Chapitre VII.
La dilatation du grain de maïs et du mercure 1
a
En analysant, au cours du chapitre prĂ©cĂ©dent, la construction de lâinvariant de volume du sucre dissout, nous avons pu noter lâapparition dâun nouveau schĂ©ma de composition, diffĂ©rent du sectionnement ou du simple dĂ©placement : celui de la compression et de la dĂ©compression. Il convient de lâĂ©tudier maintenant et câest Ă quoi serviront les chapitres VII Ă IX. Nous le rencontrerons dâabord sous sa forme la plus simple, en demandant Ă lâenfant dâexpliquer la dilatation dâun corps conservant sensiblement son poids et sa substance. AprĂšs quoi nous analyserons au chap. VIII les relations Ă©tablies entre le volume et le poids lorsque les matiĂšres comparĂ©es sont de densitĂ©s diffĂ©rentes. Enfin, au cours du chap. IX nous reprendrons ces mĂȘmes relations sous forme de problĂšmes de combinaisons logiques.
Il importait, en effet, pour assurer la continuitĂ© entre cette Ă©tude de la compression et de la densitĂ© et la description antĂ©rieure des notions de conservation et des schĂ©mas atomistiques, dâanalyser en premier lieu lâexplication donnĂ©e par lâenfant des changements de volume laissant le poids et la substance invariants. Ă cet effet deux expĂ©riences nous ont paru particuliĂšrement favorables, la premiĂšre Ă©tant dâailleurs prĂ©fĂ©rable Ă la seconde.
Lâune consiste Ă montrer Ă lâenfant un grain de maĂŻs amĂ©ricain (pop-corn), que lâon pose ensuite sur une plaque dâamiante chauffĂ©e de telle sorte que le grain Ă©clate et se dilate sous les yeux du sujet. On demande alors Ă celui-ci si le poids et la quantitĂ© de matiĂšre sont restĂ©s constants et pourquoi le volume a ainsi augmentĂ©. LâinconvĂ©nient de cette technique est que la conservation du poids et de la matiĂšre nâest pas rigoureuse, puisquâil se produit une lĂ©gĂšre Ă©vaporation de lâeau contenue dans la graine, mais il est bien facile de voir si lâenfant nie la constance pour des raisons prĂ©logiques, ou sâil Ă©voque lui-mĂȘme une diminution de matiĂšre due Ă lâĂ©vaporation au sens physique du terme, auquel cas il va de soi que le sujet atteint le niveau des invariants en question. Quant Ă lâexplication du changement de « volume global », câest-Ă -dire de la dilatation ou dĂ©compression, elle peut donner lieu, dans le cas du maĂŻs comme dans celui du sucre, Ă des compositions atomistiques intĂ©ressantes, mais la question se pose naturellement ici, comme Ă propos du sucre, si lâatomisme caractĂ©rise un stade oĂč se retrouve, avec une frĂ©quence plus ou moins grande Ă tous les niveaux mais avec des significations diffĂ©rentes selon les modes de composition.
La seconde expĂ©rience consiste Ă dilater le mercure ou lâalcool dâun thermomĂštre et Ă demander de nouveau Ă lâenfant si le poids ou la quantitĂ© de matiĂšre ont variĂ© au cours de la dilatation et comment expliquer cette derniĂšre. Mais les inconvĂ©nients sont que, ou bien lâenfant discerne mal la structure du thermomĂštre et se perd en des questions secondaires, ou que le systĂšme clos constituĂ© par le tube favorise artificiellement les notions de conservation. Aussi serons-nous brefs en ce qui concerne cette question du mercure, qui ne nous servira quâĂ titre de contre-Ă©preuve.
Le problĂšme du maĂŻs nous a permis de retrouver les quatre stades Ă©tablis jusquâĂ prĂ©sent. Au cours du premier il y a non-conservation de la matiĂšre et du poids, tous deux Ă©tant censĂ©s augmenter avec la dilatation qui est ainsi expliquĂ©e par une sorte de croissance immĂ©diate et absolue. Au cours dâun second stade, il y a conservation de la substance, mais le poids est considĂ©rĂ© comme changeant, et mĂȘme ordinairement comme diminuant sous lâeffet de la dilatation, celle-ci se rĂ©duisant ainsi Ă une sorte de « gonflement » ou dâĂ©tirement, avec ou sans structure atomistique. Câest au niveau du troisiĂšme et du quatriĂšme stades que la dĂ©couverte de la conservation du poids jointe Ă la constatation de lâaugmentation du volume conduit un nombre toujours plus grand de sujets Ă une explication atomistique : celle du troisiĂšme stade attribue le « gonflement » aux particules elles-mĂȘmes conçues comme se dilatant chacune, et celles du dernier stade introduit lâidĂ©e de la dĂ©compression de grains Ă©lĂ©mentaires Ă volume invariant. LâexpĂ©rience du thermomĂštre confirmera la succession de ces stades, mais sans que lâenfant parvienne Ă autre chose quâĂ une indication de composition atomistique fondĂ©e sur la notion des « gouttes » ou de « parties ».
§ 1. La dilatation du maïs. I. Les deux premiers stades
Il est nĂ©cessaire dâanalyser les deux premiers stades non seulement pour confirmer les rĂ©sultats des chap. IV et V mais aussi pour servir dâintroduction Ă lâĂ©tude du schĂšme de la « compression », car, dans la mesure oĂč il nây a point encore conservation de la substance ni du poids, il ne saurait y avoir de notion prĂ©cise ni surtout dâexplication atomistique de la dilatation. La notion des « grains » Ă©lĂ©mentaires de farine peut naturellement exister dĂšs le premier stade, mais elle est simplement dâordre perceptif, et lâenfant nâest nullement opposĂ© Ă lâidĂ©e que le nombre de ces grains augmente avec la dilatation. Durant le second stade la matiĂšre, et Ă©ventuellement le nombre des grains, se conservent au contraire tandis que leur poids change.
Voici dâabord un ou deux exemples des rĂ©actions du premier stade :
Nos (8 ans) : « Ăa va rester de la mĂȘme grandeur ? â Non, ça va devenir plus gros, ça va gonfler. â  Pourquoi ? â Câest la chaleur, elle brĂ»le un peu, alors ça gonfle comme quand on se brĂ»le le doigt. â Comment expliques-tu ça ? â Il y a des grains dedans : ça les fait sortir. â (Le grain Ă©clate.) Est-ce quâil a gardĂ© le mĂȘme poids quâau dĂ©but ? â Il est devenu plus lourd. â Pourquoi ? â Parce quâil est plus gros. â Si tu regardes ça (un grain non gonflé = A) avec un microscope quâest-ce que tu penses quâon verra ? â Des petits grains. â Et lĂ , ils sont restĂ©s la mĂȘme chose (en Aâ = le grain gonflĂ©) ? â Il y en a plus lĂ (Aâ). â Comment tu sais ? â Oui bien la mĂȘme chose et ils sont devenus plus gros. â Il y a lĂ (Aâ) plus de farine ou de petits grains quâavant ou la mĂȘme chose ? â Il y en a plus. »
Wen (9 ans) : « Quâest-ce quâil va se passer ? â Ils vont grossir comme le riz. â (Le grain Ă©clate.) Pourquoi ? â Ils grossissent, câest le feu qui les fait grossir. â Ăa pĂšse la mĂȘme chose quâavant ? â Non, celui-lĂ (Aâ) pĂšse plus, il est plus lourd. â Pourquoi ? â Parce que ça sâest grossi. Il y en a plus quâavant. â Plus de quoi ? â De farine. â On en a ajouté ? â Non, mais câest le feu qui a fait. â Quâest-ce quâil a fait ? â ⊠â Quâest-ce qui sâest passé ? â Ăa a fait grossir ce qui Ă©tait dedans. â Quâest-ce qui Ă©tait dedans ? â Des graines de farine qui grossissent les grains forment les grains de maĂŻs. Avant elles Ă©taient toutes petites. Maintenant elles sont grosses. Alors ça pĂšse. â Mais il y a la mĂȘme chose dedans quâavant ou pas ? â Il y a plus quâavant. â Mais le gros grain est plus lourd quâavant ou pas ? â Oui, parce quâil est plus grand. Quand jâĂ©tais petit, je pesais moins. »
Sor (9 œ), aprĂšs lâĂ©clatement : « Dedans, ça sâest gonflĂ©. â Pourquoi ? â La chaleur a fait lever et la peau a sautĂ© sous la pression. â La pression de quoi ? â De ce quâil y avait dedans. â Quâest-ce quâil y avait dedans ? â Du blĂ©. â Quâest-ce que tu penses du poids ? â Ăa devient plus lourd parce que ça sâest dĂ©veloppĂ© avec la chaleur, comme si ça avait poussĂ©. Ăa devient plus grand. â  Pourquoi ? â Parce que ce quâil y avait dedans a voulu sâouvrir. Câest comme un grain qui a germĂ©, mais avec la chaleur ça fait plus vite. â Est-ce quâil y a plus de substance ou la mĂȘme chose quâavant ? â Il y a plus de farine. â Et dâoĂč elle vient, celle qui est en plus ? â Elle sâest ajoutĂ©e, elle sâest mise en plus grand. La chaleur a fait pousser. »
