Chapitre IV.
Premier exemple dâordre gĂ©nĂ©tique : lâĂ©galitĂ© dâune collection B et de la rĂ©union de deux sous-collections complĂ©mentaires A et Aâ
a
§ 12. Remarques générales
Quand Benson Mates cherche un exemple dâĂ©noncĂ© en prĂ©sence duquel il croit que lâhomme adulte moyen aura une tout autre attitude quâen prĂ©sence dâun Ă©noncĂ© empirique usuel, il recourt Ă un exemple dâarithmĂ©tique Ă©lĂ©mentaire : 2 plus 3 font 5. Il nous paraĂźt donc indiquĂ© dâexaminer le passage des conduites synthĂ©tiques aux conduites analytiques en dĂ©crivant la genĂšse de la croyance en un Ă©noncĂ© de cette espĂšce.
Or, comme un tel Ă©noncĂ© paraĂźt Ă©vident dĂšs le stade de 7 Ă 9 ans, lâexamen de sa genĂšse doit porter sur des enfants de 5 Ă 9 ans, ce qui suppose une extension de lâanalyse sur le plan des conduites non verbales. Il nous fallait donc chercher une opĂ©ration sur des objets correspondant chez le sujet Ă lâĂ©noncĂ© mathĂ©matique 2 + 3 = 5. Nous avons donc recours Ă lâopĂ©ration suivante : on prĂ©sente 5 boutons, puis on les sĂ©pare en deux tas de 2 et de 3 et on demande si leur somme est restĂ©e la mĂȘme. Ce faisant nous exĂ©cutons Ă©galement lâopĂ©ration de diviser une collection B en deux sous-collections complĂ©mentaires A et Aâ : lorsque les cinq boutons du tas initial ne sont pas dĂ©nombrĂ©s, la question est alors de savoir si lâensemble des deux sous-collections est bien Ă©quivalent Ă la collection initiale.
Ce sont donc ces deux questions ou des questions de mĂȘme type que nous posons aux sujets. Et les sujets rĂ©pondent Ă ces questions par certaines conduites que nous pourrons appeler « analytiques » ou « synthĂ©tiques » si nos critĂšres sây appliquent.
Encore deux remarques, avant de passer Ă la description plus dĂ©taillĂ©e de lâexpĂ©rience :
(1) Nous avions hĂ©sitĂ© entre deux phases critiques du dĂ©veloppement particuliĂšrement intĂ©ressantes du point de vue des transitions Ă©ventuelles entre le synthĂ©tique et lâanalytique : le passage (vers 11-12 ans) entre les opĂ©rations dites concrĂštes (groupements de classes et de relations et opĂ©rations numĂ©riques appliquĂ©s Ă des objets manipulables) aux opĂ©rations formelles (raisonnements hypothĂ©tico-dĂ©ductifs pouvant sâappliquer Ă de purs Ă©noncĂ©s verbaux) et le passage (vers 7-8 ans) des reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires (pas de transitivitĂ© ni de conservation des ensembles, etc.) aux opĂ©rations concrĂštes. Nous avons finalement choisi le second de ces deux terrains de recherche pour les raisons suivantes. En premier lieu, si les mĂ©canismes psychologiques de transition entre un stade caractĂ©risĂ© par lâabsence de certaines opĂ©rations et le stade caractĂ©risĂ© par leur prĂ©sence semblent toujours assez semblables 1, il y a cependant avantage Ă faire porter lâanalyse sur les situations les plus simples. En second lieu et surtout, le passage du synthĂ©tique Ă lâanalytique dans le cas des opĂ©rations formelles eĂ»t interfĂ©rĂ© trop intimement avec le passage dâopĂ©rations relativement indĂ©pendantes du langage Ă des opĂ©rations plus intimement liĂ©es aux facteurs linguistiques, ce qui non seulement aurait compliquĂ© notre tĂąche, mais encore nous aurait fait manquer lâoccasion de gĂ©nĂ©raliser sur le plan de lâaction les notions dont on limite trop souvent lâapplication au domaine des Ă©noncĂ©s verbaux. Mais il resterait naturellement utile de complĂ©ter la prĂ©sente analyse par une Ă©tude parallĂšle portant sur les phases de transition entre les opĂ©rations concrĂštes de 7 Ă 11 ans et les opĂ©rations formelles de 12 Ă 15 ans (avec Ă©noncĂ©s purement verbaux). Le chap. V remĂ©diera en partie Ă cette lacune.
(2) Dans la prĂ©sente expĂ©rience, nous agissons physiquement sur des objets physiques. Pour lâadulte Ă©duquĂ© scientifiquement (par exemple le logicien), le problĂšme de savoir si une collection de solides, aprĂšs rĂ©arrangement, contient encore les mĂȘmes solides est naturellement dâabord un problĂšme dâinvariance physique. Mais la signification de ce problĂšme, mĂȘme pour un tel adulte nâest dĂ©jĂ pas unique et selon que lâon insiste sur la somme numĂ©rique ou sur le fait de « contenir les mĂȘmes solides » la situation peut changer. Nous pourrions fort bien concevoir lâattitude dâun sujet qui affirmerait « Je nâappelle arrangement que telle transformation ne provoquant ni crĂ©ation ni destruction dâobjets » et qui considĂ©rerait alors comme analytique le problĂšme de savoir sâil y a invariance du nombre aprĂšs un « rĂ©arrangement » ainsi dĂ©fini. Pour lâadulte moyen, la signification de ce problĂšme diffĂ©rerait encore. A fortiori en est-il ainsi de lâenfant aux diffĂ©rents Ăąges. Nous aurons donc Ă Ă©tudier la signification pour lâenfant des objets utilisĂ©s, la signification pour lui des questions quâon lui pose Ă leur Ă©gard et la signification pour lui des actions quâil leur fait subir et quâil leur voit appliquer par lâexpĂ©rimentateur. Aucun a priori nâest permis.
Cela dit, procĂ©dons Ă la description de lâexpĂ©rience et de ses rĂ©sultats gĂ©nĂ©raux.
On prĂ©pare deux rangĂ©es Ă©gales de boutons lâune au-dessus de lâautre et telles que chaque Ă©lĂ©ment de lâune soit en regard dâun Ă©lĂ©ment de lâautre (correspondance optique), puis on les montre Ă lâenfant, soit un temps suffisamment long pour quâil puisse compter, soit un temps trop court pour quâil puisse compter mais bien suffisant pour quâil constate lâĂ©galitĂ© des deux collections grĂące Ă la correspondance optique. AprĂšs quoi on recouvre le tout dâun Ă©cran et lâon demande au sujet sâil y a autant de boutons dans une rangĂ©e que dans lâautre.
Cette Ă©galitĂ© reconnue explicitement (et de façon telle que le sujet nâĂ©prouve aucun doute), on dĂ©place lâune des rangĂ©es Ă cĂŽtĂ© de lâautre (avec un intervalle entre deux et en conservant les longueurs), puis on demande encore (en soulevant briĂšvement lâĂ©cran) si les deux collections sont Ă©gales. Cela Ă©tant acquis, on procĂšde Ă divers rĂ©arrangements de lâune des rangĂ©es ou des deux (lâenfant pouvant suivre tous les mouvements de lâexpĂ©rimentateur, qui dĂ©crit dâailleurs ce quâil fait mais sans naturellement indiquer les valeurs numĂ©riques des collections en jeu) et lâon demande Ă nouveau sâil y a autant de boutons dans lâune des collections que dans lâautre (ou « de mon cĂŽtĂ© que du tien », etc., en faisant bien comprendre quâil sâagit du total des sous-collections dans le cas oĂč lâune des collections est divisĂ©e).
Les rĂ©arrangements comprennent toujours la rĂ©partition dâune rangĂ©e en deux ou plusieurs sous-collections, ce sur quoi porte la question centrale. Pour les sujets les plus jeunes on peut aussi Ă©tudier le dĂ©placement global de lâune des rangĂ©es (en conservant sa longueur mais en modifiant la distance par rapport Ă lâautre), lâespacement ou le resserrement des boutons de lâune des rangĂ©es ou encore la formation avec une rangĂ©e de diffĂ©rentes figures gĂ©omĂ©triques rĂ©guliĂšres ou irrĂ©guliĂšres. Avec les sujets plus dĂ©veloppĂ©s on peut ajouter les questions suivantes : adjonction ou suppression dâun mĂȘme nombre ou dâun nombre inĂ©gal dâĂ©lĂ©ments dans les deux rangĂ©es.
On exĂ©cute ces transformations sur des rangĂ©es dâun nombre variable de boutons. Un mĂȘme sujet est examinĂ© sur tous ces problĂšmes ou une partie seulement, et cela dans un ordre quelconque. Quand lâenfant a rĂ©pondu au sujet de lâĂ©galitĂ© ou de lâinĂ©galitĂ© des deux rangĂ©es, lâexpĂ©rimentateur cherche Ă obtenir (si le sujet ne le renseigne pas de lui-mĂȘme) des donnĂ©es supplĂ©mentaires sur les mobiles qui ont guidĂ© lâenfant, etc., et ceci par une interrogation adaptĂ©e Ă chaque sujet et Ă chaque rĂ©ponse du sujet, sans questionnaire standardisĂ© (mĂ©thode clinique par opposition Ă celle des tests).
Le rĂ©sultat de lâexpĂ©rience se traduit par le tableau suivant des stades et sous-stades obtenus (nous ne numĂ©rotons les stades quâĂ partir du niveau de 5 ans) :
Stade I : non-conservation (destruction de lâĂ©galitĂ© B = A + Aâ) pour toute transformation sauf le simple dĂ©placement dâune rangĂ©e (sans modification de sa longueur).
Stade II : Ă©galitĂ© B = A + Aâ ni affirmĂ©e ni niĂ©e avant le dĂ©nombrement des Ă©lĂ©ments.
Sous-stade II A. Le dĂ©nombrement de B et de A + Aâ ne donne lieu Ă lâĂ©galitĂ© B = A + Aâ que si B a un nombre suffisamment petit (<15 ou 20) et la constatation aprĂšs le dĂ©nombrement B = A1 + Aâ1 ne vaut plus pour B = A2 + Aâ2 si lâon a changĂ© A1 en A2 et Aâ1 en Aâ2.
Sous-stade II B. Le dĂ©nombrement de B et de A + Aâ ne donne encore lieu Ă lâĂ©galitĂ© B = A + Aâ que si B est <n = 15 ou 20. Mais le dĂ©nombrement nâest plus nĂ©cessaire pour accepter B = A2 + Aâ2 quand un dĂ©nombrement antĂ©rieur a permis de constater lâĂ©galitĂ© B = A1 + Aâ1.
Sous-stade II C. Généralisation des acquisitions II A et II B au cas des grandes collections (>20 ou 30).
Stade III : Ă©galitĂ© B = A + Aâ affirmĂ©e immĂ©diatement ou presque pour cette raison que lâon nâa rien ajoutĂ© ni enlevĂ©.
On peut encore distinguer deux sous-stades Ă lâintĂ©rieur de ce stade III : un sous-stade III A au cours duquel le sujet quoique presque certain de lâĂ©galitĂ© compte encore par acquit de conscience et un sous-stade III B (cas francs) oĂč le sujet ne cherche plus Ă dĂ©nombrer.
La maniĂšre caractĂ©ristique et relativement uniforme dont les sujets de chaque stade ou sous-stade se comportent doit nous permettre de juger si le problĂšme qui leur est soumis est un problĂšme logico-mathĂ©matique ou physique (ou les deux), si câest un problĂšme analytique I ou synthĂ©tique I et enfin si câest un problĂšme analytique II ou synthĂ©tique II. Mais lâintĂ©rĂȘt essentiel dâun tel tableau de rĂ©actions est de nous permettre dâaborder les deux questions annoncĂ©es au chap. III (§ 11) : y a-t-il filiation dâun stade Ă lâautre et surtout le passage dâun stade ou sous-stade au suivant sâeffectue-t-il de façon continue ou discontinue, en appliquant les critĂšres que nous nous sommes donnĂ©s ?
