes composĂ©s, cf. Df. 7 Rem. b, en particulier la forme 3 impliquĂ©e par la Df. 10).
Df. 11. La signification dâun objet A pour un sujet S dans une situation T est lâensemble des actions de S qui lui sont applicables en T.
CritĂšre. Nous constaterons lâensemble des actions de S en prĂ©sence de A dans la mĂȘme situation T et dans dâautres situations variĂ©es systĂ©matiquement, en prenant sur S suffisamment dâobservations. MĂȘme expĂ©rience sur dâautres sujets mais en mettant lâaccent sur le nombre suffisant dâobservations par sujets plus que sur celui des sujets.
Remarque (a). On reconnaĂźt Ă nouveau le rĂŽle du schĂšme dans la signification : parmi lâensemble des actions de S applicables Ă Â A en T1, T2, etc., il en est dâoccasionnelles et de plus gĂ©nĂ©rales. Or, le degrĂ© de gĂ©nĂ©ralitĂ© de lâaction considĂ©rĂ©e est simultanĂ©ment lâindice de lâimportance de cette signification pour le sujet S et lâindice de la prĂ©sence dâun schĂšme stable.
Mais, en plus des schĂšmes simples, il importe de considĂ©rer les schĂšmes composĂ©s (Df. 7 Rem. b), pour autant naturellement que cette composition est due au sujet lui-mĂȘme. On pourra donc dire que :
Df. 11 (2). Au sens large, la signification dâun objet pour un sujet dans une situation donnĂ©e est lâunion ou lâintersection ou la structure des schĂšmes des actions qui sont appliquĂ©es Ă cet objet dans cette situation.
Df. 11 (3). Au sens absolu, la signification dâun objet est lâunion, lâintersection ou la structure des significations de cet objet pour diffĂ©rents sujets dans diffĂ©rentes situations.
Remarque (b). Cette derniĂšre dĂ©finition 11 (3) est bien peu utile, Ă©tant donnĂ© le caractĂšre hĂ©tĂ©rogĂšne des classes ainsi créées. Elle soulĂšve cependant de façon suggestive le problĂšme (auquel nous ne chercherons pas de solution) de savoir ce quâest un objet indĂ©pendamment des relations de signification qui lâunissent aux diffĂ©rents sujets, donc des actions possibles exercĂ©es par les sujets sur cet objet.
Df. 12. La signification dâun Ă©noncĂ© dans une situation donnĂ©e pour un sujet donnĂ© est lâensemble des actions que son Ă©mission ou sa rĂ©ception rend possibles ou impossibles.
Remarque (a). On constate que cette Df. constitue un simple cas particulier de la Df. 9, dans le cas oĂč lâaction se rĂ©duit Ă une Ă©nonciation. Nous pouvons donc distinguer ici, comme dans le cas des actions en gĂ©nĂ©ral, lâunion, lâintersection et la structure.
La signification dâun terme est, par contre, bien plus difficile Ă dĂ©terminer que celle dâun Ă©noncĂ© parce que lâon ne peut guĂšre soutenir quâune suite claire dâactions corresponde Ă un terme qui, par sa nature, ne figure jamais isolĂ©ment. Disons donc, en demeurant pleinement conscient des difficultĂ©s que :
Df. 13. La signification dâun terme est lâensemble des modifications produites, dans la signification des Ă©noncĂ©s oĂč il peut figurer, par la substitution de ce terme Ă un autre.
CritĂšre. Dans lâimpossibilitĂ© de considĂ©rer lâensemble des Ă©noncĂ©s et lâensemble des substitutions on devra se contenter de nombres restreints, dâoĂč les difficultĂ©s connues quant aux notions de synonymie, etc.
Remarque (a). Le lecteur constatera que les Df. 1-13 reprĂ©sentent un effort pour gĂ©nĂ©raliser la notion de signification aux actions en gĂ©nĂ©ral, tout en retrouvant Ă titre de cas particuliers des dĂ©finitions de la signification des Ă©noncĂ©s et des termes qui ne sâĂ©loignent pas de lâusage courant.
Df. 14. Un concept est la comprĂ©hension de la signification dâun terme.
Remarque (a). Par voie de consĂ©quence, un concept est une forme particuliĂšre de schĂšme (simple ou composĂ©) liĂ© aux actions dâĂ©noncer.
§ 9. Définitions des propriétés de type I et de type II
Ordonner, classer ou compter des objets sont Ă©videmment des actions exercĂ©es sur ces objets (ce qui ne signifie pas, il va de soi, que lâon ne puisse construire, sans les appliquer Ă des objets physiques, des relations dâordre, des classes ou des nombres). Lorsquâil sâagit de jeunes enfants, ces actions dâordonner, de classer ou de dĂ©nombrer sâaccompagnent dâabord presque toujours dâune manipulation dâobjets physiques. Ă un niveau un peu plus Ă©levĂ© le sujet peut ordonner, classer ou compter ces mĂȘmes objets physiques, mais en se contentant de les regarder, sans manipulation. Plus tard il lui suffira de les imaginer (lâaction portant alors sur les signifiants que sont les signes graphiques ou les images mentales, etc.). Ă un niveau supĂ©rieur, enfin, le sujet deviendra capable de constructions opĂ©ratoires « pures », câest-Ă -dire sans contenu se rĂ©fĂ©rant Ă des objets physiques. Sans avoir Ă dĂ©cider ici Ă partir de quelle frontiĂšre les actions intĂ©riorisĂ©es en opĂ©rations ne portent plus sur ces objets physiques et deviennent susceptibles dâun fonctionnement purement formel, il est patent quâaux deux premiers des niveaux indiquĂ©s Ă lâinstant, ordonner, classer et compter constituent encore des actions portant sur de tels objets.
Cependant, il existe une diffĂ©rence importante entre ce genre dâactions et dâautres formes dâactions (telles que de faire un soulier ou de cuire une omelette). Câest ce que ces diverses actions ont en commun et ce en quoi elles diffĂšrent que nous voudrions chercher Ă exprimer maintenant, car une telle distinction touche de prĂšs celle de lâanalytique et du synthĂ©tique dans le domaine de lâaction.
Df. 15. Une propriété est dite introduite par une action dans un objet si cette action est condition nécessaire du fait que cet objet possÚde cette propriété.
CritĂšre. Les techniques servant Ă vĂ©rifier si A est condition nĂ©cessaire de B (mais Ă©tant entendu quâil convient de les probabiliser pour autant que « condition nĂ©cessaire » ou dĂ©termination, etc., seront pris dans un sens probabiliste) sont applicables sans plus dans tous les cas oĂč lâaction modifie les propriĂ©tĂ©s antĂ©rieures de lâobjet (voir plus bas Df. 17). Par contre, si lâaction enrichit simplement lâobjet dâune propriĂ©tĂ© quâil ne possĂ©dait pas et qui sâajoute aux prĂ©cĂ©dentes sans les modifier (voir Df. 16), ces techniques sont Ă complĂ©ter selon la dimension gĂ©nĂ©tique de la façon suivante. La question Ă©tant, par exemple, de savoir si une collection comporte des classes et des sous-classes avant dâavoir Ă©tĂ© classĂ©e, un ordre avant dâavoir Ă©tĂ© ordonnĂ©e et un nombre avant dâavoir Ă©tĂ© dĂ©nombrĂ©e, seule la comparaison dĂ©taillĂ©e de la maniĂšre dont cette collection est perçue et conçue par le sujet avant les actions en question et aprĂšs lâexĂ©cution de ces mĂȘmes actions nous renseignera sur ce que ces actions ont ajoutĂ© aux propriĂ©tĂ©s antĂ©rieures de lâobjet. Or, cette comparaison demande une analyse dâautant plus dĂ©taillĂ©e quâil sâagira de reconstituer la perspective du sujet sans la dĂ©former sous lâinfluence de celle de lâobservateur (voir le critĂšre de la Df. 16).
Df. 16. Nous dirons quâune propriĂ©tĂ© de type I est introduite par une action dans lâobjet (singulier ou collectif) quand cette propriĂ©tĂ© ne modifie pas les propriĂ©tĂ©s antĂ©rieures de cet objet.
Exemples. Donnons quelques exemples avant de fournir le critĂšre et les commentaires, de maniĂšre Ă prĂ©venir les malentendus qui peuvent ĂȘtre nombreux sur cette question centrale. DĂ©nombrer une collection de solides discontinus sera dit introduire en elle une propriĂ©tĂ© de type I (le nombre), tandis que modifier la collection par adjonction ou suppression dâĂ©lĂ©ments ne consiste pas introduire une propriĂ©tĂ© de type I. Or, le langage courant attribue dans les deux cas le nombre Ă la collection elle-mĂȘme, que ce nombre soit conservĂ© ou modifiĂ©. On pourrait donc considĂ©rer ce nombre comme solidaire des propriĂ©tĂ©s physiques de lâobjet. Mais il est clair que lâĂ©quivoque provient ici de la confusion entre le point de vue du sujet, qui enrichit la collection dâune propriĂ©tĂ© nouvelle en la dĂ©nombrant, et le point de vue de lâobservateur (observateur par rapport au sujet et Ă la collection rĂ©unis), qui parle du nombre dâune collection comme si ce nombre existait avant que le sujet lâait dĂ©nombrĂ©e. En rĂ©alitĂ© le sujet, en dĂ©nombrant la collection, nâa pas modifiĂ© les propriĂ©tĂ©s antĂ©rieures de celle-ci, tout en transformant cette collection en tant quâobjet (Df. 6) par lâadjonction dâune propriĂ©tĂ© nouvelle de type I, tandis quâen modifiant la collection par adjonction ou suppression dâĂ©lĂ©ments on en modifie les propriĂ©tĂ©s physiques antĂ©rieures (et ceci reste vrai que lâon ait dĂ©nombrĂ© ou non ces Ă©lĂ©ments, puisque, dans le second cas lâaction consiste non pas Ă dĂ©nombrer, mais Ă modifier la quantitĂ© physique des Ă©lĂ©ments).
Il en est de mĂȘme de lâaction de classer, etc. : introduire des classes en une collection ne consiste pas Ă modifier ses propriĂ©tĂ©s antĂ©rieures (grandeurs, couleurs, formes des Ă©lĂ©ments, etc.), mais Ă leur ajouter un systĂšme de cadres qui nâexistaient pas comme tels avant quâun sujet ne les construise.
CritĂšre. Comme on lâa dĂ©jĂ vu (Df. 15 : critĂšre) lâintroduction dâune propriĂ©tĂ© de type I par une action dans un objet est attestĂ©e par la comparaison entre ce que le sujet percevait et concevait de lâobjet avant lâaction considĂ©rĂ©e et ce quâil en perçoit et conçoit aprĂšs cette action. En particulier une propriĂ©tĂ© de type I se reconnaĂźt au fait quâelle ne peut pas donner lieu Ă une lecture perceptive primaire (câest-Ă -dire Ă une perception directe sans activitĂ©s perceptives, comme un enregistrement perceptif au tachistoscope approximativement indĂ©pendant des effets de succession temporelle, câest-Ă -dire de lâinfluence des expĂ©riences antĂ©rieures). Ceci ne signifie dâailleurs pas que les propriĂ©tĂ©s pouvant donner lieu Ă une lecture perceptive primaire appartiennent entiĂšrement Ă lâobjet, car cette lecture donne lieu Ă des dĂ©formations systĂ©matiques ne pouvant ĂȘtre corrigĂ©es que par une construction opĂ©ratoire solidaire du systĂšme des interprĂ©tations.
