Campus 94

A lire

La guerre des mondes

Le Sud hait le Nord. Dans son dernier ouvrage, Jean Ziegler, professeur honoraire de sociologie à l’Université de Genève, tente de sensibiliser l’Occident à ce sentiment très répandu dans les populations africaines, asiatiques et d’Amérique latine. Une détestation qui remonte aux funestes années coloniales marquées par l’esclavagisme et qui continue à être alimentée par le nouvel «ordre du capitalisme mondialisé» imposé par les pays riches aux pays pauvres. Cette haine, Jean Ziegler y est sans cesse confrontée dans l’exercice de ses fonctions, comme rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation de 2001 à 2008, puis aujourd’hui comme membre du Comité consultatif de Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Elle est d’une telle ampleur qu’il est parfois impossible d’adopter certaines mesures d’urgence en faveur des plus démunis. Ainsi, selon le professeur genevois, la majorité des diplomates des pays du Sud travaillant à l’ONU, compte tenu des crimes présents et passés commis par l’Occident, tiennent pour «parfaitement indécente l’invocation des droits de l’homme par un ambassadeur occidental – en quelque circonstance que ce soit». Deux pays sont notamment pris en exemple: le Nigeria, pour illustrer comment l’Occident fabrique de la haine dans un pays qui est le huitième producteur mondial de pétrole, mais qui doit importer 100% des hydrocarbures raffinés dont a besoin son industrie. Et la Bolivie, où l’élection du président Evo Morales marque une rupture totale avec les puissances industrialisées.

A.V.

«La Haine de l’Occident», par Jean Ziegler, Albin Michel, 2008, 300 pages

L’homme, animal moral et religieux

Dernièrement sortis aux P.U.F., deux livres mettent en valeur Les Deux Sources de la morale et de la religion, le dernier ouvrage d’Henri Bergson. Une réédition du texte original, enrichi d’un appareil critique qui a le mérite d’aider à suivre le déroulement de la pensée de l’auteur, et un ensemble d’études approfondies de ce texte, qui révèlent sa résonance avec l’actualité des sciences humaines. Dans Les Deux Sources, le philosophe qui lia la conscience à la durée assimile d’emblée la morale humaine – individuelle autant que sociale – à l’obligation. Ainsi, pas d’homme sans société ni de société sans obligation, qui, tel un instinct, lie l’individu au groupe. Comme le sens moral s’acquiert également sous l’effet de la pression sociale, que donc il reste réversible – la guerre le montre, qui est passage d’une morale à une autre –, la voie intermédiaire de l’intelligence rationnelle entre en jeu dans sa constitution. Car, si la raison fait douter l’être humain de son propre attachement à la vie, elle va aussi lui faire distinguer l’acte, de nature exceptionnelle, accompli par une personne vertueuse. Pour jouer son rôle exemplaire, une telle action devra au moins égaler l’instinct d’obligation et dépasser l’entendement. Elle le fera à condition de générer une émotion, celle de la vie même. D’où l’intérêt que porte Bergson au phénomène de l’expérience mystique, suscitant, dès la parution des Deux Sources, un certain malaise chez ses pairs, que troubla ce surgissement du spirituel en philosophie. D’autant que le grand penseur aboutira à l’unification de la morale et de la religion, tout en maintenant leur dualité. Les spécialistes remettent ce cheminement en perspective, à la lumière des dernières approches en sociologie, en éthique, en histoire ou sciences des religions.

Sylvie Délèze

Les deux Sources de la morale et de la religion, par Henri Bergson, sous la dir. de Frédéric Worms, Paris, P.U.F., 2008, 708 p. Bergson et la religion, sous la dir. de Ghislain Waterloo, Paris, P.U.F., 2008 466 p.

Du poème au poète

Texte court, rimé et rythmé selon des règles strictes, l’épigramme réussie percute la personne qui la rencontre, fût-elle une passante des rues d’Alexandrie au IIe siècle avant J.-C. ou l’archéologue la découvrant sur une stèle de pierre. Car, initialement conçue pour être gravée sur un support matériel, cette forme particulière de poème, sorte de haïku antique grec ou latin, devait interpeller du premier mot à sa chute. Les premières épigrammes, inscrites à la surface d’un objet – vase, coupe à boire en céramique, peigne d’os ou de bronze… remontent au VIIIe siècle avant J.-C. Elles procurent à leurs lecteurs, ceux d’hier et d’aujourd’hui, un plaisir anonyme. Mais, avec le dénommé Simonide, qui vécut entre le VIe et le Ve siècle avant J.-C., on commence à faire la connaissance d’une longue lignée d’auteurs. Les Grecs Callimaque de Cyrène, Léonidas de Tarente, Asclépiade de Samos ou Méléagre de Gadara inspireront les Latins et bien d’autres poètes, jusqu’à ceux d’aujourd’hui. Pour notre plus grand plaisir, les virtuoses antiques partagent les caractéristiques d’un stylet affûté et d’une verve mordante. Tous rivalisent d’astuce pour ciseler, sous la contrainte, double, de la versification et de la brièveté, des pièces qui raillent des travers, qui déclarent une flamme ou font sentir la vie ellemême dans un portrait. Ceci, bien sûr, à moins qu’on ne demeure, tel l’ours face à Orphée dans une fameuse épigramme de Martial, «insensible à [cet] art».

S. D.

Orphée au Colisée et le mystère du chant de la ciga le. Choix d’épigramm es grecques et latines, sous la dir. d’Antje Kolde, Damien Nelis et Paul Schubert, Ed. Slatkine, Genève, 2008 171 p.