On constate immĂ©diatement que pour les enfants de ce premier stade II nây a pas conservation du poids : ils trouvent tout naturel que le grain devienne plus lourd avec lâaugmentation de son volume, le poids Ă©tant Ă ce niveau conçu trĂšs gĂ©nĂ©ralement comme proportionnel aux dimensions de lâobjet. Or dâoĂč vient cet accroissement simultanĂ© du poids et du volume ? Rien nâest plus simple : câest que la substance elle-mĂȘme augmente au cours de la dilatation. Quâils considĂšrent avec Sor la substance du maĂŻs comme une farine de texture non discontinue, ou avec Nos comme une poudre formĂ©e de « petits grains » perceptibles ou encore avec Wen comme un assemblage de « graines », il leur paraĂźt fort naturel que cette matiĂšre sâaccroisse en quantité : « il y a plus de farine », dit Sor, parce quâelle sâest ajoutĂ©e elle sâest mise en plus grand », par oĂč il ne veut pas dire quâelle sâest simplement dilatĂ©e, mais bien quâelle a « poussé » Ă la maniĂšre dâune substance vivante au cours de sa croissance. De mĂȘme, ceux de ces enfants qui pensent dĂ©jĂ Ă une structure granulaire admettent que le nombre des « grains » sâaccroĂźt avec la dilatation : « il y en a plus », dit Nos ou « il y a plus quâavant », dit Wen. Ou encore que les grains Ă©lĂ©mentaires augmentent eux-mĂȘmes leur substance : « Ils sont devenus plus gros », comme dit aussi Nos sans voir que le problĂšme est ainsi purement dĂ©placĂ©. Mais, faute de se dĂ©cider entre les deux hypothĂšses, dont lâopposition ne tient pour eux quâĂ nos questions, Nos et Wen les affirment simultanĂ©ment. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, lâaugmentation de substance et de poids va donc de soi pour les enfants parce quâelle tient Ă un processus de croissance biologique, mais de croissance conçue comme absolue, câest-Ă -dire sans que la substance gagnĂ©e par lâorganisme soit empruntĂ©e au milieu extĂ©rieur. Câest ainsi que Wen compare sans plus le grain de maĂŻs Ă son propre corps : « Quand jâĂ©tais petit, je pesais moins », de mĂȘme Sor : « Ăa sâest dĂ©veloppĂ© avec la chaleur comme si ça avait poussĂ©. » Ros va jusquâĂ comparer le gonflement du grain Ă celui dâune brĂ»lure : « Ăa gonfle comme quand on se brĂ»le le doigt. »
En bref, la dilatation sâinterprĂšte durant le premier stade comme une augmentation rĂ©elle de substance, lâexplication se bornant Ă traduire en langage Ă©gocentrique lâapparence phĂ©nomĂ©niste de la perception immĂ©diate. Avec les rĂ©actions du second stade, par contre, nous assistons Ă un dĂ©but de dissociation et de composition rationnelle des donnĂ©es de lâexpĂ©rience : si le poids est toujours conçu comme variable, la substance commence Ă se conserver en sa quantitĂ©, comme dans les cas des boulettes dâargile et de la dissolution du sucre. Mais, chose intĂ©ressante, la variation du poids est presque toujours considĂ©rĂ©e comme une diminution. Voici quelques exemples de ce second stade :
Mey (7 œ) : « Oh ! le grain est devenu plus gros. â Et si on pesait le grain avant et maintenant ? â Il pĂšsera moins maintenant quâil est ouvert. â Pourquoi ? â Parce quâil y a plus dâair dedans. â Comment ça ? â Câest lâair qui vient du feu. La fumĂ©e vient dans le grain. â Mais il y a la mĂȘme chose dedans quâavant ou plus ou moins ? â Câest la mĂȘme chose, mais plus lĂ©ger. »
Sier (9 ; 6) : « Dans les grains il y a de la farine trĂšs fine. â (Le grain Ă©clate.) Quâest-ce qui sâest passé ? â Il est devenu plus gros. â Et le poids ? â Il est moins lourd. â  Et sur la balance ? â Ăa pĂšserait moins. â  Pourquoi ? â LĂ (A) il est serrĂ©, donc ça pĂšse plus. LĂ (Aâ), il est tout ouvert, il a sautĂ©, alors ça pĂšse un petit peu moins. â Il y a la mĂȘme chose de farine dedans ? â Un peu moins, non ! Il y a la mĂȘme quantitĂ©. »
Gril (9 ; 9) : « Quâest-ce qui va arriver ? â Il va sâagrandir. â (Ăclatement.) Il saute. â Pourquoi ? â Comme une fleur, comme un bouton qui sâouvre. â Et le poids ? â Ăa devient plus lĂ©ger. â Pourquoi ? â Je ne sais pas pourquoi, mais ça se voit. â Est-ce quâil y a plus ou moins dedans ? â Il y a la mĂȘme chose. â De quoi ? â Câest des petits grains, et lĂ (Aâ) les petits grains se sont transformĂ©s en pĂąte. â Comment tu expliques que câest plus lĂ©ger quand câest plus grand ? â Câest gonflĂ©. La chaleur fait toujours gonfler. »
Mat (10 ans) : « Câest la chaleur qui les a gonflĂ©s. Les grains aspirent la chaleur. â Comment ça ? â La chaleur rentre dans les grains et elle prend de la place. â Mais comment ? â Dans la graine il y a des pores par oĂč la chaleur peut passer. â Câest le mĂȘme poids ? â Celui-lĂ est plus lourd (A) et celui-lĂ (Aâ) plus lĂ©ger. â  Pourquoi ? â Lâair pĂšse moins que la graine elle-mĂȘme : il enlĂšve une partie du poids. â Pourquoi ? â Celui-lĂ (A) la chaleur ne lâa pas ouvert. En sâouvrant il perd une partie de sa force. â Mais comment ça se fait-il que ça (Aâ) câest plus grand et plus lĂ©ger ? â La chaleur prend de la place. Ce qui est dedans sâest gonflĂ©. â Câest quoi dedans ? â Des peaux serrĂ©es les unes contre les autres. â Et quand la chaleur arrive ? â Elle les Ă©carte. â Et si on pouvait les compter, il y aurait la mĂȘme chose lĂ (A) et lĂ (Aâ) ? â Il y aurait le mĂȘme nombre, parce que câest le mĂȘme grain. Lâun est gonflĂ© et lâautre fermĂ© mais câest la mĂȘme chose. »
On voit que ces enfants, contrairement Ă ceux du premier stade, postulent la conservation de la substance ou de la quantitĂ© de matiĂšre : « Câest la mĂȘme chose, mais plus lĂ©ger », dit Mey, « il y a la mĂȘme quantité », prĂ©cise Sier, ou « il y a la mĂȘme chose » (Gril) et surtout « il y aurait le mĂȘme nombre parce que câest le mĂȘme grain » (Mat). Mais, il est non moins Ă©vident que ces mĂȘmes enfants se refusent Ă admettre la conservation du poids : pour la plupart dâentre eux, le grain dilatĂ© devient « plus lĂ©ger », ce qui ne signifie pas Ă leurs yeux que le poids relatif diminue tandis que le poids absolu reste constant, mais bien que ce dernier lui-mĂȘme sâaltĂšre et cela mesurĂ© Ă la balance autant quâĂ la main. Plus prĂ©cisĂ©ment, les sujets nâont encore aucune notion de la distinction entre un poids absolu invariant et un poids relatif variant en fonction du volume.
Par quelles mĂ©thodes de raisonnement le sujet parvient-il ainsi Ă sâassurer de la conservation de la substance, et pourquoi refuse-t-il dâadmettre celle du poids ? La premiĂšre de ces deux questions est facile Ă rĂ©soudre tandis que la seconde soulĂšve en fin de compte tout le problĂšme de la compression et de la densitĂ©.
Il suffit, en effet, Ă lâenfant dâappliquer les mĂ©thodes 1 et 2 (voir la fin du chap. I) pour dĂ©couvrir lâinvariance de la matiĂšre du grain. Une fois admis que le maĂŻs est composĂ© de farine, de pĂąte, de « petits grains » ou de « peaux », etc., la substance demeurera constante si chaque parcelle de pĂąte, chaque « peau » ou chaque petit grain de farine demeure identique Ă lui-mĂȘme en se dĂ©plaçant (mĂ©th. 1) ou que leur nombre soit constant (mĂ©th. 2). Lorsque Gril dit que le grain Ă©clatĂ© contient « la mĂȘme chose » parce que « les petits grains se sont transformĂ©s en pĂąte » il emploie la premiĂšre de ces mĂ©thodes et lorsque Mat dit que câest « le mĂȘme nombre » il emploie explicitement la seconde.
