Chapitre II.
La conservation des quantités discontinues et ses relations avec la correspondance bi-univoque et réciproque 1
a
Les expĂ©riences qui prĂ©cĂšdent peuvent ĂȘtre toutes rĂ©pĂ©tĂ©es sur des quantitĂ©s discontinues telles que lâenfant parvienne Ă la fois Ă les Ă©valuer globalement lorsque les Ă©lĂ©ments en sont accumulĂ©s ou Ă les dĂ©nombrer lorsquâils sont dissociĂ©s. Les collections de perles prĂ©sentent ce double avantage. EntassĂ©es dans les rĂ©cipients dont il a Ă©tĂ© question au chapitre 1er, elles donnent lieu aux mĂȘmes Ă©valuations que les liquides (niveau, largeur, etc.). De plus elles prĂ©sentent une autre quantification globale possible, que connaissent bien les enfants : la longueur des colliers constituĂ©s par leur juxtaposition. Câest ainsi que lâestimation de cette longueur peut servir en chaque cas Ă contrĂŽler la quantification du contenu des divers bocaux utilisĂ©s. Mais, dâautre part, lorsquâelles sont considĂ©rĂ©es une Ă une, les perles entrant dans la composition de ces quantitĂ©s globales peuvent ĂȘtre soumises Ă des opĂ©rations de correspondance. Il est facile, par exemple, de prier lâenfant de remplir un bocal au moyen de perles quâil place une Ă une chaque fois que lâexpĂ©rimentateur dĂ©pose de son cĂŽtĂ© une unitĂ© dans un autre bocal, puis de poser ensuite la question de lâĂ©galitĂ© des deux quantitĂ©s totales ainsi obtenues, avec ou sans identitĂ© de forme des rĂ©cipients ; etc.
Le passage de lâanalyse des quantitĂ©s continues Ă celle des quantitĂ©s discontinues ne sera donc pas pour nous quâune simple occasion de contrĂŽle : en plus de cette vĂ©rification, nous chercherons dans le prĂ©sent chapitre Ă Ă©tudier dâun point de vue prĂ©liminaire les rapports entre la conservation des quantitĂ©s et le dĂ©veloppement de la correspondance bi-univoque et rĂ©ciproque, laquelle constitue, on le sait,
lâune des sources du nombre lui-mĂȘme. Nous pourrons ensuite aborder plus facilement le problĂšme de la correspondance cardinale et ordinale comme telle.
Notons enfin que les stades dont il va ĂȘtre question sont entiĂšrement parallĂšles Ă ceux du chapitre prĂ©cĂ©dent.
§ 1. Le premier stade : absence de conservation.
â Durant le premier stade il nây a pas plus de conservation des collections de perles que des quantitĂ©s de liquide : non seulement lâenfant croit Ă des changements de quantitĂ© globale lorsque lâon transvase une collection quelconque dâun rĂ©cipient dans un autre, de forme diffĂ©rente, mais encore il croit que le collier confectionnĂ© avec les perles ne sera pas de mĂȘme longueur dans les deux cas :
Port (5 ans) f. : « Quâest-ce quâil y a lĂ Â ? â Des petites perles vertes (Aa) et rouges (A1). â Y a-t-il la mĂȘme chose dans ces deux verres ? â Oui. â  Si on faisait un collier avec les rouges et un avec les vertes, seraient-ils de la mĂȘme longueur ? â Oui. â  Pourquoi ? â Parce quâil y a la mĂȘme chose de hauteur de vert et de rouge. â  Si on mettait les perles lĂ (L), quâest-ce qui se passerait ? â Il y aura plus de hauteur. â Est-ce quâil y aura la mĂȘme chose de perles ? â Non. â OĂč y en aura-t-il le plus ? â LĂ (L). â Pourquoi ? â Parce que câest mince (on verse A1 en L). â Mais il y a vraiment plus de perles lĂ (L) que lĂ (Aa) ? â Oui. â Pourquoi ? â Parce que câest mince et ça va plus haut. â Si je verse toutes les perles (on fait mine de verser sur la table les perles rouges de L, dâun cĂŽtĂ©, et les perles vertes de Aa dâun autre cĂŽtĂ©), ça fera la mĂȘme chose ou pas ? â Plus de perles rouges. â Pourquoi ? â Parce que (le bocal L) câest mince. â Et si je fais un collier avec les perles rouges et un collier avec les vertes ce sera la mĂȘme chose ou pas ? â Le rouge sera plus long. â Pourquoi ? â Parce quâil y aura plus lĂ dedans (L). â (On remet les rouges en A1). Et maintenant ? â Câest de nouveau la mĂȘme hauteur. â Pourquoi ? â Parce quâon a versĂ© lĂ dedans (A1). â Il y a plus de perles vertes ou de rouges ? â La mĂȘme chose. â  (On verse les rouges de A1 dans M.) â Câest plus haut. â  Mais ça fait la mĂȘme chose ? â Non. LĂ (M) il y a plus. â DâoĂč viennent les perles en plus ? â De lĂ (A1). â Et si je reverse les perles rouges dans ce verre (A1), quâest-ce qui se passera ? â La mĂȘme chose (de rouges que de vertes). â Si je fais un collier avec ça (M) et ça (Aa) ? â Il y aura plus de perles rouges. â Et si je verse ce verre (M) dans celui-lĂ (G)? â Ăa fera la mĂȘme chose que lĂ (A1) parce quâon verse dans un machin trop gros. â  OĂč y en aura-t-il plus ? â Il y en aura lĂ (G) moins que lĂ (M) parce quâon verse ça (M) lĂ dedans (G) et câest plus grand. â (On verse les perles de M dans G). Si je faisais deux colliers, un avec ça (les rouges de G) et lâautre avec ça (les vertes de Aa) ça sera la mĂȘme chose ? â Ăa sera plus grand vert (Aa) que rouge (G). â Lequel sera le plus long ? â Le rouge sera plus long parce quâavant on lâavait ici (M) et lĂ (M) on avait plus. Si vous versez les verts dans celui-lĂ (M) et aprĂšs lĂ dedans (G) on verra sâil y a plus de verts ou de rouges. â  Et si je verse celui-lĂ (Aa verts) dans celui-lĂ (E) quâest-ce qui se passera ? â Ce sera un plus petit collier parce quâon verse dans un plus petit verre. â Et si je prends mes perles vertes ici (Aa) pour faire un collier, si je le mesure et quâensuite je verse les perles ici (E) pour faire aprĂšs de nouveau le collier ?
