Chapitre III.
La correspondance provoquĂ©e et l’équivalence des collections correspondantes a

L’analyse des dĂ©buts de la quantification nous a conduits Ă  poser le problĂšme de la correspondance. Comparer deux quantitĂ©s, c’est, en effet, ou mettre en proportion leurs dimensions, ou mettre en correspondance terme Ă  terme leurs Ă©lĂ©ments. Or, ce dernier procĂ©dĂ© apparaĂźt, depuis Cantor, comme constitutif du nombre entier lui- mĂȘme, puisqu’il fournit la mesure la plus simple et la plus directe de l’équivalence des ensembles. Comme l’a bien montrĂ© M. Brun- schvicg, si la dĂ©couverte de cette opĂ©ration a Ă©tĂ© si tardive, dans l’ordre de la rĂ©flexion, c’est qu’elle est effectivement primitive dans l’ordre de la construction : tant le calcul digital que l’échange un contre un rĂ©vĂšlent Ă  cet Ă©gard le rĂŽle de la correspondance dans la synthĂšse du nombre.

Seulement si la correspondance terme Ă  terme apparaĂźt bien comme l’instrument employĂ© par l’esprit pour dĂ©composer les totalitĂ©s Ă  comparer entre elles, elle ne suffit pas sous sa ou ses formes originelles, Ă  confĂ©rer aux collections correspondantes l’équivalence proprement dite, c’est-Ă -dire la mĂȘme « puissance » ou valeur cardinale, conçue Ă  titre de constante issue de la correspondance comme telle. Comme nous l’avons vu, en effet, au cours du chapitre prĂ©cĂ©dent, ou bien la correspondance est au dĂ©but, tenue en Ă©chec par des facteurs d’ordre perceptif qui l’empĂȘchent d’aboutir Ă  la notion de l’équivalence durable des collections correspondantes, ou bien il y a Ă©volution de la correspondance comme telle, de la simple correspondance globale des figures d’ensemble, laquelle prĂ©lude seulement Ă  la quantification de celles-ci, Ă  la correspondance rĂ©ellement quantifiante, source d’équivalence nĂ©cessaire et par consĂ©quent d’invariance

cardinale. C’est ce problĂšme de l’évolution Ă©ventuelle de la correspondance qu’il convient d’étudier maintenant.

Il convient d’abord de distinguer, d’un point de vue purement psychologique et non pas logique, deux sortes de situations dans lesquelles l’enfant est conduit Ă  dĂ©couvrir ou Ă  pratiquer la correspondance terme Ă  terme. Il y a, d’une part, les cas dans lesquels l’enfant est appelĂ© Ă  Ă©valuer une quantitĂ© d’objets donnĂ©s au moyen d’objets de mĂȘme nature qu’il leur fait correspondre : par exemple, un joueur posant 4 ou 6 billes sur le terrain, son partenaire voudra en mettre autant, et, mĂȘme sans savoir compter, il parviendra aisĂ©ment Ă  composer une collection Ă©quivalente. Cette correspondance entre objets homogĂšnes soulĂšve tout le problĂšme de la cardi- nation : aussi rĂ©servons-nous son analyse pour le chapitre IV, au cours duquel nous traiterons de la constitution de la correspondance spontanĂ©e en gĂ©nĂ©ral. Mais il est, d’autre part, une situation plus simple encore, par l’étude de laquelle nous allons dĂ©buter ici : c’est la correspondance entre objets hĂ©tĂ©rogĂšnes mais qualitativement complĂ©mentaires, correspondance ainsi provoquĂ©e, si l’on peut dire, par les circonstances extĂ©rieures elles-mĂȘmes. Par exemple, l’enfant peut ĂȘtre appelĂ©, au cours d’un repas, Ă  mettre un Ɠuf par coquetier, ou un verre par petite bouteille, ou une fleur par vase allongĂ©, etc. Et surtout, il faut faire rentrer dans cette catĂ©gorie l’échange un contre un, par exemple l’échange rĂ©pĂ©tĂ© d’une fleur ou d’un bonbon contre un sou, etc. C’est Ă  ces situations de correspondance provoquĂ©e que nous allons limiter notre recherche, au cours de ce chapitre, dans le seul but d’établir si la correspondance terme Ă  terme opĂ©rĂ©e par l’enfant lui-mĂȘme ou effectuĂ©e avec lui, entraĂźne nĂ©cessairement dans son esprit l’idĂ©e d’une Ă©quivalence durable entre les ensembles correspondants. Comme nous allons essayer de montrer qu’il n’en est rien, nous ne saurions ĂȘtre trop prudents dans le choix des exemples et c’est pourquoi nous commencerons par l’analyse de ces conduites Ă©lĂ©mentaires, quitte Ă  renvoyer au chapitre suivant l’étude de la correspondance en gĂ©nĂ©ral.

La marche du chapitre sera la suivante. Nous Ă©tudierons d’abord la correspondance entre n verres et n bouteilles (de 6 Ă  10). Cette premiĂšre Ă©preuve ne donnant pas lieu Ă  la notion d’une Ă©quivalence durable, nous passerons, au § 2, Ă  l’analyse de la correspondance entre les fleurs et les vases, plus facile encore puisque les fleurs sont dĂ©posĂ©es dans les vases et non pas seulement Ă  cĂŽtĂ©. Le rĂ©sultat Ă©tant

le mĂȘme nous contrĂŽlerons la chose au moyen d’une relation encore plus simple : celle des coquetiers et des Ɠufs. En effet chaque coquetier ne contient qu’un Ɠuf tandis que le rapport entre le nombre des verres et des bouteilles ou des fleurs et des vases demeure arbitraire. Les rĂ©actions s’avĂ©rant constantes nous procĂ©derons alors, au cours du § 3, Ă  l’étude de l’échange un contre un sans numĂ©ration parlĂ©e et, au cours du § 4 avec numĂ©ration verbale. Or nous verrons que cette derniĂšre ne transforme en rien le rĂ©sultat des expĂ©riences 1 Ă  3.

§ 1. La correspondance terme a terme entre les verres et les bouteilles.

— On pose sur la table 6 petites bouteilles alignĂ©es (des bouteilles de 2-3 cm pour jeux de poupĂ©e) et l’on dĂ©signe un plateau contenant une collection de verres : « Tu vois, ce sont de petites bouteilles. Qu’est-ce qu’il faut avoir pour les boire ? — Des verres. — Eh bien, voilĂ  les verres. Tu prends sur ce plateau juste assez de verres, la mĂȘme chose de verres que de bouteilles, un verre par bouteille. » L’enfant opĂšre lui-mĂȘme la correspondance en mettant un verre devant chaque bouteille. S’il se trompe en trop ou en trop peu, on demande : « Tu crois que c’est la mĂȘme chose ? », jusqu’à ce qu’il ait fourni son maximum. L’erreur n’est possible d’ailleurs’ que chez les enfants du premier stade (4-5 ans) dont nous parlerons Ă  l’instant. On peut faciliter la correspondance en faisant verser les bouteilles dans les verres : chaque bouteille remplit un verre exactement. Une fois la correspondance Ă©tablie, on serre les six verres en un petit tas et l’on demande Ă  nouveau : « C’est la mĂȘme chose de verres et de bouteilles ? » Si l’enfant dit « non », on poursuit : « OĂč y a-t-il plus ? » et « Pourquoi il y a plus là ? » Puis on remet les verres en rangĂ©es et on serre les bouteilles en tas, etc. en rĂ©pĂ©tant chaque fois les questions.

Nous classerons les rĂ©sultats obtenus en trois stades caractĂ©risĂ©s comme suit : I. Pas de correspondance terme Ă  terme ni d’équivalence ; IL Correspondance terme Ă  terme mais pas d’équivalence durable ; III. Correspondance et Ă©quivalence durable.

I. Le premier stade : ni correspondance exacte ni Ă©quivalence. —   Nous classons donc dans ce premier stade tous les enfants qui ne parviennent pas d’emblĂ©e Ă  la correspondance terme Ă  terme, mais procĂšdent par simple correspondance globale fondĂ©e sur la seule

perception de la longueur des rangĂ©es. Chez ces sujets, il est Ă©vident que l’absence d’équivalence durable entre les ensembles correspondants rĂ©sulte de l’absence de correspondance terme Ă  terme, puisque la longueur des rangĂ©es varie selon l’espace intercalĂ© entre les objets :

Bon (4 ans) : « Tu vois toutes ces petites bouteilles. Qu’est-ce qui manque encore si on veut boire ? — Des verres. — Eh bien, il y a ici beaucoup de verres (on les pose sur la table). Toi, tu mets ces verres ici, mais juste assez pour ces bouteilles, un verre pour chaque bouteille. — (Il les prend les 12, mais les serre, de telle sorte que les 6 bouteilles forment une ligne un peu plus longue.) — OĂč y a-t-il le plus ? — LĂ  (les bouteilles). — Alors mets un verre pour chaque bouteille ? — (Il aligne les 12 verres en une rangĂ©e de mĂȘme longueur que les 6 bouteilles espacĂ©es.) — C’est la mĂȘme chose ? — Oui. — (On Ă©carte les bouteilles.) C’est la mĂȘme chose de verres et de bouteilles ? — Oui (mais il espace lĂ©gĂšrement les verres). — (On espace les bouteilles Ă  nouveau.) — Ici c’est peu (les 12 verres), ici c’est beaucoup (les 6 bouteilles). »

Gol (4 ans) commence par verser le contenu de chaque bouteille dans un verre. ArrivĂ© Ă  la 4* bouteille, il s’écrie spontanĂ©ment, en voyant qu’il ne parviendra pas Ă  faire correspondre les 6 bouteilles aux 12 verres. « II n’y a pas beaucoup de bouteilles. — Alors tu peux enlever les verres, (Il aboutit Ă  7 verres pour 6 bouteilles, en serrant un peu les premiers.) — Il y a la mĂȘme chose de verres et de bouteilles ? — Oui. — (Nous mettons un verre devant chaque bouteille et on voit ainsi un verre sans bouteille correspondante.) — Il faut donner encore une bouteille. — (On la lui donne.) Et maintenant ça va ? — (Il arrange les choses de façon que la premiĂšre bouteille corresponde au second verre, et ainsi de suite jusqu’à la 7’ bouteille qui n’a pas de verre correspondant.) Non, il y a un verre qui manque lĂ , et lĂ  il y a un verre qui n’a pas de bouteille. —   Alors qu’est-ce qu’il faut ? — Une bouteille et un verre. — (On les lui donne, mais il les met en regard l’un de l’autre et manque la correspondance jusqu’à la fin. »

Car (5 ; 2) : « Fais que chaque bouteille ait son verre. — (L’enfant qui avait pris tous les verres, en enlĂšve un certain nombre et en laisse 5 qu’il essaie de faire correspondre aux 6 bouteilles en les espaçant pour constituer une rangĂ©e de mĂȘme longueur.) C’est la mĂȘme chose de verres et de bouteilles ? — Ouf. — Tout Ă  fait ? — Oui. — (On serre alors les 6 bouteilles devant les 5 verres, les deux rangĂ©es n’ayant plus ainsi la mĂȘme longueur.) C’est la mĂȘme chose de verres et de bouteilles ? — Non. — Pourquoi ? — Les bouteilles sont peu. —   Il y a plus de verres ou plus de bouteilles ? — Plus de verres. (Il les serre un peu.) — C’est la mĂȘme chose de verres et de bouteilles ? — Oui. — Pourquoi tu as fait ça ? — Parce que ça fait peu. »

Ces cas nous mettent en prĂ©sence d’un stade antĂ©rieur Ă  la correspondance proprement dite. Au cours de ce stade, l’évaluation procĂšde par comparaison globale des longueurs (ou densitĂ©s, etc.) des collections considĂ©rĂ©es. L’exemple de Car est particuliĂšrement clair Ă  cet Ă©gard : cet enfant considĂšre, en effet, qu’une rangĂ©e de 5 verres espacĂ©s est plus nombreuse qu’une rangĂ©e de 6 bouteilles

serrĂ©es, mais il pense d’autre part qu’en serrant la premiĂšre rangĂ©e « ça fait peu » de telle sorte qu’elle devient Ă©quivalente aux 6 bouteilles ! DĂšs lors il va de soi que l’équivalence entre deux collections ne saurait ĂȘtre durable puisqu’elle dĂ©pend de facteurs variables comme la longueur de la rangĂ©e.

