Conclusion a

Au terme de ces recherches sur l’évolution des quantitĂ©s chez l’enfant, on nous permettra encore quelques rĂ©flexions, Ă  titre de remarques finales, sur la quantification, la logique et l’expĂ©rience.

I

Il serait absurde d’opposer radicalement la quantitĂ© Ă  la qualitĂ©, comme si le domaine mathĂ©matique Ă©tait purement quantitatif et comme si les raisonnements de simple logique demeuraient exclusivement qualitatifs. La quantification si progressive des qualitĂ©s physiques, telles que nous l’avons observĂ©e au cours de toute notre Ă©tude, montre au contraire l’interdĂ©pendance complĂšte de ces deux termes nullement antithĂ©tiques.

En rĂ©alitĂ©, tout rapport entre les qualitĂ©s elles-mĂȘmes enveloppe une quantitĂ©. Or, prĂ©cisĂ©ment nous ne concevons ni mĂȘme ne percevons jamais de qualitĂ©s absolues ou isolĂ©es, mais bien et toujours des qualitĂ©s rapportĂ©es les unes aux autres et lorsque nous croyons le contraire, ce n’est que par illusion. Köhler a, par exemple, montrĂ© qu’un animal dressĂ© Ă  choisir B par opposition à A, choisira ensuite C et non pas B si on lui prĂ©sente B et C simultanĂ©ment, et que ces deux termes sont dans le mĂȘme rapport que l’étaient A et B (couleur, grandeur, etc.). Il n’y a donc jamais de qualitĂ©s sans rapports et la quantitĂ© est par consĂ©quent aussi primitive que la qualité : ce sont lĂ  deux notions distinctes mais indissociables.

Seulement il existe trois types de rapports entre objets qualifiés, et par conséquent trois types de quantités, qui requiÚrent chacune une explication psychologique et axiomatique différente :

Il y a tout d’abord la quantitĂ© intensive (pour reprendre un terme dont Kant a fait un usage classique) : elle dĂ©finit simplement les rapports de partie et de tout, et se borne Ă  affirmer que le tout est plus grand que la partie ou qu’une partie a la mĂȘme grandeur qu’elle-mĂȘme, mais sans comparer une partie quelconque Ă  une autre partie. Ce type de quantitĂ© est le seul qui intervienne en logique, mais il intervient en tout groupement logique. Si, par exemple, tous les A et tous les A’ sont des B et que les B sont A ou A’ ; si tous les B et tous les B’ sont des C et que les C sont B ou B’, etc., alors on a A < B et A’ < B ; B < C et B’ < C ; etc., mais on ne sait rien du rapport entre A et A’ comme tels ; ou entre B et B’ ; entre A et B’ ; entre A’ et B’ ; etc. De mĂȘme s’il existe entre o et α la diffĂ©rence a, dans une sĂ©rie de relations asymĂ©triques (relations de diffĂ©rences) ; entre α et ÎČ la diffĂ©rence a’ ; entre ÎČ et γ la diffĂ©rence b’, etc., on sait, si a + a’ = b ; b + b’ = c ; etc., que a < b et a’ < b, que b < c et b’ < c, etc., mais on ne sait rien des rapports entre a, a’ et b’. Il en est de mĂȘme si a, b, c, etc., sont des relations de ressemblances ou de parentĂ© (rel. symĂ©triques emboĂźtĂ©es). Tout cela est d’ailleurs Ă©vident puisque, pour exprimer les emboĂźtements de classes le langage logique ne connaĂźt que les quantitĂ©s « un », « aucun », « quelques » et « tous » et que dans une sĂ©riation qualitative telle que « le vin A est moins bon que le vin B, et celui-ci moins bon que C » on sait seulement qu’il y a « plus » de diffĂ©rence entre A et C qu’entre A et B ou qu’entre B et C, mais on ne sait pas de combien ces diffĂ©rences sont les unes ou les autres.

