Le DĂ©veloppement des quantitĂ©s chez lâenfant : conservation et atomisme ()
Chapitre V.
La conservation de la substance du sucre et les dĂ©buts de lâatomisme
a
đ
La substance du sucre, telle quâelle apparaĂźt au cours du premier stade, en Ă©troite analogie avec la substance de lâargile avant sa conservation (voir chap. I, § 2), est donc Ă la fois mal diffĂ©renciĂ©e des qualitĂ©s quâelle supporte et conçue comme dynamique Ă la maniĂšre dâun principe vital sujet Ă la croissance mais aussi Ă lâanĂ©antissement. Elle est une ÏÏ ÏÎčÏ au sens de lâĂ©nergie vitale et non pas encore de la substance primordiale et constante que les prĂ©socratiques nâont sans doute quâentrevue 1. Au cours du second stade, dont nous abordons maintenant lâĂ©tude (et qui correspond Ă celui des § 3 et 4 du chap. I), elle commence au contraire Ă se conserver, mais sans que cette invariance entraĂźne encore de quantifications du poids ni du volume. Une telle conservation Ă©lĂ©mentaire consistera donc en une simple continuation de la matiĂšre avec tout Ă la fois transformations intuitives et quantification de la substance elle-mĂȘme. Les premiĂšres oscillent entre une sorte dâĂ©volution ou de mĂ©tamorphose (le sucre se changera en eau) et de composition atomistique (le morceau de sucre se divise en grains invisibles qui perdent leur poids et leur volume) avec entre deux toutes les transitions possibles (les grains peuvent se transformer eux-mĂȘmes en eau, etc.). Quant Ă la quantification elle est la mĂȘme dans les deux cas, mais est assurĂ©ment renforcĂ©e par lâatomisme naissant.
§ 1. Le premier sous-stade du second stade (stade II A) : rĂ©actions intermĂ©diaires entre la non-conservation et la conservation de la substance.đ
Entre les cas francs de disparition, examinĂ©s au chapitre prĂ©cĂ©dent, et les exemples nets de conservation purement substantielle, on observe comme dâhabitude, un grand nombre de cas intermĂ©diaires quâil vaut la peine dâĂ©tudier de prĂšs. Ce sont soit des enfants qui sont encore plus ou moins portĂ©s Ă croire Ă lâanĂ©antissement du sucre fondu, mais que lâexpĂ©rience de la constance du niveau de lâeau et du poids conduit Ă chercher une explication dans la direction de la conservation du sucre, soit des sujets qui dâemblĂ©e pressentent cette conservation mais hĂ©sitent et se contredisent selon les diverses observations successives :
Gri (6 ; 10) prĂ©sente dâabord quelques rĂ©actions propres au premier stade : « Quâest-ce qui se passera quand le sucre sera dans lâeau ? â On le verra encore un moment, puis on ne le verra plus. Il sera fondu, il nây sera plus, dans lâeau. â  Mais oĂč il sera ? â Des petits bouts resteront encore, aprĂšs ce sera comme du sucre en poudre, puis il sera tout fondu. Il ne restera plus rien, lâeau sera comme elle Ă©tait avant. â Quel goĂ»t ? â Le goĂ»t du sucre. â Et aprĂšs ? â Ăa ne sera plus sucrĂ©, parce que le sucre sera tout fondu et il nây aura plus rien. » Quant au niveau, « câest montĂ© parce que le sucre prend de la place. â  Et quand il sera fondu ? â Ăa redescendra, parce quâil nây aura plus de sucre en bas. » De mĂȘme le verre sucrĂ© perdra son poids : « Ăa devient de nouveau plus lĂ©ger aprĂšs, parce que le sucre nây est plus. »
Mais aprĂšs avoir constatĂ© que le poids ne varie pas, Gri change dâinterprĂ©tation : « Il est restĂ© quand mĂȘme un peu de sucre. â Mais pourquoi le poids est le mĂȘme quand câest fondu ? â Parce quâil y a toujours le sucre, mais en poudre et on ne le voit pas. â Et regarde oĂč est lâeau. â Ce nâest pas redescendu parce quâil y a quand mĂȘme un peu de sucre en poudre quâon ne voit pas. »
Bur (8 ; 4) oscille entre la conservation affirmĂ©e spontanĂ©ment et la non-conservation, sans pouvoir se dĂ©cider : le sucre « sera tout fondu. â Quoi ? â Ăa veut dire quâil devient plus petit et aprĂšs on ne le voit plus. » Quant Ă lâeau « elle va monter parce que le sucre est lourd (geste de haut en bas) et il la fait monter⊠Il est tombĂ© par force (= avec Ă©lan) et il a fait monter lâeau. » Mais, parvenu Ă ce point, Bur pense quâau cours de la dissolution lâeau montera encore davantage puis redescendra : dâabord « lâeau va monter encore un peu plus haut. â Pourquoi ? â Ăa vient du sucre. Il y a plus dâeau quâavant » Ă cause des « dĂ©chets. â Câest quoi les dĂ©chets ? â Les sucres se fondent, ils perdent des dĂ©chets (= morceaux) et ces dĂ©chets montent Ă la surface. » Mais ensuite, Bur pense que le sucre est « disparu. â  Y a-t-il quelque chose Ă sa place ? â Non, il est parti en fondant. â  Il reste quelque chose du sucre ? â Bien. â Il est parti oĂč ? â Dans le verre. â Mais il est encore lĂ ou plus lĂ Â ? â Le sucre nâest plus lĂ , mais les dĂ©chets sont restĂ©s dans lâeau, le sucre nâexiste plus. â  Comment câest le sucre ? â Ce sont de petits grains et ça forme le sucre. â Et les dĂ©chets ? â Câest plus petit que les grains. â Dans cette eau (lâeau sucrĂ©e) il reste quelque chose ? â Des dĂ©chets de sucre fondu. â Ils sont oĂč ? â Dans lâeau. â Alors le sucre est oĂč ? â Il nây est plus du tout. Il est fondu. â Ăa veut dire ? â Que ça nâexiste plus. »
AprĂšs quoi on passe Ă la prĂ©vision des pesĂ©es et lâon fait comparer Ă Bur un plateau contenant un verre dâeau pure avec trois morceaux de sucre posĂ©s Ă cĂŽtĂ© et le verre dâeau sucrĂ©e par les trois morceaux dissous : « Celui-lĂ (le dernier) câest moins lourd parce que le sucre nâexiste plus. â  Et avant ? â CâĂ©tait la mĂȘme chose, mais maintenant câest fondu, le poids nâest plus le mĂȘme, les sucres nâexistent plus. â Ils se sont changĂ©s en quelque chose ? â Oui, il y a les dĂ©chets, les tout petits grains. Ăa forme le sucre. â Si on pesait le morceau dâun cĂŽtĂ© et tous les dĂ©chets de lâautre ? â Le sucre est plus lourd, les dĂ©chets deviennent plus petits. â Et un sucre entier dâun cĂŽtĂ© avec un sucre Ă©crasĂ© de lâautre ? â Ăa fera la mĂȘme chose, il y a toujours les petits dĂ©chets et ça fait le sucre. â Et alors ces deux plateaux ? â Ăa fera la mĂȘme chose quand le sucre ne sera pas encore fondu. Mais câest autre chose quand il est fondu, parce quâil nâexiste plus : il devient toujours plus petit et aprĂšs il ne reste rien du tout. » Enfin Bur constate la constance du poids et du niveau et conclut Ă la conservation.
