En quête d'ivresse
Chiara Glorioso
J’ai soif. Cela fait déjà une heure que j’y suis. Avec cette chaleur, il faut vraiment que j’aille prendre un verre… Et avec ce sol qui colle, heureusement que je n’ai pas mis de chaussures ouvertes, sinon je les aurais perdues ! J’espère que les semelles de mes bottes pointues ne seront pas trop abîmées… J’ai bien fait de prendre mes boules quies, avec cette musique qui va me rendre sourde… Ces lumières rouges et bleues clignotent comme des gyrophares de police, j’espère qu’elles n’ont rien de prémonitoire. Il y a déjà eu une intervention des forces de l’ordre le mois dernier dans cette boîte. Cela leur ferait plutôt une mauvaise publicité. D’un autre côté, cela les forcerait peut-être à baisser leur prix. 60 francs l’entrée, il faudrait bientôt que je me fasse sponsoriser pour sortir ! … C’était une bonne idée de mettre mes lunettes de soleil teintées, à la Elton John : elles filtrent les flashs qui m’arrivent dans les yeux. Je ne vais pas finir sourde ou aveugle ce soir, c’est une bonne chose. J’adore ces lunettes, les petites fleurs le long des branches me rappellent ma toute première paire. Je ne sais pas ce qu’en a fait ma mère, peut-être que je les ai encore. J’irai voir à la cave demain. En tout cas, dix francs au marché, cela en valait carrément la peine ! Il faudrait que j’aille voir s’ils ont des nouveaux modèles, je pourrais en trouver qui entrent dans le thème de la soirée de la semaine prochaine. C’est quoi le thème déjà ? Hippies ? Ah bah non, ça c’est le thème de ce soir… Quelle perspicacité, je m’étonnerais toujours. Super héros, je crois…? Est-ce qu’il y a un super héros connu pour ses lunettes ? Il me semble qu’ils portent plutôt des masques. Et je ne pense pas trouver cet accessoire sur le stand de Brigitte. Tant pis, j’utiliserai du maquillage… Entre les lunettes en forme de papillon et celles à paillettes dorées, les miennes passent inaperçues ce soir. Tant pis. J’espérais faire tourner les têtes, comme la semaine dernière, mais bon, on ne peut pas être gagnante à tous les coups j’imagine – peut-on accorder au féminin ou faut-il dire « être gagnant » ? Avec le thème de la soirée, en même temps, c’est normal d’en voir de toutes les couleurs, de toutes les formes et de toutes les tailles… Peut-être qu’avec un verre ou deux dans le nez, j’irais demander à la fille en rouge où elle a acheté ses lunettes arc-en-ciel. Elles sont magiques. J’adore.
Elle est passée où, Mikki ?! Aurore est devant moi, montrant ses jolies boucles d’oreilles fleuries à qui veut bien les voir. Et Célia a dit qu’elle partait aux toilettes. Mais je ne vois plus Mikki. Hé Aurore, tu sais où est partie Mikki ?
QUOI ?
JE DISAIS, TU SAIS OÙ EST MIKKI ?
NON, MAIS NE T’EN FAIS PAS, C’EST UNE GRANDE FILLE !
Grande fille ou non, je n’aime pas qu’elle soit seule dans une foule aussi dense. Et évidemment, comme toujours, je suis la seule à m’en inquiéter ! Elles m’épuisent… Tu verras, ce sera la meilleure soirée de notre vie, qu’elles disaient. Et elles disparaissent. Su-per. JE VAIS LA CHERCHER, JE REVIENS. Autour de moi, leur paire de lunettes bariolées sur le nez, ou dans les cheveux, tous ces inconnus qui se déchaînent, c’est presque beau. Du moins, cela aurait pu l’être. J’en ai plus qu’assez de manger les coudes de danseurs qui ne prêtent pas attention à ceux qui les entourent… La chaleur est étouffante. Quelle idée de mettre un jeans en plein mois d’août. Bon, moi au moins je suis dans le thème, pas comme Célia. Elle ne fait jamais aucun effort… Ah, voilà Mikki. Qui drague au bar, comme d’habitude. Allez, je vais me prendre un verre… Moi aussi, je veux rencontrer quelqu’un comme moi. Quand on y pense, toutes les princesses ont trouvé leur prince charmant lors d’un bal, et qu’est-ce qu’une discothèque, si ce n’est un bal moderne ? Je suis sûre qu’un jour, moi aussi je rencontrerai mon prince charmant… Le bar est pile en face de moi, de l’autre côté de la piste de danse. Je vais devoir traverser cette marée chaude et humide… Allez, je sais que je peux le faire, je peux y arriver. Il me suffit de me faufiler entre toutes ces personnes transpirantes, hausser la voix, montrer du doigt le menu et payer. Allez. Et puis refaire le chemin inverse, en évitant les coups de coudes ou de hanches, pour ne pas renverser ma boisson. À ce prix, aucune goutte ne doit être gaspillée. Pardon… Je voudrais passer… Il me suffit de me faufiler entre l’arc-en-ciel et Ray Charles… Mais d’où leur vient leur énergie débordante ? Ils m’épuisent. Ils se déchainent, bougent dans tous les sens, sautent partout, chantent – ou crient – les paroles des chansons des seventies qu’ils connaissent par cœur, et surtout, ils créent des chorégraphies harmonieuses spontanément. Je crois que c’est ce qui m’étonne le plus. Je n’ai jamais aimé danser. Je ne sais pas quoi faire de mes membres. Comment peut-on savoir que tourner la tête à gauche, en même temps que faire trois pas en avant, de manière assurée, puis tourner sur soi-même, et enfin lever le bras droit en l’air, nous donnera l’air cool ? Excusez-moi… Merci… Et Célia qui me dit d’essayer et je verrai bien, comme si c’était facile d’avoir l’air ridicule devant des dizaines de personnes... Je pense que je vais tenter la « méthode Mikki ». Je vais vous prendre un shot, s’il vous plait.
QUOI ?
UN SHOT, j’en ai bien besoin…

Photo : © thekaleidoscope
Décomposer l'instant
L’écriture peut-elle arrêter le temps ? Afin d’en suspendre le cours ou d’en épouser les méandres, cet exercice invite à s’immiscer dans les pensées d’un personnage et à restituer toute la complexité d’un instant vécu.
Le temps d'un bouton
Ibrahim Abloua
La robe rouge
Victoria Brunner
Lucien en trois états
Piero Camacho
En quête d'ivresse
Chiara Glorioso
Jour de fête
Anaïs Kovacs
SMS
Coralie Leuthold
Jugement à froid
Léa Pfister
De très beaux rêves
Rotsy Rasohaga
L'anecdote
Morgane Sancosme
Arborescence
Élise Vonäsch