II. Le second stade : correspondance terme Ă  terme mais sans Ă©quivalence durable entre les collections correspondantes. — Par contre, les enfants dont nous allons maintenant donner quelques exemples sont parfaitement capables d’effectuer d’emblĂ©e la correspondance terme Ă  terme entre les bouteilles et les verres. Mais, s’ils dĂ©clarent au moment mĂȘme de la correspondance visuelle entre les deux rangĂ©es, qu’il y a autant de verres que de bouteilles, ils cessent de croire Ă  cette Ă©quivalence dĂšs que l’on sĂ©pare les couples de termes corrĂ©latifs en espaçant ou en resserrant les termes de l’une des deux collections :

Hoc (4 ; 3) : « Tiens, ce sont des bouteilles dans un cafĂ©. Tu es le garçon et tu dois prendre des verres dans l’armoire. Chaque bouteille doit avoir un verre. ‱ Il met exactement un verre en face de chaque bouteille et nĂ©glige les autres verres : « C’est la mĂȘme chose ? — Oui. » On serre alors les bouteilles en un tas : « C’est la mĂȘme chose de bouteilles et de verres ? — Non. — OĂč y a-t-il plus ? — Il y a plus de verres. » Ensuite on remet les bouteilles en face des verres, une pour un exactement, puis on serre les verres en tas : « Il y a la mĂȘme chose de verres et de bouteilles ? — Non. — OĂč il y a le plus ? — Plus de bouteilles. — Pourquoi il y a plus de bouteilles ? — Parce que (air dĂ©cidĂ©). »

Moo (4 ; 4) prend Ă  vue 9 verres pour les 6 bouteilles, puis les fait correspondre un Ă  un en Ă©cartant les 3 verres restants, et dit spontanĂ©ment : « Non, ce n’était pas juste. — Et maintenant c’est la mĂȘme chose ? — Oui. — (On serre les verres et on espace un peu les bouteilles.). C’est la mĂȘme chose de verres et de bouteilles ? — Non. — OĂč il y a plus ? — Il y a plus de bouteilles. »

Gin (4 ; 11) : « Tu prends sur ce plateau juste assez de verres, de bouteilles, un verre pour chaque bouteille. — (Il les prend tous.) — Tu crois que c’est la mĂȘme chose ? — Non. — Alors enlĂšve ce qui est de trop. — (Il fait la correspondance terme Ă  terme avec le regard seul et laisse 6 verres sur le plateau mais sans compter !) C’est la mĂȘme chose ? — Oui. — Alors mets-les pour voir si c’est juste. — (Il les pose exactement devant les bouteilles.) VoilĂ . — C’est la mĂȘme chose ? — Oui. — (On serre les verres en tas.) C’est la mĂȘme chose ? — Non. — OĂč il y a plus ? — H y a plus de bouteilles. — Pourquoi ? — C’est parce qu’il y en a plus ici (montre les 6 bouteilles alignĂ©es). — (On espace les verres et on met les bouteilles en tas.) C’est la mĂȘme chose ? — Non. — OĂč y a-t-il plus ? — Ici (les verres). >

Gal (5 ; 1) fait correspondre 6 verres Ă  6 bouteilles. On serre les verres : « C’est la mĂȘme chose de verres et de bouteilles ? — Non, ça c’est plus grand (les bouteilles), et ça c’est plus petit (les verres). — (Inverse.) — Maintenant il y a plus de verres. — Pourquoi ? — Parce que les bouteilles sont encarrĂ©es ( = serrĂ©es) et les verres sont tous sortis. — Compte les verres. — 1, 2
 6. — Compte les bouteilles. — 1, 2
 6. —   Alors c’est la mĂȘme chose ? — Oui. —   Pourquoi

tu as dis que ce n’est pas la mĂȘme chose ? — Parce que les bouteilles sont toutes petites. >

MĂŒl (5 ; 3) fait la correspondance exacte entre les bouteilles et les verres aprĂšs avoir jugĂ© Ă  vue et mis 2 verres de trop : « C’était la mĂȘme chose ? — Non, il y avait trop de verres. — Et maintenant ? — Oui, c’est la mĂȘme chose. — (On serre les verres et on Ă©carte les bouteilles.) C’est la mĂȘme chose ? — Non, parce que c’est plus grand. —   Tu sais compter ? — Oui. —   Combien il y a de verres ? — Six. — Et de bouteilles ? — Six. —   Alors il y a la mĂȘme chose de verres et de bouteilles ? — U y a plus lĂ  oĂč c’est plus grand. »

Os (5 ; 10) effectue une correspondance immĂ©diate : « C’est la mĂȘme chose de verres et de bouteilles ? — Oui, j’ai comptĂ©. ‱ On serre les verres en tas : « C’est la mĂȘme chose de verres et de bouteilles ? — Non. — Pourquoi ? — Parce que c’est beaucoup ici (bouteilles) et c’est ici c’est peu. — (On serre les bouteilles et on Ă©carte les verres.) C’est la mĂȘme chose maintenant ? — Non. — Pourquoi ? — Parce qu’ici (les verres) c’est beaucoup, et ici c’est peu. »

Fu (5 ; 9) verse le contenu des 6 bouteilles dans 6 verres et les met devant les bouteilles vides : « Il y a la mĂȘme chose de bouteilles que de verres ? — Ouf. — (On met les bouteilles en tas devant les verres.) C’est la mĂȘme chose ? — Non. — OĂč il y a plus ? — Il y a plus de verres. — (On fait le contraire.) Et maintenant ? — Il y a plus de bouteilles. — Comment peut-on faire pour avoir la mĂȘme chose ? — Il faut pousser les verres comme ça (geste d’écarter), non, il faut ajouter des verres. »

Fba (6 ; 3). MĂȘme rĂ©action : quand on serre les verres, il y a plus de bouteilles et rĂ©ciproquement :   » Il y a plus parce que c’est plus Ă©cartĂ©. » Lorsque Ă  la fin on lui demande : « Fais qu’il y ait la mĂȘme chose », il rĂ©tablit la correspondance par contact spatial terme Ă  terme.

Telles sont les rĂ©actions du second stade. On constate d’abord que tous ces enfants sont capables d’effectuer la correspondance terme Ă  terme. Seulement, et c’est lĂ  le phĂ©nomĂšne sur lequel nous voulions insister, il suffit d’abolir la correspondance intuitive ou visuelle, c’est-Ă -dire par contact optique et spatial entre chaque bouteille et chaque verre, et de mettre l’un des ensembles sous la forme d’un tas en laissant l’autre en rangĂ©e espacĂ©e, pour que l’équivalence quantitative et mĂȘme la correspondance qualitative semble disparaĂźtre aux yeux de l’enfant. Tout se passe comme si, pour ce dernier, la quantitĂ© dĂ©pendait moins du nombre (notion qui, dans cette hypothĂšse demeurerait donc verbale mĂȘme lorsque le sujet compte correctement) ou de la correspondance terme Ă  terme entre objets discrets que de l’aspect global de la collection et en particulier de l’espace occupĂ© par la sĂ©rie. MĂȘme MĂŒl, par exemple, qui sait compter, estime qu’« il y a plus lĂ  oĂč c’est plus grand » mĂȘme lorsqu’il constate que les verres mis en tas comportent 6 unitĂ©s soit autant que les bouteilles alignĂ©es en file.

Mais alors, ne pourrait-on pas dire qu’il y a malentendu sur les mots : l’enfant, tout en admettant que le nombre des bouteilles et celui

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des verres demeure le mĂȘme lorsque l’on met l’une des deux collections en tas rĂ©pondrait nĂ©anmoins qu’« il y a plus » d’un cĂŽtĂ©, mais cela tout simplement pour exprimer l’idĂ©e que la forme de la collection a changĂ© et que l’espace occupĂ© est plus grand. C’est prĂ©cisĂ©ment Ă  cause de cette objection et parce qu’il est difficile d’écarter par des mots la possibilitĂ© d’un malentendu verbal que nous multiplierons les situations et les exemples au cours de ces deux chapitres. C’est donc au fur et Ă  mesure de l’examen de nouveaux faits que nous pourrons choisir entre les deux interprĂ©tations.

DĂšs maintenant nĂ©anmoins, il est nĂ©cessaire de faire les quelques remarques suivantes. Tout d’abord, s’il est difficile de trouver des expressions bien comprises entre 4 et 6 ans pour exprimer l’équivalence quantitative, nous n’avons aucune preuve, en retour, qu’un enfant de 5 ans comme MĂŒl emploie les termes « six verres » ou « six », en gĂ©nĂ©ral, dans le mĂȘme sens que nous. Tout ce que nous voyons, c’est que MĂŒl sait appliquer Ă  6 objets les 6 premiers noms de nombre, c’est-Ă -dire qu’il sait mettre en correspondance des mots et des verres aussi bien que des verres et des bouteilles. Mais cela prouve-t-il que cette Ă©numĂ©ration verbale exprime une quantification meilleure, du point de vue de l’enfant, que l’espace occupĂ©, et que l’attribution des chiffres aux objets rĂ©ponde Ă  la question « combien » en un sens rĂ©ellement numĂ©rique ? Nous n’avons Ă©videmment aucun droit de l’affirmer, car il se pourrait que la correspondance entre les noms de nombre et les objets demeure Ă  ce niveau une simple correspondance verbale sans que l’enfant parvienne aux notions nĂ©cessaires Ă  la constitution du nombre lui-mĂȘme et dĂ©finies par la permanence et l’équivalence des ensembles indĂ©pendamment de la disposition des Ă©lĂ©ments qui les composent. L’argument tirĂ© du langage se retourne donc facilement et il serait prudent d’en tirer autre chose que la simple constatation d’une discordance entre l’attribution de noms (de « chiffres ») et l’intuition visuelle.

