Chapitre VIII.
La composition additive des nombres et les relations arithmétiques de partie a tout 1
a
Au cours du chapitre prĂ©cĂ©dent, nous avons pu constater que lâinclusion logique dâune classe dans une autre soulĂšve pour lâenfant, au cours des deux premiers stades de la construction du nombre, une difficultĂ© systĂ©matique par le fait que, faute de composition additive, il ne parvient pas Ă considĂ©rer simultanĂ©ment les parties et le tout. Un tel problĂšme trouve naturellement son Ă©quivalent dans le domaine des collections numĂ©riques, dans lequel la rĂ©union arithmĂ©tique des parties dâun mĂȘme tout constitue lâune des opĂ©rations fondamentales qui engendre le nombre lui-mĂȘme : lâaddition. En effet, Ă la diffĂ©rence de lâaddition des classes qui ignore lâitĂ©ration (A + A = A), un nombre additionnĂ© Ă lui-mĂȘme engendre un nouveau nombre (A + A = 2 A). Il est donc dâune importance essentielle pour nous de contrĂŽler maintenant si la composition additive des parties en un tout donne bien lieu dans le cas du nombre, comme nous lâavons supposĂ© au cours du chapitre prĂ©cĂ©dent, Ă des difficultĂ©s parallĂšles Ă celles de lâinclusion des classes composantes en une classe totale, ou si les difficultĂ©s rencontrĂ©es Ă ce dernier point de vue sont dâordre exclusivement logique. Par cela mĂȘme, nous pourrons poursuivre lâanalyse de la construction du nombre, en dĂ©passant les donnĂ©es de la mise en correspondance pour Ă©tudier le rĂŽle du mĂ©canisme opĂ©ratoire additif lui-mĂȘme.
§ 1. Les techniques adoptées et les résultats généraux.
â Pour Ă©tudier cette composition additive dâordre numĂ©rique, nous
employerons successivement trois mĂ©thodes parallĂšles. La premiĂšre a pour but de voir si lâenfant est capable de comprendre lâidentitĂ© dâun tout au travers des diffĂ©rentes compositions additives de ses parties : (4 + 4) = (1 + 7) = (2 + 6) = (3 + 5) ? On explique Ă lâenfant que sa maman lui donne 4 bonbons (et lâon pose 4 grains de haricots arrangĂ©s en carrĂ©) pour ses « dix heures » et 4 autres (idem) pour quatre heures ; le lendemain il en aura autant (on pose Ă©galement deux carrĂ©s de 4 grains chacun), mais comme lâun de ces deux jours il a moins faim Ă dix heures quâĂ quatre heures, il ne mangera ce jour-lĂ quâun seul bonbon le matin et tous les autres lâaprĂšs-midi : on reporte alors sous les yeux de lâenfant 3 bonbons du troisiĂšme carrĂ© de 4 pour les ajouter au quatriĂšme, et on lui fait comparer les deux tas de (4 + 4) et de (1 + 7) en lui demandant sâil en mangera autant les deux jours ou non.
A cet Ă©gard, on observe trois types successifs de rĂ©ponses. Au cours du premier stade, il nây a pas Ă©quivalence entre les deux ensembles (7 + 1) et (4 + 4). Pour les sujets du troisiĂšme stade, il y a Ă©quivalence et entre deux on observe des rĂ©actions intermĂ©diaires (deuxiĂšme stade) dans lesquelles lâĂ©galitĂ© nâest pas construite par composition additive mais rĂ©sulte dâune vĂ©rification prĂ©alable (par correspondance ou numĂ©ration). Cette premiĂšre technique permet donc dâemblĂ©e de montrer que, pour les petits, une totalitĂ© numĂ©rique de valeur cardinale de 8 nâest pas le rĂ©sultat dâune composition additive mais consiste en un tout intuitif ou autant dâensembles globaux quâil y a de parties perçues en blocs, la somme de ces parties nâayant alors point de signification.
Sâil en est ainsi, une deuxiĂšme question peut se poser. Si les totalitĂ©s, avant de constituer des sommes de parties additionnĂ©es, prĂ©sentent ce double caractĂšre dâĂȘtre Ă la fois rigides et fragiles â rigides parce que perçues globalement et fragiles parce que ces blocs se dĂ©sagrĂšgent sans se conserver â que se produira-t-il lorsque lâon Ă©tablira entre deux totalitĂ©s des Ă©changes tels quâune partie de la premiĂšre lui soit soustraite par lâenfant lui-mĂȘme pour ĂȘtre additionnĂ©e Ă lâautre ? Ce jeu dâadditions et de soustractions combinĂ©es se produit spontanĂ©ment lorsque lâon demande Ă lâenfant dâĂ©galiser deux quantitĂ©s inĂ©gales et nous permettra dâanalyser sous un nouveau biais le rapport additif des parties et du tout.
On prĂ©sente Ă cet effet deux collections inĂ©gales Ă lâenfant, par exemple 8 et 14 jetons, et on lui demande : « Fais que ce soit la mĂȘme
chose de jetons » ou « quâil y en ait autant dans les deux tas » (ou encore « la mĂȘme chose beaucoup » selon le vocabulaire du sujet lui-mĂȘme). Sâil nây a pas dâemblĂ©e intĂ©rĂȘt et activitĂ©, on raconte une histoire de partage pour stimuler lâenfant. Lorsque le sujet a terminĂ© ses essais dâĂ©galisation, on confirme dâabord (« Est-ce quâil y a la mĂȘme chose maintenant ? ») puis, sâil y a Ă©chec rĂ©sistant, on passe Ă de plus petites quantitĂ©s ou Ă une question plus facile de partage. En effet, les opĂ©rations dâĂ©galisation sont Ă elles seules insuffisantes pour une analyse complĂšte de la composition additive et il est nĂ©cessaire de les comparer Ă lâopĂ©ration complĂ©mentaire du partage.
Les rĂ©sultats obtenus sont en gros les suivants. Durant le premier stade, lâenfant ne comprend pas quâen ajoutant des jetons au petit tas, il en enlĂšve par cela mĂȘme au grand : il nâarrive donc pas Ă concevoir les deux collections lâune par rapport Ă lâautre, et de plus il les Ă©value de maniĂšre simplement globale. Durant un second stade, lâenfant parvient Ă les mettre en rapport lâune avec lâautre, mais intuitivement et par le moyen de figures quâil Ă©galise par tĂątonnements empiriques successifs. Durant le troisiĂšme stade, lâenfant procĂšde enfin par voie de correspondance et de composition opĂ©ratoires.
La troisiĂšme technique, qui complĂšte simplement les deux premiĂšres, est celle du partage : « Tu vois ces jetons. Il faut faire deux parties, une pour toi, lâautre pour cette dame et il faut que vous ayez tous les deux la mĂȘme chose. » Les stades obtenus sont parallĂšles aux prĂ©cĂ©dents.
§ 2. Les relations entre les parties et le tout et les changements de composition des parties.
â Au cours des chap. III-IV nous avons analysĂ© comment lâenfant remplace peu Ă peu les procĂ©dĂ©s primitifs dâĂ©valuation fondĂ©s sur la perception spatiale des collections par la correspondance qualitative puis la correspondance avec Ă©quivalence quantifiante. Il est nĂ©cessaire de se rappeler ces rĂ©sultats pour comprendre ce qui va suivre, puisque les deux ensembles de (4+4) et (1 +7) ne peuvent ĂȘtre comparĂ©s lâun Ă lâautre par lâenfant que grĂące Ă ces mĂȘmes mĂ©thodes de quantification.
La premiĂšre Ă©tape, qui correspond au premier des stades Ă©tudiĂ©s prĂ©cĂ©demment et, en particulier, au stade au cours duquel deux classes partielles ne peuvent ĂȘtre incluses de façon permanente en un tout invariant (chap. VII), est caractĂ©risĂ©e par le fait que les sujets ne comprennent ni lâĂ©galitĂ© des deux ensembles Ă comparer I = (4 + 4)
et II = (7 + 1), ni la permanence de la seconde totalité au travers des changements de distribution de ses éléments. Voici deux exemples :
Gin (5 ; 9) : « Est-ce quâil y a Ă manger les deux jours la mĂȘme chose, lĂ (I) et lĂ (II) ? â Non, il y a plus lĂ (II). â Pourquoi ? â H y a un gros paquet (7) et un petit (1). LĂ (I) il y a 4 et 4. â  Mais ça (7) et ça (1) ensemble, câest la mĂȘme chose que lĂ (1)? â Non, parce que lĂ (7) il y en a plus. »
An (6 ; 11) : « Est-ce que câest la mĂȘme chose ça (I) et ça (II) ? â Non. LĂ (II. 1) il y a 1 et lĂ (I. 4) il y a 4. â Combien est-ce quâil y avait de bonbons avant, ici (II)? (On reconstitue les deux carrĂ©s de 4, puis on enlĂšve Ă nouveau, sous les yeux de lâenfant, 3 bonbons au premier des deux carrĂ©s pour les ajouter aux 4 bonbons du second.) Ce nâest pas la mĂȘme chose, ça (II) et ça (1)? â Mais non. Maintenant il nây a quâun ici (II 1) et lĂ 4 (I 4). â Est-ce quâon peut faire de nouveau 4 et 4 ici (11)? â Ouf (Il le fait). â Tu manges la mĂȘme chose les deux jours (4+4 et 4+4)? â Oui. â Et maintenant (on refait 7 + 1)? â Non, parce quâil y a moins ici (II). »
Ces rĂ©ponses caractĂ©ristiques du premier stade sont faciles Ă interprĂ©ter. Dâune part, en effet, lâenfant ne considĂšre pas la totalitĂ© II comme permanente bien quâayant lui-mĂȘme dĂ©placĂ© 3 bonbons et transformĂ© la structure 4 + 4 en une structure 7 + 1, ou lâayant vu faire sous ses yeux. Dâautre part, la comparaison de la structure 7+1 avec lâensemble I (4 + 4) ne lâaide en rien pour dĂ©couvrir cette permanence du tout. Il nây a donc lĂ que la rĂ©pĂ©tition des phĂ©nomĂšnes rencontrĂ©s sous toutes les formes au cours des chap. I-IV, Ă cette seule diffĂ©rence que dans le cas particulier lâenfant est invitĂ© Ă rĂ©soudre le problĂšme de conservation par une simple addition des Ă©lĂ©ments en jeu. Sâil nây parvient pas, câest que, une fois de plus, il se laisse guider par les rapports perceptifs au lieu de corriger ceux-ci au moyen de relations opĂ©ratoires, et alors, selon quâil compare Ă la collection I (4 + 4) lâensemble 7 ou lâĂ©lĂ©ment unique 1 qui forment Ă eux deux la collection II, il croit quâil y a plus en II parce quâ« il y a un gros paquet » 7 >4, ou quâil y a moins parce que 1 < 4. Cependant ils comprennent bien quâil faut comparer les termes (7+1) rĂ©unis Ă lâensemble (4 +4): Gin dit, par exemple : « il y a un gros paquet (7) et un petit (1). LĂ (I) il y a 4 et 4 ». Ils nâen demeurent pas moins attachĂ©s aux seuls critĂšres de perception immĂ©diate, sans chercher Ă construire la somme opĂ©ratoire 7+1=8 pour la comparer Ă celle de 4 + 4.
