Jour de fête

 

Anaïs Kovacs

 

Tout le monde s’était agglutiné autour d’elle. Ils chantaient, faisaient des petits mouvements avec leurs bras et leurs téléphones pointés vers elle. Et elle, là, immobile, au centre de leurs regards.

 

Souffle, souffle, souffle…

 

Pourquoi n’aimait-elle pas ce moment ? Pourquoi éprouvait-elle ce désir de s’enfuir, de disparaître sous la table ? Et si son père n’avait jamais lancé les invitations ? Et s’il n’avait rien dit ? Si seulement il n’avait rien dit… Elle aurait adoré partager juste un repas avec sa sœur, son père, sa mère… pas besoin d’en faire tout un cirque ! D’ailleurs, elle est où, sa sœur ? Elle lui avait promis qu’elle l’aiderait à affronter ce moment… ah oui, elle est au dessin… mon dieu comme sa mère semble fatiguée…les cernes qui se creusent, les bâillements…cette année elle n’arrête pas de travailler et la voici en train de bâiller à s’en décrocher la mâchoire…

Et cette chaleur oppressante qui l’enveloppe, elle est si lourde sur ses épaules, sur ses tempes. Le bruit, les voix qui s’emmêlent, cet écho aux résonances éraillées qui lui agressent les oreilles. Et cette main, sur son épaule, une autre, lui tendant une assiette. Et elle, devant, figée. Sourire. Acquiescer. Jouer le jeu. Un sourire, un rictus, un masque, une chose apprise sans qu’on sache quand ni comment. Pourquoi tout cela semble si faux, pourquoi chaque geste paraît programmé, comme dans une pièce de théâtre où elle serait spectatrice de cette mascarade ? Pourquoi devoir répéter cette même scène chaque année ?

La bougie vacille. La cire coule lentement, chaque goutte est comme une seconde qui s’étire. Elle ferme les yeux une fraction de seconde, tente de formuler un vœu, un souhait... une volonté ? Rien. Un vide. Un vertige. Juste cette pensée lancinante : disparaître, effacer ce moment, retrouver le silence, la légèreté... la liberté.

Le bruit commence à monter en intensité. Les larmes paraissent aussi vouloir faire leur apparition… le clou du spectacle. Est-ce qu’ils comprendraient ? Non. Pire. Ils lui en voudraient de gâcher la fête, de n’en faire qu’à sa tête, de faire son égoïste... de toujours pleurnicher pour rien…

Elle inspire profondément, mais l’air reste bloqué quelque part entre sa poitrine et sa gorge. La chaleur augmente d’un cran... elle se sent partir… La foule attend. Sa mère sourit, son père lance une plaisanterie qu’elle n’entend même pas. Ses doigts se resserrent sur le bord de la table. Un bruit de téléphone tombé résonne quelque part derrière elle. Des rires fusent de toutes parts, mais leur attention se porte à nouveau sur elle… leurs yeux la fixent.

 

Souffle. Maintenant.

Souffle, souffle, souffle…

 

Une seconde. Deux. Et enfin, l’air qui s’échappe, la flamme qui vacille, la dernière résistance avant de s’éteindre.

Et eux, criant, l’applaudissant, fêtant l’instant. Et elle, rouvrant les yeux. Et tout, oui, tout, continuant, comme si de rien n’était.

 

decomposer_instant_kovacs.jpg

Photo : © Pexels

Décomposer l'instant

L’écriture peut-elle arrêter le temps ? Afin d’en suspendre le cours ou d’en épouser les méandres, cet exercice invite à s’immiscer dans les pensées d’un personnage et à restituer toute la complexité d’un instant vécu.

Le temps d'un bouton
Ibrahim Abloua

La robe rouge
Victoria Brunner

Lucien en trois états
Piero Camacho

En quête d'ivresse
Chiara Glorioso

Jour de fête
Anaïs Kovacs

SMS
Coralie Leuthold

Jugement à froid
Léa Pfister

De très beaux rêves
Rotsy Rasohaga

L'anecdote
Morgane Sancosme

Arborescence
Élise Vonäsch