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Tête chercheuse | Henri-Frédéric Amiel

Henri-Frédéric Amiel voyage au bout de l’écrit

Personnage banal et professeur sans envergure, Henri-Frédéric Amiel a laissé derrière lui une œuvre unique. Composé de 17 000 pages, son «Journal intime» explore les limites d’une ambition littéraire: celle de rendre compte de soi

Les mauvaises langues ont vu en lui un raté. Mais il y a dans sa trajectoire quelque chose qui mêle le triste et le grandiose. Né la même année que Flaubert, Baudelaire et Dostoïevski, Henri-Frédéric Amiel a vécu une existence banale. Homme sans teint, amant sans élan, professeur sans relief, il a cependant laissé derrière lui une œuvre à la fois monumentale et monstrueuse. Un Journal intime de près de 17 000 pages auquel l’académicien s’est donné corps et âme durant plus de quarante ans. Quasiment illisible de par sa nature même, ce document, dont l’édition a demandé près de vingt ans de labeur, demeure peut-être aujourd’hui encore l’enquête la plus vaste et la plus fouillée jamais menée sur les variations du moi.

De son vivant, le plus grand fait d’arme d’Henri-Frédéric Amiel est une chanson patriotique intitulée Roulez tambours et écrite en 1857, alors que le roi de Prusse menace les frontière nationales («Rugis, tocsin, pour la guerre sacrée/A l’étranger renvoyons ses défis!/Suisse au grand cœur, si ta perte est jurée,/On a compté sans l’amour de tes fils/Debout vallons, plaine et montagne,/Que tout un peuple arme sa main!/Lion bondis! Entre en campagne!/Rugis tocsin!).

«La mouche Amiel»

Hormis ces quelques vers bien sentis à l’intention de l’envahisseur étranger, Amiel n’a, semble-t-il, rien fait de sa vie. Après avoir perdu sa mère à l’âge de 12 ans et son père deux ans plus tard, il s’est, une fois adulte, montré incapable du moindre engagement sentimental. Connu pour entretenir de nombreuses amitiés féminines, il conservera ainsi des relations chastes avec la majorité de ses fiancées potentielles. Et, malgré une première idylle charnelle à l’aube de ses 40 ans, ce vieux garçon mangé par l’indécision ne parviendra jamais à se résoudre à prendre femme et à fonder un foyer. Vingt ans durant, il restera donc en pension chez l’une de ses sœurs, subissant les moqueries des gamins du quartier qui l’ont rebaptisé «la mouche Amiel».

Sur le plan académique non plus, Amiel ne s’est guère fait remarquer de ses contemporains. Nommé professeur en 1849, à la suite de la révolution radicale – profitant donc du départ de nombreux enseignants du camp conservateur –, Amiel s’est glissé dans sa chaire avec une discrétion de chat de salon. Peu apprécié par ses étudiants qui, lui reprochant sa pensée tatillonne et son goût pour les classifications byzantines, le surnommaient «le robinet d’eau tiède», il n’était pas davantage admiré par ses pairs.

«Météorologie du moi»

«C’est un personnage qui a toujours été contesté dans sa carrière professionnelle, complète Laurent Jenny, professeur au Département de langue et de littérature françaises modernes de la Faculté des lettres. Il ambitionnait de devenir écrivain et rêvait d’œuvres philosophiques, mais dans les faits, l’œuvre publiée qu’il laisse à la fin de sa vie est minuscule. Elle se résume à quelques fragments du «Journal», à un petit recueil intitulé «Grains de mil» et à quelques modestes essais qui ne lui valent pas mieux qu’un succès d’estime.»

Avec le recul, cette retenue n’a rien d’étonnant. Depuis qu’il est âgé de 17 ans, Amiel cultive en effet un jardin secret dont les proportions sont peu à peu devenues celle d’un véritable continent: son journal intime. Protestant rigoureux, le jeune homme s’y est engagé pour parfaire sa discipline spirituelle. En y couchant ses résolutions, ses ambitions et l’évolution de ses progrès, il espère se donner les moyens de progresser sur le plan moral. Cette «météorologie du moi» le dépasse pourtant rapidement, jusqu’à l’absorber bientôt totalement.