Remarque (a). Ce dernier fait met en Ă©vidence la difficultĂ© principale de notre Df. 16 on plutĂŽt de son critĂšre dâapplication : lâintroduction dâune propriĂ©tĂ© de type I ne modifie pas les propriĂ©tĂ©s antĂ©rieures de lâobjet, donc les propriĂ©tĂ©s antĂ©rieures « objectives », mais elle peut modifier les propriĂ©tĂ©s antĂ©rieurement attribuĂ©es par erreur Ă lâobjet, autrement dit les dĂ©formations « subjectives ». Or, cette remarque est dâautant plus importante quâen rĂ©alitĂ© le progrĂšs des connaissances ne procĂšde en gĂ©nĂ©ral pas par voie purement additive : lâadjonction dâune propriĂ©tĂ© nouvelle Ă un objet de connaissance aboutit dans la plupart des cas Ă la correction dâune dĂ©formation antĂ©rieure (en tant que la succession des actions et opĂ©rations du sujet dĂ©crit un processus de dĂ©centration progressive sans que leurs rĂ©sultats donnent lieu Ă une simple superposition cumulative). Lâapplication du critĂšre indiquĂ© ne doit donc pas ĂȘtre entendue comme si la comparaison entre lâĂ©tat e1 avant lâaction considĂ©rĂ©e, et lâĂ©tat e2 aprĂšs cette action, pouvait sans plus sâexprimer par lâĂ©quation e2 â e1 = propriĂ©tĂ© de type I. En fait, les propriĂ©tĂ©s attribuĂ©es Ă lâobjet dans lâĂ©tat e1 sont de nature X + P oĂč X = propriĂ©tĂ©s objectives et P dĂ©formations subjectives (les transformations non-compensĂ©es du systĂšme perceptif ou reprĂ©sentatif applicable Ă lâobjet) ; Ă supposer quâil nây ait plus de dĂ©formations subjectives en e2 mais seulement des propriĂ©tĂ©s objectives Y : on aura donc Y â X = propriĂ©tĂ© de type I (et non pas Y â X â P car P ne se conserve pas mais tend alors vers 0).
Remarque (b). On pourrait, dans la Df. 16, substituer aux termes « introduire une propriĂ©tĂ© (de type I) dans lâobjet » les termes « attribuer Ă lâobjet une nouvelle signification (de type I) », puisque la signification dâun objet (Df. 11) se dĂ©finit prĂ©cisĂ©ment en termes de schĂšmes dâaction. Le rĂ©aliste affirmera alors que lâobjet est distinct de lâensemble de ses significations. LâopĂ©rationnaliste pur identifiera au contraire lâobjet avec lâensemble de ses significations. Les deux thĂšses Ă©tant reprĂ©sentĂ©es dans notre Ă©quipe, nous ne voudrions pas prendre parti.
Remarque (c). De mĂȘme, on pourrait, dans la Df. 16 substituer au terme « propriĂ©tĂ© de type I » les termes « nouvelles relations entre le sujet et lâobjet », tandis que les propriĂ©tĂ©s de type II (voir plus bas Df. 17) seraient relatives aux modifications de lâobjet lui-mĂȘme. Seulement comme nous lâavons vu Ă propos de la Df. 6 (Rem. a et b), il est difficile de distinguer psychologiquement les propriĂ©tĂ©s et les relations, ainsi que les modifications des relations entre lâobjet et le sujet et les modifications de lâobjet lui-mĂȘme (ou des relations entre les objets). On peut se demander, en effet, si les propriĂ©tĂ©s de lâobjet que lâon voudrait opposer aux relations entre lâobjet et le sujet ne comportent pas elles aussi des relations entre lâobjet et le sujet, mais dâun niveau simplement plus Ă©lĂ©mentaire : dâun niveau perceptif, par exemple, auquel cas on les distingue facilement de relations plus tardives entre lâobjet et le sujet (telles les relations logico-mathĂ©matiques), mais seulement par le fait que les relations perceptives Ă©lĂ©mentaires paraissent donnĂ©es, tandis que plus une relation entre lâobjet et le sujet est de niveau Ă©levĂ© mieux sa construction est apparente parce que plus lente et plus complexe. En bref, on peut admettre (ce qui nâengage que certains dâentre nous et pas toute lâĂ©quipe) quâĂ tous les niveaux lâobjet est assimilĂ© Ă certaines structures du sujet, de telle sorte que les relations entre lâobjet et le sujet sont comme « projetĂ©es » dans lâobjet sous forme de propriĂ©tĂ©s : en ce cas la substitution de « relations entre lâobjet et le sujet » à « propriĂ©tĂ©s de type I », discutĂ©e en cette Rem. (c), serait inopĂ©rante.
Df. 17. Nous, dirons quâune propriĂ©tĂ© de type II est introduite par une action dans un objet (singulier ou collectif) quand cette propriĂ©tĂ© modifie les propriĂ©tĂ©s antĂ©rieures de cet objet.
Exemples. Modifier la position, la forme, la composition physico-chimique, etc., dâun objet.
CritĂšre. Ici le critĂšre de la Df. 15 sâapplique dâune maniĂšre simple.
Remarque (a). Il nâexiste aucune raison pour que certaines actions envisagĂ©es globalement, ne soient pas mixtes, câest-Ă -dire nâintroduisent pas simultanĂ©ment dans lâobjet des propriĂ©tĂ©s de type I et de type II. Si, en prĂ©sence dâun ensemble de plots de volumes et de poids inĂ©gaux, distribuĂ©s au hasard, un enfant les ordonne du plus grand au plus petit en les regardant simplement, il nâintroduit alors par son action quâune propriĂ©tĂ© de type I. Mais sâil les manipule et, pour les ordonner, est obligĂ© de les aligner horizontalement ou de les superposer en une tour en Ă©quilibre, il introduit alors simultanĂ©ment un ordre (type I) et une modification de la forme de lâobjet collectif (ainsi quâune modification des sustentations, etc.), câest-Ă -dire un ensemble de propriĂ©tĂ©s de type II. Cette forme dâactions mixtes est dâautant plus frĂ©quente que le sujet est de niveau intellectuel plus Ă©lĂ©mentaire, mais la distinction entre les propriĂ©tĂ©s de type I et de type II nâen conserve pas moins son intĂ©rĂȘt entier du fait que les premiĂšres se diffĂ©rencient de plus en plus au cours du dĂ©veloppement et du fait que, mĂȘme aux niveaux oĂč elles sont peu diffĂ©renciĂ©es des secondes, elles ne leur sont pas moins irrĂ©ductibles.
Remarque (b). Lorsquâun enfant a besoin de manipulations pour introduire dans un objet des propriĂ©tĂ©s de type I (par exemple lorsquâil a besoin de modifier les positions spatiales des Ă©lĂ©ments dâune collection pour les classer, les ordonner ou les dĂ©nombrer), il importe encore dâĂ©tablir dans quelle mesure il cherche Ă modifier lâobjet pour en Ă©tudier les propriĂ©tĂ©s spatiales ou physiques (type II) et dans quelle mesure il nâutilise les rĂ©arrangements spatiaux quâĂ titre symbolique (comme les cercles dâEuler pour le dĂ©butant en logique).
Df. 18. Nous dirons que le rĂ©sultat dâune action est relatif Ă un schĂšme lorsque ce rĂ©sultat consiste en lâintroduction dâune propriĂ©tĂ© de type I dans lâobjet sur lequel a portĂ© cette action.
Df. 19. Le rĂ©sultat dâune action est dit relatif Ă lâobjet lorsque ce rĂ©sultat consiste en lâintroduction dâune propriĂ©tĂ© de type II dans lâobjet sur lequel a portĂ© cette action.
Remarque (a). Il va de soi que le schĂšme auquel se rĂ©fĂšre la Df. 18 peut ĂȘtre composĂ© (intersection, rĂ©union ou structure) aussi bien que simple. Il va Ă©galement de soi que la modification des propriĂ©tĂ©s antĂ©rieures de lâobjet, laquelle atteste lâintroduction dâune propriĂ©tĂ© de type II, nâexclut en rien que la mĂȘme action ait introduit par ailleurs des propriĂ©tĂ©s de type I dans le mĂȘme objet (auquel cas son rĂ©sultat sera aussi, dans cette mesure, relatif Ă un schĂšme). Câest ainsi que, si lâon peut dĂ©nombrer une collection sans en modifier les propriĂ©tĂ©s antĂ©rieures, on ne peut pas fabriquer un soulier sans y introduire de lâordre, des mesures, etc., câest-Ă -dire un ensemble de propriĂ©tĂ©s de type I surajoutĂ©es Ă celles de type II.
Remarque (b). Ces Df. 18 et 19 sont destinĂ©es Ă dissiper les malentendus qui pourraient subsister Ă propos des Df. 16 et 17 dans lâesprit du lecteur non habituĂ© au point de vue gĂ©nĂ©tique, câest-Ă -dire Ă lâidĂ©e dâune structuration progressive de lâobjet en fonction des actions du sujet, et habituĂ© au contraire au point de vue rĂ©aliste selon lequel les objets sont ce quâils sont pour lâobservateur adulte et scientifiquement informĂ©. De ce dernier point de vue, il existe (1) des actions qui modifient uniquement les relations entre le sujet et lâobjet et (2) des actions qui modifient lâobjet lui-mĂȘme. Or, câest bien une distinction de cette sorte que nous dĂ©sirons exprimer en introduisant les Df. 18 et 19. Mais, si nous ne nous contentons pas de cette dichotomie simple entre les « relations entre le sujet et lâobjet » et lâ« objet lui-mĂȘme » et si nous y ajoutons les Df. 16 et 17, câest que lâenfant, pour dĂ©couvrir les « relations entre le sujet et lâobjet », est obligĂ© dâagir et dâexpĂ©rimenter sur lâobjet lui-mĂȘme. Câest au cours de ces actions et de ces expĂ©riences sur les objets quâil dĂ©couvre les relations logico-mathĂ©matiques, et il les dĂ©couvre en croyant les tirer de lâobjet comme tel alors quâil les abstrait en fait des actions elles-mĂȘmes qui portent sur ces objets. Tel est le sens gĂ©nĂ©tique de la notion des propriĂ©tĂ©s de type I (Df. 16) et de celle des actions dont le rĂ©sultat est relatif Ă un schĂšme (Df. 18).
Df. 20. Nous appellerons logico-mathĂ©matique toute action susceptible dâintroduire des propriĂ©tĂ©s de type I dans les objets 10.
Remarque (a). Les actions introduisant des propriĂ©tĂ©s de type I dans les objets ont un rĂ©sultat relatif Ă un schĂšme, ce qui revient Ă dire que la vĂ©ritĂ© du rĂ©sultat de ces actions a pour condition nĂ©cessaire la signification des actions qui les composent. Mais, dans le sens large oĂč nous prenons ici le terme de logico-mathĂ©matique, cette condition nâest pas suffisante (par exemple dĂ©nombrer une collection nâa pas pour condition suffisante la signification des entiers, puisquâil sâagit de les mettre en correspondance avec les objets constituant les membres de cette collection). Cette Df. est donc plus large que celle que nous donnerons de lâanalytique I oĂč la signification des actions composĂ©es est condition nĂ©cessaire et suffisante de la vĂ©ritĂ© du rĂ©sultat.