Or, si nous sommes tous dâaccord sur la filiation des stades, nous ne le sommes plus du tout sur la question de la continuitĂ© et cela pour des raisons quâil vaut mieux indiquer dĂšs cette introduction, de maniĂšre Ă ce que le lecteur puisse se faire sa propre opinion dâaprĂšs les faits que nous dĂ©crirons aux § § suivants en citant les rĂ©ponses des enfants eux-mĂȘmes. Lâun de nous (Apostel), sans contester la prĂ©sence des rĂ©actions intermĂ©diaires correspondant aux sous-stades du tableau prĂ©cĂ©dent, exige, pour quâil y ait continuitĂ© au sens de nos dĂ©finitions 33-35, les conditions suivantes :
(1) Ordonner les diffĂ©rents modes de transformation (par exemple conservation sous dĂ©placement global, conservation sous subdivision dâune rangĂ©e en sous-collections, conservation sous espacement et resserrement des Ă©lĂ©ments des rangĂ©es, conservation sous adjonction et enlĂšvement) dâune maniĂšre telle que si pour une transformation y qui dans cet ordre suit la transformation x, il y ait toujours conservation pour x si elle existe pour y (ceci Ă une ou Ă plusieurs dimensions selon les divers paramĂštres possibles : nombre et nature des Ă©lĂ©ments ou des formes globales des collections, nombre et nature des actions de lâexpĂ©rimentateur, degrĂ© de certitude du jugement dâĂ©galitĂ©, etc.)
(2) Il y aura alors continuitĂ© si le sujet passe dâun stade Ă lâautre dâabord pour de petites rangĂ©es et pour de petites transformations a, ensuite pour de petites rangĂ©es et pour des transformations a plus grandes, ensuite pour de petites transformations b, et ainsi de suite jusquâĂ ce que pour de petites rangĂ©es toutes les transformations donnent une conservation.
(3) Il y faudra en outre pour quâil y ait continuitĂ©, que pour des rangĂ©es de plus en plus grandes le mĂȘme processus se rĂ©pĂšte.
(4) Enfin il y aura continuitĂ© idĂ©ale si, de plus, le passage dâune centration sur lâaspect global de la collection Ă une centration sur les parties ou Ă©lĂ©ments de la collection et finalement Ă une centration sur les actions se fait graduellement. Le passage sera dit graduel si (a) spontanĂ©ment le sujet commence par une dĂ©marche du stade M pour accomplir les dĂ©marches du stade N et (b) si ces deux dĂ©marches sont considĂ©rĂ©es, durant une phase I, la premiĂšre comme nĂ©cessaire et la seconde comme utile, mais non indispensable, durant une phase II, les deux comme nĂ©cessaires et indispensables, et enfin, durant une phase III, la premiĂšre comme utile, mais non nĂ©cessaire et la seconde comme nĂ©cessaire et indispensable.
En prĂ©sence de ces exigences dâun logicien lorsquâil dĂ©sire ne pas accepter les interprĂ©tations de continuitĂ© adoptĂ©es par les psychologues de lâĂ©quipe (avec des rĂ©serves en ce qui concerne lâarrivĂ©e au stade III B), ceux-ci font les remarques suivantes :
(1) Câest une mĂ©thode discutable en psychologie, pour appliquer une dĂ©finition de la continuitĂ© sur laquelle lâaccord est cependant unanime, que de commencer par fournir a priori un canon dâapplication de cette dĂ©finition et par restreindre la portĂ©e dâun tel canon au moyen dâexigences dont le risque est dâĂȘtre arbitraires.
(2) Ă procĂ©der ainsi on aboutira trop facilement Ă contester toute continuitĂ© dans le passage du synthĂ©tique Ă lâanalytique, mais cette facilitĂ© se payera du prix suivant : en adoptant des canons analogues, on nâobservera plus aucune continuitĂ© dans aucune sĂ©rie gĂ©nĂ©tique, de telle sorte que la discontinuitĂ© souhaitĂ©e dans le cas particulier se retrouverait tout aussi forte, selon les mĂȘmes canons, par exemple dans le dĂ©veloppement, entre 5 et 12 ans, de notions pourtant synthĂ©tiques comme celles de la densité 2, de lâhorizontale ou de la verticale 3, et de la perspective dans le dessin ou dans les rĂ©actions aux changements de position dâun objet 4.
(3) La seule mĂ©thode « raisonnable », pour appliquer nos dĂ©finitions 33 Ă Â 35, consistera donc Ă chercher, parmi les sĂ©ries gĂ©nĂ©tiques connues, celles qui sont les plus « discontinues » et celles qui sont les plus « continues » du point de vue de ces Df. 33 Ă 35, et enfin Ă situer la sĂ©rie qui nous intĂ©resse dans lâensemble des sĂ©ries ainsi ordonnĂ©es (une par une ou par classes). En dehors dâune telle mĂ©thode empirique, on subordonne lâinterprĂ©tation psychologique Ă un systĂšme dictĂ© par des prĂ©occupations logiques, ce qui peut sĂ©duire le logicien, mais enlĂšve tout intĂ©rĂȘt aux rĂ©ponses quâil dĂ©sirerait obtenir de lâexpĂ©rience proprement psychologique.
(4) Or, parmi les sĂ©ries gĂ©nĂ©tiques que nous avons Ă©tudiĂ©es jusquâici chez lâenfant nous pouvons distinguer les trois classes suivantes du point de vue de la continuité :
(a) La classe la plus discontinue est celle des sĂ©ries dans lesquelles il nây a pas filiation des conduites supĂ©rieures Ă partir des infĂ©rieures (Df. 32), mais substitution des premiĂšres aux secondes (Df. 32 bis) : par exemple dans le cas oĂč la conduite infĂ©rieure est « artificialiste » (le lac creusĂ© par des hommes et lâeau amenĂ©e par des tuyaux Ă partir de fontaines qui en constitue la source absolue) et oĂč la conduite supĂ©rieure tĂ©moigne de causalitĂ© « naturelle » (le lac creusĂ© par les riviĂšres dont lâeau vient de la pluie). En ce cas, on trouve bien aussi certaines conduites intermĂ©diaires (le lac formĂ© naturellement, mais aprĂšs la construction des villes et en vue de leur utilitĂ©), mais telles que la conduite infĂ©rieure soit en voie dâextinction quand la conduite supĂ©rieure est en voie de dominance exclusive 5.
(b) La classe intermĂ©diaire est celle des sĂ©ries oĂč il y a filiation des conduites supĂ©rieures Ă partir des infĂ©rieures, mais oĂč la formation des premiĂšres exige des mises en relations nouvelles avec dĂ©centration du point de vue initial : exemple lâĂ©volution de la notion de vitesse (conçue comme un rapport entre lâespace parcouru et la durĂ©e) Ă partir de lâintuition du dĂ©passement (changement dâordre des mobiles du point de vue de leur position spatiale « en avant » et « en arriĂšre »).
(c) La classe la plus continue est celle des sĂ©ries logico-mathĂ©matiques oĂč lâon trouve dĂšs les conduites infĂ©rieures toutes les actions qui donneront lieu, au sein des conduites supĂ©rieures Ă des structures opĂ©ratoires dĂ©ductives et « nĂ©cessaires », le processus qui conduit des premiĂšres aux secondes consistant essentiellement en un progrĂšs continu dans la direction de la rĂ©versibilitĂ© et de la conservation. Le meilleur exemple est prĂ©cisĂ©ment celui de la formation du nombre, dans laquelle on trouve dĂšs les stades infĂ©rieurs les actions de classer, de sĂ©rier, de mettre en correspondance, etc., qui deviendront les opĂ©rations constitutives du nombre une fois acquises les conservations dues Ă la rĂ©versibilitĂ© croissante. Or, Apostel voit dans lâouvrage que lâun de nous a consacrĂ© Ă cette « genĂšse du nombre » 6 le recueil le plus reprĂ©sentatif de sĂ©ries discontinues au sens de ses canons dâapplication. Lâauteur de cet ouvrage sâoppose au contraire Ă©nergiquement Ă une telle interprĂ©tation, et, sâil reconnaĂźt lâexistence dâune lĂ©gĂšre « discontinuitĂ© relative » (Df. 34) prĂ©cĂ©dant le moment oĂč la conservation est entiĂšrement acquise et oĂč la structure devient Ă la fois entiĂšrement rĂ©versible et dĂ©ductible avec nĂ©cessitĂ©, donc au moment de lâ« équilibration finale des conduites », il considĂšre que toutes les Ă©tapes prĂ©opĂ©ratoires (les stades I Ă III A du tableau prĂ©cĂ©dent) forment une sĂ©rie continue au sens de lâintroduction toujours possible dâintermĂ©diaires entre les stades distinguĂ©s, moyennant des « raffinements dâĂ©chelle » de lâobservation (Df. 33 et 33 bis).
(5) DâoĂč vient alors une contradiction aussi flagrante entre lâinterprĂ©tation de lâun des deux logiciens de lâĂ©quipe et celle des deux psychologues (et de lâautre logicien) ? Câest que les psychologues habituĂ©s Ă lâinterrogation possĂšdent deux sortes dâexpĂ©riences personnelles qui influent sur la probabilitĂ© accordĂ©e par eux Ă lâinterprĂ©tation selon la continuitĂ© ou la discontinuité : (a) La premiĂšre est que toute interrogation est relative Ă lâobservateur et pas seulement au sujet : celui-ci a donc tendance, en prĂ©sence de questions, ou bien Ă sâancrer dans sa position de dĂ©part ou bien Ă changer brusquement de stratĂ©gie dans lâhypothĂšse quâune rĂ©ponse assez diffĂ©rente conviendra peut-ĂȘtre mieux. Seuls les sujets que lâon arrive Ă mettre complĂštement Ă lâaise (ce qui suppose de leur part un sentiment suffisant de sĂ©curitĂ©) parviennent Ă raisonner de façon assez libre pour progresser rĂ©ellement au cours de lâinterrogation et câest alors que lâon a des chances de trouver chez un seul et mĂȘme sujet les termes de passage entre un niveau et un autre. Autrement dit, les sauts brusques sont souvent des artefacts et la valeur des rĂ©actions nâest pas la mĂȘme dâun sujet Ă lâautre : le problĂšme rĂ©el de la continuitĂ© est alors Ă poser sur le terrain des Ă©tudes longitudinales (sauf que la rĂ©pĂ©tition trop frĂ©quente des examens sur un mĂȘme sujet risque de provoquer un effet dâexercice), et encore en se rappelant que les transformations non directement observables qui se produisent entre une interrogation et la suivante sont prĂ©cisĂ©ment ce quâil faudrait atteindre pour trancher la question. (b) La seconde expĂ©rience personnelle du psychologue tient Ă la construction dâun tableau de stades et de sous-stades (comme le tableau que nous discutons actuellement) : dans la grande majoritĂ© des cas (cas b et c sous chiffre 4) les stades Ă©tablis plus ou moins conventionnellement sont relatifs, non seulement Ă lâĂ©chelle de lâobservation, mais encore au nombre des sujets, de telle sorte que quand lâobservateur commence Ă trouver des rĂ©actions intermĂ©diaires (sous-stades), il sait en gĂ©nĂ©ral assez bien si celles-ci seront peu nombreuses ou si elles se multiplieront avec le nombre croissant des sujets et a fortiori avec les « raffinements dâĂ©chelles ». Câest pourquoi si les canons dâApostel peuvent conduire Ă interprĂ©ter le matĂ©riel donnĂ© en termes de discontinuitĂ© (mais, rĂ©pĂ©tons-le, ce sera le cas de toutes nos sĂ©ries gĂ©nĂ©tiques, ce qui empĂȘche de confĂ©rer aucune signification particuliĂšre Ă celles conduisant du synthĂ©tique Ă lâanalytique), il resterait Ă faire la preuve de lâinexistence des intermĂ©diaires non observĂ©s jusquâici.
(6) Or les intermĂ©diaires observĂ©s jusquâici rĂ©pondent dĂ©jĂ clairement Ă la premiĂšre des exigences dâApostel : la conservation sous dĂ©placement global dâune rangĂ©e apparaĂźt bien avant la conservation sous subdivision et sous espacement ou resserrement des Ă©lĂ©ments (ces trois conservations sâobservant au mĂȘme niveau) et la conservation de lâĂ©galitĂ© sous adjonction ou enlĂšvement dâĂ©lĂ©ments de mĂȘmes nombres apparaĂźt aprĂšs ces derniĂšres. Quant aux exigences (2) et (3) elles sont arbitraires. Enfin lâexigence (4) (continuitĂ© idĂ©ale), elle sâaccorde avec les rĂ©actions de certains sujets, mais cela dĂ©pend surtout, comme on lâa dĂ©jĂ dit, du degrĂ© de libertĂ© et de sĂ©curitĂ© Ă©prouvĂ© par le sujet au cours de lâinterrogation.