En second lieu, lorsque l’enfant exprime une variation quantitative, il ne se borne pas toujours Ă  dire « il y a plus » ou « il y a moins », ce qui pourrait laisser croire Ă  une Ă©valuation purement spatiale sans signification relative aux quantitĂ©s discontinues, mais il prĂ©cise souvent (Hoc, Mog, Gin, Du, Fu, etc.) « il y a plus de verres » ou « il y a plus de bouteilles ». Os dit « ici c’est beaucoup et ici c’est peu ». Gai, qui, contrairement Ă  MĂŒl, se laisse persuader finalement de l’équivalence des deux collections en dĂ©couvrant qu’elles ont le mĂȘme

nombre 6, nous fait bien comprendre la chose : l’expression initiale « c’est plus grand » est traduite ensuite en « il y a plus de verres », et cela parce que les bouteilles, une fois serrĂ©es, « sont toutes petites ». Que peut donc signifier cette derniĂšre affirmation, sinon que l’enfant s’attendait Ă  une diminution de la quantitĂ© elle-mĂȘme et que, trouvant le mĂȘme nombre contre son attente, il concilie cette permanence expĂ©rimentale du nombre 6 avec la contraction de l’espace occupĂ© en rĂ©duisant la valeur mĂȘme des Ă©lĂ©ments Ă©valuĂ©s.

En troisiĂšme lieu, et c’est lĂ  nous semble-t-il l’argument dĂ©cisif, l’arrivĂ©e Ă  la rĂ©ponse juste montre clairement ce que l’enfant pensait jusque-lĂ . Nous allons voir, en effet, comment au troisiĂšme stade, l’enfant dĂ©couvre et dĂ©clare explicitement que le fait de serrer ou de desserrer les Ă©lĂ©ments ne change en rien leur nombre, ce qui constitue prĂ©cisĂ©ment la conquĂȘte propre Ă  ce niveau supĂ©rieur, antĂ©rieurement Ă  laquelle les modifications introduites dans l’espace occupĂ© apparaissent donc Ă  l’enfant comme intĂ©ressant la quantification des Ă©lĂ©ments eux-mĂȘmes.

III. Le troisiĂšme stade : correspondance terme Ă  terme et Ă©quivalence durable des collections correspondantes. — Voici deux exemples de rĂ©ponses justes, qui nous permettront cette comparaison avec les solutions infĂ©rieures :

Pel (5 ans 1∕2) commence par mettre 5 verres en regard de 6 bouteilles, puis ajoute un verre : « C’est la mĂȘme chose ? — Oui. — Et maintenant (on serre les verres)? — Oui, c’est la mĂȘme chose de verres. — Pourquoi ? — Ça n’a rien changĂ©. — Et comme ça (on serre les bouteilles et on aligne les verres espacĂ©s)? — Oui, c’est la mĂȘme chose. »

Lau (6 ; 2) fait correspondre 6 verres Ă  6 bouteilles. Nous mettons les verres en tas : « C’est encore la mĂȘme chose ? — Oui, c’est la mĂȘme chose de verres. Vous n’avez rien fait que les serrer comme ça, mais c’est la mĂȘme chose. — Et maintenant, il y a plus de bouteilles (en tas) ou plus de verres (espacĂ©s) ? — C’est toujours la mĂȘme chose. Vous les avez seulement mises ensemble (les bouteilles). »

On voit que, pour ces enfants, les ensembles une fois mis en correspondance univoque et rĂ©ciproque et ainsi rendus Ă©quivalents au moment de cette correspondance, le demeurent ensuite quel que soit l’arrangement de leurs Ă©lĂ©ments. C’est ce que Lau indique le plus clairement, comme s’il voulait marquer la diffĂ©rence qui le sĂ©pare du stade prĂ©cĂ©dent : les verres conservent le mĂȘme nombre si l’on ne « fait que les serrer », etc. Bref, le sens de ces rĂ©ponses est que les quantitĂ©s demeurent Ă©quivalentes si l’on modifie l’espace occupĂ©, ce qui

montre assez que la question, pour l’enfant, Ă©tait prĂ©cisĂ©ment jusque- lĂ  de savoir si le nombre variait avec la figure : l’opĂ©ration de la mise en correspondance bi-univoque et rĂ©ciproque est ainsi constituĂ©e, par delĂ  la comparaison simplement intuitive ou optique.

Il est donc maintenant possible d’interprĂ©ter la signification des trois stades qui caractĂ©risent cette construction, ou du moins d’énoncer les hypothĂšses qui seront Ă  vĂ©rifier au cours des expĂ©riences suivantes.

Pour ce qui est du premier stade, sa signification est Ă©vidente : l’enfant se contente, pour estimer les collections d’objets, d’une sorte de comparaison d’ensemble ou de rapport global, sans correspondance terme Ă  terme et par simple Ă©valuation spatiale (longueur des rangĂ©es, etc.) Le troisiĂšme stade prĂ©sente aussi un sens parfaitement clair : correspondance bi-univoque et rĂ©ciproque, avec Ă©quivalence durable des collections correspondantes. DĂšs lors, pour interprĂ©ter le second stade, il suffit, semble-t-il, de rĂ©tablir la continuitĂ© entre les deux autres, ce qui revient prĂ©cisĂ©ment Ă  accepter telles quelles les rĂ©actions des enfants de ce niveau, sans vouloir traduire leur pensĂ©e en concepts supĂ©rieurs : l’équivalence quantitative entre deux ensembles se manifeste bien pour eux par une correspondance terme Ă  terme, mais d’ordre perceptif, pour ainsi dire, ou intuitif, supposant donc un contact perçu entre les termes correspondants. Ce contact est, dans le cas particulier, d’ordre visuel, mais il pourrait ĂȘtre acoustique, tactile, etc. Par le fait mĂȘme de cette restriction, il suffĂźt que les objets perdent ce contact terme Ă  terme pour que la correspondance soit rompue, et alors l’enfant n’a plus pour Ă©valuer les deux collections que le critĂšre du stade prĂ©cĂ©dent, soit le critĂšre global et spatial : comme le dit MĂŒl, qui sait pourtant compter jusqu’à six, « il y a plus lĂ  oĂč c’est plus grand ».

Que signifie donc l’expression « il y a plus » chez un enfant sachant par ailleurs qu’il y a six verres et six bouteilles ? D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, que veut dire l’enfant dans des expressions telles que « il y a plus de verres » ou bien « ici il y a beaucoup, et ici il y a peu »? Il serait absurde de leur prĂȘter l’idĂ©e que le nombre mĂȘme des objets varie, puisque prĂ©cisĂ©ment toute notre interprĂ©tation revient Ă  dire qu’ils ne possĂšdent pas encore cette notion du nombre. D’autre part, et par cela mĂȘme, cela ne peut signifier simplement que l’espace a augmentĂ© tandis que le nombre est restĂ© le mĂȘme, pour cette mĂȘme raison que l’idĂ©e du nombre n’est pas encore construite. La seule

maniĂšre d’interprĂ©ter la chose est donc d’admettre une sorte d’indiffĂ©renciation entre le nombre et l’espace occupĂ©, c’est-Ă -dire, rĂ©pĂ©tons-le, une Ă©valuation globale, et non encore analytique, la seule Ă©valuation analytique qui est Ă  disposition de l’enfant Ă©tant la correspondance visuelle ou d’ordre perceptif. C’est ce qu’exprime fort bien Fu lorsqu’il dĂ©clare que pour rĂ©tablir la correspondance entre six verres serrĂ©s et six bouteilles espacĂ©es il faut Ă©carter les verres ou en rajouter, comme si les deux solutions se valaient.

Deux problĂšmes se trouvent ainsi posĂ©s. Le premier est celui du passage entre la quantification globale par rapports perceptifs de longueur ou d’espace occupĂ© Ă  la correspondance terme Ă  terme d’ordre intuitif ; le second est celui de la transformation de cette correspondance intuitive en une correspondance opĂ©ratoire avec Ă©quivalence durable. Mais de nouveaux faits sont nĂ©cessaires avant de pouvoir en discuter utilement.

§ 2. La correspondance entre les fleurs et les vases, ou entre les Ɠufs et les coquetiers.

— Il est clair que plus la cohĂ©sion des objets correspondant terme Ă  terme est grande et plus ^Ă©quivalence des collections correspondantes sera durable. C’est ainsi que de mettre une fleur dans un vase ou un Ɠuf dans un coquetier assuerra, aux yeux de l’enfant, un lien plus Ă©troit entre les termes corrĂ©latifs que de mettre simplement un verre Ă  cĂŽtĂ© d’une bouteille : le contenu Ă  insĂ©rer dans le contenant lui est plus complĂ©mentaire que le verre ne l’est Ă  la bouteille demeurant devant lui. L’enfant aura donc moins de peine Ă  comprendre que la quantitĂ© de fleurs ou d’Ɠufs reste Ă©quivalente Ă  celle des vases ou des coquetiers une fois que l’on aura sorti fleurs ou Ɠufs pour les mettre en tas.

Cette circonstance est prĂ©cieuse Ă  deux points de vue. D’abord elle constitue un argument de plus en faveur du bien-fondĂ© de nos interprĂ©tations : si les mĂȘmes enfants rĂ©pondent mieux aux mĂȘmes questions lorsque la correspondance est intuitivement plus Ă©troite, c’est qu’il n’y a pas malentendu verbal, mais que la correspondance est plus ou moins quantifiante selon le contenu des problĂšmes posĂ©s. En second lieu, cette diffĂ©rence de facilitĂ© des rĂ©ponses va nous permettre de mieux analyser ces derniĂšres que si l’incomprĂ©hension de l’enfant Ă©tait gĂ©nĂ©rale.

La technique adoptĂ©e est la suivante. Dans le cas des fleurs et des vases, on commence par Ă©veiller l’intĂ©rĂȘt du sujet par un petit jeu :

« Que va-t-on mettre dans ces vases ? — Des fleurs. — Alors il faut aller au jardin chercher des fleurs, une fleur pour chaque vase, la mĂȘme chose (ou « la mĂȘme chose beaucoup ») de fleurs que de vases. » On pose devant l’enfant un certina nombre de fleurs, davantage que de vases, et l’on observe la maniĂšre dont il effectue la correspondance : il peut ou bien mettre une fleur devant chaque vase, ou bien les aligner en une rangĂ©e plus ou moins serrĂ©e mais de mĂȘme longueur. AprĂšs quoi il est priĂ© de vĂ©rifier, en mettant une fleur dans chaque vase : la correspondance terme Ă  terme Ă©tant ainsi obtenue, on reprend les fleurs et on les met en bouquet (ou les vases en tas) et on demande comme prĂ©cĂ©demment s’il y a encore autant des unes que des autres. Quant aux Ɠufs et aux coquetiers, la technique est la mĂȘme : le sujet doit prĂ©parer autant d’Ɠufs qu’il voit de coquetiers, puis, aprĂšs avoir introduit les Ɠufs Ă  titre de vĂ©rification, on les ressort et on les rassemble pour voir si l’équivalence est durable. Il est indiquĂ©, en outre, de serrer les Ɠufs d’abord tout prĂšs des coquetiers, puis Ă  une certaine distance pour voir si le contact optique joue effectivement un rĂŽle dans le jugement d’équivalence.

L Le premier stade : comparaison globale sans correspondance terme Ă  terme ni Ă©quivalence durable. — Voici quelques exemples de ces enfants qui, pour constituer deux quantitĂ©s Ă©gales, se contentent d’aligner une rangĂ©e de fleurs de longueur Ă©quivalente Ă  la ligne des vases !

