La Genùse du nombre chez l’enfant ()

Chapitre IX.
La coordination des relations d’équivalence et la composition multiplicative des nombres 1 a

On se rappelle les Ă©preuves du chapitre III : correspondance bi-univoque et rĂ©ciproque entre des fleurs et des vases ou des Ɠufs et des coquetiers, etc. Il est possible, ces expĂ©riences faites, de les prolonger de deux maniĂšres. En premier lieu il est facile, aprĂšs avoir conduit l’enfant Ă  Ă©tablir l’équivalence entre une collection de fleurs F1 et une collection de vases V1 leur correspondant terme Ă  terme, de rĂ©pĂ©ter la chose entre la mĂȘme collection de vases V et une nouvelle collection de fleurs Fa. D’oĂč la question : Si F1 = V1 et si V1 = F„ aura-t-on aussi F1 = Fa? En second lieu, on peut concevoir un nouveau type de questions : Si l’on remet toutes les fleurs F1 et Fa dans les vases V, en plaçant naturellement un nombre Ă©gal de fleurs par vase, combien de fleurs y aura-t-il dans chaque vase ? Enfin, une fois rĂ©solu ce second problĂšme, c’est-Ă -dire lorsque 2 fleurs sont dĂ©posĂ©es dans chaque vase (ou deux Ɠufs devant chaque coquetier), on peut poser encore une question, dont le schĂ©ma rentre dans le mĂȘme type : si, au lieu de mettre deux fleurs dans chaque vase, on dĂ©sire les placer dans de petits tubes ne pouvant chacun en contenir qu’une seule, combien faudra-t-il de ces rĂ©cipients pour toutes les fleurs (on enlĂšve naturellement celles-ci pour ne laisser sur la table que les vases initiaux V1 d’oĂč la solution 2 V = V1 + Va, oĂč Va = les tubes mis en correspondance avec V1).

En bref, nous nous proposons dans ce chapitre d’étudier successivement : 1° quelques exemples de correspondance bi-univoque et rĂ©ciproque entre plusieurs collections et non pas seulement entre deux ; 2° le passage de cette composition des relations d’équivalence

ou des classes Ă  la multiplication arithmĂ©tique. En effet, la composition des relations d’équivalence est parallĂšle Ă  celle des classes, puisqu’une classe est une rĂ©union de termes Ă©quivalents du point de vue considĂ©rĂ© 1. D’autre part, la multiplication arithmĂ©tique Ă©tant une Ă©qui-distribution, l’équivalence par correspondance bi-univoque et rĂ©ciproque entre 2 ou n collections A est donc une Ă©quivalence d’ordre multiplicatif, dont la signification est que l’une de ces collections A est multipliĂ©e par 2 ou par n ; A « — * A
 signifie ainsi 2 A ou n A, de mĂȘme qu’inversement n A implique la correspondance terme Ă  terme entre n collections A. Du point de vue psychologique, cela revient simplement Ă  dire qu’une mise en correspondance bi-univoque et rĂ©ciproque est une multiplication implicite : dĂšs lors, une correspondance Ă©tablie entre plusieurs collections et non pas seulement entre deux, conduira tĂŽt ou tard le sujet Ă  prendre conscience de cette multiplication pour l’ériger en opĂ©ration explicite.

§ 1. La constitution de la correspondance terme a terme et la composition des relations d’équivalence.

— Les relations d’équivalence fondĂ©es sur la correspondance univoque et rĂ©ciproque « quelconque » ou « quantifiante » sont des relations particuliĂšres, dont la dĂ©couverte et l’emploi supposent l’acquisition d’une sĂ©rie de notions proprement mathĂ©matiques, telles que celle d’un ensemble qui se conserve, de sĂ©riation, de correspondance terme Ă  terme, etc. Au contraire, la composition des relations d’équivalence constitue un mĂ©canisme si gĂ©nĂ©ral que son maniement paraĂźt ne devoir supposer que la logique seule. Par exemple, si X = Y et si Y = Z, alors X = Z quels que soient X, Y et Z. Cette proposition, qui traduit la transitivitĂ© propre Ă  la relation d’égalitĂ©, est en mĂȘme temps l’expression d’un raisonnement qui engage toute la structure formelle de la pensĂ©e. Il exprime aussi bien l’égalitĂ© ou l’équivalence de trois classes que la coordination de deux relations et s’applique aussi bien Ă  des rĂ©alitĂ©s mathĂ©matiques (sous la dĂ©signation incorrecte de « syllogisme mathĂ©matique ») que qualitatives. Que ce raisonnement ou ce jeu d’égalitĂ©s porte sur des nombres, des surfaces, des poids, des classes ou des relations quelconques, il semble que la difficultĂ© ou la facilitĂ©

1 D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les relations symĂ©triques sont celles qui relient les Ă©lĂ©ments d’une mĂȘme classe et peuvent ĂȘtre appelĂ©es ainsi relations de classes. Voir Compte rendu des sĂ©ances de la SociĂ©tĂ© de physique de GenĂšve, notre communication du 15 mai 1941 (relations symĂ©triques).

Ă  le manier doive ĂȘtre indĂ©pendante du contenu de la pensĂ©e et qu’elle relĂšve de la forme seule. Dans l’hypothĂšse d’une logique innĂ©e, l’enfant devrait donc pouvoir employer de telles structures bien avant de dĂ©couvrir les notions mathĂ©matiques, ou tout au moins les deux questions devraient ĂȘtre indĂ©pendantes pour lui.

Mais dans l’hypothĂšse qui est la nĂŽtre, selon laquelle la logique se construit, il n’est pas prouvĂ© qu’un mĂ©canisme formel tel que la composition de deux relations puisse s’élaborer indĂ©pendamment des contenus auxquels cette coordination s’applique. Et comme, inversement, nous avons constatĂ© sans cesse, au cours de ce volume, que la logique des classes et celle des relations interviennent dans la construction des notions mathĂ©matiques et rĂ©ciproquement, on peut s’attendre Ă  ce que la structure formelle (X = Y ; Y = Z donc X = Z) ne s’acquiĂšre pas en une fois indĂ©pendamment de son contenu, mais nĂ©cessite autant d’acquisitions distinctes et rĂ©pĂ©tĂ©es que de contenus diffĂ©rents auxquels elle s’applique. Pour mieux dire, la structure formelle (X = Y ; Y = Z donc X = Z) n’est, comme toutes les structures formelles, qu’une coordination d’un degrĂ© dĂ©terminĂ©, ne pouvant donc s’effectuer qu’en fonction de la comprĂ©hension (de la structuration) des termes ou des relations coordonnĂ©s et devant par consĂ©quent se reconstituer sous forme de nouvelle coordination toutes les fois qu’elle s’applique Ă  une nouvelle classe d’objets de pensĂ©e 1.

En effet, on peut dire, dans les grandes lignes, que les enfants qui Ă©chouent dans la question de la composition des relations d’équivalence sont aussi ceux qui manquent la correspondance bi-univoque et rĂ©ciproque, tandis que ceux qui rĂ©ussissent cette derniĂšre parviennent d’emblĂ©e Ă  composer plusieurs Ă©quivalences entre elles. Or, ce rĂ©sultat n’eSt pas si naturel qu’il pourrait le sembler. RĂ©ussir les Ă©preuves de correspondance, c’est considĂ©rer les collections correspondantes comme Ă©quivalentes quelle que soit la disposition de leurs Ă©lĂ©ments, pourvu que ceux-ci aient une fois correspondu terme Ă  terme. Quant Ă  la composition (X ♊— » Y) + (Y *— * Z) = (X ♩— ♩ Z) dans laquelle le signe « — â–ș marque l’équivalence due Ă  la correspondance bi-univoque et rĂ©ciproque, elle soulĂšve des difficultĂ©s qui paraissent

1 Dans l’ouvrage que nous publierons prochainement avec M llÎČ B. Inhelder sur Le dĂ©veloppement des quantitĂ©s chez Ven font, nous verrons de nouveaux exemples de cette nĂ©cessitĂ©, selon que le schĂ©ma (X = Y ; Y = Z) s’applique Ă  des poids, des volumes, etc.

bien diffĂ©rentes, puisque les Ă©lĂ©ments des collections X et Z ne sont jamais en regard les uns des autres. Or, que les enfants qui ne parviennent pas Ă  faire correspondre seuls deux ensembles, ou Ă  considĂ©rer leur Ă©quivalence comme durable, ne parviennent pas non plus Ă  effectuer cette composition, cela va bien de soi, mais seulement si l’on admet que les structures formelles constituent une simple coordination de leurs contenus : en effet, la composition suppose alors rĂ©solue la question de la comprĂ©hension de l’équivalence elle-mĂȘme. Mais que les enfants qui rĂ©ussissent les Ă©preuves d’équivalence parviennent aussi d’emblĂ©e Ă  composer les relations ainsi dĂ©couvertes, cela est fort intĂ©ressant et montre que les opĂ©rations d’ordre multiplicatif en jeu dans la correspondance elle-mĂȘme sont, sitĂŽt constituĂ©es, explicitĂ©es sous forme de multiplications proprement dites.

