Jugement à froid

 

Léa Pfister

 

  • Et c’est pour cela, Madame la juge, que je sollicite la relaxe. Mon client ne peut être tenu pour l’unique responsable de ce délit. Je n’ai pas peur de le proclamer, c’est notre société, si moderne et bien-pensante soit-elle, qui l’a acculé à ce geste ! C’est elle qui, telle Ève, la tentatrice originelle, l’a poussé à voler la pomme !
  • Excusez-moi, mais nous parlons ici du vol d’une horloge murale Louis XVI d’une valeur de trente-deux mille francs ! Et vous voudriez nous dépeindre le prévenu en Jean-Valjean ?!
  • Objection, Madame la juge ! On m’interrompt en pleine plaidoirie !
  • Accordée. Monsieur le procureur, rasseyez-vous et laissez finir la défense.
  • Et donc, comme je le disais, c’est ainsi qu’en ce triste jour, mon client, armé de son seul désespoir…

Oui, les armes et la violence sont le véritable poison de cette société, pensa amèrement la juge en laissant son regard se perdre dans la salle trop petite et surchauffée qu’on avait aujourd’hui désignée comme sa cour. Les éclats de voix de l’avocat général, perdu dans une harangue qui durait depuis quarante-cinq minutes, ne lui parvenaient qu’étrangement étouffés. Elle s’en accommodait comme du ronronnement plaintif d’un vieux moteur dont les arrêts momentanés ou les plaintes trop criardes exigent un coup brutal et instinctif sur le capot. Il l’entrainait loin, loin de ces clowns gesticulants en robe noire, loin de ce prévenu au regard torve avachi sur son banc.

À l’origine, elle avait connu la passion, une ardeur de celles qui enflamment l’esprit. Elle ne voulait pas être Justice, mais la rendre. Pour son idéal, elle s’était sentie prête à défendre comme à attaquer. Pendant ses longues années d’études, elle avait cultivé son feu intérieur, elle l’avait nourri. Les vingt suivantes, de jeune avocate à juge chevronnée, elle avait tenté de le maintenir. Pourtant, en observant les gouttes luisantes de sueur s’écouler du front de l’avocat général, ainsi que les nuages de postillons qui sortaient de sa bouche de manière presque continue depuis le début de sa plaidoirie, elle se demandait si ses efforts n’avaient pas été vains. Il n’y avait plus de raison de le nier : malgré l’atmosphère étouffante, elle restait froide.

Elle essaya de se souvenir du moment où la flamme avait vacillé, de l’averse qui l’avait submergée. Son regard se porta sur les dossiers qui gisaient devant elle, dégoulinants de documents à traiter, et un frisson de dégoût la parcourut. Était-ce lorsqu’elle avait dû prononcer la libération de ce meurtrier pour vice de procédure ? L’erreur stupide d’un jeune premier prêt à se pavaner devant la presse, mais plus réticent à travailler. Ou lorsqu’on l’avait sommée de ne plus utiliser ses post-it préférés ? Le fuchsia, lui avait-on dit, manquait de solennité.

La seule chose qui était certaine, c’est qu’elle n’éprouvait désormais que cette sensation étrange et désagréable : celle d’être entourée par le vide. Elle le voyait se refléter à l’infini dans les yeux des individus qui l’entouraient, dans ceux du bourgeois kleptomane au sourire narquois, dans ceux du procureur exaspéré, et bien sûr, dans ceux de l’avocat général vrombissant et transpirant.

Finalement, elle comprit. C’étaient eux, ou les milliers d’autres qu’elle côtoyait depuis vingt ans au cœur du palais de justice. C’était leur vacuité qui l’avait étouffée, elle et sa passion brûlante. Une rage glaçante s’empara d’elle.

  • … est rentré, par hasard, dans une maison qu’il pensait abandonnée ! Et…
  • Dix ans ferme pour vol à main armée.
  • Pardon ? Mais… Madame la juge, je… Il ne s’agit pas d’un vol à main armée et…
  • N’avez-vous pas, à l’instant, affirmé que votre client était rentré, armé, dans une propriété privée pour commettre un vol ?
  • Eh bien, oui, mais…
  • Très bien, affaire suivante !

On dit que la Justice est aveugle. Pour une fois, elle serait sourde.

 

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Photo : © GregMontani

Décomposer l'instant

L’écriture peut-elle arrêter le temps ? Afin d’en suspendre le cours ou d’en épouser les méandres, cet exercice invite à s’immiscer dans les pensées d’un personnage et à restituer toute la complexité d’un instant vécu.

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