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L’amour même

I

Les quatre couleurs de l’amour
(Schéma philosophique abstrait, orné d’une illustration.)

L’amour étant l’initiateur de tout ce qui existe, on appellera néant l’absence d’amour. Les degrés d’existence de l’amour sont ceux de la création à l’œuvre, sans laquelle le néant ne serait pas conçu, ni l’être.

L’amour divin, venant de Dieu, retourne à Dieu, posant en son point de réflexion et de résonance dans la créature, un moi nouveau qui transcende l’ancien parce qu’il le totalise et l’ordonne à l’esprit. (Cette action d’ordonnance, d’orientation de soi dans l’axe d’efficacité majeure, est la prière. Prier n’est pas demander mais s’orienter, de manière à recevoir et à réaliser.)

Le moi posé, quelle est la voie de l’amour en l’homme ? L’expérience méditée — et que j’espère banale (au sens propre), dans sa forme du moins — me suggère quatre états que l’on peut distinguer par leur ordre d’apparition. Ils se mêleront et combineront dans l’homme achevé.

[p. 247] 1. La vision intuitive. — Cette forme de l’amour est l’acte de l’esprit ; et elle est connaissance active en même temps que reconnaissance. Elle naît et se développe quand je découvre en moi, mais devine aussitôt dans l’autre, la personne. L’amour lui-même, qui m’a créé sujet, tend à discerner dans autrui le sujet qui pourra lui répondre. Son regard tend à susciter ce qui peut être aimé parce qu’aimant à son tour. Cette action du regard quand elle est confirmée par l’interaction des personnes que l’amour met en résonance, est la philia, l’amitié spirituelle. Elle est agent de différenciation par excellence, du fait qu’elle voit — ou cherche à voir, ou sollicite — dans les individus leur vraie personne ; la vocation qui les distingue absolument ; la nouveauté — fût-elle imperceptible ; l’irremplaçable que chaque être humain, s’il y est appelé, peut devenir. Le désir du regard intuitif est appel, donc attente agissante d’une réponse, et, par suite, de l’échange qui est l’action de l’amour.

Quand ce désir et ce besoin d’agir sur l’autre excèdent la conscience de soi-même et le respect de sa propre personne en tant que vocation unique, cet amour du prochain peut changer de signe, et du coup sa fonction s’inverse : il se mue en impérialisme, et devient donc agent d’uniformisation, tout d’abord dans l’échange de personne à personne, comme l’amitié, l’éducation et le mariage, mais bientôt dans le domaine collectif, la société, la politique, l’Église. À la limite, il devient haine ou crime, comme l’ont montré tant de persécutions religieuses ou philosophiques pour le bien de l’âme de ceux qu’on massacrait, et comme nous le montre aujourd’hui la « vertu » des États totalitaires. Celui qui [p. 248] ne s’aime pas lui-même ne vaut rien pour aimer les autres. Nul, en effet, ne peut aimer autrui s’il se méprise ou se renie, c’est-à-dire s’il méprise ou nie la personne qu’il peut devenir, au lieu de chercher à mieux connaître et dominer ce qui, dans sa nature déterminée, l’empêche d’aimer. Nul ne peut distinguer le bien d’autrui s’il n’a su distinguer d’abord son propre bien. Qui s’aime mal, comme l’égoïste, ne peut que mal aimer les autres et penser que « l’enfer c’est les autres » : c’est qu’il se croit inacceptable et se voudrait (inconsciemment) anéanti. Nul ne voit la personne chez autrui s’il ne l’a vue d’abord en soi : or, aimer c’est vouloir que la personne unique s’édifie dans l’individu. Cette règle d’or est la norme morale, par excellence, en tout domaine, aussi bien dans celui de l’érotique que dans l’éducation, l’amitié et le mariage.