Voici d’abord deux exemples d’échecs corrĂ©latifs (tous les enfants que nous citerons dans ce § 1 sont ceux dont il a Ă©tĂ© question au chap. III):

Fum (4 ; 4), qui en est au stade de la comparaison globale ne parvient pas, comme on l’a vu (chap. III § 2 sect. I), Ă  juger que les fleurs bleues mises par lui- mĂȘme dans les vases, leur correspondent une fois sorties et espacĂ©es. On lui fait mettre ensuite une mĂȘme quantitĂ© de fleurs roses dans les mĂȘmes vases. Mais lorsque l’on compare les roses et les bleues, Fum, Ă  la question : « C’est la mĂȘme chose de fleurs roses et de bleues ? » rĂ©pond tantĂŽt « Je crois » tantĂŽt « Il y a plus de bleues », etc.

MĂȘme le fait de compter verbalement ne facilite en rien la composition : « J’aimerais mettre maintenant dans chaque vase une fleur rose et une fleur bleue. Veux-tu compter les vases ? — Dix. —   Et les fleurs bleues ? — Dix. — Et les roses ? — Dix. — TrĂšs bien. Si tu mets dans chaque vase une fleur bleue et une fleur rose, il y aura assez de fleurs ? — Je ne sais pas. — Tu peux savoir d’avance (il commence Ă  les mettre) ? — Non. Je ne sais pas. »

Til (4 ; 11) est du second stade en ce qui concerne l’échange des 10 sous et des 10 fleurs (chap. 111 § 4 sect. II) c’est-Ă -dire qu’il sait effectuer une correspondance terme Ă  terme, mais sans Ă©quivalence durable. 11 achĂšte d’abord 6 fleurs bleues contre 6 sous. « Maintenant, je suis une gentille tnarchande et je te rends l’argent. Tu peux acheter de ces fleurs roses avec les mĂȘmes sous. C’est aussi toujours un sou contre une fleur : Ă  chaque fleur tu me donnes un sou. — (On commence.) — Tu auras la mĂȘme chose de fleurs roses et de bleues ? — Non, il y aura plus de roses. — ■ Pourquoi ? — Vous avez pris plus (il regarde la provision de rĂ©serve). — On termine l’échange et met en correspondance visuelle les roses et les sous.) Ah ! c’est la mĂȘme chose. » — Maintenant on va mettre les sous sous les fleurs bleues. — (Il le fait.) C’est la mĂȘme chose. — Alors regarde (nous prenons les 6 fleurs roses et recommençons l’échange). On peut acheter avec les sous la mĂȘme chose de fleurs roses que de fleurs bleues ? — Non, plus » ; etc.

Il est donc Ă©vident que les enfants ne savent pas coordonner entre elles les Ă©quivalences, pas plus qu’ils ne considĂšrent chacune

Ă  part comme durable. Voici maintenant deux exemples d’un second groupe d’enfants plus intĂ©ressants au point de vue de cette corrĂ©lation, parce qu’ils rĂ©ussissent certaines Ă©preuves d’équivalence et Ă©chouent Ă  d’autres : or, ils parviennent Ă  coordonner formellement les Ă©quivalences dans le premier cas, et n’y arrivent pas dans le second :

Fet (5 ; 5), comme on l’a vu (chap. III § 2 sect. III) est du troisiĂšme stade en ce qui concerne les fleurs et les vases : quelle que soit la disposition des fleurs sorties des vases, il dĂ©clare qu’elles leur sont Ă©quivalentes « parce qu’elles Ă©taient lĂ  dedans ». AprĂšs avoir Ă©cartĂ© les 10 fleurs bleues, on lui demande d’introduire les fleurs roses, puis, une fois sorties : « Est-ce que c’est la mĂȘme chose de fleurs roses et bleues, ou pas ? — Oui, parce qu’elles Ă©taient lĂ  dedans et les autres aussi. >

Mais le mĂȘme Fet n’est pas sĂ»r, aprĂšs Ă©change un contre un de 8 fleurs contre 8 sous, que les deux ensembles sont Ă©quivalents : lorsque les fleurs sont espacĂ©es, il les croit plus nombreuses. Une fois qu’il les a comptĂ©es, il paraĂźt cependant certain de l’équivalence : « C’est la mĂȘme chose ? — Ici il y a 8 et ici il y a 8. — Je vais maintenant t’acheter des fleurs roses, regarde (on Ă©change un Ă  un 8 sous contre 8 fleurs roses. Celles-ci restent sur la table, tandis que Fet tient les bleues en main). — C’est la mĂȘme chose de roses et de bleues ? — Non. Il y a plus de roses. — Pourquoi ? — Parce que ! »

Bet (5 ; 8) de mĂȘme, croit Ă  l’équivalence des fleurs bleues et des vases « parce que ça va (dedans) ». Il met ensuite les fleurs roses, que l’on sort et que l’on serre : « Il y a autant de roses et de bleues ? — Oui. — Pourquoi ? — Parce que
 voilĂ  (il les met en correspondance pour nous le dĂ©montrer). »

Mais il ne croit pas Ă  l’équivalence durable des fleurs bleues et des sous aprĂšs l’échange un contre un. Une fois convaincu par la mise en correspondance visuelle, il Ă©change un Ă  un les mĂȘmes sous contre les fleurs bleues : « C’est la mĂȘme chose de roses et de bleues ? — Non, il y a plus de bleues. »

La corrĂ©lation entre la comprĂ©hension de l’équivalence durable et la composition des Ă©quivalences est donc parfaite en de tels cas ; mais voici un troisiĂšme groupe d’enfants qui ne rĂ©ussissent pas entiĂšrement les Ă©preuves d’équivalence, mais parviennent ensuite Ă  une composition correcte :

Os (5 ; 10) dĂ©jĂ  citĂ© au chap. III § 2, sect. III, est intermĂ©diaire entre le deuxiĂšme et le troisiĂšme stade en ce qui concerne les fleurs et les vases : il croit Ă  leur Ă©quivalence lorsqu’elles sont proches, mĂȘme sans contact visuel, mais n’y croit plus Ă  distance. Or, aprĂšs avoir rĂ©agi de mĂȘme avec les fleurs roses, il affirme cependant l’équivalence des roses et des bleues : « C’est la mĂȘme chose, parce qu’il y a 10 ici (les bleues qu’il a comptĂ©es) et 10 lĂ  (les roses, qu’il n’a pas comptĂ©es). »

Pit (6 ; 11) est Ă©galement intermĂ©diaire entre le deuxiĂšme et le troisiĂšme stade : il prĂ©sume que les sous Ă©changĂ©s contre les fleurs bleues leur restent Ă©quivalents (sauf quand ils sont trop Ă©cartĂ©s), mais a besoin de vĂ©rifier sans cesse cette Ă©galitĂ© pour y croire. Nous Ă©changeons ensuite les mĂȘmes sous contre les fleurs roses : « Est-ce qu’il y a autant de fleurs roses que de bleues ou non ? — Oui (il vĂ©rifie cependant aussitĂŽt par une mise en correspondance directe). »

Voici enfin des cas dans lesquels la rĂ©ussite des Ă©preuves d’équivalence s’accompagne d’un succĂšs immĂ©diat de la composition (nous n’avons pas trouvĂ© de rĂ©ussite des premiĂšres Ă©preuves sans compositions ultĂ©rieures correctes) :

Rum (4 ; 11) est franchement du troisiĂšme stade en ce qui concerne les Ɠufs et les coquetiers, les fleurs et les vases ainsi que l’échange des fleurs contre les sous (chap. III, § 2-4). Or, pour la premiĂšre de ces Ă©preuves, aprĂšs qu’on a sorti 8 Ɠufs de 8 coquetiers et placĂ©s par devant, il en remet 8 autres que l’on dĂ©pose ensuite par derriĂšre : « Il y a autant d’Ɠufs lĂ  et là ? — Oui, il y en a ici 8 et ici 8 (sans avoir comptĂ© les seconds). » Avec les fleurs bleues et les fleurs roses placĂ©es successivement dans les mĂȘmes vases, Rum dit Ă©galement : « C’est la mĂȘme chose, parce que lĂ  (les bleues, comptĂ©es) il y a 10 et lĂ  (les roses non comptĂ©es) il y a aussi 10. » Et avec les fleurs roses et bleues Ă©changĂ©es successivement contre les mĂȘmes sous, nous posons la question suivante, intentionnellement suggestive (pour mesurer sa force de conviction) : « Tu vois je n’ai plus de fleurs bleues (elles sont en tas de son cĂŽtĂ©). Je veux acheter les petites fleurs roses avec l’argent que tu m’as donnĂ© (Ă©change un contre un en espaçant largement les fleurs Ă©changĂ©es). OĂč y en a-t-il le plus ? — C’est la mĂȘme chose. »

Ul (5 ; 3), pour cette mĂȘme derniĂšre Ă©preuve : « C’est la mĂȘme chose parce qu’il y a 10 vases, il y a 10 fleurs roses et 10 fleurs bleues. »

A y (5 ; 2), de mĂȘme : « Il y a 10, 10 et 10 (il n’a comptĂ© Ă©galement que les fleurs bleues). »

On voit donc que, sitĂŽt en possession de la relation d’équivalence (par correspondance terme Ă  terme), l’enfant sait composer deux de ces relations entre elles. Comme le montre le troisiĂšme type de rĂ©ponses (Os et Fit), il y parvient mĂȘme peut-ĂȘtre un peu plus vite qu’à ĂȘtre certain de l’équivalence elle-mĂȘme indĂ©pendamment de la configuration des ensembles.