Remarque (b). Les termes « susceptibles dâintroduire » sont destinĂ©s Ă mettre en Ă©vidence ce fait essentiel que, si les actions logico-mathĂ©matiques peuvent porter sur des objets (et portent mĂȘme toujours sur des objets aux niveaux Ă©lĂ©mentaires du dĂ©veloppement), elles peuvent aussi aux niveaux supĂ©rieurs fonctionner sans objets ou symboliquement, comme câest le cas des constructions opĂ©ratoires de la logique et de la mathĂ©matique pures. Mais, mĂȘme en ces derniers cas, on peut toujours imaginer quelque objet auquel ces constructions seraient applicables (lâhistoire des sciences abonde en exemples dâapplications imprĂ©vues et souvent tardives de constructions dâabord purement formelles).
Remarque (c). Ă partir du niveau de dĂ©veloppement oĂč les actions logico-mathĂ©matiques peuvent fonctionner sans objets, il est lĂ©gitime de parler de mathĂ©matiques « pures » et de mathĂ©matiques « appliquĂ©es ». Aux niveaux Ă©lĂ©mentaires ce dernier terme serait dâun emploi Ă©quivoque, puisquâil nây a pas alors application aux objets dâune structure prĂ©alable, mais bien construction des structures au cours des actions portant sur les objets (et avec sans doute, mais sans que nous ayons Ă nous prononcer ici sur cette question, abstraction Ă partir de ces actions et non pas Ă partir de lâobjet).
Remarque (d). La Df. 20 se contente du terme indĂ©terminĂ© « toute » action, sans prĂ©ciser si, dans le cas dâune action envisagĂ©e globalement, il sâagit des sous-actions (ou actions coordonnĂ©es) ou de lâaction en tant que coordination des sous-actions. Nous dĂ©sirons nous borner ici Ă indiquer que, dans le cas des actions mixtes (Df. 17 Rem. a), ce ne sont pas les mĂȘmes parties de lâaction (coordination comme telle ou actions coordonnĂ©es) qui introduisent dans lâobjet les propriĂ©tĂ©s de type I et celles de type II. Lâun de nous a dĂ©veloppĂ© ailleurs 11 lâhypothĂšse selon laquelle les propriĂ©tĂ©s logico-mathĂ©matiques correspondent aux coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction, tandis que les propriĂ©tĂ©s physiques correspondent aux actions particuliĂšres se diffĂ©renciant en fonction des objets (avec, dans le premier cas, abstraction Ă partir de lâaction et, dans le second, abstraction Ă partir des objets). Mais nous ne voulons pas soulever ici le problĂšme et prĂ©fĂ©rons le laisser ouvert.
Df. 21. Nous appellerons physique toute action dont le rĂ©sultat est relatif Ă lâobjet.
Remarque (a). Lâhistoire des sciences montre que si les disciplines logico-mathĂ©matiques se sont diffĂ©renciĂ©es toujours davantage par rapport Ă lâaction portant sur des objets, la connaissance physique est au contraire de plus en plus solidaire de lâappareil logico-mathĂ©matique servant Ă la structurer. DĂšs ses formes les plus Ă©lĂ©mentaires, on peut se demander (Df. 17 Rem. a) si lâaction introduisant des propriĂ©tĂ©s de type II dans lâobjet ne sâaccompagne pas toujours dâactions introduisant des propriĂ©tĂ©s de type I. Sans avoir Ă discuter ici cette question, bornons-nous Ă remarquer que si les propriĂ©tĂ©s logico-mathĂ©matiques sont liĂ©es aux coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction et les propriĂ©tĂ©s physiques aux actions particuliĂšres diffĂ©renciĂ©es en fonction des objets, cette hypothĂšse rendrait compte, non seulement de lâautonomie progressive des structures logico-mathĂ©matiques (Df. 20 Rem. a), mais encore de la subordination graduelle des connaissances physiques Ă ces structures, puisquâune coordination gĂ©nĂ©rale peut donner lieu Ă une abstraction se libĂ©rant des actions particuliĂšres tandis que celles-ci ne peuvent ĂȘtre dĂ©veloppĂ©es sans coordinations.
§ 10. Les dĂ©finitions de lâanalytique et du synthĂ©tique
On aura reconnu dans les Df. 16 Ă 21 un effort pour prĂ©parer des dĂ©finitions exprimant en termes dâaction la distinction du logico-mathĂ©matique et du physique ainsi que celle de lâanalytique et du synthĂ©tique.
Df. 22. Est proposition pour un sujet tout ce qui est tenu par ce sujet comme susceptible dâĂȘtre vrai ou faux 12.
Remarque (a). Il existe sur la nature de la proposition une multiplicitĂ© dâopinions 13, qui se rĂ©partissent dans les grandes classes suivantes : (1) proposition Ă©gale Ă©noncé ; (2) proposition Ă©gale jugement ; (3) proposition Ă©gale fait ; (4) proposition Ă©gale une classe de (1), (2) ou (3) ; (5) proposition Ă©gale contenu de (1), (2) ou (3) ; (6) proposition Ă©gale objet de (1), (2) ou (3). Or, toutes ces opinions conduisent Ă des difficultĂ©s si nous appliquons les deux critĂšres suivants : (a) une proposition est ce qui est susceptible dâĂȘtre cru, niĂ© ou mis en doute ; (b) lâinfĂ©rence est la dĂ©duction dâune proposition Ă partir dâune autre. Soumise Ă ces critĂšres, la dĂ©finition que nous adoptons ici (conforme Ă celle de Wittgenstein mais en introduisant la rĂ©fĂ©rence Ă un sujet) nâest pas non plus Ă lâabri de toute difficultĂ©, mais elle semble la moins douteuse.
Remarque (b). Il convient de se rappeler que ces dĂ©finitions doivent entre autres pouvoir sâappliquer Ă des comportements non verbaux (sourds-muets et jeunes enfants). Dans la liste des dĂ©finitions suggĂ©rĂ©es pour la notion de proposition, seule la rĂ©fĂ©rence au « jugement » convient Ă cet Ă©gard 14. Aussi adopterons-nous comme critĂšre de la Df. 22 le critĂšre habituel du jugement (celui que Krechevsky, notamment, utilise pour dĂ©celer lâexistence dâ« hypothĂšses » chez les rats) : si dans une situation donnĂ©e un sujet, aprĂšs avoir esquissĂ© diffĂ©rentes actions, sâengage dans une action dĂ©terminĂ©e, et si, dans une suite de situations semblables au cours de la mĂȘme suite dâactions le sujet continue Ă prĂ©senter ce mĂȘme genre de choix, nous dirons quâil y a eu jugement et que le contenu de ce jugement correspond au rĂ©sultat poursuivi par lâaction. On peut alors appeler proposition le contenu de ce jugement.
Df. 23. Pour un sujet, considĂ©rĂ© Ă un moment donnĂ©, une proposition sâaccompagne de croyance si ce sujet agit selon cette proposition.
Remarque (a). Dans ce sens du terme « croyance » il nây a donc pas de degrĂ©s de croyance : le sujet agit selon sa proposition ou nâagit pas selon elle.
CritĂšre. Si nous connaissons les buts poursuivis par le sujet, les propositions selon lesquelles il agit correspondent aux propriĂ©tĂ©s quâil attribue au milieu pour que son action maximalise la probabilitĂ© dâatteindre ces buts.
Df. 23 bis. Une proposition est tenue pour vraie si elle sâaccompagne de croyance. Une proposition est tenue pour fausse si, aprĂšs quâelle ait donnĂ© lieu Ă une esquisse dâaction, cette action est Ă©cartĂ©e.
Remarque (b). Le langage que nous adoptons ici pour ĂȘtre compris des logiciens pourrait donner lieu auprĂšs des psychologues Ă de graves malentendus quâil importe dâĂ©carter. « Agir selon une proposition » ne signifie nullement, en effet, quâil y ait dâabord, dans lâesprit du sujet, une proposition, puis ensuite, dans son comportement une action dĂ©rivant de celle-ci. Il y a au contraire actions dĂšs le dĂ©part, avec hĂ©sitation possible entre plusieurs actions, choix, etc., et les propositions ou jugements ainsi que les croyances ne sont que des aspects particuliers de ces actions. Lâaction, comme on lâa vu (Df. 6) ne porte sur des objets que si elle transforme ceux-ci dans leurs propriĂ©tĂ©s ou leurs relations. Lâaction introduit donc dans les objets ces propriĂ©tĂ©s de type I et II (Df. 15-19), ce qui revient Ă dire quâelle Ă©tablit entre eux des relations, ainsi quâentre eux et le sujet, et quâelle leur attribue des significations. Une proposition (Df. 22) nâest pas autre chose que cette attribution de propriĂ©tĂ©s ou de significations (cf. Df. 16 Rem. b et c) et la croyance nâest pas autre chose que lâadhĂ©sion (marquĂ©e par lâaction) Ă cette attribution, autrement lâengagement qui rĂ©sulte de lâaction. Proposition, croyance et action sont donc les trois aspects concomitants dâune mĂȘme rĂ©alitĂ© et non pas les phases successives dâun processus causal. On ne saurait sans doute, en particulier, lier les « propositions » Ă la perception seule, conçue comme prĂ©cĂ©dant lâaction : une perception primaire nâest en elle-mĂȘme ni vraie ni fausse, et la « proposition » en tant que jugement ne sâĂ©labore probablement que dans la mesure oĂč la perception est intĂ©grĂ©e dans une action comportant un facteur de motricitĂ© (ce qui est dĂ©jĂ possible au niveau des « activitĂ©s perceptives »).
Df. 24. Un sujet croit plus ou moins Ă une proposition selon le genre, le nombre et la rĂ©sistance des obstacles quâil est disposĂ© Ă vaincre pour continuer son action selon cette proposition.
Remarque (a). En plus de la dichotomie « action ou non-action » (Df. 23 Rem. a), il existe donc des degrĂ©s de croyance, constituant, non pas des quantitĂ©s scalaires, Ă©valuables ordinalement de 0 Ă Â 1, mais des quantitĂ©s vectorielles, comportant plusieurs dimensions. â Il est dâailleurs Ă remarquer que la dichotomie propre Ă la Df. 23 demeure relative Ă lâobservation « macroscopique » : pour une analyse plus fine il existe, en plus du dĂ©clenchement ou du non-dĂ©clenchement de lâaction extĂ©rieure toute une gamme dâactivations ou dâesquisses dâactions, non observables de lâextĂ©rieur (et correspondant par exemple Ă des effĂ©rences franchissant successivement divers relais sans atteindre la pĂ©riphĂ©rie elle-mĂȘme).
Df. 25. Une croyance est dite provoquĂ©e par constatation si elle a pour condition nĂ©cessaire un contact perceptif adĂ©quat avec un objet (le terme de contact signifiant que cet objet intervient dans lâun des champs sensoriels du sujet au moment du dĂ©clenchement de la perception).