Pfi (8 ; 6) hĂ©site de mĂȘme entre les deux solutions, mais finit par se dĂ©cider pour lâatomisme : « Il disparaĂźtra, le sucre. Il deviendra toujours un peu plus petit. AprĂšs il nây aura plus rien. â Quel goĂ»t ? â SucrĂ©. â AprĂšs quelques jours ? â Non, ce sera trop vieux, le goĂ»t partira. » Lâeau va monter « parce que ça prend de la place. â Et quand il sera fondu ? â AprĂšs ça prendra encore un petit peu de place, quand ce sera fondu, mais moins. â Est-ce que le sucre est encore dedans quand il est fondu ? â Oui, encore dedans, il en restera encore un petit peu. â Comment il sera ? â Il sera fondu, on ne verra plus rien, il disparaĂźtra. â Et lâeau redescendra ? â Pas tout Ăč fait. â Pourquoi ? â Il y a quand mĂȘme du poids quand câest fondu. â  Le poids de quoi ? â Du sucre. â  Le sucre est encore dedans ? â Oui, on ne le voit pas, mais il est quand mĂȘme dedans. » Pfi en vient donc Ă prĂ©voir la conservation dâun peu de volume, de poids et de substance simultanĂ©ment. Au moment de la pesĂ©e, il est surpris que rien nâait changĂ© mais sâadapte rapidement : « Ăa nâa pas bougĂ©. â Pourquoi ? â Parce que le sucre on ne le voit pas, mais il a le mĂȘme poids, le poids du sucre. â Comment il est le sucre ? â Il est en miettes, en toutes petites miettes quâon ne peut pas voir. â  Et avec une loupe ? â Non, câest beaucoup trop petit. »
Bal (8 ; 7) de mĂȘme commence par dire : « le sucre aura disparu, il nây en aura plus. â Quel goĂ»t a lâeau ? â Oui, le sucre a disparu, mais il en reste encore dans lâeau sucrĂ©e. â Comment ça ? â Il fond tout entier, et aprĂšs ce nâest plus que de lâeau sucrĂ©e. â Et aprĂšs ? â Le goĂ»t reste tout le temps. » Quant au poids, « ça fait plus lĂ©ger, le sucre qui est fondu. â Et lâeau, elle restera lĂ ou redescendra ? â Ăa restera haut, parce que le sucre il a Ă©tĂ© lourd quand on lâa mis dans lâeau, il a fait monter lâeau et alors lâeau reste en haut. â Il est encore lĂ le sucre ? â Non il nâest plus lĂ . â Ăa pĂšse la mĂȘme chose lâeau sucrĂ©e que lâautre ? â Non, parce que vous avez quand mĂȘme mis le sucre dedans. â Alors quelque chose est restĂ© du sucre ? â Oui, le goĂ»t. â Pourquoi ça sera plus lourd, ce verre (sucrĂ©) que lâautre ? â Parce que lĂ le sucre est fondu, et il nây en a pas eu du tout dans lâautre verre. â Alors il y a quelque chose du sucre qui reste ? â Le goĂ»t. â Il pĂšse, le goĂ»t ou il ne pĂšse pas ? â Il ne pĂšse pas. â Alors pourquoi ça sera plus lourd ? â Je ne trouve pas. » On fait alors la pesĂ©e et Bal constate que le poids est restĂ© le mĂȘme quâavant la dissolution : « Alors le sucre est restĂ© dedans ou pas ? â Non, il nây est plus, mais il y a le liquide, il y a le jus du sucre et ça fait le mĂȘme poids que le sucre. Le jus il est coulant. »
Go (8 ; 11) commence par une nĂ©gation nette : « Le sucre devient toujours plus petit, et alors il disparaĂźt tout Ă fait. â Il ne sera plus dans le verre ? â Non, il nây sera plus, mais il y a quand mĂȘme le goĂ»t, parce quâil a fondu. â  Ăa se garde le goĂ»t ? â Non, ah oui, ça se garde. » Pour le poids : « Quand le sucre est fondu ça a le mĂȘme poids que quand il nây avait pas de sucre. » Et pour le niveau : « Ăa redescendra quand il sera fondu, parce que le morceau nây sera plus. » Mais aprĂšs lâexpĂ©rience, constatant que lâeau ne redescend pas, Go suppose que « il y a eu des petits grains trĂšs fins qui sont restĂ©s. â Et si on les mettait ensemble, ça ferait la mĂȘme chose que le sucre ? â Non, il y en a quelques-uns qui fondent et quelques-uns qui restent. â  Et Ă la fin ? â Ăa ne redescend pas tout Ă fait, il reste toujours des petits grains au fond. â  Alors ceux-lĂ ne fondent pas ? â Si ils fondent Ă la fin. â Alors pourquoi lâeau ne redescend pas ? â Le sucre est en eau. » Quant au poids constatĂ©, Go dit enfin : « Le verre dâeau avec le sucre fondu est un petit peu plus lourd que lâautre, parce quâil y a encore du sucre dedans. »
Nol (9 ; 4) commence aussi par croire Ă une disparition complĂšte : « Ăa devient de petites miettes. â Quel goĂ»t ça aura ? â SucrĂ©, parce que le sucre a passĂ© et il a sucrĂ© lâeau. Les grains de sucre ont montĂ©. â Et aprĂšs quelques jours ? â Ăa ne sera plus du tout sucrĂ©. â Il ne reste rien du sucre ? â Non, rien du tout. â Il est parti ? â Oui. â Mais comment câest possible ? â Ah (il change dâidĂ©e) les grains ne peuvent pas partir. Ils peuvent aller seulement jusquâoĂč, il y a de lâeau (jusquâĂ la surface) et alors lĂ -haut ils sont fondus. â Quâest-ce que ça veut dire ? â Que les grains nâexistent plus. Il est restĂ© seulement un petit peu dâeau. Câest comme la neige quand elle fond, il ne reste rien quâun petit peu dâeau. » On passe aux constatations expĂ©rimentales. Pour le niveau : « Ah ça reste ! Câest parce que le sucre a Ă©tĂ© juteux. Il a donnĂ© un peu de plus dâeau. » Quant au poids il sâattend Ă ce que ce soit « plus lĂ©ger quand le sucre fond, parce quâil nây a plus de sucre. » On fait la pesĂ©e et il donne la mĂȘme explication que pour le volume. »
Col (9 ; 6) pense dâabord quâil ne reste rien de sucre comme volume : « Seulement le goĂ»t reste. » Le poids aussi sâĂ©vanouit : « Ăa pĂšse la mĂȘme chose que quand il nây avait pas encore le sucre dedans. » Mais aprĂšs avoir observĂ© le niveau Col admet que « le sucre en fondant, ça forme de lâeau en plus. Le sucre se transforme, ça donne de lâeau Ă©paisse, et puis ça a le goĂ»t du sucre. »
Bag (9 ; 8) de mĂȘme, commence par dire : « Lâeau va redescendre, parce que ça ne fait plus de poids, ça ne prend plus de place. â Pourquoi ? â Les morceaux sont dĂ©faits et devenus tout petits, ensuite ils ne sont plus lĂ . » Mais aprĂšs avoir vu que le niveau demeure le mĂȘme, il dit : « Lâeau est restĂ©e haute, parce que câest de lâeau qui est restĂ©e : les sucres se sont changĂ©s en eau sucrĂ©e. » Dâautre part, Bag sâattend Ă la disparition du poids : « Ăa ne fait plus lourd. Câest sucrĂ© maintenant, mais ensuite il nây aura plus rien du tout, câest de lâeau pure. » Mais voyant que le poids sâest conservĂ©, il corrige : « Les sucres se sont changĂ©s en eau douce (= sucrĂ©e). »
Gil (9 ; 10) commence aussi par croire que le volume et le poids se perdront « parce que le sucre sera dissout. â Quâest-ce ça veut dire ? â Quâil nâexiste plus. » Mais aprĂšs la constatation du niveau et du poids identiques : « Je pense que le sucre a quand mĂȘme fait plus lourd. Il est dissout mais ça fait quand mĂȘme plus lourd, parce que le sucre reste quand mĂȘme dedans, mais on ne le voit plus : câest des morceaux tellement petits quâon ne les voit plus. »
Mat (9 ; 10) enfin : « Ăa fera le mĂȘme poids que lâeau pure, parce que le sucre nây est plus », puis, se rappelant que lâeau est « sucrĂ©e » il en vient Ă croire que « le sucre est encore lĂ mais il nây a rien que des petits grains au fond. » Et encore : « Tous les petits grains sâĂ©parpillent et ça fait sucrer lâeau. »
Nous nous sommes un peu Ă©tendu sur ces rĂ©ponses, Ă©tant donnĂ© leur intĂ©rĂȘt pour lâanalyse des dĂ©buts de la conservation et des premiers rudiments dâatomisme. En effet, tous les enfants que nous venons de citer sont encore enclins, comme ceux du premier stade, Ă croire Ă la disparition du sucre et de ses aspects matĂ©riels. Seulement, au lieu de sâen tenir Ă ce simple phĂ©nomĂ©nisme ils marquent un double progrĂšs par rapport aux sujets du stade prĂ©cĂ©dent. Les uns comme Gri, Bag et Gil commencent par une nĂ©gation nette, mais lâexpĂ©rience des niveaux et des poids les dĂ©trompent et ils cherchent alors une explication dans la direction de la conservation. Les autres (les plus nombreux) comme Bur, Pfi, Bal, Go, Bol, Col et Mat manifestent dĂšs le dĂ©but de lâinterrogatoire (ou en cours de route mais avant dâĂȘtre mis en prĂ©sence des donnĂ©es expĂ©rimentales) des tendances Ă la conservation et essaient de la concilier avec la constatation phĂ©nomĂ©niste de la disparition. Mais ces deux progrĂšs nâen font quâun et câest pourquoi nous avons mĂȘlĂ© ces deux sortes de cas. Dâune part, en effet, ceux qui paraissent ne venir aux idĂ©es de conservation que grĂące aux contraintes de lâexpĂ©rience (premier groupe) tĂ©moignent par cela seul dâun progrĂšs notable des notions intervenant dans leur raisonnement, puisque les mĂȘmes faits dâexpĂ©rience ne convainquaient en rien les enfants du stade prĂ©cĂ©dent : une construction dĂ©ductive est toujours nĂ©cessaire Ă la lecture des faits expĂ©rimentaux et le fait que cette lecture apprenne quelque chose Ă ce premier groupe de sujets montre donc assez que leurs concepts et leurs procĂ©dĂ©s de composition logique sont en voie de transformation. Dâautre part, ceux que le raisonnement seul paraĂźt conduire aux dĂ©buts de la conservation (second groupe) sont assurĂ©ment influencĂ©s par des faits dâobservation tirĂ©s de lâexpĂ©rience passĂ©e ou mis en Ă©vidence par la discussion avec la personne qui interroge lâenfant. Dans les deux cas, il y a donc Ă la fois progrĂšs du raisonnement et progrĂšs dans la soumission Ă lâexpĂ©rience rĂ©elle, câest-Ă -dire construite et non plus immĂ©diate.
