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Dossier/Colonisation

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Césaire, l’inconnu

Disparu en avril dernier, à l’âge de 94 ans, l’inventeur du concept de «négritude» défendait une lecture radicale de la colonisation. Une pensée dont les implications restent, aujourd’hui encore, difficiles à accepter pour le monde occidental. Retour sur le parcours d’un intellectuel intransigeant

Qui était Aimé Césaire? A sa disparition, en avril dernier, les médias ont largement salué la mémoire de l’inventeur de la «négritude» et du poète du Cahier d’un retour au pays natal. Bien peu ont cependant pris le temps de rappeler la radicalité de son engagement politique. C’est que, sur ce plan-là, le legs de celui qu’André Breton avait baptisé le «Nègre fondamental» reste largement ignoré du grand public et peu étudié par les historiens. «En France, Aimé Césaire reste aussi méconnu que ses Antilles natales», notait ainsi récemment un journaliste dans les colonnes du journal Le Monde. Une ignorance qui n’est pas forcément fortuite, selon Aline Helg, professeure au Département d’histoire générale (Faculté des lettres) et spécialiste du monde caribéen.

Le parcours de Césaire est une trajectoire rectiligne. Né en 1913, à Basse-Pointe, en Martinique, il est issu d’une famille modeste mais cultivée. Son grand-père a été le premier enseignant noir de l’île et sa grand-mère Eugénie comptait parmi les rares femmes lettrées de son époque. Son père était fonctionnaire, sa mère couturière.

Paris, Senghor et les «villages nègres»

Elève doué, Césaire est rapidement remarqué. Une bourse lui permet d’étudier à Fort-de-France, avant de s’embarquer vers la métropole, direction le lycée Louis-le-Grand. Exilé comme lui, Léopold Sédar Senghor, futur président du Sénégal, devient son ami dès les premiers instants. Ensemble, ils fondent L’Etudiant noir, dans les pages duquel apparaît pour la première fois la notion de négritude. «Césaire arrive à Paris, en 1931, l’année de l’Exposition coloniale internationale, avec ses «villages nègres» et autres zoos humains, explique Aline Helg. Toutes les images que l’on renvoie alors aux populations noires sont avilissantes. Au travers de l’idée de négritude, Senghor et Césaire prennent à rebours cette conception. Ils cherchent à construire une identité dont les populations noires, qu’elles résident en France, en Martinique ou en Afrique, puissent être fières. Ils insistent également sur la nécessité de donner une place aux victimes de l’esclavage et de la colonisation dans les livres d’histoire et les manuels scolaires ainsi que sur l’existence d’une culture commune à l’homme noir.»

En 1935, alors qu’il entre à l’Ecole normale supérieure, Césaire entame la rédaction de son premier ouvrage de poésie, Cahier d’un retour au pays natal. Ce texte, qui reste son chef-d’œuvre littéraire, sera une révélation pour plusieurs générations d’intellectuels africains ou antillais. D’autres suivront, parmi lesquels Soleil Cou Coupé (1948), Ferrements (1960), Moi laminaire (1982) ou, pour le théâtre, Toussaint Louverture, la Révolution française et le problème colonial (1962) et La Tragédie du roi Christophe (1963).

Selon Aline Helg, l’apport majeur de Césaire reste toutefois ce Discours sur le colonialisme publié en 1950, un peu plus de dix ans après son retour en Martinique. «On n’a peut-être pas encore pris toute la mesure de ce texte, qui est fondateur à bien des égards», explique l’historienne. Sept ans avant la parution du célèbre Portrait du colonisé. Portrait du colonisateur d’Albert Memmi, Césaire y développe en effet une thèse qui est tout à fait neuve pour l’époque. En réduisant les colonisés au rang de bêtes sauvages, explique-t-il en substance, la colonisation a également transformé le colonisateur. Acceptant de renoncer à une part de son humanité, ce dernier s’est «ensauvagé», il s’est abruti, au sens premier du mot.