Seulement, si la quantitĂ© de matiĂšre est donc conçue comme constante tandis que, de son cĂŽtĂ©, le volume augmente effectivement, et dans des proportions notables, nâest-ce pas lâindice que lâenfant parvient Ă une intuition de la densitĂ©, câest-Ă -dire du rapport de la masse au volume ? Et si, par surcroĂźt, il considĂšre que le poids diminue en fonction mĂȘme de cet accroissement de volume nâest-ce pas alors quâil pense au poids relatif et non pas au poids absolu, malgrĂ© ce que nous disions Ă lâinstant, et quâil traduit ainsi simplement la diminution de la densitĂ© par une diminution du poids ? En dâautres termes, ne semble-t-il pas que lâenfant atteigne dĂšs ce second stade les notions de compression et de dĂ©compression, et que les termes de « serré » ou de « gonflé » quâil emploie sans cesse expriment bien un tel mode de composition, celle-ci Ă©tant destinĂ©e Ă concilier prĂ©cisĂ©ment la conservation de la substance avec lâaugmentation du volume ? Nous croyons au contraire que ce nâest pas encore le cas et que les expressions employĂ©es par le sujet ne dĂ©signent aucune composition proprement dite (sauf celle qui conduit Ă lâinvariant substantiel, ainsi quâon vient de le voir), mais traduisent sans plus la constatation empirique de la dilatation visible, en lâassimilant au schĂšme intuitif ou prĂ©opĂ©ratoire de lâinconsistance de la matiĂšre.
En effet, que pense en rĂ©alitĂ© lâenfant lorsquâil soutient que le grain Ă©clatĂ© devient « plus lĂ©ger » ? Mey, par exemple, dĂ©clare que le grain « pĂšsera moins parce quâil est ouvert » et cela « parce quâil y a plus dâair dedans ». Ce sujet ne prĂ©tend donc nullement que câest le poids relatif qui change, ce quâil lui serait facile dâexprimer en disant quelque chose comme : câest le mĂȘme poids mais plus grand, alors ça fait plus lĂ©ger. Au contraire, Mey affirme que le grain ouvert se remplit de « lâair [qui] vient du feu, la fumĂ©e vient dans le grain » et que la substance, quoique constante, perd ainsi de son poids au lieu de le conserver. De mĂȘme Sier est convaincu que sur la balance elle-mĂȘme on verrait la diminution absolue du poids : « LĂ il est serrĂ©, donc ça pĂšse plus. LĂ (Aâ) il est tout ouvert, il a sautĂ©, alors il pĂšse un petit peu moins. » Chez Gril Ă©galement, la diminution du poids ne se rĂ©fĂšre en rien au rapport entre un poids absolu constant et le volume mais bien Ă une diminution absolue, qui lui paraĂźt Ă©vidente Ă la perception mĂȘme : « Je ne sais pas pourquoi, mais ça se voit. » Enfin Mat nous donne lâexplication complĂšte, qui est Ă©videmment celle Ă laquelle pensent tous les autres mais de façon implicite : « Les grains aspirent la chaleur [= lâair chaud] », dit-il, et alors lâair pĂšse moins que la graine elle-mĂȘme, il enlĂšve une partie du poids » parce que « en sâouvrant, il (le grain) perd une partie de sa force ». On ne saurait exprimer plus clairement que le poids nâest pas encore, pour les enfants de ce niveau, un quantum mesurable selon des rĂšgles de composition dĂ©finissant le tout par la somme des parties, mais demeure une « force » sâĂ©valuant de façon purement intuitive par la pression quâelle exerce sur la main : Ă cet Ă©gard un grain serrĂ© apparaĂźt, en effet, comme plus lourd que ce mĂȘme grain gonflĂ© dâair, par consĂ©quent comme plus « fort » tandis que lâair sâajoutant Ă sa matiĂšre, mĂȘme constante, diminue dâautant sa force et son poids.
On voit, par cela mĂȘme, que les expressions de « serré » et « gonflé » caractĂ©risant les Ă©tats A et Aâ du grain, avant et aprĂšs lâĂ©clatement, nâattestent nullement encore que lâenfant soit parvenu au schĂ©ma opĂ©ratoire de la compression et de la dĂ©compression. En effet, pour que les notions de compression et de dĂ©compression puissent donner lieu Ă une composition rĂ©elle, il est Ă©vident que les particules par lâarrangement desquelles on expliquera les propriĂ©tĂ©s du tout doivent ĂȘtre de poids et de volume constants, seul le « volume global » Ă©tant susceptible de variation en fonction prĂ©cisĂ©ment de la compression ou de la dĂ©compression de ces particules. Or ce nâest quâau quatriĂšme stade que lâenfant parviendra Ă cela, en attribuant un volume invariant aux Ă©lĂ©ments et en distinguant le « volume corpusculaire total » du « volume global » ; et ce nâest quâau troisiĂšme stade quâil leur prĂȘtera un poids constant. Au niveau du prĂ©sent stade on ne saurait donc parler de compression ou dĂ©compression opĂ©ratoires mais simplement dâun schĂ©ma empirique de « gonflement » dĂ©fini comme suit : la substance seule est constante et elle se remplit dâair, changeant ainsi de poids et de volume. Par exemple Mey se borne Ă affirmer que le grain est « ouvert », câest-Ă -dire quâ« il y a plus dâair dedans » et que « lâair qui vient du feu, la fumĂ©e vient dans le grain ». Sier constate simplement que le grain « a sauté » et est « tout ouvert ». Gril prĂ©cise que « les petits grains (de la farine) se sont transformĂ©s en pĂąte » parce que « câest gonflĂ©, la chaleur fait toujours gonfler », et Mat qui se reprĂ©sente le grain comme un oignon formĂ© dâenveloppes successives pense que la chaleur en « rentrant » entre ces « peaux serrĂ©es les unes contre les autres » les « écarte » simplement. Rien de tout cela ne constitue donc encore un schĂ©ma de composition atomistique ne procĂ©dant que par sectionnements et dĂ©placements, la compression et la dĂ©compression rĂ©sultant sans plus de lâarrangement spatial des particules. Au contraire le « gonflement » quâinvoquent ces enfants participe toujours de cette pseudo-Ă©lasticitĂ© ou inconstance de la texture, câest-Ă -dire de ce schĂšme intuitif et perceptif quâutilise lâenfant jusquâau moment oĂč il devient capable de concevoir lâinvariance du volume des Ă©lĂ©ments. Le seul fait que le « gonflement » altĂšre le poids lui-mĂȘme montre assez, en effet, quâil sâagit encore dâune transformation intuitive et non pas dâune composition spatiale, donc opĂ©ratoire, et câest ce que lâanalyse des stades suivants confirmera encore rĂ©trospectivement.
§ 2. Le troisiÚme stade : conservation du poids, sans conservation du volume
Au cours du stade II, nous venons de constater que la substance seule se conserve, tandis que le poids est en gĂ©nĂ©ral censĂ© diminuer et que le volume augmente. La dissociation qui sâest ainsi produite entre le poids et la substance est dâordre habituel et nous lâavons dĂ©jĂ observĂ©e lors des stades II des rĂ©actions Ă la boulette dâargile et au sucre. Par contre, la dissociation du poids et du volume est nouvelle pour nous au stade II, puisquâelle caractĂ©rise les rĂ©actions Ă la dilatation ou aux diffĂ©rences de densité : nous la retrouverons au mĂȘme niveau Ă propos des comparaisons entre le caillou et le bouchon (chap. VIII). Or cette seconde dissociation va sâaccentuer, mais sous une autre forme, au cours du stade III : le poids deviendra constant, et donnera lieu Ă une composition rationnelle des particules pondĂ©rĂ©es tandis que le « volume global » augmente et que le volume de chaque particule est censĂ© sâaccroĂźtre lui aussi (comme câest dĂ©jĂ le cas au stade II). Nous allons donc assister Ă un progrĂšs dans le domaine des relations de poids, celles-ci devenant opĂ©ratoires et composables, entre elles et avec la substance, mais sans que les relations de volume ne progressent de leur cĂŽtĂ© et sans que, par consĂ©quent, le schĂšme unissant le poids et le volume ne dĂ©passe encore la notion intuitive de simple « gonflement ».
