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Dossier/Calvin

Calvin, Weber et l’esprit du capitalisme

La pensée sociale et économique de Calvin figure parmi les aspects les plus discutés de sa postérité. Au centre des débats: les liens réels ou supposés entre la Réforme et l’essor du capitalisme en Occident

C’est l’un des textes fondateurs de la sociologie moderne. En 1905, Max Weber publie la première version de son étude sur l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. La thèse qu’il y présente repose sur l’idée qu’il existe des «affinités électives» entre les préceptes du calvinisme et le capitalisme d’entreprise, caractérisé par la quête systématique et contrôlée du profit et de la rentabilité. Autrement dit: l’orientation religieuse influence les modes de vie au point de modifier les pratiques économiques.

Contestée dès sa publication, cette théorie, que son auteur considérait comme une ébauche, a influencé les travaux de très nombreux chercheurs. Des lecteurs souvent critiques, qui se recrutent aussi bien chez les sociologues que chez les historiens, les théologiens, les philosophes ou les économistes.

«Weber n’est ni le premier ni le seul à s’interroger sur la spécificité de la civilisation occidentale et du processus de rationalisation qui la caractérise, explique André Ducret. D’autres explications ont été avancées pour expliquer le fait que l’Occident soit le seul endroit où le capitalisme ait prospéré sous la forme qu’on lui connaît à l’époque moderne. Werner Sombart met ainsi l’accent sur l’activité des Juifs en matière de crédit, tandis que Marx souligne l’importance des grandes découvertes et du commerce colonial. Mais Weber est le premier à insister autant sur le facteur religieux et sur son influence sur la conduite de vie des croyants.»

Pour construire sa théorie, le sociologue allemand part d’un constat. Outre le fait que la révolution industrielle se soit déroulée dans des régions réformées (Grande-Bretagne, Pays- Bas), les statistiques de l’époque montrent en effet qu’en Allemagne, les chefs d’entreprise, les cadres, les ingénieurs sont le plus souvent de confession protestante. Tout le propos de ses recherches vise à comprendre pourquoi.

En s’appuyant notamment sur les écrits de Benjamin Franklin (fils d’une calviniste rigoriste), Weber commence par définir ce qu’il appelle «l’esprit du capitalisme». Deux traits sont essentiels à ses yeux: la capacité à maîtriser de manière rationnelle la propension irrationnelle de l’être humain à en vouloir toujours plus et une conception de la vie où la richesse naît de la recherche systématique d’une rentabilité renouvelable sur le long terme.

Une «solitude intérieure inouïe»
Pour ce qui est de l’«éthique protestante», Weber puise ses sources au sein des différents courants du protestantisme. Il prend notamment en compte l’oeuvre de Luther, les textes issus du mouvement piétiste et ceux de Calvin. De la Réforme telle qu’elle a été appliquée à Genève, il retient essentiellement l’usage que ce dernier fait de la doctrine de la prédestination. Selon Weber, cette conception de la foi, qui veut que Dieu seul fasse la différence entre les mortels destinés à la vie éternelle et ceux qui sont promis à la mort éternelle, a pour conséquence première de placer le croyant dans une «solitude intérieure inouïe». Celui-ci ne peut en effet ni deviner quel sort lui sera réservé ni peser sur sa destinée au travers des sacrements, de la confession, de l’absolution ou encore d’indulgences consenties en échange de dons matériels à son Eglise. Le seul choix qui reste à l’individu est donc de travailler à la place où l’a mis Dieu et pour la gloire de ce dernier: telle est sa «Beruf», notion qui recouvre à la fois l’idée de vocation et celle de profession.

Selon la doctrine calviniste, s’enrichir ne doit toutefois pas être une fin en soi, mais le moyen de rendre le monde plus conforme à la volonté de Dieu. Il ne s’agit donc ni de se laisser aller à l’oisiveté ni de dépenser pour son seul plaisir, mais bien de se mettre au service des autres. Et plus qu’un privilège, c’est une responsabilité. «Comme le montre Weber, cette conception puritaine de la vie a veillé sur le berceau de l’homo oeconomicus moderne, l’épargne forcée permettant à l’entrepreneur d’investir le capital accumulé et au capitalisme de se développer», précise André Ducret.

Passage obligé
Discuté en Allemagne dès leur publication, les travaux de Weber sur l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme sont republiés en 1920 comme partie d’un ensemble de travaux consacrés à la sociologie des religions*. Décédé la même année, à l’âge de 56 ans, Weber n’aura pas le temps de pousser ses recherches plus loin. Son oeuvre aura néanmoins une influence considérable tout au long du XXe siècle dans des disciplines aussi diverses que la sociologie, l’histoire, la philosophie, l’économie ou le droit. On en retrouve la trace chez un certain nombre d’intellectuels de la République de Weimar, comme Norbert Elias ou Theodor Adorno. Son étude est traduite aux Etats-Unis dès les années 1930 par Talcott Parsons, tandis qu’en France, c’est Maurice Halbwachs et Raymond Aaron qui font connaître son auteur. Plus près de nous, les travaux de Max Weber ont marqué aussi bien l’oeuvre de Pierre Bourdieu que celle de Raymond Boudon, et ils restent aujourd’hui le passage obligé pour tout sociologue débutant.