Exemples. La lecture dâun poids est une constatation. On constate Ă©galement que le nombre dâune collection est n si lâon a comptĂ© soi-mĂȘme sans se rĂ©fĂ©rer Ă des communications dâautrui ni Ă un pur calcul.
CritĂšre. Le critĂšre est fourni en partie par la description du terme « contact ». Quant au terme « adĂ©quat » il a Ă©tĂ© introduit dans la Df. pour opposer la perception rĂ©elle et attentive aux cas oĂč une perception inattentive semble au sujet ĂȘtre la source dâune constatation alors quâil sâagit dâune pseudo-constatation due Ă la suggestion, Ă la croyance collective, etc. (par exemple un sujet croit constater quâune collection prĂ©sente un certain nombre dâĂ©lĂ©ments alors que ce nombre lui a Ă©tĂ© indiquĂ© auparavant par autrui, un facteur de suggestion Ă©tant alors responsable de la croyance). En fait, la dĂ©marcation est souvent difficile Ă faire : les partisans des rayons N ont longtemps cru en constater lâexistence. MĂȘme si une thĂ©orie est exacte elle peut influencer les constatations : le dĂ©nombrement (assez difficile en fait) du nombre des chromosomes visibles en une prĂ©paration microscopique est souvent influencĂ© par la thĂ©orie de la constance de ce nombre ; etc. Nous ne pourrons donc jamais dire quâavec une certaine probabilitĂ© quâune croyance est provoquĂ©e par une constatation.
Remarque (a). Il est surtout Ă noter que la Df. 25 se borne Ă faire du contact perceptif une condition nĂ©cessaire de la croyance par constatation et non pas la condition suffisante. Si lâon appelle « constatation pure » une proposition dont la vĂ©ritĂ© (Df. 23 bis) aurait pour condition suffisante un contact perceptif, il est mĂȘme possible quâil nâexiste jamais de telles entitĂ©s, parce quâune part dâinfĂ©rence intervient peut-ĂȘtre toujours dans lâĂ©laboration dâune proposition accompagnĂ©e de croyance. Nous dĂ©sirons donc laisser ouverte la question de savoir sâil existe jamais des constatations pures ou des croyances provoquĂ©es uniquement par contact perceptif (dont ce contact ne serait pas seulement condition nĂ©cessaire mais encore la condition suffisante).
Remarque (b). Quant Ă ce quâest lâinfĂ©rence, nous allons maintenant nous essayer Ă la dĂ©finir. Mais il importe au prĂ©alable de rappeler la difficultĂ© dâune telle entreprise, de maniĂšre Ă faire accepter la dĂ©finition dont nous devrons nous contenter.
Ă premiĂšre vue, on peut distinguer une dĂ©finition causale (non pas purement causale mais enveloppant la causalitĂ©) et une dĂ©finition purement logique de lâinfĂ©rence : (1) la croyance b est provoquĂ©e par infĂ©rence sâil existe une croyance a qui est condition suffisante du fait que le sujet a la croyance b ; (2) la croyance b est provoquĂ©e par infĂ©rence Ă partir de la croyance a si a implique b et si le sujet a conscience de cette implication.
La dĂ©finition causale est insuffisante puisquâon ne spĂ©cifie pas par quel processus la croyance a a produit la croyance b : ce processus peut comporter un aspect de composition logique en tant que la proposition qui accompagne la croyance a entraĂźne la proposition qui accompagne la croyance b ; mais il peut aussi ĂȘtre irrelevant ou mĂȘme Ă©motif.
La dĂ©finition logique ne convient pas davantage parce quâon prĂ©suppose une logique absolue prĂ©alable Ă lâactivitĂ© dâinfĂ©rence.
On constate, dâautre part, que certaines dĂ©finitions de la proposition (Df. 22 Rem. a) sont compatibles avec la dĂ©finition causale de lâinfĂ©rence, tandis que dâautres ne le sont quâavec la dĂ©finition logique. Nous devons donc spĂ©cifier, sans nous lier par des rĂšgles prĂ©alables le genre dâactivitĂ© relative Ă la croyance a qui doit ĂȘtre condition suffisante de la croyance b pour quâil y ait infĂ©rence. Or, dâaprĂšs les Df. 23-24, une croyance est une disposition Ă agir dâune certaine façon devant certains objets, câest-Ă -dire, selon notre terminologie, quâelle est lâexpression dâun schĂšme (Df. 7). Le problĂšme devient donc : quelles sont, chez un mĂȘme sujet, les actions de schĂšmes antĂ©rieurs qui produisent dâautres schĂšmes et que lâon puisse considĂ©rer comme des infĂ©rences ? Nous croyons quâil faut imposer deux conditions :
(1) Il faut que la disposition à agir résultante soit obtenue par mise en relation de dispositions à agir prémisses et uniquement par elles.
(2) Il faut que la disposition Ă agir rĂ©sultante soit obtenue par application de certains des schĂšmes initiaux (prĂ©misses) aux objets des autres de ces schĂšmes initiaux, ou par application de combinaison de parties de ces schĂšmes initiaux Ă leurs objets, ou par dâautres procĂ©dĂ©s analogues.
Nous appellerons « mise en relation de schÚmes initiaux » la mise en relation de schÚmes qui obéit à ces conditions (1) et (2).
Df. 26. Une croyance est dite provoquĂ©e par infĂ©rence lorsquâelle rĂ©sulte de la mise en relation de schĂšmes initiaux (au sens des conditions 1 et 2 de la Remarque prĂ©cĂ©dente).
CritĂšre. Nous dirons, en lâabsence de donnĂ©es verbales, quâune croyance a Ă©tĂ© obtenue par infĂ©rence sâil est impossible de lâexpliquer par les seuls contacts perceptifs du sujet et si lâon peut reconstituer lâinfĂ©rence supposĂ©e en contrĂŽlant cette reconstitution par des contre-Ă©preuves qui portent notamment sur les variĂ©tĂ©s dâabstraction correspondant Ă lâemploi des schĂšmes en jeu 15. Ce critĂšre est peu sĂ»r (on se rappelle lâabus par Helmholtz de lâhypothĂšse des « raisonnements inconscients » en des cas oĂč les mĂ©canismes perceptifs sont sans doute seuls Ă lâĆuvre) et il convient en outre dâexclure les effets du simple exercice. Mais nous ne voulons ici ni affirmer ni nier la possibilitĂ© dâun mĂ©lange universel de la constatation et de lâinfĂ©rence. Câest pourquoi les Df. 25 et 26 nâimpliquent pas de dichotomie stricte entre la constatation et lâinfĂ©rence, tout en laissant ouverte cette Ă©ventualitĂ© (lâhypothĂšse des psychologues de lâĂ©quipe est quâil nâexiste sans doute pas de constatations pures, toute constatation enveloppant des infĂ©rences, tandis quâil existe des infĂ©rences pures, en plus de celles qui sont mĂȘlĂ©es Ă des constatations). Il nous suffit quâil soit le plus souvent possible de distinguer lâaspect infĂ©rentiel et lâaspect constatif des conduites pour que les diffĂ©rences qui nous importent soient prĂ©servĂ©es.
Notons enfin quâil nây a pas cercle entre ce critĂšre et la Df. 25, puisque celle-ci nâinvoque le contact perceptif adĂ©quat que comme « condition nĂ©cessaire » de la constatation, tandis que le prĂ©sent critĂšre caractĂ©rise lâinfĂ©rence par lâimpossibilitĂ© dâen rendre compte par les seuls contacts perceptifs du sujet » : il en rĂ©sulte donc que la constatation peut englober des infĂ©rences (sans quâil en soit nĂ©cessairement ainsi) mais que lâinfĂ©rence est irrĂ©ductible aux seuls contacts perceptifs, ce qui exclut tout cercle. Mais il suffirait naturellement, pour quâil y ait cercle entre les deux critĂšres des Df. 25 et 26 (mais non pas entre les deux dĂ©finitions), quâon veuille dĂ©finir la constatation comme excluant toute infĂ©rence : câest ce qui paraĂźt psychologiquement impossible Ă certains co-Ă©quipiers et ce qui parait dĂ©sirable (Ă titre de cas limite) Ă un autre,
Df. 27. Un sujet dans une situation dĂ©terminĂ©e tient pour possible un Ă©vĂ©nement e si, Ă©tant donnĂ© ses buts, il choisit des conduites qui maximalisent la probabilitĂ© de les atteindre, pour une classe dâĂ©vĂ©nements contenant cet e. Un sujet tient pour impossible un Ă©vĂ©nement e si, Ă©tant donnĂ© ses buts, il choisit des conduites qui ne donneraient quâune faible chance de les atteindre si e se produisait 16.
Df. 27 bis. Un sujet tient pour nĂ©cessaire une infĂ©rence sâil tient pour impossibles la vĂ©ritĂ© des prĂ©misses et la faussetĂ© de la conclusion.
Remarque (a). Ces dĂ©finitions sont compatibles avec lâexistence dâinfĂ©rences non tenues pour nĂ©cessaires par ceux qui les construisent, ce qui prĂ©sente certains avantages.
Remarque (b). Les Df. 22-27 bis vont nous permettre de traduire maintenant en termes dâactions la dĂ©finition donnĂ©e par Carnap de lâanalytique, dĂ©finition qui est dans son esprit (et dans celui de lâempirisme logique en gĂ©nĂ©ral) identique Ă celle de la vĂ©ritĂ© logique (donc logico-mathĂ©matique). Mais comme nous y avons insistĂ© dĂšs le dĂ©but de ce chap. III, il est possible de subdiviser ces notions en deux catĂ©gories, lâanalytique I et lâanalytique II (sans parler du « logico-mathĂ©matique » dĂ©fini plus haut : Df. 20) et ceci en relation avec le rĂŽle de lâinfĂ©rence dans le passage entre la signification des actions composĂ©es et la connaissance des rĂ©sultats de la composition. Ceux dâentre nous qui distinguent le logico-mathĂ©matique de lâanalytique I et II considĂšrent lâextension de la premiĂšre classe comme plus grande que celle de la seconde, et celle de la seconde comme plus grande que celle de la troisiĂšme tandis que celui dâentre nous qui ne parle que dâanalytique I et II identifie non la comprĂ©hension, mais lâextension de ces deux notions. En tous cas (et dâun commun accord) celles-ci peuvent prĂ©tendre lĂ©gitimement Ă constituer lâune et lâautre des gĂ©nĂ©ralisations en termes dâaction de la dĂ©finition originale de Carnap.
