Lucien en trois états

 

Piero Camacho

 

Lorsque Lucien eut fini de reculer – en rencontrant du flanc de la carrosserie le métal strident de la boîte aux lettres –, il connut la microseconde d’enfer. Je vis dans le blanc immense de ses yeux que, l’espace d’un instant, le grincement suraigu des métaux s’était fait, en Lucien, l’écho de lui-même ; le grincement, par le trou étroit de l’oreille, était entré en Lucien et s’était, dans l’espace obscur de l’esprit, divisé, décuplé, en une infinité de grincements, de cris, comme un rayon de lumière par le pouvoir dispersif d’un prisme ; dans l’espace obscur de l’esprit, le cri avait pris soudain toute la place, l’infini, et face à cet infini : le vertige de la terreur. Dans le blanc de ses yeux figés, il m’a semblé apercevoir le noir complet de l’esprit, subjugué par le sentiment d’avoir vécu, à cet instant, une microseconde d’enfer.

*

Lorsque Lucien, après avoir approché quatre fois ses lèvres du petit carton plié qui séparait celles-ci de l’herbe en combustion, s’assit dans le canapé et sentit son corps s’y enfoncer sans y trouver de fond solide, il se rendit compte qu’il serait alors impossible d’en ressortir ; et déjà ses yeux s’étaient fermés. Il vit passer, sur la surface interne de ses paupières, de petits éclats de lumière rosée. Il pensa : c’est la chair faite lumière. La chair fine de ses paupières. Son regard suivit l’un de ces éclats, et celui-ci s’étira ; chaque éclat dès lors s’étira ; tous les éclats de lumière s’étirèrent ; tout ne fut que lignes de lumière rose ; de lumière rouge ; tout ne fut que ligne, que cassure, qu’angle, que cassure encore, que triangle de lumière orange ; tout ne fut, à la surface fine de ses paupières, qu’enchevêtrement d’hexagones de lumière mauve. Son regard suivit l’un de ces hexagones, et celui-ci s’étira dans sa profondeur ; chaque hexagone était, à l’arrière de lui-même, constitué d’une infinité d’hexagones qui s’étiraient dans leur profondeur ; et dans ce mouvement, la surface fine de ses paupières, devint alors un abysse profond, où les motifs infiniment se fractionnaient, se transformaient, inlassablement s’enspiralaient. Il pensa : c’est la chair faite cosmos ; et les astres mouvants parurent soudain figurer les signes distincts d’un alphabet ; et le chaos qui dictait leurs transformations parut soudain animé d’une Volonté, avec laquelle Lucien entra en communication. Je l’entendis gémir.

*

Lorsque Lucien tapotait de ses doigts les cordes épaisses de sa guitare-basse, cherchant désespérément une note qui devait bien se trouver quelque part le long de la corde, quelque part sous la chair d’un de ces doigts consciencieux, qu’il s’en approchait petit à petit, il arrivait qu’il émette un grognement. Je pensai : comment les stries minuscules des cordes épaisses de la basse rencontrent-elles les stries minusculissimes de la peau des doigts ? Elles se frôlent, se caressent rugueusement, se refusent, dans les grognements hébétés de Lucien, et soudain, se trouvent, se joignent l’une dans l’autre, se savent, comme les bases azotées des chaînes de l’ADN. Alors Lucien joua cette ligne de basse qui n’avait été, une demi-heure durant, que les fragments discontinus d’elle-même ; ma tête bougea d’avant en arrière ; les grognements de Lucien se teintèrent de contentement, se firent notes, mélodie ; et je fus ému.

 

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Photo : © Simon_ph

Décomposer l'instant

L’écriture peut-elle arrêter le temps ? Afin d’en suspendre le cours ou d’en épouser les méandres, cet exercice invite à s’immiscer dans les pensées d’un personnage et à restituer toute la complexité d’un instant vécu.

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