Fum (4 ; 4) commence par prendre les fleurs une Ă  une en regardant chaque vase successivement, mais ne peut poursuivre cette mĂ©thode au delĂ  de quelques unitĂ©s et se contente ensuite d’une estimation globale. « C’est la mĂȘme chose ? — Oui. — Tu veux voir ? — (Il met les fleurs dans les vases et constate qu’il en manque 3.) Il manque des fleurs lĂ  (il les rajoute). — Et maintenant, c’est la mĂȘme chose ? — Oui. — Ecoute, on va alors sortir les fleurs un moment et changer l’eau (on serre les vases et on espace les fleurs). Est-ce qu’il y a la mĂȘme chose de vases et de fleurs ? — Il y a plus de fleurs. — Essaie. — (Il Ă©carte les vases) Non, c’est la mĂȘme chose. —   (On serre Ă  nouveau les vases.) — Il y a plus de fleurs. — Pourquoi ? ‱— Parce qu’il y a une fleur ici (montre une fleur qui n’est plus en face d’un vase). — Crois-tu que toutes les fleurs vont dedans ? — Je pense que (a, il faut enlever (les deux fleurs qui dĂ©passent la rangĂ©e des vases). Moi, je veux vite les mettre (il essaie et constate qu’il manque les deux fleurs qu’il a enlevĂ©es : il les rajoute). — On va changer l’eau, tu veux ? (On sort Ă  nouveau les fleurs et on les serre.) Si on remet ces fleurs dans ces vases, ça sera la mĂȘme chose ou pas ? — Je crois que c’est la mĂȘme chose. Non, il y a trop de vases. — Alors, prĂ©pare toi-mĂȘme pour que ça aille ? — (Il serre les vases 1) Est-ce que tu crois que ça va, comme ça ? — Je crois que ça va bien. >

Gui (4 ; 4) .aligne 13 fleurs serrĂ©es en face de 10 vases plus espacĂ©s, bien qu’il ait comptĂ© ceux-ci de 1 Ă  10. Les rangĂ©es Ă©tant de mĂȘme longueur, Gui pense qu’il y a « la mĂȘme chose ‱ de fleurs et de vases. « Alors tu peux mettre les fleurs dans les vases ? — Oui. » Il le fait, et il reste 3 fleurs. On sort les fleurs et on les entasse devant les vases : « C’est la mĂȘme chose de fleurs et de vases ? — Non. — OĂč il y a plus ? — Il y a plus de vases. — Et si on remet les fleurs dans les vases il y aura une fleur dans chaque vase ? — Oui. —   Pourquoi ? — Parce qu’il y a assez. — (On serre les vases et on espace les fleurs.) — Et maintenant ? — Il y a plus de fleurs. » 
 etc.

Quant aux Ɠufs et aux coquetiers, voici trois exemples de rĂ©actions de ce stade, dont les plus primitives ne parviennent mĂȘme pas (pas plus que celle de Fum pour les fleurs) Ă  l’idĂ©e d’un retour nĂ©cessaire Ă  la situation initiale :

Fra (4 ; 3) : « Prends juste assez d’Ɠufs pour les coquetiers, pas plus et pas moins, un Ɠuf pour chaque coquetier. — (L’enfant construit une rangĂ©e de mĂȘme longueur, mais contenant beaucoup trop d’Ɠufs.) C’est la mĂȘme chose d’Ɠufs et de coquetiers ? — Oui. —   Alors mets les Ɠufs pour voir si c’est juste. — (Il le fait.) — C’était la mĂȘme chose ? — Non. — Et maintenant ? — Oui (il enlĂšve le surplus). — Alors on va sortir tous les Ɠufs (on les met en tas devant les coquetiers). C’est maintenant la mĂȘme chose ? — Non. — Pourquoi ? — Il y a plus de coquetiers. — Y a-t-il assez d’Ɠufs pour les coquetiers ? — Je ne sais pas. — (On serre les coquetiers et on rĂ©pand les Ɠufs.) — Regarde. Et maintenant, il y a la mĂȘme chose d’Ɠufs et de coquetiers ? — Non, il y a plus d’oeufs. —   Y a-t-il assez de coquetiers pour ces Ɠufs ? — Non. Je ne sais pas. ‱

Zu (4 ; 9), de mĂȘme, commence par mettre devant les coquetiers une rangĂ©e serrĂ©e d’Ɠufs, mais de mĂȘme longueur. Puis il met les Ɠufs dans les coquetiers, en Ă©cartant le surplus. AprĂšs quoi, il sort lui-mĂȘme les Ɠufs qu’il place devant les coquetiers, en tas : « C’est la mĂȘme chose d’Ɠufs et de coquetiers ? — Non, li y a beaucoup de coquetiers et moins d’Ɠufs. —   Il y a assez d’Ɠufs pour les coquetiers ? — Non. ‱ On enlĂšve alors tous les Ɠufs et (pour 7 coquetiers) on en remet 4 seulement, en ligne trĂšs espacĂ©e : « Est-ce qu’il y a assez d’Ɠufs pour ces coquetiers ? — Oui (la longueur des rangĂ©es est la mĂȘme). — Mets-les toi-mĂȘme, pour voir. — (11 les met et paraĂźt trĂšs surpris qu’il en manque.) — Et maintenant y a-t-il la mĂȘme chose (on a enlevĂ© les 4 Ɠufs et placĂ© devant les 7 coquetiers une rangĂ©e de mĂȘme longueur mais formĂ©e de 12 Ɠufs). — Oui. — Tout Ă  fait ? — Oui. — Si on les met dans les coquetiers, est-ce qu’il en restera ? — Non, ils vont tous dedans. — Essaie. — (Il est Ă  nouveau trĂšs surpris) : Il y en a encore qui restent ! » Avec 3 Ɠufs seulement, trĂšs espacĂ©s, pour 7 coquetiers, Zu rĂ©pond bien « Il restera des vides coquetiers », mais avec 5 Ɠufs espacĂ©s il croit Ă  nouveau qu’il y aura correspondance exacte I

On voit que ces enfants ne parviennent pas d’eux-mĂȘmes Ă  la correspondance terme Ă  terme et ne la dĂ©couvriraient mĂȘme pas s’ils n’y Ă©taient contraints par les relations de contenant Ă  contenu que les vases soutiennent avec les fleurs et les coquetiers avec les Ɠufs. Quant Ă  l’équivalence des deux ensembles, on constate qu’elle est entiĂšrement fondĂ©e sur la comparaison perceptive des longueurs

des rangĂ©es : il suffĂźt, en effet, de serrer ou d’espacer les Ă©lĂ©ments de l’une des deux collections pour qu’elle ne soit plus conçue comme Ă©quivalente Ă  l’autre. Ainsi Fum, aprĂšs avoir mis une fleur par vase, va jusqu’à croire que ces fleurs, une fois sorties et espacĂ©es, ne correspondent plus terme Ă  terme aux vases, et il va mĂȘme jusqu’à en enlever pour rĂ©tablir la correspondance ! De mĂȘme Zu pousse si loin l’évaluation par l’espace occupĂ© qu’il se propose de faire entrer successivement 4, 12 et 5 Ɠufs dans les 7 coquetiers, tandis qu’il ne pense pas possible de leur faire correspondre les 7 Ɠufs qu’il a lui- mĂȘme introduits, puis sortis et posĂ©s en rang serré ! Il y a lĂ  d’éton- nantes conduites, qui montrent jusqu’oĂč peut aller, au cours de ce premier stade, l’indiffĂ©renciation de la quantitĂ© discontinue et de l’espace occupĂ©. A ce niveau, mĂȘme lorsque la correspondance terme Ă  terme est Ă©tablie par la force des choses, l’enfant doute, aprĂšs que l’on ait dĂ©formĂ© l’aspect perceptif de l’une des collections correspondantes, du retour possible Ă  cette correspondance par une remise en l’état initial. Lorsque l’enfant croit, comme Gui, Ă  un retour possible Ă  la situation initiale, il va de soi que cela peut s’expliquer par un simple souvenir de la correspondance antĂ©rieurement perçue, sans que cela prouve que l’équivalence dure entre temps : Gui estime, en effet, qu’« il y a plus de fleurs » lorsque l’on serre les vases, et inversement.

IL Le second stade : correspondance terme Ă  terme, mais intuitive et sans Ă©quivalence durable. — Les enfants de ce second stade diffĂšrent de ceux du premier en ce qu’ils sont capables d’effectuer d’emblĂ©e la correspondance terme Ă  terme, mais ils n’en concluent pas davantage Ă  une Ă©quivalence qui durerait indĂ©pendamment de la disposition spatiale des Ă©lĂ©ments. Voici des exemples pour les fleurs et les vases :

Dal (4 ; 6) aprĂšs avoir examinĂ© les 10 vases, prend 9 fleurs en croyant avoir trouvĂ© du regard la correspondance exacte. Parvenu au septiĂšme vase, il prĂ©voit qu’il n’en aura pas assez et en prend encore une. Une fois les fleurs introduites dans les vases, on les en sort pour les mettre en tas : « C’est la mĂȘme chose de fleurs et de vases ? — Non. —   Pourquoi ? — Il y a plus de vases. —   Et maintenant (on fait l’inverse) ? — Il y a plus de peurs. »

Sim (5 ; 7) met une fleur dans chaque vase. On les ressort et les met en tas : « C’est la meme chose de fleurs et de vases ? — Non. — Pourquoi ? — Il y a plus de vases. —   Est-ce qu’il y a assez de fleurs pour les vases ? — Oui. — (On fait l’inverse.) Et maintenant ? — Il y a plus de peurs. — Y a-t-il assez de vases pour les fleurs ? — Oui. —   Alors c’est la mĂȘme chose beaucoup ? — Non, ici (vases) il y a plus, parce que c’est Ă©cartĂ©. »

Et avec les Ɠufs et les coquetiers :

Sim (5 ; 7) fait correspondre 6 Ɠufs Ă  6 coquetiers, puis les introduit. On les en sort et on espace les Ɠufs : « C’est la mĂȘme chose d’Ɠufs et de coquetiers ? — Non. — OĂč y a-t-il le plus ? — Ici (Ɠufs). — Si on veut remettre dans chaque coquetier un de ces Ɠufs, ça va encore ? — Oui
 Je ne sais pas. »

Dum (5 ; 8) fait Ă©galement correspondre 6 Ɠufs Ă  6 coquetiers et les introduit lui-mĂȘme. Lorsque l’on sort les Ɠufs et qu’on les met en tas devant les coquetiers, Dum estime que ce n’est plus la mĂȘme chose. « Pourquoi ? — Parce qu’on a fait comme ça (geste de serrer). — Est-ce qu’il y a assez d’Ɠufs pour les coquetiers ? — Non. —   (On serre les coquetiers et on espace les Ɠufs.) Et maintenant ça va ? — Non, parce qu’il y a plus d’Ɠufs. »

Ces quelques cas suffisent Ă  confirmer l’existence d’un second stade, situĂ© entre celui de la non-correspondance spontanĂ©e et celui de l’équivalence durable : il y a correspondance terme Ă  terme immĂ©diate, mais elle demeure intuitive, puisqu’il suffit de transformer la configuration de l’ensemble pour que l’équivalence cesse. D’autre part, si certains sujets de ce stade croient possible le retour Ă  l’état initial, ils ne le conçoivent pas comme nĂ©cessaire : par exemple Sim, qui affirme cependant que les fleurs serrĂ©es ou espacĂ©es retrouveront chacune un vase correspondant, n’en est plus certain pour les Ɠufs et les coquetiers. Bien plus, mĂȘme lorsque l’enfant admet le retour possible Ă  l’état initial, il n’en conclut pas Ă  l’invariance de l’équivalence durant l’intervalle : ainsi le mĂȘme Sim considĂšre qu’« il y a plus de fleurs » que de vases lorsque ceux-ci sont serrĂ©s, bien que l’on puisse remettre une fleur en chaque vase, et prĂ©cise, lorsque nous demandons « alors il y a la mĂȘme chose ? », que « non, ici il y a plus parce que c’est Ă©carté ». On ne saurait mieux indiquer que la quantification, pour l’enfant de ce niveau, ne se rĂ©duit ni au nombre (la plupart de ces sujets savent compter jusqu’à 10) ni Ă  la correspondance bi-univoque et rĂ©ciproque, mais Ă  une correspondance intuitive liĂ©e Ă  la configuration perceptive de l’ensemble analysĂ©.