â Il sera plus court parce quâon verse dans un tout petit verre (E). â Mais ça fera plus de perles ou moins de perles ou la mĂȘme chose ? â Moins de perles. â  (On verse alors les perles vertes dans E sans rien dire.) Oh ! ça fait plus ! â  Et tu pensais ? â Que ça en ferait moins. â Pourquoi ? â Parce que (E) câest plus petit que celui-lĂ (M) et câest plus haut que celui-lĂ . Non, câest plus mince. â Est-ce quâil y a plus ou moins de perles quâavant, ou la mĂȘme chose ? â Plus de perles, parce quâon a versĂ©. â Et si on faisait un collier avec ces perles il serait la mĂȘme chose que lâautre ? â Plus long ! »
Dâautre part, on prie Port de mettre de la main droite une perle rouge en A1 toutes les fois quâil dĂ©pose de la main gauche une perle verte en Aa. On lâinterrompt aprĂšs un moment : « Est-ce que tu as la mĂȘme chose dans les deux verres ? â Oui. â (On verse A1 dans B.) Est-ce quâil y a la mĂȘme chose ? â Non, moins lĂ (B) et plus lĂ (Aa). â Pourquoi ? â Parce quâon a versĂ© dans un petit verre. » Etc.
Gfe (5 ans). A1 contient autant de perles rouges que Aa de vertes : « Câest la mime chose. â  Ecoute, si jâenfile les perles rouges sur un fil et les vertes sur un autre, est-ce que les colliers seront la mĂȘme chose longs ? â Oui, ils seront les deux les mĂȘmes. â (On annonce quâon va verser les vertes dans P.) Est-ce quâil y aura la mĂȘme chose ? â Non. Plus de vertes. â Pourquoi ? â Parce quâelles seront toutes aplaties : il y en a pas une qui va sur lâautre. (On verse A, en P et Gfe maintient quâil y a ainsi plus de vertes en P que de rouges en A1.) â Et si on verse les rouges ici (A1 versĂ© en L) ? â Plus de rouges. â Et si on fait un collier rouge et un collier vert, ils seront la mĂȘme chose ? â Non, celui-ci (rouge) sera plus long, parce quâil y a plus ici (L). »
On prie ensuite Gfe de mettre un gros haricot en V1 toutes les fois que lâexpĂ©rimentateur en met en Va. « Quand on aura fini, ça donnera la mĂȘme chose ou pas ? â Oui. â (On verse V1 en L) Et maintenant ? â Il y a plus lĂ (L) que lĂ (Va). â Parce que câest plus haut. Ici (L) câest allongĂ©, et ici (V2) câest couchĂ©. â Mais quâest-ce que ça fait ? â Ăa fait quâil y a plus de grains. â Pourquoi ? â Parce quâils sont dans un autre verre. â  Et si on les mange, est-ce quâil y a la mĂȘme chose ? â Plus dans celui-lĂ (L). » Etc.
Roc (5 ans). Les perles rouges sont en A1 et les vertes en Aa : « Câest la mĂȘme chose ? â Oui. â  Si on fait deux colliers⊠etc.? â La mime chose longs. â  Pourquoi ? â Parce quâil y a la mĂȘme chose de perles. â (On verse les vertes Aadans L.) â Les vertes câest plus. â Si on fait deux colliers ? â Les vertes, câest plus long parce quâil y a plus. »
Il est inutile de multiplier ces exemples. Dâune part, ils confirment ce que nous avons vu Ă propos de la conservation des liquides. Il suffit de transvaser les quantitĂ©s de perles dans des rĂ©cipients de formes et de dimensions diffĂ©rentes pour que lâenfant considĂšre immĂ©diatement que la quantitĂ© des perles augmente ou diminue et cela en raison tantĂŽt du niveau atteint par les perles, tantĂŽt de la largeur du bocal, tantĂŽt du nombre, des bocaux, etc. Bref, comme dans le cas des liquides, les quantitĂ©s sont dâabord Ă©valuĂ©es simplement en fonction des rapports perceptifs non coordonnĂ©s entre eux (quantitĂ©s brutes) et câest cette incohĂ©rence initiale qui explique Ă la fois les continuelles contradictions entre les jugements successifs de lâenfant et lâabsence de tout critĂšre de conservation.
Mais, dâautre part, les mĂȘmes faits permettent dâintroduire dâutiles prĂ©cisions. Tant quâil sâagissait de quantitĂ©s continues telles que les liquides utilisĂ©s pour les expĂ©riences du chap. Ier, on pouvait se demander si la non-conservation envisagĂ©e par lâenfant ne tenait pas Ă des raisons plus physiques que proprement mathĂ©matiques, les liquides pouvant ĂȘtre conçus comme se dilatant ou se contractant suivant la forme de leurs rĂ©cipients. Or, la considĂ©ration des quantitĂ©s discontinues ajoute Ă cet Ă©gard un Ă©lĂ©ment nouveau : selon la forme que prend une collection en passant dâun contenant Ă un autre, cette collection est censĂ©e augmenter ou diminuer en ses Ă©lĂ©ments eux-mĂȘmes, bien que ceux-ci soient discrets. Câest ainsi quâun ensemble de perles versĂ© de A en L donne un collier plus long si lâon construit le collier Ă partir de L quâĂ partir de A. Sans doute, lâenfant ne compte-t-il pas les perles une Ă une, mais lâĂ©valuation de la quantitĂ© par la longueur du collier attire assurĂ©ment lâattention du sujet sur le fait que la collection est composĂ©e dâunitĂ©s discontinues, de telle sorte que quand lâenfant admet la possibilitĂ©, pour une mĂȘme collection, de donner lieu Ă un collier tantĂŽt plus long tantĂŽt plus court, il y a bien non-conservation au sens mathĂ©matique du terme.
Bien plus, on a vu que, pour mieux faire sentir lâĂ©galitĂ©, non pas globale, mais Ă©lĂ©ment Ă Ă©lĂ©ment, des deux collections Ă comparer, on fait mettre une perle dans un rĂ©cipient donnĂ© toutes les fois que lâon en met une autre dans le rĂ©cipient parallĂšle. Or cette correspondance bi-univoque et rĂ©ciproque, qui Ă©quivaut ainsi Ă un dĂ©nombrement pratique, ne suffit pas non plus Ă assurer la conservation. Lâenfant comprend fort bien que les deux collections correspondantes sont Ă©gales lorsquâelles sont situĂ©es en deux rĂ©cipients de mĂȘme forme, mais il suffit de verser A2 ou V2 en L pour que la collection contenue en A1 ou en V1 ne soit plus considĂ©rĂ©e comme Ă©gale Ă celle de L !
On peut faire Ă cet Ă©gard une expĂ©rience plus probante encore : mettre en correspondance des Ă©lĂ©ments dĂ©posĂ©s un Ă un mais dans des rĂ©cipients de forme diffĂ©rente et voir si lâĂ©quivalence lâemportera sur les apparences globales. Or, durant ce premier stade, la correspondance ne conduit nullement Ă une Ă©quivalence mĂȘme initiale :
Bab (4 ; 6) pose un grain sur fa table toutes les fois que le fait de son cĂŽtĂ© lâexpĂ©rimentateur. « Câest la mĂȘme chose ? â Oui. âą Puis il met en L un grain chaque fois que lâexpĂ©rimentateur en dĂ©pose un en P. Bab dit alors spontanĂ©ment Ă chaque nouveau grain : « Câest la mĂȘme chose. » Mais lorsque lâon atteint la dizaine de chaque cĂŽtĂ© et que L est rempli Ă la 1â2, il sâĂ©crie : « Jâai beaucoup.