Cette corrĂ©lation entre la construction des relations d’équivalence et la possibilitĂ© de les composer sitĂŽt construites nous paraĂźt intĂ©ressante Ă  un double point de vue. En premier lieu, le fait que la composition ne soit pas possible avant la comprĂ©hension rĂ©elle des Ă©quivalences Ă  composer n’est pas si naturel qu’il peut le paraĂźtre lorsqu’on l’énonce ainsi. Non seulement l’adulte et l’enfant aprĂšs 11-12 ans ont le pouvoir de raisonner formellement avec rigueur sur des propositions reconnues fausses ou qu’ils ne comprennent pas, mais encore, et bien avant que soit acquise cette mĂ©canique formelle, l’enfant a le pouvoir de s’adapter aux mots et aux notions collectives inhĂ©rents au langage ambiant : c’est ainsi que beaucoup des enfants qui demeurent incapables de comprendre que 10 fleurs sorties de 10 vases sont toujours Ă©quivalentes Ă  ces 10 vases bien que serrĂ©es ou espacĂ©es, savent cependant compter ces fleurs jusqu’à 10. Il pourrait donc

se prĂ©senter chez ces petits un emploi formel ou du moins verbal de la multiplication relative de ces Ă©quivalences avant que celles-ci soient rĂ©ellement comprises. Le fait qu’il n’en est rien montre que la composition demandĂ©e constitue bien une coordination vĂ©ritable. Mais surtout, la composition des relations d’équivalence aurait pu ne se produire que bien aprĂšs la comprĂ©hension des rapports d’équivalence entre deux collections, et c’est ce Ă  quoi nous nous attendions au dĂ©but de notre recherche. En effet, il est trĂšs frĂ©quent chez les petits que les rapports entre trois termes (et la composition de deux relations d’équivalence suppose trois termes) soient beaucoup plus difficiles Ă  manier que des rapports entre deux termes. C’est ainsi qu’un partage en trois est beaucoup plus dĂ©licat qu’une division en deux, etc. Comment donc se fait-il que l’équivalence de trois ensembles ne soit pas plus compliquĂ©e Ă  saisir qu’une Ă©quivalence entre deux seulement, autrement dit qu’une composition de deux relations soit aussi aisĂ©e que la construction de l’une des deux ?

Sans entrer encore dans l’analyse des rapports entre la correspondance bi-univoque et rĂ©ciproque et les opĂ©rations multiplicatives en gĂ©nĂ©ral, disons d’emblĂ©e que la raison de ce synchronisme est bien simple : la composition de deux Ă©quivalences est en rĂ©alitĂ© dĂ©jĂ  impliquĂ©e dans la construction d’une seule relation d’équivalence durable entre deux collections, car ces deux collections se prĂ©sentant sous n formes successives apparaissent comme n collections. Soit, en effet, l’ensemble des vases V et l’ensemble des fleurs bleues Fb. La principale difficultĂ© pour l’enfant n’est pas de comprendre l’équivalence au moment de la correspondance optique : disons V1 ■<— â–ș Fb1. Elle est de comprendre que les vases espacĂ©s (disons V2) ou serrĂ©s (V3) sont encore Ă©quivalents aux fleurs bleues espacĂ©es (Fb,) ou serrĂ©es (Fb,). Il s’ensuit que la comprĂ©hension de l’équivalence durable entre ce qui nous paraĂźt deux ensembles seulement nĂ©cessite en fait une composition complexe entre les relations d’équivalence unissant entre eux 6 ensembles 3 par 3 :

(V1 Ă·-→ Fbt) + (Fb1 -→ Fba) = (Vj -→ Fb,)

(V1 Fb1) + (Fb1 Ă·-→ Fb,) = (Vl -→ Fb,) 
 etc.

Par consĂ©quent, lorsque l’on introduit le nouvel ensemble de fleurs roses Fr avec ses trois Ă©tats Fr1 ; Fr2 et Fr„ la composition des

relations (V « — â–ș Fb) et (Fb ■ »— â–ș Fr) est du mĂȘme ordre que les prĂ©cĂ©dentes :

(V1 Fbl) + (V1 Ă·-→ Fr1) = (Fbl ≠→ Fr1)

La seule diffĂ©rence, et c’est en cela que le phĂ©nomĂšne est intĂ©ressant, est que les ensembles Fb1 ; Fba et Fb3 ne diffĂšrent que par la disposition perceptive de leurs Ă©lĂ©ments tandis que les ensembles Fb et Fr diffĂšrent l’un de l’autre par leurs Ă©lĂ©ments eux-mĂȘmes, mais cette introduction d’un ensemble Ă  Ă©lĂ©ments nouveaux ne change rien au mĂ©canisme formel de la pensĂ©e, lequel a dĂ» se constituer au cours de la construction des relations d’équivalence elles-mĂȘmes.

Nous pouvons donc dire que la capacitĂ© de composer entre elles deux relations d’équivalence (donc de relier en un seul tout 3 ensembles Ă  Ă©lĂ©ments diffĂ©rents) atteste simplement la libĂ©ration du mĂ©canisme formel, jusque-lĂ  immanent Ă  la construction mĂȘme de ces relations et dĂ©sormais susceptible de s’appliquer Ă  n’importe quelle combinaison nouvelle de relations entre ensembles de termes non communs. Or, nous constatons, et c’est lĂ  la conclusion de ce § 1, que cette libĂ©ration, ou coordination externe, apparaĂźt sitĂŽt achevĂ©e la construction des Ă©quivalences comme telles, ou coordination interne.

§ 2. Les stades de la composition des relations d’équivalence.

— AprĂšs avoir constatĂ©, sur les enfants mĂȘmes qui nous ont servi de sujets pour les Ă©preuves de correspondance simple (chap. III), la corrĂ©lation Ă©troite qui existe entre les rĂ©actions Ă  ces Ă©preuves et la composition des relations d’équivalence, nous voudrions maintenant examiner briĂšvement les Ă©tapes de cette composition elle-mĂȘme sur de nouveaux enfants, ceux que nous soumettrons, au cours du § 3, aux Ă©preuves de correspondance multiple et de multiplication numĂ©rique.

Le premier stade ne nous retiendra pas puisqu’il est celui de l’échec simultanĂ© de la construction de la correspondance elle-mĂȘme et de la composition des Ă©quivalences. En voici cependant encore un exemple, analogue Ă  ceux de Fum et de Til (§ 1), mais interrogĂ© au moyen d’une technique plus prĂ©cise de questionnement :

Com (4 ; 10) met lui-mĂȘme une Ă  une 10 fleurs (X) dans 10 vases (Y). On les sort pour les mettre dans une cuvette. Il en est de mĂȘme avec une autre dizaine de fleurs (Z) que l’on met dans une autre cuvette, un peu plus espacĂ©e. « Y a-t-il autant de fleurs ici (X) que lĂ  (Z) ? — Il y a plus ici (Z). LĂ  (X) il y a moins. — 

(On espace X et on serre les Z.) — Il y a plus Ă  ce tas (X) et moins Ă  celui-lĂ  (Z). — OĂč est-ce que les fleurs Ă©taient ? — LĂ  (montre les vases Y), dans tous ces petits verres. — Elles Ă©talent justes ? — Oui, celles-lĂ  (X). — Et celles-lĂ  (Z) ? — Aussi
 (il les a mises lui-mĂȘme). Maintenant elles viendront jusqu’ici (montre le 9∙ vase) parce qu’il y en a moins. »

Par contre, il est intĂ©ressant de chercher comment se dĂ©veloppe la composition progressive au cours du second stade, qui est celui de la correspondance terme Ă  terme mais sans Ă©quivalence durable (chap. III-IV). Or, nous allons voir que, Ă  ce niveau, la composition s’esquisse prĂ©cisĂ©ment avec le secours de l’intuition, c’est-Ă -dire lors d’un contact perceptif, mais n’est pas gĂ©nĂ©ralisable par voie opĂ©ratoire.

Voici quelques exemples de ce second stade. Nous chercherons à les sérier dans un ordre progressif :

Rys (4 ; 9) est capable de correspondance 1 Ă  1. Il prĂ©pare 10 fleurs, les introduit et on les place dans une cuvette, serrĂ©es (X). Il en est de mĂȘme d’une seconde dizaine que l’on place espacĂ©es (Z). « Y en a-t-il autant lĂ  et là ? — Ici (X) c’est plus petit et lĂ  (Z) c’est plus grand. — Et alors (on serre les Z et on espace les X). — Ah ! maintenant il y a plus ici (X), c’est tout dĂ©placĂ©. LĂ  (Z) il y a moins, c’est tout dĂ©placĂ© aussi. —   Pourquoi il y a moins ? — Parce qu’il y a beaucoup de fleurs de l’autre cĂŽtĂ© (X). — OĂč Ă©taient ces fleurs ? — On les a mises dans les vases (Y) et on les a sorties pour les mettre lĂ  (on inverse Ă  nouveau les rapports de densitĂ©). — Il y a plus lĂ  (Z). — Pourquoi ? — Je ne sais pas dire. —   (On les met en bouquet.) Et maintenant ? — Ah ! c’est la mĂȘme chose ! »

Rol (5 ; 4). MĂȘme expĂ©rience. Les fleurs (Z) sont serrĂ©es : « C’est la mĂȘme chose (X et Z)? — On en a beaucoup lĂ  (X), parce qu’on les a mises aussi lĂ  dedans, mais il y en a moins, parce que vous les avez mises plus serrĂ©es (dans la cuvette des Z). — Et les vases (Y) y en a-t-il autant que de fleurs ? — Il y en a la mĂȘme chose (sĂ»r) que celles-ci (Z, serrĂ©es). — Et avec celles-lĂ  (X espacĂ©es) ? — Aussi la mĂȘme chose (mĂȘme assurance) : elles ont Ă©tĂ© dedans deux fois (donc X et Z). — Et alors il y a plus, moins ou autant dans ce bouquet ici et lĂ  (X et Z) ? — Il y en a plus ici (X). » Par contre dĂšs que l’on met les 3 ensemble en rangĂ©es parallĂšles il admet l’équivalence X = Y = Z.

