Campus 104

Campus

n°104 juin-septembre 2011
Tête chercheuse | Paul Bairoch

Paul Bairoch et la mécanique
de la pauvreté

Faire parler les données statistiques pour mieux comprendre comment et pourquoi se creusent les écarts économiques: c’est l’idée qui sous-tend toute l’œuvre de ce pionnier de l’histoire globale. Portrait d’un «monument intellectuel» qui n’a jamais oublié d’où il venait

Près de 80% des richesses mondiales sont aujourd’hui concentrées dans les mains de 16% de la population. Comment en est-on arrivé là? C’est à ce type de question que Paul Bairoch s’est efforcé de répondre durant près de quatre décennies. Disparu en 1999, celui qui est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands historiens économistes de la seconde moitié du XXe siècle a en effet cherché tout au long de sa carrière académique à comprendre les mécanismes de la croissance. Fasciné par la prospérité de l’Occident, il a été l’un des premiers à démontrer que le sous-développement n’est pas une fatalité mais l’aboutissement d’un processus historique. Retour sur la trajectoire d’un pionnier de l’histoire globale, à l’heure où la Faculté des sciences économiques et sociales (SES) inaugure un institut portant son nom.

«Paul Bairoch s’intéressait pratiquement à tout: à la population active, à la consommation d’énergie, à l’histoire des villes, au niveau d’industrialisation, aux rendements agricoles, aux systèmes éducatifs, etc., explique Bouda Etemad, professeur au Département des sciences économiques (Faculté des SES), qui a été son collaborateur durant une quinzaine d’années. Il s’était donné pour objectif de décrire l’ensemble des changements économiques, sociaux, techniques et institutionnels liés à l’augmentation du niveau de vie résultant de la révolution industrielle. Mais ce qui fait l’unité de son œuvre, c’est l’intérêt constant porté aux inégalités dans l’histoire du développement économique. A partir de quand et pourquoi certains pays s’industrialisent avant d’autres et connaissent une croissance plus rapide? Et pourquoi ces écarts s’élargissent plutôt qu’ils ne se résorbent? De sa thèse de doctorat à son dernier livre, ces questions constituent le fil rouge de toute sa carrière.»

Cet intérêt porté aux sources de l’inégalité n’est sans doute pas sans rapport avec la trajectoire personnelle du professeur. Né à Anvers à l’aube des années 1930, Paul Bairoch est issu d’une modeste famille d’émigrés juifs polonais. Loin de rouler sur l’or, son père est successivement ouvrier dans le secteur textile, vendeur de crèmes glacées, puis épicier.

Sur les routes de l’exil

Le jeune Paul, qui parle à la fois le yiddish, le flamand et le français connaît un début de scolarité prometteur. Du moins jusqu’à ce que l’offensive des troupes nazies en mai 1940 ne jette la famille sur les routes de l’exil. Douloureux, l’épisode restera gravé à jamais dans la mémoire du jeune garçon. Les Bairoch en réchappent cependant indemnes, notamment grâce à l’intervention du maire d’un village du Gers (Riscle) qui refuse délibérément d’enregistrer les familles juives. Clin d’œil ironique, Paul, qui reprend l’école sur place, décroche un prix d’excellence pour une dissertation consacrée… au maréchal Pétain.

En avril 1945, le retour en Belgique est plutôt sinistre. Dans le restaurant que ses parents viennent d’ouvrir, l’adolescent découvre la réalité des camps de la mort par le biais d’anciens déportés. A l’école, c’est également le choc: sur les 35 camarades qui se trouvaient dans sa classe avant la guerre, seuls quatre ou cinq ont survécu. Pour ne rien arranger, son père tombe bientôt malade, ce qui oblige Paul à travailler pour subvenir aux besoins de son entourage. Grâce au soutien d’un oncle d’Angleterre, il entreprend alors un apprentissage de diamantaire avant que la famille ne tente un nouveau départ dans le tout jeune Etat d’Israël. Sa grand-mère ne verra cependant jamais la terre promise. Elle meurt en chemin dans un hôpital de Marseille, suivie de son fils qui décède un an plus tard. Pour nourrir les siens, Paul Bairoch devient successivement cueilleur d’oranges, trieur de poissons ou ouvrier de chantier. Il trouve cependant l’énergie de décrocher son baccalauréat, puis un titre d’ingénieur civil, par correspondance.

