Campus 94

Dossier/Calvin

Une statue dont personne n’a voulu

Toutes les tentatives d’ériger un monument à la mémoire de Jean Calvin ont échoué ou été détournées de leur objectif initial. Petite promenade entre les quelques vieilles pierres qui gardent encore le souvenir, souvent indirect, du célèbre réformateur

Tout le monde sait que Genève est la cité de Jean Calvin. Pourtant, en se promenant dans les rues de la ville, peu d’indices le laissent deviner. Il n’existe pas de monument exclusivement dédié à la mémoire du célèbre réformateur (le monument du parc des Bastions célèbre la Réformation et non le réformateur, comme l’indique son nom). Aucun buste, ni statue érigés par la patrie reconnaissante. Les autorités, embarrassées par cette figure trop encombrante et souvent mal-aimée, ont toujours voulu privilégier ses idées, plutôt que de céder au culte de la personnalité (ce que le principal intéressé a souhaité éviter lui-même d’ailleurs). Même au cours du XIXe siècle, alors que toutes les grandes nations voisines se fabriquent un passé et des héros fondateurs à grand renfort de monuments, la République de Genève résiste à la tentation d’honorer sa figure la plus célèbre, qualifiée plus souvent qu’à son tour de «réformateur français».

Un colosse
Il a pourtant existé le projet d’ériger un colosse de Jean Calvin. En 1814, le comte Jean- Jacques de Sellon, philanthrope, pacifiste et homme politique, lance en effet une souscription pour que soit réalisée une statue géante du réformateur dans l’axe de la porte Neuve (aujourd’hui la place Neuve) à l’occasion des 250 ans de sa mort. Sur le point d’entrer dans la Confédération helvétique et confronté à des tensions entre catholiques et protestants, l’Etat genevois refuse de voter le crédit. Alors que les autres réformateurs posséderont tous au moins une énorme statue à leur effigie (John Wycliffe, Jean Hus, Martin Luther, Ulrich Zwingli, Guillaume Farel, etc.), Calvin continuera donc à briller par son absence sur les places publiques genevoises.

Probablement un peu dépité par la rebuffade de l’Etat, Jean-Jacques de Sellon décide d’ériger, à défaut de colosse, une grande pierre tombale pyramidale sur la terrasse de sa demeure de la rue des Granges. Cette oeuvre est toujours visible si l’on sait où regarder. Depuis la place Neuve, en visant un des jardins des hôtels particuliers dressés sur les anciens remparts, on peut en effet apercevoir cet étrange monument qui dépasse de la rambarde. Cette propriété a, depuis, été classée et acquise en 1955 par l’Etat qui y reçoit toujours des invités de marque.

Une sall e
Une autre tentative de rendre un imposant hommage à Calvin prend forme un peu plus tard sous l’impulsion de l’historien et pasteur Jean-Henri Merle d’Aubigné. Lors des Conférences de Genève, organisées par la section genevoise de l’Alliance évangélique en septembre 1861, il fait voter une résolution visant à célébrer d’une façon appropriée le tricentenaire de la mort du réformateur, qui tombe en 1864.

L’idée d’une statue est écartée d’emblée, même si Merle d’Aubigné avoue avoir rêvé, dans une époque antérieure, à une «haute colonne qui s’élèverait sur le bord du lac […]. En haut se trouverait la statue de Calvin, ayant en face le lac et les bateaux à vapeur couverts d’étrangers, et à droite le Mont-Blanc, on y monterait par un escalier tournant. » Mais, depuis, ses idées ont bien changé et c’est pourquoi il propose de s’en tenir à la construction d’un «édifice».

L’idée fait son chemin et, comme le retrace Luc Weibel dans son ouvrage Croire à Genève, la Salle de la Réformation (XIX-XXe siècle)*, les premières délibérations évoquent tour à tour la création d’un «Calvinium», d’un «mémorial», d’un monument et même d’une bibliothèque. En raison des circonstances de l’époque, à savoir l’essor de l’Eglise protestante et les rivalités entre l’Eglise libre et nationale, le projet change toutefois d’orientation. Sous l’influence du banquier Alexandre Lombard, adepte du mouvement du Réveil, on en vient à concevoir une salle d’évangélisation et non plus un mémorial de Calvin. Fruit d’un consensus, l’endroit s’appellera finalement la Salle de la Réformation et une plaque explicative rendra sobrement hommage au réformateur. Le bâtiment est vite surnommé le Calvinium.

