Avant-propos de la troisiÚme édition a

Comme le montrera cet ouvrage, il ne suffit nullement au jeune enfant de savoir compter verbalement « un, deux, trois, etc. », pour ĂȘtre en possession du nombre. Un sujet de 5 ans peut fort bien, par exemple, ĂȘtre capable de numĂ©roter les Ă©lĂ©ments d’une rangĂ©e de 5 jetons et penser que si l’on rĂ©partit les 5 jetons en deux sous- ensembles de 2 et de 3 Ă©lĂ©ments, ces sous-collections n’équivalent pas en leur rĂ©union Ă  la collection totale initiale.

Le nombre est donc solidaire d’une structure opĂ©ratoire d’ensemble, Ă  dĂ©faut de laquelle il n’y a pas encore conservation des totalitĂ©s numĂ©riques indĂ©pendamment de leur disposition flgurale. Telle est l’hypothĂšse dont nous sommes partis, et, si Ă©vident que cela puisse paraĂźtre, il faut d’abord insister sur le fait que, chez l’ĂȘtre humain, les nombres se construisent en fonction de leur suite naturelle, tandis que ce n’est pas le cas des correspondances figurales dĂ©couvertes par O. KƓhler chez les perruches ou les choucas, qui peuvent apprendre Ă  distinguer par exemple 5 Ă©lĂ©ments de 4 avant de savoir distinguer 4 de 3. En quoi consiste alors cette structure opĂ©ratoire immanente Ă  la sĂ©rie mĂȘme des entiers 1, 2, 3
 ? Le rĂ©sultat principal auquel nous avons Ă©tĂ© conduits est que cette structure s’élabore par la synthĂšse, en un seul systĂšme, de deux structures plus simples, qui sont le « groupement » de l’inclusion des classes (A + A’ = B ; B + B’ = C ; C + C = D ; etc.) et celui de la sĂ©riation ou des relations d’ordre (A — A’ — B’ — C’ — , etc.). Il n’y a donc pas construction du nombre cardinal Ă  part ni du nombre ordinal Ă  part, mais tous deux se constituent de façon indissociable (dans le fini) Ă  partir de la rĂ©union des classes et des relations d’ordre. Et cette

synthĂšse d’élĂ©ments logiques est elle-mĂȘme numĂ©rique car elle aboutit Ă  des propriĂ©tĂ©s nouvelles, Ă©trangĂšres Ă  celles des « groupements » de dĂ©part : la plus importante est la substitution de l’itĂ©ration A + A = 2 A Ă  la tautologie A + A — A.

Ces rĂ©sultats ont donnĂ© lieu, depuis leur parution, Ă  trois sortes de travaux, les uns tendant Ă  fournir une Ă©laboration logique ou formalisĂ©e de cette construction psychologique, les autres ajoutant de nouvelles expĂ©riences Ă  celles dont nous nous Ă©tions contentĂ©s dans cet ouvrage, et les troisiĂšmes reprenant nos expĂ©riences initiales mais en d’autres contrĂ©es de maniĂšre Ă  vĂ©rifier leur bien-fondĂ© et leur gĂ©nĂ©ralitĂ©.

Pour ce qui est de la structuration logique de la construction du nombre Ă  partir des « groupements », nous en avons nous-mĂȘme fourni les premiers linĂ©aments, mais d’une maniĂšre intuitive et non pas formalisĂ©e (voir Classes, Relations et Nombres, Vrin 1942 et TraitĂ© de logique, Colin, 1950). Par contre J. B. Grize, dans le vol. XI des « Etudes d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique » (ProblĂšmes de la Construction du Nombre, Paris, P.U.F.) a mis au point une formalisation des « groupements » de classes et de relations asymĂ©triques transitives, au moyen d’un systĂšme de postulats dont certains sont limitatifs et traduisent ainsi les conditions de leur fonctionnement dans la pensĂ©e rĂ©elle du sujet. Puis il a montrĂ© que leur fusion en un seul systĂšme, obtenue sitĂŽt que l’on fait abstraction des qualitĂ©s diffĂ©rentielles des Ă©lĂ©ments, a pour rĂ©sultat de lever ces limitations et de constituer un systĂšme nouveau qui est prĂ©cisĂ©ment celui des nombres car ce systĂšme nouveau se conforme alors aux axiomes de Peano. De plus, Grize a montrĂ© que cette synthĂšse des inclusions et de l’ordre sĂ©rial intervenait en fait, mais sous une forme implicite dans toutes les axio- matiques du nombre entier, y compris celle de Whitehead et Russell (dans les Principia mathematica) : les rĂ©sultats que nous avions obtenus consistent donc en fait Ă  dĂ©gager de façon explicite un processus naturel auquel chacun fait plus ou moins appel sous des formes variĂ©es.