Bal (5 ; 6) met 10 Ɠufs (X) dans 10 coquetiers (Y). Les X sont placĂ©s Ă  l’état espacĂ© dans une casserole. 11 remet 10 Ɠufs (Z) dans les mĂȘmes coquetiers, et on les serre dans une autre casserole : « Dis-moi il y a autant d’Ɠufs dans cette casserole que dans celle-là ? — Il y en a plus dans celle-lĂ  (X). — Pourquoi ? — Parce qu’on les a mis dans tous les verres (Y). — Et ceux-lĂ  (Z) ? — On les a mis dans moins de verres (il les a cependant mis lui-mĂȘme). — Regarde (on recommence avec 7 Ă©lĂ©ments seulement pour chacune des 3 collections). Et maintenant il y a la mĂȘme chose lĂ  et lĂ  (X et Z, les coquetiers ayant Ă©tĂ© dispersĂ©s en fer Ă  cheval)? — La mĂȘme chose. — Pourquoi ? — Parce que vous les avez mis juste comme ça (les coquetiers). — (On recommence avec 10 Ă©lĂ©ments, les coquetiers en rangĂ©e). — Et maintenant (X et Z)? — La mĂȘme chose. —   Pourquoi ? — Parce qu’ils ont tous Ă©tĂ© dans les verres. »

Uld (5 ; 8). ExpĂ©riences des fleurs, les 10 X serrĂ©es dans une cuvette et les 10 Z espacĂ©es dans une autre :   » Il y en a moins lĂ  (X) et plus ici (Z). — Pourquoi ? — Il y en a juste 1, 2, 3
 10 (compte les X). — Et lĂ  (Z)? — (Il compte.) Oh !

c’est la mĂȘme chose ! — Pourquoi ? — Parce que c’est la mĂȘme grandeur (montre la longueur de la rangĂ©e des vases Y). Alors c’est la mĂȘme chose. * Avec les Ɠufs Uld dit d’emblĂ©e que X = Z : « C’est la mĂȘme chose. —   Pourquoi ? — Parce que c’est la mĂȘme chose de petits bols (de coquetiers). »

Hoeo (5 ; 11). Les fleurs X espacĂ©es et Z serrĂ©es : « Il y en a plus ici (X). Elles sont plus comme ça (largeur). — (On intervertit les densitĂ©s.) — Oh ! Il y en a plus ici (montre de nouveau X !). — Mais elles occupent moins de place ? — Je me trompe alors (embarras) mais, avant, il y avait plus ici (conflit de la reprĂ©sentation de l’état antĂ©rieur, donc du besoin de constance, avec la perception actuelle). Alors c’est lĂ  qu’il y a plus (Z). — (On intervertit Ă  nouveau.) — Non ici ! (a l’air satisfait de retrouver la premiĂšre situation). — Comment le sais-tu ? — Il faudrait compter. —   Eh bien ! compte. Mais attends. OĂč Ă©taient ces fleurs-ci (X)? — Dans les vases. — Et celles-ci (Z)? — Aussi dans les vases. — Et ça allait tout juste ? — Oui. Oh ! il y a la mĂȘme chose !*

« Regarde, maintenant (on aligne les X perpendiculairement aux vases). — Je peux compter : (Il compte) 10 fleurs et 10 vases. —   Et regarde (on aligne les Z parallĂšlement aux X aprĂšs les avoir remises dans les vases Y, mais la rangĂ©e des Z est un peu plus courte pour Ă©viter la correspondance visuelle). — Mais il en manque une ! — Je n’ai rien enlevĂ©. — Oui (perplexe). Je veux compter. (Il compte.) C’est la mĂȘme chose, j’avais cru qu’il en manquait une. —   Pourquoi c’est autant ? — C’était dans les vases, et les vases c’est la mĂȘme chose que les fleurs. Je veux quand mĂȘme compter (il compte X, Y, Z). C’est 10 et 10 et 10, oui, c’est les 3 la mĂȘme chose (enfin sĂ»r !). »

Le lendemain, expĂ©riences des Ɠufs : « Il y en a la mĂȘme chose (X et Z). — Pourquoi ? — On avait vu hier que c’était la mĂȘme chose. — Oui, mais comment peut-on ĂȘtre sĂ»r ? — En comptant. — Et sans compter ? — 
 — OĂč Ă©taient les Ɠufs ? — Ah ! c’est vrai : On a mesurĂ© avec les verres (coquetiers Y) et hier avec les vases. ‱

Tous ces enfants sont bien du second stade, c’est-Ă -dire qu’ils savent tous effectuer une correspondance terme Ă  terme mais sans pour autant croire Ă  l’équivalence durable des collections correspondantes. DĂšs lors, lorsqu’il s’agit de composer entre elles des Ă©quivalences, ils ne peuvent conclure X = Z de (X = Y) et (Y = Z) que si les ensembles demeurent en regard et prĂ©sentent les mĂȘmes caractĂšres perceptifs : ils ne savent donc point encore composer opĂ©ratoirement et se bornent Ă  constater intuitivement.

Mais si tel est le point de dĂ©part commun de toutes ces rĂ©actions, chacun de ces enfants parvient cependant, grĂące aux suggestions contenues dans nos questions, Ă  dĂ©couvrir peu Ă  peu des Ă©quivalences durables entre X et Y puis entre Y et Z, et du mĂȘme coup Ă  composer X = Z. C’est le mĂ©canisme de cette dĂ©couverte qu’il convient maintenant d’analyser.

Le sujet Rys, tout d’abord, se rĂ©vĂšle incapable d’égaler X et Z tant que les bouquets ne sont pas de grosseur Ă©gale : il subit passivement toutes les fluctuations de la perception sans parvenir Ă  aucune

composition. Tel est le niveau le plus bas. Un peu plus avancĂ©. Roi soutient explicitement ce point de vue, qui est stupĂ©fiant pour la logique, que X = Y et que Y = Z, mais que X > Z. Il commence mĂȘme son raisonnement en invoquant la correspondance des fleurs X et des vases, puis des Z et des vases, ajoute que « elles ont Ă©tĂ© dedans deux fois » (c’est-Ă -dire tant les Z que les X) et cependant conclut que X > Z (parce que moins serrĂ©es) ! On ne saurait ignorer avec plus de paradoxe les rĂšgles de la composition opĂ©ratoire, et cependant Roi est en progrĂšs sur Rys puisqu’il parvient en cours de route aux Ă©quivalences durables X = Y et Y = Z, mais l’intuition visuelle qui le conduit jusque-lĂ  ne suffit pas Ă  lui permettre et par consĂ©quent l’empĂȘche de conclure X = Z. Bal marque un nouveau progrĂšs. Pensant que X > Z (Ă  cause des densitĂ©s), il prĂ©fĂšre d’abord corriger la rĂ©alitĂ© (« on les a mis dans moins de verres ») que de tomber dans l’absurditĂ© de Roi : le bĂ©nĂ©fice de cette hardiesse est que, sitĂŽt les rapports mieux constatĂ©s avec un nombre plus restreint d’élĂ©ments, il gĂ©nĂ©ralise X = Z Ă  tous les Ɠufs. Mais il est clair que cette dĂ©couverte a Ă©tĂ© favorisĂ©e par l’intuition et n’est pas due encore Ă  la pure logique. Avec Uld, l’intuition domine au dĂ©but mais le dĂ©nombrement spontanĂ© le hausse sur un autre plan et le conduit Ă  des gĂ©nĂ©ralisations plus formelles. Enfin Hoeg, dont nous avons tenu Ă  transcrire tout l’interrogatoire, fournit un admirable exemple de conflit entre l’intuition et la logique, avec triomphe final de celle-ci. Il commence, en effet, par reconnaĂźtre avec luciditĂ© les contradictions oĂč le conduit la premiĂšre (« mais avant il y avait plus ici 1 ») ; il postule alors, pour les lever, une demi-constance, laquelle le conduit enfin Ă  la composition opĂ©ratoire (avec entre deux un besoin trĂšs significatif de vĂ©rification empirique), qu’il considĂšre Ă  juste titre comme due Ă  l’emploi d’une commune mesure (« on a mesurĂ© avec les vases »).

