Campus 86

Dossier/open access

Le retour des sciences nationales

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Jean-Paul Descœudres, professeur d’archéologie classique, a créé en 1988 – et dirige encore – Mediterranean Archaeology, le journal officiel de l’Institut australien d’archéologie: «Dans ma discipline, le principal problème est la surproduction d’articles scientifiques. La pression sur les chercheurs pour qu’ils publient et soient cités – critères essentiels pour espérer faire carrière – est telle qu’elle devient contre-productive. Les 80% de ce qui est imprimé sont inutiles pour la science et ne servent qu’à alimenter les CV des auteurs. Les comités de rédaction ont de moins en moins le temps d’effectuer convenablement leur travail. Et ce d’autant plus qu’en archéologie, il est plus difficile de déceler la nouveauté d’une recherche que dans les sciences naturelles puisqu’on a affaire davantage à des interprétations qu’à des découvertes. Le monde des chercheurs est en train de se diviser en deux: ceux qui lisent et s’instruisent, mais n’ont plus le temps de faire de la recherche et ceux qui écrivent, mais n’ont plus le temps de lire. L’autre dérive de l’archéologie est la disparition de la connaissance des langues. Les chercheurs en maîtrisent de moins en moins. Comme l’on publie encore en majorité dans son propre idiome, les Américains ignorent ce que font les Italiens, les Français ce que produisent les Anglo-Saxons... On voit réapparaître les sciences nationales.»

Apprendre à écrire pour être publié

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Yanina Fasano est assistante au Laboratoire de spectroscopie à effet tunnel qui fait partie du Pôle de recherche national Manep (Matériaux aux propriétés électroniques exceptionnelles): «J’ai effectué ma formation de physicienne à Bariloche en Argentine. Nous devions écrire sept ou huit rapports par semestre dont la forme devait, au cours des études, de plus en plus s’approcher de celle d’un article scientifique (certains d’entre eux, notamment des travaux originaux en physique expérimentale, pouvaient être publiés). Le résultat est que j’ai été très vite rompue à l’exercice que constitue l’écriture dans une revue scientifique. C’est quelque chose qui s’apprend. Le style diffère selon le journal et le public qui peut être généraliste ou spécialisé. Lorsque je travaillais en Argentine, considérée comme un pays en voie de développement, il était possible de publier des articles dans les revues internationales sans payer les quelque 1000 francs que coûte habituellement une telle procédure. Une telle somme ne paraît pas si importante en Suisse en comparaison du coût de la recherche. En Argentine, en revanche, cela représentait beaucoup d’argent. Cela dit, je suis favorable à l’idée du libre accès dans les publications scientifiques – même si l’auteur doit payer un peu plus – du moment que la qualité du processus de relecture par les pairs est préservée.»

Lenteur et qualité

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Basile Zimmermann, maître-assistant en études chinoises, est sur le point de publier un article dans la revue en libre accès sur Internet Qualitative Sociology Review: «J’ai réalisé une étude sur la relation entre nouvelles technologies et création artistique en Chine. Je l’ai présentée à un colloque à la Sorbonne en septembre 2006 et mon travail a été retenu par les organisateurs pour un numéro spécial de cette revue récente (le premier numéro date de 2005). La procédure de sélection est identique à celle des publications sur papier. J’ai dû réécrire mon étude sous forme d’article, celui-ci a été accepté par les organisateurs du colloque, puis relu par le comité de lecture de la revue. Il doit encore être édité, puis il paraîtra sous forme de fichier PDF dans le numéro du mois de décembre 2007, accessible librement via Internet. Il est intéressant en sciences humaines d’avoir un processus de diffusion rapide des articles lorsqu’on analyse des questions actuelles, comme celles liées aux nouvelles technologies (téléphones portables, Internet…), afin d’apporter à temps des réflexions adéquates. Je crois cependant qu’il faut conserver des processus lents pour la publication, car la lenteur est souvent une garantie de qualité. Tout cela ne change pas la pression sur les jeunes chercheurs dont on attend qu’ils publient régulièrement un certain nombre d’articles dans de bonnes revues ainsi que des monographies, qui sont ensuite évalués lors des renouvellements de contrat ou de mises au concours.»