III. RĂ©ponses intermĂ©diaires entre le deuxiĂšme et le troisiĂšme stade et rĂ©ponses du troisiĂšme stade : correspondance opĂ©ratoire avec Ă©quivalence durable. — L’intĂ©rĂȘt des prĂ©sentes Ă©preuves est que, Ă©tant un peu plus faciles que celles des verres et des bouteilles, on trouve des cas intermĂ©diaires qui ne parviennent pas Ă  rĂ©soudre ce dernier problĂšme mais rĂ©ussissent peu Ă  peu Ă  rĂ©soudre ceux des vases et des coquetiers, ce qui permet ainsi de mieux analyser le mĂ©canisme de

la solution correcte. Voici quelques exemples de ces cas de transition :

Du (5 ; 8) demeure du second stade en ce qui concerne l’épreuve des verres et des bouteilles (voir 1). Quant aux fleurs, il les met en correspondance exacte avec les vases, et, lorsqu’on les ressort pour les poser en tas, il commence par dire   » il y a plus de vases ». Lorsque l’on fait l’opĂ©ration inverse, il dit Ă©galement :   » Il y a plus de fleurs. » Mais ensuite, nous prĂ©sentons Ă  Du un nouveau bouquet de fleurs d’une autre couleur : « Tu en mettras aussi une pour chaque vase. — (Il le fait, puis on les sort et on les serre devant les vases.) — Et maintenant, c’est encore la mĂȘme chose de fleurs et de vases ? — Oui. — Pourquoi ? — Parce qu’on les avait toutes mises lĂ  (dans les vases). » Lorsque l’on serre les vases et espace les fleurs Ă  quelque distance il retombe par contre dans son erreur.

Mou (5 ; 8), de mĂȘme, dit qu’il y a toujours autant de vases que de fleurs lorsque celles-ci sont serrĂ©es. Par contre, lorsque les vases sont serrĂ©s, il les voit plus nombreux :   » Il y a plus. »

Os (5 ; 10) demeure Ă©galement du second stade en ce qui concerne les verres et les bouteilles. Quant aux fleurs, il oscille aussi entre les solutions du second et celles du troisiĂšme stade. Il commence par compter 10 vases, puis il compte 10 fleurs en les mettant au fur et Ă  mesure dans les vases. On les sort et on les serre prĂšs des vases : « C’est la mĂȘme chose beaucoup ? — Oui, parce qu’il y a dix (vases) et ici (les fleurs) il y a dix. — (On serre les vases en Ă©cartant les fleurs Ă  une certaine distance.) Et maintenant ? — Non. Ici (les vases) il y a peu. — Tiens, voilĂ  maintenant des fleurs roses. Prends-en la mĂȘme chose pour les vases (ils sont Ă  nouveau alignĂ©s). — (Il compte doucement en les mettant dans les vases.) — (On sort les fleurs roses en les Ă©talant de l’autre cĂŽtĂ© des vases, les fleurs Ă©tant restĂ©es du cĂŽtĂ© de l’enfant.) — C’est la mĂȘme chose de fleurs roses et de fleurs bleues ? — Oui, il y a 10 ici et 10 lĂ . —   Et la mĂȘme chose de fleurs roses et de vases ? — Non. ‱

Voici encore quelques rĂ©actions semblables observĂ©es Ă  propos des Ɠufs et des coquetiers (Ă  noter en plus ce fait que dans plusieurs cas l’enfant croit Ă  l’équivalence lorsque l’une des collections est serrĂ©e Ă  proximitĂ© immĂ©diate de l’autre, tandis que le sentiment d’équivalence diminue avec la distance I) :

Gal (5 ; 1), dont on a vu les rĂ©ponses du deuxiĂšme stade au § 1, fait correspondre d’emblĂ©e 7 Ɠufs Ă  7 coquetiers. Lorsque l’on sort les Ɠufs pour les serrer devant les coquetiers, il croit encore Ă  l’équivalence. « Pourquoi tu dis que c’est la mĂȘme chose ? — Parce que. —   (On rĂ©pand les Ɠufs Ă  une certaine distance). C’est encore la mĂȘme chose ? — Non. —   Pourquoi ? — Parce que c’est dĂ©carrĂ© ici et lĂ  c’est encarrĂ© (= parce que les Ɠufs dehors sont rĂ©pandus et dans les coquetiers ils sont serrĂ©s). — Mais si on les remettait ce serait la mĂȘme chose d’Ɠufs et de coquetiers ? — Oui. ‱

Os (5 ; 10) compte le mĂȘme nombre d’Ɠufs et de coquetiers. On les sort et on les place serrĂ©s devant les coquetiers : « C’est la mĂȘme chose ? — Oui. — (On les Ă©carte Ă  quelque distance.) C’est la mĂȘme chose ? — Non. —   OĂč y a-t-il plus ? — Il y a plus d’Ɠufs. —   Tous les Ɠufs iraient dans les coquetiers ? — Ouf. »

On voit l’intĂ©rĂȘt de ces cas intermĂ©diaires. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, ils marquent, en effet, le dĂ©but de la libĂ©ration de la correspondance opĂ©ratoire par rapport Ă  la correspondance optique ou intuitive. Ainsi Du, aprĂšs avoir niĂ© l’équivalence lorsque la correspondance terme Ă  terme n’est plus visible, parvient Ă  comprendre que les fleurs serrĂ©es prĂšs des vases sont aussi nombreuses que ceux-ci, pour cette raison excellente que « on les a toutes mises là », c’est-Ă -dire que les fleurs ont Ă©tĂ© contenues prĂ©cĂ©demment par les vases. Mais il ne peut retourner le raisonnement lorsque l’on espace les mĂȘmes fleurs et il les croit plus nombreuses parce qu’elles sont plus Ă©loignĂ©es. Mou accorde la mĂȘme constance Ă  la quantitĂ© des fleurs, mais croit les vases plus nombreux quand on les serre (Ă  remarquer que ce n’est plus l’espace occupĂ© mais la densitĂ© qui joue ici le rĂŽle de critĂšre de la quantitĂ©). Quant Ă  Os, il prĂ©sente ce cas extraordinaire de pouvoir identifier le nombre des vases et des fleurs, quand on serre ces derniĂšres et pas quand on espace les fleurs, mais encore d’identifier le nombre des fleurs roses et celui des fleurs bleues qui sont toutes deux espacĂ©es, et pas celui des fleurs roses espacĂ©es et celui des vases qu’on a serrĂ©s. La raison en est Ă©videmment que les fleurs serrĂ©es prĂšs des vases lui rappellent qu’elles Ă©taient toutes dedans, tandis que les fleurs espacĂ©es perdent ce caractĂšre, faute de contact optique. C’est bien ce que l’on voit dans le cas, plus simple, oĂč Os croit Ă  l’équivalence des coquetiers et des Ɠufs lorsque ceux-ci sont serrĂ©s prĂšs de ceux-lĂ , mais n’y croit plus Ă  une certaine distance. De mĂȘme Gai montre clairement comment, lorsqu’il pense au retour possible des Ɠufs dans les coquetiers, il conserve la croyance en l’équivalence, mais la perd lorsque les Ɠufs sont trop Ă©loignĂ©s. En bref, l’enfant commence Ă  se libĂ©rer de la perception pour constituer une correspondance avec Ă©quivalence proprement intellectuelle. Lorsque les Ɠufs sont serrĂ©s mais prĂšs des coquetiers, la configuration des deux collections a beau ĂȘtre altĂ©rĂ©e, le contact optique reste suffisant pour rappeler la correspondance, et l’enfant admet l’équivalence, mais lorsque les Ɠufs sont espacĂ©s Ă  une certaine distance les uns des autres et par consĂ©quent des coquetiers, l’équivalence est rompue, parce que l’opĂ©ration de correspondance n’est pas encore assez libĂ©rĂ©e de la perception.

Avec les cas francs du troisiĂšme stade, par contre, l’opĂ©ration est enfin affranchie de l’intuition et l’enfant atteint par cela mĂȘme la rĂ©versibilitĂ© et l’équivalence :

Fet (5 ; 5) aligne 10 fleurs devant les vases puis les y introduit. On les sort et on les met en tas : « Est-ce que c’est encore la mĂȘme chose ? — Oui. —   Et comme ça (espacĂ©es Ă  distance)? — Oui. — Pourquoi ? — Parce qu’elles Ă©taient lĂ  dedans. »

Bet (5 ; 8). AprĂšs qu’il ait fait la correspondance sans compter, on serre les fleurs en tas Ă  distance : « C’est la mĂȘme chose ? — Oui. — Pourquoi ? — Parce que ça va (= on peut les mettre dedans). »

Et avec les Ɠufs serrĂ©s devant les verres : « C’est encore la mĂȘme chose ? — Oui. —   Pourquoi ? — Parce que c’est comme ça (geste de serrer). — Et maintenant (Ɠufs rĂ©pandus et verres serrĂ©s)? — Oui. — Pourquoi ? — Si vous mettez les oeufs Ă©cartĂ©s, c’est la mĂȘme chose. »

Pit (6 ; 11). MĂȘmes rĂ©actions. Lorsque les Ɠufs sont Ă©cartĂ©s, ils restent Ă©quivalents « parce tous vont dans les coquetiers ».

On se demande, Ă  lire ces rĂ©ponses si simples, comment il se peut faire que l’enfant ait tardĂ© jusque-lĂ  pour comprendre l’équivalence durable des collections correspondantes. La diffĂ©rence entre ces sujets et les prĂ©cĂ©dents est cependant essentielle. Elle marque le primat de l’opĂ©ration proprement dite sur la perception.