Obsédé par cette quête de lui-même, Amiel, se perd en effet dans les méandres de l’écrit. Incapable de synthétiser sa pensée, il confie à ses cahiers aussi bien des analyses littéraires que des observations concernant ses cours, des réflexions philosophiques ou le temps qu’il fait. Le Journal est également pour lui une sorte de déversoir où il est libre de ressasser sa solitude, de se plaindre de sa santé défaillante et de l’ingratitude de sa patrie. L’exercice, qui donne lieu à quelques formules d’une violence fulgurante («ma virilité s’évapore en sueur d’encre», «j’arrive à m’absorber dans mon crachat») lui apporte des moments d’intense satisfaction. Il se sent, dit-il alors, «grand comme l’univers, calme comme un Dieu.» Mais ces éclairs sont brefs et laissent place à de longue période de dépit et de découragement. Le Journal, résume-t-il le 26 juillet 1876, sert plus à «esquiver la vie qu’à la pratiquer, il tient lieu d’action et de production, il tient lieu de patrie et de public. C’est un trompe-douleur, un dérivatif, une échappatoire.» Ailleurs, il ajoute: «Le journal me dépersonnalise tellement que je suis pour moi un autre.»

«Plus il se creuse, résume Laurent Jenny, moins il se trouve.» Pleinement conscient d’avoir manqué son objectif, Amiel insiste pourtant pour que son œuvre passe à la postérité telle qu’elle a été conçue. A sa légataire, il demande ainsi de veiller à ce que son texte ne soit ni détruit ni modifié, comme s’il s’agissait d’une dépouille de substitution.

Une leçon exemplaire

Les premiers extraits posthumes de ce texte hors normes sont publiés deux ans à peine après le décès d’Amiel, à l’initiative du critique littéraire français Edmond Scherer. Traduit en plusieurs langues, l’ouvrage séduit un premier public par sa forme innovante – qui fait fi des catégories littéraires habituelles – et par la formidable proximité qui, dans le cas présent, lie l’homme et l’œuvre. Parmi ces premiers admirateurs figure notamment Léon Tolstoï qui, à la fin de sa vie, ne lisait plus que deux livres: la Bible et le Journal d’Amiel.

«Au moment de la parution des premiers extraits, le Journal d’Amiel est surtout perçu comme l’expression d’un pessimisme très «fin de siècle», complète Laurent Jenny. La tentative d’Amiel en dit cependant beaucoup sur les limites de l’écriture et de cette ambition un peu narcissique de rendre compte de soi. Et de ce point de vue-là, il y a dans son œuvre une leçon dont on va surtout prendre la mesure au cours du XXe siècle. A partir des années 1950, de grands critiques de l’Ecole de Genève, comme Georges Poulet, vont ainsi se pencher sur ce texte singulier. L’intérêt de la critique pour tous les genres autobiographiques qui se fait jour à partir des années 70 redonne au journal d’Amiel une actualité et une valeur exemplaire. Enfin, des auteurs comme Beckett ou Blanchot, qui ont fait de l’énonciation du négatif une sorte d’objectif littéraire, ont également permis de porter un regard renouvelé sur le pessimisme d’Amiel.»

Vincent Monnet

Dates clés

27 septembre 1821: naissance d’Henri-Frédéric Amiel à Genève

1833: la mère d’Amiel succombe à une tuberculose

1835: son père se jette dans le Rhône

1849: nomination au titre de professeur d’esthétique et de littérature française à l’Académie de Genève

1854: Amiel reprend la chaire de philosophie de l’Académie qu’il occupera jusqu’à sa mort. Publication de «Grains de mil»

11 mai 1881: mort d’Henri-Frédéric Amiel à Genève

1883: Publication de certains fragments du «Journal intime» par le critique français Edmond Scherer.

1976-1994: publication intégrale des douze volumes du «Journal intime» d’Amiel, sous la direction de Bernard Gagnebin, ancien professeur à la Faculté des lettres de l’UNIGE.