Au point d’équilibre idéal entre la retenue qui naît de l’amour de soi et l’élan vers le moi d’autrui, l’amour du prochain constitue le modèle créateur de toute communauté, et l’image organisatrice d’une biologie de l’humanité en tant que celle-ci forme un tout. L’amour d’autrui comme de soi-même pouvant seul assurer la santé et régler le métabolisme du grand corps.

2. L’émotion, ou l’Éros. — Cette seconde forme de l’amour procède de l’âme. Elle est moins sélective que le regard intuitif, puisqu’elle ne va pas vers l’unique, mais plus limitative aussi, en ce sens qu’aussitôt qu’elle existe et tant que dure sa plénitude, elle exclut de sa réalité tout ce qui n’est ni l’objet ni le sujet de l’émotion : à ces deux se réduit pour elle l’univers. Dans sa genèse, elle correspond, [p. 249] quel que soit l’âge, à l’état de première adolescence, quand l’amour « point le cœur », oppresse le souffle, brûle en rêve, et reste loin d’imaginer la possession. (C’est un aspect de l’amour courtois, non le plus spécifique, ni le plus insolite). Mais s’il précède le désir, dit physique, je crois bien que l’amour émotif animique n’apparaît guère sans que l’ait éveillé un premier regard de l’intuition. Les très jeunes gens l’ignorent encore ; la plupart des adultes ont cessé de le sentir ; mais un homme qui se connaît bien et les femmes surtout savent cela : une certaine perception instantanée du secret singulier de l’autre, — et surtout s’il paraît lui-même l’ignorer — est la condition nécessaire de l’émotion vraiment envahissante. Dans ce domaine de l’âme intermédiaire entre le spirituel et le sensuel, les risques d’erreur sont plus grands, parce que l’émotion la plus vive peut très bien se suffire en soi. L’intuition qui se trompe n’est rien, le désir non-comblé n’est pas une sensation, mais l’émotion trouve en elle-même et dans la seule intensité, sa preuve et son accomplissement ; même si l’objet aimé ne « justifie » pas l’amour, si on l’a mal vu, si on l’imagine autre qu’il n’est, ou si l’on ne fait que projeter sur lui l’image du soi que l’on aime et qui le cache. Philia devine, attend l’échange, le vrai dialogue ; Éros élit, s’émeut, et « le reste est silence ». Au degré de la passion, l’âme va se détacher du spirituel et du sensuel, pour le plaisir et la douleur de mieux brûler. L’amour-passion oriente le moi vers un objet qu’il veut unique, infiniment différencié de tous les autres, et dans lequel s’investissent bientôt toute la présence et toute la valeur peu à peu retirées aux autres existences. « Écarte les choses, ô amant ! » Jusqu’au point où l’Élue, devenant le monde [p. 250] — « On est seul avec tout ce que l’on aime » — l’amour confond le moi et son objet, et enfin « Seul je suis, moi, le Monde ! » À cette limite de l’extrême différence actualisée, tout ce qui avait été refoulé, écarté et virtualisé dans la nuit de l’indifférencié, d’un seul coup submerge l’amant : il s’abîme dans le « flot houleux » et dans la « tourmente du Monde » — sa mort d’amour, sa « Joie suprême127. »

3. Le plaisir sexuel. — Cette troisième forme de l’amour est dite physique, encore que nous sachions très bien que le sexe est lié comme nulle autre fonction à la volonté de l’intellect, à l’âme et à l’imaginaire ; et qu’en tant qu’il ne serait qu’un instinct animal, il n’aurait rien à voir avec l’amour. Les animaux ne font pas l’amour, mais subissent la sexualité quand vient son temps. Les confusions de notre langage courant semblent parfois assimiler l’amour au sexe, mais elles proviennent d’une contamination en sens inverse : si la sexualité peut signifier l’amour, c’est parce qu’elle est, chez l’homme, autre chose que l’instinct. Dans la mesure où, sans perdre l’instinct, elle s’ordonne à des fins nouvelles qui ne sont plus celles de l’espèce mais de la personne, la sexualité mérite ce nom d’amour que lui donne l’Occident moderne, — quoi qu’en pense la morale moyenne (très rarement codifiée, longuement invétérée) qui forme le climat des milieux bien-pensants dans le peuple et la bourgeoisie, catholiques, protestants ou laïques.

