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Extra-muros | Chine

CEVI met le cap sur l’Asie

Déjà réalisée dans une dizaine de pays d’Europe et d’Amérique latine, l’enquête CEVI sur la perception des changements au cours de la vie vient d’être conduite à Pékin et un nouveau volet est en cours dans les bidonvilles de la ville indienne de Bombay

En 2003, lorsque Stefano Cavalli, maître assistant au Centre interfacultaire de gérontologie, présente pour la première fois l’enquête CEVI (pour Changements et événements au cours de la vie) à ses étudiants, ces derniers ont du mal à cacher leur surprise. Comment peut-on faire de la science à partir d’un questionnaire se réduisant à trois requêtes en apparence anodines?

Près de dix ans plus tard, CEVI a largement prouvé son intérêt. Conduite deux fois en Suisse, en Argentine et au Mexique, ainsi qu’en Belgique, en France, en Italie, au Chili, au Brésil, en Uruguay et au Canada, l’enquête élaborée par Stefano Cavalli et Christian Lalive d’Epinay a permis de mieux cerner la perception que les individus ont de leur parcours de vie et de l’évolution de la société dans le monde occidental. Sous la direction du professeur Michel Oris, directeur du Centre interfacultaire de gérontologie et codirecteur du Pôle national de recherche LIVES, elle franchit aujourd’hui une nouvelle étape avec un volet réalisé ce printemps à Pékin et un autre en cours dans les bidonvilles de la ville indienne de Bombay.

Questions ouvertes

«A Genève, où nous disposons d’une longue expertise en la matière, le parcours de vie est souvent étudié dans ses dimensions objectives, comme le font la plupart des autres universités, explique Michel Oris. De nombreuses études ont ainsi été menées sur les transitions fondamentales de la vie, sur les différentes étapes qui jalonnent la trajectoire d’un individu (mariage, divorce, emploi, retraite, etc.). La particularité de CEVI, c’est qu’elle s’intéresse à l’appréciation subjective que chacun a de sa propre existence.»

Concrètement, l’enquête se présente sous la forme d’un questionnaire écrit standardisé qui est adressé aux membres de cinq classes d’âge (20-24, 35-39, 50-54, 65-69, et 80-84 ans). Il est demandé aux participants de mentionner les événements qui ont été importants à leurs yeux l’année précédente, les principaux tournants de leur existence, ainsi que les moments historiques qui les ont marqués. Les réponses sont ouvertes et l’ensemble a été conçu pour être auto-administré. «Dans la mesure où il s’agit de capturer la subjectivité, il est important que les personnes interrogées apportent leurs propres réponses en subissant le moins d’influence possible, poursuit le professeur. En principe, il faut donc qu’elles soient capables de lire et d’écrire, ce qui est sans doute la principale limite de l’exercice.»

Chargée de l’étude de terrain menée cette année en Chine, Sandra Constantin, doctorante au sein de l’Institut de socioéconomie de la Faculté des sciences économiques et sociales, en a fait l’expérience à ses dépens lorsqu’elle a testé CEVI en milieu rural, où une large fraction de la population demeure analphabète. Devant la difficulté de la tâche, elle s’est rapidement rabattue sur la capitale. Avec l’appui du Département de sociologie et d’anthropologie de l’Université de Pékin, la jeune chercheuse s’est d’abord attelée au recrutement d’une quinzaine d’étudiants mobilisés pour faire passer le questionnaire, dûment traduit, et encadrer les entretiens. «Au départ, certains enseignants du Département de sociologie et d’anthropologie étaient assez sceptiques, explique Sandra Constantin. Ce type de questionnaire ne leur semblait en effet pas du tout adapté à la mentalité chinoise, essentiellement à cause des questions ouvertes qui nécessitent un engagement et une réflexion personnels.»

Moyennant une modeste récompense, comme c’est l’usage en Chine, l’équipe conduite par Sandra Constantin est cependant arrivée à ses fins sans rencontrer trop de difficultés. Au final près de 630 questionnaires ont été complétés. Les premières analyses de ces résultats montrent que, globalement, les réponses apportées par les participants chinois sont plus brèves que dans les autres pays où CEVI a été conduite. «Les personnes qui ont grandi pendant la période maoïste ont des difficultés avec la partie de l’enquête portant sur les tournants individuels, commente Sandra Constantin. Ils avaient l’impression que l’on s’immisçait dans leur vie privée et évoquaient certains sujets (comme un divorce par exemple) avec beaucoup de pudeur. Ce trait est moins marqué chez les générations suivantes qui ont grandi dans un système éducatif mettant davantage l’accent sur la réflexion et plus uniquement sur l’apprentissage par cœur.»