Notons dâabord, sans donc nous astreindre Ă diffĂ©rencier les deux groupes prĂ©cĂ©dents de sujets, quâen ces rĂ©ponses intermĂ©diaires lâenfant parvient rarement Ă lâidĂ©e dâune conservation complĂšte de la substance du sucre, câest-Ă -dire de lâinvariance de la quantitĂ© de matiĂšre. Dans la plupart des cas, il admet simplement que « quelque chose continue » et se borne Ă essayer de comprendre sous quelle forme sans prĂ©ciser sâil sâagit ou non de la mĂȘme quantitĂ©. Mais ce dĂ©but de permanence qualitative marque assurĂ©ment dĂ©jĂ un grand progrĂšs par rapport Ă lâanĂ©antissement total propre au premier stade.
Pour rendre compte de cette dĂ©couverte fondamentale de lâenfant, que quelque substance dure aprĂšs la dissolution, il faut, il va de soi, invoquer dâabord lâexpĂ©rience : la permanence du goĂ»t, le fait quâon peut parler dâ« eau sucrĂ©e » et la distinguer de lâeau pure constituent Ă cet Ă©gard, les donnĂ©es premiĂšres dâoĂč procĂšde la prĂ©somption de la conservation. Dâautre part, le poids et le niveau de lâeau, soit que lâenfant ait pu en constater antĂ©rieurement une demi-constance, soit quâil la dĂ©couvre entiĂšre lors des vĂ©rifications finales, jouent naturellement aussi un rĂŽle essentiel. Il ne faut donc pas sous-estimer la part de lâexpĂ©rience dans la genĂšse de cette « continuation de quelque chose » quâest le dĂ©but de la conservation. Ce nâest quâau moment oĂč lâenfant affirmera, avec le sentiment dâune nĂ©cessitĂ© a priori lâinvariance complĂšte de la totalitĂ© quantitative de la matiĂšre quâil nous paraĂźtra dĂ©passer ce que lâexpĂ©rience peut jamais lui avoir appris, mais tant quâil se borne Ă admettre la conservation dâune certaine quantitĂ© de sucre, il est assurĂ©ment instruit par les faits eux-mĂȘmes.
Seulement, il faut bien comprendre quâil sâagit lĂ dâune expĂ©rience construite et non point immĂ©diate, câest-Ă -dire que sa « lecture » consiste en une dĂ©duction et non pas en une perception. En effet, ni le goĂ»t ni mĂȘme la constatation de lâidentitĂ© de poids et de niveau ne suffisent Ă Ă©branler les enfants du premier stade dans leur croyance Ă lâanĂ©antissement du sucre, tandis que pour ceux-ci ils en prouvent la conservation ! Le sujet qui croit Ă la disparition du sucre sait bien, par exemple, que lâeau est sucrĂ©e, mais il interprĂšte la chose en disant que le goĂ»t est une « vapeur » sans rapport avec la substance et quâil se dissipera en quelques heures. Sâil constate que lâeau garde son niveau Ă©levĂ© il en conclut simplement que lâeau Ă©tant montĂ©e sous lâinfluence des morceaux ne peut pas redescendre toute seule quand le sucre a disparu. Et si le poids reste constant câest, ou bien quâil sâest créé en cours de route un peu dâeau en surplus ou que le mystĂšre reste impĂ©nĂ©trable. Ce ne sont donc pas les rapports perceptifs fournis par lâexpĂ©rience immĂ©diate qui suffisent Ă engendrer la notion de la conservation de la substance : tant que lâenfant demeure sur le plan du phĂ©nomĂ©nisme Ă©gocentrique qui caractĂ©rise le stade prĂ©cĂ©dent, ces donnĂ©es de lâexpĂ©rience directe ne donnent lieu Ă aucune composition dĂ©ductive et câest pourquoi elles ne suffisent point Ă Ă©branler la croyance en la disparition. Comment donc les cas intermĂ©diaires de ce stade II A parviennent-ils Ă tirer parti des mĂȘmes donnĂ©es pour en induire la conservation, câest-Ă -dire (et cette expression nĂ©gative marquera mĂȘme la difficultĂ© dâune telle conversion) pour rĂ©sister Ă leur tendance naturelle Ă admettre lâanĂ©antissement total du sucre ?
En rĂ©alitĂ© si lâinduction expĂ©rimentale grĂące Ă laquelle lâenfant de ce niveau dĂ©passe le phĂ©nomĂ©nisme Ă©gocentrique est dĂ©jĂ une construction, elle constitue un dĂ©but de composition, et celle-ci deviendra dĂ©ductive lorsque le systĂšme formĂ© par les relations ainsi coordonnĂ©es trouvera son achĂšvement en un groupement rĂ©versible. Câest pourquoi ce stade II A est si intĂ©ressant : il marque le point de dĂ©part de cette inversion de sens qui de lâexpĂ©rience immĂ©diate et subjective conduit Ă lâexpĂ©rience rationnelle et Ă la dĂ©duction opĂ©ratoire.
LâinterprĂ©tation du « goĂ»t », tout dâabord, est Ă elle seule hautement significative, puisque, de momentanĂ©e et non substantielle, la saveur sucrĂ©e devient durable et manifeste la substance. Câest ainsi que Gri, Pfi et Roi commencent par admettre comme les sujets du stade I que le goĂ»t disparaĂźt tĂŽt ou tard et ne dĂ©montre rien : « ça ne sera plus sucrĂ©, parce que le sucre sera tout fondu et il nây aura plus rien. », dit Gri. Selon Pfi, aprĂšs quelques jours « ce sera trop vieux, le goĂ»t partira », et Roi : « Ăa ne sera plus du tout sucrĂ©. » Au contraire, Bal, Go, Col et Mat parviennent Ă la conservation de la substance grĂące Ă celle du goĂ»t lui-mĂȘme. Ainsi Go pense dâabord que le sucre « disparaĂźt tout Ă fait » mais prĂ©cise « il nây sera plus, mais il y a quand mĂȘme le goĂ»t parce quâil a fondu » ; Ă la question « ça se garde, le goĂ»t ? » il rĂ©pond alors « non, ah oui, ça se garde » et admet depuis lĂ la conservation : il oppose, en effet (aussitĂŽt aprĂšs), lâĂ©tat B « quand le sucre a fondu » Ă lâĂ©tat A « quand il nây avait pas de sucre » montrant bien par lĂ quâĂ lâĂ©tat B le verre contient ce quelque chose sans poids ni volume quâest la substance du sucre (indĂ©pendamment du « morceau », câest-Ă -dire de sa forme volumineuse). De mĂȘme Bal commence par dire « le sucre aura disparu, il nây en aura plus », mais quand on lui demande « quel goĂ»t a lâeau », il fait cette remarque essentielle pour la suite : « Oui, le sucre a disparu, mais il en reste encore dans lâeau sucrĂ©e » parce que « le goĂ»t reste tout le temps ». Câest, en effet, cette affirmation qui lui permet de maintenir dans la suite lâidĂ©e dâune conservation de la substance par opposition Ă celle du poids : le sucre « nâest plus là  », dit-il lorsquâil pense au poids, mais il reste cependant quelque chose du sucre, « oui, le goĂ»t ». Quant Ă Col, il exprime de la maniĂšre la plus nette cette idĂ©e que le volume et le poids du sucre vont sâĂ©vanouir tandis que la substance sucrĂ©e subsiste : « Seulement le goĂ»t reste » (câest-Ă -dire seul le goĂ»t reste). Mat, enfin, conclut directement du goĂ»t Ă lâatomisme (voir plus bas). Par contre, dâautres sujets, comme Bag, nâutilisent lâargument du goĂ»t quâune fois parvenus Ă la conservation par dâautres mĂ©thodes (poids et volume).