En conclusion, nous ne saurions dĂ©cider dâavance â pour la question de la continuitĂ© pas plus que pour celles de savoir si les rĂ©actions des enfants sont logico-mathĂ©matiques ou physiques, et analytiques ou synthĂ©tiques â à quelles conditions les faits que nous avons recueillis constitueront une sĂ©rie continue ou discontinue au sens des dĂ©finitions adoptĂ©es (Df. 33 Ă 35). Seul lâexamen attentif des filiations ainsi que de la signification des sous-stades intermĂ©diaires nous permettra de nous faire une opinion Ă cet Ă©gard, et, comme nous sommes tous dâaccord sur lâexistence de ces rĂ©actions intermĂ©diaires (sinon sur leur signification), de mĂȘme que nous le sommes sur le dĂ©tail des filiations dâun stade ou sous-stade au suivant, le problĂšme du degrĂ© de continuitĂ© ou de discontinuitĂ© que nous accorderons Ă la sĂ©rie gĂ©nĂ©tique observĂ©e demeure quelque peu acadĂ©mique et ne saurait crĂ©er, entre logiciens et psychologues, de conflit assez grave pour affaiblir la portĂ©e des faits que nous livrons Ă la rĂ©flexion du lecteur.
Signalons pour terminer que, lâobjet de la prĂ©sente recherche convergeant avec celui de diffĂ©rents chapitres de lâouvrage de lâun de nous sur « la genĂšse du nombre chez lâenfant », nous nous sommes contentĂ©s de 25 nouveaux sujets, de 5 Ă 9 ans (en nĂ©gligeant les rĂ©actions les plus primitives, peu intĂ©ressantes dans notre perspective actuelle).
§ 13. Le stade I : inĂ©galitĂ© de B et de A + Aâ et non-conservation de la collection B
Parmi ces sujets, quatre appartiennent franchement Ă ce stade (4 ; 9.5 ; 1.6 ; 0 et 6 ; 4) et deux autres (7 ; 4 et 7 ; 7) peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme intermĂ©diaires entre ce stade et le suivant (ce qui aurait pu donner lieu Ă un nouveau sous-stade).
Les rĂ©ponses de ce stade I sont dâun grand intĂ©rĂȘt du point de vue de la formation des coordinations logico-mathĂ©matiques parce que, faute de toute structure opĂ©ratoire dissociĂ©e de son contenu, lâenfant ne parvient Ă des jugements stables que dans le cas de certaines configurations perceptives trĂšs restreintes (comme une correspondance optique entre deux rangĂ©es superposĂ©es dont les Ă©lĂ©ments sont en regard terme Ă terme) et se contredit sans cesse dans dâautres situations. Autrement dit nous ne sommes en prĂ©sence que dâactions en voie de coordination. En ces conditions on pourrait objecter quâaucune de nos dĂ©finitions ne sont applicables, faute de critĂšres permettant de distinguer les infĂ©rences des constatations et surtout faute dâune diffĂ©renciation suffisante, dans lâesprit de lâenfant, entre la vĂ©ritĂ© objective et lâimpression subjective. Mais si lâon dĂ©sire savoir, ainsi que semblent le souhaiter certains des logiciens citĂ©s au § 1, comment sâapprennent les vĂ©ritĂ©s logico-mathĂ©matiques et les vĂ©ritĂ©s physiques, pour pouvoir juger de leur communautĂ© ou de leur diffĂ©rence de statut dans les activitĂ©s mentales du sujet, il va de soi que câest ce niveau inchoatif qui, sans dĂ©cider entiĂšrement du sort des niveaux ultĂ©rieurs, sera lâun des plus instructifs Ă cause prĂ©cisĂ©ment de son Ă©tat embryonnaire. Il nous faut donc tenter lâeffort dâune analyse.
Or, nous allons constater que faute de distinguer ou de relier encore suffisamment les schĂšmes de correspondance optique (fondĂ©e sur les figures), de quantitĂ© Ă©gale et de nombre Ă©gal, les enfants de ce niveau nâadmettent comme Ă©quivalentes que deux collections B1 et B2 rangĂ©es selon le premier de ces schĂšmes 7, tandis que sitĂŽt lâensemble B1 rĂ©parti en deux collections sĂ©parĂ©es A et Aâ lâenfant refuse de reconnaĂźtre lâĂ©galitĂ© A + Aâ = B ce qui lâentraĂźne Ă nier la conservation de lâensemble B. Ce sont ces rĂ©actions quâil sâagit dâinterprĂ©ter :
Lil (5 ; 1). Deux rangĂ©es correspondantes de 7 boutons (superposĂ©es) : « On a les deux la mĂȘme chose (= autant de boutons). â Et maintenant (les mĂȘmes rangĂ©es de mĂȘme longueur lâune du cĂŽtĂ© de lâenfant, lâautre du cĂŽtĂ© de lâexpĂ©rimentateur) ? â Les deux la mĂȘme chose. â Comment le sais-tu ? â Parce que câest les mĂȘmes ! (On rĂ©partit en 2 + 5 et 7). Et comme ça les deux autant ? â Non. â Lâun a plus que lâautre ? â Oui, vous avez plus. Vous avez deux petits tas et moi jâai quâun petit tas. â Et comme ça (5 + 2 et 5 + 2) ? â La mĂȘme chose. â Comment le sais-tu ? â Mais, regardez : Vous avez un petit tas (5) et puis une ligne (2) et moi aussi jâai un petit tas et puis une ligne. â Et comme ça (2 + 3 + 2) et (2 + 5) ? â Non, moi jâai moins que vous. â Que peut-il faire pour quâon ait de nouveau la mĂȘme chose toi et moi ? â Il faut les bouger lĂ (serrer 2 et 3 en 5 pour avoir 5 + 2 des deux cĂŽtĂ©s). â Et si on ne veut pas les bouger ? â Tu dois mâen donner un qui est dans le sac. â (On le lui donne et il le met entre 5 et 2, dâoĂč, dâaprĂšs lui 5 + 1 + 2 = 2 + 3 + 2 !). â Nous avons les deux la mĂȘme chose comme çà  ? â Oui, la mĂȘme chose. Non, encore un (il lâajoute dâoĂč 5 + 2 + 2 = 2 + 3 + 2 !). â Tous les deux la mĂȘme chose ? â Oui, ça va. â Mais tu en as plus ? â Non, la mĂȘme chose que vous ».
Par contre, avec 4 élĂ©ments pour B1 et 2 + 2 pour B2 Lil reconnaĂźt « la mĂȘme chose. â Comment le sais-tu ? â Regardez. On peut faire comme ça (deux carrĂ©s dont les boutons donnent les 4 angles). Alors jâai pas plus ».
Tac (6 ; 3) 11 = 11 (correspondance optique). « Câest la mĂȘme chose. â Et ça (3 + 3 + 5 et 11) câest encore la mĂȘme chose ? â Mais non, vous en avez plus ! â Comment faire pour que ce soit la mĂȘme chose ? â Je peux mâen donner encore (il en prend 7 dans la boĂźte, en aligne 3 Ă cĂŽtĂ© de 11 et rend le reste, dâoĂč 14 = 3 + 3 + 5) Oui, câest la mĂȘme chose, je crois. â Autant de boutons ? â Oui ». De mĂȘme, pour 5 et 3 + 2 il rajoute 1 aux 5 pour Ă©galer 3 + 2 « Câest la mĂȘme chose ? â Oui. â Si tu voulais en avoir plus que moi, tu prendrais ça (6) ou ça (3 + 2) ? â Ceux-lĂ (3 + 2) parce que câest quand mĂȘme un peu plus ! »
Iwa (6 ; 0) nous montre que les sujets de ce niveau croient moins Ă la numĂ©ration orale quâĂ la correspondance optique. On dĂ©bute par 5 = 5 (correspondance optique). Lorsquâon Ă©carte les Ă©lĂ©ments de lâune des rangĂ©es, il nie lâĂ©galitĂ© « parce que câest plus long, câest plus. â Mais y a-t-il plus de boutons ? â Oui, plus de boutons. â Tu sais compter ? â Oui, jusquâĂ Â 12. â Alors compte-les. â (Il les compte en les touchant un Ă un du doigt) Câest 5 et 5. â Alors jâai la mĂȘme chose que toi (rangĂ©e plus courte) ? â Non, moins. â Combien ? â 5. â Et toi ? â 5. â Alors on a la mĂȘme chose ? â Mais non, regardez (il montre les longueurs). â Je ne sais pas, moi. â Regardez, je peux faire une maison avec les miens (il les dispose en pentagone) Et puis avec les vĂŽtres (il sâattend Ă ce quâil nây en ait pas assez, puis sâarrĂȘte consternĂ©) Aussi ! â Alors, quâen penses-tu ? â Comme ça (!) câest la mĂȘme chose ».
Il sâagit maintenant de chercher Ă dĂ©terminer (I) si les actions de lâenfant et les Ă©noncĂ©s auxquels elles donnent lieu sont de nature logico-mathĂ©matique ou physique puis (II) sâils sont synthĂ©tiques ou analytiques.
I. (1) Sur le premier point, notons dâabord une rĂ©action qui semble Ă la fois gĂ©nĂ©rale et claire lâenfant cherche constamment Ă Ă©valuer la pluralitĂ© des objets, et cela en termes dâĂ©galitĂ© entre les deux collections (« les deux la mĂȘme chose » Lil, « câest la mĂȘme chose, je crois » Tac) ou de plus (« vous avez plus », « câest quand mĂȘme un peu plus », etc.) et de moins (« jâai moins que vous », etc.).
(2) Mais cette quantification ne repose pas encore sur la numĂ©ration parlĂ©e, mĂȘme quand les nombres en jeu sont infĂ©rieurs aux noms de nombre connus de lâenfant : câest ainsi que dans lâexpĂ©rience de contrĂŽle destinĂ©e Ă vĂ©rifier ce point Iwa compte (en touchant du doigt) 5 dâun cĂŽtĂ© et 5 de lâautre, mais conclut quâil a moins parce que sa rangĂ©e et plus courte.
(3) Le procĂ©dĂ© dâĂ©valuation de la quantitĂ© auquel lâenfant se fie le plus est la « correspondance optique », câest-Ă -dire la correspondance un Ă un entre Ă©lĂ©ments de deux figures de forme semblable et de mĂȘmes dimensions, ce qui permet dâeffectuer une comparaison perceptive immĂ©diate constatant la correspondance : câest le cas, pour tous les sujets, de deux rangĂ©es superposĂ©es avec Ă©lĂ©ments correspondants en regard les uns des autres ; câest encore le cas lorsque lâon dĂ©place une des deux rangĂ©es sans modifier sa longueur aprĂšs quâelles aient Ă©tĂ© superposĂ©es ; câest enfin le cas chez Lil pour le carrĂ© et chez Iwa pour deux « maisons » pentagonales (dont il dit « comme ça câest la mĂȘme chose » aprĂšs avoir niĂ© lâĂ©galitĂ© 5 = 5 en nombres verbaux !).
(4) Par contre, il suffit dâallonger lâune des deux rangĂ©es initialement en correspondance optique pour que lâĂ©galitĂ© soit niĂ©e (« parce que câest plus long, câest plus » Iwa).
(5) Enfin et surtout le sujet Ă©value la quantitĂ© Ă la grosseur des « tas » et Ă leur nombre : pour Lil 5 + 2 ne sont plus Ă©gaux Ă Â 7 parce que « vous avez deux petits tas et moi jâai quâun petit tas » ; etc.
(6) De tous ces faits, il ressort quâĂ ce niveau la forme est fort peu diffĂ©renciĂ©e de son contenu. La forme la plus diffĂ©renciĂ©e est le schĂšme de la correspondance optique, qui est transposable dans les cas de rangĂ©es de mĂȘme longueur. Ce schĂšme est dĂ©jĂ complexe puisquâune correspondance optique rĂ©sulte de la coordination de multiples actions « appliquant » 8 un terme sur un autre. NĂ©anmoins une telle forme est encore, Ă ce niveau, Ă©troitement dĂ©pendante de son contenu, puisque la correspondance est niĂ©e dĂšs quâelle nâest plus optique (allongement dâune rangĂ©e, etc.). Ă plus forte raison, lâĂ©valuation de la quantitĂ© par la grosseur des « tas » constitue une forme encore moins diffĂ©renciĂ©e, etc.
(7) NĂ©anmoins, nous devons considĂ©rer lâĂ©galitĂ©, le plus et le moins, câest-Ă -dire les trois rĂ©sultats possibles de ces coordinations en voie de diffĂ©renciation, comme constituant des propriĂ©tĂ©s de type I (Df. 16), puisque : (a) sans un sujet qui effectue une correspondance optique entre deux collections, ces collections sont Ă©galisables mais non Ă©galisĂ©es ni par consĂ©quent Ă©gales ; et que (b) ces propriĂ©tĂ©s ne modifient pas les caractĂšres antĂ©rieurs de lâobjet (ce sont les actions physiques dâespacer ou de diviser, etc., les collections qui, selon lâenfant, modifient la quantitĂ© caractĂ©risant celles-ci, mais lâaction dâĂ©valuer cette quantitĂ© (par correspondance, etc.) ne modifie en rien les propriĂ©tĂ©s antĂ©rieures des collections).