â Et moi ? â Jâai presque tout plein. â Câest la mĂȘme chose ? â Moi beaucoup ! â Et moi ? â Mais regarde ! tu as un tout petit peu. â Pourquoi ? â Mais regarde (il montre les niveaux), a
Puis Bab dĂ©pose une perle en E toutes les fois que lâexpĂ©rimentateur en place une en P : « Regarde bien si toi et moi nous avons la mĂȘme chose. â (Bab Ă©nonce alors chaque fois Ă haute voix le nombre de chaque collection.) Moi un et toi un ; moi deux et toi deux ; moi trois et toi triso ;⊠etc. jusquâĂ 6 (le verre E est alors entiĂšrement plein). â Câest la mĂȘme chose ? â ⊠(conflit entre lâapparence et la correspondance Ă©tablie). â Si on faisait un collier avec tes perles et un collier avec les miennes, ce serait la mĂȘme chose ? â Non, le mien est plus long. â Mais si on prenait toutes tes perles et toutes les miennes ? â Non, le tien nâest pas si long ; il faut te remplir ton verre, pour avoir un aussi long collier. â Compte. â (Il compte 1⊠6 en E et 1⊠6 en P.) â Alors ? â Toi tu as un petit collier. â Mais pourquoi tu as beaucoup ? â Regarde, câest bas chez toi. Câest moi qui ai beaucoup, jâai tout plein. »
Coc (5 ans) met dâabord un grain en A1 chaque fois que lâexpĂ©rimentateur en met un dans le verre Aa et dit ensuite spontanĂ©ment : « Câest tous les deux la mĂȘme chose. â Comment tu sais ? â Parce quâon met les deux ( = les deux grains correspondants)⊠Non, parce que les deux verres sont la mĂȘme chose. » (On voit ce recours au critĂšre de la forme dâensemble, considĂ©rĂ© comme plus sĂ»r que celui de la correspondance !) Lâenfant est alors invitĂ© Ă mettre un grain en P chaque fois que lâexpĂ©rimentateur en met un en L : « Est-ce que ça fait la mĂȘme chose ? â Non. Ici (L) câest plus. â Pourquoi ? â Parce que câest tout petit (= allongĂ©) et ici (P) câest gros. »
On voit combien sont curieuses les rĂ©actions de ce dernier type, qui sont hautement reprĂ©sentatives de tout le premier stade. Il est clair que, sauf conflit avec un facteur contraire, la correspondance bi-univoque et rĂ©ciproque entre deux collections devrait conduire Ă lâĂ©quivalence des collections correspondantes. Câest ce qui se produira au cours du second stade, et alors la correspondance entrera en conflit avec les apparences perceptives constituĂ©es par les relations de hauteur, de largeur, etc. Mais, au niveau de ce premier stade, la quantification est si peu poussĂ©e que la correspondance nâentre mĂȘme pas en conflit avec les apparences contraires et se subordonne dâemblĂ©e Ă la perception spatiale. Par exemple Coc croit Ă lâĂ©galitĂ© de Ai et de Aa, moins parce quâon y dĂ©pose « les deux » grains correspondants Ă la fois que « parce que les deux verres sont la mĂȘme chose », comme si le second critĂšre Ă©tait plus sĂ»r que le premier. Quant Ă Bab, il a beau dire « câest la mĂȘme chose » Ă chaque nouvelle introduction de deux grains correspondants, il ne tient aucun compte de ce genre dâĂ©valuation, une fois le verre L rempli Ă demi, et se borne Ă regarder les niveaux. Bien plus, il compte ensuite jusquâĂ 6 et 6 les perles dĂ©posĂ©es en E et en P, et nâen conclut pas moins que le collier fait avec les perles de E sera plus long, parce quâen E il y a « beaucoup, tout
plein » I Non seulement la correspondance terme Ă terme, mais encore, on le voit, le dĂ©nombrement lui-mĂȘme apparaissent ainsi Ă lâenfant du premier stade comme des procĂ©dĂ©s de quantification beaucoup moins sĂ»rs que lâĂ©valuation directe due aux rapports perceptifs globaux (quantitĂ©s brutes). En effet, la numĂ©ration parlĂ©e que le milieu social impose parfois Ă lâenfant de ce niveau demeure toute verbale et sans signification opĂ©ratoire. Quant Ă la correspondance terme Ă terme, nous verrons prĂ©cisĂ©ment, au cours des chapitres suivants, combien on se tromperait Ă vouloir la considĂ©rer dâemblĂ©e comme une opĂ©ration quantifiante, alors quâelle dĂ©bute par un Ă©tat de simple comparaison qualitative.
§ 2. Le second stade : début de constitution des ensembles permanents.
â Comme dans le cas des quantitĂ©s continues, on peut distinguer dans le dĂ©veloppement de la notion de conservation un second stade caractĂ©risĂ© par les solutions intermĂ©diaires, situĂ©es Ă mi-chemin entre la quantitĂ© brute sans invariance et la quantification proprement dite. La situation se prĂ©sente en gĂ©nĂ©ral de la maniĂšre suivante. Dâune part, lâenfant est portĂ© Ă croire Ă la conservation, soit parce que lâon a contrĂŽlĂ© lâĂ©galitĂ© des deux collections en les dĂ©posant au prĂ©alable dans deux verres identiques (Aj et A2) soit parce que lâon a constituĂ© ces deux collections par le moyen dâune correspondance bi-univoque et rĂ©ciproque. Mais, dâautre part, cette tendance Ă la conservation entre en conflit avec lâapparence contraire, câest-Ă -dire avec une diffĂ©rence de niveau ou de largeur, etc. Deux nouveautĂ©s sâobservent alors, par opposition avec le comportement propre au premier stade. Dâabord il y a conflit vĂ©ritable, câest-Ă -dire que les facteurs de conservation ne se soumettent pas sans plus aux facteurs dâaltĂ©ration mais quâon assiste Ă une lutte dont les pĂ©ripĂ©ties sont de plus en plus instructives. Ensuite, et Ă cause de cela mĂȘme, les rapports perceptifs se coordonnent en relations et sâintĂ©grent ainsi en un systĂšme susceptible de justifier la conservation tout en rendant compte des variations concomitantes.