Au cours du second stade, par contre, lâenfant qui dĂ©bute par les mĂȘmes rĂ©actions en vient peu Ă peu Ă remarquer (ou est accessible Ă lâobjection) que si lâon a 7 > 4, par contre on a aussi 1 < 4 et que ces deux inĂ©galitĂ©s se compensent peut-ĂȘtre :
Dini (6 ; 6) : « Est-ce que tu mangeras les deux jours la mĂȘme chose de bonbons ? â (Il rĂ©flĂ©chit longuement) Non. Il y a moins ici (I) parce quâil y a plus ici (II 7). â Mais ici (II 1), il y a moins. Alors ? â (TrĂšs Ă©tonnĂ©.) Alors on a plus (montre II 7 et II 1). â Pourquoi ? â Parce que ça (II 7) câest plus. â Comment est-ce quâelle a fait, la maman ? (On refait 4 + 4 en II et il dĂ©place 3 grains pour reconstituer 7 + 1). Alors est-ce que tu manges la mĂȘme chose les deux jours ? â Non, parce quâici (II 7) câest plus et lĂ moins (I 4) et ici (I 4) et lĂ (II 1) moins. â Alors ? â (Mimique de surprise de lâenfant, qui vient de dĂ©couvrir que, selon que lâon envisage lâune ou lâautre des deux figures 7 ou 1 composant lâensemble II on trouve plus ou moins quâen I) Ah ! Je crois quâici (I) câest plus. â Pourquoi ? â ⊠â Mais une fois tu dis quâil y a plus ici (II) et une autre fois tu dis que câest plus ici (1)? â (Lâenfant regarde longuement les deux ensembles, puis sur un ton qui trahit une sorte dâĂ©motion il dit) : Câest tout les deux la mĂȘme chose ! â Comment as-tu trouvé ? â Jâai bien regardĂ© et jâai vu quâon pouvait mettre 3 (des 7 de II 7) ici (en II 1). »
Riq (7 ; 0) : « Ăa fait la mĂȘme chose ensemble, ça (II) et ça (I) ? â Non. â  OĂč y a-t-il le plus de bonbons ? â LĂ (II). â Pourquoi ? â LĂ (I) il y a 4 et 4 et lĂ (II) il y a ça (7) et ça (1). » Mais sitĂŽt formulĂ©e cette affirmation Riq semble hĂ©siter : il regarde attentivement les figures II et dĂ©place lui-mĂȘme, lentement et un Ă un, les 3 jetons de II 7 quâil replace en II 1 : « Câest tous les deux la mĂȘme chose. Ăa fait aussi 4 et 4. »
On voit lâintĂ©rĂȘt de ces cas. Lâenfant commence par rĂ©agir comme les sujets du premier stade : lâensemble II cesse de conserver une totalitĂ© permanente dans la mesure oĂč ses parties sont distribuĂ©es diffĂ©remment et il est jugĂ© plus nombreux ou moins que lâensemble I selon que lâattention du sujet se porte sur le sous-ensemble de 7 jetons ou le sous-ensemble de 1. Il nây a donc, au dĂ©but, ni addition des Ă©lĂ©ments 7 + 1 ni par consĂ©quent subordination des parties au tout. Par contre, Ă un moment donnĂ©, lâenfant sâaperçoit spontanĂ©ment ou aprĂšs suggestion (tandis quâau premier stade il demeurait insensible Ă cette objection) que lâensemble 1+7 paraĂźt Ă la fois plus grand et plus petit que lâensemble 4+4, selon que lâon a 7 > 4 et 1 <4. Cette double comparaison simultanĂ©e, qui est explicite chez Dini, est tacite mais non moins claire chez Riq. Câest alors que lâenfant, contraint par cette interfĂ©rence des relations, est conduit Ă les coordonner en un tout. De mĂȘme que, au chapitre IV, nous avons vu lâenfant dĂ©couvrir quâune rangĂ©e, en sâallongeant, demeure identique du point de vue de la somme de ses Ă©lĂ©ments, parce que ceux-ci sâespacent dâautant, les relations de longueur et de densitĂ© interfĂ©rant au lieu de se doubler, de mĂȘme nous voyons maintenant comment lâenfant, en comparant la forme primitive dâune collection Ă ses transformations ultĂ©rieures, sâaperçoit que lâaugmentation des Ă©lĂ©ments de lâun des sous-ensembles compense la diminution de ceux de lâautre. La coordination de ces relations rend ainsi possible
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lâĂ©laboration dâune totalitĂ© permanente et, par cela mĂȘme, la subordination des parties Ă un tout rĂ©el. DâoĂč lâacte de vĂ©rification pratiquĂ© par Riq, qui le conduit, par le dĂ©placement de 3 Ă©lĂ©ments de II7Ă IIl, Ă reconstituer lâensemble 4+4.
Ce passage de la non-conservation intuitive Ă la conservation opĂ©ratoire nous permet Ă la fois dâassister Ă la genĂšse de lâaddition et de comprendre la diffĂ©rence qui oppose cette addition arithmĂ©tique Ă lâaddition logique des classes dont il a Ă©tĂ© question au chapitre prĂ©cĂ©dent.
Lâaddition est une opĂ©ration rĂ©versible. Elle nâen est donc quâĂ ses dĂ©buts lorsque, comme au premier stade, lâenfant ne comprend pas quâune totalitĂ© B dissociĂ©e en deux parties A et Aâ est toujours la mĂȘme totalitĂ©. LâopĂ©ration additive est constituĂ©e, au contraire, lorsque, dâune part, les addendes sont rĂ©unis en un tout mais encore, dâautre part, lorsque ce tout est considĂ©rĂ© comme invariant quelle que soit la distribution de ses parties.
Quant Ă cette derniĂšre, il est facile de vĂ©rifier, sur le prĂ©sent exemple, le bien-fondĂ© des critĂšres que nous avons admis, Ă la fin du chapitre prĂ©cĂ©dent, pour distinguer lâaddition arithmĂ©tique de lâaddition des classes. Appelons B1 la classe des grains de lâensemble II lors de sa premiĂšre distribution (4 + 4) et dĂ©signons par A1 et A\ les deux sous-ensembles de 4 et 4. Appelons Ba le mĂȘme ensemble II lors de sa seconde distribution (1 + 7) ; A2 sera le sous-ensemble 1 et Aâ, le sous-ensemble 7. Au cours du premier stade, lâenfant ne parvient pas Ă coordonner toutes les relations en jeu, mĂȘme en demeurant sur le plan qualitatif : il remarque tantĂŽt que A1 > A2 et en conclut que B1 > Bâ tantĂŽt que A\ < Aâa et en conclut que B1 < Ba les deux constatations Ă©tant correctes, mais les conclusions inexactes, faute de coordination entre ces deux relations. Au dĂ©but du second stade, lâenfant parvient Ă constater simultanĂ©ment que A1 > A2 et que Aâi < Aâa. Cette coordination le conduit alors Ă dĂ©couvrir que, si A2rĂ©sulte de A1 par soustraction de quelques Ă©lĂ©ments, et si Aâa rĂ©sulte de A,1 par addition des mĂȘmes Ă©lĂ©ments, alors les deux transformations se compensent. DâoĂč lâidentitĂ© de ces deux diffĂ©rences 1, et par consĂ©quent lâidentitĂ© logique de B1 et de Ba:
(Ax â Aa) = (Aâa â Aâ1) dâoĂč Ai + Aâ = Aa + Aâa dâoĂč BÎč = Ba.
1II ne faut pas confondre cette identitĂ© des diffĂ©rences avec 1â« égalisation des diffĂ©rences ». LâidentitĂ© nâest quâune Ă©quivalence par rapport Ă sol-mĂȘme tandis que lâĂ©galitĂ© est une Ă©quivalence valable Ă tous les points de vue : A = Aâ signifie que A est toujours substituable Ă Aâ. LâĂ©quation logique A1 + Aâ1 = A1 + Aâ, nâest donc quâune âą vicariance i.