Voici dâabord deux cas intermĂ©diaires entre la non-conservation et lâinvariance du poids (stade III A) :
Bert (10 ans) : « Pourquoi le grain est devenu gros ? â Câest la chaleur. Elle chauffe les grains, alors ils sâouvrent. â  Comment ça peut grossir comme ça ? â ⊠â Et si on pĂšse ? â Il reste la mĂȘme chose, Ă moins quâil soit plus lourd ? Quand câest petit, ça ne pĂšse pas beaucoup, tandis que quand câest gros ça pĂšse plus. â Est-ce quâil y a plus de maĂŻs dedans ? â Non, câest la mĂȘme quantitĂ© de maĂŻs quand ça sâouvre. â Alors pourquoi câest plus lourd ? â Parce que câest plus gros. Ah non, câest le mĂȘme poids parce que lĂ (A) câest dedans, alors câest plus petit, et lĂ (Aâ) câest ouvert, mais câest le mĂȘme poids. » Quant Ă lâexplication du gonflement, câest que, en A « il y a des petits grains. â Et si tu regardais celui-lĂ (Aâ) ? â Il y aurait encore de petits grains. â  Le mĂȘme nombre ? â Non, il y en a plus lĂ (Aâ), Ă moins quâil y en ait la mĂȘme chose. â Quâest-ce qui est le plus juste ? â Câest quâil y a la mĂȘme chose. Il y a partout le mĂȘme nombre, mais lĂ (A) câest dedans, câest plus petit, et lĂ (Aâ) câest ouvert, les grains deviennent plus gros. »
Clav (11 ans) : le grain Ă©clatĂ© « il est plus lĂ©ger. â  Comment tu expliques ça ? â Ăa sâest Ă©cartĂ©, gonflĂ© comme un ballon, puis ça refroidit, alors ça durcit. â  Comment ? â En chauffant, ça devient plus mou, ça sâĂ©tire, alors le gaz (air chaud) fait enfler. â Câest le mĂȘme poids ? â Il est devenu plus gros, alors il est plus lĂ©ger. â Pourquoi ? â LĂ (A) il Ă©tait tout serrĂ©, et lĂ (Aâ) il est devenu plus gros. â Est-ce quâil y a autant de maĂŻs, ou plus ou moins ? â Il doit y en avoir autant, ça sâest seulement agrandi. â Comment ? â Ăa a gonflĂ©. â Et alors câest plus lĂ©ger ? â Ah non, câest la mĂȘme chose. Ăa (A) câest tout serrĂ© et ça (Aâ) câest Ă©largi, câest Ă©tirĂ©. Les parties sont restĂ©es les mĂȘmes, mais elles ont grossi, alors elles prennent plus de place. LĂ (A) elles sont toutes serrĂ©es les unes contre les autres et lĂ (Aâ) elles sont les unes Ă cĂŽtĂ© des autres, mais Ă©tirĂ©es. Câest le mĂȘme poids mais plus gros. »
Et voici maintenant des cas francs du troisiÚme stade (sous-stade III B) :
Rou (10 ans) : « Comment câest, un grain de maĂŻs ? â Il y a de la poudre dedans. â  (Ăclatement.) â Il est plus gros. â Il y a plus de poudre dedans ? â Non, câest la mĂȘme chose parce que câest le mĂȘme grain. â Câest plus lourd quâavant ou moins ? â Câest la mĂȘme chose. â Pourquoi câest devenu plus gros ? â La poudre gonfle. â Câest en quoi la poudre ? â En petits grains. â Si on pouvait compter les petits grains, il y aurait le mĂȘme nombre ou pas quand ça a gonflé ? â Le mĂȘme nombre. â Alors comment la poudre peut-elle gonfler ? â Câest les petits grains qui gonflent. â  Pourquoi ? â Câest la chaleur qui les fait sauter. Ils gonflent. â Quâest-ce que ça veut dire ? â Quâils deviennent plus gros. »
Alt (10 ans) : « Le grain est devenu plus gros. â  Et le poids ? â Câest le mĂȘme poids, il a seulement sautĂ©. â Mais pourquoi câest le mĂȘme poids ? â Il nây a pas de morceaux qui partent. â  En quoi câest le grain ? â De la farine, de la poudre. â Il y a plus de farine maintenant ? â La mĂȘme chose. Câest plus gros, mais la mĂȘme chose quâavant. â Pourquoi câest plus gros ? â Une fois que ça a sautĂ©, ça gonfle, câest plus gros et plus Ă©pais. â Quâest-ce qui devient plus gros et plus Ă©pais ? â La farine. La chaleur ça fait gonfler. La peau saute. â  Cette barre (mĂ©tallique) câest de la poudre ? â Non, la poudre câest des petits grains. â Pourquoi ça gonfle quand on la chauffe ? â Les grains grossissent. â Il y a plus de grains quand on a chauffé ? â Non, mais les petits grains grossissent. â Et pourquoi la farine gonfle ? â La chaleur est forte. â Ăa fait quoi ? â Ăa fait grandir les petits grains. â  Comment ? â ⊠â Il y a quelque chose qui tâembrouille ? â Oui, je ne sais pas comment les petits grains peuvent grossir. »
Bas (12 ans) : « Quâest-ce qui sâest passé ? â La chaleur perce les choses jaunes (lâenveloppe), alors le maĂŻs se gonfle. â Quâest-ce que ça veut dire âgonflerâ ? â Faire plus gros les grains qui sont dedans. â Si on pĂšse ? â Le gros pĂšse moins, la chaleur en dĂ©gage une partie. Non, ça reste la mĂȘme chose, câest toujours le mĂȘme poids. â Pourquoi ? â Parce que rien ne sâen va. Ăa devient simplement plus gros. â  Comment ? â La chaleur les fait gonfler. â  Quoi ? â Les grains. â Et si on pouvait les compter ? â Câest la mĂȘme chose. LĂ (A) ils sont plus petits et lĂ (Aâ) ils sont plus gros, mais câest le mĂȘme nombre et le mĂȘme poids. »
Le propre de ces rĂ©ponses du troisiĂšme stade consiste donc Ă expliquer la dilatation du grain total par celle de ses Ă©lĂ©ments, le poids devenant constant au mĂȘme titre que la quantitĂ© de matiĂšre.
La constance du poids, tout dâabord, sâexplique chez les sujets exactement de la mĂȘme maniĂšre quâĂ propos des boulettes dâargile (chap. II) et du sucre (chap. VI). Comme le dit par exemple Alt en une formule frappante : « câest le mĂȘme poids parce quâil nây a pas de morceaux qui partent ». Cette solidaritĂ© du poids et de la substance est assurĂ©ment mise en doute, au dĂ©but, par les cas intermĂ©diaires Bert et Clav, parce que les morceaux ou les grains de farine se gonflant eux-mĂȘmes au cours de la dilatation totale leur semblent ainsi soit augmenter soit diminuer de poids. Mais cette dilatation des particules nâentraĂźne plus, au cours du sous-stade III B, aucune hĂ©sitation sur la constance de leur poids, celui-ci Ă©tant donc devenu susceptible dâune composition additive indĂ©pendamment du volume et en liaison avec celle de la substance.
Quant au schĂ©ma du « gonflement » au moyen duquel ces mĂȘmes sujets expliquent la dilatation du grain total, il est exactement identique Ă celui du stade II, Ă cette seule diffĂ©rence prĂšs quâil sâapplique dorĂ©navant de façon plus prĂ©cise aux grains Ă©lĂ©mentaires dont sont formĂ©es la « farine » ou la « poudre » et non plus seulement Ă lâensemble comme tel. En effet, grĂące Ă la composition du poids qui vient sâajouter Ă celle de la substance, lâenfant de ce niveau fait un progrĂšs notable dans la direction de lâatomisme. Au stade II dĂ©jĂ il arrivait assurĂ©ment que le sujet invoque, Ă cĂŽtĂ© des « peaux » ou des morceaux de pĂąte, les « grains » Ă©lĂ©mentaires de farine et de poudre conçus comme Ă©lĂ©ments ultimes du grain entier lui-mĂȘme et il les considĂ©rait mĂȘme comme Ă©tant de nombre et de substance permanents. Mais ne croyant pas Ă lâinvariance du poids et se contentant dâun schĂšme global de gonflement pour expliquer la dilatation, il prĂ©cisait peu le sort de ces petits grains au cours de celle-ci. Au cours du stade III il arrive parfois aussi que ces Ă©lĂ©ments se transforment en pĂąte ou soient dâemblĂ©e nĂ©gligĂ©s ou remplacĂ©s par des morceaux continus. Mais, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, les sujets de ce troisiĂšme stade font lâhypothĂšse explicite dâune poudre, dont les particules subsistent au cours de la dilatation totale : celle-ci sâexplique alors par le fait que ces corpuscules « se gonflent » eux-mĂȘmes. Câest ainsi que pour Bert « il y a des petits grains », « partout le mĂȘme nombre » mais quand « câest ouvert » ils « deviennent plus gros ». Pour Clav ces « parties » Ă©lĂ©mentaires « ont grossi ». Dâabord « elles sont toutes serrĂ©es les unes contre les autres » puis, aprĂšs lâĂ©clatement « elles sont les unes Ă cĂŽtĂ© des autres, mais Ă©tirĂ©es ». Pour Bon « câest les petits grains », Ă©galement en nombre constant, « qui gonflent ». Pour Alt « les petits grains grossissent » parce que la chaleur est forte » et « ça fait grandir les petits grains », Ă quoi il ajoute quâil ne comprend pas comment, ce qui est bien la preuve quâil ne parle pas Ă la lĂ©gĂšre. Pour Bas, enfin « ils sont plus gros » aprĂšs lâĂ©clatement « mais câest le mĂȘme nombre ».