Telles sont les principales Ă©tapes de la progression observĂ©e au cours du second stade. L’interprĂ©tation en est facile : l’enfant de ce niveau, ne se fiant qu’à l’intuition perceptive, commence par comparer directement X et Z sans songer Ă  les composer par l’intermĂ©diaire de Y. D’oĂč les jugements X Z selon les densitĂ©s perçues. Seulement l’intuition conduit Ă  des rĂ©sultats contradictoires : tantĂŽt on a X > Z, l’instant aprĂšs l’inverse. Lorsque ces fluctuations deviennent impossibles Ă  accepter, le sujet postule un dĂ©but de constance. C’est alors que l’invariance des totalitĂ©s et la composition des relations d’équivalence apparaissent ainsi simultanĂ©ment comme les deux

aspects de la mĂȘme rĂ©alitĂ©. Ce changement de perspectives, qui est presque immĂ©diat en certains cas, Ă  la maniĂšre de 1’« Aha-Erlebnis » de BĂŒhler ou de l’Einsicht des Gestaltistes, est cependant tout le contraire de la cristallisation au cours de laquelle se structure une « Gestalt » perceptive : ce n’est pas d’une cristallisation qu’il faut parler ici, mais d’un brusque dĂ©gel, d’une dĂ©bĂącle des structures perceptives, lesquelles, brusquement fondues, rendent possible la mobilitĂ© et la composition rĂ©versible.

Examinons enfin quelques cas du troisiĂšme stade, c’est-Ă -dire de cette composition se prĂ©sentant sous forme de coordination immĂ©diate :

Cide (5 ; 3) : « C’est la mĂȘme chose tout juste, parce que j’ai ou que c’était dans les vases. Je crois tout le temps qu’on remet dans les vases et j’y pense. — Mais si on regarde le bouquet de grosses fleurs (X) et le bouquet de petites fleurs (Z) c’est autant ? — C’est la mĂȘme chose. Je pense Ă  ceux-lĂ  (X) et Ă  ceux-lĂ  (Z) et je compte avec les vases. »

Frim (5 ; 5) : « Est-ce qu’il y a autant de fleurs ici que là ? — Oh ! oui, il y en a 
 (rĂ©flĂ©chit). Oui, il y en a beaucoup. —   De quoi ? — De vases. — Mais il y a plus ou moins de fleurs ici que là ? — Il y a beaucoup de vases, et puis beaucoup de fleurs ici (X), elles Ă©taient lĂ  dedans (Y), et beaucoup ici (Z) elles Ă©taient lĂ  aussi (Y). C’est la mĂȘme chose. »

Gros (5 ; 10). Les X espacĂ©s et les Z serrĂ©es « c’est la mĂȘme chose. — Pourquoi ? — Il y avait 10 fleurs et 10 vases, alors il y a 10 roses. »

Bora (6 ans) : « C’est la mĂȘme chose parce qu’il y a les vases. »

Mar (5 ; 8) : « C’est la mĂȘme chose les deux, parce que c’était tout la mĂȘme longueur de fleurs dans les vases. » Et les Ɠufs « c’est la mĂȘme chose parce qu’on a mesurĂ© avec les coquetiers. ‱

Lis (6 ans). Les X sont serrĂ©es et les Z espacĂ©es : « LĂ  il y en a plus (X) et lĂ  (Z) moins. Non il n’y en a pas moins, parce qu’elles ont Ă©tĂ© aussi dans les vases. Alors c’est la mĂȘme chose ! » Et les Ɠufs : « C’est autant, parce qu’il y avait la mĂȘme chose de bols. ‱

On voit combien est suggestif ce passage de l’intuition Ă  l’opĂ©ration. Lorsque Lis, par exemple, corrige son impression perceptive d’inĂ©galitĂ© X > Z par l’égalitĂ© Z = Y, il est bien obligĂ© de conclure, pour ainsi dire malgrĂ© lui, que Z = X puisque X = Y. Et lorsque Cide, pour lutter contre son intuition, dit « je crois tout le temps qu’on les remet dans les vases et j’y pense », il montre Ă  merveille en quoi la composition est un effort de rĂ©versibilitĂ© orientĂ©e en sens contraire de la perception actuelle. Enfin lorsqu’il dit « je compte avec les vases », il prend conscience du caractĂšre multiplicatif de cette coordination, ce dont nous allons nous occuper maintenant.

§ 3. La correspondance multiple et la multiplication numérique.

— Il convient maintenant d’examiner comment la composition des Ă©quivalences peut ĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ©e sous forme de correspondance bi-univoque et rĂ©ciproque entre n ensembles (nous dirons simplement « correspondance multiple », en nous servant d’un terme impropre mais que nous limiterons Ă  cet usage) et de multiplication numĂ©rique.

Durant le premier stade (comparaison globale), l’enfant n’étant capable ni de faire correspondre terme Ă  terme un nombre Ă©gal de fleurs et de vases, ni par consĂ©quent de juger que deux collections correspondent entre elles lorsqu’elles correspondent Ă  une troisiĂšme, ne parvient naturellement pas Ă  effectuer de multiplications numĂ©riques, mĂȘme sous forme de duplications :

Dal (5 ; 1) ne considĂšre pas que les collections X (10) et Z (10) de fleurs comme Ă©quivalentes bien qu’il les ait mises lui-mĂȘme successivement dans les mĂȘmes 10 vases Y. « Maintenant on va mettre toutes ces fleurs dans les petits pots (= pots de fleurs en forme de tube ne contenant chacun qu’une fleur au maximum, Ă  enfiler par le trou qui constitue l’orifice supĂ©rieur). Sors assez de pots pour toutes les fleurs : tu vois on met seulement une fleur par pot. — (Il aligne 10 pots en regard des 10 vases.) — Tu en as assez pour toutes ces fleurs ? — (Il en rajoute 4.) — Et maintenant ça va ? — 
 — Essaie. — (Il met une fleur par pot, puis vers la douziĂšme en rajoute encore 2 mais ne soupçonne pas le rapport : deux pots pour un vase.) » Enfin on le prie de mettre toutes les fleurs dans les 10 vases : « Ça fera combien dans chaque vase ? — (Il essaie une par une.) »

Les 10 coquetiers. Il met un Ă  un dans les 10 coquetiers 10 Ɠufs que l’on place ensuite serrĂ©s dans une casserole, puis 10 autres Ɠufs que l’on espace dans une seconde casserole : « C’est la mĂȘme chose ? — Non, lĂ  (Z) il y a plus. — Et maintenant si on donne tous ces Ɠufs aux enfants (les 10 poupĂ©es devant lesquelles sont les 10 coquetiers), combien on peut en donner Ă  chaque enfant ? — Un. — Tu es sĂ»r ? — (Il commence Ă  mettre un Ɠuf dans chaque coquetier, puis aprĂšs 3 ou 4, il s’écrie) Non, beaucoup, 6. Oh ! les enfants mangeront beaucoup. »

Com (4 ; 11), aprĂšs que l’on a sorti les fleurs X puis Z des mĂȘmes 10 vases Y (n’admet pas X = Z). « Si nous voulons mettre toutes ces fleurs (on montre X et Z Ă  la fois) dans ces vases, combien pouvons-nous mettre de fleurs dans chaque vase ? — (Il en met une par vase, puis deux, puis, en regardant la suite, trois, aprĂšs quoi il Ă©galise par tĂątonnements successifs et aboutit Ă  deux partout.) Ça fait 2 dans chaque vase. » Puis immĂ©diatement aprĂšs :

« TrĂšs bien. Maintenant on les mettra dans ces petits pots, tu vois, une par pot. — Ouf. — (Il met 10 pots en regard des vases.) — Tu en as assez pour toutes ces fleurs ? — Ouf. — Et toutes Iront dedans ? — Ouf. — Essaie. — (Il commence puis dit) Alors il y en aura plus que de vases. Ça fera une longue ligne (il en rajoute 5 ou 6). »

Blu (5 ; 6) aprĂšs avoir constituĂ© les collections X et Z correspondant chacune Ă  10 vases : « Et maintenant, si je veux remettre toutes ces fleurs dans ces vases, il faudra mettre combien dans chaque vase ? — Il faut mettre une. — Tu

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crois que toutes les fleurs iront ? — (Il essaie, puis au bout de 5 ou 6 vases s’écrie) Oh ! il faut en mettre plus (il en met 2 et rĂ©ussit. Il demande alors spontanĂ©ment) : Pourquoi il faut en mettre 2 ? —   Comment avait-on fait avant ? — Ah ! oui, 1, 1, 1 (coll. X), puis on les a enlevĂ©es, puis de nouveau 1, 1, 1 (coll. Z). — C’est ça. »