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les termes dâĂ©gal, de plus et de moins sont relatifs Ă un schĂšme de sommation, encore Ă©loignĂ© de la somme numĂ©rique et mĂȘme de lâextension propre Ă la classe logique (puisque sans conservation on ne saurait encore parler de classe), mais qui y conduiront par filiation. Or, mĂȘme ainsi peu diffĂ©renciĂ© de son contenu quâest ce schĂšme initial de somme, il introduit une propriĂ©tĂ© de type I (Df. 16) dans les objets, puisque, sans un acte de rĂ©union effectuĂ© par le sujet, cette somme nâappartient pas aux Ă©lĂ©ments physiquement donnĂ©s.
(8) Il en rĂ©sulte alors que de tels rĂ©sultats dâactions sont relatifs Ă leurs schĂšmes (Df. 18) et que ces actions sont dĂ©jĂ de nature logico-mathĂ©matique (Df. 20).
(9) Il subsiste nĂ©anmoins cette difficultĂ© que les actions en jeu (du sujet ou de lâexpĂ©rimentateur, mais, en ce dernier cas, avec possibilitĂ© de les suivre une Ă une du regard), sont des actions qui transforment physiquement les collections donnĂ©es, en les dĂ©plaçant en les allongeant (ou les raccourcissant) et en les scindant : en leur contenu ces actions sont donc physiques, au moins partiellement (Df. 17, 19 et 21). Au reste, la perception des objets en tant que solides, colorĂ©s, mobiles, etc. (ce sont des boutons) est naturellement une action de contenu physique, etc. aussi, de mĂȘme que la perception proprioceptive des mouvements propres du sujet, ou que la perception visuelle des mouvements de lâexpĂ©rimentateur, etc.
(10) Mais le problĂšme que se pose lâenfant, ou quâil accepte de se poser Ă la demande de lâexpĂ©rimentateur, nâest pas un problĂšme physique tel que de dĂ©crire ou dâexpliquer le passage dâune forme Ă une autre : il reste constamment (voir 1) un problĂšme dâestimation de la quantitĂ© des objets, et qui, rĂ©pĂ©tons-le (voir 7), porte sur des propriĂ©tĂ©s de type I introduites par lâaction (correspondance, Ă©valuation des « tas », etc.) dans lâobjet, en plus des modifications physiques indiquĂ©es sous (9).
II. (11) Pour Ă©tablir maintenant si ces actions ou coordinations logico-mathĂ©matiques naissantes sont analytiques I ou II, ou synthĂ©tiques I ou II, au sens des Df. 28-31, il nous faut chercher jusquâĂ quel point le rĂ©sultat de ces coordinations est dĂ©terminĂ© par la signification des actions qui les composent (Df. 28) et il nous faut dâautre part essayer de doser la part respective des infĂ©rences et des constatations dans les coordinations dont le rĂ©sultat est ainsi dĂ©terminĂ© (Df. 30). Or, nous nous trouvons, Ă ce niveau Ă©lĂ©mentaire, en prĂ©sence dâun ensemble extraordinairement complexe de rĂ©actions qui, du point de vue de lâobservateur adulte ne sâimpliquent pas logiquement les unes les autres, de telle sorte quâil est fort difficile de pratiquer ces coupures. Par exemple, quand lâenfant juge Ă©gales deux rangĂ©es prĂ©sentĂ©es en correspondance optique (tandis quâĂ un niveau encore infĂ©rieur, non réétudiĂ© ici, il se contente de juger Ă©gales deux rangĂ©es dont il constate la coĂŻncidence des extrĂ©mitĂ©s ; et tandis quâau prĂ©sent niveau encore il cesse de considĂ©rer Ă©gales deux rangĂ©es dâabord prĂ©sentĂ©es en correspondance optique, mais dont on espace ensuite les Ă©lĂ©ments de lâune), est-ce lĂ une coordination dont le rĂ©sultat (Ă©galitĂ©) est dĂ©terminĂ© par la signification des actions composĂ©es (association de chaque Ă©lĂ©ment dâune rangĂ©e Ă un Ă©lĂ©ment de lâautre), donc un exemple dâanalytique I, ou ce rĂ©sultat est-il dĂ©jĂ dĂ©terminĂ© par infĂ©rence Ă partir de ces significations (analytique II), ou encore le fait que la correspondance demeure optique et que lâĂ©quivalence se dĂ©truise avec lâespacement atteste-t-il le caractĂšre encore synthĂ©tique (I et II) de cette action composĂ©e ? MĂȘmes problĂšmes pour le passage de la correspondance par superposition Ă lâĂ©galitĂ© de deux rangĂ©es en prolongement, etc., etc.
(12) Ătant donnĂ©e lâindiffĂ©renciation relative de la forme et du contenu qui subsiste Ă ce niveau (voir I 6), on pourrait soutenir que, dans la mesure oĂč une coordination est achevĂ©e, elle est analytique I ou mĂȘme II, tandis que dans la mesure oĂč elle est inachevĂ©e, lâaction physique dâabord et la constatation ensuite restent nĂ©cessaires pour assurer les liaisons et lui confĂšrent en ces cas un caractĂšre synthĂ©tique. La premiĂšre tĂąche Ă accomplir est donc de dĂ©terminer Ă partir de quel point on peut parler de coordination ou dâactions composĂ©es, ce qui permettra Ă©galement de juger du rĂŽle des significations (voir Df. 10 et CritĂšre).
(13) Pour distinguer la coordination entre deux actions de ces actions elles-mĂȘmes et pour juger de lâachĂšvement ou de lâinachĂšvement des coordinations, la mĂ©thode la plus simple consiste alors Ă comparer ce qui est coordonnĂ© au cours de ce stade Ă ce qui ne lâĂ©tait pas aux stades prĂ©cĂ©dents et ce qui reste incoordonnĂ© au cours de ce mĂȘme stade Ă ce qui sera coordonnĂ© au cours des stades suivants : dâun tel point de vue, nous constatons par exemple que la correspondance optique constitue bien une coordination puisquâĂ un niveau antĂ©rieur (non rĂ©examinĂ© ici) lâenfant se contente, pour juger Ă©quivalentes deux rangĂ©es dâĂ©lĂ©ments, dâune estimation perceptive de la longueur de ces rangĂ©es sans sâoccuper de leurs densitĂ©s, donc de la correspondance (mĂȘme optique) ; nous constatons, dâautre part, quâĂ ce niveau I, lâĂ©galitĂ© des nombres nâentraĂźne pas celle des quantitĂ©s (Iwa), que la correspondance optique entraĂźne bien la conservation de lâĂ©quivalence si lâon dĂ©place une rangĂ©e en prolongement de lâautre sans lâallonger, mais quâelle ne lâentraĂźne pas si lâon allonge cette rangĂ©e (mĂȘme en positions superposĂ©es), et surtout que lâĂ©quivalence B1 = B2 se dĂ©truit sitĂŽt la collection B1 rĂ©partie en deux sous-collections A1 et Aâ1. Or, en chacun de ces derniers cas, lâabsence de coordination ou la coordination incomplĂšte propres Ă ce stade I ne sont que momentanĂ©es, puisquâau cours des stades suivants chacun de ces mĂȘmes cas donnera lieu Ă une coordination sâaccompagnant finalement dâinfĂ©rences considĂ©rĂ©es mĂȘme comme nĂ©cessaires par le sujet.
(14) En ce qui concerne le premier point, soit la correspondance optique, il sâagit donc Ă©videmment dâune coordination dâactions, soit que lâenfant construise lui-mĂȘme manuellement la correspondance par association terme Ă terme, soit que par inspection de la figure il reconnaisse le produit dâune telle construction (qui lui est familiĂšre). Mais faut-il en conclure que le rĂ©sultat de cette coordination, soit, lâĂ©galitĂ© des collections correspondantes, est connu du sujet par infĂ©rence et constitue par consĂ©quent une liaison analytique II ? Il intervient certes un Ă©lĂ©ment dâinfĂ©rence dans cette connaissance du rĂ©sultat de coordination, puisquâĂ un niveau infĂ©rieur la lecture perceptive de la correspondance nâintervient pas encore et que lâindice perceptif « mĂȘme longueur » suffit Ă lâĂ©galisation. Mais il est clair que cet Ă©lĂ©ment dâinfĂ©rence est encore enrobĂ© dans une constatation et cela dans la mesure prĂ©cisĂ©ment oĂč la correspondance demeure optique et cesse dâassurer lâĂ©quivalence dĂšs que lâune des rangĂ©es est lĂ©gĂšrement allongĂ©e par rapport Ă lâautre (Iwa). Nous sommes donc en prĂ©sence dâun composĂ© dâinfĂ©rence et de constatation, ce qui selon nos Df. 28-31 exclut lâanalyticité II, mais comporte dĂ©jĂ un aspect partiellement analytique qui se rapproche de lâanalyticité I.
(15) Quant au passage de la correspondance optique entre rangĂ©es superposĂ©es Ă la correspondance optique entre rangĂ©es se prolongeant lâune lâautre, il va de soi quâil comporte un Ă©lĂ©ment infĂ©rentiel puisque la correspondance propre Ă la seconde situation ne peut plus ĂȘtre vĂ©rifiĂ©e par inspection immĂ©diate comme câest le cas par superposition. Cependant cette infĂ©rence, dĂ©jĂ plus poussĂ©e, nâest pas encore pure, puisque le sujet nâadmet la conservation de lâĂ©quivalence que si la rangĂ©e dĂ©placĂ©e nâa pas changĂ© de longueur et que ce dernier point est vĂ©rifiĂ© par constatation. Ici encore il y a donc mĂ©lange mais cette rĂ©action se rapproche davantage de lâanalytique II.
(16) Avec la division de la rangĂ©e en deux sous-collections, par contre (comme avec lâallongement simple de lâune des rangĂ©es antĂ©rieurement correspondante), la part de lâinfĂ©rence se rĂ©duit, sans ĂȘtre nĂ©cessairement annulĂ©e, et celle de la constatation croĂźt (bien quâil sâagisse dâune nĂ©gation de la conservation ou de lâĂ©quivalence). Mais câest ici quâil faut se demander sâil sâagit encore de coordinations dâactions ou si le rĂŽle croissant de la constatation est exclusivement lâexpression de la diminution des coordinations. Or, dâune part, il y a filiation entre les rĂ©actions ultĂ©rieures oĂč la collection B sera considĂ©rĂ©e comme nĂ©cessairement Ă©gale Ă A + Aâ et ces rĂ©actions Ă©lĂ©mentaires oĂč B se transforme en (A + Aâ)> B. Dâautre part, lâenfant ne pense nullement que B sâannule pour cĂ©der la place Ă deux sous-collections A + Aâ qui surgiraient du nĂ©ant : il considĂšre que B se retrouve en A + Aâ, mais avec augmentation au cours du partage. Autrement dit nous sommes bien en prĂ©sence dâune coordination, mais qui nâest pas encore immĂ©diate et qui sâappuie pas Ă pas sur des constatations (celles-ci Ă©tant dâailleurs en partie erronĂ©es) : câest donc la coordination comme telle qui est ici en partie synthĂ©tique (synthĂ©tique I faute dâanalycité I et II).
(17) Il reste enfin la liaison paradoxale dont on trouve un exemple chez Iwa entre lâĂ©galitĂ© numĂ©rique 5 = 5 sâaccompagnant dâune inĂ©galitĂ© quantitative B1 > B2 entre B1 = 5 et B2 = 5 ! Notons dâabord que le paradoxe sâexplique par le fait que les noms de nombre ne correspondent pas encore Ă des nombres opĂ©ratoires (inclusion des classes 1 < 2 < 3⊠et sĂ©riations des unitĂ©s 1 â 1 â 1⊠rĂ©unies en un mĂȘme systĂšme cardinal et ordinal), mais expriment simplement une individualisation des Ă©lĂ©ments. Les affirmations dâIwa se rĂ©duisent donc Ă cette proposition que la quantitĂ© totale dâune collection nâĂ©quivaut pas Ă la somme de ses Ă©lĂ©ments, ce qui montre bien la nature encore en partie perceptive des schĂšmes utilisĂ©s (dâoĂč la construction de la figure pentagonale dont Iwa se sert ensuite pour vĂ©rifier lâĂ©galitĂ© et qui lui paraĂźt beaucoup plus significative que lâĂ©numĂ©ration des noms de nombre). Or, ici encore, nous sommes en prĂ©sence dâune coordination inachevĂ©e entre les nombres verbaux et la quantitĂ©, comportant un mĂ©lange dâinfĂ©rence et de constatation, ce qui exclut toute analyticité I ou II.