Lâatomisme devient donc un mode dâexplication Ă peu prĂšs gĂ©nĂ©ral au cours de ce stade. Seulement deux schĂ©mas atomistiques bien diffĂ©rents peuvent expliquer la dilatation de lâensemble du gros grain. Selon lâun, qui caractĂ©risera le quatriĂšme et dernier stade, les particules ou « petits grains » demeurent de volume constant mais se desserrent sous lâinfluence de la chaleur : câest lĂ proprement le schĂšme opĂ©ratoire de la compression et de la dĂ©compression, mais il nâapparaĂźt point encore durant ce troisiĂšme stade. Selon lâautre, qui est celui de ces enfants du stade III, le problĂšme est simplement dĂ©placĂ© sur les Ă©lĂ©ments comme tels : si le tout se dilate, câest que les atomes se gonflent eux-mĂȘmes. Il est clair quâen un tel cas, il nây a pas de composition vĂ©ritable, sauf naturellement en ce qui concerne le poids et la substance, mais simplement transformation intuitive : le volume de chaque particule nâest pas conçu comme invariant, et lâaccroissement du « volume global » est expliquĂ© par une augmentation du volume corpusculaire lui-mĂȘme, laquelle demeure inexplicable. Il nâest donc pas exagĂ©rĂ© de dire que le schĂ©ma intuitif du « gonflement » sâest conservĂ© du deuxiĂšme au troisiĂšme stade en se transfĂ©rant simplement sur les Ă©lĂ©ments et il faut distinguer une telle notion du schĂšme opĂ©ratoire de la compression, qui ne sâaffirmera quâau cours du quatriĂšme stade. Bien plus, on sâaperçoit, grĂące Ă ces distinctions, quâil existe un parallĂ©lisme complet entre cette Ă©volution et celle des stades relatifs au sucre (chap. VI), la composition des opĂ©rations de compression nâapparaissant quâavec la conservation du volume (les deux notions Ă©tant dâailleurs entiĂšrement solidaires), et cet invariant de volume ne se constituant quâaprĂšs celui du poids. La seule diffĂ©rence entre les deux Ă©volutions, Ă part le fait quâil sâagit dans un cas de dissolution et dans lâautre de dilatation, est que, dans le second lâatomisme est moins gĂ©nĂ©ral que dans le premier et peut ĂȘtre remplacĂ© par la notion de « morceaux » ou « parties » visibles. De mĂȘme que, dans la dissolution du sucre, plusieurs enfants se reprĂ©sentent le sucre dissout sous la forme dâun sirop visqueux mĂ©langĂ© Ă lâeau, de mĂȘme le maĂŻs est figurĂ© par beaucoup dâenfants â et en nombre relativement plus Ă©levĂ© â comme une sorte de pĂąte qui se gonfle ou dâouate qui sâĂ©tire, sans consister en grains. Seulement, mĂȘme dans ces exemples-lĂ , il est facile de distinguer la transformation intuitive propre Ă ce stade, en ce qui concerne le volume, de la composition opĂ©ratoire qui sâaffirme au cours du stade suivant. Autrement dit, lâatomisme ne caractĂ©rise pas un stade particulier mais se trouve, en proportions toujours plus grandes, en chaque stade Ă partir du second, et chaque stade est caractĂ©risĂ© en son essence par le mode de composition qui lui correspond et dont lâatomisme nâest que lâaboutissement dernier.
§ 3. Le quatriÚme stade : conservation du volume des particules et composition par compressions et décompressions
Le quatriĂšme stade se dĂ©finit par le fait que les particules â quâelles consistent en « grains » ou en morceaux dâabord continus, peu importe â sont dotĂ©es dâune substance, dâun poids et dâun volume invariants, la dilatation totale sâexpliquant donc, dans le cas dâune structure granulaire par lâĂ©cartement des grains et dans le cas dâune structure continue par la sĂ©paration des morceaux et la formation de fentes pleines dâair, la texture du maĂŻs demeurant de concentration constante.
Voici dâabord des exemples de type atomistique :
Lens (9 œ). Le poids est affirmĂ© le mĂȘme aprĂšs lâĂ©clatement : « Pourquoi ça a le mĂȘme poids ? â Câest la mĂȘme quantitĂ© de farine. â Pourquoi câest devenu gros ? â Ăa gonfle. â  Câest tout dâune piĂšce la farine ? â Il y a beaucoup de petits grains. â Il y en a plus ou moins quand on chauffe ? â Câest le mĂȘme nombre. â Alors pourquoi ça gonfle ? â Les petits grains restent la mĂȘme chose, mais ils sautent. â Alors ça fait quoi ? â Ils sont moins prĂšs, plus Ă©loignĂ©s. »
Chev (10 ans). MĂȘme poids et mĂȘme matiĂšre : « Alors pourquoi ça a grossi ? â Parce que câest plus Ă©cartĂ©. â Quoi ? â Ce quâil y avait dedans, ce qui est blanc : il y a une petite poudre. â Quâest-ce que câest ? â Des petits morceaux. â  Quâest-ce que ça veut dire que câest plus Ă©carté ? â Quand ça chauffe, ça fait devenir les morceaux plus petits. â  Comment ça ? â Les morceaux se sĂ©parent, ils sont plus Ă©cartĂ©s. »
Chol (11 ans) : « Il y a plus de matiĂšre ? â Non, ce nâest pas plus gros, mais plus Ă©cartĂ©. â  Si on le pesait ? â Ăa ferait la mĂȘme chose lourd, parce que câest un peu vide dedans. â Câest en quoi le maĂŻs ? â En farine. â Pourquoi ça sâĂ©carte quand on chauffe ? â Câest des petits grains : ils sâĂ©cartent et ils sautent. »
Jac (12 ans) : « Ăa a gonflĂ©. â Quoi ? â Ce quâil y a dans le grain, la pĂąte, la farine. â  Il y a plus ou moins de farine quâavant ? â La mĂȘme chose. â Et si on pesait ? â Ăa a le mĂȘme poids, seulement ça a gonflĂ©. â Pourquoi ça a gonflé ? â Il est entrĂ© de lâair dans le grain, de lâair chaud Ă cause de la chaleur. â  Et alors ? â Alors lâair se met entre les grains de la farine et ça fait gonfler le gros grain. â La farine a des grains ? â Oui, câest comme une espĂšce de poudre. â Et quand on chauffe, il y a plus ou moins de grains ? â Câest le mĂȘme nombre. â Et ils deviennent plus gros ou plus petits ? â Ils restent la mĂȘme chose gros. â Alors pourquoi ça gonfle ? â Parce que la chaleur, parce que lâair chaud les Ă©carte. â Et comment ils Ă©taient ces grains, avant que la chaleur les Ă©carte ? â SerrĂ©s les uns contre les autres. »
Et voici un exemple de structure continue :
Sono (11 ans) : « La chaleur le fait ouvrir et ça Ă©clate. â Pourquoi ? â La chaleur ça fait grossir. â Comment ? â Je ne sais pas, on mâa jamais dit, mais ça a de lâair. â Est-ce quâil y a plus de choses dans ce grain quâavant ? â Non, câest la mĂȘme chose. Câest simplement la peau qui se tend et ça Ă©clate. Câest devenu gros. â Comment ? â Ăa sâest dĂ©ployĂ©. â Quâest-ce que ça veut dire ? â Ăa sâest dĂ©fait, ça sâest rempli dâair, par la chaleur je crois. â Mais comment ça a grossi ? â LĂ (A) câest tout comprimĂ©, câest renfermĂ© en un bloc, et avec la chaleur ça se dĂ©fait. â Ăa pĂšse plus ? â Ăa pĂšse la mĂȘme chose, parce que ça (Aâ) câest exactement la mĂȘme chose que ça (A). â Comment tu le sais ? â Parce que ça (A) câest en un bloc, comme comprimĂ©, puis ça (Aâ) câest dĂ©fait au contact de la chaleur. â Dessine les deux grains comme si on les voyait au microscope. â (Il a fait un grand cercle pour lâĂ©tat A et marque pour lâĂ©tat Aâ un Ă©largissement notable du pourtour avec un ensemble de lignes sâentrecroisant qui marquent le sectionnement du grain.) SĂ»rement dans celui-lĂ (A) câest tout plein, câest plein de matiĂšre blanche. Si on mettait celui-lĂ (Aâ) dans celui-lĂ (A) ce serait tout rempli. â Tu es sĂ»r quâils pĂšsent la mĂȘme chose ? â Oui. â Comment tu expliques ça ? â LĂ -dedans (les fentes de Aâ) il nây a que de lâair. â Comment il peut entrer ? â Il y a des petits trous (montre les fentes), ce nâest pas fermĂ© comme quand il est en premier. â Si on regarde au microscope ? â On verrait une grosse boule et des petits trous (les fentes). »
On voit bien en quoi les rĂ©actions diffĂšrent de celles du troisiĂšme stade et marquent lâarrivĂ©e Ă lâexplication la plus rationnelle dont lâenfant soit capable pour rendre compte de la dilatation. Pour la premiĂšre fois nos sujets parviennent Ă expliquer les changements du « volume global » du grain en respectant les principes de conservation, y compris celle du « volume corpusculaire total » des Ă©lĂ©ments eux-mĂȘmes, et en interprĂ©tant la dilatation dâensemble par une composition rigoureuse. En effet, contrairement aux enfants du troisiĂšme stade, ceux-ci ne croient plus Ă un gonflement des « petits grains » ou particules Ă©lĂ©mentaires, qui expliquerait la dilatation globale en dĂ©plaçant le problĂšme. Lens et Jac, par exemple, prĂ©cisent que les petits grains « restent la mĂȘme chose gros ». Quant Ă Soro qui croit que la pĂąte continue se fendille au cours de la dilatation, il nâinvoque non plus aucun gonflement ou changement de concentration des morceaux de pĂąte eux-mĂȘmes. DĂšs lors lâaccroissement du volume dâensemble devient uniquement affaire de composition spatiale entre Ă©lĂ©ments de volume constant. Pour Soro, la matiĂšre « se dĂ©ploie » sous lâeffet du chaud et « se comprime » Ă lâĂ©tat normal, câest-Ă -dire que le grain est « en bloc » ou « rempli », tant quâil nâest pas chauffĂ© et « se dĂ©fait » sous lâinfluence de lâair qui remplit alors les fentes ou « petits trous ». Pour Lens les « petits grains » « sautent » et sont ainsi « plus Ă©loignĂ©s ». Pour Chev les « morceaux » de « ce quâil y avait dedans » deviennent « plus petits » et les grains de « poudre » ainsi formĂ©s « se sĂ©parent, ils sont plus Ă©cartĂ©s ». Pour Chol les « petits grains », « ils sâĂ©cartent et ils sautent ». Jac donne toute la prĂ©cision voulue Ă ce schĂ©ma : les grains de farine, normalement « serrĂ©s les uns contre les autres », restent identiques au cours de lâĂ©clatement mais « lâair chaud les Ă©carte ».