Jusqu’ici, en effet, la seule quantification dont l’enfant soit capable se fondait sur les transformations d’ordre spatial et perceptif, tandis que la correspondance terme Ă  terme elle-mĂȘme n’était pas quantifiante. En d’autres termes, les qualitĂ©s perçues par l’enfant ne donnent lieu, durant les premiers stades, qu’à de simples rapports quantitatifs (plus ou moins « grand », « long », « petit », « serré », etc.) sans opĂ©rations proprement dites. En effet, ces qualitĂ©s ne sont pas coordonnĂ©es ou multipliĂ©es entre elles : l’enfant ne voit plus, par exemple, que si l’on espace les Ă©lĂ©ments d’une rangĂ©e, on diminue leur nombre par unitĂ© de longueur et que si on les serre, on augmente ce nombre relatif. C’est ainsi qu’au cours du premier stade l’enfant ne juge de la quantitĂ© que par la longueur plus ou moins grande de la rangĂ©e, sans multiplier cette relation avec celles de « placĂ© en face », c’est-Ă -dire sans constituer de correspondances, mĂȘme intuitives (la correspondance terme Ă  terme pouvant se dĂ©finir au niveau intuitif comme rĂ©sultant prĂ©cisĂ©ment de la multiplication des rapports de « mĂȘme distance » entre Nt et N2 et entre N’1 et N’2 ; entre N2 et N, et entre N’1 et N’,
 etc. et des rapports de « placĂ© en face » existant entre N1 et N,1 ; entre N2 et N’,
). Au niveau du second stade, l’enfant est devenu capable de cette coordination mais sur un plan purement intuitif, c’est-Ă -dire qu’il sait effectuer une mise en correspondance lorsque les termes corrĂ©latifs sont situĂ©s en regard les uns des autres. Par contre, il suffit de changer la disposition de l’une des collections,

soit en resserrant soit en espaçant ses Ă©lĂ©ments, pour que le sujet cesse de croire Ă  l’équivalence. C’est que la correspondance quantifiante suppose, en plus de la correspondance simplement perceptive, mĂȘme si elle est qualitativement exacte, une opĂ©ration supĂ©rieure qui est l’égalisation des diffĂ©rences, c’est-Ă -dire une coordination des dĂ©placements telle que ceux-ci se compensent en devenant rĂ©versibles. Tant que l’enfant ne parvient pas Ă  cette derniĂšre multiplication, qui est d’ordre mathĂ©matique et non plus seulement qualitatif, ses mises en correspondance ne conduisent pas Ă  une Ă©quivalence durable. C’est pourquoi, mĂȘme lorsque les petits, qui croient les fleurs serrĂ©es moins nombreuses que les vases avec lesquels elles ont correspondu, admettent cependant que l’on pourrait les replacer une Ă  une dans les vases, il n’y a pas encore lĂ  une opĂ©ration logiquement rĂ©versible, niais la simple prĂ©vision d’un retour empirique, faute de cette coordination des relations qui seule rendrait un tel retour nĂ©cessaire. Au cours du troisiĂšme stade s’opĂšre prĂ©cisĂ©ment cette multiplication, et cela grĂące au fait que l’enfant dĂ©couvre que toute transformation spatiale dans la disposition des Ă©lĂ©ments peut ĂȘtre corrigĂ©e par une opĂ©ration inverse. C’est ce qu’expriment Fet et Bet, lorsque, pour justifier l’équivalence qu’ils Ă©tablissent entre les fleurs serrĂ©es ou espacĂ©es et les vases, ils disent simplement : c’est la mĂȘme chose « parce qu’elles Ă©taient lĂ  dedans » ou « parce que ça va (lĂ  dedans) », ou « si vous mettez les Ɠufs Ă©cartĂ©s, c’est la mĂȘme chose », et « tous vont dans les coquetiers ». Ces raisons, qui n’ont aucune valeur pour les enfants des stades prĂ©cĂ©dents, n’acquiĂšrent, en effet, leur signification que si la rĂ©versibilitĂ© est comprise, et comprise comme source de l’équivalence. On voit ainsi comment le primat de l’opĂ©ration par rapport Ă  l’intuition perceptive rĂ©sulte de la rĂ©versibilitĂ© progressive de la pensĂ©e : la perception est par essence irrĂ©versible mais, au fur et Ă  mesure qu’elle se rĂ©sout en jugements de relation, les opĂ©rations rĂ©versibles ainsi constituĂ©es sont capables de la dominer et de remplacer ainsi la correspondance intuitive par une correspondance opĂ©ratoire et quantifiante, assurant, contrairement aux apparences de la perception immĂ©diate, l’équivalence nĂ©cessaire et durable des collections correspondantes.

§ 3. L’échange un contre un des sous et des marchandises.

— AprĂšs avoir Ă©tudiĂ© la correspondance, pour ainsi dire statique, d’objets complĂ©mentaires juxtaposĂ©s ou emboĂźtĂ©s, il est indispensable

d’étudier la correspondance dynamique que reprĂ©sente l’échange un contre un. Nous commencerons par l’analyse au moyen d’une technique prolongeant simplement celle des derniĂšres Ă©preuves. On annonce Ă  l’enfant que l’on va jouer au marchand et on lui donne, Ă  cet effet, quelques sous pour acheter soit des fleurs, soit des bonbons, etc. Ă©tant convenu que chaque objet coĂ»te un sou. On peut faire d’abord prĂ©voir combien l’enfant pourra acheter d’objets (et c’est ici que la mĂ©thode se retrouvera ĂȘtre soit celle de la comparaison globale, soit celle de la correspondance terme Ă  terme, soit celle de la numĂ©ration elle-mĂȘme). Puis on fait l’échange un contre un et enfin on recherche si, pour l’enfant, il y a Ă©quivalence ou non des sous et des objets achetĂ©s. Mais comme ces mĂ©thodes de correspondance reviennent Ă  celles que nous Ă©tudierons dans le prochain chapitre, et que le problĂšme qui nous intĂ©resse ici est celui de l’équivalence des collections correspondantes, c’est surtout sur ce dernier point que nous ferons porter l’analyse.

I. Le premier stade : comparaison, globale et absence d’équivalence, aprĂšs l’échange un contre un. — Les enfants de ce premier niveau savent naturellement dĂ©jĂ  tous Ă©changer d’une maniĂšre correcte leurs sous un Ă  un contre les objets proposĂ©s. Mais d’une part, ils sont incapables de prĂ©voir par correspondance la quantitĂ© d’élĂ©ments qu’il leur faudra Ă©changer, et, d’autre part, ils ne tirent pas cette conclusion que les collections Ă©changĂ©es sont Ă©quivalentes. Voici trois exemples :

Gui (4 ; 4) met en regard 5 fleurs et 6 sous, puis il Ă©change un contre un 6 sous contre 6 fleurs (en reprenant l’une de celles-ci dans la boite de rĂ©serve). Les sous sont alignĂ©s et les fleurs en tas : « Qu’est-ce que nous avons fait ? — On a changĂ©. — Alors c’est la mĂȘme chose de fleurs et de sous ? — Non. — Il y a plus d’un cĂŽté ? ‱— Oui. — OĂč ? — LĂ  (sous). — (On Ă©change Ă  nouveau, mais on pose les sous en tas, et les fleurs en ligne.) — C’est la mĂȘme chose de fleurs et de sous ? — Non. — OĂč y a-t-il beaucoup ? — Ici (fleurs). — Et lĂ  (sous) ? — Moins. »

Mic (4 ; 4) ne sait pas non plus faire correspondance d’avance les fleurs contre les sous. — On Ă©change un Ă  un 6 contre 6, les fleurs Ă©tant alignĂ©es et les sous serrĂ©s : « Il y a la mĂȘme chose ? — Non, il y a plus de fleurs. — Pourquoi ? — Parce que les fleurs sont plus Ă©cartĂ©es. »

Duc (4 ; 6) ne parvient lui aussi qu’à une estimation prĂ©alable d’ordre global. Puis on Ă©change 6 fleurs contre 6 sous, ceux-ci Ă©tant rĂ©pandus : « Nous avons la mĂȘme chose de fleurs et de sous ? — Non, il y a plus de sous. — (On rend l’argent et on recommence l’échange en entassant les sous au fur et Ă  mesure.) — Et maintenant ? — Non, il n’y a plus de fleurs. »

Inutile de commenter ces quelques cas avant d’avoir examinĂ© ceux du second stade, qui prĂ©sentent en commun avec les derniers l’absence de croyance en l’équivalence durable.

II. Le second stade : correspondance prĂ©alable et Ă©change un contre un, mais pas d’équivalence durable. — Le seul progrĂšs marquĂ© par le second stade est donc l’estimation juste, par correspondance visuelle, de ce qu’il faudra Ă©changer pour que l’échange un contre un rĂ©ussisse. Mais, malgrĂ© cette prĂ©vision et malgrĂ© la confirmation expĂ©rimentale que constitue cet Ă©change, le sujet ne croit pas plus que les prĂ©cĂ©dents Ă  l’équivalence nĂ©cessaire des collections Ă©changĂ©es :

Nie (4 ; 1) compte 10 fleurs et 10 sous, mais ne totalise pas en un nombre cardinal unique : « Alors combien a-t-on de. sous ? — Un, deux, trois, quatre
 dix (Ă©numĂ©ration de mĂ©moire). — Alors achĂšte. — (Il donne un sou contre une fleur, etc. jusqu’à 10, mais nous avons alignĂ© les sous en une rangĂ©e tandis que les fleurs restent dans sa main.) — C’est la mĂȘme chose de fleurs et de sous ? — Il y a plus de sous (mais il fait alors spontanĂ©ment la correspondance en mettant une de ses fleurs devant chaque sou). Ah.’ oui, c’est la mĂȘme chose. —   (On met les fleurs en tas.) Et maintenant ? — Il y a plus de sous. — (On met les sous en tas et les fleurs alignĂ©es.) Et maintenant ? — Non, parce qu’il y a beaucoup de fleurs. »

Lid (4 ; 5) met 4 sous en regard de 4 boutons : « C’est la mĂȘme chose de sous et de boutons ? — Oui, c’est la mĂȘme chose. —   TrĂšs bien, alors maintenant tu vas acheter des fleurs. VoilĂ  tes sous (six). Pour chaque fleur tu donnes un sou. — (Nous Ă©changeons 6 fleurs contre 6 sous, ceux-ci Ă©tant alors alignĂ©s tandis que les fleurs sont dans sa main.) C’est la mĂȘme chose de fleurs et de sous ? — Oui, c’est la mĂȘme
 Non, c’est pas la mĂȘme chose. Ici il y a plus (il montre les fleurs). — Est-ce qu’on peut mettre une fleur devant chaque sou ? — Non, il y en a trop, de fleurs (il essaie et trouve la correspondance exacte). Oui c’est la mĂȘme chose. — On va recommencer, tu veux ? (On Ă©change Ă  nouveau, en espaçant les sous, les fleurs Ă©tant en tas.) Ça ira ? — Trop de fleurs, tu verras (il fait la correspondance, et est trĂšs surpris du rĂ©sultat I) »

Par (5 ; 2) : « Pour chaque fleur, tu payes un sou. Combien de fleurs tu peux acheter avec ça (1)? — Une. —   Et avec ça (3)? — Trois fleurs pour trois, parce qu’il y a trois sous. — Bien, alors on va acheter tout ça (il Ă©change 6 sous contre 6 fleurs, celles-ci Ă©tant alignĂ©es et les sous en tas. — C’est la mĂȘme chose ? — Non. — Pourquoi ? — Parce qu’il y a plus de fleurs. — Si je veux acheter ces fleurs avec ces sous (donc les 6 sous que nous a donnĂ©s l’enfant un Ă  un), je pourrais ? — Non, oui. — Alors c’est la mĂȘme chose ? — Non, il y a plus de fleurs. — Et si je mets devant chaque fleur un sou (on le fait devant les deux premiĂšres fleurs, pour mieux faire comprendre) ? — Non, il restera des fleurs. »

