Campus 86

Dossier/open access

«Le libre accès finira par s’imposer»

L’émergence des médias électroniques est à l’origine d’une profonde révolution des mentalités dans le monde de la recherche, estime Véronique Vassiliou, directrice de l’information scientifique de l’Université depuis le 1er février 2007

Campus: Comment analysez-vous la crise que traversent actuellement les publications scientifiques?

> Véronique Vassiliou: La situation de monopole dans laquelle se trouvent les éditeurs de périodiques numériques a entraîné une explosion du coût des abonnements, ce qui réduit considérablement la marge de manœuvre des bibliothèques universitaires pour l'achat d'autres titres. Dans certaines universités, il ne reste aujourd’hui plus que des miettes pour acquérir des monographies, situation qui n’est naturellement pas tenable à long terme. Cela est d’autant plus insupportable que les grandes plateformes commerciales qui dominent le marché tirent leur bénéfice des résultats de la recherche publique et donc de l’argent du contribuable.

L’open access représente-t-il à vos yeux une échappatoire crédible?

> L’open access constitue effectivement une impulsion salutaire. Cependant, cette mue ne peut pas se faire du jour au lendemain. Dans les faits, sauf exception, rien ne remplace encore la publication dans les grandes revues traditionnelles. Signer dans un titre à fort facteur d’impact et bénéficier d’un grand nombre de citations reste la clé du fonctionnement de la recherche. Et c’est particulièrement vrai pour les sciences dites dures.

On peut imaginer en outre que les éditeurs ne se laisseront pas faire…

> Pour l’instant, je ne pense pas que la question de l’open access leur pose véritablement problème. Personne n’est en mesure de contourner le monopole des grands éditeurs à l’heure actuelle et ils devraient avoir encore au moins cinq ans de tranquillité devant eux de ce côté-là. Mais ils ne pourront pas maintenir une telle position de domination indéfiniment. L’idée d’accéder gratuitement à de l’information scientifique à partir d’Internet est déjà une réalité dans certaines disciplines qui utilisent les ressources électroniques depuis longtemps et il me semble évident que l’on ne reviendra pas en arrière. Par ailleurs, ce mouvement traduit la volonté des chercheurs et il sera très difficile aux éditeurs de le contrer si les scientifiques se mettent à jouer le jeu de façon massive. A plus ou moins long terme, je suis donc convaincue que l’open access finira par s’imposer.

Comment une institution comme l’Université de Genève peut-elle dépasser le stade des bonnes intentions dans ce domaine?

La seule méthode dont nous disposons est de prouver par l’usage que la publication en open access constitue un avantage pour la recherche scientifique. Nettement moins coûteux, ce système permet également une diffusion plus large de l’information et donc, potentiellement, une plus grande notoriété. Il faut en effet savoir que le taux de citations d’un article est beaucoup plus élevé lorsque celui-ci est publié sur Internet que lorsqu’il l’est sur un support papier traditionnel. Cela ne dit rien de la qualité de la lecture qui est faite de ces documents, mais en termes de visibilité, le saut d'échelle peut être considérable, parfois avec un rapport de l'ordre de 1 à 1000. Cela étant, l’objectif n’est pas de mettre les chercheurs devant le fait accompli, mais d’opérer une véritable révolution des mentalités.

C’est-à-dire?

Même si l’argument financier a servi de déclencheur, le processus qui se joue actuellement dépasse de loin la seule question économique. Dans ce contexte, l’open access n’est pas une fin en soi, mais un élément dans un mouvement beaucoup plus complexe. Avant d’aller plus loin sur cette voie, il vaudrait, par exemple, la peine de réfléchir aux questions que pose aujourd’hui la conservation du patrimoine scientifique: Que faire des ouvrages acquis dans le contexte d’un enseignement particulier et qui constituent une bibliothèque d’érudition particulière? Doit-on conserver l’intégralité des thèses produites à l’Université en format électronique et en accès libre? Comment traiter les différents éléments qui participent à la genèse d’une recherche?

Quel est votre point de vue sur le sujet?

En littérature, par exemple, toute la critique sur la genèse d’une œuvre repose sur l’analyse des brouillons, de la correspondance ou des repentirs. Que va devenir cette discipline alors que les brouillons et les messages électroniques des chercheurs ne sont plus ou pas conservés? Pour remédier à ce risque, les universités pourraient proposer des espaces de stockage de conservation à vocation patrimoniale pour tout ce qui touche à la genèse d’une œuvre. Aujourd’hui, il y a de grands écrivains qui ont une correspondance électronique qui est en train de se perdre. On peut accepter cet état de fait et voir disparaître tout un pan de la recherche, mais dans tous les cas, les universités ont le devoir de se poser ce genre de question de toute urgence.

En tant que nouvelle directrice de l’information scientifique à l’Université de Genève, quels sont vos objectifs prioritaires?

Elever les bibliothèques de l’Université au niveau de la recherche qui y est menée, conserver et valoriser l’information scientifique qui y est produite et faire en sorte que demain, les bibliothèques soient accessibles à tous, de n’importe où, n’importe quand, tout en offrant des espaces de travail de qualité. En résumé, devenir des partenaires de la recherche.