Dépourvu d’ornements extérieurs, l’édifice est construit à l’angle de la rue du Rhône et du boulevard Helvétique et inauguré en septembre 1867. Il compte un grand espace de 2000 places et plusieurs salles plus petites. Au cours des premières années, conférences religieuses, concerts populaires, et réunions de prières y sont organisés. En fait, on n’y parle déjà plus beaucoup de Calvin. Sauf dans une des petites salles, la Bibliothèque calvinienne, qui conserve des livres de Calvin et des autres réformateurs ainsi que divers objets. Cet espace, mal chauffé et ouvert une fois par mois, sera géré dès 1897 par une entité indépendante, la Société du Musée historique de la Réformation. (Les collections ne quitteront le Calvinium qu’en 1920 et reviendront en fin de compte à l’Institut d’histoire de la Réformation dans les années 1960.)

En 1920, un événement bouleverse considérablement le destin de la salle genevoise: on y tient la première réunion de la Société des Nations. Le Calvinium était en effet le seul endroit à Genève pouvant recevoir les nombreuses délégations nationales une fois par an. On améliore le confort (inexistant) du bâtiment et on opère quelques aménagements. La salle remplira cet office jusqu’en 1929.

Par la suite, la profanation du lieu n’ira qu’en s’accentuant. Dès les années 1950, la salle reçoit des vedettes de la chanson populaire (Johnny Hallyday, Yves Montand, Françoise Hardy, Jacques Brel, Mireille Mathieu…). Dans la presse, elle devient le temple du twist et du rock. On y projette aussi des films et enregistre des émissions de télévision. Devenu une salle de spectacle comme une autre, et bien que pourvu d’une acoustique excellente, le Calvinium ne répond plus aux attentes des Unions chrétiennes, principal actionnaire de la société propriétaire des lieux.

Faute de repreneur, le bâtiment est détruit en 1969 et une «Maison de la Réformation» est reconstruite dans le quartier populaire de la Jonction où elle existe encore et poursuit son oeuvre religieuse.

Un mu r
Le Monument international de la Réformation, plus connu sous le nom du Mur des Réformateurs, est actuellement le seul endroit où l’on peut voir Calvin en grand et en pierre. Il partage cependant cet honneur avec d’autres personnalités placées seulement très légèrement en retrait. «Le Mur n’est pas du tout un projet religieux, estime François Dermange, professeur et doyen de la Faculté de théologie. Le but visé est politique. En dehors des quatre principaux du centre, tous les personnages représentés sont des hommes politiques et tous les textes mentionnés sont des textes politiques. Il s’agit d’affirmer que c’est à partir de Genève que s’est disséminée l’idée de la démocratie. L’héritage de Calvin, c’est l’émergence des droits de l’homme, l’émancipation des Pays-Bas, les pères fondateurs des Etats-Unis, etc.»

Pour Charles Borgeaud, l’historien et professeur à l’Université chargé d’établir le «programme » du Mur au début du XXe siècle, il n’est en effet pas question d’élever une statue à Calvin, ni de mettre en avant l’Eglise réformée. Les temps ne se prêtent de toute façon pas à ce genre de commémoration: la République de Genève n’est plus à majorité protestante depuis 1860, et la population vote en 1907 pour la suppression du budget des cultes, rompant ainsi l’alliance traditionnelle de l’Eglise et de l’Etat.

Il s’agit donc davantage de célébrer l’oeuvre de Calvin qui, pour Charles Borgeaud, n’est pas d’ordre théologique, mais avant tout politique et juridique. «C’est l’édification d’une cité-Etat fondée [par Jean Calvin] sur les principes «républicains » qui triomphent dans la Genève du début du XXe siècle», constate Luc Weibel dans son livre le Monument**. Et pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, la date inscrite au pied du groupe central n’est pas 1509 (naissance de Jean Calvin), mais 1559 (création de l’Académie de Genève).

Dans le choix des personnages, l’architecte du Mur favorise le rayonnement international de la Réforme plutôt que ses émules locaux. Ainsi, le groupe central comprend trois Français (Jean Calvin est natif de Noyon en Picardie, Théodore de Bèze de Vézelay en Bourgogne, et Guillaume Farel de Gap dans les Hautes-Alpes) et un Ecossais (John Knox, fondateur du culte presbytérien en Ecosse). Le Vaudois Pierre Viret, seul Romand d’importance dans l’histoire de la Réformation, est exclu du tableau.

Les six «seconds couteaux» du monument confirment le parti pris des concepteurs du Mur: Tous sont des dirigeants politiques et militaires des XVIe et XVIIe siècle avant d’être des hommes de religion prônant la paix. Et la majorité d’entre eux a du sang sur les mains.

