Campus 103

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n° 103 avril-mai 2011
Extra-muros | Corse

L’affaire de la flore corse

Corse

Après vingt-cinq ans de travail de terrain et de laboratoire, le botaniste Daniel Jeanmonod est sur le point d’achever le «Prodrome de la flore de Corse», inventaire précis et critique de l’ensemble des plantes de l’île de Beauté, commencé il y a quatre-vingts ans

C’est un vulgaire pissenlit qui empêche Daniel Jeanmonod d’apporter la dernière touche au travail monumental qui le mobilise depuis plus de vingt-cinq ans: l’achèvement du recueil systématique et analytique de la flore de Corse. Le professeur au Département de biologie végétale de la Faculté des sciences bute en effet sur une difficulté que tous les botanistes connaissent bien. Il s’agit de la détermination, frisant parfois l’impossible, des espèces appartenant aux genres Taraxacum (dont fait partie justement la dent-de-lion) et Hieracium (les épervières). Par conséquent, l’ultime ouvrage de la collection, traitant entre autres des membres corses de ces deux familles retorses, devrait au mieux sortir à la fin de l’année, voire au cours de 2012, alors que 99% du travail est déjà achevé depuis 2004.

«Les plantes de ces deux groupes sont capables d’apomixie, un mode de reproduction asexué qui est l’équivalent végétal de la parthénogenèse chez les animaux, explique Daniel Jeanmonod, également conservateur principal aux Conservatoire et Jardin botaniques de la Ville de Genève (CJB). Elles ont ainsi formé de nombreuses lignées régionales qui diffèrent les unes des autres sans forcément former autant de sous-espèces. Le travail de caractérisation est tellement complexe qu’il n’existe que quelques très rares spécialistes en Europe pour chacun de ces deux genres. Nous avons envoyé nos spécimens à deux de ces chercheurs et nous attendons les résultats de leur analyse.»

Inventaire critique

C’est en 1985 que le botaniste genevois se lance dans l’aventure corse. Il met ainsi ses pas dans ceux de ses prédécesseurs, dont John Briquet, qui a dirigé les CJB entre 1906 et 1931. C’est ce dernier qui a décidé, après avoir écumé les Alpes puis les Alpes maritimes, de dresser un inventaire précis et critique des plantes de l’île de Beauté. Ce sera le Prodrome de la flore de Corse que l’auteur prévoit de rédiger en trois volumes. Il meurt cependant après en avoir achevé le premier et une partie seulement du deuxième.

Le témoin est alors transmis au professeur René Verriet de Litardière (1888-1957) de l’Université de Grenoble. Après 28 expéditions en Corse, il décède également en laissant l’œuvre inachevée, avec notamment 14 familles de plantes non traitées. Quelques décennies plus tard, Gilbert Bocquet, alors directeur des CJB, décide de terminer enfin le travail et met Daniel Jeanmonod sur l’affaire du dernier tome de la flore de Corse.

Dès 1985, le chercheur se rend sur le terrain une fois par an. Au cours de ses expéditions, il ne suit pas de méthode précise, l’idée étant avant tout de passer partout, l’œil aux aguets, et de suivre son flair de botaniste chevronné. Seule contrainte: en raison de la quantité et de la fragilité du matériel ramassé, il faut revenir chaque soir à la base pour le déposer. A peine récoltées, les plantes sont placées dans des presses, c’est-à-dire entre deux papiers buvards pour qu’elles sèchent rapidement, le tout séparé par du carton ondulé pour laisser passer l’air.

Contrairement à ce que pourraient laisser penser les clichés, l’arrivée d’un botaniste étranger dans ce pays au paysage éblouissant et au nationalisme chatouilleux ne provoque pas d’hostilité, tout au plus un accueil un peu froid au début qui se réchauffe rapidement. Il faut dire que la Corse ne compte alors aucun spécialiste de la flore régionale. Une antenne locale du Conservatoire botanique de Porquerolles (Var) qui s’occupe de toute la région méditerranéenne s’organise certes sur l’île – elle s’en détachera officiellement à la fin des années 2000 –, mais le rôle de cette institution française consiste avant tout à gérer et à protéger le patrimoine naturel. Elle ne fait pas de recherche.