Mais une telle coordination ne constitue quâune quantification intensive (propre aux relations asymĂ©triques et aux rapports dâextension entre classes, donc se traduisant simplement en + ; â ou =) et non pas encore extensive ou numĂ©rique. Ces transformations peuvent, en effet, sâobtenir sans compter les Ă©lĂ©ments : Riq, par exemple, a bien dĂ©nombrĂ© A1 et Aâ1 (4 et 4) mais nâa comptĂ© Ă aucun moment les 7 Ă©lĂ©ments de Aâa. Par contre, le passage de lâaddition des classes Ă celle des nombres se produit dĂšs que A1 ; Aa ; Aâ1 et Aâ2sont considĂ©rĂ©s non plus comme de simples collections prĂ©sentant chacune son individualitĂ© qualitative, mais comme des unitĂ©s susceptibles dâĂȘtre Ă©galĂ©es sans ĂȘtre identifiĂ©es (Ă©galisation des diffĂ©rences) ou rĂ©duites dans leurs inĂ©galitĂ©s, Ă un systĂšme dâunitĂ©s servant de commune mesure. En effet, dĂšs que, grĂące Ă cette Ă©galisation des diffĂ©rences, chaque grain ou chaque ensemble de grains devient une unitĂ© Ă la fois Ă©gale aux unitĂ©s de mĂȘme rang et distincte par son ordre dâĂ©numĂ©ration, alors les opĂ©rations acquiĂšrent un sens numĂ©rique. Si nous appelons D la diffĂ©rence entre A1 et A2 ou entre Aâ2et A,1 ; soit D = (A1 â A2) = (Aâa â A,1), alors le sujet Ă©tablit que :
A1 = Aâ1 = (Aa + D) = (Aâ2 â D)
câest-Ă -dire 4 = 4 = (1 + 3) = (7 â 3).
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, tous les Ă©lĂ©ments de ces diverses collections deviennent ainsi des unitĂ©s Ă la fois Ă©quivalentes et distinctes (sĂ©riables) et câest ce qui marque le passage de la quantification intensive ou addition des classes Ă la quantification extensive ou addition numĂ©rique.
Enfin, durant un troisiĂšme stade, qui correspond aux troisiĂšmes stades des chap. I-VII, ces opĂ©rations numĂ©riques de composition additive fonctionnent instantanĂ©ment, sans quâil soit besoin au sujet de procĂ©der Ă des coordinations intuitives prĂ©alables :
Laur (7 ; 3) : « Est-ce que ce sera la mĂȘme chose les deux fois ? â Attendez. LĂ (7 + 1) câest arrangĂ© autrement que lĂ (4 + 4) mais câest la mĂȘme chose parce quâici (II 7) il y a les 3 dâici (II 1). â Combien il en mange ? â LĂ (1) 4 et 4 et ici (II) il commence par 1 puis ensuite les 5 autres. â Pourquoi 5 ? â Parce quâil y en a 3 de plus. Ah ! non, ça 7. Il en a 8 les deux jours. » On voit que Laur fait une faute de calcul, ce qui montre bien quâil a raisonnĂ© et non pas dĂ©nombrĂ© empiriquement, mais son raisonnement est parfaitement juste.
Ter (7 1â2) : « Est-ce que tu manges les deux jours la mĂȘme chose ? â La mĂȘme chose. â Pourquoi ? â Parce quâil y a la mĂȘme chose. â Combien chaque jour ? â 8. â Mais ici (I 4) il y a 4 et ici (II 1) il y a seulement 1 ? â Oui, mais on a mis les 3 ici (II 7). »
On voit que lâenfant de ce niveau comprend immĂ©diatement lâidentitĂ© des diffĂ©rences (A1 â A2) et (Aâ2 â A,1), puisque, comme dit Ter « on a mis les 3 ici », ou Laur : « ici (Aâ2) il y a les 3 dâici (A2) ». Dâautre part, le sujet traduit Ă©galement dâemblĂ©e ce. transfert en termes numĂ©riques (4 + 4) = (1 + 7) sans Ă©prouver le besoin dâun raisonnement qualitatif prĂ©alable. En bref, chaque sous-ensemble est conçu relativement Ă lâautre et tous deux relativement Ă leur somme : les relations en jeu forment dĂšs lors un systĂšme opĂ©ratoire tel que le tout, devenu invariant, rĂ©sulte dâune composition par addition des parties, et que celles-ci, grĂące aux soustractions et additions combinĂ©es, soutiennent entre elles des rapports univoquement dĂ©terminĂ©s.
Il est clair, dâautre part, que la comprĂ©hension de lâaddition et de la soustraction arithmĂ©tiques en gĂ©nĂ©ral suppose toutes ces conditions. On parvient, certes, Ă faire rĂ©pĂ©ter verbalement, mĂȘme aux enfants des stades prĂ©cĂ©dents, des formules tirĂ©es de tables dâadditions toutes faites, telles que 2+2=4 ;2+3=5 ;2+4=6 ; etc. Mais on nâobtient une assimilation rĂ©elle que si le sujet est capable de concevoir une somme telle que 6 comme une totalitĂ© englobant les addendes 2 et 4 Ă titre de parties et de situer les diverses combinaisons possibles en un groupe de compositions additives. Si ces conditions ne sont pas remplies, lâaddition nâest pas comprise Ă titre dâopĂ©ration : câest ainsi que lâenfant du premier stade perçoit bien, lorsque lâon transforme (4 + 4) en (7 + 1), que lâun des sous-ensembles sâaccroĂźt, mais lâintuition dâune augmentation ne devient une addition que si cet accroissement est mis en rĂ©ciprocitĂ© opĂ©ratoire avec une soustraction (4 + 3) + (4 â 3) = 8. Câest cette solidaritĂ© de lâopĂ©ration directe et de son inverse que nous allons maintenant Ă©tudier en un exemple simple et typique.
§ 3. LâĂ©galisation de quantitĂ©s diffĂ©rentes.
â Le problĂšme prĂ©cĂ©dent nous a mis en prĂ©sence dâun jeu combinĂ© dâadditions et de soustractions nĂ©cessaires Ă lâinvariance dâun tout formĂ© par composition additive. Il nous a paru intĂ©ressant dâĂ©tudier les rĂ©actions de lâenfant Ă un problĂšme trĂšs analogue, mais dans lequel il sâagit de procĂ©der de lâinĂ©galitĂ© des parties Ă leur Ă©galitĂ© et non plus lâinverse, et dans lequel aucune allusion ne sera plus faite Ă la totalitĂ© comme telle, lâenfant Ă©tant libre de la rĂ©aliser ou non dans la composition additive quâon lui demande dâeffectuer. Or, ce problĂšme a donnĂ© lieu
Ă des rĂ©sultats complĂ©tant utilement les prĂ©cĂ©dents. Pour les classer, il convient de distinguer le point de vue de la mĂ©thode suivie par lâenfant pour juger de lâĂ©galisation obtenue ou Ă obtenir, et sa comprĂ©hension du mĂ©canisme des additions et des soustractions.
Du premier de ces points de vue, les Ă©tapes de lâĂ©galisation des quantitĂ©s se sont trouvĂ©es les mĂȘmes que celles de leur reproduction (voir chap. IV § 1-2), ce qui montre la constance des procĂ©dĂ©s dâĂ©valuation et de contrĂŽle dont nous avons parlĂ© Ă cet Ă©gard. Durant un premier stade lâenfant, pour Ă©galiser les quantitĂ©s de 8 et de 14 quâon lui prĂ©sente, se borne Ă enlever quelques jetons du grand tas pour les ajouter au petit, en comparant globalement, au fur et Ă mesure et sans systĂšme, les rĂ©sultats obtenus par ce transfert empirique. Durant le second stade, lâenfant construit lui-mĂȘme spontanĂ©ment des figures pour comparer et Ă©galiser les deux collections de jetons quâil a sous les yeux : ce sont ces figures spontanĂ©es qui nous ont poussĂ©s Ă Ă©tudier le mĂ©canisme de la reproduction et de la correspondance qualitative aux mĂȘmes Ăąges (cette recherche sur lâĂ©galisation ayant prĂ©cĂ©dĂ© notre analyse de la reproduction). Durant un troisiĂšme stade, enfin, lâenfant procĂšde par correspondances univoques et rĂ©ciproques, sans ou avec la numĂ©ration verbale et les opĂ©rations qui en dĂ©coulent. Mais il va de soi que la difficultĂ© plus grande de ce problĂšme peut engendrer un dĂ©calage entre lâĂąge moyen de ces stades et celui des Ă©tapes de la reproduction, bien que lâordre de succession et les lois dâĂ©volution soient les mĂȘmes.
Du point de vue du mĂ©canisme additif qui nous intĂ©resse ici, on peut dire quâau cours du premier de ces stades, lâenfant ne comprend pas la compensation nĂ©cessaire des additions et des soustractions, câest-Ă -dire quâen ajoutant un certain nombre dâĂ©lĂ©ments au tas Aâ il ne sâattend pas Ă diminuer dâautant le tas A. Durant le second stade, lâenfant prend conscience de ce balancement, mais seulement sur le plan intuitif, câest-Ă -dire quâen dehors des figures il ne possĂšde plus de moyen pour vĂ©rifier les Ă©galitĂ©s ni donc pour prĂ©voir le rĂ©sultat des additions et des soustractions. Enfin durant le troisiĂšme stade, il parvient Ă un maniement opĂ©ratoire des transferts et par consĂ©quent Ă une rĂ©versibilitĂ© bien rĂ©glĂ©e.
Voici des exemples du premier stade :
Jac (5 ans) A = 8 ; Aâ = 14 : « OĂč U y a plus ? â LĂ (Aâ). â Fais que ce soit la mĂȘme chose. â (Il dĂ©place un nombre fortuit dâĂ©lĂ©ments dâAâ en A, dâoĂč A = 13 et Aâ = 9.) â Il y a la mĂȘme chose ? â Non. âą Alors Jac dĂ©place
une sĂ©rie de fois, dans les deux sens, les jetons du grand tas au petit, en regardant uniquement ce dernier pendant le transfert, comme si le grand Ă©tait inĂ©puisable. DâoĂč les situations successives : A = 6 et Aâ = 16 ; A = 15 et Aâ = 7 ; A = 6 et Aâ = 16 puis enfin A = 17 et Aâ = 5, aprĂšs quoi il renonce.
No (5 ; 6) A = 8 ; Aâ = 14 :« Nous avons la mĂȘme chose ? â Non. â Arrange que ce soit pareil. â (Lâenfant dĂ©place par hasard 3 jetons ce qui donne bien A = Aâ. Mais lâespace occupĂ© et la densitĂ© ne sont pas les mĂȘmes.) Maintenant ça va ? â Non. » Il rajoute encore 2 de Aâ Ă A, puis rend 4 Ă A, dâoĂč Aâ = 13 et A = 9.