Conclusion. Chacun de ces cas comporte, Ă des degrĂ©s divers, un mĂ©lange dâinfĂ©rence et de constatation. Mais ces constatations ne sont jamais purement perceptives et englobent toujours un Ă©lĂ©ment infĂ©rentiel. Quant aux infĂ©rences elles ne se suffisent pas non plus Ă elles seules et sâappuient presque sans discontinuer sur les constatations. Chacune de ces coordinations comporte, en outre des rĂ©sultats relatifs Ă la signification des actions elles-mĂȘmes mais en rĂ©fĂ©rence, Ă des degrĂ©s divers, aux propriĂ©tĂ©s des objets. Comment donc classer ces rĂ©actions du point de vue de nos Df. 28 Ă 31 ?
Lâun de nous (Apostel) estime en ces conditions que nous nous trouvons ici en prĂ©sence dâun tertium, lequel ne serait pas un intermĂ©diaire mais une variĂ©tĂ© impossible Ă classer sur notre Ă©chelle. En effet, dâune part, lâenfant ne traite pas les boutons comme des objets quelconques, mais des objets physiques avec lesquels on peut construire des « trains » (rangĂ©es) ou des « maisons » (figure pentagonale de Iwa) ; mais, dâautre part, lâenfant accepte dâĂ©valuer les sommes, de compter, etc., autant actions qui ne portent pas sur des propriĂ©tĂ©s de type II mais bien de type I. Deux autres raisons font encore croire au caractĂšre non-physique quâa pour le sujet notre problĂšme : lâuniformitĂ© de ses rĂ©actions et le fait quâaprĂšs avoir niĂ© la conservation de tout B, le sujet ne cherche jamais oĂč est passĂ© lâun des Ă©lĂ©ments disparus ou dâoĂč lâun des nouveaux apparus peut provenir ; on dirait que lâenfant ne raisonne pas en ce cas sur les Ă©lĂ©ments en tant quâobjets physiques, mais sur la totalitĂ© en tant que somme sans que pour lui une affirmation sur cette totalitĂ© entraĂźne logiquement une prise de position quant Ă la conservation de chaque Ă©lĂ©ment. Le problĂšme que lâenfant accepte ne serait donc ni un problĂšme purement physique ni un problĂšme portant uniquement sur une propriĂ©tĂ© de type I (Ă cause du rĂŽle des configurations perceptives voisines des « gestalt » et du fait que les quantifications du sujet sont plus prĂšs de la numĂ©rositĂ© perceptive que du nombre). Dâautre part, malgrĂ© ce rĂŽle des constatations perceptives, lâenfant conclut Ă la non-conservation par une sorte dâinfĂ©rence directe sans vĂ©rification : il est immĂ©diatement certain quâil y a changement (comme si « y a-t-il encore autant de boutons ? » signifiait « cela paraĂźt-il encore perceptivement Ă©gal ? »). En bref, de telles rĂ©actions constituerait ainsi un tertium Ă partir duquel naĂźtrait, par filiation discontinue, le traitement synthĂ©tique du problĂšme au stade II et son traitement analytique au stade III, nos dichotomies (Df. 20-21 et 28-31) nâĂ©tant donc pas entiĂšrement exhaustives.
Mais tout en reconnaissant pleinement le caractĂšre relativement indiffĂ©renciĂ© des conduites de ce stade, dâautres dâentre nous considĂšrent que la reconnaissance dâun tertium conduit nĂ©cessairement Ă celle dâintermĂ©diaires. Deux constatations sâimposent Ă cet Ă©gard. La premiĂšre est que les rĂ©actions de lâenfant concernant notre problĂšme ne sont jamais purement perceptives et que, mĂȘme dans les cas oĂč elles se rapprochent le plus de la « numĂ©rosité » Ă laquelle se limite la perception, il y a dĂ©jĂ un choix parmi les indices perceptifs possibles et une interprĂ©tation en partie infĂ©rentielle : câest jusque dans cette rĂ©gion intermĂ©diaire entre la perception et la reprĂ©sentation quâil convient alors de faire remonter la distinction des propriĂ©tĂ©s de type I et de type II, mĂȘme si une mĂȘme action composĂ©e fait intervenir les deux. Mais surtout une seconde constatation semble devoir rendre inopĂ©rante la solution dâun tertium global : câest que les sujets de ce stade ne rĂ©agissent nullement de la mĂȘme maniĂšre aux divers types dâarrangements ou de rĂ©arrangements que comporte notre expĂ©rience : la correspondance optique donne toujours lâĂ©galitĂ© (mais enveloppe une constatation), le passage de la superposition des rangĂ©es Ă leur disposition en prolongement donne presque toujours lâĂ©galitĂ© (avec une intervention nette dâinfĂ©rence), la subdivision ou lâespacement des rangĂ©es dĂ©truit toujours lâĂ©galitĂ© et lâĂ©galitĂ© des nombres nâimplique pas celle des sommes en dehors de la correspondance optique. En ces conditions, il faut introduire des gradations dans le tertium lui-mĂȘme, ce qui montre bien son caractĂšre de rĂ©union dâintermĂ©diaires, et lâon peut alors conclure comme suit : bien que demeurant toutes plus ou moins synthĂ©tiques dans la mesure oĂč leur rĂ©sultat nâest pas entiĂšrement dĂ©terminĂ© par la signification des actions qui les composent ni par infĂ©rence Ă partir de ces significations, ces actions composĂ©es sont cependant les unes plus Ă©loignĂ©es et les autres plus rapprochĂ©es de lâanalytique I et mĂȘme II. Tandis que le lien entre le nombre et la somme ou quantitĂ© totale nâest pas analytique (dâoĂč les non-conservations en cas de division ou dâespacement des rangĂ©es), la correspondance optique lâest davantage (sur le terrain restreint de la configuration en question, lâĂ©galitĂ© des rangĂ©es correspondantes est entiĂšrement dĂ©terminĂ©e par la correspondance Ă©lĂ©ment Ă Ă©lĂ©ment), et le passage de la correspondance par superposition Ă la disposition en prolongement se rapproche mĂȘme de lâanalytique II (cf. lâinfĂ©rence « parce que câest les mĂȘmes » de Lil). Autrement dit les positions absolues de ces rĂ©actions sur notre Ă©chelle restent difficiles Ă prĂ©ciser, mais que lâon dĂ©place ces positions en reculant dans la direction du synthĂ©tique ou en avançant dans celle de lâanalytique, on est bien obligĂ© de reconnaĂźtre une certaine gradation (simple ou Ă plusieurs dimensions).
§ 14. Le stade II Ă©galitĂ© B = A + Aâ fondĂ©e sur le dĂ©nombrement. Le sous-stade II A : Ă©galitĂ© limitĂ©e aux petites collections, sans conservation lors de la modification de leurs parties ; et le sous-stade II B : Ă©galitĂ© limitĂ©e aux petites collections, mais avec conservation lors de la modification de leurs parties
Les sujets de ce stade II continuent de ne pas considĂ©rer comme nĂ©cessaire la conservation de la collection B lors de sa rĂ©partition en sous-collections A + Aâ, etc. Mais la nouveautĂ© par rapport au stade I est que le sujet, sans affirmer dâavance lâĂ©galitĂ© B = A + Aâ, ne la nie pas non plus et Ă©prouve le besoin de se dĂ©cider pour ou contre en comptant les Ă©lĂ©ments : lâĂ©galitĂ© des nombres le convainc alors, pour ce qui est des petites collections, de celle des quantitĂ©s, ce qui nâĂ©tait pas le cas des sujets du stade I. La numĂ©ration acquiert ainsi une nouvelle signification, ou, ce qui revient au mĂȘme, un nouveau processus infĂ©rentiel permet au sujet de conclure du nombre Ă la quantitĂ©. Mais cette infĂ©rence reste encore trĂšs courte, puisque au cours du sous-stade II A, on constate que : (1) le sujet aprĂšs avoir comptĂ© B et A + Aâ (pour constater lâĂ©galitĂ© B = A + Aâ ne croit plus Ă lâĂ©galitĂ© si lâon change les valeurs de A et de Aâ ou que lâon rĂ©partit B en sous-collections plus nombreuses : il a alors besoin de redĂ©nombrer le tout ! Et (2) la numĂ©ration elle-mĂȘme ne suffit plus Ă assurer lâĂ©galitĂ© B = A + Aâ (autrement dit lâĂ©galitĂ© des nombres nâentraĂźne plus celle des quantitĂ©s) dĂšs que B prend une valeur supĂ©rieure Ă n = 15 ou 20. Au cours du sous-stade II B, par contre, le sujet nâest plus limitĂ© par la condition (1), câest-Ă -dire quâaprĂšs avoir constatĂ©, pour un petit nombre, que B = A + Aâ il maintient cette Ă©galitĂ© lors des modifications de A et de Aâ (sans pour autant se libĂ©rer de la condition (2), câest-Ă -dire sans gĂ©nĂ©raliser aux nombres >15 ou 20).
Voici un exemple du sous-stade II A :
Bert (7 ; 6) Correspondance entre deux rangĂ©es superposĂ©es de 7 et 7 puis on met un Ă©cran 9 aprĂšs inspection rapide : « Câest la mĂȘme chose ? â Et maintenant (3 + 4 et 2 + 2 + 2 + 1 avec Ă©cran aprĂšs vision brĂšve) ? Tu vois je nâenlĂšve pas de boutons, mais je les arrange autrement. â Je nâai pas bien vu. â Mais on peut savoir si ça fait la mĂȘme chose ou pas ? â Il faut compter (on enlĂšve lâĂ©cran : Bert compte). Oui, ça fait 7 et 7. â Et maintenant (on transforme sous les yeux du sujet en 3 + 2 + 2 et 2 + 2 + 2 + 1 puis on met lâĂ©cran) ? Ăa fait toujours la mĂȘme chose ? â Je nâai pas comptĂ©, alors je ne sais pas. â Câest nĂ©cessaire de compter ? â Oui. On peut peut-ĂȘtre calculer, mais je nâai pas encore appris ça. â Quâest-ce quâil y avait sous le carton ? â 7 et 7. â Et maintenant combien penses-tu ? â Si on pouvait les compter, ça serait 7, mais je ne sais pas. â On est sĂ»r que câest restĂ© 7 ? â Peut-ĂȘtre. Non, on nâest pas sĂ»r. â Jâai ajoutĂ© des boutons ? â Non. â Jâen ai enlevé ? â Non. â Alors il faut compter pour savoir si câest restĂ© 7 des deux cĂŽtĂ©s ? â Pour savoir, oui, il faut compter ! â (On dĂ©couvre). Alors, regarde. â (Il compte soigneusement) Oui, câest la mĂȘme chose aux deux ».
MĂȘmes rĂ©actions ensuite pour 12 et 12. Le sujet les compte, puis, pour 12 et 3 + 9 il doute de lâĂ©galitĂ© (on nâa donc rien relevĂ© ni ajoutĂ©) et dĂ©clare quâ« On ne peut pas savoir sans compter ». Il vĂ©rifie, puis on passe Ă 23 et 23 : il les compte puis, pour (23 et 4 + 4 + 4 + 4 + 4 + 3, sans Ă©cran) il nie lâĂ©galité : « Il y a plus ici (cĂŽtĂ© des petits tas). â Tu en sĂ»r ? â Non. Il faut les compter (il compte Ă nouveau) : 23 et 23. â Alors il y en a plus chez toi (petits tas) ? â Oui, câest plus. â Mais câest 23 des deux cĂŽtĂ©s ? â Oui. â Alors câest la mĂȘme chose ? â Non, câest quand mĂȘme plus, je crois. â Alors mets ce qui manque. â (Il rajoute 5 Ă la rangĂ©e unique de 23 !) ».
Et voici deux exemples du sous-stade II B (Ă©galitĂ© des deux collections B et A + Aâ nĂ©cessitant un dĂ©nombrement et limitĂ©e aux petites collections <20, mais pas de nouveau dĂ©nombrement lors des modifications de A et de Aâ) :
Mau (7 ; 0) 7 et 7 avec Ă©cran : « Câest la mĂȘme chose. Jâai vu parce quâils Ă©taient tout prĂšs (correspondance optique par superposition). â Et maintenant (7 et 5 + 2 avec Ă©cran aprĂšs vision rapide) ? â Je ne sais pas. â Et avant, câĂ©tait la mĂȘme chose ? â Oui, parce que câĂ©tait tout prĂšs (en correspondance optique). â Et si jâenlĂšve le carton, tu sauras ? â Je vous dirai parce que je compterai. â VoilĂ (on dĂ©couvre). â Là ça fait 7 et lĂ 7 aussi.