Le Conservatoire de la Ville de Genève, lui, est très actif scientifiquement. Il dispose de tous les outils nécessaires pour remplir ce rôle dont des herbiers historiques très importants sur la flore de Corse. Au cours des années 1990, il acquiert même celui de Litardière puis ceux des botanistes contemporains Jacques Gamisans (de l’Université de Toulouse) et de Robert Deschâtres (Bellerive-sur-Allier), comptant plusieurs dizaines de milliers de plantes chacun. Daniel Jeanmonod lui-même récolte quelque 6000 échantillons au cours de ses expéditions, ce qui représente presque 10% de l’ensemble des spécimens de plantes corses conservés aujourd’hui à Genève.

Trouvailles inédites

Mais il n’est pas seul à arpenter l’île de Beauté. Dès le départ, le chercheur genevois décide de mettre en place un réseau international de botanistes amateurs et professionnels passionnés par la flore de la Corse. Ses membres (belges, français, suisses, italiens, allemands...) ont la possibilité d’envoyer à Genève les trouvailles qu’ils jugent inédites. Daniel Jeanmonod se charge ensuite de faire le tri et d’assurer une publication scientifique si la découverte en vaut la peine. L’idée est bonne et elle fonctionne à merveille. Cette source a donné lieu, en vingt-cinq ans, à 23 publications, riches chacune de plusieurs dizaines de contributions.

Au total, depuis 1985, le projet «Flore de Corse» a permis la description et la localisation de milliers d’échantillons de plantes. Parmi elles, seules 273 espèces représentent des découvertes dans le sens où elles appartiennent à des espèces signalées pour la première fois en Corse. Plus rares encore sont les 10 espèces trouvées sur l’île qui étaient inconnues jusque-là de la science. Trois d’entre elles ont été récoltées et décrites par Daniel Jeanmonod lui-même.

N’oubliant pas son principal objectif, le botaniste et ses collaborateurs genevois et corses publient régulièrement un nouvel ouvrage contribuant à achever le Prodrome commencé par Briquet. En 2004 paraît le onzième et avant-dernier livre. Une synthèse de poche utilisable sur le terrain est également publiée en 2007. Elle recense, sur plus de 1000 pages en papier bible, environ 2780 espèces.

«La flore corse est très riche, commente le professeur. La Suisse, qui est cinq fois plus vaste, ne compte guère plus de 3000 espèces et sous-espèces de plantes. Par ailleurs, la Corse ayant la particularité d’être non seulement une île mais aussi une montagne (le Mont Cinto culmine à 2706 m), 14% de sa flore est endémique (on ne la retrouve pas ailleurs), ce qui est légèrement supérieur à ce que l’on trouve sur les autres îles de la Méditerranée.»

L’étude systématique et de longue haleine de la flore corse a permis une meilleure compréhension de l’histoire de la colonisation végétale de l’île. Cette dernière est notamment marquée par une très longue isolation, entrecoupée par une «courte» période d’ouverture. La Corse s’est en effet détachée il y a 30 millions d’années déjà du continent sous la forme d’une île plus vaste formée par la Sardaigne, les Baléares, la Kabylie, la Calabre et la Sicile. Cette grande île originale s’est ensuite divisée successivement en divers morceaux qui ont chacun dérivé dans des directions distinctes à des vitesses variables. La vie solitaire de la Corse s’est alors poursuivie jusqu’au moment où la Méditerranée s’est momentanément asséchée à cause de la fermeture de Gibraltar. Cet épisode, qui a favorisé la migration des animaux et des plantes, a pris fin il y a cinq millions d’années avec la réouverture du détroit. La végétation de l’île a donc eu assez de temps pour qu’apparaissent en son sein quelques nouvelles espèces et pour que d’autres survivent alors que leurs congénères sur le continent disparaissaient.

Cependant, avec la mondialisation, un nouveau type de migration végétale est apparu. L’île de Beauté n’est en effet pas épargnée par l’arrivée des néophytes. Ces plantes venues du continent, ou de plus loin encore, se montrent parfois nuisibles. Leur nombre a augmenté depuis les années 1980. A tel point que la Corse compte désormais davantage d’espèces étrangères (550) qu’endémiques (390). Le projet mené par Daniel Jeanmonod a permis de dater l’arrivée d’un grand nombre de ces envahisseurs.

Le chercheur continue à se rendre chaque année en Corse mais les séjours ne durent plus que quelques jours. La quantité de données récoltées au fil du temps est si grande que la priorité est son exploitation. Sans parler du pissenlit qu’il faut encore ranger dans le bon tiroir.

Anton Vos