En second lieu, une sĂ©rie de recherches dues Ă  P. GrĂ©co, Ă  A. Morf, Ă  B. Matalon, Ă  J. Wohlwill, Ă  B. Inhelder et nous-mĂȘme, ont paru dans les « Etudes d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique » (Paris, P.U.F., vol. IX, XI, XIII et XVII) et ont enrichi de façon notable les expĂ©riences contenues dans le prĂ©sent ouvrage. Sans entrer dans le dĂ©tail de ces travaux multiples et pour la plupart trĂšs riches, relevons seulement

deux de leurs apports essentiels. L’un est que la synthĂšse de l’inclusion et de la sĂ©riation ne se constitue vers 7-8 ans, comme nous l’avions montrĂ©, que pour les premiers nombres naturels : par contre, elle ne se rĂ©alise que de façon trĂšs progressive pour le reste de la sĂ©rie. Comme l’a prouvĂ© en particulier P. GrĂ©co, en analysant la commutativitĂ© n+m=m+noula diffĂ©rence de 2 entre un nombre n et le successeur s de son successeur sn (soit s (sn) = n + 2), on assiste Ă  une sorte d’arithmĂ©tisation trĂšs progressive de la sĂ©rie des nombres, par tranches d’environ 1-7 puis 8-15, puis 15-30, etc, les tranches non encore arithmĂ©tisĂ©es conservant longtemps leurs caractĂšres de simples classes ou de simple ordre sĂ©rial tant que la synthĂšse n’est pas gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Inversement, nous avons dĂ©crit, B. Inhelder et nous-mĂȘme, une situation exceptionnelle dans laquelle des enfants de 5 1∕2 ans dĂ©jĂ , en moyenne, parviennent Ă  un raisonnement numĂ©rique et quasi rĂ©currentiel par synthĂšse pour ainsi dire locale de l’inclusion et de l’ordre et cela sans atteindre encore la conservation du nombre dans les situations habituelles Ă©tudiĂ©es avec A. Szeminska dans le prĂ©sent ouvrage : lorsque l’enfant met lui-mĂȘme une perle dans un bocal A en mĂȘme temps qu’une autre perle dans un bocal B et juge, aprĂšs quelques rĂ©pĂ©titions de cet acte, que n A = n B, il parvient, en effet, dĂšs 5 1∕2 ans en moyenne, Ă  anticiper (si l’on masque le contenu de l’un des bocaux) que cette Ă©galitĂ© se vĂ©rifiera indĂ©finiment. « Si on sait une fois, on sait pour toujours » dit par exemple un garçon de 5 ans, car, en ce cas particulier, il y a itĂ©ration non par des nombres comme tels, mais des actions constitutives elles-mĂȘmes (ajouter en ordre de succession une unitĂ© de chaque cĂŽtĂ© Ă  la fois), ce qui rĂ©alise localement une synthĂšse Ă©lĂ©mentaire de l’ordre et de l’inclusion.

En bref, ces divers travaux confirment bien l’existence d’une synthĂšse entre les emboĂźtements de classes et l’ordre sĂ©rial, mais montrent que cette synthĂšse n’est pas gĂ©nĂ©ralisĂ©e d’emblĂ©e Ă  tous les nombres et demeure trĂšs progressive : un tel rĂ©sultat est d’ailleurs de nature Ă  vĂ©rifier qu’il s’agit bien d’un processus synthĂ©tique et constructif et non pas d’une crĂ©ation ex nihilo ou encore d’une transformation instantanĂ©e (comme l’eĂ»t Ă©tĂ© la simple correspondance bi- univoque entre classes invoquĂ©e par Whitehead et Russell).