Que se produit-il donc dans le raisonnement de lâenfant, entre le moment oĂč la saveur nâest pour lui que momentanĂ©e et non substantielle et celui oĂč elle devient durable et indique lâexistence dâune matiĂšre sous-jacente ? Il est clair que rien dans lâexpĂ©rience immĂ©diate du sujet nâest de nature Ă expliquer cette transformation. Avoir lâidĂ©e de vĂ©rifier si lâeau sucrĂ©e garde son poids aprĂšs quelques jours serait dĂ©jĂ , de la part de lâenfant qui tenterait cette expĂ©rience, lâindice quâil possĂšde les notions de conservation. Quant Ă la substance sous-jacente au goĂ»t, câest lĂ un concept construit et non pas donnĂ© par la perception. Si nos sujets en viennent Ă supposer la permanence et la substantialitĂ© des saveurs, câest donc quâils ont dĂ©passĂ© le phĂ©nomĂ©nisme Ă©gocentrique, pour lequel des qualitĂ©s sans support satisfont lâesprit puisquâelles sont perçues par le moi, et quâils sont orientĂ©s non plus vers cette liaison subjective mais vers la coordination sâeffectuant au point de vue de lâobjet. Il nây a point dâautre solution, en effet : ou bien une qualitĂ© paraĂźt se suffire Ă elle-mĂȘme, mais câest alors quâelle est rapportĂ©e inconsciemment aux actions de celui qui la perçoit, ou bien elle est dĂ©tachĂ©e de ce groupement illusoire et, pour la faire entrer dans un groupement rĂ©el, il faut bien alors lui fournir un substrat. Câest pourquoi les deux nouveaux caractĂšres du « goĂ»t », la permanence et la substantialitĂ©, nâen constituent en fait quâun seul : ils sont simplement lâexpression dâun dĂ©but de coordination dĂ©centrĂ©e par rapport au moi et cherchant son nouveau point dâappui dans la rĂ©alitĂ© des « opĂ©rations physiques ».
LâinterprĂ©tation par lâenfant de la constance du poids donne lieu Ă des considĂ©rations entiĂšrement analogues. Tous les sujets examinĂ©s pensent, avant lâexpĂ©rience finale, que le poids des morceaux de sucre ajoutĂ©s Ă celui de lâeau va disparaĂźtre avec la dissolution ou du moins diminuer notablement. « Ăa devient de nouveau plus lĂ©ger aprĂšs parce que le sucre nây est plus », dit Gri, « il ne reste rien du tout (du poids) », dit Bur, « quand le sucre est fondu ça fait le mĂȘme poids que quand il nây avait pas de sucre » prĂ©cise Go, etc. Col, Bag, Gil et Mat sont tout aussi nets. Par contre Pfi pense quâune partie du poids se maintient : « Il y a quand mĂȘme du poids quand câest fondu », mais il nâĂ©gale pas le poids des morceaux puisque lâeau soulevĂ©e par ce poids redescendra un peu (« pas tout Ă fait »). Bal de mĂȘme dit que « ça fait plus lĂ©ger, le sucre qui est fondu » sans admettre la disparition totale du poids. Roi est entre les deux opinions. Dans la croyance spontanĂ©e de chacun de ces enfants, il y a donc, en bref, ou anĂ©antissement ou diminution du poids. Or, sitĂŽt que, dans les constatations expĂ©rimentales qui viennent en fin dâinterrogatoire, ces mĂȘmes sujets dĂ©couvrent que le poids est restĂ© constant, ils en tirent immĂ©diatement la conclusion que la substance sâest conservĂ©e. Ainsi Gri, qui niait jusque-lĂ toute conservation, sâĂ©crie : « Il est restĂ© quand mĂȘme un peu de sucre » et prĂ©cise mĂȘme dâemblĂ©e que « il y a toujours le sucre ». De mĂȘme Gil pense que rien ne subsistera du sucre (« il nâexiste plus ») mais les constatations finales le conduisent Ă la conservation : « Je pense que le sucre a quand mĂȘme fait plus lourd ⊠parce que le sucre reste quand mĂȘme dedans mais on ne le voit plus ». Quant Ă But, Go et Bag lâidentitĂ© du poids les confirme dans lâhypothĂšse de lâinvariant de substance Ă laquelle ils sont parvenus autrement (goĂ»t ou volume). Enfin Pfi et Bal admettent dâemblĂ©e la conservation dâune partie du poids : il va de soi que la constatation de sa constance les renforce dans leurs coordinations. Bref, tandis quâau premier stade la mesure du poids venant en fin dâinterrogatoire ne conduit en rien lâenfant Ă supposer la conservation du sucre lui-mĂȘme, dans chacun de ces cas intermĂ©diaires du stade II A nous voyons au contraire cette donnĂ©e expĂ©rimentale soit provoquer dâemblĂ©e soit renforcer la croyance en la conservation de la substance. Cette coordination sâexplique, il va de soi, de la mĂȘme maniĂšre que la dĂ©couverte de la substantialitĂ© du « goĂ»t », par la nĂ©cessitĂ© dâattribuer toute qualitĂ© sensible Ă un substratum dont la constance et les transformations soient composables en un systĂšme objectif. Or, il est fort intĂ©ressant de noter que cette coordination du poids et de la substance ne sâeffectue quâau moment oĂč le poids est reconnu constant : les sujets de ce niveau admettent facilement, en effet, que le sucre se conserve sous forme de « goĂ»t » ou de substance sucrĂ©e sans prĂ©senter de poids, tandis quâils ne conçoivent pas la conservation du poids sans un invariant de substance. On observe la chose en particulier chez Bal : « Le sucre qui est fondu, ça fait plus lĂ©ger » parce que « le goĂ»t⊠ne pĂšse pas » et cependant Bal pressent que lâeau sucrĂ©e est un peu plus lourde que lâeau pure « parce que vous avez quand mĂȘme mis le sucre dans lâeau »⊠problĂšme insoluble jusquâĂ ce que lâenfant constate la constance du poids et conclut alors dâemblĂ©e Ă la transformation du sucre en liquide pesant.
La coordination du volume et de la substance est tout aussi nette malgrĂ© les rĂ©sidus de phĂ©nomĂ©nisme que lâon observe chez Bur et Bal. Pour la plupart des sujets, lâeau redescendra Ă son niveau initial aprĂšs la dissolution. Lorsquâils constatent ensuite que le niveau nâa pas changĂ© depuis lâimmersion des trois morceaux de sucre, ils en concluent immĂ©diatement Ă la conservation du sucre. Ainsi Go dit dâabord « ça redescendra quand il sera fondu parce que le morceau nây sera plus », puis voyant quâil nâen est rien, Go corrige « il y a eu des petits grains trĂšs fins qui sont restĂ©s ». Chez ceux qui supposaient la conservation de la substance pour dâautres raisons, la constante du niveau confirme simplement leurs vues. On peut donc dire du volume comme du poids que la conservation de la substance nâentraĂźne pas ipso facto celle dâun espace occupĂ© par le sucre, mais que la constatation de la permanence du niveau conduit dâemblĂ©e lâenfant Ă admettre lâinvariant substantiel. Quant Ă Bur et Bal ils semblent au contraire affirmer la constance du volume avant celle de la substance, ce qui serait lâopposĂ© de tout ce que nous venons de voir, mais câest lĂ une illusion et ce quâils affirment nâest nullement lâinvariance du volume du sucre, mais seulement lâĂ©lĂ©vation du niveau de lâeau pour les raisons de dynamisme phĂ©nomĂ©niste que voici : Selon Bur lâeau est montĂ©e au moment de lâimmersion des morceaux de sucre parce que le sucre est tombĂ© fort, « il est tombĂ© par force et il a fait monter lâeau » : dĂšs lors, quand ses « dĂ©chets montent Ă la surface » ils font monter lâeau encore davantage jusquâĂ ce que le sucre soit fondu et les « dĂ©chets » immobiles, ce qui fait retomber lâeau au niveau initial comme sâil nây avait plus de sucre ! Quant Ă Bal, ce nâest pas le sucre fondu dans lâeau qui explique la constance du niveau quâil prĂ©voit puisque le sucre « nâest plus là  » : câest simplement que le sucre a Ă©tĂ© lourd quand on lâa mis dans lâeau, il a fait monter lâeau et alors lâeau reste en haut ». Bal rĂ©agit donc encore comme les sujets du premier stade pour lesquels lâeau demeure Ă©levĂ©e « parce quâil nây a rien pour la tirer en bas » et il ne sâagit en rien dâune conservation du volume du sucre avant quâil ait fait lâhypothĂšse de la permanence de la substance ; câest seulement lorsquâil constate la constance du poids quâil suppose que le sucre se transforme en liquide et donne alors son sens rĂ©el Ă la permanence du niveau de lâeau.