Supposons maintenant qu’au lieu de poser simplement que A + A’ = B ou que a + a’ = b nous puissions Ă©galiser les termes A = A’ ou les diffĂ©rences a = a’, nous aurons alors B = 2A ; C = 3A ; etc. (ou b = 2a ; c = 3a ; etc.), c’est-Ă -dire une suite de nombres ou de segments : d’oĂč le deuxiĂšme type de quantitĂ© ou quantitĂ© mĂ©trique (ou numĂ©rique) fondĂ©e sur la constitution d’unitĂ©s (A ou a).

Mais il est une troisiĂšme possibilité : sans Ă©galiser les parties A, A’, B’, etc., ou a, a’, b’, etc., on peut Ă©tablir entre elles des relations de diffĂ©rences obĂ©issant Ă  une loi quelconque de construction, par exemple une sĂ©rie de diffĂ©rences croissantes ou dĂ©croissantes, des proportions, des rapports harmoniques, etc. On a alors une quantification, qui sans ĂȘtre mĂ©trique, dĂ©passe celle de la simple logique. Tout ce qu’on appelle la gĂ©omĂ©trie « qualitative » 1 repose sur ce troisiĂšme type de quantitĂ©, que nous appellerons extensive, notion gĂ©nĂ©rale dont le second type apparaĂźt donc comme un cas particulier.

II

La quantitĂ© intensive Ă©tant caractĂ©ristique de la logique il pourrait donc sembler qu’elle soit donnĂ©e dĂšs les rapports perceptifs ou intuitifs les plus Ă©lĂ©mentaires. Seulement si la quantitĂ© est bien prĂ©sente dĂšs ces niveaux les plus primitifs de l’activitĂ© mentale c’est sous une forme « brute », c’est-Ă -dire indiffĂ©renciĂ©e (mĂȘlant l’extensif et l’intensif) et surtout immĂ©diate, donc pleine de contradictions, sauf dans le champ tout momentanĂ© de la perception ou de l’intuition actuelles. Il faudra dĂšs lors attendre, pour que la quantitĂ© intensive se constitue sous une forme stable et diffĂ©renciĂ©e, que la logique elle-mĂȘme s’organise effectivement. Or, la logique n’est pas innĂ©e, et l’ouvrage entier que l’on vient de lire en fournit une nouvelle dĂ©monstration. En chacune de nos expĂ©riences nous avons pu constater, qu’il suffit, Ă  un certain niveau du dĂ©veloppement mental, d’un changement quelconque dans la disposition des parties pour que, selon l’enfant, l’ensemble (ou addition logique) de celles-ci n’équivale plus au tout. Ou encore, si A − B et si B = C, A n’est pas, jusqu’entre sept et neuf ans, nĂ©cessairement Ă©gal Ă  C. Ou si trois poids diffĂ©rents sont donnĂ©s, les sujets de sept Ă  huit ans ne savent pas comment les sĂ©rier en A < B < C, etc. D’oĂč naturellement l’incapacitĂ© Ă  toute quantification systĂ©matique, mĂȘme intensive, puisque celle-ci est la mise en relation des parties et du tout et que sans logique il n’y a pas de tout stable. Et, de fait, tant Ă  propos de la substance elle-mĂȘme que du poids et du volume, nous avons pu retrouver sans cesse ce mĂȘme rĂ©sultat : tant qu’il n’y a pas de logique (de logique en gĂ©nĂ©ral, pour ce qui est de la substance, puis de logique du poids ou de volume), il n’y a pas de conservation et, sans conservation, il n’y a pas de quantitĂ©s supĂ©rieures Ă  la « quantitĂ© brute » de l’intuition perceptive.

D’oĂč le problĂšme fondamental : comment l’enfant parvient-il Ă  la logique (en gĂ©nĂ©ral ou aux solutions logiques particuliĂšres) ? Ce n’est nullement, avons-nous constatĂ©, par un simple perfectionnement des mĂ©thodes intuitives ou perceptives, car la perception est rigide et irrĂ©versible et que, pour parvenir Ă  coordonner la mobilitĂ© des transformations rĂ©versibles, il s’agit au contraire de briser les structures perceptives et de construire un systĂšme d’opĂ©rations pures.

