2019

Décès de Jean Starobinski

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Jean Starobinski est mort lundi 4 mars à l’âge de 98 ans. De 1958 à 1961, il fut professeur d’histoire des idées ad personam à l’université de Genève, de 1964 à 1967, professeur extraordinaire de littérature française et de 1967 à 1985, professeur ordinaire de littérature française. Il était le représentant le plus éminent d’une tradition de critique littéraire, connue sous le nom d’École de Genève. Il avait été nommé par Marcel Raymond, avait été le collègue de Jean Rousset et il avait appelé Michel Butor et Michel Jeanneret à ses côtés. Alain Grosrichard lui succéda.

L’École de Genève se reconnaît à une manière d’aborder la littérature qui ne se reconnaissait pas complètement dans les approches monolithiques des années 60 – critique marxiste, psychanalytique ou structuraliste. Elle était le fruit d’un lieu, plus que le miroir d’une idéologie, la création d’une rencontre entre des esprits modernes en ce qu’ils voulaient aborder les textes littéraires pour ce qu’ils sont, un art du discours, un imaginaire singulier, et non pas l’expression d’une construction théorique sur le monde.

Jean Starobinski était aussi un représentant de l’humanisme d’après-guerre, fondé sur le rejet des abominations du totalitarisme, l’aspiration à la paix, à la raison, à l’intégrité. Sa famille et lui-même avaient souffert des folies du siècle. Docteur en lettres, Jean Starobinski avait aussi effectué des études de médecine, conclues par un doctorat en psychiatrie. Il avait exercé. Il aurait voulu, semble-t-il, saisir le savoir dans toute sa complexité, son abondance, comme il a voulu embrasser la vie aussi longtemps qu’il l’a pu. Spécialiste du XVIIIe siècle, il était lui-même devenu un homme des lumières, hostile aux dogmatismes, armé par le seul désir de vérité. Il représentait une figure morale, entièrement consacré à son travail, animé par la modestie et le sérieux que lui dictait sa compréhension éminente des choses de la vie et du sens de chaque mot prononcé. Une forme d’humanisme dont on craint, avec sa disparition, qu’elle ne s’efface un peu plus, noyée dans le cyclone permanent de la parole numérique.


 

Regarde afin que tu sois regardé

par Martin Rueff, professeur au Département de langue et littérature françaises modernes

 

Jean Starobinski est mort lundi 4 mars 2019 dans sa 99ème année. Il a été enterré dans l’intimité familiale au cimetière juif de Veyrier le mercredi 6 mars.

            Les mots manqueront longtemps pour dire le sens de cette disparition. Avec Jean Starobinski, c’est un siècle de vie littéraire et intellectuelle qui prend fin. Mieux qu’aucun autre il pouvait reprendre la formule de Terence dont D’Alembert et Voltaire avaient fait la devise des Lumières: « Homo sum et humani nihil a me alienum puto : je suis homme et je considère qu’il n’est rien d’humain qui me soit étranger ». Convergent ici un savoir de l’homme et un savoir pour l’homme. Starobinski fit sienne cette conviction que le savoir émancipe. Et il savait tout.

            L’enfance confinée à Genève, l’élève surdoué, l’homme aux trois carrières – le musicien de génie, le médecin, l’écrivain critique: la légende de Jean Starobinski a retenu ce parcours d’exception. Critique et clinique: Jean Starobinski fut médecin (il exerça la psychiatrie) et écrivain critique. Il avait le don de l’écoute et de l’attention, faisait attention aux gens comme il faisait attention aux œuvres. De Diderot il disait qu’il se serait fait un ami, mais qu’il aurait aimé avoir Rousseau comme patient. La critique thématique, l’histoire des idées, la critique stylistique, le séjour à Baltimore qui les conjoint: ces épisodes relèvent d’une histoire intellectuelle faite de rencontres et d’influences. Elle reste en partie à écrire. La correspondance de Jean Starobinski permet de mesurer ces échanges avec les plus grands philosophes (Merleau-Ponty, Eric Weil) et les plus grands écrivains de son siècle (Camus, Char, Bonnefoy, mais aussi Calvino).

            Jean Starobinski fut un grand professeur: appelé par Marcel Raymond pour occuper la chaire d’histoire des idées en 1958, il enseignera à la Faculté des Lettres jusqu’en 1985. Là, il éveillera des consciences par son allégresse pensive et son savoir généreux. Adepte sans rhétorique de l’interdisciplinarité, il ne cessa de dialoguer avec les philosophes, les spécialistes d’histoire de l’art et la musique. Il incarna l’esprit de Genève et anima l’École de Genève, que définissent l’amour de la littérature, la confiance dans la relation critique, l’exigence culturelle qui est un pari sur la liberté par le savoir sensible. Le rayonnement de l’École de Genève a contribué durablement à celui de la faculté des Lettres et, au-delà, à celui de l’Université de Genève. Membre de nombreuses académies, docteur honoris causa d’une quinzaine d’universités, salué par de nombreux prix, Jean Starobinski était un conférencier recherché, passionnant, séduisant. Le partage était de rigueur.

            Son œuvre considérable compte une trentaine de livres et plus de huit cents articles. Il a renouvelé la connaissance de Rousseau (La Transparence et l’obstacle, 1957, est un classique de la littérature critique du XXème siècle), changé notre regard sur le XVIIIème siècle (avec L’Invention de la liberté, 1964 ; 1789. Les emblèmes de la Raison, 1973 ; Le Remède dans le mal. Critique et légitimation de l’artifice à l’âge des Lumières, 1989). Il a offert nombre d’études décisives sur des grands auteurs : Montaigne (Montaigne en mouvement, 1982), Baudelaire (La mélancolie au miroir, 1990), Diderot (Diderot, un diable de ramage, 2012). On lui doit des contributions décisives sur l’histoire de la médecine (L’encre de la mélancolie, 2012 et Le Corps et ses raisons, à paraître en 2020). Mais il a aussi doté quiconque se voue à la critique d’études précieuses aussi fines que rigoureuses – des bréviaires que chérissent les étudiants de sciences humaines (La Relation critique, 1970 et 2000). Ses écrits sur les arts ont été réunis récemment dans La Beauté du monde, la littérature et les arts (2016). La plupart de ses livres sont traduits dans une vingtaine de langues.

            Homme de passion comme l’attestent deux autres chefs d’œuvre (Trois fureurs, 1974 et Les Enchanteresses de l'opéra, 2005), Jean Starobinski savait que la modération est un courage, l’esprit d’ouverture une nécessité, l’étude une chance.

            Son œuvre immense est devant nous, son goût de la liberté nous est une leçon constante, ses exigences intellectuelles font de lui un grand modèle. Nous voulons rester sous le charme et l’autorité de son regard. «Il n’est pas facile», écrivait-il dans Le voile de Poppée, «de garder les yeux ouverts pour accueillir le regard qui nous cherche. Sans doute n’est-ce pas pour seulement pour la critique, mais pour toute entreprise de connaissance qu’il faut affirmer : ‘Regarde afin que tu sois regardé’». Tout ce qu’écrit Jean Starobinski nous regarde.

6 mars 2019
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