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Dossier | LIVES

Famille: la recette du bonheur conjugal

Les couples n’ont pas tous les mêmes ressources économiques et culturelles pour faire face aux aléas de l’existence et aux grandes transitions qui jalonnent le parcours de vie. C’est ce que démontrent les derniers résultats d’une enquête longitudinale lancée en 1998 auprès de 3000 personnes

Trouver un conjoint et fonder une famille. C’est ce que répondent 90% des 20-25 ans de notre pays lorsqu’on les interroge sur ce qu’ils attendent de l’existence. Reproduisant un modèle de relation basée sur la fidélité, la pérennité et la fécondité, la vie rêvée des Suisses fleure bon «l’amour à la papa». Qu’on ne s’y trompe pas pour autant. Même si la Révolution sexuelle qui a accompagné Mai 68 n’a pas fait voler en éclats la famille nucléaire, cela ne signifie pas que rien n’a changé. En témoignent la généralisation du divorce à tous les âges de la vie ou l’émergence des familles recomposées. Sans compter une course à l’égalité souvent perdue d’avance et des impératifs socio-économiques toujours plus contraignants.

C’est en tout cas ce que montrent les travaux d’Eric Widmer, professeur au Département de sociologie de la Faculté des sciences économiques et sociales. Spécialiste des interactions conjugales s’inscrivant dans une tradition genevoise de recherche sur la famille largement reconnue, il analyse dans le cadre du Pôle national de recherche LIVES différents mécanismes sociologiques qui font qu’un couple a une plus forte probabilité de maintenir une satisfaction conjugale élevée ou au contraire de voir la qualité de ses relations se dégrader au fil du temps.

Le film de leur vie

«Ce qui fait la spécificité de cette recherche, dont l’ampleur est unique en Europe (lire ci-dessous), c’est que nous disposons de données longitudinales, explique Eric Widmer. Au lieu d’avoir une photographie de la situation des couples vivant en Suisse à un instant donné, nous disposons en quelque sorte du film de leur vie. Cela nous permet de nous attaquer à des questions neuves auxquelles il serait tout à fait impossible de répondre avec une enquête ponctuelle: les couples changent-ils de mode de fonctionnement dans leur parcours et, si oui, en fonction de quels critères? Quelle est l’influence du genre dans l’évolution du couple? Quel impact ont des événements comme l’arrivée d’un enfant, le départ à la retraite ou la perte d’un emploi sur la vie à deux? Quelle est l’importance des réseaux d’amis ou de parents sur le devenir du couple?»

Premier constat: la quête de la famille idéale est une sorte de chasse au trésor dans laquelle tous les concurrents ne partent pas à égalité. Parce que les conditions matérielles ne sont pas réunies, que les attentes sont trop élevées ou qu’ils n’ont pas trouvé de conjoint, environ un quart de la population devra ainsi se résoudre à ne jamais avoir d’enfant.

Et pour ceux qui parviennent à rencontrer la perle rare, il s’avère que les choix de vie sont relativement peu nombreux. «On est aujourd’hui confronté à une pluralisation limitée – ou encastrée – des parcours de vie, explique Eric Widmer. Il y a quelques grands types de parcours familiaux qui se dessinent, mais ils sont peu nombreux. Et dans les faits, on s’aperçoit que les choix effectués par les individus dépendent beaucoup des ressources économiques, sociales et culturelles dont ils disposent.»

Parmi les cinq types de couples définis par Eric Widmer et ses collègues en 2004 (lire en page 17), ceux qui affichent la plus grande capacité à gérer les conflits et à dépasser les accidents de la vie sont ainsi ceux qui parviennent à cumuler une certaine ouverture, des valeurs égalitaires et un solide réseau social.

Comme le montrent les résultats obtenus en 2011, le couple n’est pas pour autant une entité statique dont les relations sont figées dans le marbre. La moitié des couples interrogés dans le cadre de l’enquête est ainsi passée d’un modèle à un autre depuis le lancement de l’étude. Une tendance plus particulièrement marquée au sein des couples de type «association». Seul un tiers d’entre eux est en effet resté dans le même registre relationnel depuis 1999, tandis qu’ils sont 35% à avoir évolué vers le modèle «compagnonnage».