Cela dit, comment les dĂ©finir ? Celui dâentre nous qui attribue la mĂȘme extension Ă lâanalytique I et II propose les dĂ©finitions suivantes qui porteraient sur la maniĂšre dont se forment les actions. Lâanalytique en gĂ©nĂ©ral ou I se dĂ©finirait comme suit : « Une conduite, manifestant une proposition (ou une croyance) est analytique si le fait que le sujet la choisit a comme condition suffisante la signification des actions qui la composent » (cf. Df. 9-10) tandis que lâanalytique II correspondrait à « toute conduite dont le choix est dĂ©terminĂ© par infĂ©rence Ă partir des actions qui le composent ». Mais les psychologues de lâĂ©quipe considĂšrent comme difficile dâanalyser, en prĂ©sence dâune action composĂ©e, la maniĂšre dont le sujet a choisi sa conduite, tandis quâil est plus facile de dĂ©cider de la façon dont ce sujet prend connaissance du rĂ©sultat de son action. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale la formation dâune action est plus obscure que son rĂ©sultat et le sujet lui-mĂȘme prend conscience de ce rĂ©sultat bien avant de pouvoir reconstituer le mĂ©canisme de son choix Ă lâinstant de la formation (instant qui peut ĂȘtre fort court). Dâautre part, chacun de nous reconnaĂźt que lâanalytique I correspond Ă une sous-classe des conduites ne portant que sur les propriĂ©tĂ©s de type I (Df. 16) donc Ă un sous-ensemble de lâensemble des actions dont le rĂ©sultat est relatif Ă lâaction (Df. 18), ceci par opposition au synthĂ©tique. En ces conditions, il nous paraĂźt prĂ©fĂ©rable de centrer nos dĂ©finitions sur la maniĂšre dont le sujet prend connaissance des rĂ©sultats de son action plus que sur la formation comme telle de celle-ci.
Df. 28. Est de nature analytique I toute action composée telle que la vérité de son résultat ait pour condition nécessaire et suffisante la signification des actions qui la composent.
Remarque (a). On peut remplacer les mots « telle que la vĂ©ritĂ© de son rĂ©sultat aitâŠÂ » par les mots « manifestant une croyance dont lâadoption aâŠÂ ».
Remarque (b). Une action composĂ©e est une coordination dâactions et les actions qui la composent sont les actions coordonnĂ©es et la coordination elle-mĂȘme.
CritĂšre. Il importe de prĂ©ciser comment nous distinguerons lâanalytique I du logico-mathĂ©matique (Df. 20) et de lâanalytique II (Df. 29). En principe les diffĂ©rences sont claires : le logico-mathĂ©matique dĂ©bute dĂšs quâune propriĂ©tĂ© de type I, soit la propriĂ©tĂ© a est attribuĂ©e Ă un objet (par exemple dĂ©nombrer une collection et trouver n = 5). Lâanalytique I dĂ©bute dĂšs que la vĂ©ritĂ© du rĂ©sultat est entiĂšrement dĂ©terminĂ©e par la signification des actions en jeu, donc lorsque lâattribution dâune propriĂ©tĂ© a (de type I) Ă un objet acquiert une signification b par assimilation immĂ©diate (par exemple que deux collections dĂ©nombrĂ©es n = 5 ont des sommes Ă©gales bien que lâune soit indivise et lâautre rĂ©partie en deux sous-collections 3 + 2). Or, que lâĂ©galitĂ© des nombres signifie celle des sommes est loin dâĂȘtre admis Ă tout Ăąge (voir chap. IV § 13 : stade I et § 14 : stade II pour les nombres >15 ou 20). Enfin lâanalytique II dĂ©bute quand le passage de a Ă b se fait par infĂ©rence proprement dite. Le critĂšre le plus dĂ©licat Ă trouver est donc celui qui permettra de distinguer lâanalytique I de lâanalytique II. Comme il existe peut-ĂȘtre (ce que croient certains dâentre nous) toutes les transitions entre la constatation et lâinfĂ©rence, mais comme nous nâen pouvons dĂ©cider dâavance (voir le critĂšre de la Df. 26), nous dirons quâune action est analytique I quand la vĂ©ritĂ© de son rĂ©sultat est, entiĂšrement dĂ©terminĂ©e par les significations au moment de la constatation (comme dans lâexemple citĂ© Ă lâinstant oĂč lâĂ©galitĂ© des sommes b de B1 = 5 et de B2 = 2 + 3 est comprise comme rĂ©sultat de lâĂ©galitĂ© des nombres a au moment dâun dĂ©nombrement actuel), tandis quâelle est analytique II quand b est tirĂ© dâune constatation antĂ©rieure de a sans constatation actuelle (par exemple quand le sujet ayant constatĂ© B1 = B2 par correspondance optique ou dĂ©nombrement, etc., en dĂ©duit que B1 = A2 + Aâ2 si B2 est divisĂ© en A2 et en Aâ2, mais sans nouvelle constatation).
Remarque (c). Lâanalytique I constitue donc un sous-ensemble de lâensemble des actions logico-mathĂ©matiques (Df. 20), donc des actions dont le rĂ©sultat est relatif Ă un schĂšme (Df. 18).
En effet, la connaissance du rĂ©sultat de ces actions 17 ne comporte quâĂ titre de condition nĂ©cessaire la signification des actions qui les composent, et non pas Ă titre de condition suffisante : pour Ă©tablir que le nombre dâune collection est de n il ne suffit pas de connaĂźtre la signification des nombres 1, 2⊠n, mais il faut Ă©tablir en outre une correspondance entre ces nombres et les objets membres de la collection. Lâanalytique I caractĂ©risĂ© par la Df. 20 ne comprend par contre que les actions dont la connaissance du rĂ©sultat a pour condition nĂ©cessaire et suffisante la signification des actions que les composent : par exemple, pour Ă©tablir que 5 = 3 + 2 (nous Ă©tudierons prĂ©cisĂ©ment cette Ă©galitĂ© au chap. IV), il faut et il suffit de connaĂźtre les significations des nombres 2, 3 et 5 (que ceux-ci soient connus dans lâabstrait ou seulement sur des objets, peu importe). Il est donc clair que lâanalytique I ne constitue quâune sous-classe du logico-mathĂ©matique en gĂ©nĂ©ral, si lâon accepte les Df. 20 et 28. Quant Ă lâanalytique II il ne constitue lui-mĂȘme quâune sous-classe de lâanalytique I :
Df. 29. Est de nature analytique II toute action composée telle que la vérité de son résultat soit entiÚrement déterminée (= condition nécessaire et suffisante) par inférence à partir de la signification des actions qui la composent.
Remarque (a). Identique à la Rem. (a) de la Df. 28.
Remarque (b). Si nous exprimons verbalement les croyances manifestĂ©es par ces conduites, dans les deux cas les rĂšgles sĂ©mantiques (significations) des termes qui constitueront les propositions ainsi obtenues permettront de dĂ©duire la vĂ©ritĂ© de la proposition, mais, pour le sujet, le mode de passage entre ces significations et la conclusion (rĂ©sultat) peut ĂȘtre tout diffĂ©rent (ce sera Ă lâexpĂ©rience Ă nous montrer sâil en est bien ainsi) : tandis que, dans le cas de lâanalytique II, ce passage sâeffectuera bien par infĂ©rence (comme on le sous-entend dans la dĂ©finition carnapienne de lâanalytique en gĂ©nĂ©ral), au contraire, dans le cas de lâanalytique I ce passage peut comporter un mĂ©lange dâinfĂ©rence et de constatation. En effet, la signification des actions qui comprend une action coordonnĂ©e peut ĂȘtre condition nĂ©cessaire et suffisante de la vĂ©ritĂ© du rĂ©sultat de cette action (Df. 28) tout en ne donnant lieu, de la part du sujet, quâĂ une lecture, par constatation sur les objets, des propriĂ©tĂ©s de type I que les actions composĂ©es ont introduites dans ces objets.
Remarque (b). Si lâanalytique II est une sous-classe de lâanalytique I, qui est lui-mĂȘme une sous-classe du logico-mathĂ©matique, rĂ©ciproquement, le synthĂ©tique I (correspondant Ă lâanalytique I) sera une sous-classe du synthĂ©tique II (correspondant Ă lâanalytique II) et le physique constituera une sous-classe du synthĂ©tique I.
Df. 30. Est synthĂ©tique I toute action manifestant une croyance dont lâadoption nâa pas comme condition suffisante la signification des sous-actions qui la composent.
Df. 31. Est synthĂ©tique II toute action manifestant une croyance dont lâadoption nâa pas comme condition suffisante une infĂ©rence Ă partir de la signification des sous-actions qui la composent.
Remarque (a). ConformĂ©ment Ă la Rem. (b) de la Df. 29, on constate ainsi quâil peut exister (ce sera Ă lâexpĂ©rience Ă nous montrer si elles existent bien en fait) des actions qui sont Ă la fois analytiques I et synthĂ©tiques II, des actions qui sont Ă la fois logico-mathĂ©matiques (Df. 20) et synthĂ©tiques I ou II et enfin naturellement des actions Ă la fois physiques (Df. 21) et synthĂ©tiques I ou II.
Conclusion du § 10 : (1) gĂ©nĂ©ralisation du problĂšme. â En essayant de traduire la notion usuelle de lâanalycitĂ© en termes utilisables dans lâĂ©tude psychologique des actions, nous avons Ă©tĂ© contraints de la subdiviser en deux ou trois notions distinctes. Il est alors permis de se poser la question suivante : notre description ne permettrait-elle pas de rendre compte de la multiplicitĂ© des dĂ©finitions de lâanalytique que lâon rencontre dans les travaux des partisans de cette notion, multiplicitĂ© quâinvoquent parfois les adversaires pour dĂ©clarer inutile une notion aussi difficile Ă dĂ©finir de façon univoque ?
Nous rencontrons, en effet, les huit définitions distinctes suivantes. Une proposition est analytique :
1) Si son prédicat est contenu dans son sujet.
2) Si elle est nécessaire.
3) Si elle est impliquée par sa négation.
4) Si elle est vraie dans tous les mondes possibles.
5) Si elle est vraie quelle que soit la valeur de vérité de ses composantes.
6) Si sa négation est impossible.
7) Si aucune expĂ©rience ne peut la confirmer ou lâinfirmer.
8) Si toute expérience la confirme.
Et comme nous lâavons rappelĂ© au chap. I, chacune de ces descriptions est plus ou moins vague et se trouve pour cette raison rejetĂ©e par les adversaires de la notion dâanalytique.
Or, la gĂ©nĂ©ralisation de ce concept en termes dâaction exposĂ©e prĂ©cĂ©demment nous donne Ă penser que la plupart de ces diffĂ©rentes dĂ©finitions 18 1 Ă Â 8 correspondent peut-ĂȘtre Ă des rĂ©alitĂ©s dans le comportement du sujet, mais Ă des rĂ©alitĂ©s distinctes (ce qui Ă©largirait encore la pluralitĂ© des analytiques Ă laquelle nous avons Ă©tĂ© conduits). Essayons, en effet, de transcrire en termes dâaction certaines de ces dĂ©finitions 1 Ă Â 8.
1) Une action exprimant une croyance est analytique si elle est lâexĂ©cution dâune sous-action dâune action dĂ©jĂ dĂ©cidĂ©e par le sujet.
2) Une action est analytique si elle comporte une croyance provoquĂ©e par une mise en relation infĂ©rentielle de schĂšmes (au sens de notre Df. 26 de lâinfĂ©rence) et si cette infĂ©rence est nĂ©cessaire (au sens de notre Df. 27 bis fondĂ©e sur lâĂ©valuation probabiliste du possible et de lâimpossible : Df. 27).
3) Une action est analytique si tout essai de lâĂ©carter conduit Ă lâexĂ©cuter.
5) Une action est analytique si son schĂšme sâimpose indĂ©pendamment de ses sous-actions.
6) Une action est analytique sâil est impossible (Df. 27) de ne pas lâexĂ©cuter Ă titre de sous-action dâune action comparĂ©e.
