De très beaux rêves
Rotsy Rasohaga
Alors que la nuit commence à tomber, les rues grouillent de monde avant de se vider petit à petit. Les bruits du jour se perdent dans le silence de la nuit. Maintenant, il n’y a plus un chat dehors, et seul le vent, qui caresse doucement les feuilles des arbres, continue de créer un peu de mouvement. Dans une des maisons du quartier, les lumières sont éteintes, la couverture est remontée, le réveil est réglé et les appareils électroniques ont été mis de côté depuis une bonne heure, il n’y a plus aucun bruit, il est temps de dormir. Le marchand de sable est passé dans toutes les maisons… sauf une.
Mais le sommeil ne semble pas vouloir venir. Peut-être a-t-elle trop chaud ? Non, la température est idéale pour passer une bonne nuit. Malheureusement, ce n’est toujours pas suffisant. Alors, elle change de côté, se débarrasse de ses draps, reprend ses draps, change à nouveau de côté. Elle repousse ses draps, elle a froid, recherche ses draps, ses draps se sont emmêlés, elle s’énerve contre ses draps. Le temps passe, et continue de passer, pourtant, malgré la fatigue à la fois physique et mentale, rien n’y fait. Elle veut vérifier son réveil mais pour bien dormir, apparemment, il faut éviter la lumière des écrans. Elle ne peut pas s’assurer que son réveil sonnera à la bonne heure, ni même s’il sonnera tout court. Elle a enfin sommeil mais elle a peur de ne pas se réveiller à temps pour aller travailler. Elle n’a plus sommeil.
Est-ce vraiment normal que la maison soit silencieuse ? Peut-être devrais-je me lever et aller vérifier ? Non, il n’y a aucune raison de s’inquiéter, si une personne vit seule et qu’elle n’a invité personne à dormir chez elle, pourquoi y aurait-il du bruit en pleine nuit ? Il commence à se faire tard, personne n’est réveillé à cette heure, même les petites bêtes doivent dormir. Mais si elles ne dormaient pas et qu’elles sortaient la nuit ? Après tout, un insecte n’est pas humain, un insecte est même tout le contraire d’un humain. Y a-t-il des risques que de petites bêtes viennent dans mon lit la nuit ? Peut-être devrais-je allumer ma lampe de chevet et m’assurer qu’aucun autre être vivant ne profite de la chaleur idéale de mon lit ? Non, la lumière va les attirer et je vais vraiment me retrouver avec des petits insectes sous mes draps. Alors pourquoi ai-je l’impression que de toutes petites pattes courent sur ma cuisse ?
La maison est toujours bien rangée, le ménage est fait tous les jours, quasiment tous les jours, au moins trois fois par semaine. Aucune bêbête ne resterait dans une maison propre ; si elle est saine d’esprit, elle ira ailleurs. Est-il possible qu’un insecte ne soit pas sain d’esprit ? Est-ce dangereux qu’un petit être vivant, non humain, soit mentalement dérangé ? Quel genre de déséquilibre mental pourrait affecter une bestiole ? La rage peut-être. J’ai la jambe engourdie. Quelle est l’expression déjà ? J’ai des fourmis dans les jambes. Des fourmis enragées ? Il faut que je dorme.
Tout cela me rappelle un acte affreux que j’ai commis envers une de mes cousines. Cette cousine est assez étrange : elle ne dit jamais rien et regarde toujours les autres d’un air méfiant. Sa mère m’a dit qu’elle était devenue un peu paranoïaque depuis qu’on lui avait volé son goûter quand elle avait cinq ans. J’espère qu’elle va mieux. Il me semble, d’ailleurs, que c’est moi qui ai pris son goûter ce jour-là. Je m’en veux. Cependant, sans chercher à me justifier, j’avais six ans, et mon père avait la fâcheuse tendance de ne mettre que des pommes dans mon sac. J’avais faim et elle, elle avait des chips. Suis-je vraiment en train de justifier un vol ?
Voilà pourquoi je sens des petites pattes : une petite bête paranoïaque fait une course d’endurance sur ma peau. Parce que j’ai volé des chips. À présent, j’ai payé pour mon crime, je peux dormir en paix… Elle ne sent plus aucune patte sur sa peau et s’endort enfin. Peut-être rêve-t-elle déjà ? Parce que le tout petit cafard dans son lit, lui, dort depuis plusieurs minutes.

Photo : © MartinStr
Décomposer l'instant
L’écriture peut-elle arrêter le temps ? Afin d’en suspendre le cours ou d’en épouser les méandres, cet exercice invite à s’immiscer dans les pensées d’un personnage et à restituer toute la complexité d’un instant vécu.
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