Il est clair que ce schĂ©ma de composition, fondant la compression et la dĂ©compression du grain de maĂŻs sur son sectionnement en morceaux ou particules et sur les dĂ©placements de ces derniers, rĂ©sulte du groupement des opĂ©rations que nous avons entrevues lors de lâanalyse du quatriĂšme stade des rĂ©actions Ă la dissolution du sucre (chap. VI) et qui se trouvent maintenant explicitement dĂ©gagĂ©es. La dĂ©couverte de ces opĂ©rations par lâenfant se manifeste en particulier dans lâinvention de lâopĂ©ration inverse. Jusquâici, en effet, le « gonflement » se prĂ©sentait sous les espĂšces dâune transformation irrĂ©versible, et câĂ©tait mĂȘme lĂ sa principale diffĂ©rence dâavec le schĂ©ma opĂ©ratoire de la dĂ©compression : mĂȘme si le grain « gonflé » avait pu ĂȘtre conçu par les sujets des stades prĂ©cĂ©dents comme susceptibles de revenir Ă lâĂ©tat initial, ce retour empirique nâeĂ»t pas constituĂ© une « opĂ©ration inverse » puisque le volume total Aâ nâĂ©tait pas composable au moyen des volumes des Ă©lĂ©ments de A. Au contraire, lorsque Soro dĂ©clare : « Si on mettait celui-lĂ (le grain Ă©claté Aâ) dans celui-lĂ (le grain Ă lâĂ©tat initial A), il (A) serait tout rempli », il exĂ©cute en esprit lâopĂ©ration de compression, donc lâinverse de la dĂ©compression, et sâassure ainsi du bien fondĂ© de son explication de la dilatation par une composition spatiale. Cette rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire des relations en jeu est affirmĂ©e pour la premiĂšre fois par lâenfant et constitue ainsi une acquisition propre Ă ce dernier stade.
Durant le premier stade, en effet, lâirrĂ©versibilitĂ© lâemporte entiĂšrement, puisque la dilatation est censĂ©e consister en une croissance biologique, câest-Ă -dire en un processus qui, de toute Ă©vidence, est Ă sens unique.
Avec le second stade apparaĂźt une premiĂšre forme de composition rĂ©versible, qui nâintĂ©resse encore que la substance seule : le grain initial est formĂ© de « peaux », de morceaux de pĂąte ou encore de « petits grains » de farine, etc., et chacune de ces parties peut se retrouver, plus ou moins transformĂ©e, dans le grain dilatĂ©, affectĂ©e dâun nouveau poids et dâun nouveau volume mais prĂ©sentant la mĂȘme substance. Supposons donc que S soit la substance totale initiale et s1 ; s2 ; s3⊠ses parties ; que Sâ soit la substance totale finale et sâ1 ; sâ2 ; sâ3âŠ, etc., ses parties, on a bien alors s1 + s2 + s3âŠÂ = S et sâ1 + sâ2 + sâ3âŠÂ = Sâ ; puis s1 = sâ1 ; s2 = sâ2 ; s3 = sâ3⊠etc., dâoĂč S = Sâ, quelles que soient les diffĂ©rences distinguant par ailleurs les s des sâ. Mais ni le poids, ni le volume, qui opposent Sâ Ă S ne sont encore susceptibles de composition de ce genre ni dâaucune autre qui soit rĂ©versible. En effet, lâenfant de ce second niveau se reprĂ©sente la dilatation du grain aprĂšs Ă©clatement, comme une sorte de « gonflement » global dĂ» Ă la chaleur et Ă lâair, et qui transforme radicalement lâensemble du systĂšme selon un mouvement irrĂ©versible. Par exemple, supposons, dans le cas des enfants qui croient que le poids et le volume augmentent simultanĂ©ment (donc Vâ > V et Pâ > P, oĂč V et P = le volume et le poids avant lâĂ©clatement ; et Vâ et Pâ = le volume et le poids aprĂšs lâĂ©clatement), que la composition soit : Vâ = V + Vâ, oĂč Vâ = lâaugmentation de volume due Ă la chaleur et Pâ = P + Pâ oĂč Pâ = lâaugmentation de poids due Ă celle du volume. DĂšs lors, ou bien Vâ nâest pas autre chose que le volume de lâair chaud lui-mĂȘme, câest-Ă -dire lâespace interstitiel situĂ© entre les parties de V et lâexplication atteindrait ainsi le niveau du quatriĂšme stade, ce qui nâest pas le cas ; ou bien Vâ nâest quâune diffĂ©rence donnĂ©e empiriquement, et lâon peut bien inverser V = Vâ â Vâ sâil ne sâagit que de classer ou sĂ©rier formellement les donnĂ©es du problĂšme, mais lâon ne peut pas construire Vâ ni Vâ au moyen des Ă©lĂ©ments de V puisque ces Ă©lĂ©ments se transforment eux-mĂȘmes en cours de route. En effet, si le volume V est composĂ© des volumes partiels V = v1 + v2 + v3⊠et quâon ait aussi Vâ = vâ1 + vâ2 + vâ3âŠ, alors on nâa plus v1 = vâ1 ; v2 = vâ2 ; etc., comme dans le cas de la substance, et le problĂšme est reculĂ© indĂ©finiment ainsi quâon le voit au cours du troisiĂšme stade. La difficultĂ© est la mĂȘme pour le poids. Si, au contraire, lâenfant suppose que le poids diminue avec lâaugmentation du volume, obtiendra-t-on une composition rĂ©versible du rapport P/V ? Il va de soi quâen distinguant le poids relatif P/V du poids absolu P = p1 + p2 + p3⊠On pourrait aboutir Ă une telle composition, mais, au cours du second stade, lâerreur de lâenfant consiste prĂ©cisĂ©ment Ă confondre P et P/V dâoĂč, Ă nouveau, lâimpossibilitĂ© de construire Pâ au moyen de P faute dâĂ©lĂ©ments invariants, le « gonflement » et les relations qui sây rattachent ne constituant donc toujours pas un groupement rĂ©versible. Sans doute, il est toujours possible de sĂ©rier les diffĂ©rences perçues ou admises subjectivement, ou de classer leurs termes ou encore de sĂ©rier et de classer Ă la fois, ce qui revient Ă compter ou Ă mesurer, mais les compositions rĂ©sultant de ces opĂ©rations formelles ne constituent alors que des groupements logiques ou des groupes arithmĂ©tiques, câest-Ă -dire des systĂšmes de rapports ou « lois » (vraies ou fausses selon les donnĂ©es admises). Mais lâexplication causale ne dĂ©bute que lorsque le contenu mĂȘme de ces rapports (les objets classĂ©s, sĂ©riĂ©s ou nombrĂ©s) est considĂ©rĂ© comme invariant, donc lorsque la rĂ©alitĂ© mĂȘme est groupĂ©e, ce qui nâest possible que grĂące aux « opĂ©rations physiques », dont la nature est spatio-temporelle.