C’est ici que nos prĂ©sentes recherches ont pu confirmer les hypothĂšses dĂ©jĂ  faites Ă  propos de « la genĂšse du nombre » et en montrer la gĂ©nĂ©ralitĂ© dans le cas de ces nouveaux problĂšmes : l’opĂ©ration logique n’apparaĂźt pas Ă  l’état isolĂ©, comme un raisonnement ou un jugement sans contexte, tels que les Ă©tudiait la logique des manuels classiques, mais d’emblĂ©e sous la forme de systĂšmes d’ensemble, tels que chaque opĂ©ration n’existe qu’en fonction de chacune des autres. Il n’y a, en effet, pas d’opĂ©ration isolĂ©e pour cette raison trĂšs simple qu’elle serait contradictoire, une opĂ©ration Ă©tant une action virtuelle mais une action qui se puisse Ă  la fois coordonner Ă  d’autres (composition) et dĂ©rouler dans les deux sens (rĂ©versibilitĂ©). La rĂ©alitĂ© concrĂšte et « naturelle », dans le domaine des opĂ©rations est donc le « groupement » : il n’y a pas d’opĂ©rations antĂ©rieures Ă  un groupement car c’est seulement grĂące Ă  ce groupement que les actions deviennent opĂ©ratoires ou que les opĂ©rations se constituent comme telles.

Qu’avons-nous, en effet, observĂ© lors de la dĂ©couverte des solutions de chacun des problĂšmes Ă©tudiĂ©s en ce volume ? C’est la constitution simultanĂ©e et la coordination des quatre mĂ©canismes suivants : 1° L’opĂ©ration directe, qui est constituĂ©e par n’importe quelle action pourvu que deux de ces actions composĂ©es l’une avec l’autre donnent encore une action du mĂȘme type et que l’action inverse fasse partie du mĂȘme systĂšme. Par exemple toutes les actions qui consistent Ă  rĂ©unir des Ă©lĂ©ments en un tout (ou Ă  dissocier les parties de ce tout) : si A est un Ă©lĂ©ment et A’ un autre, on a alors A + A’ = B ; si B est rĂ©uni Ă  B’, on a B + B’ = C ; etc. Ou encore toutes les actions qui consistent Ă  placer les Ă©lĂ©ments selon un ordre de diffĂ©rences graduelles (ou Ă  les dĂ©placer, par translation, rotation, compression, etc.) : si a est une premiĂšre diffĂ©rence et qu’on y ajoute a’ on a alors a + a’ = b ; b + b’ = c, etc. Ou encore les actions qui consistent Ă  ordonner selon deux sĂ©ries de diffĂ©rences Ă  la fois : A est Ă  la fois plus long et plus mince que B ; etc. 2° L’opĂ©ration inverse : les actions prĂ©cĂ©dentes ne deviennent « opĂ©ratoires » que si Ă  chacune peut correspondre une action inverse : sĂ©parer pour rĂ©unir ; dĂ©placer pour placer (ou replacer pour dĂ©placer, l’inverse de l’inverse redevenant l’opĂ©ration directe), parcourir une sĂ©rie dans l’autre sens (inverser une relation consistant alors Ă  construire la relation « converse »), etc. En effet, tout ce que nous avons vu des dĂ©buts de la rĂ©versibilitĂ© (chap. I-VI, etc.) nous a montrĂ© qu’elle constituait la condition de formation des systĂšmes opĂ©ratoires, de mĂȘme que la rĂ©versibilitĂ© vĂ©ritable ne se constitue de façon stable (et dĂ©passe le niveau du « retour empirique au point de dĂ©part ») qu’en s’appuyant sur l’ensemble des opĂ©rations : c’est donc dire, en un mot, que l’opĂ©ration directe s’appuie nĂ©cessairement sur l’inverse et rĂ©ciproquement. 3° Mais pour que la pensĂ©e atteigne cet Ă©quilibre mobile que constitue dans la vie mentale le « groupement » des opĂ©rations directes et inverses, il faut encore qu’une condition essentielle soit remplie, et l’observation nous a montrĂ© Ă  nouveau qu’elle l’est bien en synchronisme avec les prĂ©cĂ©dentes : c’est qu’un rĂ©sultat donnĂ© soit considĂ©rĂ© comme indĂ©pendant du chemin suivi pour l’atteindre, autrement dit que si le mĂȘme rĂ©sultat est atteint par deux chemins diffĂ©rents, il soit nĂ©anmoins reconnu comme « le mĂȘme ». Telle est l’associativité : admettons, par exemple, qu’ayant rĂ©parti une boulette C en morceaux A, A’ et B’ je rĂ©unisse d’abord A + A’ en un seul morceau (B) pour lui adjoindre ensuite B’ ou que je mette A Ă  part pour rĂ©unir (A’ + B’). Au niveau logique aucun enfant ne doute plus que (A + A’) + B’ = A + (A’ + B’) tandis qu’auparavant le rĂ©sultat n’était pas nĂ©cessairement identique pour lui. 4° Si maintenant une opĂ©ration directe est composĂ©e avec son inverse (par exemple aplatir une boulette en galette puis rĂ©-arrondir celle-ci en boulette) tout se passe comme si l’on n’avait rien fait : l’opĂ©ration identique dĂ©finit un tel produit et permet en mĂȘme temps d’assurer l’identitĂ© d’un tout ou d’une partie lorsque aucune transformation n’est effectuĂ©e du point de vue de l’opĂ©ration considĂ©rĂ©e. Or, nous l’avons vu maintes fois, l’identification simple invoquĂ©e par nos sujets (« vous n’avez rien enlevĂ© ni ajouté ») n’apparaĂźt qu’en liaison avec la rĂ©versibilitĂ© et avec l’ensemble du groupement.