Un poison lent

Césaire poursuit son analyse en relevant que les Européens n’ont guère protesté devant les horreurs commises au nom de la colonisation (supplices, viols et massacres collectifs). C’est pourtant cet «ensauvagement», «cet orgueil racial encouragé» qui, en instillant un poison lent dans les veines de l’Europe, allait conduire à «Hitler et l’hitlérisme». «Césaire estime que, ce que la plupart des Européens n’ont pas pardonné à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, mais le crime contre l’homme blanc, précise Aline Helg. Le fait d’avoir appliqué à l’Europe des procédés dont ne relevaient jusqu’ici que les colonisés d’Algérie, d’Afrique subsaharienne, d’Asie ou de Madagascar.»

Quant à l’idée d’une éventuelle réparation, le poète martiniquais n’y croit pas. Il estime que les dommages subis sont si importants et étendus sur une si longue période qu’il est impossible de les chiffrer ou de revenir en arrière. Césaire préconise donc de travailler sur les mentalités, de transformer la vision que chacune des deux parties a de l’autre afin que l’irréparable ne se reproduise plus.

«Il n’est pas vraiment étonnant que ce discours reste aujourd’hui encore assez peu connu, ajoute l’historienne. C’est une position d’une telle radicalité, d’une telle violence dans ses implications pour l’Occident chrétien qu’elle reste très difficile à accepter, aujourd’hui encore. Césaire met en effet sur un pied d’égalité les crimes perpétrés contre les juifs européens par le nazisme et ceux que l’Europe a commis contre les peuples «de couleur» au nom du progrès et de la civilisation.»

Le «non» à Sarkozy

L’intransigeance intellectuelle qui caractérise le Discours sur le colonialisme restera la marque de Césaire jusqu’à la fin. En 1956, suite à l’invasion de la Hongrie par l’Union soviétique, il jette ainsi aux orties sa carte du Parti communiste. Près d’un demi-siècle plus tard, celui qui, selon le poète sénégalais Amadou Lamine, «a rendu à l’homme noir sa dignité» claquera sa porte au nez d’un certain Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, pour protester contre la loi évoquant le rôle positif de la colonisation française outre-mer. «Cela me ramenait cinquante ans en arrière, explique-t-il alors. Qu’est-ce que ça venait foutre? Il est clair qu’en aucune manière je ne pouvais approuver ce point scandaleux.»

«Dans le discours qu’il a prononcé à Dakar, en juillet 2007, le même Nicolas Sarkozy, cette fois dans l’habit présidentiel, n’a pas hésité à dire que l’Europe avait apporté à l’Afrique «la liberté», «l’émancipation», «la justice», «l’égalité», «la raison» et «la conscience universelle», conclut Aline Helg. Il a également ajouté quelques considérations sur «l’homme africain» qui ne serait «pas assez entré dans l’histoire», le réduisant à un paysan supposé vivre depuis des millénaires «avec les saisons et en harmonie avec la nature» tout en étant «incapable de s’inventer un destin» car, dans son imaginaire, «il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès». Devant de telles énormités, mises en question chaque jour par ces mêmes Africains qui risquent leur vie pour atteindre l’Europe, on ne peut que se dire que la pensée de Césaire a encore beaucoup à nous apprendre.»

 

Dates clés

26 juin 1913: Naissance à Basse-Pointe, en Martinique

1931: Arrivée à Paris où il fait la rencontre de Léopold Sédar Senghor, futur premier président du Sénégal.

1934: Création du journal L’Etudiant noir, avec Senghor et le Guyanais Léon-Gontran Damas

1935: Entrée à l’Ecole normale supérieure de Paris

1937: Mariage avec Suzanne Rousssi, avec qui il aura six enfants

1939: Retour en Martinique et parution de Cahier d’un retour au pays natal

1941: Avec sa femme, René Ménil et Aristide Maugée, il crée la revue Tropiques, dont le projet est la réappropriation par les martiniquais de leur patrimoine culturel.

1945: Maire de Fort-de-France, poste qu’il occupera jusqu’en 2001, soit cinquante-six ans de mandat.

1945: Député de la Martinique, fonction qu’il occupera jusqu’en 1993.

1950: Parution du Discours sur le colonialisme

1958: Créé le Parti progressiste martiniquais.

17 avril 2008: Mort à Fort-de-France,à l’âge de 94 ans