Cette morale tient le sexe pour mauvais en principe. [p. 251] Comme elle sent qu’une telle attitude est plus hérétique que chrétienne, ou plus religieuse que rationnelle et « scientifique », elle se garde de la déclarer, mais trahit constamment son intime conviction par des jugements et des indignations qui ressemblent à s’y méprendre à des réflexes conditionnés. Voici un test : à la lecture des phrases suivantes, comment allez-vous réagir ?

Celui qui voit, qui comprend, qui désire le Soi, qui joue avec le Soi, qui fait l’amour au Soi, qui atteint son plaisir dans le Soi, devient son propre maître et se meut à sa fantaisie parmi les mondes. Mais celui qui pense autrement reste dépendant. Il demeure dans les sphères périssables et ne peut en sortir quand il veut. (Chandogya Upanishad, 7, 25.)

Pensez-vous que la comparaison qui est faite ici entre l’acte de la connaissance religieuse et l’acte de l’union sexuelle, rabaisse le spirituel ou élève l’érotique ? (J’entends bien : élève l’érotique au niveau de signification où l’homme spirituel doit atteindre avec l’ensemble de ses facultés.)

La sexualité en elle-même ne me paraît pas indifférente pour l’esprit. Mais elle n’est ni mauvaise ni bonne : en tant que fonction, j e la verrais moralement neutre. Et cependant, dès qu’elle accède à la liberté de l’érotisme (qui transcende la fonction naturelle et vitale) elle devient justiciable à la fois de la morale et de l’esprit, comme tout autre élément impliqué dans la synthèse de la personne. Deux déviations morales, symétriques, la tentent dès lors en permanence :

a) La sexualité condamnée. Ceux qui ont peur de leur [p. 252] sexualité et qui ne voient qu’ignominie dans l’érotisme, expulsent de leur propre personne (et de celle d’autrui s’ils le peuvent !) cette troisième forme de l’amour. Ils la condamnent ainsi à rester indifférenciée, inculte, non-intégrée donc impure, non propre au moi, donc sale. Ils en font une force mauvaise, obscure et menaçante, aliénée de la personne : or ce sont là les caractères et la genèse d’un démon. Ils verront ce démon apparaître partout, passant le bout de l’oreille entre ces lignes, par exemple ; et certains semblent bien être allés jusqu’à le matérialiser, si l’on en croit les récits de vies d’anachorètes.

À leur intention, je me répète. « Faire l’amour » peut-être : aimer son prochain ou lui faire du mal tout en se diminuant et déformant soi-même ; peut-être : étreindre au hasard un corps sans rencontrer personne, aveuglément, comme dans la nuit ; peut donc être : amour, égoïsme, bienfait ou crime, libération ou servitude, ou simplement erreur de part et d’autre, accident ridicule mais sans suites. Ce n’est en soi ni bien ni mal. Seul, le degré d’amour réel (personnifiant, lié à la personne) peut qualifier l’acte sexuel. Et je ne vois pas d’autre critère qui tienne, ou ne soit réductible à celui-là.

b) La sexualité séparée. Dès qu’il est dissocié de l’amour d’intuition et de l’amour de sentiment, qui le précèdent et le situent dans l’amour vrai, le désir sensuel tend aussitôt à redescendre au plan de l’instinct. Mais alors que le désir animal est simplement déterminé par le renouvellement de l’espèce, le désir sensuel-érotique est devenu force libre, autonome, et qui agit désormais contre l’amour en tant que force d’individuation. Don Juan ne choisit [p. 253] pas, il désire toutes les femmes, et ce désir fait, de chacune, la femme en tant que sexe en général. (Au contraire, l’amour de Tristan faisait d’une seule, élue, la Femme unique.) Cette forme du désir part de l’amour mais en direction du néant : elle accroît l’indifférencié, elle accroît l’entropie du monde. À l’extrême, que le Mythe symbolise avec une grande simplicité dans l’opéra, Don Juan n’est plus qu’un corps, qu’on nous montre mangeant, buvant et célébrant les femmes. L’esprit entièrement refoulé (virtualisé) se voit donc provoqué au plus violent retour : et c’est l’apparition du Commandeur. Le contact de ce Double d’antimatière anéantit le corps physique. (La main saisie, l’éclair, la trappe.)