7) Une action est analytique dans la mesure oĂč elle intervient dans toutes les situations indĂ©pendamment de la nature de ces situations.
8) Une action est analytique lorsquâelle rĂ©ussit toujours.
Nous ne prĂ©tendons pas que ces traductions soient les seules possibles, mais, en sâinspirant de lâesprit de nos dĂ©finitions prĂ©cĂ©dentes, elles montrent au moins la possibilitĂ© dâune telle transcription. Or, il est clair que les diffĂ©rentes formes dâactions invoquĂ©es ne sont pas identiques quant Ă leur structure. Nous devons donc conclure dans ce sens Ă un pluralisme de lâanalytique, pluralisme qui se manifeste concrĂštement lorsquâon entreprend la gĂ©nĂ©ralisation en termes de comportement mais qui se rĂ©vĂšle dĂ©jĂ sur le plan purement logique : une proposition vraie dans tous les mondes possibles nâest pas pour cela nĂ©cessaire dans toute logique modale, et une proposition nĂ©cessaire nâest pas pour cela confirmĂ©e par toute expĂ©rience ou ni confirmĂ©e ni infirmĂ©e par aucune expĂ©rience.
Il est cependant Ă remarquer que lâon pourrait ordonner cet ensemble de dĂ©finitions de lâanalytique en un certain nombre dâordres partiels : 1 implique 2 mais non rĂ©ciproquement ; 4 implique 5 mais non rĂ©ciproquement ; 7 et 8 sâexcluent, etc. Ă dĂ©faut dâun ordre linĂ©aire, il serait donc sans doute possible dâĂ©laborer la vision pluraliste de lâanalytique, qui suggĂšrent nos rĂ©sultats, en un systĂšme ordonnĂ© selon plusieurs dimensions et nous croyons que la traduction en termes dâaction serait de nature Ă faciliter cette entreprise.
(II) RĂ©sumĂ© des points dâaccord et de dĂ©saccord. â Lâaccord a pu se faire entre nous quant Ă la distinction en comprĂ©hension des trois sortes de liaisons logico-mathĂ©matiques (Df. 20), analytique I (Df. 28) et analytique II (Df. 29), mais lâun dâentre nous les croit dâextensions Ă©quivalentes.
Ceux parmi nous qui leur attribuent des extensions diffĂ©rentes diront quâil existe : (1) des actions logico-mathĂ©matiques qui ne sont pas analytiques (ni I ni II) et (2) des actions analytiques I qui ne sont pas analytiques II.
(1) Les actions logico-mathĂ©matiques non analytiques (ni I ni II) se reconnaissent au fait quâelles introduisent dans lâobjet des propriĂ©tĂ©s de type I (Df. 16) mais que, lors de cette introduction, la constatation (Df. 25) est nĂ©cessaire Ă tous les niveaux : par exemple, dĂ©nombrer une collection de solides discontinus.
Ă cela, celui dâentre nous qui ne croit pas Ă ces actions (1) objecte : (a) que si lâaction est exĂ©cutĂ©e matĂ©riellement elle modifie physiquement lâobjet et nâest donc plus logico-mathĂ©matique ; (b) que si lâaction est considĂ©rĂ©e comme purement symbolique et portant sur des objets pris symboliquement, sa signification globale est alors dĂ©terminĂ©e par celle des sous-actions qui la composent et est donc analytique I.
Mais Ă cela les partisans de la distinction en extension, donc de lâexistence des actions de forme (1) rĂ©pondent : (a) quâil est possible dâagir sur des objets (Df. 6) sans les modifier matĂ©riellement : par exemple leur faire correspondre les doigts de la main ou les noms de nombre sans mĂȘme les toucher ; (b) quâil existe des degrĂ©s multiples de symbolisation.
Il est donc clair que lâacceptation ou le refus de la Df. 6 pĂšse en ce point sur le dĂ©bat. Il en va de mĂȘme pour les relations entre les analytiques I et II :
(2) Les actions analytiques I mais non analytiques II se reconnaissent au fait que la signification de leur rĂ©sultat est entiĂšrement dĂ©terminĂ©e par celle des sous-actions qui la composent, mais que cette dĂ©termination, sans plus requĂ©rir de constatation Ă titre de condition nĂ©cessaire, reste subordonnĂ©e chez les sujets de niveaux Ă©lĂ©mentaires Ă une constatation indispensable en fait : par exemple, constater que 5 = 3 + 2 au lieu de lâinfĂ©rer.
Ă cela celui dâentre nous qui ne croit pas Ă ces actions (2) objecte : (a) que si la signification de lâaction est entiĂšrement dĂ©terminĂ©e par celle des sous-actions, ce ne peut ĂȘtre que par infĂ©rence ; (b) que si lâinfĂ©rence ne suffit pas au sujet et sâil fait appel Ă la constatation câest quâil passe alors les frontiĂšres de lâanalytique pour pĂ©nĂ©trer sur le terrain physique.
Mais les partisans de lâexistence des actions de forme (2) rĂ©pondent : (a) quâil nâexiste pas de dichotomie stricte entre lâinfĂ©rence et la constatation (cf. Df. 25 et 26 et critĂšres) ; (b) quâon peut constater sur un objet autre chose que ses propriĂ©tĂ©s physiques : on y peut constater aussi les propriĂ©tĂ©s de type I que lâaction a introduites en lui, et qui nâont de signification que relativement Ă cette action.
On voit quâici encore, par delĂ les Df. 15 et 16, câest Ă la Df. 6 quâil faut remonter pour saisir la source de telles divergences. On admettra donc, espĂ©rons-le, combien, dans le dĂ©bat, est essentielle la conception mĂȘme quâon se donne de lâaction.
§ 11. Définitions de la filiation et de la continuité
On se rappelle que toutes les dĂ©finitions proposĂ©es aux § § 8-10 lâont Ă©tĂ© en vue dâaborder le problĂšme suivant, que nous reprendrons au chap. IV Ă la lumiĂšre des donnĂ©es expĂ©rimentales recueillies : Ă Ă©tudier la genĂšse des conduites analytiques I et II (ainsi que des actions logico-mathĂ©matiques en gĂ©nĂ©ral), comme la genĂšse des conduites synthĂ©tiques I et II (et physiques), trouverons-nous dans ces genĂšses des faits dont lâinterprĂ©tation soit incompatible avec certaines des conceptions sur les relations entre lâanalytique et le synthĂ©tique que nous avons vu dĂ©fendre dans les controverses entre logiciens, tandis que dâautres faits ou dâautres interprĂ©tations seraient compatibles avec les mĂȘmes conceptions ou mĂȘme impliquĂ©s par elles ?
Nous pensons principalement aux attitudes opposĂ©es de Quine, pour qui la distinction entre analytique et synthĂ©tique comporte des degrĂ©s et est mĂȘme vague, et de Carnap pour qui cette mĂȘme distinction est nette et non graduable. Or, que peut fournir dâun tel point de vue lâexamen de la genĂšse ?
Il se peut que, dÚs les phases initiales, les conduites que nous pouvons maintenant classer par couples (logico-mathématiques et physiques, analytiques I et synthétiques I ou analytiques II et synthétiques II) aient existé cÎte à cÎte et évolué de façon indépendante.
Il se peut aussi quâelles aient existĂ© dĂšs le dĂ©part, mais Ă©voluĂ© selon de nombreuses interrelations.
Il se peut aussi quâelles soient nĂ©es dâune conduite indiffĂ©renciĂ©e.
Il se peut enfin que lâune soit nĂ©e de lâautre par filiation directe.
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, lâexamen de la genĂšse peut donc nous indiquer si deux ou plusieurs des conduites que nous avons distinguĂ©es ont un point de dĂ©part commun ou non et si oui, comment elles se diffĂ©rencient en cours de dĂ©veloppement. Or, de telles donnĂ©es ont-elles une relation quelconque avec les thĂšses de Quine et de Carnap ? Sans doute lâĂ©tude gĂ©nĂ©tique des niveaux Ă©lĂ©mentaires ne suffit-elle pas dĂ©cider du rĂ©sultat final dâun dĂ©veloppement, mais tout au plus Ă lâĂ©clairer aprĂšs coup, et si les notions de lâanalytique et du synthĂ©tique paraissaient claires et nettement tranchĂ©es Ă tous les logiciens, les circonstances de la genĂšse ne pĂšseraient en rien pour ou contre une telle position. Mais comme la question est controversĂ©e et que certains logiciens eux-mĂȘmes rĂ©clament pour leur information des donnĂ©es concernant la genĂšse, on peut nous semble-t-il rĂ©pondre ceci : Si lâon pouvait attribuer Ă lâanalytique (I ou II) et au synthĂ©tique (I ou II) une origine nettement distincte on aurait apportĂ© une certaine confirmation Ă la thĂšse de Carnap, tandis quâun rapport de filiation serait plutĂŽt en faveur de la thĂšse de Quine. Mais ces deux confirmations seraient de bien peu de poids si en outre lâon pouvait montrer dans le premier cas lâexistence de tous les termes de passage entre synthĂ©tique et analytique et si lâon pouvait montrer que, dans le second cas, la formation de lâanalytique se prĂ©sente dâune maniĂšre brusque et discontinue, comme celle dâun cristal dans un milieu sursaturĂ©.
On constate donc que ce sont les questions de filiation et de continuitĂ© dont la solution gĂ©nĂ©tique constituera le principal apport Ă la discussion de notre problĂšme. Il reste, il est vrai, la possibilitĂ© de relations dâidentitĂ© et de causalitĂ©. Une relation dâidentitĂ© que lâon dĂ©couvrirait entre les conduites analytiques et synthĂ©tiques serait bien entendu une forte confirmation de la thĂšse de Quine, tandis que lâexclusion de lâidentitĂ© ne prouverait pas encore la thĂšse de Carnap. De mĂȘme lâexistence dâun lien causal constituerait une certaine confirmation en faveur de Quine et sa nĂ©gation une faible confirmation en faveur de Carnap. Mais on voit mal comment on mettrait en Ă©vidence une relation dâidentitĂ©, sauf en ce qui concerne cette identitĂ© partielle, avec transformation, que comporte prĂ©cisĂ©ment la filiation. Quant Ă la causalitĂ©, câest Ă nouveau en termes de filiation, quâelle se prĂ©senterait dans la perspective gĂ©nĂ©tique. La relation de filiation est donc celle dont lâimportance paraĂźt essentielle.
Mais une filiation peut ĂȘtre continue ou discontinue. Câest donc, en derniĂšre analyse, le caractĂšre continu ou discontinu de lâĂ©volution Ă Ă©tudier qui apportera lâargument le plus important en faveur de lâun des protagonistes. Si nous trouvons toutes les formes de mĂ©lange entre lâanalytique et le synthĂ©tique sans possibilitĂ© dâindiquer, Ă lâintĂ©rieur de ces mĂ©langes, oĂč commence lâun et oĂč finit lâautre, ce sera naturellement une confirmation de la thĂšse de Quine. Si au contraire, nous voyons des discontinuitĂ©s apparaĂźtre au cours de lâĂ©volution en relation avec la formation de lâanalytique, nous croyons que la genĂšse confirmerait la thĂšse de Carnap. Mais cela, rĂ©pĂ©tons-le, Ă la condition que ces discontinuitĂ©s de formation se conservent ou se retrouvent aux stades supĂ©rieurs de la pensĂ©e adulte.