Nous verrons dâailleurs dans la quatriĂšme partie de cet ouvrage, que les relations formelles elles-mĂȘmes ne peuvent se construire quâau moment oĂč leur contenu comme tel donne prise Ă la composition. Par exemple, lorsque lâenfant constate lâĂ©galitĂ© de poids entre A et B puis entre B et C, il ne parvient pas pour autant Ă conclure A = C de A = B et de B = C, tant quâil ne considĂšre pas le poids comme un quantum. Et si C = D il ne croit pas sans plus que (A + B) = (C + D), mais il se livre Ă des dosages intuitifs, tels que, si A est en plomb et B, C et D en fer, il regarde (A + B) comme plus lourds que (C + D), mĂȘme aprĂšs avoir constatĂ© les Ă©galitĂ©s A = B = C = D, sous le prĂ©texte que « du fer et du plomb font plus lourd que du fer seul ». Or, lorsque les enfants du second stade Ă©tudiĂ©s ici admettent que Pâ (le poids du grain gonflĂ©) est infĂ©rieur Ă P (le poids initial) parce quâil sây est ajoutĂ© Pâ (le poids de lâair chaud), qui est lĂ©ger, ils ne raisonnent pas autrement. Comme le dit Mey le grain ouvert pĂšse moins « parce quâil y a plus dâair dedans ⊠Câest la mĂȘme chose, mais plus lĂ©ger. » De mĂȘme Mat : « Lâair pĂšse moins que la graine elle-mĂȘme, il enlĂšve une partie du poids », donc Pâ < P parce que Pâ = P + Pâ ! On comprend ainsi en quoi les compositions de poids et de volume propres au second stade demeurent irrĂ©versibles par leur structure logique elle-mĂȘme et pourquoi lâatomisme caractĂ©ristique de ce mĂȘme niveau ne constitue un schĂšme opĂ©ratoire que du point de vue de la quantitĂ© de matiĂšre, les Ă©lĂ©ments s1 s2 s3⊠nâĂ©tant identifiables entre A et Aâ que par leur substance mais ne constituant encore ni des unitĂ©s ni mĂȘme des identitĂ©s logiques de poids ni de volume.
Au cours du troisiĂšme stade, la composition rĂ©versible sâĂ©tend de la substance au poids et selon le mĂȘme principe, câest-Ă -dire que, malgrĂ© la dilatation du grain de maĂŻs, les particules s1 + s2 + s3âŠÂ = S, qui se conservent en Sâ sous la forme sâ1 = s1 ; sâ2 = s2 ; etc., conservent aussi leur poids, dâoĂč (P = p1 + p2 + p3âŠ) = (Pâ = pâ1 + pâ2 + pâ3⊠etc.). Mais le processus au moyen duquel lâenfant explique la dilatation demeure irrĂ©versible, puisquâil ne consiste toujours quâen un « gonflement », appliquĂ© cette fois aux grains Ă©lĂ©mentaires eux-mĂȘmes : aucune composition nâest en effet, possible si lâon pose vâ1 > v1 ; vâ2 > v2 ; etc., pour expliquer Vâ > V, le problĂšme Ă©tant simplement dĂ©placĂ© de proche en proche jusquâĂ lâinfini.
Enfin la rĂ©versibilitĂ© complĂšte est atteinte au quatriĂšme stade au moment oĂč le schĂšme de la compression et de la dĂ©compression remplace celui du « gonflement ». GrĂące Ă ce nouveau systĂšme de composition, en effet, le volume de Aâ, câest-Ă -dire Vâ est expliquĂ© entiĂšrement au moyen des Ă©lĂ©ments de V et de leurs dĂ©placements, la compression et la dĂ©compression ne consistant elles-mĂȘmes quâen dĂ©placements centripĂštes ou centrifuges par opposition aux dĂ©placements quelconques. Les Ă©lĂ©ments du grain de maĂŻs Ă©tant ainsi conçus comme constants au triple point de vue de la substance, du poids et du volume, lâenfant est par lĂ mĂȘme conduit Ă distinguer le « volume corpusculaire total », qui est constant (V = v1 + v2 + v3âŠ) et le « volume global », qui varie de V Ă Vâ selon les opĂ©rations dĂ©finies Ă lâinstant. De la sorte, lâatomisme achĂšve dâacquĂ©rir son double caractĂšre de cohĂ©rence opĂ©ratoire et dâexplication causale. Du premier de ces deux points de vue, lâatomisme nâest que lâexpression des procĂ©dĂ©s de groupement qui conduisent le sujet Ă la conservation et comme tel il sâachĂšve avec la constitution des invariants de substance de poids et de volume, puisque ceux-ci caractĂ©risent prĂ©cisĂ©ment ces Ă©lĂ©ments de composition que sont les atomes. Or, du second point de vue, de tels Ă©lĂ©ments de composition permettent lâexplication, non pas seulement des diverses permanences que confirme la constatation expĂ©rimentale, mais encore des processus en apparence irrationnels et simplement donnĂ©s dans la perception empirique, telle que la dilatation succĂ©dant Ă lâĂ©clatement. Si lâon compare, en conclusion, les rĂ©sultats ainsi obtenus par lâĂ©tude des transformations du grain de maĂŻs Ă ceux que fournissent les rĂ©actions Ă la dissolution du sucre et aux dĂ©formations ou sectionnements de la boulette dâargile, on ne peut quâĂȘtre surpris des concordances qui se prĂ©cisent ainsi peu Ă peu et qui, de la conservation simple, nous ont conduit Ă lâatomisme et maintenant au schĂšme de la compression et de la dĂ©compression, en un systĂšme dâune cohĂ©rence implicite toujours plus accentuĂ©e.
§ 4. La dilatation et la contraction du mercure
Il peut ĂȘtre intĂ©ressant, enfin, de comparer les rĂ©sultats prĂ©cĂ©dents aux rĂ©actions prĂ©sentĂ©es par lâenfant lors des fluctuations de longueur de la colonne du mercure dans un thermomĂštre. Le mercure ne suggĂ©rant aucune idĂ©e atomistique, mais seulement lâidĂ©e de gouttes ou de parties visibles, la question se pose de savoir si vraiment les schĂšmes prĂ©cĂ©dents sâavĂšrent gĂ©nĂ©raux et si lâon en retrouvera quelque chose dans ce nouvel exemple. Nous allons voir que câest bien le cas, avec naturellement une moins grande nettetĂ© dâordre reprĂ©sentatif, mais avec, ce qui importe seul pour cette recherche, la mĂȘme rigueur logique.
Pour les moins avancĂ©s de nos sujets (premier stade), le mercure en sâallongeant ne conserve ni son poids ni sa quantitĂ© de matiĂšre, la dilatation Ă©tant donc conçue comme une simple augmentation de substance :
Hen (7 ans) ne sait pas pourquoi le mercure monte : « Y a-t-il plus de liquide, de matiĂšre, quâavant, ou la mĂȘme chose ? â Un petit peu plus. â On dirait seulement ou bien il y a vraiment plus ? â Il y a plus de liquide. â Et si on pesait ? â Ăa fera un peu plus lourd. â Et quand ça redescendra ? â Il y aura moins dedans et ça fera plus lĂ©ger. »
Vol (9 ans) : « Il est montĂ© parce que ça fait plus chaud. â Pourquoi ça monte quand câest plus chaud ? â ⊠â Et si on pesait ? â Ăa serait plus lourd. â  Pourquoi ? â On a ajoutĂ©. â On a ajoutĂ© quoi ! â Je ne sais pas. â On dirait seulement quâon a ajoutĂ© ou câest vrai ? â Non, câest vrai : câest plus lourd parce quâil y a plus de mercure. »
Les sujets dâun second stade admettent au contraire la conservation de la substance, mais continuent Ă croire que le poids varie, Ă cette nuance prĂšs que câest tantĂŽt en plus et tantĂŽt en moins :
Epa (8 ans) : Quand on souffle sur le tube « ça fait monter le liquide. â  Pourquoi ? â Parce que câest un peu chaud. â  Il y a plus de liquide ou la mĂȘme chose ? â Ăa reste la mĂȘme quantitĂ©, mais ça devient plus haut. â Pourquoi ? â ⊠â Et le poids ? â Le liquide est un peu moins lourd, parce quâil y a un peu moins Ă la mĂȘme place (= parce quâil se dilate et que le poids est ainsi rĂ©pandu). »
Maden (10 ans) : « Quand il fait froid, il est comme une pierre, mais la chaleur le fait liquide et le pousse. â  Comment ça peut monter ? â Quand il devient chaud, ça fait de la vapeur qui le pousse. â Il y a plus de liquide quâavant ou la mĂȘme chose ? â Il ne sâen est pas créé dâautre, mais ça prend plus de place. â  Et le poids ? â Ăa pĂšse plus quand câest en haut. »
Zum (11 ans), avant dâĂȘtre interrogĂ© sur le maĂŻs : « La chaleur dilate le mercure, elle le gonfle, elle entre en lui. La chaleur prend de la place et le mercure gonfle. â  Comment la chaleur entre ? â Câest trĂšs fin, câest liquide. â Et si on trempe le thermomĂštre dans lâeau froide ? â Quand il fait froid, ça diminue et, quand la chaleur entre, alors ça grossit. â Pourquoi ça diminue quand il fait froid ? â Ăa devient un peu plus petit parce que ça se contracte. â  Câest le mĂȘme poids quand ça se dilate ? â Parce que la chaleur prend de la place et elle est plus lĂ©gĂšre, alors tout devient plus lĂ©ger. â  Et quand ça se refroidit ? â Il nây a plus de chaleur, alors ça devient plus petit et ça reprend le poids dâavant. »
On voit lâanalogie complĂšte entre ces rĂ©actions du second stade chez des enfants qui nâont pas Ă©tĂ© interrogĂ©s sur le maĂŻs et le stade correspondant des explications de la dilatation du grain. Pour les uns, comme Maden, le mercure dilatĂ© pĂšse plus parce que plus volumineux (ce qui est dâautant plus frappant que, dans le cas de la substance, cet enfant dit clairement « il ne sâen est pas créé dâautre »). Pour les autres, au contraire (et ils sont les plus nombreux), le mercure diminue de poids en se dilatant. Epa fait appel, pour justifier cette opinion, au rapport subjectif habituel, suivant lequel le poids en se dispersant semble plus lĂ©ger : câ« est un peu moins lourd parce quâil y a un peu moins Ă la mĂȘme place ». Quant Ă Zum, il fournit un bel exemple de retour au point de dĂ©part sans rĂ©versibilitĂ© rationnelle dont nous parlions Ă la fin du § 3 : Le mercure « gonfle » avec la chaleur qui « entre en lui » et il devient ainsi plus lĂ©ger, tandis que quand « il nây a plus de chaleur, alors ça devient plus petit et ça reprend le poids dâavant ». Or, Zum exprime lui-mĂȘme, et de la maniĂšre la plus explicite, pourquoi un tel retour ne saurait constituer une rĂ©versibilitĂ© vraie. Si P, en effet, est le poids initial du mercure et Pâ le poids de la « chaleur » que cet enfant suppose pĂ©nĂ©trer sous une forme substantielle (= air chaud) dans le liquide, alors on devrait avoir Pâ (poids du mercure dilatĂ©) = P + Pâ. Au contraire, Zum dĂ©clare sans plus « la chaleur prend de la place et elle est plus lĂ©gĂšre, alors tout devient plus lĂ©ger » ! Autrement dit, le poids nâest encore nullement composable pour Zum selon un groupement objectif dâordre additif mais ne donne lieu quâĂ une Ă©valuation Ă©gocentrique sans quantification possible et qui pourrait se traduire sous la forme tout intuitive suivante : « du lourd et du lĂ©ger donnent ensemble du moins lourd que le lourd seul. » Nous verrons au chap. X que câest lĂ effectivement la maniĂšre dont les enfants raisonnent avant dâĂȘtre capables de groupements.