4. L’énergie cosmique. — La dernière forme de l’amour n’est atteinte que par la pensée, mais à travers le monde des sensations, lorsque au-delà des corps à notre échelle, au-delà du domaine de l’individuation, au-delà même de la matière que l’on dit brute, mais encore tangible et sensible, elle découvre et mesure l’énergie et le mystère de l’attraction universelle. Et il est beau que l’aventure de l’intellect, descendant des clartés instantanées de l’esprit intuitif au clair-obscur de l’âme, à l’obscur de la chair, à l’opaque de la matière et au noir absolu de l’espace électronique, débouche enfin sur des lueurs nouvelles qui sont peut-être celles qu’entrevoyaient les sages de l’Inde et de la Grèce, et que Dante dit avoir contemplées au prix de sa vue « consumée » :

… mais déjà mon désir et ma volonté étaient mus — comme une roue tournant d’une manière uniforme — par l’Amour qui meut aussi le soleil et les autres étoiles.

[p. 254] La forme de pensée qui se révèle ici transcende la recherche moderne d’une formule du champ unitaire. Elle implique l’équation plus générale encore qui embrasserait à la fois le phénomène humain, les lois cosmiques, et l’amour créateur. Théorie de l’amour unifiant, c’est autant dire de l’Amour même.

La science actuelle, guidée par l’intuition d’Einstein, conçoit déjà la possibilité d’une explication unifiée des phénomènes gravitationnels et magnétiques, mais elle admet que l’affectif demeure pour elle le plus impénétrable des mystères. Il est capital qu’elle l’admette. Ce qui était écarté depuis des siècles, renvoyé au chapitre des magies puériles, redevient l’objet fascinant des spéculations créatrices. Déjà, les grandes « écoles » de mathématiciens, de physiciens et d’astronomes, reconnaissent qu’elles diffèrent essentiellement par leurs options métaphysiques. Ainsi l’extrême de l’amour cognitif, de la passion de savoir, d’inventer le savoir et d’y soumettre la pensée, poussé jusqu’au dernier degré de l’abstraction et de l’audace logique, semble en voie de rejoindre en perspective l’extrême de l’amour intuitif : la vue mystique.

Une illustration. — Tout le monde connaît les cartes à jouer, au moins de vue, mais presque personne ne les voit. Presque personne ne prend la peine ou le plaisir d’en déchiffrer l’idéogramme. C’est trop sérieux pour les joueurs, et pour les sérieux ce n’est qu’un jeu. Pourtant, si l’on regarde un moment, mais sans jouer, les « couleurs » du jeu de cartes ordinaire, on ne tardera pas à découvrir qu’elles correspondent trait pour trait aux quatre amours que nous venons d’identifier. (Et si l’on remonte aux tarots, on verra qu’il ne s’agit pas d’un hasard ou d’une fantaisie, comme l’ont montré les belles études de l’indianiste Heinrich Zimmer).

[p. 255] Les quatre amours

Pique ♠ La forme indique le nombre 1.

Elle suggère : pénétrer, traverser, voler d’un trait, blesser, tuer, féconder.

Correspond à l’Esprit et à l’intuition (Amour spirituel, regard intuitif, philia, agapè).

Tempérament : mystique, innovateur, secourable, détaché, rapide, désintéressé, autoritaire.