Fur (5 ; 9) Ă©change 7 sous contre 7 fleurs aprĂšs avoir Ă©tabli correctement la correspondance 5 Ă  5. Les fleurs restent dans sa main et les sous sont alignĂ©s : « D y a la mĂȘme chose ? — Non, il y a beaucoup de sous et pas beaucoup de fleurs. — (On aligne les fleurs mais en les serrant un peu plus que les sous.) Il y a la mĂȘme chose ? — Non, il y a plus de sous. Il y en a un qui dĂ©passe. —   Compte les fleurs. — Sept. —   Et compte les sous. — Un
 sept. — Alors il y a la mĂȘme

chose ? — Non. Il y en a qui dĂ©passent. — On va voir (on recommence l’échange un contre un, qui rĂ©ussit). — Alors c’est la mĂȘme chose ? — (Il se tait, Ă©videmment Ă©branlĂ© dans sa conviction.) — Si on comptait les sous et les fleurs (celles-ci sont maintenant plus espacĂ©es) il faudrait compter plus longtemps ou ce serait la mĂȘme chose ? — Il faudrait compter plus longtemps les fleurs. ‱

Aud (6 ; 7) : « On va jouer au marchand de fleurs. VoilĂ  tes sous. — (II compte correctement.) Huit sous. —   Chaque fleur coĂ»te un sou. Combien pour- ras-tu en acheter ? — Huit. —   (On fait l’échange un contre un. Aud garde les fleurs en mains. Les sous sont alignĂ©s.) C’est la mĂȘme chose de fleurs et de sous ? — Non. Ici (les sous) il y a plus. — Pourquoi ? — C’est Ă©cartĂ©. — Peut-on mettre une fleur sur chaque sou ? — Oui. —   Alors c’est la mĂȘme chose beaucoup ? — Non. Ici (les sous) il y a plus, parce que c’est Ă©cartĂ©. « 

Ces quelques cas nous paraissent dĂ©montrer avec une nettetĂ© suffisante que l’échange un contre un ne suffit en rien Ă  assurer la notion cardinale de deux totalitĂ©s Ă©quivalentes l’une Ă  l’autre de façon durable.

Notons tout d’abord que l’on n’observe aucune diffĂ©rence entre les rĂ©actions du premier stade et celles du second quant Ă  l’équivalence elle-mĂȘme. Or, que Gui, Mic et Duc (premier stade) qui ne savent pas, avant l’échange un contre un, faire correspondre quelques objets Ă  quelques autres et Ă©valuent les quantitĂ©s par l’espace occupĂ©, ne sachent pas non plus, aprĂšs l’échange un contre un, que les deux collections Ă©changĂ©es demeurent nĂ©cessairement Ă©quivalentes, cela n’a rien, en somme, d’extraordinaire. Mais que Nie, qui fait spontanĂ©ment la correspondance pour voir si les sous et les fleurs Ă©changĂ©es s’équivalent, que Lid, qui dans les exercices prĂ©liminaires fait correspondre correctement 4 sous Ă  4 bonbons, que Par qui prĂ©voit l’échange 3 contre 3 en termes numĂ©riques, etc. soient incapables, une fois l’échange un Ă  un terminĂ©, de postuler l’équivalence des collections Ă©changĂ©es, cela est vĂ©ritablement impressionnant.

Les cas les plus curieux, Ă  cet Ă©gard, sont ceux de Par, et surtout de Fur et d’Aud, par leur emploi de la numĂ©ration parlĂ©e. C’est ainsi que Par annonce, avant toute expĂ©rience, que l’on peut acheter 3 fleurs avec 3 sous, mais, dĂšs qu’on espace les fleurs, il n’y a plus Ă©quivalence. Fur fait mieux encore : devant 7 sous serrĂ©s et 7 fleurs espacĂ©es, il compte les fleurs et les sous, constate ainsi l’identitĂ© de nombre des deux collections, mais refuse d’admettre leur Ă©quivalence : « Non, il y a plus de sous, il y en a un qui dĂ©passe I » Aud de mĂȘme, compte 8 sous, annonce qu’il achĂštera 8 fleurs, fait l’échange et nie l’équivalence : « Il y a plus, parce que c’est Ă©carté ». On voit combien

la perception des qualitĂ©s spatiales l’emporte mĂȘme sur la numĂ©ration verbale. C’est pourquoi nous reprendrons la question au § 4.

Quant Ă  la question du retour Ă  l’état initial, nous avons demandĂ©, lorsque l’enfant conteste que les fleurs Ă©changĂ©es avec les sous leur sont Ă©quivalentes, si l’on pourrait mettre ou remettre une fleur devant chaque sou ou sur chaque sou. On constate que presque tous les sujets de ce stade le nient encore : il y aura « trop de fleurs, tu verras », dit Lid ; « non, il restera des fleurs », dit Par. Seul Aud l’admet, mais sans en conclure Ă  l’équivalence, bien qu’il en soit proche.

III. RĂ©ponses intermĂ©diaires et troisiĂšme stade : Ă©quivalence momentanĂ©e, puis durable. — Voici d’abord deux rĂ©ponses intermĂ©diaires entre le deuxiĂšme et le troisiĂšme stade :

Pit (6 ; 11). On Ă©change 10 fleurs contre 10 sous. Pit garde les fleurs en main et les sous sont alignĂ©s : « C’est la mĂȘme chose de fleurs et de sous ? — (En silence, Pit aligne les fleurs en face de chaque sou pour contrĂŽler.) Oui, il y a beaucoup de /leurs, comme de sous. — (On Ă©carte les sous et on met les fleurs en tas.) C’est la mĂȘme chose ? — Non, ici (les sous) c’est plus. —   Et maintenant (fleurs espacĂ©es, sous en tas) ? — Pas la mĂȘme chose. Il y a beaucoup de fleurs (il refait la correspondance spontanĂ©ment). Ah ! oui, c’est la mĂȘme chose. —   Mais avant, tu disais qu’il y avait plus de fleurs ? — Oui, mais c’était comme ça (geste de serrer les sous). »

Fran (6 ; 3) compte d’emblĂ©e les 10 sous qu’on lui donne. « Alors combien de fleurs peux-tu acheter si chaque fleur coĂ»te un sou ? — Dix (on fait l’échange, les fleurs restant dans sa main et les sous espacĂ©s). — C’est la mĂȘme chose de fleurs et de sous ? — Ouf. — Pourquoi ? — Parce que c’est la mĂȘme chose. — (On refait l’échange. Les sous sont Ă©talĂ©s.) C’est la mĂȘme chose ? — Oui. —   (On serre les sous et on espace les fleurs.) Et maintenant ? — Non. — Pourquoi ? — Il y a plus lĂ  (montre les sous seerĂ©s). — Peut-on cacher chaque sou avec une fleur ? — Oui. —   Alors ? — C’est la mĂȘme chose. »

Ces deux cas d’arrivĂ©e Ă  la rĂ©ponse juste sont hautement instructifs, en particulier les vĂ©rifications spontanĂ©es de Pit qui, visiblement, lutte contre l’apparence sensible au moyen d’opĂ©rations auxquelles il a peine Ă  croire abstraitement. Quant Ă  Fran il parvient finalement Ă  cette abstraction, c’est-Ă -dire Ă  la mobilitĂ© de l’opĂ©ration comme telle.

Voici enfin quelques réponses justes :

Gin (4 ; 11) compte ses 10 sous et prĂ©voit qu’il aura 10 fleurs. AprĂšs l’échange, il dit que « c’est la mĂȘme chose » quelles que soient les figures, mais sans donner de raisons.

Du (5 ; 8), aprĂšs Ă©change un contre un jusqu’à 10 (les fleurs restent dans ses mains et les sous sont rĂ©pandus). « C’est la mĂȘme chose de sous et de fleurs ?

6

— Oui. —   Pourquoi ? — Parce que c’est tout fini (parce que les deux collections Ă©changĂ©es se sont Ă©puisĂ©es en mĂȘme temps). — (On espace les fleurs et on serre les sous). Et maintenant c’est la mĂȘme chose ? — Oui. —   Pourquoi ? — Parce qu’on a tout fini. »

Ler (5 ; 8) aprĂšs Ă©change, les fleurs restĂ©es dans sa main : « C’est la mĂȘme chose ? — Ouf. — Pourquoi ? — Parce que ça va lĂ  (inet spontanĂ©ment alors une fleur en regard de chaque sou). »

Clav (5 ; 8). MĂȘme situation : C’est la mĂȘme chose ? — Oui. — Tout Ă  fait ? — Oui. —   Pourquoi ? — Parce que je vous ai donnĂ© mes sous. »

On voit que chez, les enfants l’équivalence est devenue Ă©vidente et logiquement nĂ©cessaire. Les raisons fournies pour justifier ce postulat sont intĂ©ressantes par leur caractĂšre opĂ©ratoire : pour Bet c’est la possibilitĂ© d’une correspondance univoque et rĂ©ciproque, donc le retour de l’échange Ă  la correspondance visible ; pour Du et Clan c’est l’échange lui-mĂȘme, conçu comme l’épuisement simultanĂ© des deux collections : « Je vous ai donnĂ© mes sous » ou « parce qu’on a tout fini ».

En conclusion, l’épreuve de l’échange un contre un donne exactement les mĂȘmes rĂ©sultats que celle de la correspondance statique ou visible des objets. Il y a lĂ  un rĂ©sultat prĂ©cieux pour l’intelligence de la notion de correspondance : Ă  lui seul, le fameux procĂ©dĂ© de l’échange un contre un, dans lequel tant d’auteurs ont cherchĂ© le dĂ©but de la cardination, ne conduit pas comme tel Ă  l’équivalence nĂ©cessaire des collections Ă©changĂ©es. Pour parvenir Ă  ce rĂ©sultat, l’échange un contre un, comme la correspondance Intuitive, doit au prĂ©alable devenir opĂ©ratoire, c’est-Ă -dire ĂȘtre conçu comme un systĂšme rĂ©versible de dĂ©placements ou de relations.

§ 4. L’échange un contre un avec numĂ©ration parlĂ©e.

— On vient de voir, par les cas de Par, de Fur et de Aud, que la numĂ©ration parlĂ©e semble n’exercer qu’une faible influence sur le sentiment d’équivalence rĂ©sultant — ou ne rĂ©sultant pas — de la correspondance terme Ă  terme. DĂ©jĂ  au cours des paragraphes prĂ©cĂ©dents, nous avons eu l’occasion de signaler frĂ©quemment l’absence de cohĂ©rence entre la numĂ©ration apprise et les opĂ©rations effectives dont est capable l’enfant.

Le moment est venu d’examiner la chose systĂ©matiquement. Nous dĂ©terminons d’abord jusqu’oĂč l’enfant sait compter sans difficultĂ©. Puis nous faisons l’expĂ©rience prĂ©cĂ©dente de l’échange un contre un en choisissant un nombre de couples d’objets infĂ©rieur Ă  la limite

de la numĂ©ration parlĂ©e du sujet. Nous demandons alors Ă  celui-ci de compter les objets qu’il vient de recevoir et cachons sous notre main les sous qu’il nous a donnĂ©s en Ă©change (pour qu’il ne puisse pas les compter) : nous le prions alors simplement de deviner combien d’objets sont ainsi cachĂ©s.