Correspondance optique (superposition) entre 12 et 12 puis Ă©cran : « Câest la mĂȘme chose. â Et maintenant (12 Ă droite et 12 Ă gauche sans modifier les longueurs) câest toujours la mĂȘme chose ? â Bien sĂ»r ! â Et maintenant (12 et 10 + 2, sans Ă©cran) ? â (Il compte Ă voix basse). Toujours la mĂȘme chose. â Comment lâas-tu su ? â Jâai comptĂ©. â Et comme ça (12 serrĂ©s et espacement des 10 et 2) ? â Câest toujours la mĂȘme chose. Ou bien, attendez (il se met Ă compter). Oui, câest la mĂȘme chose. â CâĂ©tait nĂ©cessaire de compter ? â Non, on pourrait savoir, mais câest plus sĂ»r. »
Grands ensembles (23) : « Ăa fait 23 des deux cĂŽtĂ©s. â Et comme ça (23 et 5 + 5 + 5 + 8, sans Ă©cran). â Chez moi il y a plus. â Combien ici ? â 23. â Et lĂ (compte-les 5 + 5 + 5 + 8) 23. Ăa fait le mĂȘme nombre, mais⊠(!) ».
Bov (7 ; 2). MĂȘmes rĂ©actions pour 7 et 7. Pour 16 en carrĂ© et 16 en cercle (aprĂšs avoir constatĂ© lâĂ©galitĂ© 16 = 16 entre les deux rangĂ©es superposĂ©es), il recompte 16 et 16 : « Et comme ça (on serre en un tas les Ă©lĂ©ments du cercle) ? â Je pense que câest toujours la mĂȘme chose parce que ça doit encore ĂȘtre 16 ici et 16 ici aussi. » Mais pour 17 dĂ©jĂ il conteste, aprĂšs avoir comptĂ© les rangĂ©es initiales, que 17 = 3 + 3 + 3 + 3 + 3 + 2 (sans Ă©cran) : « Quâest-ce quâil y avait avant ? â 17 et 17. â Et maintenant ? â Je ne sais pas, ça pourrait ĂȘtre plus ici ».
Examinons ces réactions du double point de vue de leur nature logico-mathématique ou physique (I) et analytique ou synthétique (II) :
I (1) Tout ce qui a Ă©tĂ© dit au § 13 (I 1 Ă I 10) reste valable des rĂ©actions des sujets de ces sous-stade II A et II B pour les collections supĂ©rieures Ă B = 15 ou 20 (par exemple 23 chez Bert et Mau et 17 chez Bov). Pour les collections de cette valeur la forme (le schĂšme de la somme) reste relativement indiffĂ©renciĂ©e du contenu (cf. § 13, I 7) et lâĂ©galitĂ© des nombres nâentraĂźne pas encore celle des quantitĂ©s (cf. § 13, I 2).
(2) Par contre pour les petites collections (<17 ou <23), la forme quantitative se dissocie davantage de son contenu, puisque lâenfant admet que lâĂ©galitĂ© des nombres (parlĂ©s) entraĂźne celle des quantitĂ©s.
(3) Il convient donc dâanalyser cette signification du nombre, appliquĂ© Ă des collections dâobjets solides. Mais il est nĂ©cessaire de distinguer deux sortes dâĂ©noncĂ©s : (a) « Cette collection B a tel nombre », par exemple B = 7 ; et (b) « Cette sous-collection A1 plus cette sous-collection Aâ1 font le mĂȘme nombre que cette collection B2 si B2 = B1 et si les parties A1 et Aâ1 Ă©puisent la collection B1 », par exemple 5 + 2 = 7 chez Mau, ou 3 + 2 + 2 = 2 + 2 + 2 + 1 chez Bert.
(4) Sur le premier de ces deux points (I 3 a) on pourrait ĂȘtre tentĂ© dâappliquer les rĂ©sultats de lâanalyse de Campbell selon laquelle lâaffirmation quâune certaine collection empirique a un nombre n prĂ©suppose quâune certaine opĂ©ration de mesure a pu ĂȘtre appliquĂ©e Ă cette collection ; or cette mesure implique que cette collection prĂ©sente certaines propriĂ©tĂ©s physique telles que certaines opĂ©rations physiques effectuĂ©es sur cette collection ont les propriĂ©tĂ©s de certaines opĂ©rations mathĂ©matiques (quant aux mathĂ©matiques pures, elles sont indĂ©pendantes de tout Ă©noncĂ© de la forme « telle collection dâentitĂ©s a tel nombre », si ces entitĂ©s sont empiriques). Mais la grande diffĂ©rence entre la situation dĂ©crite par Campbell et la situation des sujets de ce stade II (II A ou II B) est quâen cette derniĂšre il nâexiste encore ni mathĂ©matiques pures ni opĂ©rations de mesure (si lâon admet que la mesure implique une unitĂ©). Il importe donc, dans une perspective gĂ©nĂ©tique, de ne pas considĂ©rer le dĂ©nombrement dâune collection comme ayant la mĂȘme signification quâĂ un niveau oĂč les premiĂšres propositions de mathĂ©matique pure pourront ĂȘtre diffĂ©renciĂ©es de leurs applications : ce sont au contraire les actions de dĂ©nombrement de collections empiriques qui sont au point de dĂ©part des futures opĂ©rations mathĂ©matiques pures, la question subsistant naturellement de dĂ©terminer par quelles transformations et diffĂ©renciations celles-ci parviendront Ă se dĂ©gager de celles-lĂ . Sans nous prononcer sur la valeur de lâanalyse de Campbell en ce qui concerne la pensĂ©e scientifique de lâadulte, nous ne saurions donc lâappliquer telle quelle aux niveaux Ă©lĂ©mentaires.
(5) Ce qui constitue le progrĂšs du stade II A par rapport au stade I consiste alors simplement en ceci. Au niveau I le sujet pouvait (mĂȘme dans le cas des petites collections) assigner le mĂȘme nombre Ă deux collections, et Ă©tait donc dĂ©jĂ capable de la coordination a (voir dans le prĂ©sent § le point I 3 a), mais il nâen concluait pas que ces deux collections prĂ©sentaient de ce fait la mĂȘme quantitĂ© (voir I 3 b) dans le cas oĂč lâune des collections formait un seul tout et lâautre deux sous-collections : autrement dit les nombres verbaux lui servaient simplement Ă individualiser les Ă©lĂ©ments des collections, mais, de la constatation que deux collections pouvaient donner lieu Ă la mĂȘme individualisation (par exemple 5 et 5 chez Iwa au § 13), ils nâen infĂ©raient pas que les sommes respectives de ces deux collections Ă©taient les mĂȘmes. Au contraire, les sujets des niveaux II A et II B concluent directement (mais pour les petites collections seulement) de lâidentitĂ© des individualisations Ă celle des sommes (donc de la numĂ©ration parlĂ©e Ă la quantitĂ©) ; mais, si modeste que soit ce progrĂšs, il est considĂ©rable si lâon se rĂ©fĂšre Ă lâĂ©tonnante indiffĂ©renciation propre au niveau I (voir chez Bert 3 + 2 + 2 = 2 + 2 + 2 + 1 dĂ©jĂ citĂ© sous I 3 b).
(6) Dâun tel point de vue, il est clair que le dĂ©nombrement dâune collection (I 3 a) acquiert une importance nouvelle et que, tant ce dĂ©nombrement que lâĂ©galisation des sommes respectives de deux collections (I 3 b), rentrent dans les coordinations dĂ©finies comme logico-mathĂ©matiques (Df. 20), mĂȘme si le contenu des actions coordonnĂ©es est en partie physique (Df. 21). La liaison nouvellement conquise entre le dĂ©nombrement et la somme quantitative marque en particulier un progrĂšs dans la diffĂ©renciation de la forme et du contenu et un renforcement des propriĂ©tĂ©s de type I introduites par lâaction dans lâobjet (Df. 16).
(7) Par contre, de ce que deux collections soient jugĂ©es Ă©gales (par correspondance optique ou par dĂ©nombrement), il ne rĂ©sulte pas encore quâelles le demeureront lorsquâelles seront rĂ©parties en sous-collections ou modifiĂ©es en leur forme : en ces deux derniĂšres situations elles sont alors dĂ©nombrĂ©es (pour la premiĂšre fois ou Ă nouveau) pour juger de lâĂ©galitĂ©. Au niveau II B, il sây ajoute ce progrĂšs que les petites collections une fois dĂ©nombrĂ©es conservent leur nombre et leur quantitĂ© lorsquâon les divise ou les modifie (mais cette conservation cesse Ă partir dâun certain nombre, comme 23 chez Mau et 17 chez Bov). On voit ainsi clairement en quoi la conservation naissante dĂ©rive de la propriĂ©tĂ© (de type I) de somme, liĂ©e dorĂ©navant au dĂ©nombrement lui-mĂȘme : cette conservation de la somme constitue donc bien, dĂšs sa forme initiale la plus limitĂ©e, le produit dâune coordination logico-mathĂ©matique et non pas ou pas exclusivement dâactions portant sur les propriĂ©tĂ©s physiques de lâobjet (Df. 16-17 et 20-21).
II (8) Pour juger maintenant de lâanalycitĂ© ou de la synthĂ©ticitĂ© de ces coordinations, il convient dâabord de relever le fait que cette nouveautĂ© propre aux dĂ©buts du stade II, que le dĂ©nombrement permet de quantifier les sommes respectives des collections en jeu, rĂ©sulte dâune signification attribuĂ©e au dĂ©nombrement de façon dorĂ©navant immĂ©diate : tandis quâau stade I le sujet ne reliait lâĂ©galitĂ© des nombres Ă celle des sommes quâen cas de correspondance optique, dĂ©sormais la premiĂšre Ă©galitĂ© entraĂźne ou signifie la seconde pour toutes les configurations (semblables ou dissemblables, dans le cas des petites collections). Il y a donc lĂ un progrĂšs dans la direction de lâanalyticité I au sens de la Df. 28. Mais on se rappelle que ce progrĂšs nâest pas encore Ă©tendu au cas des collections >15 ou 20, ce qui ne sera le cas quâau niveau II C.
(9) Par contre, la conservation de la quantitĂ© (= de la somme), donc lâĂ©galitĂ© A1 + Aâ1 = B2 quand B1 et B2 ont Ă©tĂ© dĂ©nombrĂ©s et constatĂ©s Ă©gaux, ne rĂ©sulte pas encore dâune infĂ©rence pure au niveau II A mais seulement au niveau II B (et, en ce cas, seulement pour les petites collections). Au niveau II A cette conservation, conçue comme possible, mais non comme nĂ©cessaire, requiert le contrĂŽle obtenu par un nouveau dĂ©nombrement, tandis quâau niveau II B celui-ci devient inutile : en vertu des Df. 28 Ă 31 nous dirons donc que lâaffirmation de la conservation est encore synthĂ©tique II au niveau II A, en tant que supposant la constatation de lâĂ©galitĂ© des nombres aprĂšs subdivision de B1 (B1 et B2 ayant Ă©tĂ© dĂ©nombrĂ©s et constatĂ©s Ă©gaux), tandis quâelle est devenue analytique II au niveau II B pour les petites collections en tant que reposant sur lâinfĂ©rence (« ça doit encore ĂȘtre lĂ et ici aussi », dit, par exemple, Bov ce terme « ça doit » indiquant mĂȘme le dĂ©but dâun sentiment de nĂ©cessitĂ© logique). Mais, mĂȘme au niveau II B lâaffirmation de la conservation redevient synthĂ©tique II pour les grandes collections (« ça pourrait ĂȘtre plus ici » dit le mĂȘme Bov pour n = 17 aprĂšs avoir constatĂ© que B1 = B2 = 17 !)
(10) Mais si, au niveau II B la conservation de la somme est ainsi assurĂ©e analytiquement une fois les dĂ©nombrements effectuĂ©s, il nâen est pas encore de mĂȘme quand les quantitĂ©s de B1 et B2 ont Ă©tĂ© jugĂ©es Ă©gales par simple correspondance optique. En un tel cas si lâon rĂ©partit B1 en A1 + Aâ1 le sujet nâest plus certain de lâĂ©galitĂ© A1 + Aâ1 = B2 et nâaccepte lâĂ©galitĂ© quâaprĂšs dĂ©nombrement. Mais sâil nâest plus certain de la conservation de lâĂ©galitĂ© il ne la nie pas non plus et la reconnaĂźt comme possible : on est donc, en cette situation, en prĂ©sence dâune coordination en partie analytique II (dans la mesure oĂč la conservation est infĂ©rĂ©e comme possible en se fondant sur lâĂ©galitĂ© antĂ©rieure) et en partie synthĂ©tique II (dans la mesure oĂč la constatation par dĂ©nombrement demeure indispensable pour la dĂ©cision).
Conclusion. Bien quâen accord dans les grandes lignes, les auteurs nâont pu rĂ©aliser lâaccord complet sur deux points importants.