Telles sont les quatre processus qui apparaissent simultanĂ©ment au moment oĂč le sujet cherche Ă  penser les transformations comme telles au lieu de s’attacher Ă  chaque forme perceptive donnĂ©e comme Ă  un absolu qui se suffirait Ă  lui-mĂȘme. D’oĂč les rĂ©percussions immĂ©diates que nous avons notĂ©es sur la quantification et qui fournissent la meilleure des vĂ©rifications de l’achĂšvement des groupements : l’affirmation a priori de la conservation et la construction de schĂ©mas atomistiques. Pour constater l’existence mĂȘme d’un groupement progressif des opĂ©rations, il suffit, en effet, de relever les propos spontanĂ©s de nos sujets, puisqu’une fois dĂ©passĂ© le raisonnement simplement intuitif des dĂ©buts, ils invoquent eux-mĂȘmes les opĂ©rations directes, la rĂ©versibilitĂ© et l’identitĂ© et que la croyance Ă  l’associativitĂ© ressort sans cesse de leurs affirmations. Mais le groupement pourrait s’esquisser simplement sans aboutir en fait : quoi de plus dĂ©monstratif, au contraire, de son achĂšvement, que le passage des jugements empiriques et de seule probabilitĂ© au raisonnement dĂ©ductif et constructif qui affirme la conservation en tant que nĂ©cessaire et qui construit pour la justifier un systĂšme de relations atomistiques dĂ©passant toute vĂ©rification perceptive ?

III

Avant de montrer comment les groupements achevĂ©s engendrent une quantification extensive, sitĂŽt constituĂ©es les quantitĂ©s intensives ainsi dĂ©finies par les rapports des parties et du tout, il convient encore de rappeler que les opĂ©rations, dont nous venons de dĂ©crire le groupement, peuvent ĂȘtre de deux sortes. Lorsque le sujet, en prĂ©sence d’objets individuels supposĂ©s invariants, les rĂ©unit en classes ou les ordonne selon leurs relations, ces classes ou ces sĂ©ries sont indĂ©pendantes du temps et de l’espace, de mĂȘme que les nombres ou Ă©quivalences arithmĂ©tiques qu’il Ă©tablira entre eux. Nous parlons alors d’opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques lorsque ces deux conditions sont remplies que les Ă©lĂ©ments sur lesquels porte l’opĂ©ration sont des objets individuels invariants et que les opĂ©rations font abstraction, quant Ă  leur action mĂȘme, des conditions spatio-temporelles.