«Les couples de type association sont aussi ceux chez qui on retrouve la plus forte proportion de personnes retirant une faible satisfaction de leur relation, complète Eric Widmer. On a l’impression que ces couples sont pris dans une logique cumulative de désavantages: leur mode de fonctionnement, qui privilégie l’individu au couple, est celui qui génère le plus de problèmes. Et ces problèmes ne font que renforcer leur attitude individualiste. Ce type d’interaction, où le couple et la famille sont perçus comme des moyens d’assurer l’épanouissement individuel peut déboucher sur de très belles histoires, mais c’est un modèle qui semble aussi plus fragile. Car dès que le couple n’apporte plus la satisfaction attendue sur le plan sexuel, relationnel ou émotionnel, il perd sa raison d’être.»

Evolution forcée

Comme le montrent par ailleurs les chercheurs, de façon générale, le parcours classique du couple part aujourd’hui dans la plupart des cas d’une relation axée sur l’ouverture, l’égalité et l’autonomie pour évoluer, en général avec l’arrivée du premier enfant, vers une relation à la fois plus collective, plus fermée et plus fusionnelle. «Cette transition constitue un des grands challenges du parcours de vie familial, commente Eric Widmer. C’est une évolution qui se fait souvent par la force des choses, les gens pensant pouvoir continuer à fonctionner sur le mode de l’autonomie et de l’égalité en devenant parents, ce qui, à l’évidence, est rarement vrai. Surtout en Suisse où le niveau d’intervention de l’Etat en matière de politique familiale reste traditionnellement très faible et où l’enfant est essentiellement à la charge de ses parents.»

Relever le défi de cette évolution forcée apparaît en tout cas comme un gage de stabilité important pour le couple, puisqu’en Suisse, on évalue à environ 15% le taux d’enfants de moins de 15 ans qui grandissent dans une famille autre que celle constituée par leurs deux parents biologiques.

Si cruciale soit-elle pour le devenir du couple, l’arrivée d’un enfant est cependant loin d’être la seule zone de vulnérabilité identifiée par les chercheurs. La question du genre pèse, elle aussi, lourdement dans la balance. Car même dans les relations qui se veulent très égalitaires, il est souvent difficile de traduire ses idéaux dans la réalité. De nombreux couples partagent ainsi des façons de faire, des valeurs et un statut socio-professionnel assez proches au début de leur relation, mais peinent à maintenir cet état de fait dans la durée.

«Avec le temps, les rôles familiaux ont tendance à se «genrer» de plus en plus nettement, complète Eric Widmer. Aux hommes: le travail à plein-temps et les responsabilités professionnelles. Aux femmes: les emplois à temps partiel, les tâches ménagères et éducatives. Cette inégalité n’est souvent ni volontaire, ni souhaitée, ni anticipée, mais elle débouche sur des différences de conception de soi et d’attentes par rapport à la vie. Différences qui ont tendance à s’accroître avec le temps et qui deviennent plus criantes lorsque survient une transition (départs des enfants, arrivée à la retraite, etc.). C’est une réalité à laquelle il est difficile d’échapper dans la mesure où le problème résulte de choix économiques et sociaux. Et, c’est sans doute une des raisons qui expliquent pourquoi on voit désormais des individus entamer une procédure de divorce à 60 ans.»

Difficile à trouver dans un couple de première union, le juste équilibre est tout aussi hypothétique au sein des familles recomposées. Une étude menée à Genève par Eric Widmer et son équipe en marge du PNR LIVES auprès de 300 femmes montre en effet que, dans ce type de situation non plus, il n’y a pas de solution miracle.

Quelle place pour l’ex?

Certaines femmes choisissent ainsi de reconstruire une famille nucléaire avec le nouveau conjoint en coupant au maximum les liens avec le précédent et en limitant autant que possible les interactions entre le père et les enfants. A l’inverse, d’autres sont extrêmement inclusives dans la définition de leur famille et considèrent leur ex-partenaire comme un membre très significatif. Elles valorisent donc la coparentalité et les échanges avec lui.

«Ce que nous constatons, c’est que le modèle de la famille nucléaire donne des taux de satisfaction dans la relation conjugale beaucoup plus importants mais qu’il péjore la relation avec les enfants, l’ancien conjoint, voire les beaux-parents, commente Eric Widmer. Dans les familles inclusives en revanche, il y a sans doute un bénéfice pour les enfants et la coparentalité, mais c’est le couple qui est constamment remis en question par l’apparition de conflits de loyauté complexes à gérer.»