Parmi les lecteurs critiques de Weber, on peut également citer au moins deux historiens. Hugh Redwald Trevor-Roper estime que l’économie politique des villes en Europe à la fin du XVIe siècle se trouvait réfrénée par le conservatisme conjugué des princes luthériens allemands et des monarchies françaises et espagnoles. Dans sa célèbre Grammaire des civilisations, Fernand Braudel explique, pour sa part, que dans le monde méditerranéen qu’il étudie, il existait avant la Réforme les conditions matérielles et les réseaux d’échanges nécessaires au développement d’un capitalisme dont, en réalité, il faut chercher les origines dans les villes italiennes de la fin du Moyen Age.

Ancien professeur d’éthique aux Facultés de théologie de Genève et de Lausanne, André Bieler relève, de son côté, la très grande distance qui existe entre le puritanisme contemporain de la Révolution industrielle et la Réforme telle qu’elle fut prêchée par Calvin. Dans l’ouvrage qu’il a consacré à la pensée sociale et économique de ce dernier, qui vient de faire l’objet d’une réédition**, il s’élève contre l’esprit bourgeois qui aurait dévoyé la dimension hautement morale des idées du réformateur en les réduisant à «une manière de s’enrichir sans outrepasser la légalité».

Un acquis incontournable
«Beaucoup de ses lecteurs reprochent à Weber ce qu’il n’a pas voulu dire: que le protestantisme est la condition sine qua non de l’émergence du capitalisme moderne, observe André Ducret. Or, il ne s’agissait là pour lui que d’un facteur parmi d’autres. Sociologue érudit, grand comparatiste, penseur de la longue durée, Weber savait que, dans les sciences de la culture, il est illusoire de vouloir réduire la complexité des phénomènes qu’on observe à une cause, et une seule. Ce qui ne signifie pas, bien sûr, qu’on doive renoncer à l’explication et opter pour une sociologie fondée uniquement sur la «compréhension», ce terme plein d’ambiguïtés. Le pluralisme causal pour lequel plaidait Weber me paraît constituer, à l’inverse, et pour la sociologie contemporaine, un acquis incontournable. Ceci, sans même parler de l’actualité de sa pensée à l’heure où l’économie mondiale entre en récession.» ❚

*Max Weber: «Sociologie des religions», Editions Gallimard 1996, pour la traduction française.

**André Biéler : «La pensée économique et sociale de Calvin», réédition publiée sous la direction d’Edouard Dommen, préface de Michel Rocard, Georg Editeur, 2008, 562 p.

Le ministère du riche et le ministère du pauvre

Grand spécialiste des questions économiques et ancien président de la Commission indépendante d’expert sur les fonds juifs en déshérence, Jean-François Bergier était l’invité de l’Université du 3e âge, le 13 janvier dernier, pour une conférence consacrée au rapport entre Calvin et le capitalisme.

Anachronisme dangereux
Or, pour l’historien, faire cohabiter ces deux termes relève d’un «anachronisme potentiellement dangereux». Forgé dans la seconde moitié du XIXe siècle, par opposition au socialisme, le terme de capitalisme ne saurait en effet être appliqué à la réalité du XVIe siècle et donc à l’époque de la Réforme. C’est à ses yeux d’autant plus vrai que si les historiens sont tombés d’accord pour reconnaître l’existence, à cette époque, d’une première forme de capitalisme, cette dernière s’est développée dès le XIIIe siècle, avec un fort essor des échanges internationaux et des instruments de crédits. Un mouvement sur lequel, précise l’historien, Calvin n’a, par la force des choses, pu avoir aucune influence.

C’est donc ailleurs qu’il faut chercher la spécificité de la pensée du réformateur de Noyon. Pour Jean- François Bergier, ce qui distingue Calvin des autres grands théologiens de la Réformation (Erasme, Luther, Zwingli, Farel ou Bèze), c’est l’intérêt qu’il porte aux sujets économiques et sociaux et à la très grande cohérence de sa vision dans ce domaine.

L’argent réhabilité
«La clé de la pensée économique de Calvin tient à la complémentarité et à la solidarité des deux ministères dont parle le réformateur: le ministère du riche et le ministère du pauvre, explique l’historien. C’est autour de cette dualité que tourne toute la pensée de Calvin, car pour lui, le riche et le pauvre sont voulus par Dieu et ne peuvent assumer leur condition que dans un rapport et dans un échange mutuel. Le riche n’est que le dépositaire des biens que Dieu lui a confiés avec la responsabilité de les distribuer. Le pauvre est là pour animer, éveiller et valoriser la foi.»

Dans ce système de pensée, l’argent n’a rien de méprisable. Alors que le salaire était jusque-là conçu comme l’octroi d’un moyen d’exister, indépendamment de la prestation proposée, Calvin opère un renversement complet en le faisant dépendre de la qualité du travail accompli et du gain que l’employeur en retire. Contrairement à la tradition scholastique, qui a condamné ce procédé durant des siècles, Calvin propose par ailleurs de distinguer le prêt de production, dont le profit peut être partagé, et le prêt à la consommation, qui doit aider une personne dans le besoin et qui ne doit pas être rémunéré, car il s’agit d’une obligation de charité imposée par la foi. «Calvin a formulé en commandement ce que les plus modestes étaient en train de mettre en pratique, résume Jean-François Bergier. Cette adéquation de la pensée d’un homme à la réalité de son temps est sans doute son plus grand mérite et le signe de son réalisme.»

L’intégralité de la conférence de Jean- François Bergier est disponible en CD audio auprès de l’Université du 3e âge (uni3(at)unige.ch, 022 379 70 42).