Déviations typiques : impérialisme et sadisme, ou à l’inverse, ascétisme et goût de l’auto-sacrifice ; vers l’autre : crime ; vers soi : suicide.

Conception de l’amour : un roi de pique dira que « l’Amour n’est pas un sentiment, mais la situation totale de celui qui aime, orienté vers la vérité. »

Preuve de validité de cet amour : le regard juste.

Cœur ♥ La forme indique le nombre 2.

Elle suggère : palpiter, contracter-dilater, être vulnérable ou blessé, transpercé par une pique (« Une épée te transpercera l’âme » dit Siméon à Marie).

Correspond à l’Âme et au sentiment (Amour-passion, tendresse, Éros).

Tempérament : émotif-dépressif, oblatif-envahissant, réceptif-imaginatif, nostalgique-enthousiaste.

Déviations typiques : Masochisme. (Seul celui qui a une âme, et le sait, a lieu d’être masochiste et de s’en réjouir.) Goût de la mort à deux. Paranoïa.

Conception de l’amour : « La beauté fait pleurer les meilleures larmes ». — Tristan.

Preuve : sentir intensément.

Trèfle ♣ La forme indique le nombre 3.

Elle suggère : pousser, enlacer, s’épanouir dans les trois dimensions (esprit, âme, chair) sans perdre l’instinct, s’attacher, se flétrir.

[p. 256] Correspond au Corps et à la sensation. (« Toute chair est comme l’herbe. » Amour de la chair pour ce qui la transcende et l’anime, car la poussée vient d’en bas, mais l’éclosion et l’épanouissement dépendent de la lumière reçue, de l’air et de la rosée.)

Tempérament : sensuel-impulsif-curieux ; prédateur-exclusif-fabricateur (d’objets, non de concepts.)

Déviations typiques : Don Juan. Aberrations de l’instinct. Naturisme mystique. (C’est l’utopie magique, quelquefois réalisée, du trèfle à quatre : transformer la tige de l’instinct en quatrième feuille).

Conception de l’amour : la gourmandise. « Ce qui est vrai, ce qui est beau, c’est ce qui m’est bon. »

Preuve :toucher, étreindre.

Carreau ♦ La forme indique le nombre 4.

Elle suggère : définir, délimiter (le carré), mais aussi pénétrer partout, dans tous les sens (angles aiguisés, rappelant que ce carré fut d’abord un carreau d’arbalète, une flèche à quatre pans) ; contredire et mettre en parallèle, opposer pour équilibrer.

Correspond à l’Intellect, à la pensée (Amour du juste et passion de la découverte).

Tempérament : exclusif, bâtisseur, critique, prudent (« se garder à carreau ») ; abstracteur, classique, impudent, inventif (de structures et de concepts).

Déviations typiques : Schizophrénie. Goût du viol. Impuissance sexuelle par méfiance de l’âme. (L’Intellectuel, au mauvais sens, est celui qui est coupé de l’âme, ou ne sait qu’en faire et la nie.)

Conception de l’amour : l’équilibre exigeant l’échange, le maintien de chacun dans ses justes limites.

Preuve : comprendre (ou au contraire accepter comme un fait ce qui résiste à toute critique).

[p. 257] Note. On aura reconnu au passage les quatre fonctions fondamentales de C. G. Jung : pensée, sensation, intuition, sentiment, bien que placées ici dans une succession différente, traduisant la logique particulière et l’ontogenèse de l’amour. Ces quatre fonctions coexistent dans la vie de tout homme normal, mais l’une, en général, est dominante, plus fortement actualisée ; par là-même, elle potentialise dans l’inconscient la fonction la plus différente d’elle-même. Les couples d’opposés décrits par Jung : intuition-sensation (signes noirs du jeu de cartes) et sentiment-pensée (signes rouges) se retrouvent dans mon schéma.

Je me suis limité aux interprétations touchant l’amour, celles qui peuvent illustrer les pages précédentes. Je n’ai considéré que les as. Il y a bien d’autres choses dans les figures des cartes.