Il convient donc de définir avec soin les deux notions de filiation et de continuité, qui constituent les notions-clefs de notre débat.
La notion de filiation est dâun emploi relativement clair en biologie et en psychologie, ce qui ne signifie dâailleurs pas pour autant quâelle soit facile Ă dĂ©finir. On dira par exemple, quâun individu x est issu dâune lignĂ©e A si lâon nâa pas substituĂ© Ă certains des ascendants A dâautres ascendants Aâ nâappartenant pas Ă la lignĂ©e ; et lâon pourra dire, de mĂȘme, quâun comportement B dĂ©rive par filiation dâun comportement A si un comportement Aâ ne sâest pas substituĂ© Ă A dans la succession chronologique conduisant de A Ă Â B. Filiation sâoppose donc Ă substitution et comporte par consĂ©quent la permanence de quelque caractĂšre a, b, etc., Ă travers le changement des autres c, d, etc. Mais il nous faut Ă©viter de dĂ©finir la filiation en faisant appel Ă cette identitĂ© partielle ainsi quâaux relations de causalitĂ©, car nous compliquerions inutilement cette dĂ©finition en la chargeant de notions plus difficiles encore Ă dĂ©finir. Il est en particulier inutile de prĂ©ciser si les caractĂšres changĂ©s c, d, etc., ont pour cause unique certains facteurs inhĂ©rents au comportement A dont B est issu ou sâils subissent en outre lâinfluence de facteurs extĂ©rieurs modifiant Ă un moment donnĂ© les caractĂšres de A. Nous nous contenterons donc de dĂ©finir la filiation en nous rĂ©fĂ©rant aux critĂšres dont se sert le psychologue pour dĂ©terminer si un comportement dĂ©rive ou non dâun autre par filiation 19 :
Df. 32. Nous dirons quâun comportement B dĂ©rive par filiation dâun comportement A, lorsquâil existe entre eux certains caractĂšres communs et lorsque le ou les caractĂšres qui les diffĂ©rencient apparaissent selon une transformation dont on peut sĂ©rier les Ă©tapes Ă la fois du point de vue de lâaugmentation ou de la diminution de valeur de ces caractĂšres (mesurables ou ordonnables) et du point de vue de lâordre de succession chronologique (lâordre en question devant ĂȘtre constant).
Df. 32 bis. Nous dirons au contraire quâun comportement B se substitue Ă une conduite A ou dĂ©rive de la substitution de Aâ Ă Â A si B ou Aâ prĂ©existaient Ă Â A (ou existaient Ă ses cĂŽtĂ©s avant nâentrer en relation avec elle) ou si B ou Aâ constituent la manifestation exclusive, ou presque, dâune source dâinfluences prĂ©existant Ă Â A (ou existant Ă ses cĂŽtĂ©s avant la jonction).
Exemples et critĂšres. Le problĂšme principal pour savoir sâil y a filiation ou non Ă©tant donc de savoir sâil y a identitĂ© partielle entre A et B et non pas substitution de Aâ Ă Â A les critĂšres Ă trouver sont ceux qui permettront de juger de cette identitĂ© ou de cette substitution. Or, il nây a jamais identitĂ© complĂšte mais toujours intervention du milieu physique et social (par exemple un bouton de rose ne devient rose quâavec intervention de nourriture, de lumiĂšre, etc.). Ă partir de quel point dirons-nous alors que cette intervention extĂ©rieure est assez importante pour constituer une substitution et jusquâĂ quel point pourrons-nous dire que A sâest simplement transformĂ© en B sans perdre son identité ? La question nâest nullement verbale et le meilleur exemple Ă citer ici concerne prĂ©cisĂ©ment les sĂ©ries gĂ©nĂ©tiques dont nous nous occuperons au chap. IV : Ă©tant donnĂ©e une succession de notions A, B, C⊠de la quantitĂ© numĂ©rique quâĂ©labore lâenfant (Ă©valuation par les longueurs Ă©gales de deux rangĂ©es superposĂ©es, puis Ă©valuation par correspondance optique sans conservation en cas de modification spatiale, puis Ă©valuation par correspondance avec conservation de lâĂ©quivalence en cas de modification spatiale, etc.) pouvons-nous parler de filiation (Df. 32) malgrĂ© le fait de lâapprentissage (Ă©ducatif et social) des noms de nombre, ou au contraire cette intervention dâun nouveau facteur constitue-t-il une substitution (Df. 32 bis), qui interrompt la filiation ? Exposons dâabord la rĂ©ponse que nous avons Ă©tĂ© conduits Ă donner Ă cette question et surtout les motifs de cette rĂ©ponse, puis nous en tirerons les critĂšres cherchĂ©s.
Nous constatons dâabord que certains sujets savent compter jusquâĂ 10 ou 20 sans que cela modifie notablement leurs rĂ©actions prĂ©numĂ©riques (non-conservation de lâĂ©quivalence aprĂšs constatation dâune correspondance figurale, etc.). Nous constatons (plus rarement) lâexistence de sujets parvenus Ă la conservation de lâĂ©quivalence, aprĂšs mise en correspondance, sans que ces sujets sachent encore dĂ©nombrer verbalement les collections en jeu. Nous en concluons donc que lâintervention des noms de nombre, tout en pouvant accĂ©lĂ©rer le dĂ©veloppement des notions numĂ©riques ne perturbe que peu la filiation (Df. 32) et ne constitue pas une substitution (Df. 32 bis).
Le critĂšre suivi a donc Ă©tĂ© le suivant (et nous le croyons le plus sĂ»r et le plus gĂ©nĂ©ral) aprĂšs avoir sĂ©riĂ© les Ă©tapes en fonction de la variation (continue ou discontinue peu importe) dâun des caractĂšres variables (en lâespĂšce les progrĂšs de la conservation des Ă©quivalences), il y a filiation si nous trouvons un ordre de succession chronologique constant. Nous avons effectivement trouvĂ© lâordre A, B, C, etc., tandis que le facteur extĂ©rieur X (en lâespĂšce la numĂ©ration parlĂ©e) est associĂ© tantĂŽt au niveau B, tantĂŽt au niveau C, etc., sans modifier cet ordre constant A, B, CâŠ
Dans dâautres cas, lâintervention extĂ©rieure modifie la sĂ©rie. En Ă©tudiant par exemple les idĂ©es spontanĂ©es des enfants sur le mouvement de lâeau des ruisseaux et riviĂšres, on peut trouver des sujets expliquant que lâeau descend toujours Ă cause de son poids Ă un Ăąge oĂč ils invoqueraient Ă eux seuls lâĂ©lan (lâeau « prend son Ă©lan » pour passer sur des cailloux), la finalitĂ© (elle se dirige vers le lac), etc. En ces cas il y aura eu substitution par leçon apprise, et, en fait, on trouve presque toujours la confirmation de lâhypothĂšse soit en remontant aux influences scolaires rĂ©centes, soit simplement en notant le style tout diffĂ©rent de lâenfant qui rĂ©cite une leçon apprise au lieu de chercher par lui-mĂȘme.
Ce second exemple montre la nĂ©cessitĂ© dâassocier le critĂšre de succession chronologique Ă celui de la progression qualitative des Ă©tapes. MĂȘme si lâintervention extĂ©rieure se produisait toujours au mĂȘme stade, on reconnaĂźtrait son caractĂšre de substitution Ă une certaine discontinuitĂ© dans les rĂ©actions, tandis quâen une filiation vraie les transformations successives se reconnaissent Ă la prĂ©sence dâintermĂ©diaires plus nombreux.
Remarque (a). Il convient nĂ©anmoins de noter que les critĂšres les plus systĂ©matiques cĂšdent parfois le pas Ă des motifs en principe lĂ©gitimes dâailleurs, tenant au systĂšme gĂ©nĂ©ral dâinterprĂ©tation causale des auteurs (ce systĂšme se justifiant, dâautre part, par des raisons de cohĂ©rence interne, de convergence, de probabilitĂ©, etc.).
Câest ainsi que lâon considĂ©rera les coordinations logico-mathĂ©matiques (Df. 20) comme pouvant dĂ©river par filiation des actions physiques (Df. 21) si lâon accorde quâun processus dâabstraction portant sur les objets comme tels, et de gĂ©nĂ©ralisation, est suffisant pour constituer Ă partir de constatations physiques, un modĂšle dĂ©ductif de caractĂšre purement logico-mathĂ©matique. On admet, au contraire, quâil ne saurait exister une telle filiation si lâon reconnaĂźt que les caractĂšres logico-mathĂ©matiques attribuĂ©s par le sujet aux objets, Ă©tant des propriĂ©tĂ©s de type I (Df. 16), lâabstraction en jeu dans les comportements logico-mathĂ©matiques Ă©lĂ©mentaires ne consiste pas ainsi Ă extraire de lâobjet lui-mĂȘme de tels caractĂšres, mais bien Ă les tirer des coordinations antĂ©rieures de lâaction. Par contre, on admettra quâune mĂȘme affirmation (par exemple quâune collection est Ă©quivalente Ă la rĂ©union de deux de ses sous-collections complĂ©mentaires) peut prendre une forme analytique II (Df. 29) dĂ©rivant par filiation de sa forme synthĂ©tique II (Df. 31), si cette derniĂšre comportait dĂ©jĂ une part dâinfĂ©rence, mais insuffisante pour ne pas recourir Ă ses constatations et si la forme analytique terminale finit par se passer de toute constatation et ne sâappuie plus que sur lâinfĂ©rence seule.
Le critĂšre de la sĂ©riation chronologique des Ă©tapes demeure nĂ©anmoins le critĂšre ultime auquel se rĂ©fĂšre lâinterprĂ©tation elle-mĂȘme de la causalitĂ© en jeu : pour trancher entre la non-filiation et la filiation du logico-mathĂ©matique par rapport au physique, il conviendra ainsi dâexaminer sâil existe des termes de passage sĂ©riĂ©s chronologiquement entre lâexpĂ©rience physique et lâabstraction logico-mathĂ©matique ou si, au contraire, Ă tous les niveaux propres aux actions physiques dâoĂč lâon prĂ©tend tirer lâabstraction logico-mathĂ©matique interviennent dĂ©jĂ des coordinations de cette derniĂšre espĂšce dont on peut suivre les filiations autonomes.
Remarque (b). La dĂ©finition donnĂ©e de la filiation ne prĂ©juge pas de la continuitĂ© ou de la discontinuitĂ© des transformations conduisant dâune Ă©tape Ă lâautre, mais seulement de la continuitĂ© propre Ă la permanence des caractĂšres communs.