Or, lorsque nos sujets rĂ©unissent (effectivement ou en pensĂ©e) des parties de matiĂšre en une seule boulette ou des grains de substance dissoute en un seul morceau, ils composent les rapports de partie et de tout exactement comme s’il s’agissait d’élĂ©ments individuels Ă  rĂ©unir en classes ou de rapports entre sous-classes et classes totales : cependant le tout, c’est-Ă -dire la boulette ou le morceau n’est plus ici une classe mais bien un objet individuel. On dira peut-ĂȘtre que la diffĂ©rence entre les rapports de parties Ă  objet total ou d’objets Ă  classe totale ne concerne que la reprĂ©sentation ou le contenu de la pensĂ©e et n’intĂ©resse pas la logique ? Il n’en est rien et l’on peut au contraire distinguer facilement, d’un point de vue purement formel, les inclusions de partie Ă  tout qui sont transitives entre elles (par ex. le nez de Socrate fait partie de sa tĂȘte ; la tĂȘte de Socrate fait partie de Socrate, donc son nez fait partie de Socrate ; etc.), et les inclusions d’individu Ă  classe ou de classes Ă  classes qui le sont naturellement aussi (Socrate est un AthĂ©nien ; les AthĂ©niens sont des Grecs, donc Socrate est un Grec), car les premiĂšres ne sont pas transitives par rapport aux secondes (Socrate est un AthĂ©nien, un Grec, etc., mais ni sa tĂȘte ni son nez ne sont des Grecs ou des AthĂ©niens, bien que faisant partie de lui-mĂȘme ; et s’il avait perdu son nez il n’en aurait pas moins Ă©tĂ© AthĂ©nien, Grec, etc., mais lui-mĂȘme en tant qu’objet individuel n’eĂ»t plus constituĂ© le mĂȘme tout). Nous opposons donc la partition ou addition partitive (rĂ©union ou sectionnement de parties) Ă  l’inclusion ou addition logique (rĂ©union ou exclusion d’objets en tant qu’élĂ©ments de classes) en distinguant la premiĂšre de ces opĂ©rations de la seconde par les deux caractĂšres suivants : 1° elle est infra-logique, c’est-Ă -dire que le « tout » qui constitue sa limite supĂ©rieure est l’objet individuel (aussi grand que l’on voudra, y compris l’Univers lui-mĂȘme considĂ©rĂ© comme objet) ; 2° elle envisage les parties et le tout en tant qu’élĂ©ments spatiaux ou temporels, puisqu’elle les dĂ©limite par des sectionnements et non plus par de simples distinctions abstraites.

De mĂȘme, en second lieu, lorsque nos sujets conçoivent les Ă©tats successifs de la boulette, du sucre ou du grain de maĂŻs comme dus Ă  des Ă©tirements ou des contractions, Ă  des dĂ©compressions ou des compressions, etc., il est clair qu’ils composent ces rapports de la mĂȘme maniĂšre que des relations asymĂ©triques quelconques, susceptibles de sĂ©riations simples (additives) ou multiples (multiplicatives). Cependant, il ne s’agit pas lĂ  de sĂ©rier des objets comme tels, soutenant les uns avec les autres certaines relations invariantes comme eux, mais de sĂ©rier les « états » d’un mĂȘme objet. Par consĂ©quent, les rapports entre Ă©tats ne constitueront pas des relations quelconques mais bien les placements spatio-temporels, dont les transformations sont des dĂ©placements, et de mĂȘme que les partitions composent les objets qui peuvent ĂȘtre ensuite classĂ©s, de mĂȘme les placements et dĂ©placements sont des opĂ©rations infra-logiques engendrant les relations qui peuvent ĂȘtre ensuite sĂ©riĂ©es.