Les uns voient dans les rĂ©actions de ce stade (comme dâailleurs dans celles du stade I) la preuve quâil existe des conduites logico-mathĂ©matiques non analytiques (ni I ni II) et des conduites logico-mathĂ©matiques analytiques I mais non analytiques II. Au contraire un autre dâentre nous considĂšre quâau cours de ce stade le problĂšme est physique, pour lâenfant, mais portant sur des objets qui sont en fait des signifiants purs (des unitĂ©s numĂ©riques) et que ce problĂšme est rĂ©solu Ă lâaide dâactions qui sont, dans notre terminologie, analytiques mais qui ne collaborent pas encore analytiquement entre elles.
Dâautre part, si nous sommes tous dâaccord sur lâexistence des intermĂ©diaires (les sous-stades II A et II B), il nây a pas convergence quant Ă leur interprĂ©tation. Tandis que pour certains dâentre nous ces intermĂ©diaires constituent dâauthentiques termes de passage entre le synthĂ©tique et lâanalytique, un autre auteur attribue ces mĂȘmes intermĂ©diaires au manque dâexercice de la numĂ©ration chez lâenfant. La difficultĂ© de garder dans la mĂ©moire une longue suite de nombres ferait que pour les grands nombres le dĂ©nombrement reste trop difficile et parfois faux (« Je me trompe toujours quand je compte » dit un de nos sujets, dâailleurs Ă propos dâun dĂ©nombrement exact). Cela expliquerait alors pourquoi le sujet ne sây fie plus, passĂ© n = 15 ou 20 et lâĂ©noncĂ© « 30 boutons rĂ©arrangĂ©s continuent Ă ĂȘtre 30 boutons » aurait une autre signification que « 7 boutons rĂ©arrangĂ©s sont toujours 7 boutons ». Ces intermĂ©diaires quantitatifs ne seraient donc pas intermĂ©diaires au mĂȘme titre que les intermĂ©diaires qualitatifs que nous pouvons Ă©galement rencontrer.
Mais, tout en reconnaissant volontiers le rĂŽle partiel du facteur indiquĂ©, les psychologues de lâĂ©quipe Ă©prouvent quelque difficultĂ© Ă y trouver une explication suffisante. Lâenfant (voir Bert et Mau pour 23) ne dit pas « Je crois que câest 23 des deux cĂŽtĂ©s, mais je nâen suis pas sĂ»r (jâai peur de me tromper, etc.) » ; il dit « Ăa fait 23 des deux cĂŽtĂ©s » et cependant « chez moi il y a plus » ou « ça fait le mĂȘme nombre, maisâŠÂ » (voir surtout Bov pour qui cette rĂ©gression se produit en passant de 16 Ă 17 !). Autrement dit, le doute de lâenfant ne porte nullement sur lâĂ©galitĂ© des nombres : il porte exclusivement sur la question de savoir si cette Ă©galitĂ© des nombres entraĂźne celle des quantitĂ©s, ce qui Ă©tait niĂ© au stade I pour tous les nombres (sauf en correspondance optique, mais alors câest le facteur de configuration qui assure lâĂ©galitĂ©), et ce qui est niĂ© aux niveaux II A et II B pour les nombres supĂ©rieurs Ă 16 (Bov) ou Ă 22 (Bert et Mau), tandis que câest acceptĂ© pour les petits nombres 10. Dâun tel point de vue le caractĂšre quantitatif de ces intermĂ©diaires est donc dâautant plus frappant : il montre combien graduelle est la constitution de lâanalytique entre les niveaux I et III, les rĂ©actions des niveaux II A et II B prĂ©parant insensiblement celles des niveaux II C et III.
§ 15. Le stade II. Sous-stade II C : généralisation des acquisitions précédentes (II A et II B) au cas des grandes collections
La seule nouveautĂ© de ce niveau II C par rapport Ă II A et II B est quâil nây a plus de diffĂ©rence de rĂ©actions pour les collections de n < 20 et pour celles de n = 20 Ă 50 (ce qui ne prouve encore rien pour celles de 500 ou de 1000 !). En dâautres termes, aprĂšs avoir constatĂ© par correspondance lâĂ©galitĂ© B1 = B2, le sujet est prĂȘt dâadmettre lorsque lâon partage B1 en A1 + Aâ1 ou B2 en A2 + Aâ2 que lâon aura A1 + Aâ1 = B2 ou = A2 + Aâ2. Mais il nâen est certain quâau moment du contrĂŽle par dĂ©nombrement. Il a y donc lĂ un exemple typique de ces situations psychologiquement intermĂ©diaires entre la constatation et lâinfĂ©rence, ou, plus prĂ©cisĂ©ment un exemple de processus semi-infĂ©rentiel, tenant dĂ©jĂ suffisamment de lâinfĂ©rence pour permettre dâanticiper le rĂ©sultat mais non encore assez pur pour permettre de conclure avec nĂ©cessitĂ©. Câest pourquoi nous croyons utile dâinsister sur les faits de ce sous-stade II C qui nous paraissent particuliĂšrement rĂ©vĂ©lateurs des situations gĂ©nĂ©tiques auxquelles sâappliquent difficilement les dichotomies logiques !
Pit (7 ; 8) 7 et 7 montrĂ©s un court instant : « Câest la mĂȘme chose de boutons. On y voyait bien (par correspondance optique) ! ». On dĂ©place une rangĂ©e devant lui, quâil compte, lâautre rangĂ©e restant sous lâĂ©cran. « Tu vois, maintenant je rajoute 4 aux tiens et 4 aux miens. â Alors, ça fait 11 sous le carton (addition spontanĂ©e). â On a 11 des deux cĂŽtĂ©s ? â Oui. â Ăa fait la mĂȘme chose de boutons ? â Oui, bien sĂ»r ! â Et comme ça (5 + 5 + 1 sous lâĂ©cran, enlevĂ© un court instant, et 6 + 5 devant lâenfant), câest encore la mĂȘme chose ? â Jâsais pas, alors⊠â Moi, jâai combien ? â Attendez⊠comme avant, 11. â Et toi ? â 11 aussi. â Lâun de nous a plus que lâautre, maintenant ou la mĂȘme chose ? â Il faut compter pour savoir. â Moi jâai combien (sans compter) ? â 11. â Et toi ? â 11 (sans compter). Oui, ça pourrait faire la mĂȘme chose. â Câest la mĂȘme chose ? â Ce nâest pas sĂ»r, parce que⊠â Parce que quoi ? â âŠÂ »
Pour 17, mĂȘmes rĂ©actions. Il compte encore dans le cas 3 + 7 + 4 + 3 et 17.
Pour 31, mĂȘmes rĂ©actions. « 15 + 16 = 5 + 6 + 7 + 6 + 6 + 1. â (Il compte) Câest la mĂȘme chose. â Câest certain ? â Oui, quand on compte, mais quand on ne compte pas on ne peut pas savoir ».
Per (7 ; 8) et 7 avec Ă©cran, puis 1 + 3 + 2 + 1 et 7 : « Câest la mĂȘme chose ? â Câest diffĂ©rent⊠[non], câest encore 7. Quâest-ce que tu penses ? â Câest peut-ĂȘtre (!) la mĂȘme chose. â Pas sĂ»r ? â Non, parce quâil faut compter partout. »
MĂȘmes rĂ©actions pour 13 et 13. Par contre, pour 23 et 23 la conservation est devenue immĂ©diate, par apprentissage en fonction des expĂ©riences prĂ©cĂ©dentes (= niveau dâĂ©quilibration finale).
On constate la parenté de ces réactions avec celles des niveaux II A et II B, à cette différence prÚs que le sujet étend ses coordinations aux grandes collections et commence à les étendre aux réarrangements par addition (ajouter 4 et 4 éléments aux 7 et 7 primitifs, etc.).
I (1) Du point de vue de la nature logico-mathĂ©matique des coordinations, on constate que le sujet, non seulement considĂšre maintenant comme Ă©vident le passage du nombre Ă la somme (« 11 des deux cĂŽtĂ©s, ça fait la mĂȘme chose ? » « Bien sĂ»r » rĂ©pond Pit) mais encore est capable dâopĂ©rations telles que 7 + 4 = 11 (Pit). Mais cette addition ne vaut encore que dans le cas des rangĂ©es dâun seul bloc, et, lors de leur subdivision en sous-collections, lâĂ©galitĂ© A1 + Aâ1 = B2 ou A1 + Aâ1 = A2 + Aâ2 nâest pas encore conçue comme se conservant nĂ©cessairement et nâest donc pas encore acceptĂ©e sans un nouveau dĂ©nombrement.
II (2) Du point de vue de la dichotomie analytique Ă synthĂ©tique, nous nous trouvons alors dans une situation intermĂ©diaire eu Ă©gard aux Df. 28 et 29. Par exemple, lorsque Pit aprĂšs avoir admis lâĂ©galitĂ© des sommes 11 = 11 nâest plus certain de lâĂ©galitĂ© des mĂȘmes collections rĂ©parties en 5 + 5 + 1 et en 6 + 5, il parvient bien par infĂ©rence Ă supposer que lâon a « comme avant 11⊠(et) 11 aussi ». Il est donc capable dâanticiper par infĂ©rence le rĂ©sultat de cette coordination des actions de subdivision et, en ce sens, sa prĂ©vision relĂšve dâun processus analytique II (Df. 29). Seulement cette infĂ©rence nâest point encore assez pure pour conduire Ă un rĂ©sultat considĂ©rĂ© comme nĂ©cessaire (Df. 27 bis) : « oui, ça pourrait faire la mĂȘme chose » dit Pit, mais « ce nâest pas sĂ»r » (de mĂȘme Per dit de 1 + 3 + 2 + 1 = 7 que « câest peut-ĂȘtre la mĂȘme chose »). Aussi le sujet Ă©prouve-t-il toujours le besoin dâun contrĂŽle par dĂ©nombrement : « il faut compter pour savoir ». En ce sens, la connaissance du rĂ©sultat de la coordination, faute dâĂȘtre entiĂšrement infĂ©rentielle continue de sâappuyer sur une constatation, câest-Ă -dire que cette coordination demeure en partie synthĂ©tique II (Df. 31).
(3) Dira-t-on que cet aspect synthĂ©tique provient uniquement du fait que ces sujets raisonnent sur des collections de boutons et sur la subdivision de ces collections par dĂ©placement des Ă©lĂ©ments, tandis quâils raisonneraient par infĂ©rence pure sâil ne sâagissait que de nombres symboliques ? Mais du point de vue psychologique, câest au contraire parce que lâinfĂ©rence nâest pas encore possible Ă lâĂ©tat pur, en sâappuyant exclusivement sur des symboles, que le sujet est obligĂ© dâeffectuer ses premiĂšres coordinations logico-mathĂ©matiques en agissant sur des objets. Dâautre part, dĂšs le stade III, la conservation de lâĂ©galitĂ© A + Aâ = B sera conçue comme nĂ©cessaire, mĂȘme dans le cas dâopĂ©rations exĂ©cutĂ©es sur des objets, ce qui dĂ©montre suffisamment la libĂ©ration progressive des processus infĂ©rentiels par lesquels nous dĂ©finissons lâanalytique complet (II).
(4) Dira-t-on, dâautre part, que les infĂ©rences sans nĂ©cessitĂ© logique sont dues au fait que lâenfant a simplement anticipĂ© empiriquement un rĂ©sultat futur dâaprĂšs un rĂ©sultat empirique passĂ©, au lieu de commencer Ă considĂ©rer la conservation comme probable ? Câest la question posĂ©e par lâun de nous, qui, en cas dâaffirmative, ne verrait pas alors dans cette rĂ©action un terme de passage entre le synthĂ©tique et lâanalytique II. Mais les psychologues de lâĂ©quipe, qui reconnaissent en cette infĂ©rence non nĂ©cessaire la rĂ©action intermĂ©diaire typique qui annonce la conservation opĂ©ratoire font remarquer que quand lâenfant de ce niveau se livre Ă une infĂ©rence ou gĂ©nĂ©ralisation empiriques il nâa prĂ©cisĂ©ment pas cette prudence probabiliste. Au reste on ne voit pas pourquoi le problĂšme de conservation deviendrait empirique au moment oĂč va se constituer la conservation opĂ©ratoire nĂ©cessaire (stade III).
(5) Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale ce niveau intermĂ©diaire marque une Ă©tape importante dans la diffĂ©renciation de la forme et du contenu et nous constatons chez le sujet Per lâapparition finale dâune conservation purement infĂ©rentielle (dans le cas des collections de n = 23). En ce cas lâanalytique II pur se constitue par discontinuitĂ© relative (Df. 34) avec les rĂ©actions du niveau II C, dans la mesure oĂč une rééquilibration succĂšde aux conduites mixtes qui ont caractĂ©risĂ© les rĂ©ponses antĂ©rieures de ce sujet.
