Arborescence

 

Élise Vonäsch

 

Le voyage est long. Parti à l’aube, le train roule depuis des heures déjà. Le paysage défile à toute vitesse derrière la vitre sale. Une passagère y colle sa tête et regarde dehors. À côté d’elle, son compagnon parle en continu depuis le début du trajet ; il est en boucle sur les tensions politiques du moment, et la nouvelle qui vient de tomber alimente encore plus son monologue. Encore heureux qu’aucun journal oublié ne traine dans le wagon.

Si elle le pouvait, la passagère essaierait de dormir. Mais elle est trop tendue pour cela. Elle ne pense qu’au casting qui l’attend le lendemain, quand ils seront arrivés à destination. Un casting qui peut changer sa vie. Peut-être qu’elle aurait dû partir plus tôt pour se préparer là-bas, cela aurait été malin pour prendre le temps qu’il faut. C’est quand même un rendez-vous important, ce n’est pas rien, si elle se rate, elle va vraiment le regretter. En même temps, elle fait le déplacement un jour avant pour ne pas risquer un retard de train, c’est quand même trop fréquent pour faire comme si ça n’existait pas. Et puis, si elle se décide enfin, elle pourra aller voir un ami – plutôt une connaissance – qui a des contacts dans ce domaine et qui habite dans la ville du casting. Mais il faudra oser gratter des conseils. Elle pourrait aller le voir, mais elle n’ose pas. Elle pourrait le prévenir, ou lui demander par message. Mais s’il ne lui répond pas, elle pourra attendre longtemps et elle n’a pas ce temps. Et s’il ne lui répond pas, elle ne saura pas du tout quoi faire, puisqu’il sera trop tard pour se renseigner ailleurs, elle aura perdu du temps à attendre une réponse qui ne vient pas. Encore faudrait-il être sûre d’avoir le contact, elle n’a pas vraiment anticipé cette possibilité. Dans ce cas, le message qu’elle enverrait ne servirait à rien puisqu’il n’arriverait pas. C’est peut-être la meilleure option. Elle a si peur de se ridiculiser et ce serait pire la veille d’un casting où elle doit montrer qu’elle a un minimum de confiance en elle.

D’ailleurs, cette connaissance n’a peut-être pas réellement de contacts, il y a des gens qui exagèrent leur réseau. Elle le dérangerait pour rien et espérerait pour rien. Mais peut-être, simplement, n’ose-t-elle pas déranger ? Si c’est le cas, ce serait absurde, puisqu’il lui est déjà arrivé de le faire pour des motifs bien plus futiles. Pour un rendez-vous de cette importance, elle devrait se sentir légitime d’insister jusqu’à obtenir ce dont elle a besoin. Mais peut-être a-t-elle évolué, et mûri, et que son caractère de petite fille capricieuse s’est transformé en retenue de femme, qui n’ose pas déranger et se résigne, puisqu’on finit tous par se résigner. Alors elle ne peut pas savoir ce que cette connaissance, ce prétendu ami, vivant dans une ville qui n’est pas la sienne, penserait réellement si elle venait à lui demander un service. Et elle-même ne sait pas si elle est réellement prête à partir pour une aventure inconnue que lui ouvrirait un tel casting. Mais sinon, c’est peut-être pire : elle n’a certainement au contraire pas mûri, mais plutôt perdu toute confiance en elle depuis qu’elle s’autorise à rêver un peu. Ce qui n’est pas très cohérent. En fait, elle a très peur de l’échec.

Mais alors ? Que veut-elle ? Réussir ce casting et changer de vie ? Ou un rêve, il ne faut pas trop y toucher si on ne veut pas être déçue ? Sauf qu’un rêve qu’on ne touche plus, on finit par l’oublier. Et oublier cet objectif, ce serait terrible. Elle avait déjà raté son examen d’entrée à la faculté qu’elle visait. Pas assez préparée. Ou trop tendue. Ou pas assez d’ambition. Il manque un peu de tout en elle. Pourtant elle sait qu’elle a les capacités. Mais rien n’y fait. Dans le miroir, c’est toujours la même image de ratée qu’elle voit. Si c’est ce même reflet qu’elle s’apprête à montrer demain, elle peut descendre à la prochaine gare et prendre le premier train en sens inverse. Peut-être que ça l’arrangerait de descendre maintenant. Comme ça, pas de risque d’échec. Pas de déception. Seulement un rendez-vous manqué. Mais qu’est-ce qu’elle dirait en rentrant ? Qu’est-ce qu’elle dirait à son compagnon pour le convaincre de descendre du train ? Surtout en pleine cambrousse comme ici, où il ne passe que le train une fois par heure. Parmi les vaches, elle se sentirait moins jugée.

On peut toujours simuler un malaise : parfois, ça sort des situations compliquées. Surtout quand on se dit que c’est perdu d’avance et qu’on a le cœur prêt à exploser avec toute cette pression ! Mais alors, ce rendez-vous qu’elle a quand même décroché, que faut-il en faire ? Il ne veut rien dire ? N’est-ce pas censé être un signe qu’elle est sur la bonne voie jusqu’à présent ? Est-ce que ce ne serait pas griller ses cartes alors qu’elle a ses chances ? Si on fait marche arrière une fois, la porte ne se rouvrira plus jamais ! Et alors retour au point mort…

« Tu m’écoutes pas du tout, en fait ? dit son compagnon en tournant la tête vers elle.

— Si si, je t’écoute… »

 

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Photo : © wal_172619

Décomposer l'instant

L’écriture peut-elle arrêter le temps ? Afin d’en suspendre le cours ou d’en épouser les méandres, cet exercice invite à s’immiscer dans les pensées d’un personnage et à restituer toute la complexité d’un instant vécu.

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Élise Vonäsch