Voici dâabord deux exemples indĂ©pendants de mise en correspondance terme Ă terme :
Maro (5 1âj) : « Il y a autant de perles (en A1 et en A1) ? â La mĂȘme chose. â Et si on fait des colliers, etc.? â La mĂȘme chose longs. â Pourquoi ? â ⊠â Et si je verse (A1 en L) ? â Il y a plus lĂ (A,). â Pourquoi ? â Parce que ça augmente ici (montre lâamincissement de la colonne de L). â Dans lequel il
y a plus ? â Dans le grand ( = le large, Aa). â Et si on fait deux colliers (avec L et Aa) ? â Ils seront la mĂȘme chose longs. â Et si on verse (L) dans ceux-lĂ (M1 + Ma)? Il y aura plus dans les deux petits. â Pourquoi ? â ⊠â Et si on fait un collier ? â Il sera plus long avec les deux petits (quâavec Aa). â Et avant, quand les perles Ă©taient ici (A1 et Aa) ? â Les colliers Ă©taient la mĂȘme chose longs. â Et si je mets ça (Aa) ici (E1 + Ea + Es + E1), les deux colliers seront la mĂȘme chose (donc 2 M et 4 E)? â Non, il sera plus long dans les petits (4 E)..
Ari (5 1âa), A1 et Aa : « Câest la mĂȘme chose. â Et si on fait deux colliers, etc. ? â La mĂȘme chose longs. â Et si on verse (Aa en L) ? â H y aura plus lĂ (L). â Pourquoi ? â Parce que câest plus haut. â Et si on fait deux colliers ? â Ils seront la mĂȘme chose longs. â Et si on verse (A1 en 4 E) ? â Il y aura plus lĂ (4 E). â Et si on fait un collier ? â Il sera plus long. âą
On constate dâabord que, comme nous lâavons dâailleurs dĂ©jĂ remarquĂ© Ă propos des quantitĂ©s continues (deuxiĂšme stade), lâenfant de ce niveau est capable dâaffirmer une certaine conservation dans le cas dâun changement peu important, mais il nây parvient pas dans celui dâune transformation plus considĂ©rable : câest ainsi que, pour Marg et Ari, les deux colliers resteront Ă©gaux en longueur si lâon transvase A en L, mais cela ne se produira plus si lâon verse les perles en 2 M ou en 4 E. Mais il y a plus, et lâexamen des quantitĂ©s discontinues nous permet de verser de nouveaux faits au dĂ©bat. A cause mĂȘme de ses hĂ©sitations Ă admettre la conservation en cas de changements de forme de la collection, lâenfant est conduit Ă dissocier les Ă©valuations fondĂ©es sur la seule perception des rapports de hauteur ou de largeur et celles qui rĂ©sultent de la reprĂ©sentation de la longueur des colliers. Par exemple, si Marg et Ari croient que la quantitĂ© varie de A en L, parce que le niveau du tas augmente avec le transvasement, ils nâen estiment pas moins que le collier construit avec les perles de L aura la mĂȘme longueur que celui des perles de A : il y a donc conservation lorsque lâenfant pense Ă lâalignement des termes discontinus et non-conservation lorsquâil pense Ă lâune ou lâautre des dimensions de la forme globale. De telles dissociations entre les Ă©valuations fournies sont du plus haut intĂ©rĂȘt : dâune part, elles montrent combien la quantification implique dâopĂ©rations diverses que lâenfant a peine Ă coordonner entre elles ; dâautre part, elle semble indiquer, dans la mesure oĂč les Ă©valuations fondĂ©es sur la reprĂ©sentation du collier sont plus correctes que les autres, lâintervention dâune dĂ©composition en Ă©lĂ©ments dans la conservation et câest ce quâil sâagit maintenant dâexaminer en recourant Ă la technique de la mise en correspondance.
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Voici dâabord quelques faits :
Tis (5 ; 1) met en V1 une perle toutes les fois que lâexpĂ©rimentateur en dĂ©pose une en V,: âą Câest la mĂȘme chose ? â Oui, parce que jâai mis chaque fois la mĂȘme chose et vous aussi. â  Si on fait deux colliers, etc. ? â Ils auront la mĂȘme longueur, parce quâil y a beaucoup de perles, et vous aussi vous avez beaucoup de perles. â (On verse V1en L + M.) Câest la mĂȘme chose ? â Chez vous (L + M) il y a beaucoup. â  Et toi ? â Pas beaucoup. â Et si on fait des colliers, etc. ? â Le tien sera plus long, mon collier sera moins long. â Pourquoi ? â Parce quâil y a plus de perles chez vous. â Mais comment on a mis les perles ? â Deux chaque fois. â  Pourquoi jâai plus ? â Il y a deux colonnes toutes grandes chez vous, regardez. » Jusquâici la rĂ©action de Tis est donc caractĂ©ristique du premier stade, mais on va voir maintenant le passage de cette rĂ©action initiale aux conflits typiques du second stade :
Tis met une perle en L toutes les fois que lâexpĂ©rimentateur en dĂ©pose une en P. Tis compte chaque fois la perle quâil introduit et aboutit Ă un rĂ©sultat correct de 12 perles. On sâarrĂȘte lorsque L est plein. Tis sâĂ©crie alors spontanĂ©ment : « Câest moi qui a plus. â Pourquoi ? â H y a plus dedans. â  Et si on fait deux colliers ? â Celui-lĂ (L) est plus long. â  Pourquoi ? â Le pot est plus grand, et celui-lĂ (P) est plus petit (il montre la hauteur). â Mais il y a plus de perles ? â Chez vous (L). â Pourquoi ? â Câest plus grand. â Comment on a mis les perles ? â On a mis chaque fois les deux. â Nous avons la mĂȘme chose, ou toi tu as plus ou moins ? â La mĂȘme chose les deux. â Pourquoi ? â Parce quâon a mis chaque fois les deux. â Comment seront les deux colliers ? â Le vĂŽtre sera long et le mien la mĂȘme chose long. â Pourquoi ? â Parce quâici (L) câest grand, et moi ici (P) câest petit, vous, vous avez beaucoup de perles. â Et toi ? â Pas tant beaucoup, mais quand mĂȘme beaucoup. » On voit que, sitĂŽt rappelĂ©e, la correspondance terme Ă terme entre en conflit avec la perception des dimensions, le premier facteur tendant Ă lâĂ©galitĂ© et le second Ă la diffĂ©rence, sans que Tis parvienne Ă une synthĂšse rĂ©elle.
