SMS
Coralie Leuthold
Le téléphone vibra et l’écran s’éclaira tout d’un coup. Ce léger vrombissement – on eût dit le pincement d’une corde, mais trop doux pour produire la moindre note – fit tressaillir la lectrice assise près de la fenêtre, qui crut d’abord que la mouche qu’elle avait chassée de sa main il y a quelques instants était revenue, agitant ses ailes afin de se poser quelques centimètres plus loin sur la vitre. Elle chercha des yeux l’insecte tapageur qui la déconcentrait, puis remarqua le halo de lumière émanant de son portable et se figea, statue de sel à l’esprit bouillonnant, un message, lui peut-être, lui sans doute, sa réponse attendue, il avait écrit, c’était certain, surtout, ne pas regarder tout de suite, et si ce n’était pas lui, après tout, tant d’autres raisons pouvaient justifier que l’écran s’allumât à cet instant… Cette cavalcade de suppositions tout juste balbutiées, de désirs à peine ébauchés, allait l’amble avec les battements de son cœur, jusqu’à ce que n’émerge plus qu’une seule expression, peut-être, traînant avec elle tout le cortège de l’affection inavouée, ses illusions, ses scénarios esquissés en secret, ses promesses formulées à la place de l’autre, et les deux syllabes, tout à la fois aliment de l’amour et instrument de sa perte, marquaient les à-coups de sa poitrine. Elle n’osa pas immédiatement regarder l’écran en face, et n’entr’aperçut qu’une vague tache de couleur, là où clignotait le petit carré indiquant l’application dont provenait la missive ; elle se contenta de l’épier à la dérobée, comme l’on fait d’un tableau dont on nous a vanté tel clair-obscur, tel jeu de couleurs, ou au contraire décrié tel défaut de facture, telle figure trop peu fidèle, et que l’on regarde du coin de l’œil afin de ne pas gâcher le saisissement de sa découverte, ce plaisir ou ce dégoût inégalé du premier aperçu, instant vierge de pensée où l’on croit prendre au piège la seule impression que nous tenons pour vraie, car affranchie de tout préjugé, mais dont la fugacité est telle qu’elle demeure à jamais inaccessible, aussitôt contaminée par les heureux ou mauvais présages de ceux qui nous ont précédés. L’écran finit par s’éteindre et elle fixa à nouveau ses yeux sur le livre, cherchant en vain le chemin d’oubli et d’abandon qui la ramènerait dans ce monde si brusquement délaissé. Il était trop tard ; le mal était fait. Ses pensées, frôlant d’abord l’oiseau qui s’était posé sur le rebord de la fenêtre, puis ricochant sur les gouttes que la pluie déposait sur le carreau, refusaient toute bride qui pût gêner leur envol : toutes convergeaient invariablement vers le téléphone éteint, si proche, mais riche d’un si grand mystère. Le message attendait sans bruit ; elle n’avait qu’à tendre la main. Pourtant, la jeune femme gardait le livre ouvert devant elle, bornant ainsi l’horizon de cette torpeur qu’elle ne voulait rompre, sans distinguer un traître mot, comme le voyageur trop épris du pays qu’il vient de quitter ne prête attention aux collines blondes, ni aux masures grises qui bordent les chemins de fer (où pourtant la vie palpite, riche d’infimes détails attendant d’être entrevus, où se dissimulent, prêtes à éclore, mille ébauches de récits) et se contente de fixer son reflet dans la vitre ; sur son visage dont les traits, par transparence, se mêlent au relief de la campagne, il se plaît à déchiffrer les signes de sa propre mélancolie. Ainsi le regard de la jeune femme se perdit-il dans le lointain de cette page, désormais aride et inexpressive, dépeuplée de tout personnage, dont les phrases ne formaient guère plus que des lignes floues, tracées là par hasard, aussi dénuées de sens que des sillons tracés par le vent sur le sable d’une plage qu’aucun pied n’a foulée. Aux caractères imprimés se superposait désormais un autre récit, un de ces mirages dont la mémoire a le secret : toute temporalité abolie, elle embrassait d’un seul regard les événements qui avaient mené à ce