Remarque (c). Il convient Ă cet Ă©gard de noter que les relations entre la continuitĂ© et la filiation peuvent ĂȘtre de deux sortes, selon quâil sâagit dâune filiation entre un comportement B et un comportement A qui le prĂ©cĂšde dans le temps ou dâune indiffĂ©renciation de degrĂ© variable entre les comportements contemporains A et Aâ ou B et Bâ. Toutes les combinaisons sont alors possibles entre la continuitĂ© ou la discontinuitĂ© diachroniques (A et B ou Aâ et Bâ), liĂ©e Ă la filiation elle-mĂȘme, et la continuitĂ© ou la discontinuitĂ© synchroniques (A et Aâ ou B et Bâ). On peut fort bien concevoir, par exemple, quâentre des coordinations logico-mathĂ©matiques A et des actions physiques Aâ il y ait indiffĂ©renciation relativement forte, donc continuitĂ© relative en un niveau Ă©lĂ©mentaire, puis diffĂ©renciation et discontinuitĂ© progressives aux niveaux ultĂ©rieurs, tandis que la filiation des coordinations logico-mathĂ©matiques elles-mĂȘmes (A et B) soit caractĂ©risĂ©e par des Ă©tapes dont certaines sont relativement discontinues (par rééquilibration ou restructuration relativement brusques).
Df. 33. Lorsquâun comportement peut ĂȘtre caractĂ©risĂ© par une seule variable quantifiable nous disons que son Ă©volution prĂ©sente chez un sujet un degré n de continuitĂ© si n raffinements dâĂ©chelles des mesures (Ă partir des mesures les plus grossiĂšres ne permettant de distinguer que deux valeurs) permettent toujours de constater lâexistence de valeurs intermĂ©diaires.
Remarque (a). Nous disons quâune seconde mesure comporte un raffinement dâĂ©chelle par rapport Ă une premiĂšre si, appliquĂ©e Ă un mĂȘme objet que cette premiĂšre elle retrouve les mĂȘmes valeurs ainsi que dâautres valeurs intermĂ©diaires.
Remarque (b). Il nâexiste bien entendu que fort peu de raffinements dâĂ©chelle de mesures en psychologie et il est exclu de pouvoir approcher infiniment les opĂ©rations longitudinales de mesure. Il va donc de soi que le continu psychologique sâĂ©loigne bien davantage encore du continu mathĂ©matique que ce nâest le cas du continu physique (et il en est de mĂȘme en ce qui concerne la discontinuitĂ© mathĂ©matique).
Remarque (c). La seule dĂ©finition de la continuitĂ© psychologique sur laquelle lâaccord est possible conduit donc Ă utiliser comme critĂšre le nombre croissant ou limitĂ© des intermĂ©diaires, mais sous cette rĂ©serve essentielle quâun tel nombre est toujours relatif aux Ă©chelles et aux approximations de la mesure. Il rĂ©sulte naturellement de cette relativitĂ© fondamentale du continu psychologique que la dĂ©cision concernant la continuitĂ© ou la discontinuitĂ© entre deux Ă©tapes n et n + 1 dâun processus gĂ©nĂ©tique (filiation) comporte une marge irrĂ©ductible dâinterprĂ©tation 20. Cela ne signifie dâailleurs pas que de telles interprĂ©tations soient arbitraires puisquâelles se fondent sur un ensemble dâindices et dâanalogies dont la cohĂ©rence comporte un certain degrĂ© de probabilitĂ© subjective. Mais cela signifie que, la seule donnĂ©e objective Ă©tant le nombre des intermĂ©diaires, on pourra toujours supposer que leur absence est due Ă lâinsuffisance de nos moyens dâinvestigation, cette supposition Ă©tant peu vraisemblable en cas dâabsence complĂšte mais acquĂ©rant une lĂ©gitimitĂ© dâautant plus grande que les intermĂ©diaires sont plus nombreux. En fait, ce nâest pas seulement selon le nombre des intermĂ©diaires que lâon admet ou refuse dâadmettre la continuité : comme en ce qui concerne la filiation, lâinterprĂ©tation dĂ©pend avant tout du modĂšle explicatif que lâon adopte pour rendre compte de la genĂšse des comportements en jeu. Mais ici encore cela ne signifie pas que cette interprĂ©tation soit nĂ©cessairement arbitraire, selon quâelle sâappuie sur un plus ou moins grand nombre de filiations dĂ©jĂ Ă©tudiĂ©es (et sur la dĂ©couverte dâintermĂ©diaires inattendus en des filiations analogues), et non pas simplement sur des hypothĂšses a priori 21.
Df. 33 bis. Lorsquâune conduite peut ĂȘtre reprĂ©sentĂ©e par une seule variable quantifiable, nous disons que son Ă©volution prĂ©sente, dans une population homogĂšne Ă tous les Ăąges considĂ©rĂ©s, un degré n de continuitĂ© si, en appliquant n raffinements de mesure Ă des Ă©chantillons comparables de cette population (Ă©chantillons en nombre croissant avec les raffinements de mesure), nous trouvons un nombre analogue de sujets sur toutes les positions intermĂ©diaires.
Remarque (a). Les Df. 33 et 33 bis valent encore si la variable considĂ©rĂ©e nâest pas mesurable mais ordonnable, Ă condition bien entendu que, lors des raffinements, les ordres successifs soient effectivement sĂ©riables les uns par rapport aux autres et ne constituent ainsi quâune sĂ©rie unique. Il faut seulement ajouter que, pour atteindre avec la finesse suffisante une variable non mesurable mais ordonnable, on doit en gĂ©nĂ©ral substituer aux mĂ©thodes standardisĂ©es (tests, etc.) une mĂ©thode dâinterrogation libre, comportant des dialogues au cours desquels lâexpĂ©rimentateur cherche Ă suivre le sujet plus quâĂ le diriger. En ce cas, deux interrogations sont rarement comparables sur tous les points Ă©tudiĂ©s (ce qui revient Ă dire que les « raffinements » cessent dâĂȘtre homogĂšnes) : la Df. 33 bis ne saurait alors ĂȘtre utilisĂ©e sans rĂ©serves.
Remarque (b). Un ensemble de variables peut avoir une Ă©volution discontinue tandis que chacune dâentre elles Ă©volue de façon continue, et inversement. La continuitĂ© de lâensemble comme tel sâĂ©valuera en ce cas Ă lâĂ©volution des indices de corrĂ©lations, ce qui permet de traiter les propriĂ©tĂ©s de lâensemble Ă la maniĂšre dâune seule variable sans nĂ©gliger les variables particuliĂšres.
Df. 34. Nous dirons quâune conduite Ă©volue selon une discontinuitĂ© relative de degré n si Ă la suite de n raffinements de mesures on ne trouve plus de conduites qui prĂ©sentent des valeurs intermĂ©diaires aprĂšs le niĂšme raffinement.
Df. 35. Nous dirons quâune conduite Ă©volue selon une discontinuitĂ© absolue si la conduite est prĂ©sente ou absente, mais non graduable.
Conclusion. Au terme et à la lumiÚre des définitions précédentes, nous croyons pouvoir poser les problÚmes suivants :
1 et 1 bis. Les actions analytiques I dĂ©rivent-elles par filiation dâactions synthĂ©tiques I ou non ? Si oui, en dĂ©rivent-elles dâune façon continue ou non ?
2 et 2 bis. Les actions analytiques II dĂ©rivent-elles par filiation dâactions synthĂ©tiques II ou non ? Si oui, en dĂ©rivent-elles dâune façon continue ou non ?
Sâil nous faut rĂ©pondre autrement aux deux premiĂšres questions quâaux deux derniĂšres, il nous faudra conclure Ă lâexistence dâactions analytiques I qui ne sont pas analytiques II. Sinon la question reste ouverte ; dâoĂč les questions suivantes :
3 et 3 bis. Les actions logico-mathĂ©matiques (Df. 20) dĂ©rivent-elles par filiation dâactions physiques (Df. 21) ou non ?
Encore une remarque : il se pourrait quâanalytique et synthĂ©tique, ou logico-mathĂ©matique et physique se diffĂ©rencient Ă partir dâune racine commune qui ne soit Ă proprement parler ni dâun caractĂšre ni de lâautre. Mais les mĂȘmes problĂšmes garderaient tout leur sens et toute leur relevance Ă lâĂ©gard de notre question gĂ©nĂ©rale.
GĂ©nĂ©tiquement, le problĂšme central se prĂ©sente de la façon suivante. Lâenfant dâun certain niveau est capable dâordonner ou de classer certaines collections dâobjets matĂ©riels, ou encore dâen mettre deux en correspondance terme Ă terme, etc., et lâexpĂ©rience montre que ce sont les coordinations dâoĂč il tirera ses premiĂšres connaissances logico-mathĂ©matiques. Appelons A, B, C, etc., chacune de ces coordinations dâactions et appelons Z les Ă©noncĂ©s Ă partir desquels chacun sâaccordera Ă parler de connaissances logico-mathĂ©matiques. Le problĂšme est alors dâexpliquer le passage de A, B, C, etc., Ă Z. Les solutions suivantes se prĂ©sentent :
1) On considĂ©rera les coordinations A, B, etc., comme physiques ou comme synthĂ©tiques I et on expliquera le passage Ă Â Z par un facteur formateur externe qui (1 A), soit introduit une logique toute faite par lâintermĂ©diaire du langage, (1 B) soit provoque lâĂ©laboration de cette logique par lâintermĂ©diaire des relations sociales entre individus.
2) On considĂšre encore A, B, etc., comme physiques ou synthĂ©tique I et on rend compte du passage Ă Â Z par un pouvoir formateur consistant en une capacitĂ© dâabstraction et de gĂ©nĂ©ralisation.
3) On suppose quâun tel pouvoir formateur existe dĂšs le dĂ©but sous la forme dâune coordination progressive entre les actions (coordination existant Ă tous les niveaux Ă partir des coordinations nerveuses ou organiques) et lâon considĂšre par consĂ©quent A, B, C, etc., comme Ă©tant dĂ©jĂ logico-mathĂ©matiques.
Les trois solutions ont leurs avantages et leurs inconvĂ©nients. Aucune des trois nâintroduit de deus ex machina sauf sans doute la solution 1 A qui attribue tout, non pas aux interactions sociales, mais au contenu mĂȘme dâun savoir prĂ©existant et du langage. Toutes les trois se donnent un pouvoir formateur en cours de route ou dĂšs le dĂ©part, la difficultĂ© pour la solution 1 B est dâexpliquer comment les interactions sociales tireront quelque chose de rien si aucune coordination antĂ©rieure nâest donnĂ©e. La difficultĂ© pour la solution 2 est dâexpliquer le pouvoir dâabstraction et de gĂ©nĂ©ralisation sans invoquer de coordination prĂ©alable. La difficultĂ© pour la solution 3 est au contraire dâĂ©viter le prĂ©formisme et de concilier lâabsence de commencement absolu avec le caractĂšre de construction propre Ă la sĂ©rie gĂ©nĂ©tique. Les deux premiĂšres de ces solutions impliquent une certaine discontinuitĂ©, la troisiĂšme une certaine continuitĂ© et le dĂ©bat entre 1 ou 2 et 3 sera Ă©videmment relatif Ă lâapplication des dĂ©finitions et critĂšres de la discontinuitĂ©.
Au total, câest le problĂšme psychologique du choix entre ces trois explications qui rejoint, dâune maniĂšre que nous espĂ©rons avoir rendue claire, la controverse entre Quine et Carnap. Câest pourquoi il ne nous semble pas dĂ©nuĂ© dâintĂ©rĂȘt de chercher Ă rĂ©pondre aux questions dâordre expĂ©rimental que se sont posĂ©es Ă©pistĂ©mologistes et logiciens et qui touchent en mĂȘme temps aux problĂšmes essentiels de la psychogenĂšse.