§ 16. Le stade III : conservation nécessaire
Le stade III est celui Ă partir duquel une collection B peut ĂȘtre rĂ©partie de toutes les maniĂšres A+Aâ sans pour autant cesser de correspondre Ă la mĂȘme somme dâĂ©lĂ©ments, de telle sorte que le sujet est certain sans compter de cette conservation du tout. En un mot la structure opĂ©ratoire est achevĂ©e sous sa forme infĂ©rentielle qui permettra aux sujets de se livrer dorĂ©navant aux opĂ©rations arithmĂ©tiques sur des symboles purement numĂ©riques, sans lâappui dâobjets matĂ©riels.
Mais lorsque le sujet parvient Ă la possession dâun instrument opĂ©ratoire nouveau pour lui, il arrive souvent quâil ne le maĂźtrise au dĂ©but quâaprĂšs quelques hĂ©sitations et quâil Ă©prouve une sorte de scrupule Ă dĂ©duire sans contrĂŽle, dâoĂč la rĂ©apparition rĂ©siduelle de certaines esquisses de vĂ©rification par constatation. Nous allons donc commencer par citer deux de ces cas frontiĂšres (sous stade III A) :
Lil (8 ; 10) 17 = 17 (il compte) puis 17 et 1 + 4 + 7 + 4 + 1 « Câest la mĂȘme chose ? â (Il recommence Ă compter). â Tu peux me dire sans compter ? â Non, câest⊠Ah ! oui, on nâa pas changĂ©, ça reste la mĂȘme chose des deux cĂŽtĂ©s parce que ça fait toujours 17 ». 31 boutons en correspondance avec 31, puis rĂ©partition de la seconde rangĂ©e en petits ensembles : Lil se met Ă compter ; lâexpĂ©rimentateur fait « Hum, humâŠÂ » ; Lil sourit : « Ah oui, câest vrai, je nâai pas besoin de compter. â Tu crois ? â Oui, câest comme avant, il nây a pas besoin de compter parce quâon nâa rien changé ».
Gol (8 ; 11) 7 et 7 avec Ă©cran, puis 7 et 5 + 2 : « Ăa fait aussi 7 puisque câĂ©tait la mĂȘme chose (avant) » ; etc. Enfin 22 et 22 disposĂ©s en rangĂ©es correspondantes (ne compte pas). « Et comme ça (subdivision de lâune des rangĂ©es) ? â (Il se met Ă compter. On recouvre). Tu as besoin de compter ? Non, mais je me suis dit⊠â Que câest plus sĂ»r ? â MĂȘme pas ».
Voici enfin des exemples de cas francs du stade III (sous-stade III B) :
Got (8 ; 10) 7 et 7 puis 7 et 5 + 2 : « Câest toujours la mĂȘme chose ? â Bien sĂ»r. Si vous nâavez rien changĂ© sous le couvercle, câest toujours la mĂȘme chose ».
Merk (9 ; 7) 23 et 23 (comptĂ©s) puis 23 et 8 + 6 + 9 : « II y a plus dâun cĂŽté ? â Mais non. â Tu as recompté ? â Il nây a pas besoin de compter, câest restĂ© la mĂȘme chose quâavant. â Comment peux-tu le savoir ? â On nâa rien changé ; ça fait 23 parce que vous les avez tous laissĂ©s du mĂȘme cĂŽté ».
Cette arrivĂ©e Ă lâĂ©tat dâĂ©quilibre des rĂ©actions permet, comme câest toujours le cas, de dĂ©terminer en quels termes se posait le vrai problĂšme pour lâenfant ; ce qui nous conduira par le fait mĂȘme Ă Ă©carter une hĂ©sitation que nous aurions pu avoir quant Ă la portĂ©e des rĂ©ponses des stades antĂ©rieurs. La non-conservation, lors de la subdivision des collections B en A + Aâ aurait pu, en effet, avoir deux sens : (a) un sens relatif au dĂ©placement des Ă©lĂ©ments en tant quâobjets : en dĂ©plaçant des boutons, certains dâentre eux peuvent sâanĂ©antir ou dâautres se dĂ©doubler, etc. ; (b) un sens relatif aux sommes des Ă©lĂ©ments : des unitĂ©s diffĂ©remment rĂ©parties peuvent donner lieu Ă des sommes diffĂ©rentes. Or, aucun des sujets du stade III ne justifie sa croyance Ă la conservation nĂ©cessaire en disant : « Ce nâest pas parce que vous avez dĂ©placĂ© les boutons quâils risquent de se dĂ©truire ou de se dĂ©doubler ». Tous les sujets dĂ©clarent au contraire, sous une forme ou sous une autre « si vous nâavez ni enlevĂ© ni ajoutĂ© aucun Ă©lĂ©ment, la somme sera la mĂȘme », ce qui prĂ©sente un tout autre sens. Il suffit alors de se reporter au passage du stade I au stade II, câest-Ă -dire Ă la dĂ©couverte que le dĂ©nombrement constitue bien une dĂ©termination de la quantitĂ© totale, pour comprendre la signification de la dĂ©couverte du stade III : cette quantitĂ© demeure invariante indĂ©pendamment des subdivisions. AprĂšs avoir Ă©tĂ© Ă©valuĂ©e Ă la longueur des rangĂ©es, au nombre des sous-collections, au nombre des Ă©lĂ©ments, etc., cette quantitĂ© est maintenant conçue comme lâextension dâune classe (de la collection posĂ©e au dĂ©but de chaque expĂ©rience), et comme une extension dont on sait dâavance quâelle demeurera invariante sans plus avoir besoin dâun contrĂŽle par dĂ©nombrement.
Nous pouvons donc conclure :
I (1) Du point de vue de la dichotomie du logico-mathĂ©matique et du physique, lâaffirmation commune aux sujets de ce stade revient Ă dire : si lâon nâajoute ni nâenlĂšve aucun Ă©lĂ©ment individuel, la somme de ces Ă©lĂ©ments demeure toujours la mĂȘme (cf. Gol : « si vous nâavez rien changĂ© sous le couvercle, câest toujours la mĂȘme chose », « rien changé » signifiant bien « rien ĂŽtĂ© ni ajouté » puisque le sujet constate les dĂ©placements). Il sâagit donc bien dâune coordination logico-mathĂ©matique au sens de la Df. 20.
(2) Câest cette conservation de la somme, en tant que rĂ©sultat dâune coordination dâaction qui permet au sujet de comprendre dorĂ©navant les opĂ©rations portant sur des nombres symboliques, lâemploi de la numĂ©ration verbale nâayant point suffit jusquâĂ ce niveau III Ă assurer les invariances nĂ©cessaires Ă toute opĂ©ration logique ou arithmĂ©tique.
II (3) Il serait donc erronĂ© dâinterprĂ©ter cette invariance du tout comme le rĂ©sultat de lâ« application » dâune structure formelle Ă des donnĂ©es empiriques, ce qui entraĂźnerait selon Feigl lâobligation de lui confĂ©rer un statut synthĂ©tique 11. En effet, dans le cas de lâenfant (et du processus gĂ©nĂ©tique entier qui caractĂ©rise la formation des structures logico-mathĂ©matiques), lâ« application » des structures prĂ©cĂšde leur constitution Ă lâĂ©tat de pures formes, ce qui signifie quâil ne sâagit pas dâ« application » mais dâune phase nĂ©cessaire de lâĂ©laboration. Câest pourquoi nous avons Ă©tĂ© obligĂ©s de rĂ©adapter les dĂ©finitions (Df. 1 Ă Â 31) pour les adapter au domaine de lâaction qui prĂ©cĂšde celui de la pensĂ©e formalisĂ©e.
(4) Du point de vue des Df. 28 Ă Â 31, lâaffirmation selon laquelle le tout reste invariant malgrĂ© ses subdivisions si aucun Ă©lĂ©ment nâest ajoutĂ© ou enlevĂ© est alors purement analytique II, en tant que ce rĂ©sultat (invariance du tout) des coordinations est connu par pure infĂ©rence (Df. 26) et est considĂ©rĂ© comme nĂ©cessaire (Df. 27 bis), sans aucun recours Ă la constatation 12.
(5) Au reste des affirmations telles que 3 + 4 = 7 ou A + Aâ = B sont universellement tenues pour analytiques (au sens de lâempirisme logique) : or, ce sont elles qui sont rendues possibles par ces rĂ©actions du stade III, Ă partir du moment oĂč les propriĂ©tĂ©s du type I (Df. 18) peuvent ĂȘtre dissociĂ©es de tout objet matĂ©riel, tandis que ces mĂȘmes affirmations ne pourraient se constituer sans lâintermĂ©diaire des coordinations dont nous traitons maintenant et qui sont analytiques II au sens de la Df. 29.
(6) Encore un mot pour Ă©liminer une objection possible. Le sujet du stade III a toujours besoin de faire une constatation (sur les actions de lâexpĂ©rimentateur) pour apprendre quâon nâa rien enlevĂ© ni ajoutĂ©. On pourrait donc croire quâil subsiste Ă cet Ă©gard un reste de synthĂ©ticitĂ©. Mais câest particuliĂšrement ici que nos dĂ©finitions nous sont utiles (cf. Df. 16 et 17 et la Rem. b de la Df. 17) : les actions de lâexpĂ©rimentateur deviennent pour le sujet les symboles de ce que sont les actions internes qui chez lui dĂ©terminent la signification des termes en prĂ©sence, tout comme les boutons deviennent Ă partir du stade II des symboles dâunitĂ©s quelconques. On peut donc dire que le problĂšme, aussi bien que sa solution sont donc bien ici purement analytiques au sens I et II aussi bien que logico-mathĂ©matiques.
(7) Il y a donc filiation (Df. 32) entre les coordinations analytiques II du stade III et les coordinations analytiques I ou synthĂ©tiques II et I des stades II et I, de mĂȘme quâil y a filiation entre lâanalytique symbolique (cf. point 6) et les coordinations du stade III.
(8) Du point de vue de la continuitĂ©, par contre, si lâon dĂ©finit le synthĂ©tique II par le rĂŽle de la constatation (Df. 25) et lâanalytique II par celui de lâinfĂ©rence (Df. 26) dans la connaissance du rĂ©sultat dâune coordination dâactions, il existe un ensemble dâintermĂ©diaires entre les deux termes puisque ce rĂ©sultat peut ĂȘtre connu grĂące Ă un mĂ©lange dâinfĂ©rences et de constatations (stades I et II, notamment sous-stade II C). Par contre le moment de lâarrivĂ©e Ă lâinfĂ©rence pure (stade III) est marquĂ© par une discontinuitĂ© relative (Df. 34), comme en toutes les situations oĂč un Ă©tat dâĂ©quilibre stable succĂšde (par rééquilibration due Ă des opĂ©rations rĂ©versibles) Ă des Ă©tats de moindre Ă©quilibre (caractĂ©risĂ©s par des simples rĂ©gulations).
Conclusion 13. Il va de soi que si nous nous en Ă©tions tenus aux dĂ©finitions classiques du synthĂ©tique (= énoncĂ© rĂ©futables par constatation) et de lâanalytique (= Ă©noncĂ©s vĂ©rifiables par infĂ©rence), nous eussions dĂ» pratiquer dâautres coupures entre les deux domaines. Mais lâun des buts de cette recherche Ă©tait de mettre en Ă©vidence lâexistence de coordinations logico-mathĂ©matiques dont le rĂ©sultat est cependant connu de façon synthĂ©tique, ce qui dissocie les deux dichotomies analytiques Ă synthĂ©tiques et logico-mathĂ©matiques Ă physiques. Au reste ce que nous avons observĂ© chez lâenfant ne se retrouve-t-il pas en toutes les situations dâapprentissage dâun algorithme formel ? Quand un dĂ©butant en logique des propositions veut sâassurer que p|q est bien identique Ă pâšq ne lui arrive-t-il pas de procĂ©der par constatations sur des dessins de cercles dâEuler ? Quand nos enfants raisonnent dâabord sur des configurations perceptives, ensuite sur des objets individualisĂ©s grĂące aux noms de nombre (mais sans dĂ©duire lâĂ©galitĂ© des sommes de celle des Ă©lĂ©ments) puis au moyen de structures de plus en plus infĂ©rentielles, ou bien lâon peut dire quâils font de la physique et ignorent toute mathĂ©matique, mais alors câest de cette physique quâils tireront ultĂ©rieurement leur logique et leur mathĂ©matique, ou bien on peut dire quâils se livrent dĂ©jĂ Ă des coordinations logico-mathĂ©matiques, mais alors elles sont dâabord synthĂ©tiques pour nâaboutir Ă lâanalytique que par progressions continues et discontinuitĂ©s relatives.