Le temps d'un bouton
Ibrahim Abloua
Elle s’arrêta sur le bord du trottoir étroit du carrefour de Cornavin, juste à côté du grand Hôtel Warwick. Intuitivement, Mélodie s’approcha du poteau métallique pour appuyer sur le bouton des piétons, ce gros bouton rouge qui lui rappelait celui que la sœur de Dexter adorait presser malgré les interdictions répétées de son frère. D’ailleurs, pourquoi cette convention, ce symbole, du gros bouton rouge derrière lequel se cache toujours quelque chose d’important – une bombe, une alarme, un laboratoire secret – mais qu’il ne faut surtout presser ? Eh bien, on appuie sur le même type de bouton rouge pour faire passer le feu des piétons du rouge au vert. Mais pourquoi avoir choisi le gros bouton rouge pour ce système ? Ceux qui avaient mis ça en place avaient bien dû y réfléchir à un moment, il y avait donc bien une raison quelque part. Mais c’était peut-être de Mélodie elle-même que tout cela émanait… Elle adorait regarder Dexter dans son enfance, peut-être était-elle simplement conditionnée à concevoir le bouton rouge comme réservé à ce type d’usage ? Et peut-être même que ceux qui avaient conçu ce système de feu pour piétons l’avaient eux aussi été, et pourtant—
Elle se crispa inconsciemment au klaxon soudain d’un automobiliste, surpris par le gamin agité qui sautait sur le bord du trottoir. Elle se replongeait dans ses incertitudes insolubles et observait son reflet rougeâtre déformé en fronçant les sourcils, fixant cet interrupteur que le mioche commençait à marteler frénétiquement, comme s’il n’était pas du tout au courant que non seulement ça ne servait à rien, mais qu’en plus ce n’était généralement pas ce qui devait se faire en matière de pression de boutons rouges. Puis, un écho résonna dans l’esprit tourmenté de Mélodie lorsque l’enfant lut à haute voix : « Don…di… C’est quoi, ça ? Ça veut dire quoi ? Maman, pourquoi c’est écrit ça ? » La jeune fille leva alors un peu les yeux et aperçut elle aussi le Dondi qui était tagué sur le poteau. C’était la même inscription qu’elle avait déjà aperçue à plusieurs reprises, sans trop y porter d’attention, sur de nombreux poteaux, mais parfois aussi sur des murs, des bornes électriques, ou encore des bancs de la ville. Qu’est-ce que ça voulait donc dire ? Elle n’en savait pas plus que le gosse qui était déjà passé à autre chose car sa mère, débordée, le réfrénait déjà suffisamment, mais cette question la menait à poursuivre cette réflexion, qu’elle s’aperçut devoir tenter de prolonger pour satisfaire son insatiable curiosité. Depuis combien de temps cette inscription se trouvait-elle là ? Et toutes les autres ? Elle avait comme un sentiment de déjà-vu face à ce tag, et bien qu’il soit le point de départ de sa réflexion, très vite elle s’aperçut que c’était l’approfondissement des questionnements qu’elle opérait qui l’intriguait vraiment. De ne pas pouvoir associer à ce mot une identité, un visage, un nom, une signification, un contexte, une date, toutes ces incertitudes provoquaient à nouveau une confusion profonde chez elle qui renforçait cette soif de résolution. Elle se dit alors que la seule solution face à ce genre de situation, c’est d’imaginer les réponses aux questions que l’on se pose – et c’est ce qu’on fait tous inévitablement lorsqu’on bloque face à ce manque d’explications, lorsqu’on ne supporte pas de ne pas en avoir. En se plongeant quelques années en arrière, Mélodie put se souvenir que ce nom lui était déjà apparu sur le mur de la cour de son immeuble, mais qu’elle ne l’avait jamais vu pendant son enfance, son apparition était donc assez récente – de l’ordre des dix dernières années, du moins si ses suppositions s’avéraient correctes. D’ailleurs, Dondi, ce nom – ou plutôt ce pseudonyme – lui rappelait quelque chose, pensa-t-elle en cherchant à deviner comment le prononcer correctement. Sans se rappeler pourquoi, elle lui accordait un certain degré de popularité, reconnaissant, de manière floue, qu’elle avait déjà aperçu de nombreuses fois cette inscription qu’elle avait toujours trouvée extrêmement bien exécutée. Mélodie divaguait alors, plissant ses paupières comme pour mieux observer les subtilités de style qui ornait le tag à la calligraphie surprenante. C’est alors qu’une conversation qu’elle avait eue quelques années auparavant avec un ancien camarade fit surface dans ses pensées – un de ces souvenirs oubliés qui réapparait au moment où il s’avère enfin utile et qui semble alors révéler tout –
Mélodie sursauta. Elle avait été surprise par les vibrations stridentes du passage au vert pour les piétons. Il lui fallut quelques secondes avant de retrouver ses esprits. Elle reprit sa marche, ayant subitement perdu le fil de sa pensée. Elle traversa prudemment jusqu’à l’arrêt du bus qui arrivait. Une fois assise, elle remarqua, en face d’elle, derrière la vitre, sur le store métallique d’un tabac fermé, la silhouette colorée d’un Dondi fait au spray qui la figea, avant de la replonger dans ses rêveries.

Photo : © NaviRamyle
Décomposer l'instant
L’écriture peut-elle arrêter le temps ? Afin d’en suspendre le cours ou d’en épouser les méandres, cet exercice invite à s’immiscer dans les pensées d’un personnage et à restituer toute la complexité d’un instant vécu.
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