[p. 258]

II

Entre le vide et le royaume

Que toute la matière du cosmos, rassemblée, puisse tenir dans un dé ; que sur cette petite Terre suspendue dans le vide, nous marchions sur du vide et vers le vide, n’étant nous-même que furtifs agrégats d’infimes tourbillons statistiques ; que tout soit vide en vérité de science, dans les dimensions de l’Univers (millions d’années-lumière dans l’espace, milliards d’années terrestres dans le temps), et qu’au fond du réel calculé soit le Vide — mais que, scintillements d’une seconde dans l’histoire de ce grain, notre Terre, des civilisations passées nous apparaissent grandes et majestueuses ; bien plus, qu’au détour d’un sentier suivi dans la forêt d’avril nous attende une révélation du bonheur pur ; qu’il ait suffi de l’inflexion d’une voix pour que cette rencontre, demain, soit soudain le point de la vie ; qu’il y ait tels moments où nous sommes convaincus que « tout » dépend d’une décision à prendre ; qu’un monde coloré, déployé, dense et stable s’étende autour de nous qui allons dans sa durée ; — qu’il y ait donc tout cela mais le vide, tout cela dans le vide et composé de vide, compénétré et imprégné de vacuité, ce vertige accompagne en silence la pensée des hommes d’aujourd’hui et leur action.

Le miracle est qu’il y ait des formes ! Qu’il y ait de la consistance, des paysages, des visages, une Nature, autour de nous, qui apparaît désormais grâce et don, miraculeuse ; et que la Vacuité ait pu donner naissance à la plénitude des corps, que la [p. 259] lumière soit devenue vision, l’énergie sentiment, la structure mythe, et la gravitation désir.

Ce qui trouble d’abord et enfin scandalise l’esprit du mystique oriental, c’est cela justement qui fait ma joie, et c’est le passage du tourbillon de billions d’agrégats divisibles au désir d’un corps animé, d’une forme unique, libérée pour un peu de temps de cette transparence incolore qui est la malédiction originelle, l’enfer cosmique.

L’incarnation présente est notre grâce. Elle seule crée du même coup la couleur, le toucher, la vue lointaine et la musique, la souple résistance de la chair, et le désir qui ne s’arrêtera plus dans sa lancée vers un au-delà de plénitude, vers le Plérome.

Car cette Nature qui nous paraît miraculeuse n’est encore qu’un mirage reflété sur le Vide, si elle n’est pas une parabole de l’éternel. Ces formes demeurent allusives, ces corps souffrent et meurent, ces sentiments s’égarent, ce désir exige un Ailleurs où la possession soit entière.

Certes, la science nous donne, dès maintenant, des « ailleurs » dont les siècles derniers croyaient avoir banni jusqu’à la possibilité : elle les calcule exactement. Que sont-ils pour notre désir ? Ce Vide qui baigne tout ? L’antimatière ? D’autres mondes parallèles, qui seraient le nôtre en creux ? Mais nous voulons l’au-delà, et non pas le contraire de nos angoisses et de nos joies, l’au-delà qui transforme et non pas un reflet !

Un poète mineur et parfait de ce temps l’a découvert un jour, non sans stupeur :

Il y a un autre monde, mais il est dans celui-là.128

[p. 260] Qu’entendait-il ? Qu’avait-il vu ? Quel autre monde ? Et pourquoi n’y en aurait-il qu’un ?

Il y a le monde du Vide, l’autre monde de la science : il est là, parmi nous et tout autour de nous, ici et maintenant, et nous ne le voyons pas, quoique étant assurés de sa présence instante. Il n’est pas nous.