Enfin un ensemble de travaux ont consistĂ© Ă  refaire nos anciennes expĂ©riences avec A. Szeminska, contenues en cet ouvrage, pour les prĂ©ciser davantage ou les appliquer en d’autres rĂ©gions et vĂ©rifier

leur gĂ©nĂ©ralitĂ©. Rappelons d’abord les standardisations auxquelles s’est livrĂ© Vinh Bang sous l’impulsion de B. Inhelder et qui ont portĂ© entre autres sur la non-conservation et la conservation du nombre Ă  l’occasion de deux rangĂ©es Ă  mettre en correspondance optique (voir plus loin les chap. III-IV de cet ouvrage). Signalons, Ă  propos de cette mĂȘme expĂ©rience, que P. GrĂ©co a distinguĂ© un quatriĂšme stade s’intercalant entre les trois que nous avions dĂ©crits. Lorsque l’on prĂ©sente 7 Ă  10 jetons bleus alignĂ©s (avec un court espace entre chacun et le suivant) et que l’on demande Ă  l’enfant d’en mettre autant de rouges, les stades successifs sont alors les suivants : 1) l’enfant construit une rangĂ©e de mĂȘme longueur, mais sans correspondance terme Ă  terme ; 2) il parvient Ă  une correspondance optique exacte, mais, si l’on espace un peu les Ă©lĂ©ments de l’une des rangĂ©es, l’enfant croit que la rangĂ©e plus longue acquiert de ce fait un nombre supĂ©rieur (8 au lieu de 7, etc.) ; 3) dans la mĂȘme situation l’enfant pense que le nombre se conserve mais que la quantitĂ© augmente (conservation de la quotitĂ© mais non encore de la quantitĂ©, le nom numĂ©rique n’étant donc encore qu’un moyen d’individualiser les Ă©lĂ©ments, mais sans que la quantitĂ© totale soit conçue comme Ă©gale Ă  la somme des parties) ; 4) dans la mĂȘme situation il y a dorĂ©navant conservation de la quantitĂ© comme de la quotitĂ©.

D’autres travaux ont repris dans un but de contrĂŽle ou de critique les expĂ©riences dĂ©crites en cet ouvrage : en Hollande, L. N. H. Bunt (The development of ideas of number and quantity according to Piaget Groningen, Wolter 1951) ; en Grande-Bretagne, E. M. Churchill (Early number concepts : thĂšse de Leeds), A. Jones (An investigation based on the work of Jean Piaget into children’s concepts of provoked correspondance, Diss. Dpt. Psych. Univ. Birmingham, 1959), K. Lovell (The growth of basic mathematical a. scient, concepts in children, Univ. London Press 1961) ; J. B. Mannix (The number concept Brit. J. Educ. Ps, 1960). A. A. Williams (Number Readiness, Ed.-Rev. Univ. Birmingham, 1958) ; au Canada, P. C. Dodwell (Children’s understanding of number, Canad. J. Psych. 1960), M. Laurendeau et A. Pinard (non encore publiĂ©) ; aux U.S.A., D. Elkind (The development of quantitative thinkings, a systematic rĂ©plication of Piaget’s studies, J. Genet. Psych. 1961), B. M. Estes (Some mathematical and logical concepts in children, J. Gen. Psych. 1956), K. D. Feigenbaum (An evalution of Piaget’s Studies, Amer. Psych. Assoc. New-York, 1961), C. L. Shedd (An exploratory study of the concept of quantities, Educ. a Psych. 1958),

J. F. Wohlwill (A study of development of number concept, J. Genet. Psych. 1960), J. F. Wohlwill, R. C. Lowe, Conservation of number, child. Devel. 1962). En U.R.S.S., Kostiouk a refait nos expĂ©riences, mais sans toujours citer ses sources. D’autre part, J. M. Hyde (An investigation of Piaget’s thĂ©ories of the development of the concept of number, thĂšse de Londres) a contrĂŽlĂ© nos stades sur des enfants arabes, indiens, somalis, et anglais et J. Goodnow sur des enfants chinois et anglais Ă  Hong-Kong.

De mĂȘme P. R. Price-Williams (Study confirming concepts of conservation of quantity among primitive children, Acta Psychol. 1961) a retrouvĂ© chez les jeunes Boschimans l’essentiel de nos stades et Ă  peu prĂšs aux mĂȘmes Ăąges qu’à GenĂšve.

Notons enfin un certain nombre d’études sur les applications pĂ©dagogiques possibles de nos rĂ©sultats : N. Isaacs (About « the child’s conception of Number » by J. Piaget, Nat. Froebel Found. 1955), E. M. Churchill (The number concepts of the young child, Leeds Univ. Res. a. Stud., 1958) et surtout l’intĂ©ressant ouvrage de E. A. Peel : The Pupil’s thinking, London (Oldbourne) 1960 ; etc.

GenĂšve, mai 1964. Jean Piaget.