L'anecdote
Morgane Sancosme
— À ce qu’il paraît, une personne a en moyenne huit partenaires sexuels différents dans sa vie, vous saviez ? nous dit Seb, perché sur sa chaise de bar, le nez dans son espresso martini.
— Huit ? Jamais, réplique Estelle, toujours prête à contredire quelqu’un.
— Ouaip’, j’ai bien dit huit, dit-il en mastiquant un bretzel apéritif. Alors, qui a le compte ?
Je réfléchis. Purée, est-ce que j’ai le compte, moi ? Euh, bon, il y a eu Ricardo, Loris, Owen… est-ce que Michael compte ? Et Anna ? C’est sûr, les autres, ils doivent se sentir bien… à un ou deux près, le compte est bon ! Des humains moyens, quoi. Ah, non, Estelle, elle doit se dire que c’est vraiment pas beaucoup huit repas différents, quand on voit le menu existant sur Terre… N’empêche, huit, seulement ? Mais on compte à partir de quel âge ? Parce que si c’est le cas… j’ai commencé assez tôt. Enfin, dans la moyenne, non ? J’sais pas… après, voilà, comment on compte ? Faut qu’il y ait pénétration, ou une proposition de pénétration, ça suffit ? Une pipe qu’on a faite plus pour s’en débarrasser qu’autre chose, ça compte ? Et putain, un type à qui on s’est frotté si fort sur la piste de danse d’une boîte de nuit — franchement, on aurait juste dû baiser, ça aurait été pareil — et avec qui on a fini par juste se toucher, est-ce que c’est un partenaire sexuel ? Et même, à partir de quand c’est sexuel ? Dès qu’on va plus bas que la ceinture ? Y a des baisers qui sont mille fois plus chauds que n’importe quelle partie de jambes en l’air, franchement... Et y a des séances en chambre qu’on préférerait ne pas compter. Ah, mais comme c’te fois avec l’autre là… mais comment il s’appelait déjà ? Putain la honte je ne me souviens plus de son prénom… ça fait vraiment fille facile… il avait un nom italien genre Gianni ou Giovanni… Gigi, quoi… Oh lala, mais lui il savait vraiment pas se servir de son corps… c’était long, mais long… et pas son entrejambe… pff ! Bon allez, cocotte, concentre-toi, arrête de rire toute seule… t’en étais à combien, déjà ? Cinq, au moins… oh, mais tous ces visages… elle était vraiment pas mal elle, d’ailleurs. Bon on va voir ce que les autres répondent et puis si jamais j’suis grave pas dans la moyenne, je change mon truc. Ouais, c’est pas mal. Purée, mes glaçons ont tout fondu dans mon mojito, comme la fois avec le type en vacances. Mais lui, mais alors lui… j’ai eu du sable dans ma raie jusqu’à la fin des vacances. On n’avait pas besoin de lit… Un bureau, un linge, et c’tait parti. Lui aussi, j’sais plus son nom ? Antonio ? Antony ? Angelo ? Faudrait que j’aille faire un contrôle de ma mémoire ou que je regarde dans mon journal. Ah mais, j’ai une note dans mon téléphone ! Non, mais si je sors mon téléphone, là je vais avoir l’air d’une psychopathe, qui compte ses parties de jambes en l’air sur son natel ? C’est un coup à ce que mes parents tombent dessus. Oh le bourbier que ce serait…
— Claire ? Alors ?
Putain j’ai rien écouté. Ils ont dit quoi les autres ? La moyenne ?
— Euh j’sais pas je me souviens pas.
— T’as pas une note dans ton phone?
— Ah, bah si.

Photo : ©EclipseChasers
Décomposer l'instant
L’écriture peut-elle arrêter le temps ? Afin d’en suspendre le cours ou d’en épouser les méandres, cet exercice invite à s’immiscer dans les pensées d’un personnage et à restituer toute la complexité d’un instant vécu.
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