Nous avons retrouvĂ© ainsi, sans que la numĂ©ration parlĂ©e y change quoi que ce soit, les mĂȘmes stades qu’avec les techniques prĂ©cĂ©dentes :

L Le premier stade : comparaison globale et absence d’équivalence malgrĂ© l’échange un contre un. — Par exemple :

Ras (3 ; 6) ne sait compter que jusqu’à 4 ou 5. Nous lui donnons 2 sous et lui demandons de nous rendre « la mĂȘme chose de bonbons ». 11 en donne 5, puis 2. Pour 3 sous, il donne 4 bonbons, etc. Nous Ă©changeons alors 4 sous contre 4 bonbons, un Ă  un. Lorsque nous cachons les bonbons, il croit qu’il n’en reste plus aprĂšs qu’on en a sorti 3 de dessous la main, puis croit au contraire qu’il en reste encore un aprĂšs qu’on a sorti le quatriĂšme.

Ber (3 ; 11) compte jusqu’à 5 correctement, mais ne sait guĂšre faire correspondre deux collections l’une Ă  l’autre au delĂ  de 2 ou de 3. Nous Ă©changeons un Ă  un 3 sous contre 3 bonbons et lĂąchons les 3 sous. Nous en sortons un en disant : « Il en reste encore ? — Oui. —   Combien ? — 
 — Et maintenant (reste 1)? — Non. —   Et maintenant (le dernier a Ă©tĂ© sorti) ? — Oui. — Combien ? — Il reste un sou. » Avec 2 sous Ă©changĂ©s un Ă  un contre 2 bonbons, Ber rĂ©pond juste mais dĂšs 3 et 4 les rĂ©ponses sont Ă  nouveau fantaisistes. Nous Ă©changeons enfin un Ă  un 4 sous contre 4 bonbons et demandons : « Combien je t’ai donnĂ© de bonbons ? — Un, deux, trois, quatre. —   Et combien j’ai de sous dans ma main ? — 
 — Combien tu crois ? — Sais pas. »

II. Le second stade : correspondance correcte, mais sans Ă©quivalence durable malgrĂ© l’échange un contre un. — La seule diffĂ©rence entre ce stade et le prĂ©cĂ©dent est donc relative aux exercices de correspondance antĂ©rieurs Ă  l’échange proprement dit :

Mλrd (5 1∕2) : « Tu vois, je vais l’acheter des bonbons. Je mets ici mes sous (7, alignĂ©s). Donne-moi autant de bonbons qu’il y a de sous. — (Il compte) 1, S, 3
 1. —   Et de sous ? — 1, 2, 3
 7. — TrĂšs bien. Et tu m’as donnĂ© combien de bonbons (recouverts par la main) ? — 
 — Pour un sou tu m’as donnĂ© combien de bonbons ? — Un. —   TrĂšs bien. Et pour deux sous ? — Deux. —   TrĂšs bien. Et pour trois sous ? — Trois. —   TrĂšs bien. Et combien de sous y a-t-il là ? — 1, 2, 3
 7. — TrĂšs bien. Et combien tu m’as donnĂ© de bonbons ? Combien y a-t-il de bonbons ici (on les dĂ©couvre un instant, puis on les recouvre de la main)? — 1, 2, 3, 4, 5. » Nouvel essai : « Tiens. VoilĂ  des sous (5, alignĂ©s). Combien y en a-t-il ? — 1, 2, 3, 4, 5. —   TrĂšs bien. (On les reprend.) Quand je vais te donner un sou, tu me donneras un bonbon (on Ă©change un Ă  un, jusqu’à 3). Combien as-tu de sous ? — 1, 2, 3. —   (Encore deux Ă©changes.) Et maintenant combien as-tu de sous ? — 1
 i. —   Bien. Et moi combien j’ai de bonbons (on cache les 5 bonbons)? — 
 ’J. »

Cλucπ (5 1∕2), de mĂȘme, sait faire correspondre un Ă  un les bonbons aux sous, lorsque ceux-ci sont alignĂ©s, et cela jusqu’à 15, 17, etc. Il sait compter jusqu’à 10, et davantage, les sous qu’on lui prĂ©sente. Mais d’un Ă©change un Ă  un de 8 sous contre 8 bonbons, il ne conclut Ă  aucune Ă©quivalence nĂ©cessaire : « Combien je t’ai donnĂ© de bonbons ? — (Il compte.) 8.— Bien. Combien tu m’as donnĂ© de sous (cachĂ©s sous la main) ? — 10. »

Per (6 ans) fait correspondre 7 bonbons Ă  7 sous, puis les Ă©change un Ă  un avec nous : « Combien as-tu de sous ? — (Compte) 7. — Et combien m’as-tu donnĂ© de bonbons (cachĂ©s sous la main)? —   » Nous recommençons avec 5 : « Combien as-tu de sous ? — 5. — Et moi, combien m’as-tu donnĂ© de bonbons ? — 
 7. » TroisiĂšme essai : Per compte 10 sous et croit avoir touchĂ© 9 bonbons ; etc.

De tels faits sont aisĂ©s Ă  interprĂ©ter. Au moment mĂȘme de l’échange un contre un, l’enfant sait bien qu’il y a Ă©quivalence : Mard, par exemple, sait que pour un sou il donne un bonbon, pour 2, 2, pour 3, 3, etc. Par contre, il suffit que l’échange soit achevĂ© et que l’une des deux collections ne soit plus visible pour que le sujet cesse de la considĂ©rer comme Ă©quivalente Ă  celle qui est sous ses yeux. Les rĂ©actions ainsi obtenues sont donc exactement les mĂȘmes que celles des stades correspondants Ă©tudiĂ©s au cours des paragraphes prĂ©cĂ©dents : la numĂ©ration parlĂ©e semble ainsi, en dessous d’un certain seuil de comprĂ©hension marquĂ© par le dĂ©but du troisiĂšme stade, ne transformer en rien le mĂ©canisme de la pensĂ©e nombrante.

III. RĂ©ponses intermĂ©diaires et le troisiĂšme slade : Ă©quivalence momentanĂ©e puis durable. —   Lorsque l’échange un contre un s’accompagne, comme dans la prĂ©sente technique, de numĂ©ration verbale, on trouve parfois, au moment de l’arrivĂ©e Ă  la rĂ©ponse correcte, des cas intĂ©ressants dans lesquels l’enfant, pour dĂ©terminer l’équivalence, Ă©numĂšre le nombre des Ă©changes, mais sans parvenir pour autant Ă  assigner un nombre aux ensembles correspondants eux-mĂȘmes :

Mad (5 1∕2) Ă©change un Ă  un en les comptant 7 sous contre 7 bonbons : « Combien as-tu de bonbons ? — 1, 2
 7. — Et combien m’as-tu donnĂ© de sous ? — 1, 2
 7. » Mais lorsqu’elle ne compte pas les Ă©lĂ©ments au moment de l’échange, Mad en demeure au niveau prĂ©cĂ©dent : pour 5 bonbons Ă©changĂ©s un Ă  un contre 5 sous, Mad estime qu’« il y a 5 bonbons. — Et sous ma main, il y a combien de sous ? — 4. » etc.

Ferd (6 ans) de mĂȘme Ă©change 5 bonbons, contre 5 sous et Ă©value correctement les deux collections en rĂ©pĂ©tant la suite des nombres : « 1, 5  » Mais dans la suite, lorsque nous demandons Ă  l’enfant combien il y a de sous cachĂ©s, il n’a pas l’idĂ©e de compter les 7 bonbons alignĂ©s devant lui.

Il est clair que le comportement en jeu dans de telles observations est en progrĂšs sur les prĂ©cĂ©dents et conduit Ă  la constitution d’une

Ă©quivalence rĂ©elle entre les collections considĂ©rĂ©es. Mais, l’équivalence Ă  laquelle parviennent Mad et Ferd n’est en rĂ©alitĂ© encore que celle des opĂ©rations elles-mĂȘmes exĂ©cutĂ©es juste auparavant, c’est- Ă -dire des actions de dĂ©placer un bonbon et des actions de dĂ©placer un sou. Dans la mesure oĂč il s’en tient Ă  l’énumĂ©ration de ces Ă©changes un contre un l’enfant parvient alors Ă  l’idĂ©e que la correspondance est durable. Mais dans la mesure oĂč il essaie d’abstraire la totalitĂ© cardinale des opĂ©rations mĂȘmes qui ont permis de la constituer, il n’arrive pas encore Ă  l’équivalence nĂ©cessaire l.

Voici enfin des exemples de sujets capables de tirer de l’échange un contre un, l’idĂ©e de l’équivalence durable (cas francs du troisiĂšme stade) :

Sim (6 1∕2). Nous Ă©changeons un Ă  un 6 sous contre 6 bonbons. « Combien as-tu de sous ? — 6. —   Et moi de bonbons ? — 6. — Tu en es sĂ»r ? — SĂ»r. —   Pourquoi ? —   »

Far (61∕a) Ă©change 8 sous contre 8 bonbons : « Combien y a-t-il de bonbons ? — 8. —   Et de sous ici (nous soulevons la main et l’on voit les sous en tas) ? — 8. — SĂ»r ? — Oui. » MĂȘme rĂ©sultat avec 11, etc.

Telle est l’évolution des jugements d’équivalence accompagnĂ©s de numĂ©ration parlĂ©e. Il n’est donc pas exagĂ©rĂ© de dire que ce facteur verbal ne joue guĂšre de rĂŽle dans le progrĂšs mĂȘme de la correspondance et de l’équivalence. On retrouve les mĂȘmes stades dans cette derniĂšre Ă©preuve que dans celles des § 1-3, et Ă  des Ăąges sensiblement Ă©gaux. Sans doute, au moment oĂč la correspondance devient quantifiante et donne ainsi naissance Ă  des dĂ©buts d’équivalence, la numĂ©ration parlĂ©e peut accĂ©lĂ©rer le processus d’évolution. Mais comme tels les noms de nombre ne l’engendrent pas, et c’est lĂ  tout ce que nous voulions montrer.

Cette analyse des rapports entre la correspondance et l’équivalence Ă©tant ainsi terminĂ©e, il conviendrait de les expliquer. Mais pour y parvenir, il faut auparavant Ă©tudier l’évolution de la correspondance comme telle, c’est-Ă -dire de son mĂ©canisme lui-mĂȘme et cela sous sa forme spontanĂ©e et non plus provoquĂ©e. C’est ce que nous tenterons de faire au chapitre suivant, en cherchant comment l’enfant Ă©value les quantitĂ©s, comment il dĂ©couvre Ă  cette occasion la correspondance terme Ă  terme, et comment il l’utilise dans le cas de la correspondance entre objets homogĂšnes et non plus qualitativement complĂ©mentaires.

1 M. A. Rby (L’Educateur, mai 1931, p. 151) a observĂ© de mĂȘme des entants qui comptent les opĂ©rations en les exĂ©cutant, sans qu’ils parviennent tous, pour autant, Ă  l’idĂ©e d’équivalence.