La pression ne me fait pas peurne me fait pas peur

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Nowel Azzouz, assistante au Département de microbiologie et médecine moléculaire, est en première année de thèse: «Je n’ai encore aucune publication scientifique à mon actif, mais cela va changer dans les années qui viennent. Je suis d’ailleurs obligée de publier au moins un papier en tant que première auteure avant la fin de ma thèse pour pouvoir la défendre. Et je sais que par la suite, la quantité d’articles et la qualité des journaux dans lesquels ils paraîtront représenteront un paramètre très important dans mon CV. C’est une pression, c’est vrai, mais elle ne me fait pas peur. Le tout est de bien fixer les objectifs de sa thèse dès le départ – ce que je fais durant cette première année – puis de rassembler suffisamment de données pour être en mesure de rédiger un (ou plusieurs) article assez complet pour qu’il soit accepté. Il est important également de bien choisir le sujet de ce futur papier. Il doit être attrayant. Mon travail porte d’ailleurs sur un complexe protéique impliqué dans de nombreux phénomènes cellulaires et dont le dysfonctionnement peut entraîner des maladies métaboliques ou des cancers. L’avantage de ce sujet est qu’il est encore très méconnu.»

Les inévitables «working papers»

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Tony Berrada est professeur adjoint suppléant aux Hautes Etudes commerciales: «Les chercheurs en sciences économiques ne font pas exception à l’obligation de publier régulièrement des articles dans des journaux de qualité après une relecture par les pairs. Une spécificité de ma branche est peut-être la lenteur de la procédure. Il faut compter, dans le meilleur des cas, un an entre la première soumission et la parution proprement dite. C’est pourquoi nous travaillons beaucoup avec des papiers mis en ligne dès qu’ils sont rédigés, bien avant leur éventuelle acceptation par un journal spécialisé. La plus grande base de données de ce genre de working papers est le Social Science Research Network. Une part non négligeable (jusqu’à 25%) des références indiquées à la fin d’un article scientifique peut provenir de cette source. Le contrôle de qualité n’est pas aussi performant que dans une revue classique. Mais c’est la seule manière de diffuser rapidement les résultats de ses recherches. Ne serait-ce que pour faire savoir que l’on travaille sur un sujet donné et préserver sa paternité sur une découverte par exemple. Cela dit, on cherche bien sûr toujours à publier dans une revue. Dans mon domaine, la finance, il existe 3 ou 4 journaux clés. Les frais de soumission sont néanmoins très raisonnables, entre 300 et 400 dollars par article.»

La fin de la thèse est «le» moment critiquecritique

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Ivan Rodriguez, professeur au Département de zoologie et biologie animale, a publié ses premiers articles en 1996. «Mes premiers papiers traitaient d’une manière de protéger des souris contre l’hépatite fulminante. A ce propos, cette étude a débouché plus tard, alors que j’étais déjà passé à autre chose, sur des essais chez l’être humain. Dans ma discipline, si l’on veut diriger un groupe de recherche, il est indispensable de publier dans des journaux prestigieux comme Science, Nature, ou Cell. Cela dit, ce n’est pas la quantité qui importe, mais la qualité. Un article tous les trois ans fait très bien l’affaire, du moment qu’il est visible et marque une véritable avancée. Il n’en reste pas moins que la pression est réelle. La période la plus critique est celle qui suit la fin de la thèse. C’est durant ces années postdoctorales qu’il faut absolument publier de “gros” articles. Soit on y arrive, et la chance n’y est pas pour rien, soit cela ne fonctionne pas et c’en est fini de la carrière académique. C’est pourquoi la visibilité, qui correspond assez directement à ce qu’on appelle le facteur d’impact d’une revue, est d’une importance majeure lors de cette période.»

Dans le «top ten» des citationsdes citations

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André Maeder, professeur honoraire à l’Observatoire de Genève, figure parmi les dix chercheurs de l’Université de Genève dont les publications sont les plus citées dans la littérature scientifique: «Dans les années 1990, nous avons développé une nouvelle grille de modèles stellaires. Cet outil sert de référence aux astronomes car il permet d’estimer l’âge des astres, de prévoir l’évolution chimique des galaxies, d’identifier des précurseurs de supernovae, etc. Il est très utilisé et donc cité de nombreuses fois. Mon successeur, le professeur Georges Meynet, qui fait d’ailleurs également partie du top ten des citations à Genève, donne un nouvel élan à ces recherches. La course aux publications et aux citations est une réalité en astronomie comme dans toutes les sciences. Elle participe à un processus socio-scientifique d’information mutuelle, mais aussi de promotion des jeunes chercheurs qui doivent publier et participer aux (certainement trop) nombreux congrès pour se faire connaître. Au moment d’engager un professeur ou d’octroyer une bourse, c’est vers la liste des articles du candidat que l’on se tourne. Mais pas uniquement. On regarde aussi le taux de citations, les sommes déjà obtenues du Fonds national, les crédits extérieurs, le nombre de papiers de revues commandés par les organisateurs de congrès, etc. Chacun de ces indicateurs est discutable. Mais, pris dans leur ensemble, ils fournissent une bonne idée de la qualité du travail du scientifique.»