Gil (5 ; 5) A = 10 et Aâ = 16 : Il transfĂšre des jetons de Aâ en A et arrange les tas sans faire de figures mais en les disposant sur des surfaces grossiĂšrement Ă©gales, dâoĂč A = 15 et Aâ = 11 : « Câest la mĂȘme chose ? â Oui. â Montre pourquoi. â (Il dĂ©signe du doigt chaque tas) Ici et ici. â  Comment tu sais ? â Mon papa mâa appris Ă compter sur mes doigts. »
Ha (4 ; 5) A = 8 et Aâ = 14. Il prend 2, puis 2 quâil ajoute Ă A, dâoĂč A = 14 et Aâ = 8 : « Câest la mĂȘme chose maintenant ? â Non. (Il enlĂšve 4 Ă A, dâoĂč A = 10 et Aâ = 12.) â Ăa va ? â Non (il dĂ©place encore 1 jeton dâoĂč A = Aâ = 11). »
Li (4 ; 9) enfin, annonce le stade suivant en ce qui concerne lâĂ©galisation des petites quantitĂ©s, mais demeure dans le premier pour ce qui est des nombres prĂ©cĂ©dents. Pour A = 8 et Aâ = 14, il enlĂšve 1, puis 1 puis 2 Ă Aâ, dâoĂč Aâ â 10 et A = 12 : « Câest la mĂȘme chose ? â Oui. âą Pour A = 4 et Aâ = 6, il enlĂšve un jeton de Aâ puis arrange deux figures de 5 consistant en carrĂ©s avec un jeton au centre.
Les rĂ©actions de ce premier stade sont dâun grand intĂ©rĂȘt pour la comprĂ©hension du mĂ©canisme de la composition additive. Au point de dĂ©part, en effet, lâenfant qui cherche Ă Ă©galiser les deux collections nâa aucune notion du fait quâen augmentant lâune il diminue lâautre. Or, que nous effectuions on non la somme 8 + 14 = 22, il va de soi que pour rĂ©soudre ce problĂšme nous postulons implicitement ou explicitement lâexistence dâun tout invariant B, tel que lâon ait A + Aâ = B ; A = B â Aâ et Aâ = B â A. Il sâensuit que pour toute valeur n †Aâ on aura toujours (A + n) + (Aâ â n) = B et pour toute valeur n †A on aura toujours (A â n) + (Aâ + n) = B, câest-Ă -dire que tout accroissement de A diminue Aâ et rĂ©ciproquement. En dâautres termes, pour lâesprit rationnel ce problĂšme de lâĂ©galisation dont la solution, si Aâ â A = 2 n, est A + n = Aâ â n, est exactement le mĂȘme que celui du § 2, sauf que lâopĂ©ration demandĂ©e est inverse. Or, tout se passe chez lâenfant de ce niveau comme sâil ignorait que les jetons posĂ©s devant lui constituent un tout invariant B et que par consĂ©quent les jetons ajoutĂ©s Ă A sont nĂ©cessairement soustraits Ă Aâ ou lâinverse. On pourrait cependant objecter que lâenfant sait bien quâil soustrait puisquâil prend effectivement les jetons du tas Aâ pour les transfĂ©rer en Al Mais prĂ©cisĂ©ment, nous prĂ©tendons quâen un tel cas il nây a ni soustraction ni addition vĂ©ritables, câest-Ă -dire
opĂ©ratoires, mais simplement actions empiriques Ă rĂ©sultat fortuit et imprĂ©visible pour le sujet : en effet, ces opĂ©rations ne se constituent comme telles quâen fonction dâune composition rĂ©glĂ©e, parce que rĂ©versible, du tout et des parties, câest-Ă -dire en fonction soit dâun « groupement » logique, soit dâun « groupe » arithmĂ©tique. Or, au dĂ©but du prĂ©sent stade, lâenfant ne conçoit pas, et lâon pourrait presque dire ne perçoit pas les deux collections A et Aâ en fonction lâune de lâautre : il perçoit bien que Aâ > A, aussi veut-il ajouter des jetons Ă A pour lâĂ©galiser Ă Aâ, mais, ce faisant, il oublie Aâ et ne le regarde mĂȘme plus lorsquâil lui enlĂšve les Ă©lĂ©ments destinĂ©s Ă A. Câest ainsi que Jac ne regarde que la plus petite collection pendant ses transferts et aboutit ainsi Ă renverser sans cesse les proportions, passant de (8 + 14) Ă (13 + 9) puis Ă (6 + 16), Ă (15 + 7), Ă (6 + 16) puis mĂȘme Ă (17 + 5) ! Or, si le cas de Jac est particuliĂšrement frappant, on trouve toutes les transitions entre ce comportement et celui des sujets qui, comme Ha et Li, finissent par trouver lâĂ©galitĂ© par tĂątonnements et comparaisons des figures et annoncent ainsi le deuxiĂšme stade.
Les totalitĂ©s perçues et conçues par lâenfant de ce stade sont donc bien, comme nous le disions au § 1, Ă la fois rigides et fragiles, ou, si lâon prĂ©fĂšre, Ă la fois globales et fluentes. Elles sont rigides parce que perçues globalement en des blocs supposĂ©s inĂ©puisables â par exemple lorsque Jac attribue peu Ă peu 17 Ă©lĂ©ments Ă lâune des collections comme si lâautre ne diminuait pas dâautant â mais elles sont aussi fragiles ou fluentes parce quâaucun principe de conservation nâassure leur permanence, faute de totalitĂ© B qui rĂ©unisse A et Aâ en un systĂšme stable malgrĂ© leurs covariances. Au contraire, pour lâesprit capable de composition additive rĂ©elle, les totalitĂ©s sont Ă la fois mobiles et solides, mobiles en leur composition et solides en tant quâinvariantes, puisque, quelles que soient les valeurs A et Aâ, on a toujours A + Aâ = B.
La tendance observĂ©e chez le dernier de nos sujets du premier stade (Li), Ă arranger les jetons en figures comparables pour les Ă©galiser, apparaĂźt prĂ©cisĂ©ment, Ă un moment donnĂ©, comme une rĂ©action Ă ces difficultĂ©s. Une fois gĂ©nĂ©ralisĂ© Ă toutes les opĂ©rations dâĂ©galisation, ce procĂ©dĂ© caractĂ©rise un second stade, dont voici des exemples :
Fel (5 ; 4) A = 8 et Aâ = 14. Fel prend au hasard 3 Ă©lĂ©ments de Aâ, les ajoute aux A puis arrange en cercle chacune des collections, en laissant 3 ou 4 Ă©lĂ©ments Ă lâintĂ©rieur. Il sâensuit, pour A un cercle de 7 jetons plus 4 au milieu, et pour Aâ un cercle de 8 jetons plus 3 au milieu : « II y a la mĂȘme chose ? â Oui *
Mais il nâest pas certain que Fel perçoive lâidentitĂ© du nombre des Ă©lĂ©ments et quâil ne se contente pas encore dâune Ă©valuation fondĂ©e sur lâanalogie des figures. Nous lui donnons alors A = 10 et Aâ = 20. Il procĂšde de mĂȘme mais parvient cette fois par tĂątonnements successifs Ă une similitude complĂšte des figures : deux cercles de 11 avec 4 jetons au centre : « Ăa fait juste autant ? â Oui. â  Comment tu sais ? â Parce que câest rond. > Par contre, lorsque nous modifions lâarrangement de Aâ en ne laissant que 3 Ă©lĂ©ments au centre contre 12 en cercle, Fel ne croit plus Ă lâĂ©quivalence et pense que Aâ > A. La figure, de facteur de correspondance qualitative, devient donc source dâĂ©quivoque dĂšs quâon lâaltĂšre.
Nous prĂ©sentons alors Ă Fel deux figures : A comprend 12 jetons (9 en cercle et 3 en ligne horizontale sur le diamĂštre) et Aâ 22 jetons (16 en cercle et 6 en ligne horizontale sur le diamĂštre) : « Fais quâil y ait la mĂȘme chose. â (Il prend 3 des 6 jetons du centre de Aâ et les ajoute aux 3 de A, dâoĂč A = 9 + 6 et Aâ = 16 + 3.) â Ăa fait juste ? â Presque. Non, câest toujours lĂ (A) quâil y a moins. (Il ajoute encore des jetons Ă A, puis en enlĂšve, dâoĂč A = 18 dont 11 en cercle et Aâ = 16 dont 12 en cercle et 4 au centre.) â Qui mangera le plus. â Moi (Aâ) parce que le rond est grand. â  Mais qui a plus au milieu ? â Ah ! câest vrai (il ajoute 1 jeton au centre de Aâ en le prenant dans la circonfĂ©rence). â Câest la mĂȘme chose ? â (11 veut enlever quelques Ă©lĂ©ments du centre de A mais il se ravise) : Non, parce quâil y en aura 3 alors ! » Il renonce, la figure nâĂ©tant plus pour lui que source de difficultĂ©s insurmontables.
Tho (6 ; 2) A = 8 et Aâ = 12. Il prend de Aâ 2 Ă©lĂ©ments puis 1 + 1. DâoĂč A = 12 et Aâ = 8. Il arrange alors les 12 jetons de A en un rectangle formĂ© de 4 rangĂ©es superposĂ©es de 3, puis arrange Aâ en un quadrilatĂšre moins rĂ©gulier : « Câest autant ? â (Il regarde, puis aprĂšs quelques hĂ©sitations rĂ©partit les 8 Ă©lĂ©ments de Aâ en 4 rangĂ©es de 2, ce qui rend ce rectangle comparable Ă A) : Non, il y a plus lĂ . » Il arrange A en 6 couples superposĂ©s, puis Ă©galise les longueurs de Aâ et de A en rĂ©partissant le surplus terme Ă terme.