Une méthode sur mesure

L’année 1956 est celle du retour en Europe. Installé à Paris, il y rencontre Arlette, une jeune fille originaire de Genève qu’il épouse quelque temps plus tard, et s’inscrit à la VIe section de l’Ecole pratique des hautes études. Dans ce bastion de l’Ecole des Annales, sur lequel règne en maître le grand historien Fernand Braudel, Paul Bairoch participe notamment à l’élaboration d’un des premiers indices nationaux de la production industrielle. «A une époque où l’on étudiait surtout les périodes de crise, il est un des premiers économistes à s’intéresser à la notion de croissance, explique Bouda Etemad. Sans chercher à minimiser la formidable réussite que représente le développement industriel du monde occidental, il s’est en effet très tôt intéressé aux effets de blocage que la réussite des uns peut exercer sur les autres.»

Dès ses premiers travaux, Bairoch se forge également une méthode de travail taillée sur mesure pour ses besoins. Fouillant inlassablement les annuaires statistiques, il collecte un maximum de données chiffrées qu’il assemble, trie et ordonne, afin de les rendre comparables. Puis, il cherche à repérer des écarts, des ruptures ou des décalages susceptibles d’expliquer l’évolution des grands phénomènes économiques. Effectué sur une période aussi longue que possible et incluant d’emblée les pays du tiers-monde, ce gigantesque travail de compilateur permet aujourd’hui encore aux historiens de disposer d’une base de données statistiques, logiquement fondée, permettant de suivre sur le long terme l’évolution des grandes variables économiques à l’échelle du monde.

«Alors que beaucoup de chercheurs ont besoin de s’appuyer sur un solide cadre théorique pour aller de l’avant, Paul Bairoch ne s’encombrait pas de références ou de recours constants à l’historiographie, complète Bouda Etemad. Il était en effet convaincu qu’il valait mieux voyager léger et écouter ce que les chiffres avaient à dire. Et s’il a consacré tant de temps et d’énergie à réunir du matériel statistique, c’est qu’il estimait que le fait de disposer d’une bonne boîte à outils pouvait lui donner un avantage comparatif sur ses collègues. La suite de sa carrière a montré qu’il ne s’était pas trompé.»

Des réponses novatrices

Auteur de près de 120 articles scientifiques et d’une vingtaine de livres, dont trois au moins sont devenus des classiques traduits dans plusieurs langues dès leur parution («Le Tiers-Monde dans l’impasse», «De Jéricho à Mexico», «Victoire et déboires. Histoire économique du monde du XVIe siècle à nos jours»), Paul Bairoch a en effet apporté des éléments de réponse novateurs à des questionnements vieux parfois de plusieurs siècles. Entre autres choses, on lui doit ainsi d’avoir montré qu’un pays comme la Suède produit aujourd’hui autant d’articles manufacturés que l’ensemble du monde vers 1700, que l’économie était tout aussi mondialisée à l’aube de la Première Guerre mondiale qu’à la fin du XXe siècle ou encore qu’à l’échelle de la planète, la productivité a été multipliée par un facteur de 40 entre 1700 et 1990, alors qu’elle avait à peine doublé depuis l’an 1000.

Véritable «monument intellectuel» pour son collègue François Walter, professeur d’histoire à la Faculté des lettres, Bairoch n’a d’ailleurs pas tardé à attirer l’attention de ses pairs. Engagé en tant que chargé de recherche à l’Institut de sociologie de l’Université de Bruxelles en 1959, il soutient sa thèse en 1963 et devient chargé de cours deux ans plus tard. Après un passage de deux ans au GATT (l’ancêtre de l’actuelle Organisation mondiale du commerce), il rejoint Montréal en 1969 avec le titre de professeur. Courtisé par Fernand Braudel, qui lui propose en 1971 un poste de directeur d’études à plein-temps à la VIe section de l’Ecole pratique des hautes études, il reçoit également des offres de Liège, Bruxelles et Genève, où il est finalement nommé en 1972 en tant que professeur d’histoire économique. Cédant à la pression de personnalités telles qu’Alfred Sauvy (l’inventeur du terme «tiers-monde»), Paul Veyne, Emmanuel Leroy-Ladurie ou Fernand Braudel, soit la crème des représentants de la nouvelle histoire française, il fait toutefois une brève infidélité à sa ville d’adoption en acceptant d’occuper un an durant une chaire réservée aux invités étrangers au sein du très prestigieux Collège de France.

L’économiste genevois, qui reçoit le titre de docteur honoris causa de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich en 1983, ne goûte pourtant pas particulièrement les honneurs. «C’était quelqu’un qui n’était pas très à l’aise dans le sérail académique, relève Bouda Etemad. Ce n’était pas vraiment son monde. Bairoch n’a jamais oublié d’où il venait. Aimable, disponible, chaleureux, il cherchait toujours à encourager les étudiants en difficulté. A l’opposé de ces académiciens drapés dans leur savoir, il appréciait beaucoup le fait de pouvoir participer aux vendanges aux côtés des paysans de la région d’Aubonne avec lesquels il s’était lié d’amitié.»

Vincent Monnet