En bref, tant la coordination spontanĂ©e, que lâenfant Ă©tablit avant les expĂ©riences finales entre le « goĂ»t » sucrĂ© de lâeau et la « continuation » de la substance, que la mise en relations soudaine sâeffectuant Ă la fin de lâinterrogatoire entre la constance du poids et du volume quâil constate expĂ©rimentalement et lâinvariant substantiel quâil dĂ©duit, ces deux nouveautĂ©s du stade II A sâexpliquent lâune et lâautre par le passage du phĂ©nomĂ©nisme Ă©gocentrique du stade I Ă la composition opĂ©ratoire qui sâachĂšvera au stade II B. Pour le phĂ©nomĂ©nisme Ă©gocentrique, nous lâavons vu au chap. IV, les qualitĂ©s immĂ©diates sont Ă la fois incoordonnĂ©es entre elles et relativement indiffĂ©renciĂ©es : elles sont indiffĂ©renciĂ©es dans la mesure oĂč elles sont perçues simultanĂ©ment et fusionnĂ©es dans un mĂȘme schĂšme subjectif et incoordonnĂ©es dans la mesure oĂč elles sont perçues successivement et simplement juxtaposĂ©es. Câest ainsi que le volume et le poids sont confondus en un schĂšme dynamique qui explique pourquoi le morceau immergĂ© fait monter lâeau tandis que le goĂ»t de lâeau sucrĂ©e nâa de rapports avec aucun des autres caractĂšres du sucre et ne conduit donc pas Ă lâidĂ©e de la permanence substantielle. De mĂȘme la constatation de lâidentitĂ© de niveau et de poids nâentraĂźne aucune composition dĂ©ductive. Au contraire, chez les enfants de ce stade II A on observe un processus de diffĂ©renciation et de coordination complĂ©mentaires des qualitĂ©s ou des rapports perçus, et ce dĂ©but de composition suffit Ă rendre compte de la conservation naissante de la substance.
En quoi consiste cette composition ? Ă remplacer, dans la mesure du possible le devenir intuitif par un systĂšme de fractionnements et de dĂ©placements des parties dans lâespace et dans le temps, substituant ainsi Ă la notion de qualitĂ©s fluentes et subjectives celle dâobjets mobiles laissĂ©s invariants au cours de ces dĂ©placements. Parmi les enfants de ce stade on observe en fait trois schĂ©mas qui remplissent plus ou moins convenablement ces deux desiderata. Le plus simple est celui de la transmutation du sucre en eau, le plus complexe celui de la pulvĂ©risation atomistique et entre deux celui de la pulvĂ©risation avec liquĂ©faction ultĂ©rieure des grains devenus invisibles.
Le premier type dâexplication est assurĂ©ment le moins dĂ©veloppĂ©, puisquâil consiste simplement Ă imaginer une liquĂ©faction du sucre prolongeant Ă peine les donnĂ©es de la perception, tandis que lâatomisme suppose une construction proprement dite. Mais si cette hypothĂšse ne rĂ©duit point encore la dissolution Ă des opĂ©rations spatiales et continue de se rĂ©fĂ©rer Ă un devenir intuitif et irrĂ©versible, elle permet cependant de considĂ©rer le sucre, une fois liquĂ©fiĂ©, comme un objet constant dont les dĂ©placements dans lâeau du verre nâaltĂšrent plus les propriĂ©tĂ©s, Col et Bal nous donnent de bons exemples de ce genre de raisonnement. Tous deux partent de lâidĂ©e que le goĂ»t seul subsiste, Ă lâexclusion du poids et du volume (avec conservation dâune partie du poids chez Bal mais conçu plutĂŽt comme un reste de pression et non pas rattachĂ© dâemblĂ©e Ă la substance) : or, dĂšs quâils constatent la permanence du poids et du niveau de lâeau, ils renoncent Ă cette notion dâune substance impondĂ©rable et nâoccupant aucun espace pour supposer que « le sucre se transforme : ça donne de lâeau Ă©paisse et puis ça a le goĂ»t du sucre » (Col) ou quâil sâajoute Ă lâeau « le jus du sucre et ça fait le mĂȘme poids que le sucre : le jus il est coulant (= liquide) » (Bal). De la sorte, le goĂ»t, le poids et le volume sont rĂ©unis en un mĂȘme invariant, ce quâexprime succinctement Bag, un autre exemple de ce mĂȘme type : « Les sucres se sont changĂ©s en eau sucrĂ©e. »
Pour les enfants dâun second type, la conservation de la substance, lorsquâelle apparaĂźt, est Ă©galement expliquĂ©e par une liquĂ©faction, mais succĂ©dant Ă une premiĂšre phase de pulvĂ©risation, qui annonce lâatomisme proprement dit. Câest ainsi que pour Roi le sucre se dissocie dâabord en « miettes » ou en « grains » qui se rĂ©pandent dans lâeau et sont cause de son goĂ»t sucrĂ©. Il ne sâagit dâabord, Ă©videmment, que des particules visibles de plus en plus petites aperçues en suspension ou en mouvement dans lâeau avant la dissolution complĂšte, mais ce spectacle perçu par lâenfant se prolonge ensuite en un atomisme proprement dit puisque les « grains » subsistent tant que dure le goĂ»t et « ont monté » dans le verre entier. Seulement câest lĂ , pour Roi, une premiĂšre phase quâil se reprĂ©sente, au dĂ©but de lâinterrogatoire, comme suivie dâun anĂ©antissement complet : il ne restera, en effet, « rien du tout ». Alors se produit, dans son raisonnement, une inversion de sens dĂ©cisive et extrĂȘmement instructive pour la psychologie de lâ« opĂ©ration » par opposition aux transformations irrĂ©versibles : lorsque nous demandons Ă Roi si les grains sont « partis », il cherche aussitĂŽt Ă penser la transformation en termes de dĂ©placements spatio-temporels et non plus de simple devenir intuitif, dâoĂč la rĂ©action : « Ah ils ne peuvent pas partir : ils peuvent aller seulement jusquâoĂč il y a lâeau (= jusquâĂ la surface de lâeau). » Mais, au lieu de sâimaginer ces « grains » comme circulant dĂ©sormais sans changement, ce qui eĂ»t Ă©tĂ© la solution atomistique dĂ©finitive, il cherche Ă concilier sa dĂ©couverte avec lâanĂ©antissement apparent et suppose quâils se sont fondus « comme la neige » ! Une fois constatĂ©e la permanence du poids et du niveau de lâeau il lui est facile alors de lâexpliquer par le fait que « le sucre a Ă©tĂ© juteux : il a donnĂ© un peu plus dâeau », ce qui rappelle le premier type. De mĂȘme Go commence par admettre que le sucre en sâamenuisant « disparaĂźt tout Ă fait » quant au poids et au volume, seul le goĂ»t subsistant Ă titre de substance impondĂ©rable mĂȘlĂ©e Ă lâeau sans occuper dâespace spĂ©cial. Mais lorsquâil constate Ă lâexpĂ©rience la permanence du niveau et du poids, il suppose dâemblĂ©e que lâĂ©miettement des morceaux a abouti à « des petits grains trĂšs fins qui sont restĂ©s ». Seulement, au lieu de sâen tenir Ă ce schĂ©ma, en expliquant le goĂ»t, le poids et le volume par le dĂ©placement de ces grains dans lâeau, il imagine que les uns restent immobiles au fond (« il reste toujours des petits grains au fond ») et que les autres, pour se rĂ©pandre, doivent se liquĂ©fier (« il y en a quelques-uns qui fondent et quelques-uns qui restent »). Bur est encore plus ballottĂ© entre les deux hypothĂšses. Dâune part le sucre se dissocie en petits morceaux ou « dĂ©chets » qui expliquent la hausse progressive du niveau de lâeau ; dâautre part le sucre se change en eau (« il y a plus dâeau quâavant », « ça vient du sucre »). Quant aux relations entre ces grains et cette eau, tantĂŽt ce sont les « dĂ©chets » qui fondent et tantĂŽt câest la fusion apparente qui produit les dĂ©chets. Lorsque la conservation de forme atomistique prĂ©domine, Bur va jusquâĂ attribuer Ă la matiĂšre sucrĂ©e une certaine structure granulaire : « Ce sont de petits grains et ça forme le sucre. » Seulement faute de concevoir lâensemble des transformations sous la forme de fractionnements et de dĂ©placements spatio-temporels Bur hĂ©site, jusquâaux constatations finales, entre la non-conservation, la conservation avec liquĂ©faction et la conservation atomistique.