Gin (5 ; 9) A = 10 et Aâ = 20. Il arrange dâemblĂ©e deux figures parallĂšles formĂ©es de 5 couples pour A et de 10 couples pour Aâ. Puis il supprime la moitiĂ© de Aâ et rĂ©partit cette diffĂ©rence coupfe par coupfe.
ComparĂ©s aux rĂ©actions du premier stade, ces comportements marquent le dĂ©but de la composition additive, mais sur un plan purement intuitif. Par le fait mĂȘme quâil rĂ©duit les tas inĂ©gaux Ă des figures, lâenfant est bien obligĂ© de les comparer sans cesse et de sâapercevoir que tout transfert de Aâ en A est Ă la fois une addition pour A et une soustraction pour Aâ. Seulement, comme le montre le cas de Fel, il suffit dâaltĂ©rer la figure pour que lâĂ©galitĂ© cesse, car il nây a pas encore conservation opĂ©ratoire. Par consĂ©quent, il ne saurait y avoir de totalitĂ© invariante B = A + Aâ, mais seulement des totalitĂ©s mieux structurĂ©es grĂące Ă lâintuition spatiale. Du point de vue de la composition additive comme de celui de la mĂ©thode dâĂ©valuation, le deuxiĂšme stade est donc bien Ă mi-chemin entre lâincohĂ©rence du premier et la cohĂ©rence opĂ©ratoire du troisiĂšme. On trouve dâailleurs naturellement toutes les transitions entre ces niveaux. Ainsi le cas de Gin nous conduit presque Ă la mĂ©thode
dâĂ©galisation par pure correspondance (mais cet enfant ne parvient pas encore Ă la notion de la constance des collections).
Au cours du troisiĂšme, par contre, les progrĂšs de la correspondance permettent Ă la fois Ă lâenfant dâutiliser ce procĂ©dĂ© comme instrument dâĂ©galisation et de constituer une Ă©quivalence indĂ©pendante de lâarrangement des Ă©lĂ©ments, dâoĂč la possibilitĂ© dâune composition additive proprement opĂ©ratoire :
Fa (5 ; 6) pour Ă©galiser A = 8 et Aâ = 14, dispose les jetons de A en une sĂ©rie de 4 couples puis met en regard une sĂ©rie de 4 couples dâĂ©lĂ©ments pris Ă Aâ. Quant aux 6 jetons restants de Aâ, il en met un couple de chaque cĂŽtĂ© puis un jeton isolĂ© de rĂ©serve. Câest donc presque exactement la mĂ©thode suivie par Gin, sauf que celui-ci tĂątonne encore et ne se base que sur lâinspection des figures, effectuant la correspondance a posteriori, tandis que Fa organise la correspondance dâavance et croit Ă la conservation indĂ©pendamment de lâarrangement (voir chap. IV).
An (6 ans) pour Ă©galiser les mĂȘmes ensembles met dâemblĂ©e les 8 jetons de A en sĂ©rie linĂ©aire et place en regard les Ă©lĂ©ments de Aâ jusquâau 8e pour sĂ©rier Ă part les 6 restants. Il enlĂšve alors 2 jetons Ă ces derniers puis encore 1 pour les ajouter Ă A ce qui donne 11 = 11.
Laur (7 ; 3) pose les 8 jetons de A en ligne et les compte, puis il distrait 8 jetons du tas Aâ (14) et les met en face des premiers, mais en rangĂ©e serrĂ©e. AprĂšs quoi il rĂ©partit le reste de 6 (sans les compter), 2 de chaque cĂŽtĂ©, encore 2, puis 1.
Que lâenfant sache dĂ©nombrer les sĂ©ries ainsi ordonnĂ©es ou quâil se borne Ă une correspondance visuelle terme Ă terme, la nouveautĂ© du stade est quâen organisant lâĂ©galisation, lâenfant sait dĂ©jĂ que si Aâ > A, il y aura un surplus Aâ â A Ă partager. En outre, et par cela mĂȘme, lâenfant attribue dâavance la permanence Ă lâensemble Aâ conçu comme formĂ© dâune partie Aa Ă©gale Ă A et de (Aâ â Aa) câest- Ă -dire de la partie restante. On a donc un systĂšme dâemboĂźtements hiĂ©rarchiques : Aâ = Aa + (Aâ â Aa) et B = A + Aâ, dâoĂč B = A + Aa + (Aâ â Aa). Le cas de Laur est spĂ©cialement net Ă cet Ă©gard : il dissocie dâemblĂ©e Aa de Aâ, câest-Ă -dire la partie de Aâ Ă©gale Ă A, puis il rĂ©partit en deux moitiĂ©s le rĂ©sidu (Aâ â Aa). Mais Fa dĂ©jĂ ne fait pas autre chose en commençant par construire 2 rangĂ©es de 4 couples pour partager le reste. Et An agit de mĂȘme avec un peu moins de prĂ©cision.
Ne pourrait-on pas dire alors que, dĂšs le second stade, lâenfant sâattend Ă un rĂ©sidu (Aâ â A) en construisant ses figures et que, par consĂ©quent, nous sommes en prĂ©sence, dĂšs ce niveau, dâune composition additive ? Mais la grande diffĂ©rence est que les sujets de ce second stade ne peuvent dĂ©terminer la valeur du rĂ©sidu (Aâ â A)
que prĂ©cisĂ©ment au moyen de leurs figures, câest-Ă -dire aprĂšs coup et sans coordonner dâavance les relations en jeu. Le rĂ©sidu (Aâ â A) nâest donc pas encore dĂ» Ă une soustraction numĂ©rique mais au transfert empirique dâune collection dâordre simplement intuitif et lâon ne saurait parler Ă ce sujet de composition arithmĂ©tique. Preuve en soit quâil nây a pas conservation : ainsi Fel croit Ă lâĂ©quivalence de A et de Aâ tant que les figures quâil a construites restent qualitativement semblables, mais si lâon altĂšre lâune sans enlever aucun Ă©lĂ©ment et en se bornant Ă en dĂ©placer un ou deux Ă lâintĂ©rieur de cette figure, lâĂ©quivalence nâest plus admise. Au contraire, câest au moyen dâune dĂ©composition prĂ©alable des ensembles que le sujet du troisiĂšme stade construit ses Ă©galitĂ©s : aussi sont-elles durables, parce que la conservation rĂ©sulte dâune composition devenue mobile et rĂ©versible.
Une fois de plus, en bref et en liaison avec tout ce que nous avons vu jusquâici, les opĂ©rations de lâaddition et de la soustraction numĂ©riques ne sâaffirment en tant quâopĂ©rations que du moment oĂč elles sont composables en une construction rĂ©versible ou « groupe » (le groupe bien connu de lâaddition des nombres entiers), en dehors duquel il ne peut y avoir quâintuition et quâempirisme fragiles. Mais il nous reste Ă vĂ©rifier que ce groupe est bien issu du « groupement » des additions de classes par le mĂȘme processus dâĂ©galisation des diffĂ©rences dont il a Ă©tĂ© question au § 2.
Nous constatons dâabord que si lâenfant du second stade part, comme les prĂ©cĂ©dents, de lâinĂ©galitĂ© A > Aâ, il ne peut rĂ©unir A et A en un tout A + Aâ = B que dans la mesure oĂč ce tout est lâobjet dâune intuition actuelle, tandis que dorĂ©navant le tout demeure invariant. DĂšs lors, lâenfant du troisiĂšme stade sait bien que tout sous-ensemble ajoutĂ© Ă A est par lĂ -mĂȘme soustrait Ă Aâ. Si ce sous- ensemble est X, alors on a donc (A + X) + (Aâ â X) = B, ce qui marque lâachĂšvement du groupement logique des classes en prĂ©sence mais ne permet pas de rĂ©soudre la question de lâĂ©galisation numĂ©rique de A et de Aâ. Par contre, si lâenfant dĂ©compose (comme Laur, etc.) la classe Aâ en une sous-classe A2 plus le rĂ©sidu (Aâ â AJ et comprend que A + A1 + (Aâ â AJ = B (ce qui est encore de la simple logique des classes), il lui suffira dâĂ©galer A2 et A, câest-Ă -dire de trouver en Aâ un second ensemble A correspondant terme Ă terme au premier A, pour pouvoir poser lâaddition arithmĂ©tique A + A2 = 2 A, dâoĂč Aâ = A + (Aâ â A). Et sâil dĂ©nombre le rĂ©sidu (Aâ â AJ, alors (Aâ â AJ = 2 n, dâoĂč (A + n = Aâ â n) et A + A2 + 2 n = B.
DâoĂč la solution correcte (A + n = Aa + n) qui est celle de ce stade. On voit donc que, une fois de plus, lâapparition des opĂ©rations numĂ©riques se caractĂ©rise par un processus dâĂ©galisation des diffĂ©rences, les classes ou les unitĂ©s en jeu Ă©tant rendues Ă la fois Ă©gales et distinctes grĂące Ă ce mĂ©canisme gĂ©nĂ©ral.
§ 4. Le partage en deux parties égales.
â Il va de soi que les stades du partage seront les mĂȘmes que prĂ©cĂ©demment, la seule diffĂ©rence entre les deux Ă©preuves Ă©tant quâau lieu de partir de deux collections inĂ©gales quâil sâagit de rendre Ă©quivalentes, lâenfant doit dissocier dâabord une quantitĂ© donnĂ©e en deux parties, quitte Ă les Ă©galiser aprĂšs coup grĂące aux mĂȘmes procĂ©dĂ©s sâil nâa pu les construire dâemblĂ©e semblables.
Il est vrai que le partage semble au premier abord relever de la composition multiplicative et non pas additive (une 1âa est une division). Mais, un tout quelconque Ă©tant la rĂ©union de ses deux moitiĂ©s, on peut Ă©tudier lâĂ©galitĂ© A + A = 2 A en tant quâadditive, Ă plus forte raison si lâenfant procĂšde empiriquement, en rĂ©partissant dâabord la classe B en deux sous-classes A + Aâ pour ne les Ă©galiser quâaprĂšs. Le problĂšme que nous nous posons ici est donc uniquement de savoir selon quel processus lâenfant parviendra Ă transformer lâopĂ©ration logique B == A + Aâ (quâelle soit intuitive ou opĂ©ratoire) en une opĂ©ration numĂ©rique A1 + As = 2 A, autrement dit comment, en partant de leur somme, lâenfant parvient Ă construire deux collections Ă©gales.