Mais il y a en nous le Royaume ! Le Royaume « qui n’est pas de ce monde », et qui pourtant est « au-dedans de nous », car il est plus nous-même que nous, parce qu’il est en chacun de ceux qui le reçoivent « le Fils de Dieu », la part céleste, le répondant de l’Ange qui sera « notre effigie » au cercle de feu qu’a vu Dante. Et par quelle parabole le représenterons-nous ? « Il est semblable à un grain de sénevé, la plus petite de toutes les semences qui sont sur la terre, mais lorsqu’il a été semé, il monte… et pousse de grandes branches, en sorte que les oiseaux du ciel (les anges) peuvent habiter sous son ombre129 » Il n’est pas dans l’espace et le temps, qui étendent le Vide aux dimensions de l’univers ; il n’est pas loin d’ici ou d’à présent, du monde des formes, qui est la Nature, la Parabole — mais ici, maintenant, et en toi-même. Le Royaume du ciel est un point, le point d’éternité posé dans toi, la semence du Plérome à venir, quand « la figure de ce monde passera », et que l’invisible sera vu. Quand tu le sais, l’amour commence, l’amour a déjà commencé, car c’est lui qui le sait dans toi.

À la question fondamentale que pose le vide : Pourquoi pas rien ? — si la pensée ne trouve pas de réponse, elle se rend au vide et s’annule. Ce qui [p. 261] peut la retenir au bord du rien, c’est l’intuition directe de l’amour.

C’est à cause de l’amour qu’il y a quelque chose, que le vide s’anime et se différencie, qu’il y a des forces qui s’attirent et se repoussent, donc se composent ; qu’il y a par suite forme et mouvement, proche et lointain dans l’espace et le temps, monde et personne, désir, souffrance et joie. Et nous pouvons aimer ces formes parce que l’amour les a formées : nous le reconnaissons en elles, comme il les appelait en nous.

L’amour seul explique tout, et l’être-en-soi n’est qu’un mot désignant l’inconcevable : ce qui serait sans l’amour, « ce qui est » moins l’amour par qui seul il y a quelque chose. L’amour seul peut donc dire : je suis. Sans l’amour, il n’y aurait pas même le vide. L’amour a créé le vide en déployant l’attrait, que l’on nomme énergie ou désir, selon l’ordre physique ou animique. Et cela seul donne un sens à tout : au vide cosmique où danse tel brouillard d’électrons empruntés à droite et à gauche et qui tout d’un coup peut dire moi, peut dire toi quand il voit le moi dans l’autre ; peut dire : je suis ; mais aussi à ce coin de sentier perdu dans la forêt d’avril, petit monde complexe et fortuit, terre et pierres, herbe humide, ciel clair entre les branches, aubépines, profondeur des bois, ici, nulle part, et pourquoi l’ai-je aimé ? Pourquoi pas rien ? Parce que ce coin de sentier m’a fait un signe et fut un signe à cet instant pour moi, existant dans ma re-connaissance, et que tout signe ou sens manifeste l’amour ; et rien d’autre n’importe en vérité : rien d’autre au monde ne m’appelle.

J’ai pu douter de l’être, et du devenir, et de toutes nos idées sur « Dieu », je n’ai jamais douté de l’amour [p. 262] même. J’ai pu douter jusqu’au vertige de presque toutes les vérités de la morale et de la culture occidentales, — avant d’en retrouver quelques-unes mieux comprises, au retour d’un Orient de l’esprit. J’ai douté de la plupart des vérités successivement démontrées par nos sciences ; et je ne cesse de douter de notre image du monde, du vide et des distances inconcevables calculées à partir de nos formes. (Je pressens trop de raccourcis, et qu’on trouvera !) Mais je crois bien n’avoir jamais douté de tout cela, qu’en vertu et au nom de l’Amour. Il est la grâce indubitable. Je n’ai pas d’autre foi certaine, d’autre espérance, et je ne vois pas de sens hors d’elle, ni d’autres raisons de douter, je veux dire : de chercher jusqu’au bout ce qu’un jour nous pourrons aimer de tout notre être enfin réalisé, dans le Tout enfin contemplé. Quand l’Amour sera tout en tous, lors du renouvellement de toutes les choses.

FIN