message tant attendu. Il y avait eu des rires à foison, quelques regards aussi ; des conversations où l’enthousiasme était réciproque ; des réponses plus froides qui l’obligeaient à feindre la nonchalance ; mais toujours subsistait l’espoir que cette guerre cruelle et douce pouvait encore être gagnée, malgré tant de batailles perdues. Et puis, elle ne comptait plus les après-midis écoulés dans cette chambre, à espérer recevoir des nouvelles de lui ; après-midis si semblables à celui-ci qu’elle n’en distinguait plus le souvenir précis. Sa mémoire ne les disposait pas les uns à la suite des autres, mais les uns sur les autres, avec, pour seule infime variation, l’intensité de la lumière par la fenêtre. Comme un morceau de verre teinté dont les reflets changent imperceptiblement, selon qu’il est traversé d’un rayon d’octobre ou d’avril, ces heures suspendues se confondaient dans la même attente ; seule la couleur du souvenir variait, au prisme des saisons. Ce qu’elle attendait au juste, la jeune femme n’aurait su le dire ; peut-être simplement l’assurance que lui aussi se languissait, assis entre un livre ouvert et un téléphone éteint. Découvrir qu’elle était aussi l’objet de ses rêveries, de ses instants d’oisiveté, aurait valu pour elle toutes les déclarations enflammées, et elle se plaisait à imaginer qu’ils communiaient dans la même attente émue et muette. Elle en avait l’espoir, et parfois même, lorsqu’un message semblait un peu plus doux que les autres, la certitude – aussitôt ébranlée par la notification suivante. D’autres fois, au contraire, elle se représentait son interlocuteur distant entouré d’amis par dizaines, eux-mêmes parés de toutes les qualités dont elle manquait ; elle se figurait cette vie lointaine, dont elle n’avait eu que de brefs et rares aperçus, comme une perpétuelle fête dont elle serait à jamais privée, condamnée à n’y goûter que de loin, comme un enfant que l’on force à quitter une réception pour monter se coucher sait qu’il en percevra les rumeurs depuis l’étage, et distingue depuis son lit la lumière et l’écho d’un feu d’artifice, l’une assombrie par le rideau tiré, l’autre assourdi par la fenêtre close, trop haute pour qu’il puisse l’ouvrir et jouir de ce spectacle qu’il se contentera de vivre en rêve. La jeune femme voulait pourtant se convaincre que ce qu’il lui envoyait avait été choisi, pesé, avec minutie et précaution, avec le même soin à la fois tendre et tremblant qui gouvernait aux messages qu’elle-même composait. En réalité, peut-être ne faisait-il qu’effleurer les touches, papillonnant d’une conversation à l’autre, chacune fournissant une distraction aussi rapidement choisie que délaissée ; elle devait le reconnaître, il semblait souvent indifférent aux mots qu’elle avait envoyés comme autant d’offrandes déposées devant une porte qu’il gardait close, lui, l’oublieux trop peu oublié, pauvre idole ignorant tout de l’adoration qu’elle avait engendrée. Les souvenirs des conversations passées firent peu à peu place à l’appréhension de celle qui commencerait lorsqu’elle ouvrirait le message. Elle se représenta mentalement le geste de son bras vers l’appareil, puis le tapotement anxieux qui réveillerait l’écran noir ; alors elle saurait. Le nom aimé y figurerait peut-être ; peut-être surgirait-il en lettres brillantes sur la banderole grisâtre, derrière laquelle elle devinerait les teintes pâles, que l’habitude avait rendues transparentes, du fond d’écran. Chaque fois qu’apparaissait ce prénom (si souvent murmuré dans le secret de son cœur, comme un très court refrain que son oreille seule savait reconnaître), il chargeait de profondeur et de beauté cet écran d’accueil qu’elle balayait habituellement d’un regard morne et d’un doigt pressé, comme la signature d’un grand maître consacre en chef d’œuvre une banale scène de genre ; et toujours elle croyait y voir, comme par anamorphose, l’image fugace d’un futur partagé, le cliché instantané d’un bonheur à venir.