Au cours dâun premier stade, en effet, lâenfant ne parvient Ă concevoir ni lâĂ©galitĂ© du tout et de la somme des parties, ni lâĂ©quivalence durable des deux moitiĂ©s entre elles, mĂȘme lorsquâil les a constituĂ©es par distribution des Ă©lĂ©ments terme Ă terme en deux collections correspondantes. Voici des exemples :
Arl (5 ans) est invitĂ©e Ă partager 18 jetons : « Donne Ă toi et Ă moi pour que nous ayons juste la mĂȘme chose. â (Arl couvre le tas de ses deux mains et le partage en deux globalement. Le rĂ©sultat se trouve ĂȘtre par hasard de 9 et 9, mais lâune des moitiĂ©s occupe plus dâespace que lâautre.) â On a autant ? Non. â  Qui a plus ? â Vous (le tas le moins dense). â Fais que nous ayons la mĂȘme chose. â Il faut changer. » : Arl intervertit alors simplement les deux collections comme si cela suffisait Ă assurer lâĂ©galitĂ© (dans lâhypothĂšse de deux tas inĂ©gaux) I II y a donc lĂ un exemple absolument pur des rĂ©actions notĂ©es au cours du premier stade du § 3.
Partager 20 : dâun geste unique de la main Arl partage le tas en deux parties de 9 et tl, puis arrange les jetons de A en une surface vaguement rectangulaire pour arranger le tas Aâ en une figure globale ressemblante. « Câest autant ? â Oui. â (On resserre les Ă©lĂ©ments de Aâ). Et maintenant ? â Non. âą
Co (5 ans), comme dâautres cas de ce premier stade, distribue les jetons un Ă un, ce qui semble ĂȘtre une opĂ©ration de correspondance supĂ©rieure Ă ce niveau, mais on va voir quâil nâen est rien : aprĂšs avoir distribuĂ© un contre un 18 jetons en deux tas de 9 et 9, Co nâest pas certain de lâĂ©galitĂ© de ces moitiĂ©s ! « Jâai la mĂȘme chose que toi ? â (Il regarde les deux tas qui sont de densitĂ© lĂ©gĂšrement diffĂ©rente, puis cherche Ă les rendre semblables.) â Mais comment tu as partagé ? â ⊠â Câest autant ? â Non. â Comment sais-tu ? â (â arrange les tas.) >
Dâautre part, Ă©tant donnĂ©e la mĂ©thode de distribution adoptĂ©e spontanĂ©ment par Co et ses semblables, nous avons appliquĂ© Ă ce problĂšme du partage la technique dĂ©crite au § 1 du chap. II :
Mal (5 ans) est invitĂ© Ă partager entre deux poupĂ©es posĂ©es sur la table 16 jetons en les posant un Ă un et Ă tour de rĂŽle en deux boĂźtes situĂ©es devant les poupĂ©es : « Elles ont la mĂȘme chose ? â Oui. â (Nous verrons le contenu des boĂźtes devant les poupĂ©es, lâune ayant un tas de 8 plus serrĂ© que lâautre.) â Non celle-lĂ a plus (le tas le plus espacĂ©). » MĂȘmes rĂ©actions lorsque les Ă©lĂ©ments sont placĂ©s simultanĂ©ment et par lâenfant lui-mĂȘme dans les boĂźtes, lâun avec la main gauche et lâautre avec la main droite. (Cf. chap. II § 1, cas de Port et Gfe en fin dâinterrogatoires.)
Ces rĂ©actions synthĂ©tisent ainsi tout ce que nous avons vu du premier stade quant Ă la composition additive. En effet, nous constatons grĂące Ă ces sujets que, mĂȘme dans le cas dâune composition aussi simple que A1 + A, = 2 A ( = B), les enfants de ce niveau demeurent incapables de concevoir dâune façon durable lâĂ©galitĂ© du tout B et de la somme des parties A1 + Aâ et cela parce que, mĂȘme en Ă©tablissant par distribution 1 Ă 1 lâĂ©galitĂ© A1 = A2, il leur arrive de croire ensuite Ă A1^ A, selon lâarrangement des Ă©lĂ©ments. En effet, Co ou Mal, mĂȘme en distribuant les jetons 1 Ă 1 (conduite que lâon retrouve Ă tous les niveaux, mais avec des significations bien diffĂ©rentes), ne jugent du rĂ©sultat que par comparaison globale des collections A1 et A, et sans postuler leur Ă©quivalence durable.
Durant le second stade, le partage ou plutĂŽt la construction des deux parties Ă©gales sâopĂšre grĂące Ă la comparaison qualitative de figures de mieux en mieux structurĂ©es :
Pi (5 ; 1) prend, dans la collection totale de 18, un jeton aprĂšs lâautre et les distribue en deux sous-ensembles, en se trompant dâailleurs dâune unitĂ©, de telle sorte quâil aboutit Ă 10 et 8. Il arrange ensuite chaque tas en une sĂ©rie de couples et compare les longueurs des figures ainsi obtenues. Il espace dâabord un peu les couples de la figure de 8 jetons, de maniĂšre Ă lui donner la mĂȘme longueur quâĂ lâautre. Mais, constatant la diffĂ©rence de densitĂ©, il enlĂšve un jeton Ă 10 pour lâajouter Ă 8, dâoĂč deux collections semblables de 9 : « Câest autant ? â Oui. â  (On dispose les 9 Ă©lĂ©ments de A, sous forme de deux rangĂ©es de 6 et 3.) Encore ? â Non. â Pourquoi ? â Jâai plus ( = A2 la figure inchangĂ©e). »
Char (6 ans) dĂ©bute comme Pi, avec la mĂȘme erreur dâun jeton, puis arrange A1 (10) en 2 rangĂ©es de 3 plus 2 jetons isolĂ©s, tandis que A2 (8) reste dispersĂ©. « Câest la mĂȘme chose ? â Oui. Ah I non, il y a plus. » Il met alors A2 en 2 rangĂ©es de 4 Ă©galement, puis ajoute 2 Ă A2 ce qui renverse lâinĂ©galitĂ© et enfin place 1 Ă©lĂ©ment au sommet de chaque figure, dâoĂč 9 et 9.
Tho (6 ans) pour partager 18 fait 2 carrĂ©s de 9 et se dĂ©clare satisfait aprĂšs comparaison du dĂ©tail des figures. Mais pour partager 24, il arrange un carrĂ© de 9 et un rectangle de 12, puis il ajoute le reste de 3 au carrĂ© de 9, dâoĂč 2 rectangles de 12. Seulement, comme il a rajoutĂ© ces 3 jetons sous le carrĂ© de 9, tandis que le rectangle de 12 est couchĂ©, il est en prĂ©sence de deux figures semblables mais diffĂ©remment orientĂ©es, et nâest pas rassurĂ© du tout : « Nous avons la mĂȘme chose ? â ⊠â Un a plus que lâautre ? â Oui, lĂ (le rectangle dressĂ©). âą Il dĂ©fait alors le rectangle couchĂ© et le reconstruit en hauteur I
Câest lĂ un beau cas de correspondance qualitative par opposition Ă la correspondance quantitative : il suffit dâune diffĂ©rence dâorientation des figures pour troubler le sujet.
On voit que les rĂ©actions de ce second stade sont exactement comparables Ă celles du stade correspondant dans le cas de lâĂ©galisation de deux collections inĂ©gales : comparaison par figures sans Ă©quivalence durable ni conservation de la totalitĂ©. On ne saurait donc encore parler de composition additive, mais seulement de comparaisons, de rĂ©unions ou de dissociations intuitives.
Câest lâĆuvre du troisiĂšme stade que de procĂ©der Ă la composition proprement dite :
DrĂ© (6 ; 10) rĂ©partit 18 jetons 1 par 1 ou 2 par 2 en deux collections de 9 et se dĂ©clare sĂ»r de lâĂ©galitĂ© de celles-ci, mĂȘme lorsque lâon altĂšre leur arrangement.
Laur (7 ; 3) partage 18 en rĂ©partissent les Ă©lĂ©ments 2 par 2 jusquâau couple restant dont il place 1 jeton sur chaque tas : « Est-ce que câest la mĂȘme chose (en espaçant les termes de la seconde collection) ? â SĂ»r. â  Pourquoi ? â Parce que jâai mis la mĂȘme chose des deux cĂŽtĂ©s. â Et tout ça (en remettant le tout en un seul tas) câest la mĂȘme chose que les deux paquets ? â SĂ»r, parce quâon a partagĂ© et aprĂšs vous avez tout remis comme avant. *
On assiste ainsi Ă lâachĂšvement de la composition additive grĂące Ă lâĂ©galitĂ© durable des deux parties considĂ©rĂ©es comme unitĂ©s et Ă lâĂ©galitĂ© de leur somme avec le tout initial. On comprend par lĂ -mĂȘme le passage de la composition additive Ă la composition multiplicative. Une multiplication arithmĂ©tique est une Ă©qui-distribution, telle que si n x m on ait n collections de m termes, ou m collections de n termes, qui correspondent bi-univoquement entre eux. DĂšs lors lâaddition Ai + A2 = 2 A est par cela mĂȘme une multiplication, laquelle signifie que la collection A1 est doublĂ©e par une autre collection A2 lui correspondant de façon bi-univoque et rĂ©ciproque. De mĂȘme lâaddition des
classes A + Aâ = B Ă©tudiĂ©e au chapitre prĂ©cĂ©dent implique, une fois constituĂ©e (ou pour se constituer), une multiplication B x (A + Aâ) = B A + B Aâ signifiant que chaque perle considĂ©rĂ©e est Ă la fois en bois (B) et brune (A) ou non brune (Aâ). DâoĂč la division logique qui est lâabstraction ou dissociation des classes, soit AB : B = A ; et la division arithmĂ©tique 2 A : 2 = A dont nous venons de voir un exemple avec la partition. Quâelles soient numĂ©riques ou nâintĂ©ressent que les classes qualitatives comme telles, les compositions additive et multiplicative sont donc solidaires et la conquĂȘte psychologique de lâune implique celle de lâautre. Câest ce que nous verrons Ă nouveau au cours du chapitre suivant. Auparavant il convient de terminer cette analyse de la composition additive par une brĂšve conclusion.