Enfin, les enfants du troisiĂšme type passent directement de la pulvĂ©risation donnĂ©e dans la perception Ă lâalternative dâun anĂ©antissement complet ou dâune conservation de forme atomistique. Ils en viennent donc, en partie spontanĂ©ment et en partie sous lâinfluence de constatations expĂ©rimentales, Ă un mode de composition causale qui Ă©limine toute transformation intuitive ou irrĂ©versible au profit de pures opĂ©rations de fractionnement du sucre et de dĂ©placements des corpuscules ainsi engendrĂ©es. Câest ainsi que Gri commence par dire que le sucre, en fondant « sera comme du sucre en poudre », puis « il ne restera plus rien, lâeau restera comme elle Ă©tait avant ». Mais lorsquâil constate la permanence du poids, il conclut sans plus de cette pulvĂ©risation visible Ă lâidĂ©e dâune « poudre » invisible : « il y a toujours le sucre, mais en poudre, et on ne le voit pas ». De mĂȘme Pfi pense dâabord quâ« il nây aura plus rien » mais ensuite il croit quâ« il en restera encore un petit peu » et que « on ne le voit pas, mais il est encore dedans » ; il lui suffit alors de constater la constance du poids pour conclure aussitĂŽt que le sucre « est en miettes, en toutes petites miettes quâon ne peut pas voir ». Gil suit la mĂȘme marche : le sucre « nâexiste plus », mais comme le poids et le niveau sont constatĂ©s permanents « le sucre reste quand mĂȘme dedans, mais câest des morceaux tellement petits quâon ne les voit plus ». Enfin Mat trouve la mĂȘme idĂ©e aprĂšs sâĂȘtre rappelĂ© la durĂ©e du « goĂ»t » : il commence par dire que « le sucre est encore lĂ mais il nây a rien que des petits grains au fond », puis, pour expliquer que le goĂ»t est rĂ©pandu dans lâeau entiĂšre, il prĂ©cise les dĂ©placements possibles : « Tous les petits grains sâĂ©parpillent et ça fait sucrer lâeau. »
En dĂ©finitive les cas les plus avancĂ©s de ce stade II A parviennent donc, soit pour rendre compte de la permanence de la substance sucrĂ©e, soit pour y rattacher le poids et le volume constants rĂ©vĂ©lĂ©s par les expĂ©riences faites en fin dâinterrogatoire, Ă concevoir un systĂšme dâopĂ©rations physiques coordonnant toutes les donnĂ©es en une composition dâensemble : le morceau de sucre est formĂ© de grains qui peuvent se dĂ©placer aprĂšs fractionnement de lâensemble, mais cette dĂ©composition et ces dĂ©placements laissent invariant non seulement chaque grain en tant quâindividu mais la totalitĂ© constituĂ©e par leur rĂ©union. Câest dans la mesure oĂč ces divers rapports perçus successivement aussi bien que simultanĂ©ment sont ainsi coordonnĂ©s en un groupement dâopĂ©rations et non plus en une simple fusion de qualitĂ©s que sâimpose une certaine consistance substantielle qui dĂ©passe le phĂ©nomĂ©nisme Ă©gocentrique du stade I. Il convient cependant de se rappeler, en terminant cette analyse, que si ces derniĂšres rĂ©ponses nous permettent de supposer par anticipation ce que sera lâatomisme des stades ultĂ©rieurs, câest que nous avons intentionnellement rĂ©unis, pour les Ă©clairer les unes par les autres, les rĂ©actions spontanĂ©es de ces enfants et leurs rĂ©actions aux expĂ©riences faites en fin dâinterrogatoire, mais il est clair que, laissĂ©s Ă leurs seuls moyens ils ne parviennent quâĂ entrevoir la permanence de la seule substance fondĂ©e sur la saveur sucrĂ©e et nullement encore les invariants de poids et de volume. Câest ce que nous verrons mieux au paragraphe suivant en Ă©tudiant lâachĂšvement des notions propres au stade II.
§ 2. Le second sous-stade du deuxiĂšme stade (stade II B) : conservation de la substance mais non-conservation du poids et du volumeđ
AprÚs avoir examiné au § 1 les cas intermédiaires entre le phénoménisme et la conservation spontanément affirmée de la substance, voici maintenant des cas francs de cette invariance substantielle désormais conçue comme nécessaire :
Lou (8 ; 8) : « Lâeau sera sucrĂ©e. â Et le sucre ? â Il fond. â  Ăa veut dire ? â Il devient en petits grains, on ne le verra plus mais il est quand mĂȘme dans lâeau â Tu es sĂ»r ? â Ah oui, puisque lâeau est sucrĂ©e. â Ăa reste toujours sucré ? â Oui. â Lâeau restera Ă la mĂȘme place ? â Elle montera un tout petit peu : câest comme quand on met la main dans un bol, ça prend de la place. â Et aprĂšs ? â Quand le sucre sera fondu, mais quand il est fondu tout Ă fait, ça revient Ă la mĂȘme hauteur que maintenant. â  Et le poids (on montre le verre dâeau pure qui servira de tĂ©moin) ? â Câest un petit peu plus lourd que lâeau pure. Non, le sucre fondu pĂšse la mĂȘme chose que lâeau pure, parce que le sucre est fondu el lâeau est seulement sucrĂ©e. â  Et le sucre mĂȘme ? â Il ne pĂšse plus. â On ne verrait plus rien avec une loupe ? â Oui, encore de tout petits grains tout fins. â Ils ne pĂšsent rien ? â Non. »
On passe aux constatations du niveau et du poids : « Mais je nâaurais pas cru quâil y ait une si grande diffĂ©rence (entre lâeau sucrĂ©e et lâeau pure) ! Câest le sucre qui est dedans, on ne croirait pas ! â  Mais lĂ le sucre est fondu ? â Oui, mais le sucre ça fait quand mĂȘme un petit poids, je vois. Le sucre quand il est fondu, câest le mĂȘme dedans comme dehors, comme sâil nâĂ©tait pas fondu, mais coupĂ© en morceaux. â Quâest-ce que ça veut dire fondu ? â ĂcrasĂ©, en miettes. â Et Ă la loupe ? â On verrait de petites miettes. »
Bon (9 ; 6) : Le sucre « fondra. â  Quâest-ce que ça veut dire ? â On ne le verra plus. Il est en tout petits grains, en poudre. On ne pourra plus le voir. â  Et si on pĂšse ? â Le sucre fondu ça nâa plus de poids. â Et lâeau ? â Ăa prend de la place quand on met les morceaux, ça fait monter lâeau et quand câest fondu ça redescend, ça vient comme câĂ©tait avant. â  Mais le sucre est encore lĂ oĂč il nây est plus ? â Oui, en bouts trĂšs fins. â Alors pourquoi lâeau redescend ? â Ce sont des bouts trĂšs fins qui ne prennent plus de place. â Mais ça pĂšse plus lourd que lâeau pure, ou pas ? â Ăa ne pĂšse plus rien, ils sont tellement petits. â  Câest en quoi ces petits grains ? â Câest encore du sucre, en poudre trĂšs fine. â  Et le goĂ»t ? â Tous les petits grains gardent le goĂ»t. »
San (9 ; 10) : « Le sucre fondra. â Quâest-ce que ça veut dire ? â Ăa donnera des petites boules, de la poudre de sucre. » Quant Ă lâeau elle montera « parce que le sucre prend de la place » mais ensuite « elle redescendra parce que le sucre deviendra petit et trĂšs fin ». Le poids de mĂȘme « ça revient de nouveau lĂ©ger comme avant ». Et encore « le sucre sera en tout petits morceaux. â On peut les voir ? â Non. â Mais comment on peut savoir quâils sont dedans ? â On les a vus avant. â Mais ça aura le mĂȘme poids ? â Non, parce que ce sera en toutes petites miettes, ça ne fera plus un bloc. »
Mais une fois mis en prĂ©sence des faits (niveau et poids) San convient que « câest le poids du sucre qui est encore dedans. â Et le sucre ? â Aussi. »
Hub (10 ; 5) commence par dĂ©clarer que « fondre ça veut dire que lâeau y entre. Le sucre devient toujours plus petit et lâeau aura le goĂ»t du sucre. â Le sucre sera toujours lĂ ou pas ? â Il se mettra avec lâeau et devient en tout petits morceaux comme la farine. » DĂšs lors « il restera toujours le mĂȘme goĂ»t ». Devant les faits dâexpĂ©rience, Hub explique quâ« il y a de lâeau dans le sucre et ça a fait un peu plus dâeau ».