De la lune au tibet

Relativement discrets sur leur vie privée, les participants chinois se sont en revanche montrés diserts sur la partie mémoire historique de l’étude. Extrêmement diverses, les réponses apportées concernent aussi bien des événements à portée universelle comme les premiers pas de l’homme sur la lune ou le 11 septembre, que des épisodes propres à l’histoire nationale (création de la République populaire, Grand bond en avant, Révolution culturelle, mort de Mao Zedong, entrée de la Chine aux Nations unies ou à l’OMC, etc.). Du côté des catastrophes naturelles, le tsunami de 2004 ou l’éruption du volcan islandais Eyjafjöll reviennent fréquemment, de même que des grands événements sportifs comme les Jeux olympiques ou la Coupe du monde de football. Certains éléments éludés par l’histoire officielle tels que les famines des années 1960, la répression de Tienanmen, le Falung Gong, le Tibet, sont également cités, ce qui est plutôt encourageant sur le plan de la liberté d’expression.

«Contrairement à ce qui s’est passé dans les autres pays, les résultats des questions portant sur les tournants marquants et sur les changements socio-historiques se confondent souvent en Chine, note Sandra Constantin. D’une part, parce que la notion de tournant est un concept qui n’est pas facile à traduire en chinois. De l’autre, parce que c’est un pays où la grande histoire a manifestement eu un impact plus fort sur la trajectoire personnelle des individus qu’ailleurs.»

A 5000 kilomètres de la capitale chinoise, c’est dans un tout autre contexte qu’a été lancé, au début du mois d’avril, le volet indien de CEVI, puisque c’est dans les bidonvilles de Bombay que les chercheurs genevois ont cette fois posé leurs valises. Ce choix a largement été dicté par les contacts noués depuis plusieurs années par les membres du Centre interfacultaire de gérontologie de l’Université avec, d’une part, l’organisation non gouvernementale Win Mumbai (qui gère notamment un réseau de cliniques de premiers soins dans les quartiers les plus pauvres de la ville) et, d’autre part, l’International Institute for Populations Studies.

«L’avantage de cette formule, c’est que nous disposons déjà d’un certain nombre d’informations sur les familles qui vont participer à l’enquête, explique Michel Oris. Par ailleurs, à Bombay, nous pouvons également nous appuyer sur un réseau d’enquêteurs organisé.»

La tâche ne s’annonce pas pour autant aisée. L’immense majorité de la population des bidonvilles étant analphabète, l’auto-administration du questionnaire est, dans le cas présent, impossible. Pour contourner l’écueil, l’enquête sera donc menée de manière orale par des assistantes sociales rattachées à l’ONG Win qui récolteront les réponses lors des fréquentes visites qu’elles mènent dans les familles. Remplis en marathi (une langue parlée par environ 70 millions de locuteurs dans l’ouest et au centre de l’Inde), les questionnaires seront ensuite saisis sur ordinateur et traduits en anglais avant d’être renvoyés à Genève pour analyse.

Et maintenant l’Orient?

«Outre les imprécisions qui entourent la datation de certains événements, la principale difficulté de l’exercice consiste à former suffisamment bien les personnes chargées de faire passer l’enquête, de sorte qu’elles n’influencent pas les réponses des participants, explique Aude Martenot, attachée de recherche au Centre interfacultaire de gérontologie qui a été chargée du lancement du projet à Bombay. Sur place, notre collègue Anouk Piraud y a consacré beaucoup de temps et d’énergie et il semble qu’aujourd’hui les choses soient sur la bonne voie.»

Quant à l’avenir de CEVI, il pourrait bien pencher du côté de l’Orient. «Dans l’immédiat, un colloque est prévu au mois de juin pour faire un premier point général sur les connaissances acquises, explique Stefano Cavalli. Il réunira pour la première fois tous les chercheurs (une vingtaine) qui ont participé à l’étude. A moyen terme, il est clair que nous serions intéressés par la réalisation d’un volet de CEVI dans les pays du Maghreb, surtout après ce qui vient de se passer lors du Printemps arabe.»

Vincent Monnet

http://cig.unige.ch/recherches/cevi.html