Von (5 ; 10), de mĂȘme, nâarrive pas Ă concilier les donnĂ©es de la correspondance avec celles des rapports perceptifs. Lorsque lâon dĂ©pose terme Ă terme 11 perles roses en E et 11 perles bleues en P, il dĂ©clare que câest la mĂȘme chose, bien que E soit plein. « Pourquoi ? â ⹠Parce que jâai comptĂ© et je sais que câest juste. â  Et si on fait un collier rose et un collier bleu ? â Câest les deux la mĂȘme diffĂ©rence, câest la mĂȘme grandeur de colliers. â Comment tu sais ? â Jâai comptĂ©. Câest la mĂȘme chose de perles. â Mais pourquoi alors câest comme ça ici (on montre le niveau de E)? â Vous (E), câest rond et câest plus mince, moi (P) câest rond et câest plus grand (geste indiquant la largeur). â Et alors ? â Câest la mĂȘme chose, parce que jâai comptĂ©. On a mis la mĂȘme chose, on a mis toujours comme vous ( = correspondance). âą
Von place ensuite une perle en G toutes les fois que nous en dĂ©posons une en L. « Câest la mĂȘme chose dans les deux. â Pourquoi ? â On a mis en mĂȘme temps ( = correspondance). â Et si on fait deux colliers ? â Les deux la mĂȘme chose. â Et pourquoi L est rempli et pas lâautre ? â Parce quâici (L) câest rond et câest long, et lĂ (P) câest rond et plus grand (large), et on a mis la mĂȘme chose beaucoup. â (On transvase G en un verre Gp de mĂȘme forme mais plus petit, qui est alors rempli jusquâau bord.) Alors ça (L) et ça (Gp)? â Câest la mĂȘme chose. â  Pourquoi ? â Parce que (Gp) câest plus petit ( = bas) et plus plat, et ici (L). câest plus long, câest plus grand, et alors il y a plus. â  Quoi, plus (Gp et L sont remplis jusquâau bord et Von ne dissocie donc pas le volume des rĂ©cipients de la quantitĂ© des perles)? â Plus de perles. Il y a plus de perles lĂ (L). â Et si on faisait deux colliers ? â Vous (L) avez plus, le collier bleu (L) est tout long. â Et le rose (Gp)? â Plus court, parce quâil y a moins de perles. »
Ces rĂ©actions intermĂ©diaires de lâenfant prĂ©sentent un grand intĂ©rĂȘt tant au point de vue de la quantification en gĂ©nĂ©ral quâĂ celui de la signification de la correspondance elle-mĂȘme.
On constate, en effet, lâexistence dâun conflit systĂ©matique, chez Tis, Von et tous les cas analogues caractĂ©ristiques de ce stade, entre un facteur dâĂ©galitĂ© et de conservation et un facteur de diffĂ©rences. En dĂ©posant dans un rĂ©cipient quelconque X un Ă©lĂ©ment chaque fois que lâexpĂ©rimentateur place de son cĂŽtĂ© un Ă©lĂ©ment en Y, tout enfant de ce stade est portĂ© Ă conclure que X = Y, mĂȘme si les formes de ces deux rĂ©cipients sont diffĂ©rentes lâune de lâautre. Par contre, lorsque lâenfant contemple aprĂšs coup le rĂ©sultat obtenu, dans le cas oĂč les collections correspondantes sont de formes diffĂ©rentes, sa croyance en lâĂ©quivalence est tenue en Ă©chec par lâĂ©valuation fondĂ©e sur les rapports perceptifs. En effet, bien quâil vienne dâeffectuer lui-mĂȘme la correspondance terme Ă terme, lâenfant ne peut pas sâempĂȘcher, en considĂ©rant la collection totale, de supposer, comme au cours du premier stade, que toute augmentation de hauteur (ou de largeur, etc.) entraĂźne une variation de la quantitĂ© comme telle. Seulement, contrairement Ă ce qui se produisait au premier stade, au cours duquel les facteurs perceptifs annulaient sans plus la croyance en lâĂ©quivalence des collections correspondantes, il y a maintenant conflit sans issue, aucune des deux tendances ne lâemportant dĂ©cidĂ©ment sur lâautre : lorsque lâenfant regarde les collections de perles il croit Ă la non-Ă©quivalence et lorsquâil se rappelle la correspondance qui les a constituĂ©es il croit Ă nouveau Ă cette Ă©quivalence. MĂȘme lorsquâil semble y avoir dĂ©cision finale, comme chez Tis, lâexpression verbale (« vous vous avez beaucoup⊠moi pas tant beaucoup, mais quand mĂȘme beaucoup ») trahit lâincertitude.
Comment ce sujet parviendra-t-il Ă concilier ces deux tendances contradictoires ? Chose intĂ©ressante, malgrĂ© le caractĂšre discontinu des collections Ă comparer, mis en Ă©vidence par la correspondance terme Ă terme, lâenfant rĂ©sout le problĂšme des perles exactement de la mĂȘme maniĂšre que celui des quantitĂ©s continues. Câest par une coordination des relations en jeu quâil effectue la synthĂšse de lâĂ©quivalence rĂ©elle avec les variations apparentes, et cette coordination dĂ©bute Ă©galement sous la forme dâune multiplication simplement logique pour se prolonger aussitĂŽt en une mise en proportions. Ce double mouvement est esquissĂ© dĂšs ce second stade, pour sâachever au cours du troisiĂšme.
Par exemple Von, qui commence par croire Ă lâĂ©quivalence, Ă cause de la correspondance, explique les variations apparentes de quantitĂ© en dĂ©clarant que la largeur de P compense â hauteur de L. Seulement lâopĂ©ration de multiplication de relations quâil esquisse ainsi, en disant « câest la mĂȘme chose⊠parce quâici (L) câest rond et câest long, et lĂ (P) câest rond et plus grand », demeure encore si fragile en son esprit que la seconde fois quâil lâexĂ©cute, il oublie en cours de route de mettre la hauteur de L en relation avec la largeur de lâautre bocal et conclut brusquement que L « câest plus long, câest plus grand, alors il y a plus ! »
§ 3. Le troisiÚme stade : conservation et coordination quantifiante.
â Examinons maintenant comment sâachĂšve la quantification intensive et extensive esquissĂ©e au cours du second stade.
