La robe rouge

 

Victoria Brunner

 

Sur des cartons d’invitation de couleur crème, elle avait fait imprimer, en lettres arrondies, soirée d’adieu avant mon grand départ. Mais maintenant, engoncée dans sa robe de velours rouge, une coupe de champagne entre les doigts, elle peinait désormais à expliquer à ses invités où elle s'en allait. Chaque fois qu’on lui posait la question, elle feignait d’admirer les moulures du plafond ou examinait sa coupe d’un regard perdu (imaginant, en creux, les petits seins de Marie-Antoinette) et répondait, d’un air détaché : en Amérique. L’Amérique. Elle aimait ce mot. Ce son piqué, d’une précision métronomique, comme une demi-croche pointée placée pile à la mesure d’un requiem, qui contrastait avec l’imprécision du mot. Répondre à « où pars-tu ? » par « en Amérique » revenait à répondre à une question par une autre question. Un continent tout entier, c’était si vaste qu’elle aurait tout autant pu répondre « quelque part ».  Mais cette réponse leur suffisait. À chaque fois, ils écoutaient avec attention, puis, d’un air conquis, acquiesçaient d’un petit geste du menton en marmonnant quelques mots pour relancer la conversation.

Alors que les voix continuaient de résonner autour d’elle comme l’eau trouble d’un lac, elle attrapa une bouteille et fit couler une nouvelle rasade de champagne dans sa coupe. La conversation, quelle accablante invention humaine, songea-t-elle soudainement. L’inexorable absurdité de ce concept l’affligeait, pourquoi était-il si insupportable à l’espèce humaine d’y laisser un blanc ? Les moustaches des hommes, ébouriffées comme des tapis poussiéreux, se surélevaient en cadence avec leurs sourcils à mesure qu’ils déclamaient des banalités, dansant une samba de poils mal entretenus. Mais c’était la règle, l’incessant flot de paroles devait rouler, rouler, rouler sans jamais s’arrêter. Deux homo-sapiens bloqués ensemble dans une pièce seraient-ils condamnés, par convention sociale, à déblatérer sans arrêt, jusqu’à ce que l’un d’entre eux meurt, ou pire, décide d’arrêter de parler ? Tout cela était absurde, conclut-elle tout en s’appliquant pour ne pas renverser du champagne sur la nappe de soie. Et puis, elle allait enfin partir. En vérité, pensa-t-elle, avant ce soir-là, elle n’avait jamais vraiment réfléchi aux raisons de son départ. L’idée s’était imposée d’elle-même, évidente, impérieuse, mais à cet instant, en voyant ce liquide tomber dans sa coupe et les bulles de champagne en crever la surface comme des nuages orageux, il lui sembla tout à coup que tout le problème résidait dans le concept même de conversation. Ces conversations avaient tout de dialogues mal orchestrés, récités sans conviction. O Roméo, mon beau Roméo, pourquoi es-tu Roméo ? Pathétique.

C’était donc ça, elle mettait enfin le doigt sur cette gêne qui la rongeait depuis longtemps. Elle avait fait tout ce qu’on attendait d’elle. Elle s’était bien mariée, avait coché les cases avec application : les conversations creuses autour de tables trop pleines, les après-midi shopping planifiées comme des rituels monastiques, les hivers parisiens sous Xanax, les étés à Saint-Domingue pour profiter de l’air pur de la province, les sacs Chanel exhibés comme des trophées, les tailleurs Gucci portés comme des armures, les antidépresseurs en guise de petit-déjeuner, et les brunchs dominicaux à parler de rien. Tout, absolument tout, lui apparaissait comme une farce grotesque.

Elle haïssait ces invités engoncés dans leurs costumes, elle haïssait le tintement exaspérant des coupes qui s’entrechoquaient, elle haïssait les rires trop bruyants des invités, elle haïssait cette robe dont le velours la grattait. Tout cela n’est qu’une fiction, conclut-elle, en fixant les giclés de champagne qui remplissaient lentement sa coupe. Tous jouaient une pièce de théâtre. Une pièce dans laquelle l’exhibition d’un bien-être virtuel constituait le baromètre de la réussite sociale. Toi aussi, Brutus ? Elle avait cru, comme toutes les autres, que si ces désirs chimériques étaient satisfaits, elle atteindrait le graal. Le problème étant qu’elle avait tout bonnement confondu bonheur et satiété. Alors, depuis déjà quelque temps, elle observait froidement l’effondrement de sa vie, blottie bien au chaud sous sa couette de soie.

Et puis, elle voyait bien les cernes à travers le maquillage, les bourrelets dissimulés sous les chemises des hommes. De la beauté, ils n’en parlaient que comme d’un totem, d’un but. Comme si elle existait ailleurs que dans un frisson sur la peau, dans cet instant suspendu avant un baiser, dans la lumière accidentelle d’un regard surpris. Pour elle, ce n’était pas la symétrie d’un visage, une harmonie mesurable. C’était quelque chose de tellement moins captable, de plus spirituel, une sorte de lumière que certaines personnes dégagent sans même s’en rendre compte. George l’avait sûrement trouvé belle, au début du moins. Elle savait maintenant qu’elle resterait à jamais le personnage secondaire de sa propre vie. Il lui chuchotait des je t’aime, mais elle lisait bien dans ses yeux que quand il caressait ses cheveux, il espérait croiser le regard d’une autre. Depuis quelques temps, il était toujours en voyage d’affaires, ou fallait-il plutôt dire affair ? Peut-être les deux, conclut-elle, amusée. Après tout, c’était un homme, comment pouvait-il irriguer deux centres de réflexion, chacun placé aux antipodes de son corps, avec si peu de sang ? Et puis, de toute façon, elle ne voulait pas passer les meilleures années de sa vie à attendre un coup de fil qui ne viendrait jamais. Les monstres, songea-t-elle, ça n’existe pas, ce sont eux, nos fils, nos amis, nos pères.

Toute son existence lui parut tout à coup comme une vaste mascarade, un plombage sur une dent cariée, l’inexorable répétition d’une représentation qui n’aurait jamais lieu. Elle sourit. Il n’avait jamais été question d’Amérique, cela aussi était un mirage. Seulement cette scène, cette ultime scène. D’un geste calme, elle repoussa la bouteille, porta la coupe à ses lèvres et avala d’un trait le champagne. Puis, avec une précision presque cérémonielle, elle lissa les plis de sa robe, repoussa une mèche derrière son oreille, redressa la tête et se laissa basculer en arrière.

Son corps franchit la balustrade de marbre du troisième étage avant de s’écraser lourdement. Le choc résonna dans la pièce, brutal, irrévocable. Une mare pourpre s’étendit alors lentement sur le sol immaculé.

Sur des cartons d’invitation de couleur crème, elle avait fait imprimer, en lettres arrondies, soirée d’adieu avant mon grand départ.

 

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Photo : © NoName_13

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L’écriture peut-elle arrêter le temps ? Afin d’en suspendre le cours ou d’en épouser les méandres, cet exercice invite à s’immiscer dans les pensées d’un personnage et à restituer toute la complexité d’un instant vécu.

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