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Dossier | préhistoire

L’âge d’or du chasseur-collecteur

Les hommes modernes sont venus en Suisse à la faveur du retrait des glaciers alpins qui recouvraient tout le plateau. Les ressources fournies par leur environnement se sont diversifiées au fur et à mesure du réchauffement climatique

Quand les premiers Homo sapiens mettent le pied sur le territoire actuel de la Suisse romande, il fait froid. Vers 13 000 av. J.-C., le glacier du Rhône lâche probablement encore quelques icebergs dans le lac Léman à la hauteur de Villeneuve. La végétation recolonise lentement la région, suivie par la faune et les premiers chasseurs-collecteurs. Ces derniers sont chaudement vêtus pour survivre dans un environnement de toundra. Aucune forêt ne couvre alors le territoire genevois, seuls quelques boulots nains agrémentent une plaine herbeuse. Une steppe idéale pour les chevaux, les bisons et les rennes, principaux ingrédients du régime de ces «premiers suisses».

Les «hommes du Magdalénien», comme les appellent aujourd’hui les archéologues, ont laissé des traces de leur passage à Genève dans des abris sous bloc au pied du Salève (lire ci-dessous). D’autres vestiges de la même époque existent en Suisse, notamment à Schaffhouse.

Tentes en peaux

«Vivant dans des tentes en peaux, occasionnellement dans des grottes ou des abris sous roche, les humains de cette époque formaient de petits groupes relativement mobiles, explique Marie Besse, professeure et responsable du Laboratoire d’archéologie préhistorique et anthropologie (Institut F.-A. Forel, Faculté des sciences). Ils trouvaient un équilibre entre leur mode de vie exclusivement prédateur et les ressources fournies par leur environnement. Ils chassaient et collectaient ce dont ils avaient besoin et connaissaient parfaitement leur environnement, qu’il s’agisse des variations de température, des cycles des saisons, de la migration des rennes, etc.»

Les tribus sont formées au maximum d’une trentaine d’individus, enfants compris. Mais elles peuvent se réduire parfois à un simple couple. Un homme et une femme sont en effet capables d’assurer, seuls, leur propre subsistance. Cela se déduit du fait que dans tous les emplacements découverts par les archéologues, qu’ils soient grands ou ramenés à leur portion congrue, on retrouve systématiquement des traces de l’ensemble des activités typiques de cette époque (taille des silex, traitement des peaux à l’ocre, préparation de la nourriture, etc.). Du coup, il est probable qu’au sein des tribus de chasseurs-collecteurs, la cohésion sociale ou la dépendance des individus entre eux n’est pas très forte. Au gré des circonstances, le groupe perd ou gagne des membres. Si un couple entre en conflit avec le reste de la communauté, par exemple, aucun lien d’interdépendance ne le retient de tenter l’aventure ailleurs.

Radoucissement du climat

Après plusieurs siècles à courir le renne dans la steppe, les générations successives d’hommes préhistoriques voient le climat continuer de se radoucir malgré quelques refroidissements passagers. Sans changer radicalement de mode de vie, les humains s’adaptent à une nature de plus en plus généreuse. De nouvelles plantes et une nouvelle faune diversifient leur alimentation.

«Le Mésolithique (de 9500 à 5500 av. J.-C.) est l’âge d’or du chasseur-collecteur, note Marie Besse. Une plus grande variété de fruits et de baies est disponible ainsi qu’une multitude de gibiers: le renne a disparu mais on trouve des cerfs, des chevreuils, des chamois, des bouquetins, des sangliers, des renards, des chats sauvages, des castors, des martres, des lapins, des oiseaux, des tortues, des poissons…»

Cette évolution va de pair avec une miniaturisation des outils et la généralisation de l’usage de l’arc. Les chasseurs privilégient le travail du bois et des pointes de flèches et négligent celui des outils plus gros, moins usités et qui deviennent, paradoxalement, plus rudimentaires qu’avant.

Veyrier, haut lieu de l’art paléolithique

Le site préhistorique de Veyrier (sur la commune d’Etrembières en France, aujourd’hui détruit par l’exploitation des carrières) a été fouillé tout au long du XIXe siècle. L’enchevêtrement de blocs qui a servi d’abri aux premiers chasseurs de rennes a attiré archéologues, passionnés et collectionneurs qui ont récolté un grand nombre d’objets comme des grattoirs, des perçoirs, des burins et des lamelles à dos en silex ainsi que des pointes de sagaies, des harpons à deux rangs de barbelures, des aiguilles ou des ciseaux en bois de cervidés ou en os.

Parmi les pièces les plus remarquables, les bâtons percés en bois de renne (au premier plan de l’image ci-dessus), servant peut-être à redresser les pointes de sagaies, ont le plus contribué à la réputation du site. Plusieurs sont gravés. L’un d’eux est même décoré sur les deux faces avec un bouquetin d’un côté et un rameau de l’autre.

Un autre porte un dessin représentant un animal interprété aujourd’hui comme mustélidé, peut-être une loutre. Sa particularité est d’avoir été mis au jour par le médecin genevois François Mayor en 1835. Ce qui en fait donc l’une des premières œuvres d’art paléolithiques jamais découvertes.

Malheureusement, la pièce n’a jamais eu officiellement le droit à cet honneur: presque oubliée, elle est longtemps restée dans l’ombre scientifique et n’a été rendue publique qu’en 1868. Trente après qu’André Brouillet ne découvre, en 1837 dans les grottes du Chauffaud en Poitou-Charentes, un os portant deux biches gravées.