Voici dâabord des exemples de rĂ©actions aux questions de simple conservation, indĂ©pendamment de la correspondance :
Lin (6 ans) constate lâĂ©galitĂ© de A1 et A2. « Si je verse (A1) en (L) ? â Ce sera toujours la mĂȘme chose. â  Et si je verse (L) en (G) ? â Encore la mĂȘme chose. â Vraiment ? â Bien sĂ»r, parce quâici, dans le petit (= le mince = L), il y a plus (montre la hauteur, donc lâaugmentation de hauteur compense lâamincissement de la colonne). »
Jup (5 1â2)â « Si je verse (A2) en (M1 + M2) ? â Câest la mĂȘme chose. â Pourquoi ? â Il y a la mĂȘme chose de perles. â Combien de verres ? â Deux et un. â Il nây a pas plus dans les deux ? â Non, parce que les deux sont plus petits. â Et si de (M1 + Ma) je les verse en (E1 + Ea + Es â E4) ? â La mĂȘme chose. â Et si on fait un collier avec (A1) et un collier avec (4 E) ? â La mĂȘme chose. â Et si on verse (A1) en (G) ? â Câest Ă©gal. «Â
Pel (6 ans) mĂȘmes rĂ©ponses : « Câest la mĂȘme chose dans les petits verres que dans un grand. »
La diffĂ©rence entre ces rĂ©ponses, et toutes celles que nous avons examinĂ©es jusquâici tient, on le voit dâemblĂ©e, au fait que lâenfant nâa plus Ă rĂ©flĂ©chir pour sâassurer de la conservation des quantitĂ©s totales : il en est certain a priori. Il semblerait donc, Ă premiĂšre vue, que lâinvariance de lâensemble rĂ©sulte sans plus dâun jugement dâidentification globale, contrecarrĂ© jusque-lĂ par les facteurs perceptifs, mais sâaffirmant en sa simplicitĂ© sitĂŽt libĂ©rĂ© de ces derniers. Cependant, lâargumentation de ces sujets montre dâemblĂ©e que les coordinations de relations effectuĂ©es au cours du stade prĂ©cĂ©dent demeurent essentielles, mais sont concentrĂ©es en un acte unique au lieu de se constituer pas Ă pas. Câest ainsi que Lin dit simplement
« dans le petit (L) il y a plus » pour justifier une invariance totale dont il est « bien sĂ»r ». De mĂȘme Jup voit dâemblĂ©e que le tout divisĂ© en deux demeure constant « parce que les deux sont plus petits ».
Il est donc indispensable, pour saisir la portĂ©e rĂ©elle de cette Ă©tape dĂ©cisive de la quantification quâest la dĂ©couverte de lâinvariance des totalitĂ©s, de chercher Ă analyser plus avant les opĂ©rations de coordination impliquĂ©es dans les rĂ©ponses prĂ©cĂ©dentes. Or, il ne suffit plus, pour ce faire, de mettre en conflit la correspondance terme Ă terme avec les changements de forme, puisque Ă ce stade, le facteur dâĂ©quivalence lâemporte dâemblĂ©e sur lâautre. Aussi modifierons-nous quelque peu la technique prĂ©cĂ©dente : nous prĂ©senterons Ă lâenfant deux collections de forme diffĂ©rente, sans quâil ait la possibilitĂ© de sâassurer de leur Ă©galitĂ©, et lui demanderons son opinion sur celle-ci, puis, une fois seulement lâhypothĂšse formulĂ©e, procĂ©derons par correspondance terme Ă terme, avec explication rĂ©trospective. Voici des exemples :
Sum (6 ; 10) compare les bocaux L et P (contenant chacun 18 perles, mais sans que lâenfant les ait comptĂ©es ni fait correspondre les unes aux autres). « Tu crois que câest la mĂȘme chose ou non ? â ⊠â Comment faire pour savoir ? â Dans celui-lĂ (P) il y a plus. â Pourquoi ? â Parce que câest plus gros. On peut moins en mettre ici (L). »
On vide L et P et Sum met en L une perle chaque fois que lâexpĂ©rimentateur en dĂ©pose une en P. « Câest la mĂȘme chose. â Pourquoi ? â Ăa (P) câest plus gros, mais câest pas rempli, et ça est plus mince, mais câest tout rempli. â DâoĂč tu sais que câest la mĂȘme chose ? â Parce quâon a mis ensemble. »
On donne ensuite Ă Sum un verre G ne contenant quâune couche de perles, en lui demandant dâen mettre autant en L. Sum remplit L aux 2â3 et dit « Je ne sais pas comment faire, je crois quâil y a plus lĂ (G). â (On remplit L.) â Je crois que câest la mĂȘme chose. â Pourquoi ? â Ăa (G) câest plus grand, mais si on faisait long (Sum fait le geste de dresser G en hauteur et de mettre ainsi les perles verticalement), ça ferait la mĂȘme chose que lĂ (L). »
Lea (7 ; 7) compare L et P (16 Ă©lĂ©ments en chacun) : « Ici (L), il y a plus, câest plus haut. â Alors ? â Câest moins large, mais câest plus haut. Ăa (P) câest plus large, mais câest plus petit, tandis que si on le remplissait, ça ferait plus de grains. â Pourquoi ? â Parce que câest plus large. â  Explique-moi. â Si on le coupait (L) au milieu, et quâon le mettait ensemble lĂ (en P), ça ferait toujours moins large. â  Pourquoi ? â Parce que câest trĂšs mince. »
On vide L et P pour les remplir par correspondance terme Ă terme. < Câest la mĂȘme chose. â Pourquoi ? â Parce quâon a toujours mis en mĂȘme temps. â Mais lĂ (L) câest plus haut, explique-moi. â Si je vidais celui-lĂ (P) dans celui-lĂ (L) ou celui-lĂ (L) dans celui-lĂ (P) ce sera la mĂȘme chose. â Pourquoi ? Si je les mettais (les Ă©lĂ©ments de P) dans une colonne ça ferait la mĂȘme chose. â  Et alors ? â Ăa (P) câest plus large, ça en prend (geste de rĂ©pandre en largeur), tandis quâici (L) le verre est mince, alors ça nâen prend pas (en largeur), mais ça monte. »
Dur (7 ; 8) aprĂšs avoir cru que L « fait plus » que P le remplit par correspondance avec ceux que lâexpĂ©rimentateur dĂ©pose en P. âą Câest les deux la mime chose. â Comment tu sais ? â Parce quâon a fini en mĂȘme temps ; on a commencĂ© en mĂȘme temps et fini en mĂȘme temps. â Mais celui-lĂ (L) est plus mince ? â Câest mince, mais câest plus haut, et ici (P), câest bas, mais câest plus gros. »
On demande Ă Dur de mettre en G (= 4 E) une quantitĂ© Ă©gale Ă celle de E (plein). Il dĂ©signe le 1â3 environ de G. « Comment tu sais ? â Je remplis en pensĂ©e, et je regarde oĂč ça arrive. â Comment oĂč ? â Je couche le verre (E), et puis je vois que cela fait plus ici (G), parce quâil reste encore de la place. »
Ler (7 ; 8). MĂȘme dĂ©but, puis, aprĂšs la mise en correspondance : « Il y a autant, parce quâon a mis ensemble, alors il ne peut pas y avoir plus dans lâun que dans lâautre. â  Pourquoi ? â Parce que lĂ (P.) câest en largeur, et lĂ (L) en hauteur. » De mĂȘme, il compare E et G, et trouve le rapport exact : « Comment tu as trouvé ? â A lâĆil ! Je couche celui-lĂ (E), quand je le couche, ça se voit quâil reste de la place. âą
Chai (7 ; 8) : « LĂ (L), on doit mettre un par un ( = superposer les perles), parce que câest mince, lĂ (P) on peut mettre beaucoup Ă la fois dans une rangĂ©e (horizontale). > Quant aux verres E et G, Chai prĂ©voit que lâensemble contenu en E atteindra la moitiĂ© de la hauteur de G. « Pourquoi ? â Celui-lĂ (G) est deux fois plus large (que E), alors si je mets une fois (E), ça fait juste une rangĂ©e (horizontale), la moitiĂ©, et alors on peut mettre encore un. âą
Gar (8 ; 2) : « LĂ (P), câest serrĂ©, câest en tas. â Alors, quâest-ce que ça fait ? â Ăa (P) en large. Si je serrais ça (le contenu de L), ça serait la mĂȘme chose (que P). »
Kor (8 ; 6) : « Le verre lĂ (P) est plus large, il en va plus des cĂŽtĂ©s, alors ça monte moins vile (quâen L). » Quant Ă la comparaison de G et de E, Kor dĂ©clare dâemblĂ©e que G contient plus que E. « Pourquoi ? â Si on voulait lâamincir (G) et le mettre en hauteur, il serait mince comme lâautre (E), mais plus haut. » Kor accompagne ses rĂ©flexions de gestes montrant comment en serrant la colonne large de G on aboutirait Ă une colonne Ă©troite mais plus haute que celle de E.