§ 5. Conclusion.
â On voit donc que ces diverses Ă©preuves de composition additive concordent entre elles. Dans chacune des trois, on trouve un stade initial de non-composition, un stade intermĂ©diaire de composition intuitive et un stade terminal de composition proprement dite, dĂ©finie par lâinvariance du total et la rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations qui la constituent, ces trois stades correspondant, dâautre part, Ă tous ceux que nous avons dĂ©crits au cours des chapitres prĂ©cĂ©dents.
La composition additive est donc dâapparition tardive, malgrĂ© les apparences. Or, Ă considĂ©rer les faits dâobservation courante qui caractĂ©risent les dĂ©buts de la numĂ©ration parlĂ©e, il semblerait, au premier abord, que lâaddition soit comprise dĂšs la constitution des premiĂšres collections pourvues dâun nom de nombre, telles que 2,3 ou 4, et cela soit sous la forme de rĂ©unions ou colligations, soit sous celle dâĂ©numĂ©rations cumulatives. Nous aimerions montrer briĂšvement quâil nâen est rien, que lâaddition suppose bien les conditions analysĂ©es tout Ă lâheure et quâen particulier dans les conduites spontanĂ©es, la synthĂšse de la colligation et de lâĂ©numĂ©ration est nĂ©cessaire pour parvenir Ă ce niveau opĂ©ratoire qui dĂ©finit le nombre proprement dit.
Commençons par lâĂ©numĂ©ration, dont beaucoup dâauteurs ont considĂ©rĂ© quâelle impliquait lâaddition dĂšs ses formes primitives. Câest ainsi que Preyer interprĂšte comme un dĂ©but dâaddition le comportement dâun enfant qui saisissait successivement toutes les quilles dâun ensemble en disant chaque fois « une, une, une » puis « une, encore une,
encore une ». A quoi K. BĂŒhler a rĂ©pondu avec raison 1 que lâaddition rĂ©elle ne saurait commencer avant une conscience claire de la somme. Decroly 2 note sur S. le terme « encore » Ă 1 ; 7 mais dans le sens dâune « invitation Ă rĂ©pĂ©ter un acte ». Par contre Ă 1 ; 8, S. dit « aco » en replaçant les cartons dâun jeu, quâelle a lancĂ©s Ă terre, et cela pour dĂ©signer deux cartons non encore replacĂ©s. A 1 ; 11, S. dit Ă nouveau « encore » pour dĂ©signer un chat aprĂšs en avoir vu un premier. Dans ces deux exemples, Decroly trouve un dĂ©but de « signification dâaddition », mais il est clair que cela ne saurait ĂȘtre dans le sens de la constitution dâun tout invariant : il ne sâagit que dâune simple conscience de succession avec le sentiment plus ou moins prĂ©cis de lâĂ©puisement ou de lâaccroissement des totalitĂ©s globales considĂ©rĂ©es. Câest quelque chose comme la notion que nous avons en dĂ©coupant une piĂšce de drap : quâelle finira nĂ©cessairement par sâĂ©puiser. Bien entendu, si qualitative quâelle soit, cette Ă©numĂ©ration enveloppe dĂ©jĂ la quantitĂ©, puisquâelle est susceptible de plus (« encore ») et de moins (« ne⊠plus » ou « plus du tout »). Mais câest une quantification non encore numĂ©rique ou extensive, car « un » ou « encore un » ne sont pas plus des unitĂ©s de nombres que des Ă©lĂ©ments de classes. Cette quantification serait celle des classes en extension si lâenfant de ce niveau Ă©tait capable dâinclusions invariantes, ou celle de la sĂ©riation sâil parvenait Ă coordonner les relations asymĂ©triques. Mais comme lâune et lâautre de ces opĂ©rations le dĂ©passent, mĂȘme sur le plan intuitif, on ne saurait parler que de « quantitĂ©s brutes » ou Ă©lĂ©mentaires au sens oĂč nous avons pris ces termes au cours des chap. I et II ne saurait donc ĂȘtre question, en de tels faits, dâaddition proprement dite.
Trouvera-t-on, par contre, les sources de lâaddition dans la « colligation » au sens de Husserl ? On sait que dans ses Logische Unter- suchungen, oĂč il a analysĂ© si profondĂ©ment la notion de colligation, M. Husserl oppose radicalement cette derniĂšre, qui constitue pour lui les ensembles dâordre catĂ©goriel, aux qualitĂ©s totales de nature simplement perceptive (« quasi qualitative Momente » ou « figurale Momente »). Or, il est clair que les figures globales au moyen desquelles les enfants de notre premier stade, tant dans les expĂ©riences sur la conservation (chap. I-II) que sur la correspondance et la reproduction des ensembles (chap. III-IV), Ă©valuent les quantitĂ©s, relĂšvent prĂ©cisĂ©ment des qualitĂ©s totales dâordre perceptif et
1 K. BĂŒhler, Die geistige Entwicklung des Kindes, p. 104.
1 O. Decroly, Essais de psychogenÚse, p. 53-54.
nullement encore de cette colligation que Husserl appelle catĂ©gorielle Ă©tant donnĂ©e sa philosophie phĂ©nomĂ©nologique et qui, pour le psychologue, est opĂ©ratoire. Au niveau des Ă©numĂ©rations Ă©lĂ©mentaires, aucune opĂ©ration ne permet donc Ă lâenfant de parvenir Ă une « colligation » des unitĂ©s en une totalitĂ© rĂ©elle, câest-Ă -dire stable.
Or, il est clair que les caractĂšres de lâĂ©numĂ©ration et ceux de la totalisation Ă©lĂ©mentaires sont corrĂ©latifs ou mutuellement dĂ©pendants. Si lâĂ©numĂ©ration primitive « encore, encore, etc. » nâest pas additive, câest faute dâaboutir Ă une totalitĂ© stable et si la totalisation primitive nâatteint pas le niveau de la colligation et demeure Ă celui des collections globales et intuitives, câest faute dâĂ©numĂ©ration additive. Il existe, en effet, un rythme rĂ©gulier dâinteractions entre les deux mouvements complĂ©mentaires dâanalyse des Ă©lĂ©ments et de synthĂšse marquĂ©s par lâĂ©numĂ©ration et la totalisation. DĂšs le premier stade, il y a bien conscience des totalitĂ©s et conscience des Ă©lĂ©ments, mais ces deux sortes de perceptions se succĂšdent sans se rĂ©unir, dâoĂč le caractĂšre de syncrĂ©tisme global des premiĂšres et de juxtaposition non additive des secondes. Dans la suite du dĂ©veloppement, au contraire, la colligation du tout sâharmonisera toujours mieux avec la sĂ©riation des Ă©lĂ©ments, dâoĂč la construction progressive du nombre et des opĂ©rations de composition additive (et multiplicative). Mais, au dĂ©but, les deux processus demeurent Ă lâĂ©tat dâindiffĂ©renciation chaotique.
Sans doute, pour les petites collections â deux, trois ou quatre â y a-t-il dĂ©jĂ perception simultanĂ©e du tout et des Ă©lĂ©ments. Il y a donc, en de tels cas, un dĂ©but de rĂ©union, ou si lâon prĂ©fĂšre dire avec Husserl, de fusion (Verschmelzung), mais sans Ă©lĂ©ments antĂ©rieurement isolĂ©s. Seulement cette rĂ©union reste indiffĂ©renciĂ©e et peut constituer une classe aussi bien quâun nombre, selon que lâesprit sâoriente vers la classification conceptuelle ou lâaddition dâunitĂ©s sĂ©riables. Mais, en dehors de ces exemples privilĂ©giĂ©s, qui engendrent ce que lâon pourrait appeler les nombres intuitifs 1 Ă 4 ou 5, ou nombres adhĂ©rant encore aux choses nombrĂ©es et participant de la perception plus que de lâopĂ©ration, les enfants du premier stade ne savent pas effectuer lâĂ©numĂ©ration et la totalisation en fonction lâune de lâautre. DâoĂč leur incapacitĂ© Ă la mise en correspondance terme Ă terme, qui suppose prĂ©cisĂ©ment la rĂ©union en un seul tout de ces deux processus.
Il va de soi, en effet, que ni lâĂ©numĂ©ration primitive ni la totalisation globale ne suffisent, considĂ©rĂ©es isolĂ©ment, Ă assurer lâapparition de la correspondance. Par contre, lorsque, en comparant des
figures, le sujet parvient Ă Ă©tablir la ressemblance dans le dĂ©tail des Ă©lĂ©ments en mĂȘme temps que dans la forme dâensemble, alors une premiĂšre synthĂšse devient possible entre lâĂ©numĂ©ration et la totalisation et une synthĂšse qui engendre prĂ©cisĂ©ment la correspondance terme Ă terme, mais sur le seul plan intuitif : dâune part, lâexamen de cette totalitĂ© que constitue la figure fournit une sorte de colligation intuitive, et dâautre part, lâĂ©numĂ©ration possible des Ă©lĂ©ments se traduit en sĂ©riations fondĂ©es sur leurs positions ou toute autre qualitĂ© directement perçues. Câest cette synthĂšse intuitive de lâĂ©numĂ©ration devenue sĂ©riation et de la totalisation devenue composition figurĂ©e qui caractĂ©rise le second stade, ainsi que cette sorte dâanticipation du second stade que lâon observe dĂšs le premier au sujet des petites collections de 1 Ă 4-5 objtes.