« Maintenant, regarde. On va prendre de tout petits pots, oĂč on ne mettra qu’une fleur parce qu’ils ont un tout petit trou. Alors il te faut sortir assez de pots pour toutes ces fleurs. — (Il met un pot devant chaque vase.) — Combien y avait-il de fleurs dans chaque vase ? — 6, non 2. —   Et combien on met dans un pot ? — 1. —   Crois-tu que tu aies assez de pots ? — Oui, c’est la mĂȘme chose que les vases. — Alors essaie. — (Il met une fleur dans chaque pot, mais vers le milieu de la sĂ©rie s’écrie) : Oh ! Il n’y en a pas assez. (Il rajoute 4 pots et dit) : Je crois que ça ira (et continue Ă  placer les fleurs). Non, il reste des fleurs (il rajoute 3 pots Ă  l’autre extrĂ©mitĂ© et y met 3 fleurs.) Non il reste encore 3 fleurs (rajoute 3 pots). Maintenant c’est juste, mais pourquoi c’est plus grand que les vases ? — Regarde, si je prends un vase, il y avait deux fleurs : combien as-tu prĂ©parĂ© de pots pour deux fleurs ? — (En montre un.) — Oui, pour une fleur, mais pour l’autre ? — ‱ Ah ! oui (et il place 2 pots en regard de chaque vase) Ah ! ça va juste ! ‱

Les rĂ©actions de ce premier stade Ă  l’égard de la multiplication numĂ©rique sont d’un grand intĂ©rĂȘt. Ces sujets qui ne savent mĂȘme pas, du moins au dĂ©but de l’expĂ©rience, faire correspondre terme Ă  terme deux collections d’objets (sauf lorsque l’on procĂšde par emboĂźtement de l’un dans l’autre), ne savent naturellement pas davantage tirer de X = Y et Y = Z la conclusion X = Z. DĂšs lors, lorsqu’il s’agit de faire correspondre simultanĂ©ment les deux collections (X + Z) aux vases Y, soit deux fleurs pour un vase, ou de trouver autant de pots V qu’il y a d’élĂ©ments (X + Z), contenus dans les 10 Y, soit deux pots pour un vase, leur comportement traduit exactement leur incapacitĂ© Ă  la composition multiplicative, et cela dans leurs deux rĂ©actions successives.

La rĂ©action la plus primitive consiste Ă  assimiler sans plus la nouvelle correspondance demandĂ©e Ă  l’une des correspondances terme Ă  terme prĂ©cĂ©dentes, sans comprendre la nĂ©cessitĂ© de la correspondance 2 Ă  1 ou de la duplication. C’est ainsi que, dans l’épreuve des pots et des vases, tous les sujets commencent par mettre 10 pots parce qu’il y avait 10 vases, car, comme dit Blu « c’est la mĂȘme chose que les vases ». Cependant chacun de ces enfants a bien compris que l’on ne met qu’une fleur par pot, comme on peut le constater lorsqu’ils essaient de vĂ©rifier empiriquement la correspondance. De mĂȘme, chacun commence par attribuer un seul Ɠuf Ă  chaque poupĂ©e et par ne mettre qu’une fleur par vase.

Mais cette assimilation simple de la situation nouvelle Ă  la prĂ©cĂ©dente cĂšde rapidement devant les faits, c’est-Ă -dire devant

la constatation que les fleurs sont trop nombreuses pour les vases et que les Ɠufs dĂ©passent en quantitĂ© les coquetiers. Seulement l’enfant ne parvient pas Ă  faire l’hypothĂšse d’un rapport dĂ©fini entre (X + Z) et Y, c’est-Ă -dire qu’il ne comprend pas que si (X + Z) correspondent simultanĂ©ment Ă  Y, cela revient Ă  attribuer Ă  chaque Y un couple d’élĂ©ments et non pas un seul. Au lieu de songer Ă  une duplication prĂ©cise, les sujets de ce stade sentent donc simplement la nĂ©cessitĂ© d’une augmentation globale et se bornent Ă  essayer au hasard d’un nombre quelconque. C’est en cela que se marque le caractĂšre propre de ce niveau, en relation avec l’absence de correspondance exacte et l’absence de composition des relations d’équivalence. Par exemple, dans le problĂšme des pots (ne contenant qu’une fleur) Ă  substituer aux vases (Ă  deux fleurs), Dal ajoute simplement 4 pots Ă  sa sĂ©rie primitive de 10, Com 5 ou 6, Blu 4, puis 3 et encore 3 sans comprendre pourquoi (« mais pourquoi c’est plus grand que les vases ? »). L’incomprĂ©hension est la mĂȘme dans la question des Ɠufs ou du nombre de fleurs Ă  mettre par vase.

En bref, on voit donc que devant faire correspondre 2 ensembles Ă©gaux Ă  1 seul, ces enfants se bornent Ă  une Ă©valuation arbitraire de l’augmentation et manquent la conscience de la duplication. S’ils comprennent que n fleurs bleues correspondent Ă  n vases (n X *— â–ș n Y) et que n fleurs roses leur correspondent aussi (n Z « — * n Y), ils ne comprennent pas que les n vases correspondent Ă  n couples (X + Z) soit n Y *— » n (X + Y) ou n Y « — * n (2). Et s’ils comprennent que toutes les fleurs rĂ©unies correspondent aux pots V soit (X 4- Z) « — * V, ils ne comprennent pas que chaque vase Y correspond par consĂ©quent Ă  2 pots V soit n Y « — * n (2 V). A noter enfin comment Blu, aprĂšs ses Ă©checs, parvient Ă  la conscience de ce rapport et annonce ainsi le stade suivant.

Au cours de ce deuxiĂšme stade, en effet, les enfants commencent Ă  rĂ©soudre le problĂšme de la duplication, mais ils ne procĂšdent point encore par opĂ©ration, c’est-Ă -dire par une multiplication abstraite et immĂ©diate : ils tĂątonnent et dĂ©couvrent le rĂ©sultat par la correspondance mĂȘme, qu’ils sont peu Ă  peu conduits Ă  rendre multiple. Voici quelques exemples, Ă  commencer par un cas de transition entre le premier et le second stade :

Rys (4 ; 9) ne considÚre pas les fleurs X et Z comme équivalentes (voir § 2) : « Je me demande combien on devrait en mettre dans un vase pour que

toutes y aillent ? — Je ne sais pas (il les met 1 à 1, puis vers la fin 2 par 2 et dit 2. >

« Maintenant on va prendre les petits pots. On met donc combien de fleurs dans un vase ? — 2. —   Et dans un de ces pots ? — 1. — Alors prĂ©pare les pots. — (Il place un pot devant chaque vase, met une fleur dans chaque pot, puis, au terme regarde les fleurs restantes, sans les compter et remet une rangĂ©e de 10 pots, cette fois en regard des vases. Il place les fleurs et dit) Ça va tout juste. »

Quelques jours aprĂšs, il met 10 Ɠufs dans les coquetiers, puis Ă  nouveau 10 Ɠufs : « Combien chaque enfant mangera d’Ɠufs ? — 2. —   Pourquoi ? — Un avant et un aprĂšs. — Et si on redonne encore ça (nouvelle sĂ©rie de 10 que l’on introduit dans les coquetiers puis dĂ©pose Ă  cĂŽtĂ© des deux autres ensembles de 10), ça fera combien pour chacun ? — 2. —   Essaie. — (Il en met 2 devant chacun et laisse de cĂŽtĂ© les 10 derniers.) — Et ça ? — Ça sera pour demain (air conscient d’écarter la question). »

Rol (5 ; 4) sait que X = Y et Z mais non pas que X = Z : « Maintenant si je veux mettre toutes ces fleurs dans les vases, combien faudra-t-il en mettre par vase ? — 1 (il commence puis s’écrie) Ah ! ça fera 2 alors. »

Pour les Ɠufs : « Ça fera combien d’Ɠufs pour chaque enfant ? — 2. —   Et si on rajoute ça (10 nouveaux)? — 2. —   Pourquoi ? — (Il compte) 3. »

Uld (5 ; 8) : « Si je mets toutes ces fleurs (X + Z) dans ces vases (Y), ça fera combien dans chaque vase ? — 2, 3 ou plus. — Essaie. — (Il essaie avec 2 et va jusqu’au bout de la sĂ©rie) Ça va tout juste. »

« Maintenant sors assez de petits pots pour qu’on puisse mettre une fleur par pot. — (Il met 1 pot devant le 1er vase ; 2 devant le 2e, le 3’ et le 4∙ ; 1 devant le 5e ; 2 devant le 6e ; 3 devant le 8’ et le 9e et 2 devant le 10e, puis il Ă©galise.) »

10 Ɠufs + 10 Ɠufs : « Combien chaque enfant pourra manger d’Ɠufs ? — Celui-lĂ  (le 1er) deux (il continue Ă  mettre 2 Ɠufs devant chaque coquetier). Je crois que je n’en aurai pas assez (il continue). Ça va. — Et si on redonne encore ça (10 Ɠufs que l’on met Ă  nouveau en correspondance avec les coquetiers). Ça fera combien pour chacun ? — 4, non 5. — Pourquoi ? — Parce qu’ils en ont plus. »

Hoeg (5 ; 11) Ă  la suite de ses rĂ©ponses du § 2 : « Et maintenant, si on voulait remettre toutes les fleurs (X + Z) dans les vases (Y), il y en aurait combien dans chaque vase ? — 3, 4. — Pourquoi ? — Parce qu’on peut beaucoup en mettre. — Oui mais il faut mettre la mĂȘme chose dans chaque vase et employer tous les vases. — Ouf. VoilĂ , je vais en mettre comme ça (6). — Essaie. — (AprĂšs 3 vases il renonce) Alors il faut en mettre 3. — Pourquoi ? — Parce que c’est moins (il essaie, mais s’arrĂȘte vers le milieu de la sĂ©rie) Alors ce n’est pas encore juste. Il ne faut en mettre que 2 (il le fait). C’est juste. — Pourquoi seulement 2 ? — Parce que. — On avait combien de tas ? — Ah ! 2, et ils Ă©taient les 2 la mĂȘme chose ( I) et les vases aussi, alors ça fait 2 par vase. — TrĂšs bien. »