Oli (11 ans) pense que lorsque le sucre « sera dissout, il aura sucrĂ© lâeau et il sera en poussiĂšre. â  Il sera encore dedans ou plus ? â On ne le verra plus, mais il sera encore dedans, fondu. â  Et alors il est comment ? â Il est plus fin que la poussiĂšre et on ne le voit plus ». Câest pourquoi « lâeau reste toujours sucrĂ©e ». Quant au niveau de lâeau il baissera parce que « le sucre prend une partie de lâeau pour lui, il fond et se casse », et alors, une fois le sucre fondu « lâeau reste oĂč elle Ă©tait » parce que « le sucre il contient plus de volume, fondu ». Dâautre part « le sucre fondu sera plus lourd que lâeau pure, parce que le sucre sera imprĂ©gnĂ© dâeau », mais « quand il a fondu il nâa plus de poids. Le sucre fondu pĂšse moins que le sucre en morceaux. »
AprĂšs les constatations de lâexpĂ©rience, Oli conclut : « Le volume que le sucre a, a compressĂ© lâeau, et lâeau est montĂ©e » ou « câest restĂ© Ă©levĂ©, le sucre a donc gardĂ© son volume. Il est encore dedans mais en poudre », et « le sucre, quand il fond, ne perd que trĂšs peu son poids ».
Jac (12 ans) pense que le sucre fondu perdra de son poids : « Ăa pĂšsera moins, parce quâil sera tout Ă©parpillĂ©, comme Ă©vaporĂ©, fondu. â  Quâest-ce que ça veut dire âfonduâ ? â En grains, en tout petits grains, tout le temps plus fins. » Le niveau baissera aussi avec la dissolution. Quant au goĂ»t « lâeau restera toujours sucrĂ©e, parce que ce qui sera restĂ© au fond ça donnera le goĂ»t. Il reste toujours, le sucre ».
Constatations du niveau et du poids : « Câest parce quâil y a des petites boules de sucre qui sont restĂ©es dedans. » Et « ça nâa pas changĂ© de poids. â Pourquoi ? â Parce quâil nây a rien dâĂ©vaporé ».
Ces quelques exemples suffisent Ă nous montrer ce que sont les rĂ©actions du deuxiĂšme stade lorsquâelles arrivent Ă leur Ă©tat dâĂ©quilibre. Les caractĂšres communs de ces rĂ©ponses sont en effet de supposer dĂšs le dĂ©but de lâinterrogatoire une conservation complĂšte de la substance, mais sans permanence du poids ni du volume. Le double problĂšme qui se pose Ă leur sujet est donc dâexpliquer en quoi consiste cette croyance en la nĂ©cessitĂ© de la conservation substantielle et pourquoi elle ne sâapplique ni au poids ni au volume.
Il est inutile de revenir sur tous les aspects de la coordination conduisant Ă la conservation puisque ces enfants se bornent Ă stabiliser les rĂ©actions que nous avons dĂ©jĂ dĂ©crites au § 1. Par contre il est intĂ©ressant de pousser lâanalyse des processus de liquĂ©faction et de pulvĂ©risation que ces sujets imaginent Ă cet Ă©gard, car non seulement ils concentrent toutes les coordinations prĂ©alables en un seul systĂšme de composition spatio-temporelle, mais encore ce sont les limitations ou insuffisances du groupement adoptĂ© Ă ce niveau qui expliquent, nous semble-t-il, pourquoi il ne sâĂ©tend pas au poids et au volume.
On retrouve naturellement Ă ce propos les trois types dâexplication dont nous parlions au paragraphe prĂ©cĂ©dent : liquĂ©faction pure, pulvĂ©risation puis liquĂ©faction et atomisme proprement dit.
Il est inutile de donner de nouveaux exemples de liquĂ©faction simple, qui sont dâailleurs plus rares au stade II B quâau sous-stade II A et qui seront de moins en moins frĂ©quents dans la suite, ce qui atteste bien le caractĂšre peu dĂ©veloppĂ© de ce premier type dâexplication. Par contre on rencontre plus souvent le second type. Câest ainsi que Hub pense que le sucre se met « en tous petits morceaux comme la farine », mais cependant quâune partie de ce sucre se liquĂ©fie parce quâ« il y a de lâeau dans le sucre et ça fait un peu plus dâeau ». Câest, chose intĂ©ressante, le troisiĂšme schĂ©ma, câest-Ă -dire la pulvĂ©risation pure ou atomistique, qui prĂ©domine chez ces enfants. Ainsi Lou imagine « de tout petits grains tout fins » invisibles Ă lâĆil nu, sans poids et nâoccupant aucune place supplĂ©mentaire dans lâeau. Bon parle de « tout petits grains en poudre » ou de « bouts trĂšs fins qui ne prennent plus de place » mais qui « gardent le goĂ»t » sans poids. San envisage des « petites boules, de la poudre de sucre », Oli de la « poussiĂšre » impondĂ©rable et Jac va jusquâĂ penser que ces « tout petits grains » sont « tout le temps plus fins » quoique subsistant dans le verre.
La question est maintenant de savoir si ces trois types dâexplication constituent des reprĂ©sentations adventices, servant Ă illustrer aprĂšs coup le comment de la conservation, ou sâils traduisent le mĂ©canisme opĂ©ratoire lui-mĂȘme au moyen duquel lâenfant a dĂ©couvert cette derniĂšre. Or, il nây a pas de doute que cette seconde solution est plus prĂšs de la vĂ©ritĂ© que la premiĂšre, non pas que lâenfant ait dĂ» imaginer dâabord la liquĂ©faction ou lâatomisme pour affirmer ensuite la conservation, mais que les opĂ©rations logiques au moyen desquelles il a construit la conservation sont celles-lĂ mĂȘmes qui aboutissent en fin de compte Ă lâatomisme. En effet, comment les sujets de ce stade II B parviennent-ils Ă sâassurer a priori de la conservation de la substance dans le cas de la boulette dâargile (chap. I) ? Par une double composition rĂ©versible des relations de longueur, largeur, etc. (des dĂ©placements de la matiĂšre) et des relations de partie Ă tout (partition ou fractionnement de la matiĂšre), câest-Ă -dire par deux compositions soit complĂ©mentaires soit rĂ©unies en une seule totalitĂ© opĂ©ratoire, auquel cas elles conduisent Ă la quantification extensive. Or nous avons constatĂ© prĂ©cisĂ©ment, au cours du § 1 que tout lâeffort de coordination de lâenfant pour dĂ©passer le phĂ©nomĂ©nisme Ă©gocentrique dans la direction de la conservation du sucre consistait Ă remplacer le devenir qualitatif par ces mĂȘmes opĂ©rations de fractionnement et de dĂ©placement : la liquĂ©faction et lâatomisme ne sont donc pas autre chose que le produit des schĂšmes opĂ©ratoires eux-mĂȘmes qui conduisent Ă la conservation, la liquĂ©faction participant encore du devenir qualitatif tandis que la pulvĂ©risation atomistique concilie les opĂ©rations du fractionnement avec celles du dĂ©placement. Lorsque Jac, par exemple, pense que le sucre fondu sera « tout Ă©parpillĂ©, comme Ă©vaporé » et « en tout petits grains tout le temps plus fins » il est clair quâil hĂ©site encore entre lâidĂ©e dâanĂ©antissement et celle de conservation, parce quâil ne concilie pas le dĂ©placement avec le fractionnement : au contraire, aprĂšs avoir constatĂ© la constance du niveau et du poids, il est dĂ©finitivement rassurĂ© sur la conservation, ce quâil exprime aussitĂŽt en disant que « les petites boules de sucre » sont « restĂ©es dedans » et quâ« il nây a rien dâĂ©vaporé ». On voit ainsi que lâinvariance substantielle est acquise dĂšs que les grains engendrĂ©s par le fractionnement du morceau se dĂ©placent simplement, Ă lâintĂ©rieur du verre, au lieu de sâĂ©chapper : la pulvĂ©risation et lâĂ©parpillement combinĂ©s expliquent, en effet, Ă la fois la permanence du goĂ»t, donc celle de la substance, et, aprĂšs les constatations expĂ©rimentales, celles du poids et du volume. En un mot lâatomisme naissant constitue un schĂšme de composition Ă©liminant le phĂ©nomĂ©nisme Ă©gocentrique au profit de lâinvariance complĂšte de la matiĂšre.