Considérant que le couple n’est pas une île déserte peuplée de deux seuls habitants, mais une entité fonctionnant en interaction avec un certain nombre d’autres personnes dont l’existence est susceptible d’être affectée par son évolution, les chercheurs du groupe d’Eric Widmer s’intéressent également aux relations entretenues avec les parents, les proches ou les amis. Quatre grands types de réseaux ont ainsi été définis.

Les couples isolés, dans lesquels ni l’homme ni la femme n’ont d’amis ou de parents à proximité. Le couple se trouve alors isolé et voit ses proches peu souvent. Le potentiel d’aide du réseau est faible en cas de besoins financier, moral, émotionnel.

Les réseaux «patricentriques» ou «matricentriques» dans lesquels soit l’homme soit la femme dispose d’un bon réseau, avec des amis et des parents à proximité, qu’ils voient souvent et qui ont un grand potentiel d’aide.

Les réseaux «bicentriques» dans lesquels l’homme et la femme sont bien entourés ont beaucoup d’amis et de parents, ainsi qu’un fort potentiel d’aide. Et enfin, les réseaux «interférents», qui sont des réseaux bicentriques au sein desquels le couple se sent fortement contrôlé par sa parenté.

Contrairement à une idée largement répandue, l’analyse des données disponibles montre que la solidarité est globalement plus faible au sein des classes sociales défavorisées qui sont souvent obligées de faire avec les moyens du bord. Du coup, lorsqu’il y a rupture, celle-ci est plus radicale qu’au sein des classes plus élevées.

Selon les chercheurs, la configuration la plus favorable est par ailleurs celle offerte par un réseau bicentrique, tandis que la situation la pire est celle des couples inscrits dans un réseau interférent. «Du point de vue du soutien social, pas assez de soutien, c’est mauvais, mais trop de soutien, c’est également mauvais, à la fois pour la relation de couple et pour la relation à l’enfant, conclut Eric Widmer. Pour que les choses fonctionnent au mieux, la marge est donc là encore très étroite, puisqu’il faut que le couple ne soit pas isolé tout en étant capable de conserver une certaine autonomie par rapport à son milieu relationnel.»

Un outil unique

L’enquête que poursuit aujourd’hui le groupe d’Eric Widmer au sein du PRN LIVES a été lancée en 1998 sous la direction conjointe de Jean Kellerhals (alors professeur au Département de sociologie de l’UNIGE), de René Lévy (qui occupait la même fonction à UNIL) et d’Eric Widmer. Elle porte sur un échantillon de 1500 couples âgés de 18 à 75 ans qui sont issus des trois régions linguistiques de la Suisse. Les deux membres du couple ont été suivis individuellement au cours des trois vagues de collecte de données qui ont été effectuées à ce jour (1998, 2004, 2011). Lors de la dernière campagne, les chercheurs sont parvenus à obtenir des informations sur 70% des couples interrogés en 1998. Pour 60% d’entre eux, ils disposent aujourd’hui de données complètes pour les deux conjoints. Dans le cadre du PNR LIVES, une vague supplémentaire est prévue pour 2014-2015, ce qui donnera aux chercheurs une profondeur de champ de seize ans. «Avec cette enquête, nous disposons d’un outil unique en Europe, explique Eric Widmer. Aucun de nos voisins ne peut en effet se targuer de disposer de données aussi détaillées sur un échantillon représentatif de couples aussi grand et sur une aussi longue période. Nos résultats auront donc une portée qui dépassera de loin les frontières nationales.»

Bastion ou compagnon?

Bastion
Valeurs: solidarité, sécurité
Répartition des tâches: traditionnelle, fortement genrée
Autonomie: faible
Ouverture à l’environnement: faible
Perception des conflits: négative

Cocon
Valeurs: solidarité, sécurité
Répartition des tâches: égalitaire
Autonomie: faible
Réseau social: faible
Perception des conflits: positive

Compagnonnage
Valeurs: solidarité, ouverture
Répartition des tâches: égalitaire
Autonomie: moyenne
Ouverture à l’environnement: fort
Perception des conflits: positive

Association
Valeurs: liberté, égalité, ouverture
Répartition des tâches: égalitaire
Autonomie: forte
Ouverture à l’environnement: fort
Perception des conflits: positive

Parallèle
Valeurs: ordre, sécurité
Répartition des tâches: très genrée
Autonomie: forte
Ouverture à l’environnement: faible
Perception des conflits: négative