Tu vois ces pots. On va y mettre une seule fleur : « PrĂ©pare les pots pour toutes ces fleurs. — (L’enfant met un pot en face de chaque vase.) — Toutes ces fleurs iront dedans ? — Oui. —   Pourquoi ? — Parce qu’il y en a
 Je veux compter (il compte) 10, comme les vases parce que les fleurs allaient dans les vases. Ah ! Je sais, on va mettre encore partout comme ça (il met un deuxiĂšme pot en face de chaque vase). — Essaie. — (Il met les fleurs) Ça va juste ! (surpris de l’exactitude du rĂ©sultat). »

Le lendemain, aprĂšs l’interrogatoire sur les Ɠufs (voir § 2) : « Maintenant combien chaque enfant aura mangĂ© d’Ɠufs ? — 2. —   Pourquoi ? — On a mesurĂ© 2 fois 2 (= on a placĂ© 2 fois dans les coquetiers une collection d’Ɠufs correspondants). — C’est ça. Et si on continue Ă  donner ça (10 nouveaux Ɠufs)? — 

Ça fera 3. — Et si on met encore ça (10 nouveaux Ɠufs)? — Ça fera 4. » Hoeg entre ainsi dans le troisiĂšme stade.

On voit en quoi les rĂ©actions de ce stade diffĂšrent de celles du premier. Au cours du premier stade, l’enfant se borne Ă  sentir que si l’on fait correspondre simultanĂ©ment (X + Z) Ă  Y (lorsque X = Y = Z), il y a entre (X + Z) et Y davantage qu’une simple correspondance terme Ă  terme : dĂšs lors, pour trouver autant de pots V qu’il y a de fleurs (X + Z), il se contente d’ajouter quelques Ă©lĂ©ments Ă  ceux des V qu’il a mis en correspondance terme Ă  terme avec les Y. Au contraire, lorsque les enfants du prĂ©sent niveau ont commencĂ© par une correspondance terme Ă  terme entre les V et les Y et qu’ils s’aperçoivent que les V ainsi prĂ©parĂ©s ne correspondront pas Ă  toutes les fleurs (X + Z), ils passent alors d’emblĂ©e du systĂšme « 1 contre 1 » au systĂšme « 2 contre 1 ». C’est lĂ  un progrĂšs notable dans la direction de la multiplication. Il consiste Ă  passer, si n Y *— â–ș n 2 V, de n V Ă  (n + n) V, sans avoir encore entiĂšrement conscience que n + n — 2 n, mais en posant d’emblĂ©e (n + n) V et non pas (n + n’) V, oĂč n’ serait une augmentation quelconque de n (comme au premier stade).

Comparons par exemple, dans le problĂšme des petits pots, le cas de Rys Ă  celui de Blu : ce dernier, bien qu’aboutissant en fin de compte Ă  la correspondance « 2 contre 1 », appartient cependant au premier stade puisqu’il procĂšde par additions arbitraires avant de dĂ©couvrir n Y « — â–ș (n + n) V. Rys, au contraire, le cas le plus primitif de ce deuxiĂšme stade, commence par mettre 10 pots pour 10 vases (n Y « — » n V), puis, lorsqu’il voit des fleurs restantes, ne cherche pas Ă  les Ă©valuer comme Blu (qui rajoute 4, puis 3, puis 3 en disant chaque fois « je crois que ça ira », etc.) mais remet d’emblĂ©e 10 pots, y place sans hĂ©siter les 10 fleurs et conclut « ça va tout juste » (donc n Y « — » n + n V). De mĂȘme, Roi rajoute une rangĂ©e de 10 Ă  sa rangĂ©e initiale et Hoeg s’écrie « ah, je sais, on va mettre encore partout comme ça » (n + n).

Dans le problĂšme de savoir combien de fleurs iront dans chaque vase si l’on fait correspondre (X + Z) Ă  Y, seul Rys, qui prolonge en cela le premier stade, commence par mettre une fleur par vase, pour passer Ă  2 aprĂšs quelques vases. Roi commence aussi par 1 (jusqu’au bout), puis voyant qu’il reste des fleurs, rĂ©agit comme Ă  propos des pots et, sans compter, dĂ©clare « ah ça fera deux alors ». Quant Ă  Uld et Hoeg, qui reprĂ©sentent la majoritĂ© des enfants de ce

niveau, ils admettent d’emblĂ©e qu’il y aura, comme dit Uld « 2, 3 ou plus », c’est-Ă -dire qu’ils pensent d’emblĂ©e par correspondance « n contre 1 » et rĂ©duisent ensuite n Ă  2.

Pour ce qui est du problĂšme des Ɠufs, Uld, qui prolonge en cela le premier stade, essaie de 2 par coquetier, mais sans ĂȘtre sĂ»r, tandis que les autres en sont certains d’avance. Evidemment, il s’opĂšre un certain apprentissage entre la premiĂšre Ă©preuve et celle-ci. Peut- ĂȘtre est-elle en soi plus facile. Il n’en est pas moins intĂ©ressant de noter que les raisons donnĂ©es par Roi (« je dois donner chaque fois 2 Ɠufs ») et surtout par Hoeg (« on a mesurĂ© 2 fois ») atteignent le niveau du troisiĂšme stade, puisqu’elles expriment l’existence de deux correspondances terme Ă  terme n « — * n dont il s’agit de faire le produit n ~→ n (2).

Chacun de ces enfants parvient donc Ă  comprendre que si deux ensembles de valeur n correspondent respectivement Ă  un troisiĂšme selon une correspondance « 1 contre 1 », alors les deux premiers rĂ©unis correspondront au troisiĂšme selon le rapport « 2 contre 1 », soit « n + n » et non pas seulement n + n’ (oĂč n’ = une valeur quelconque). Mais peut-on dire, bien que certains de ces sujets arrivent presque Ă  cette conception, qu’ils saisissent dĂ©jĂ  le rapport n + n comme une multiplication proprement dite, soit comme le passage de « 1 fois zi » Ă  « 2 fois n » (ou 2 n) ? Trois raisons nous paraissent interdire de l’admettre dĂ©jĂ  Ă  ce niveau.

La premiĂšre est que, comme on l’a vu au § 2, ces mĂȘmes sujets ne dominent pas encore la composition des relations d’équivalence (X « — » Y) + (Z « — â–ș Y) = (X ‱<— » Z) et que l’on conçoit mal la comprĂ©hension de la multiplication arithmĂ©tique n + n = 2 n (au cas oĂč X et Z sont de valeur n) sans un maniement parfait des rapports logiques inhĂ©rents Ă  la composition de ces Ă©quivalences.

La seconde raison est que ces enfants ne parviennent nullement du premier coup Ă  la correspondance multiple : ce n’est qu’en constatant l’existence d’un rĂ©sidu, aprĂšs leurs essais de correspondance simple, qu’ils passent de n Ă  n + n. Certes c’est un grand progrĂšs de ne plus essayer d’un rapport quelconque n + n’. Mais il subsiste toujours quelque tĂątonnement et il n’y a point encore comprĂ©hension immĂ©diate comme au troisiĂšme stade.

En troisiĂšme lieu, et surtout si l’enfant interprĂ©tait d’emblĂ©e la correspondance multiple comme un rapport multiplicatif, il pourrait sans doute la gĂ©nĂ©raliser de 2 n Ă  3, 4 ou 5 n, ces derniers nombres

lui Ă©tant aussi familiers que 2. C’est ce que nous montrera le troisiĂšme stade. Au contraire, lorsque la correspondance multiple ne constitue encore qu’un rapport dĂ©couvert empiriquement et de forme (n + ∏) il n’est pas gĂ©nĂ©ralisable sans plus. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment ce que nous voyons clairement chez les sujets du second stade. Par exemple, Rys pense que si 3 collections d’Ɠufs correspondent terme Ă  terme aux mĂȘmes 10 coquetiers, chaque enfant aura 2 Ɠufs, et lorsqu’il voit, Ă  l’expĂ©rience, le rĂ©sidu de 10 Ɠufs inemployĂ©s, il renvoie le problĂšme au lendemain. Uld penche, dans la mĂȘme situation, pour 4 ou 5 et se fixe Ă  4 parce qu’ils en ont « mangĂ© plus ». Seul Hoeg parvient Ă  gĂ©nĂ©raliser la multiplication Ă  3 ou 4 sans hĂ©siter, mais c’est que, nous l’avons dĂ©jĂ  vu, il atteint, au cours de cette derniĂšre Ă©preuve, le niveau du troisiĂšme stade.