Mais pourquoi, sâil en est ainsi, cette composition ne rend-elle compte que de la conservation de la substance et ne sâapplique-t-elle pas dâemblĂ©e au poids et au volume ? En effet, dans lâattitude spontanĂ©e qui prĂ©cĂšde la constatation finale des donnĂ©es de lâexpĂ©rience, chacun de ces enfants affirme avec force que les grains atomiques du sucre « nâont pas de poids » et « ne prennent plus de place ». Or, il semblerait que les deux opĂ©rations combinĂ©es de fractionnement et de dĂ©placement dussent engendrer une quantification du poids et du volume aussi bien que de la substance sucrĂ©e elle-mĂȘme. Pourquoi nâen est-il rien ? On reconnaĂźt lĂ , mais en des termes nouveaux, le problĂšme dĂ©jĂ discutĂ© Ă propos des boulettes dâargile et, sâil est intĂ©ressant de le reprendre, ce nâest pas seulement Ă titre de vĂ©rification, mais encore parce quâil commande toute la question des rapports entre lâatomisme et la compression ou dĂ©compression de la matiĂšre. Dans le cas du poids et du volume du sucre comme dans celui des boulettes dâargile, on observe dâabord un dĂ©calage du phĂ©nomĂ©nisme Ă©gocentrique selon les actions auxquelles sâapplique le groupement opĂ©ratoire. Si la substance correspond Ă lâaction de retrouver, le poids Ă celle de soupeser et le volume Ă celle de contourner ou dâentourer, il est clair, en effet, quâil sera plus facile, lors du fractionnement dâun corps et de la dispersion des morceaux, de grouper les actions du premier type que celles du second et celles du second que celles du troisiĂšme, câest-Ă -dire que le phĂ©nomĂ©nisme et lâĂ©gocentrisme dureront plus dans les secondes actions que dans les premiĂšres et dans les troisiĂšmes que dans les secondes. Ă plus forte raison, lorsquâil sâagit dâun morceau de sucre dont les particules devenues invisibles ne peuvent plus donner lieu quâĂ des actions ou expĂ©riences « mentales », il est relativement facile de sâimaginer que lâon retrouve chacun de ces grains Ă©parpillĂ©s, tandis que les soupeser paraĂźt dĂ©nuĂ© de tout sens et se reprĂ©senter la place quâils occupent dans lâeau semble plus irrĂ©el encore, puisquâils sont « plus fin[s] que la poussiĂšre et on ne le[s] voit plus » (Oli). Câest ainsi que pour le poids, Bon dĂ©clare que « ça ne pĂšse plus rien, ils sont tellement petits » et pour le volume : « Ce sont des bouts trĂšs fins qui ne prennent plus de place », expressions qui marquent bien lâobstacle, du point de vue phĂ©nomĂ©niste, qui empĂȘche lâenfant de se reprĂ©senter la signification de telles qualitĂ©s Ă lâĂ©chelle considĂ©rĂ©e.
Quant aux quantifications respectives de la substance, du poids et du volume, nous retrouvons Ă©galement dans lâexemple du sucre la mĂȘme difficultĂ© que dans celui des boulettes dâargile : peut-on admettre quâune mĂȘme parcelle de matiĂšre conserve les mĂȘmes qualitĂ©s lorsquâelle est agrĂ©gĂ©e au tout dont elle fait partie et lorsquâelle est dĂ©placĂ©e ou mĂȘme, comme dans le cas particulier, complĂštement sĂ©parĂ©e des autres parcelles ? Dans le cas de la substance il nây a pas lĂ de problĂšme et câest pourquoi cet invariant est conquis en premier lieu : un grain est « le mĂȘme », quâon le voie ou non et quâil soit dĂ©placĂ© dâun cĂŽtĂ© ou dâun autre. « On les a vus avant », dit ainsi San lorsquâon lui objecte que ces « petits morceaux » sont invisibles : dĂšs lors, quels que soient leurs dĂ©placements, des particules restent toujours Ă©gales en leur somme au tout qui Ă©tait le morceau entier avant sa dissolution.
Au contraire, le mĂȘme fractionnement et les mĂȘmes dĂ©placements des mĂȘmes particules nâautorisent pas, selon lâenfant, la mĂȘme composition lorsquâil sâagit du poids : la somme des poids des grains nâest plus Ă©gale Ă celle du tout initial « parce que, dit toujours San, ce sera en toutes petites miettes, ça ne fera plus un bloc ». La stupĂ©faction de Lou, lorsquâil dĂ©couvre que le poids nâa pas changĂ©, se traduit Ă©galement par un Ă©noncĂ© remarquable de cette mĂȘme composition opĂ©ratoire : « Le sucre [fondu] ça fait quand mĂȘme un petit poids, je vois : le sucre quand il est fondu, câest le mĂȘme dedans comme dehors, comme sâil nâĂ©tait pas fondu mais coupĂ© en morceaux. » Autrement dit, Lou dĂ©couvre ainsi que les grains ou parties rĂ©pandus dans lâeau ne sont pas seulement Ă©quivalents au tout initial quant Ă la substance sucrĂ©e mais quâon peut les considĂ©rer comme des « morceaux » Ă©galement quant au poids et que leurs dĂ©placements laissent celui-ci invariant ! On voit donc ce qui manquait Ă lâenfant pour parvenir spontanĂ©ment Ă lâidĂ©e de la conservation du poids : câest que la somme des parties nâest plus Ă©gale au tout lorsquâelles sont rĂ©pandues et de plus en plus petites. Par contre, il lui suffit de constater Ă lâexpĂ©rience que cette somme est restĂ©e constante pour trouver immĂ©diatement la composition explicative, en rĂ©duisant la notion de « grains » Ă celle de parties et en ajoutant que le sucre est le mĂȘme « dedans comme dehors », câest-Ă -dire lorsque les Ă©lĂ©ments en sont invisibles ou rĂ©unis en bloc.
Quant au volume, il en est de mĂȘme, mais avec la difficultĂ© en plus Ă comprendre que les particules rĂ©pandues occupent de lâespace quoique invisibles. Pour lâattitude spontanĂ©e le morceau entier « prend de la place » parce quâentier tandis que ses parties minuscules « ne prennent plus de place » pour les deux raisons quâelles sont « trĂšs fines » et « éparpillĂ©es » dans lâeau : la somme des parties nâest donc de nouveau plus Ă©gale au tout indivise. La constatation de la permanence du niveau permet au contraire la composition : « Câest restĂ© Ă©levĂ©, le sucre a donc gardĂ© son volume : il est encore dedans mais en poudre » (Oli) ou encore : « Câest le sucre qui est dedans, on ne croirait pas ! » (Lou.)
On constate, au total, combien les rĂ©actions Ă la dissolution du sucre convergent avec celles que nous avons analysĂ©es Ă propos des dĂ©formations de la boulette dâargile. Ce parallĂ©lisme est dâautant plus prĂ©cieux que les situations sont plus diffĂ©rentes et que, dans le cas du sucre, la substance paraĂźt non seulement se dĂ©former mais encore sâanĂ©antir. Il reste cependant Ă voir si les procĂ©dĂ©s de composition dont nous avons cru discerner lâannonce au cours de ce stade II B sâaffirmeront au cours des suivants : câest ce que va nous montrer le chap. VI.