Gui (9 ans) : « Dans le petit verre (L), il y a seulement un grain sur lâautre (cf. Chai), lĂ (P) il y a plus Ă la fois : il nây a que deux Ă©tages, mais câest la mĂȘme chose (quâen L). » Et pour E et G, « Ăa va 4 fois. â Comment tu sais ? â Je coupe au milieu, et encore. Je fais des quarts, je mets tout plein dans chaque quart, alors je vois que ça va 4 fois. » Dâautre part, Gui considĂšre G comme plus grand que L en vertu du raisonnement suivant : « Jâai coupĂ© (G) en lignes (le dernier quâil fait pour nous expliquer sa pensĂ©e montre la circonfĂ©rence de G sectionnĂ©e en 4 bandes correspondant Ă la largeur de L), et puis aprĂšs, jâai regardĂ© avec celui-ci (L). Jâai mis comme ça (L couchĂ©) et puis mesurĂ© avec un bout de ça (L divisĂ© en deux parties inĂ©gales dont lâune correspond Ă la largeur de G). » Gui compare donc la largeur de G Ă la hauteur de L. Quant Ă la largeur de L. et Ă lâĂ©paisseur de G, il fait enfin la comparaison suivante : « Jâai coupĂ© ça (G) comme ça (en 2 Ă©tages) et jâaiâvu que ça (un Ă©tage) ça va juste si on coupe ça (L) en 2 (par la hauteur) âąÂ : donc une 1âs colonne de L Ă©quivaut Ă un Ă©tage de G !
Ces divers procĂ©dĂ©s de comparaison â tous dĂ©couverts spontanĂ©ment par lâenfant â permettent Ă la fois de vĂ©rifier les interprĂ©tations exposĂ©es au cours du chapitre prĂ©cĂ©dent et de mieux poser le problĂšme de la correspondance.
Sur le premier point, on se rappelle comment, dĂšs quâil est capable de coordonner les diffĂ©rences de hauteur et de largeur en une « multi-
plication de relations », source de quantification intensive, lâenfant parvient Ă©galement Ă Ă©galer les diffĂ©rences ou Ă la soumettre Ă de communes mesures impliquant lâunitĂ©, et Ă constituer ainsi une quantification extensive. Mais, dans le cas des quantitĂ©s continues nous nâavons guĂšre observĂ© que la proportion inverse Ă©tablie par les sujets entre la hauteur de deux colonnes dâeau et leur largeur, ou la partition dâune quantitĂ© donnĂ©e en deux ou plusieurs verres- unitĂ©s.
Or, sans doute Ă cause de lâanalyse des Ă©lĂ©ments Ă laquelle la technique de la correspondance terme Ă terme conduit lâenfant, les rĂ©actions de ce stade aux questions de conservation et dâĂ©valuation des quantitĂ©s discontinues ont conduit Ă des rĂ©sultats Ă la fois plus riches et plus prĂ©cis en ce qui concerne cette genĂšse de la quantification extensive.
Notons, tout dâabord, que chacune des rĂ©ponses prĂ©cĂ©dentes procĂšde initialement, comme celles que nous avons citĂ©es au dĂ©but de ce paragraphe, dâune multiplication logique des relations en jeu de hauteur et de largeur. Pour lever la contradiction entre la correspondance univoque et rĂ©ciproque entre les Ă©lĂ©ments des deux collections, source dâĂ©quivalence, et les changements apparents, le sujet suppose, en effet, dâemblĂ©e que ceux-ci forment un tout : pour Sum P est « plus gros mais pas rempli » tandis que L est « plus mince mais tout rempli » ; pour Lea, L est « moins large mais plus haut », etc., chaque relation Ă©tant ainsi multipliĂ©e par lâautre ou surtout par son inverse.
Mais, comme on le voit bien dans le cas oĂč le sujet compare L et P sans avoir Ă©tabli au prĂ©alable lâĂ©quivalence des contenus de ces deux verres, une telle opĂ©ration ne suffĂźt nullement Ă constituer la notion dâune quantitĂ© constante ou lâĂ©galitĂ© de deux quantitĂ©s. Elle permet uniquement, si lâon connaĂźt par ailleurs cette Ă©galitĂ© totale, de dĂ©duire quâĂ une augmentation de hauteur doit correspondre une diminution de largeur et inversement. Câest pourquoi est-ce essentiellement lorsquâil est dĂ©jĂ conduit Ă lâidĂ©e de lâinvariance par la correspondance terme Ă terme et quâil sâagit seulement dâexpliquer les changements apparents, que lâenfant fait appel Ă la multiplication des relations, celle-ci permettant alors de coordonner tous les rapports en jeu en une quantification intensive, mais, Ă elle seule, elle nâaboutit pas dans ce cas Ă la construction de cette invariance (elle nây aboutirait que si les rapports de hauteur et de largeur Ă©taient simplement permutĂ©s). Par contre, sitĂŽt en possession
de cette opĂ©ration de coordination des diffĂ©rences quâest la multiplication des relations, lâenfant fait lâhypothĂšse que les diffĂ©rences peuvent ĂȘtre Ă©galĂ©es. Et, dans le cas des quantitĂ©s discontinues Ă©tudiĂ©es ici, il formule mĂȘme cette hypothĂšse avec la plus grande clartĂ©. Câest ainsi que, pour Sum, la collection situĂ©e en G est Ă©gale Ă celle de L parce que « si on faisait long ça ferait la mĂȘme chose », autrement dit, parce que la diffĂ©rence de largeur entre G et L Ă©quivaut exactement Ă leur diffĂ©rence de hauteur. De mĂȘme Lea constate que P est « plus large » que L et que « ça en. prend » par consĂ©quent, câest-Ă -dire que ça diminue la hauteur, mais si on « les mettait dans une colonne ça ferait la mĂȘme chose (la mĂȘme hauteur) ». Gar (8 ; 2) dĂ©clare aussi : « Si je serrais (si jâĂ©largissais) ça (L), ça serait la mĂȘme chose (que P) », et Kor : « Si on voulait lâamincir (G) et le mettre en hauteur, il serait mince comme lâautre (E) mais plus haut », etc. Bref, sitĂŽt coordonnĂ©es opĂ©ratoirement, les diffĂ©rences perçues sont mesurĂ©es, et, Ă dĂ©faut de donnĂ©es numĂ©riques, elles sont mesurĂ©es les unes par les autres, toute augmentation de largeur Ă©tant Ă©galĂ©e ou comparĂ©e Ă la diminution concomitante de hauteur, ou lâinverse.