Nous voici donc conduits Ă  examiner les rĂ©actions de ce troisiĂšme et dernier stade, qui est caractĂ©risĂ© non seulement par la composition correcte des relations d’équivalence, mais encore par la comprĂ©hension immĂ©diate des rapports de correspondance multiple et par leur gĂ©nĂ©ralisation sous forme d’opĂ©rations multiplicatives s’étendant Ă  3, 4 ou 5 n. Voici des exemples :

Gros (5 ; 10) est convaincu de l’équivalence X = Z, si X = Y et si Z = Y : « Si je mets toutes ces fleurs (X + Z) dans ces vases (Y), il y en aura combien par vase ? — 1 bleue et 1 rose. — C’est combien ? — 2. —   Et si je redonnais ça (une nouvelle collection de 10), il y en aurait combien par vase ? — 3. —   Pourquoi ? — J’en mettrais une, une, une. — Et maintenant si on a l’idĂ©e de les mettre dans des pots qui n’auront qu’une fleur par pot ? — (Il prĂ©pare 10 + 10 + 10 pots.) ‱

Thi (6 ; 10) : « Il faut mettre 2 fleurs dans chaque vase. » Puis il prĂ©pare 10 + 10 petits pots. Pour les Ɠufs il comprend d’emblĂ©e que pour (10 + 10) les enfants mangeront chacun 2 Ɠufs, puis 3 pour (10 + 10 + 10), etc.

Bora (6 ans) sait aussi immĂ©diatement qu’il y aura 2 fleurs par vase « parce qu’il y a 2 choses (= deux collections de 10) ». De mĂȘme il prĂ©pare 2 ou 3 pots par vase selon qu’on prĂ©sente 2 ou 3 collections Ă©quivalentes de fleurs.

MĂȘmes rĂ©ponses pour 2 ou 3 collections d’Ɠufs. « Et si je rajoute ça (10 + 10 + 10 + 10)? — 4 par poupĂ©e. — Et si je remets ça (10)? — 9, oh ! non 5. »

On voit que ces enfants, qui sont tous capables de composer les Ă©quivalences (§ 2), comprennent avec la mĂȘme rapiditĂ©, c’est-Ă - dire par combinaison des relations et non plus par tĂątonnement intuitif, les rapports de correspondance multiple en jeu dans les problĂšmes posĂ©s : 2 fleurs par vase, 2 Ɠufs par poupĂ©e et une double sĂ©rie de petits pots pour la rangĂ©e des vases. Or, et c’est lĂ  le grand

intĂ©rĂȘt de ce stade, Ă  peine ce rapport « 2 contre 1 » est-il compris qu’il se trouve aussitĂŽt gĂ©nĂ©ralisable Ă  3, 4 ou 5. Ce fait comporte deux conclusions. L’une est que, le passage de la mĂ©thode intuitive Ă  la mĂ©thode opĂ©ratoire consistant Ă  remplacer les schĂšmes perceptifs rigides (bien que dĂ©couverts par tĂątonnement) par la composition mobile (bien que comprise en un acte immĂ©diat de coordination), il entraĂźne par le fait mĂȘme une gĂ©nĂ©ralisation possible, dont nous venons de voir des exemples quasi instantanĂ©s dans le cas des petits nombres familiers Ă  l’enfant. La seconde est que, parallĂšlement Ă  ce processus psychologique, l’opĂ©ration de mise en correspondance se manifeste enfin sous son aspect vĂ©ritable qui est celui d’une composition multiplicative. Lors des correspondances 1 Ă  1, 2 Ă  1, 3 Ă  1, etc. la valeur n de chaque ensemble n’est plus comprise seulement comme procĂ©dant de n Ă  n + n mais de « 1 fois n », Ă  « 2 fois n », Ă  « 3 fois n », etc. Ces rĂ©sultats vont nous permettre d’examiner maintenant, en guise de conclusion, le problĂšme de la multiplication des classes et des nombres en gĂ©nĂ©ral.

§ 4. Conclusion : la multiplication des classes et celle des nombres.

— En Ă©tudiant, au cours des chap. III et IV, les divers types de correspondance terme Ă  terme, nous avons dĂ©jĂ  constatĂ© que l’équivalence par correspondance bi-univoque et rĂ©ciproque Ă©tait une Ă©quivalence d’ordre multiplicatif.

Il existe, en effet, une grande diversitĂ© de formes d’équivalence et c’est le rĂŽle d’une psychologie gĂ©nĂ©tique aussi bien que d’une logistique opĂ©ratoire soucieuses de mettre en Ă©vidence les articulations rĂ©elles de la pensĂ©e, que de distinguer ces relations variĂ©es au lieu de chercher Ă  les confondre. Appelons A1 une classe quelconque de fleurs bleues et A,1 une classe quelconque de fleurs roses. Les classes A1 et A’1 peuvent ĂȘtre rĂ©unies en B1 ( = les fleurs considĂ©rĂ©es). Il est alors clair que les classes A1 et A,1 sont Ă©quivalentes en tant que B (les fleurs bleues et roses sont Ă©quivalentes en tant que fleurs) et que l’on peut Ă©crire A1 ⅛ A’l. Cette premiĂšre relation est une Ă©quivalence additive parce que dĂ©rivant de l’addition A1 + A,1 = B1. Supposons maintenant que nous classions certains objets (ces fleurs ou des vases, des pots, etc.) selon l’emplacement qu’ils occupent sur la table, par exemple rangĂ©s en ligne de gauche Ă  droite : A, sera l’objet de gauche, A’, son voisin de droite, puis viendront B’2; C’2
 jusqu’à J’j, la classe totale s’appelant K2. Si nous multiplions les

classes B1 et K2 c’est-Ă -dire, par dĂ©finition de la multiplication des classes, si nous admettons que les classes considĂ©rĂ©es sont « à la fois » des B1 et des K2 nous avons B1 × K2 = A1 K2 4- A,1 K2. DĂšs lors, les classes A1 et A,1 sont Ă©quivalentes en tant que K2 mais cette fois l’équivalence est d’ordre multiplicatif et exprime que les cl. A1 et A’1sont l’une et l’autre multipliĂ©es par K2. Cette Ă©quivalence multiplicative signifie que les cl. Al et A,1 ont. la mĂȘme structure K, ou, plus simplement, que les classes A1 K2 et A,1 K2 se correspondent terme Ă  terme : chacune de ces classes est, en effet, formĂ©e des classes singuliĂšres A1 As 4- A1 A,2 + A1 B’2 4- A1 C,2
 etc. et A,1 A2 4- A’1 A,2 4- A,1 B’2 4- A’1 C,2
 etc. De telles Ă©quivalences multiplicatives entre classes ou correspondances qualitatives sont d’utilisation courante dans les sciences comparatives, par exemple lorsqu’en anatomie comparĂ©e on fait correspondre terme Ă  terme les piĂšces du squelette d’une famille Ă  celles d’une autre famille zoologique, ou lorsqu’en psychologie on fait correspondre, ainsi que tout ce volume en est une illustration, les niveaux de dĂ©veloppement d’une notion Ă  ceux d’une autre notion.

En bref, construire des Ă©quivalences par correspondances qualitatives ou coordonner ces Ă©quivalences, c’est dĂ©jĂ  se livrer Ă  une opĂ©ration multiplicative, sans que le nombre intervienne encore pour autant (voir chap. VII § 3). Comment donc procĂ©dera-t-on de cette multiplication des classes Ă  celle des nombres eux-mĂȘmes ? Il n’est aucun besoin Ă  cet Ă©gard d’explication nouvelle par rapport Ă  ce que nous avons dĂ©jĂ  vu du passage de l’addition des classes Ă  celle des nombres. Supposons, en effet, que chacun des termes des classes B1 et K2 soit considĂ©rĂ© comme Ă©tant une simple unitĂ©, Ă  la fois Ă©gale aux autres et distincte d’elles 1, alors les classes A1 K, et A,1 K2 seront formĂ©es chacune de 10 unitĂ©s, chaque unitĂ© A1 A, ou A’i A’„ etc. appartenant Ă  la fois Ă  la classe A1 ou A’1 (fleur bleue ou rose) et Ă  la classe K2 (positions). D’autre part, la correspondance bi-univoque et rĂ©ciproque devient par cela mĂȘme « quelconque » ou numĂ©rique, c’est-Ă -dire qu’elle exprime sans plus l’équivalence existant entre 2 collections de 10 termes, cette Ă©quivalence par Ă©qui- distribution n’étant autre chose que l’opĂ©ration de la multiplication elle-mĂȘme : 2 x 10 ou 10 x 2. Le raisonnement est naturellement le mĂȘme pour n classes (n Ă©tant fini).

1 Distincte grĂące Ă  son ordre d’énumĂ©ration.

PrĂ©cisons seulement que, dans le cas des opĂ©rations multiplicatives comme dans celui des additions, la composition qualitative des classes ne se constitue pas sur le plan opĂ©ratoire avant celle des nombres mais en mĂȘme temps. Il n’y a pas un stade de la multiplication logique et un stade de la multiplication arithmĂ©tique : au cours d’un premier stade, aucune de ces compositions n’est possible, au cours du second, toutes deux s’esquissent sur un plan intuitif mais sans achĂšvement opĂ©ratoire et au cours du troisiĂšme, toutes deux se constituent en opĂ©rations proprement dites, d’oĂč le succĂšs simultanĂ© des diverses Ă©preuves Ă©tudiĂ©es en ce chapitre et la gĂ©nĂ©ralisation immĂ©diate de la multiplication sitĂŽt qu’elle est dĂ©couverte.