Au cours dâun troisiĂšme stade, nous retrouvons comme Ă propos du maĂŻs, une conservation complĂšte de la substance et du poids, mais une explication de la dilatation par le « gonflement » ou lâĂ©tirement des Ă©lĂ©ments, ceux-ci pouvant ĂȘtre conçus sous forme de gouttes sĂ©parĂ©es de simples parties de la totalitĂ© continue :
Nos (11 ; 6) : « Ăa monte, et quand il fait froid ça se contracte. â Pourquoi ? â Parce que quand il fait chaud les boules sâĂ©tirent, sâallongent et elles montent. â  Quelles boules ? â Le mercure quand il tombe, ça fait de petites boules. â Et quand il fait froid ? â Elles reviennent en bas. â Câest plus lourd quand ça monte ? â Si ça monte, ce nâest pas plus lourd : les petites boules nâont pas changĂ© parce que la chaleur les fait allonger ou se dilater. »
Rog (11 ; 10) : « Il monte, il augmente avec la chaleur. â Il y en a plus ou moins quâavant ? â La mĂȘme chose : quand il chauffe, il fond, il devient coulant, mais il nây en a pas plus. â  Et le poids ? â Il devient plus lourd. Non ! Ăa reste toujours la mĂȘme chose, parce quâil y a la mĂȘme chose. â Comment tu peux expliquer que ça monte ? â Ăa prend plus de place, comme lâeau quand elle gĂšle. â  La glace pĂšse plus que lâeau ? â Non, la mĂȘme chose. â Pourquoi ? â Parce quâon nâen met pas de nouvelle. »
Il est intĂ©ressant de constater que, sans atomisme, les enfants de ce niveau procĂšdent exactement au moyen des mĂȘmes constructions que ceux du stade correspondant Ă propos du maĂŻs. Voici maintenant des exemples du quatriĂšme stade, qui substituent au schĂšme empirique que les sujets du troisiĂšme stade se donnent de lâaugmentation du volume un schĂ©ma de composition spatiale plus ou moins poussĂ© selon les cas :
Vel (11 ans) : « Pourquoi ça monte ? â Quand le mercure est froid, il est comme un morceau de glace et quand il fait chaud, il sâĂ©tire. â Il est dur quand il est froid ? â Non, quand il fait froid, il est toujours plus serrĂ©, et quand il fait chaud il est plus Ă©tirĂ©. â Il est serré ? â Oui, quand il fait froid il est serrĂ© comme en gymnastique quand on se touche les bras le long du corps. â  Quâest-ce qui se touche comme ça ? â Les parties du mercure. â Il y a plus de substance ? â Toujours la mĂȘme chose. â Pourquoi ? â Si on casse le thermomĂštre Ă 0°, il y a une masse de mercure, et si on le casse Ă Â 80° il y a la mĂȘme chose. â  Et le poids ? â Câest le mĂȘme poids, parce quâil sâest simplement Ă©tirĂ©. â Comment ça ? â Quand il fait chaud, il a une tendance Ă sâĂ©vaporer, alors il monte. Plus il se met en petits morceaux, plus il monte mais il garde le mĂȘme poids. »
Cie (12 ans) : « Quand il fait chaud, ça fait la substance encore plus liquide. â Pourquoi ? â Câest comme quand on chauffe un morceau de chocolat, alors il coule, il prend plus de place. â Pourquoi ? â Avant câĂ©tait dur, maintenant ça se dilate. â Comment ça ? â Ces parties dont est formĂ© le liquide sont toutes resserrĂ©es ; quand on chauffe, elles se rĂ©pandent. â Et le poids ? â Câest la mĂȘme chose, les mĂȘmes parties. »
Lic (13 ans) : « Câest la chaleur qui fait se dilater. â Il y a plus de mercure ? â Non, câest la mĂȘme quantitĂ©, mais ça sâĂ©tire. â Comment ça ? â Il devient moins Ă©pais, il est moins ensemble. â Quâest-ce que ça veut dire ? â Il est moins en tas. â Comment ça se fait ? â Câest lâair chaud, ça se mĂ©lange au mercure. Quand on chauffe il y a des bulles dâair chaud dans le mercure et ça lâĂ©carte. Non, pas des bulles dâair, câest des bulles de mercure, de petites boules qui sâĂ©cartent quand il y a de lâair entre elles. â Et quand il fait froid ? â Elles sont ensemble, elles sont entassĂ©es. »
On voit que, sans parvenir naturellement Ă lâidĂ©e dâune structure granulaire analogue Ă celle qui suggĂšre la farine ou la poudre dont est fait le grain de maĂŻs, les enfants de ce quatriĂšme stade parviennent cependant, par la logique mĂȘme des raisonnements au moyen desquels ils construisent leurs invariants, au schĂšme dâune composition spatiale des parties destinĂ© Ă expliquer la dilatation et la construction du mĂ©tal. En effet, lorsque lâenfant parvient, au niveau du troisiĂšme stade, Ă lâidĂ©e que la dilatation ne modifie ni la quantitĂ© de substance ni le poids, il commence par invoquer Ă titre dâexplication, une sorte dâĂ©tirement du liquide rĂ©sultant du gonflement de ses parties elles-mĂȘmes, mais alors la question est dĂ©placĂ©e sans fin. Lorsquâil se rend compte de cette difficultĂ© il ne lui reste quâĂ appliquer en fin de compte au volume lui-mĂȘme le schĂšme de composition lui ayant permis de constituer les invariants de poids et de substance malgrĂ© les variations apparentes, Ă cette seule diffĂ©rence prĂšs que le volume varie rĂ©ellement. Il imagine alors des « parties » ou « boules » constantes en elles-mĂȘmes dont le « total » est constant mais tel que le « volume global » change selon lâarrangement : dâoĂč le schĂšme de la dĂ©compression appliquĂ© Ă la dilatation du mercure lui-mĂȘme. Selon Vel, par exemple, la dilatation suppose un sectionnement prĂ©alable : « Quand il fait chaud, il a une tendance Ă sâĂ©vaporer⊠il se met en petits morceaux⊠il monte » ; Ă lâĂ©tat froid, au contraire, « il est comme un morceau de glace », « les parties du mercure » sont « serrĂ©es, comme en gymnastique quand on se touche les bras le long du corps ». Cie, de mĂȘme, pense quâĂ lâĂ©tat froid « les parties dont est formĂ© le liquide sont toutes resserrĂ©es » et « quand on chauffe elles se rĂ©pandent ». Lie, enfin, Ă©nonce en toute clartĂ© le mĂ©canisme mĂȘme de cette dĂ©compression : Ă lâĂ©tat froid, les « boules » dont est fait le mercure, « elles sont ensemble, elles sont entassĂ©es », tandis quâĂ chaud « elles sont moins en tas », parce que ces « petites boules sâĂ©cartent quand il y a de lâair chaud entre elles ». Câest donc lĂ exactement la mĂȘme explication quâĂ propos du grain de maĂŻs.
Câest ainsi quâun phĂ©nomĂšne particuliĂšrement peu propice Ă la reprĂ©sentation atomistique permet cependant de retrouver les mĂȘmes invariants et les mĂȘmes procĂ©dĂ©s de composition que prĂ©cĂ©demment et montre une fois de plus en quoi le schĂšme de la compression se constitue en fonction de lâensemble de ce systĂšme.