Or que cette proportion, laquelle constitue ainsi le dĂ©but de la quantification extensive, aille elle-mĂȘme de pair avec la partition arithmĂ©tique, comme nous lâavons supposĂ© au cours du chapitre prĂ©cĂ©dent, câest ce qui apparaĂźt clairement chez la plupart des sujets de ce stade. Par exemple, pour Lea, L contient moins que P (si P est plein), parce que « si on le coupait (L) au milieu et quâon mettait ensemble (les deux moitiĂ©s en P) ça ferait toujours moins large ». Chai dĂ©compose, de son cĂŽtĂ©, la hauteur de G en deux Ă©tages dont il Ă©gale chacun Ă E, etc. Quant Ă Kor, qui est plus ĂągĂ©, il montre jusquâoĂč peuvent conduire ces dĂ©compositions en lâabsence de tout dĂ©nombrement des Ă©lĂ©ments.
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, on constate que ces proportions, ces Ă©galisations de diffĂ©rences et ces partitions numĂ©riques se constituent en fonction des opĂ©rations inverses dont lâenfant acquiert le maniement par le fait mĂȘme de rendre « opĂ©ratoires » les transformations jusque-lĂ conçues Ă titre de simples rapports perceptifs. Lorsque Lea, par exemple, dĂ©clare « si je vidais celui-lĂ (P) dans celui- lĂ (L) ou celui-lĂ (L) dans celui-lĂ (P), ça sera la mĂȘme chose », il exprime la rĂ©versibilitĂ© propre Ă toute opĂ©ration logique et mathĂ©matique, et câest cette rĂ©versibilitĂ© qui permet de concevoir Ă©galisations et dĂ©compositions. Dur le montre avec la plus grande prĂ©cision :
« je remplis en pensĂ©e et je regarde oĂč ça arrive », et « je couche le verre (E en G) et je vois que cela fait plus ici, parce quâil reste encore de la place » (cf. aussi les cas de Ler, de Gar et surtout Gui).
Si, maintenant, nous comparons ces processus avec le conflit de la correspondance terme Ă terme et des rapports perceptifs, nous comprenons pourquoi ce conflit ne prend fin quâau cours de ce troisiĂšme stade par la victoire de la correspondance sur la perception. On peut, en effet, se reprĂ©senter la situation comme suit. A tous les niveaux et dĂšs le premier stade, lâenfant est naturellement portĂ© Ă croire que deux collections qui se correspondent terme Ă terme sont Ă©quivalentes lâune Ă lâautre. Seulement lorsque lâon change la forme de lâune des deux ou que sa forme se rĂ©vĂšle diffĂ©rente de la premiĂšre de par les rĂ©cipients dans lesquels on les a constituĂ©es respectivement, alors cette croyance en lâĂ©quivalence est, comme nous lâavons vu au cours des deux premiers stades, Ă©branlĂ©e par lâapparence perceptive contraire. Au cours du premier stade, il nây a pas de conflit parce que les rapports perceptifs lâemportent dâemblĂ©e sur lâĂ©quivalence. Durant le second stade, les facteurs en prĂ©sence sont de force Ă©gale. Durant le troisiĂšme stade, enfin, lâĂ©quivalence prime dâemblĂ©e les rapports perceptifs : une fois mises en correspondance terme Ă terme, deux collections sont conçues comme Ă©quivalentes quels que soient leurs changements de forme, les rapports perceptifs Ă©tant alors coordonnĂ©s entre eux ainsi quâon vient de le voir. Mais quelles sont les relations entre la correspondance terme Ă terme et cette coordination des rapports ?
Jusquâici nous avons prĂ©sentĂ© les choses dâune maniĂšre unilatĂ©rale, en considĂ©rant la coordination progressive des relations comme permettant simplement Ă lâenfant de rendre compte des changements de forme des collections du double point de vue de la quantification intensive et extensive, et de concilier ainsi ces changements avec lâĂ©quivalence invariante de ces collections correspondantes, la correspondance Ă©tant donc Ă concevoir comme la raison initiale de cette invariance. Mais une difficultĂ© subsiste, et qui est mĂȘme considĂ©rable : comment se fait-il quâil faille attendre le 3e stade pour que la correspondance terme Ă terme entraĂźne lâĂ©quivalence durable des collections, tandis que durant les deux premiĂšres pĂ©riodes elle ne suffise point Ă vaincre les apparences perceptives ? On peut certes rĂ©pondre, pour ce qui est du premier stade, que faute de coordination, les rapports perceptifs imposent Ă lâesprit une telle vraisemblance
de variation ou dâinĂ©galitĂ©, que lâĂ©quivalence est conçue comme non durable. Mais, durant le second stade, il y a dĂ©jĂ coordination des rapports et cependant cette coordination naissante ne suffit point Ă faire triompher lâĂ©quivalence sur les apparences perceptives, la correspondance terme Ă terme demeurant impuissante Ă engendrer une Ă©quivalence durable. Comment donc interprĂ©ter ce peu dâefficacitĂ© de la correspondance terme Ă terme ?
En rĂ©alitĂ©, il se pourrait que la coordination des relations intervienne dĂšs la constitution de la mise en correspondance elle-mĂȘme et quâainsi les mĂ©canismes en jeu dans cette Ă©volution forment un tout beaucoup mieux intĂ©grĂ© quâil nâa pu sembler jusquâici. On peut se demander, en effet, si la correspondance conduisant Ă lâĂ©quivalence durable est la mĂȘme opĂ©ration que la correspondance terme Ă terme sans Ă©quivalence durable des collections correspondantes. Si lâon Ă©tait conduit par dâautres expĂ©riences Ă dissocier ces deux formes de correspondance, alors il serait naturel que la correspondance toute perceptive du premier stade soit dâemblĂ©e subordonnĂ©e aux changements apparents et que seule la correspondance propre au troisiĂšme stade se prolonge en une coordination des rapports en jeu, parce quâelle les implique dĂ©jĂ . Le stade intermĂ©diaire ne serait alors quâun stade dâorganisation de la correspondance elle-mĂȘme. Les deux chapitres suivants rĂ©pondront Ă ces questions.