Ainsi, les lambeaux de passé, les bribes de regrets se mêlaient aux déceptions encore inadvenues ; cette brume de tristesse et de lassitude, douceâtre et capiteuse, envahissait l’esprit de la lectrice, qui en perdait tout repère. Lorsqu’elle reprit conscience de ce qui l’entourait, elle se dit qu’une heure sans doute s’était écoulée, et que ses divagations l’avaient menée au bout du jour ; si bien que, levant à peine les yeux vers la fenêtre, s’attendant à y trouver le ciel assombri, elle vit avec surprise que rien n’avait changé ; le moineau venu s’abriter là un instant plus tôt cherchait toujours quelque miette égarée ; la mouche qu’elle croyait avoir chassée pour de bon tournoyait à nouveau près de son oreille. L’averse faiblissait, pourtant, et un rayon de soleil fit scintiller les gouttes recouvrant les arbres, comme autant de diamants qu’un roi négligent aurait laissé glisser de sa poche ; l’imperceptible mouvement d’une branche, faisant poudroyer ces petits points d’or, lui rappela alors l’éclat particulier qu’avaient pris, un jour qu’il s’était baigné sous les rayons de midi, les cheveux de celui dont elle attendait le message ; alors la rêverie reprit son cours, semblable au sommeil profond que nous croyons interrompu, parce qu’un bruit venu de la rue fait battre nos paupières, mais qui n’a fait qu’abaisser un instant les murs épais de son royaume dont nous demeurerons captifs jusqu’au matin. La jeune femme tenta de deviner l’objet du message, d’en formuler à l’avance les termes exacts – exercice auquel elle se livrait sans prudence, oubliant toujours que ce jeu dangereux ne pouvait avoir d’autre issue que la déception. En effet, au lieu des tirades rêvées, elle se trouvait souvent réduite à décoder les abréviations barbares qu’il employait ; il ne se donnait même pas la peine d’écrire certains adverbes en toutes lettres, la privant ainsi d’une part du plaisir, déjà bien rare, de recevoir un mot de lui. Elle devenait alors l’herméneute de ces fragments obscurs, croyant y trouver, tantôt le serment caché d’une tendresse réciproque, tantôt les preuves accablantes d’une indifférence à peine voilée. Telle formule la rassurait un jour, et la consternait le lendemain ; chaque message reçu la changeait en Champollion désorienté. Cette servitude, elle ne l’avait certes pas choisie, mais elle ne cherchait pas à s’en défaire, elle la chérissait même ; elle ne s’étonna donc pas de sentir son bras bouger presque de lui-même, et abolir la distance qui le séparait du portable. Pas l’ombre d’un message : seule clignotait l’annonce d’une mise à jour. D’un même geste, elle referma le livre et la fenêtre. Elle quitta la pièce. Il fallait bien abandonner l’infini virtuel des passions silencieuses, des désirs nés sans un bruit, nourris avec dévotion, puis lentement, douloureusement délaissés, sans que jamais les lèvres ne leur fassent l’aumône d’un aveu ; désirs qui, faute de promesses et d’étreintes, ne jouissent que d’un temps restreint, aux interstices des jours laborieux et des heures raisonnables ; ils tiennent tout entiers dans un instant dérobé à la vie, et offert au rêve ; ils vivent dans ces minutes, perdues par amour, qui font l’éternité.

Photo : ©enb2max
Décomposer l'instant
L’écriture peut-elle arrêter le temps ? Afin d’en suspendre le cours ou d’en épouser les méandres, cet exercice invite à s’immiscer dans les pensées d’un personnage et à restituer toute la complexité d’un instant vécu.
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