Or, la synthĂšse intuitive marque un progrĂšs Ă©vident dans le sens de la composition additive. En premier lieu toute Ă©numĂ©ration devenue sĂ©riation perceptive est susceptible de se traduire en addition, les augmentations (« encore un, encore unâŠÂ » etc.) ou diminutions (« moins ») Ă©tant dorĂ©navant encadrĂ©es par la colligation intuitive de la figure elle-mĂȘme. En second lieu, toute Ă©valuation fondĂ©e sur les figures aboutit aussi Ă une rĂ©union additive des collections ainsi structurĂ©es. Mais il faut bien comprendre que lâaddition sĂ©riale, qui nâest pas commutative, et lâaddition des classes, qui est commutative, ne peuvent ainsi se fondre lâune dans lâautre en addition arithmĂ©tique que dans la mesure oĂč lâintuition perceptive les rĂ©unit momentanĂ©ment, et lâexpĂ©rience montre prĂ©cisĂ©ment que, durant tout le second stade, cette synthĂšse se brise dĂšs que la figure est altĂ©rĂ©e : le tout cesse alors de se conserver et lâaddition sĂ©riale perd dĂšs lors son sens numĂ©rique possible. Il nây a donc point encore dâaddition opĂ©ratoire Ă ce niveau.
Au cours du troisiĂšme stade, au contraire, il sâĂ©tablit une synthĂšse durable entre lâĂ©numĂ©ration et la colligation, devenues ainsi lâune et lâautre opĂ©ratoires et indĂ©pendantes des figures perçues : en Ă©numĂ©rant les Ă©lĂ©ments dâun ensemble, lâenfant devient donc capable de comprendre que chaque rang occupĂ© par lâun des termes de cette sĂ©rie est dĂ©fini par rapport Ă la collection mĂȘme des Ă©lĂ©ments ainsi sĂ©riĂ©s, cette collection constituant dâautre part une totalitĂ© invariable. DâoĂč, lorsque les qualitĂ©s interviennent, lâaddition sĂ©riale ou sĂ©riation qualitative â + â = â, ou lâaddition des classes A + Aâ = B, impossibles Ă fusionner sur ce plan qualitatif, et, lorsque lâon fait 17
abstraction des qualitĂ©s, lâaddition numĂ©rique A + A = 2 A qui rĂ©unit en un seul groupe lâĂ©numĂ©ration sĂ©riale et la colligation, câest- Ă -dire lâordination et la cardination finies (quitte Ă les dissocier dans le transfini oĂč les cardinaux « aleph » sont dĂ©finis comme classes et les ordinaux « omĂ©ga » comme relations).
Or, il est clair que cette coordination progressive de la colligation et de lâĂ©numĂ©ration, ce qui est une autre maniĂšre de parler de la synthĂšse de la classe et de la relation asymĂ©trique, sâexplique par la rĂ©versibilitĂ© graduelle de la pensĂ©e, tandis que leur incoordination initiale ainsi tient Ă lâirrĂ©versibilitĂ© propre Ă lâintuition ou Ă la perception immĂ©diate. Il est Ă©vident, en effet, que si la totalisation et lâĂ©numĂ©ration initiales ne sont pas coordonnĂ©es entre elles, câest que la perception dâune collection comme telle ou dâun tas et la perception de ses Ă©lĂ©ments examinĂ©s successivement nâont rien de commun pour lâenfant : elles se succĂšdent, le sujet peut mĂȘme en venir Ă admettre un retour empirique de lâune Ă lâautre, mais lâune ne conduit pas Ă lâautre nĂ©cessairement. Avec la correspondance intuitive, un progrĂšs est fait dans la coordination, en ce sens que lâenfant peut Ă©numĂ©rer les Ă©lĂ©ments dâun ensemble au moyen de ceux dâun autre ensemble tout en considĂ©rant le premier comme une totalitĂ© fermĂ©e : la colligation et lâĂ©numĂ©ration deviennent ainsi en quelque sorte co-rĂ©versibles, câest-Ă -dire que lâune apparaĂźt comme lâopĂ©ration inverse de lâautre au sein dâun mĂȘme champ de perception. Mais, si lâon altĂšre ensuite la configuration de lâun des ensembles, il y a de nouveau succession de perceptions irrĂ©ductibles entre elles, avec possibilitĂ© de retours empiriques mais sans rĂ©versibilitĂ© nĂ©cessaire. Au contraire, la coordination complĂšte de lâĂ©numĂ©ration et de la colligation, dans la correspondance opĂ©ratoire du troisiĂšme stade, fait que nâimporte quelle figure perceptive dâun ensemble donnĂ© peut conduire Ă nâimporte quelle autre et vice versa, lâenfant ayant atteint sur ce point la rĂ©versibilitĂ© complĂšte.
Mais on demandera la diffĂ©rence entre la rĂ©versibilitĂ© nĂ©cessaire et le retour empirique : quâest-ce que deux perceptions qui se succĂšdent sans lien et deux figures qui conduisent lâune Ă lâautre nĂ©cessairement ? Nâest-ce pas simplement que les deux premiĂšres ne sont pas encore identifiĂ©es et que les secondes sont par contre conçues comme identiques lâune Ă lâautre grĂące Ă un acte de lâesprit, irrĂ©ductible au changement mais sâappliquant au changement selon la formule cĂ©lĂšbre dâE. Meyerson ? Certainement il y a lĂ activitĂ© de lâesprit :
un mouvement physique ou psychique nâest jamais intĂ©gralement rĂ©versible, puisquâil se dĂ©roule dans le temps et que le passĂ© se perd sans retour. Et cet acte de lâesprit est donnĂ© dĂšs la perception, parce quâune perception est dĂ©jĂ une structuration quoique statique. La diffĂ©rence entre la perception et la pensĂ©e est donc, de ce point de vue, une diffĂ©rence de degrĂ©, du moins au plus rĂ©versible, avec cette restriction que, parvenue Ă une certaine limite dâĂ©puration, la rĂ©versibilitĂ© est complĂšte, comme câest prĂ©cisĂ©ment le cas en mathĂ©matique ; la perception nâest, en somme, quâun point immobile sur le mouvement rĂ©versible de la pensĂ©e. Certainement aussi, il y a identitĂ©, et lâensemble colligĂ© ne saurait ĂȘtre autre chose quâidentique Ă ses Ă©lĂ©ments Ă©numĂ©rĂ©s. Mais cette identitĂ© est le rĂ©sultat et non pas la source de la rĂ©versibilitĂ©, car lâessentiel de la pensĂ©e demeure irrĂ©ductible Ă lâidentité : ce sont les opĂ©rations elles-mĂȘmes, dont le propre est de construire sans cesse du nouveau. Câest ainsi, dans le cas de la colligation et de lâĂ©numĂ©ration, que si 1 +1 +1 = 3, les trois unitĂ©s additionnĂ©es sont bien identiques Ă 3 en ce sens que le total 3 peut redonner par Ă©numĂ©ration 3 unitĂ©s identiques aux premiĂšres, mais lâopĂ©ration additive a créé un ĂȘtre nouveau, la totalitĂ© 3, laquelle nâest pas identique comme telle aux unitĂ©s juxtaposĂ©es. Inversement lâĂ©numĂ©ration de 3 termes nâest pas identique Ă la totalitĂ© initiale 3. Dire avec E. Meyerson que la nouveautĂ© et les opĂ©rations constructives viennent du rĂ©el tandis que lâesprit se borne Ă lâidentification, câest dire, en fin de compte, que la raison est irrationnelle Ă son propre Ă©gard, ce que E. Meyerson a dâailleurs fini par admettre. Il nous paraĂźt prĂ©fĂ©rable de rendre leur existence aux opĂ©rations et de les distinguer des constructions empiriques grĂące prĂ©cisĂ©ment Ă leur rĂ©versibilitĂ©, lâidentitĂ© nâĂ©tant que le produit des opĂ©rations inverses.
DĂšs lors, deux perceptions qui ne conduisent pas nĂ©cessairement lâune Ă lâautre sont simplement deux perceptions dont les opĂ©rations constitutives restent intĂ©rieures Ă chacune prise Ă part, tandis que deux figures conduisant nĂ©cessairement lâune Ă lâautre correspondent Ă des perceptions dont les opĂ©rations constitutives sont suffisamment dĂ©gagĂ©es pour les dominer en retour par une coordination rĂ©elle, câest-Ă -dire que ces opĂ©rations permettent de composer lâune des deux figures au moyen de lâautre et rĂ©ciproquement. Au cours du premier de nos stades, la pensĂ©e de lâenfant demeure donc irrĂ©versible en ce sens que chaque perception constitue un moment particulier du flux de son expĂ©rience, sans procĂ©dĂ© stable de retour parce que sans opĂ©rations
permettant de composer lâune au moyen des autres. Câest ainsi que les deux processus de la colligation intuitive et de lâĂ©numĂ©ration fonctionnent Ă tour de rĂŽle, chacune Ă©clipsant lâautre ou que, si elles coĂŻncident, elles se neutralisent mutuellement : cette situation explique donc le primat initial de la perception, car une opĂ©rationisolĂ©e demeure immanente Ă la perception quâelle engendre, sans pouvoir la dominer- Durant le second stade, la coordination sâeffectue, mais Ă lâintĂ©rieur seulement du champ des perceptions, lesquelles sâĂ©largissent ainsi dans la direction de la pensĂ©e : grĂące Ă la correspondance terme Ă terme, lâĂ©numĂ©ration mĂšne, en effet, Ă la colligation et rĂ©ciproquement, sauf lorsque la figure est dĂ©truite. Durant le troisiĂšme stade, enfin, les opĂ©rations dĂ©bordent le champ de la perception et atteignent du mĂȘme coup la rĂ©versibilitĂ© complĂšte dans leurs compositions. Passage de la perception au primat de la dĂ©duction, coordination progressive des opĂ©rations et rĂ©versibilitĂ© graduelle sont donc les trois aspects dâun seul processus qui dĂ©finit lâĂ©volution mĂȘme de la raison.