A droite du groupe central, on trouve notamment les statues plus petites d’Oliver Cromwell (militaire et dirigeant politique anglais du XVIIe siècle) et de Roger Williams, pasteur et fondateur de la colonie de Providence en Amérique du Nord. Avec cette dernière personnalité, dont l’influence est considérée comme décisive dans le développement de la Nouvelle-Angleterre puis des Etats-Unis, le Mur définit clairement un lien entre le calvinisme et la démocratie moderne.

Selon Luc Weibel, la principale pièce du monument servant à démontrer cette filiation est un extrait de la Déclaration d’indépendance des Provinces-Unies (1581). «Les sujets ne sont pas créés de Dieu pour le Prince, afin d’obéir à lui en tout ce qu’il lui plaît commander, soit selon Dieu ou contre Dieu, raisonnable ou déraisonnable, et lui servir comme esclaves, mais plutôt le Prince pour les sujets (sans lesquels il ne peut être Prince) afin de les gouverner selon droit et raison.» Ce texte aurait été inspiré par l’enseignement de Théodore de Bèze à l’Académie que de nombreux étudiants hollandais auraient suivi.

L’extrait est cependant sculpté en version originale, c’est-à-dire en néerlandais, par souci de conserver le caractère international de l’oeuvre – tout en laissant obscur son sens à la majorité des visiteurs. Cette attention, agrémentée par la présence sur le côté gauche de la statue de Guillaume 1er le Taciturne, père de la nation néerlandaise, n’a toutefois pas ému les Hollandais. Ces derniers ne verseront pas un sou pour le financement du monument. En dehors des Genevois eux-mêmes, qui assurent les deux tiers du budget (700 000 francs), les principaux contributeurs sont les Hongrois (50 000 francs). Ce qui leur assure l’honneur de voir apparaître sur la droite du Mur, sabre à la main, István Bocskay (1557-1606), prince de Transylvanie, qui s’est battu dans son pays pour la défense des libertés religieuses des protestants.

Cela dit, il fallait aussi satisfaire les deux voisins puissants de la Suisse. Pour la France, Charles Borgeaud choisit d’intégrer l’amiral de Coligny (1519-1572) et, pour l’Allemagne, sa préférence va au Prussien Frédéric-Guillaume de Brandebourg (1620-1688), protecteur des Huguenots français réfugiés en Allemagne. La présence de la statue du Grand Electeur a d’ailleurs été à l’origine de nombreux échanges officiels entre les concepteurs du Mur et de l’empereur Guillaume II, très intéressé par le projet genevois. Le souverain a même émis le souhait d’être présent à Genève pour l’inauguration officielle du monument. L’éclatement de la Première Guerre mondiale et son enlisement dans les tranchées boueuses ont eu raison de cette perspective alléchante, quoique controversée. Le Monument international de la Réformation sera finalement remis discrètement, sans fanfare ni trompettes, aux autorités en 1917.

Une rue
En ce qui concerne la nomenclature genevoise, le nom de Jean Calvin n’est pas totalement absent. Il a été donné au collège qu’il a fondé ainsi qu’à la rue où il a habité. Cette dernière s’appelait la rue des Chanoines jusqu’en 1885. La maison de Jean Calvin s’y dressait au numéro 11 jusqu’en 1706, date de sa destruction. Et c’est en répondant favorablement à la demande de Thomas Harvey (1840-1888), un citoyen britannique, que le Conseil d’Etat la rebaptise rue Jean-Calvin en 1885.

Une tombe
Finalement, pour ceux qui souhaiteraient se recueillir sur la dépouille du réformateur – une pratique peu calviniste, faut-il le préciser –, il existe une tombe au nom de Jean Calvin dans le cimetière des Rois. Le hic, c’est qu’il est peu probable qu’elle renferme les restes de la bonne personne. Conformément à son souhait, le réformateur a en effet été inhumé dans une fosse commune sans aucun signe marquant l’emplacement de sa sépulture. C’est pour répondre aux demandes toujours plus pressantes des visiteurs étrangers qu’au XVIIIe siècle, une simple pierre arborant les initiales «JC» est posée à l’emplacement présumé du corps. Au début du XXe siècle, la tombe est décorée de verdure et d’une barrière. Enfin, plus récemment, une plaquette décrivant très succinctement l’oeuvre de Calvin y est ajoutée: «Réformateur français […] partisan avoué des idées luthériennes (1533) il duu quitter Paris et effectua des séjours à Strasbourg, Bâle et Genève où il se fixa définitivement en 1541. Il voulut faire de cette ville une cité modèle et y instaura une rigoureuse discipline.» L’indulgence n’est pas une vertu genevoise. ❚

* Croire à Genève, la Salle de la Réformation (XIX-XXe siècle), par Luc Weibel, Editions Labor et Fides, 2006

** Le Monument, par Luc Weibel, Editions Zoé, Genève, 1994