En bref, les opĂ©rations spatio-temporelles ou physiques (infra-logiques) ont la mĂȘme structure formelle que les opĂ©rations logiques, mais elles prĂ©sentent une autre signification opĂ©ratoire et c’est pourquoi elles ne peuvent ĂȘtre composĂ©es avec elles tout en s’organisant selon les mĂȘmes types de groupements. Comme les opĂ©rations logiques, les opĂ©rations physiques peuvent ainsi se prĂ©senter sous une forme qualitative, avec quantification simplement intensive, et ĂȘtre quantifiĂ©es extensivement ou mĂ©triquement.

IV

Le passage de la quantitĂ© intensive aux quantitĂ©s extensive et mĂ©trique, et cela du double point de vue des opĂ©rations logiques et spatio-temporelles, s’opĂšre, nous l’avons vu sans cesse, non pas par adjonction d’opĂ©rations nouvelles, mais par un simple regroupement des opĂ©rations en jeu dans les groupements prĂ©cĂ©dents.

En effet, dans tous les domaines explorĂ©s jusqu’ici, la chronologie de l’évolution s’est montrĂ©e la mĂȘme : il n’y a pas, contrairement Ă  ce qu’on aurait pu attendre, un stade de quantification intensive d’abord, suivi d’un stade ultĂ©rieur de quantification extensive ou mĂ©trique. Ce qui est donnĂ© en premier lieu est tout autre chose : c’est la quantitĂ© « brute », intuitive ou perceptive, qui est Ă  la fois indiffĂ©renciĂ©e (c’est-Ă -dire aussi bien intensive et extensive, faute d’opĂ©rations nettes permettant de distinguer le logique et le numĂ©rique) et incohĂ©rente. Puis se constitue la quantitĂ© intensive grĂące aux opĂ©rations logiques et physiques dont on peut suivre le dĂ©veloppement pas Ă  pas : et alors, sitĂŽt ce premier type de quantification achevĂ©, on s’aperçoit que les quantitĂ©s mĂ©triques ou extensives en gĂ©nĂ©ral interviennent en mĂȘme temps, sans que l’on comprenne au premier abord d’oĂč elles sortent ! Telle est la situation paradoxale qui se prĂ©sente toujours et elle rĂ©vĂšle un mĂ©canisme gĂ©nĂ©tique fort instructif pour l’intelligence des rapports entre la logique et la mathĂ©matisation des qualitĂ©s.

Nous ne parlons naturellement pas ici de l’emploi que peut faire l’enfant des notions apprises telles que les premiers nombres, mais bien de cette mĂ©trique concrĂšte et spontanĂ©e qui se manifeste dans les expĂ©riences du chap. IX par exemple.

Pour ce qui est de la quantitĂ© de matiĂšre ou de substance, c’est-Ă -dire de la forme la plus simple des quantitĂ©s, nous n’avons pas fait (sauf Ă  propos des barres « homogĂšnes » du chap. XI)) de nouvelles expĂ©riences sur la quantification extensive ou mĂ©trique, puisqu’on en a vu le rĂ©sultat ailleurs 2 : or, on s’en souvient peut-ĂȘtre, c’est au moment oĂč l’enfant s’avĂšre capable de postuler la conservation de liquides transvasĂ©s d’un rĂ©cipient dans un autre, donc d’aboutir Ă  une quantification au moins intensive, qu’il sait rĂ©soudre les premiers problĂšmes de quantification mĂ©trique ou extensive. Par exemple, si le contenu d’un bocal B est versĂ© en A1 + A1, il saura prĂ©voir que A1 reversĂ© en B donnera seulement la œ de la hauteur initiale, etc. Ou si l’on verse B en L plus mince et allongĂ©, il saura tenir compte des proportions inverses et Ă©galiser les diffĂ©rences observĂ©es, etc. Au contraire, avant le stade de la conservation, il demeure inapte et Ă  une mĂ©trique aussi simple et Ă  ces proportionnalitĂ©s extensives.

Or, chose trĂšs intĂ©ressante, cette mĂȘme interdĂ©pendance entre la quantification intensive ou logique et les quantifications extensive et mĂ©trique, se retrouve exactement pareille en ce qui concerne le poids, mais avec un dĂ©calage d’un stade, puisque la conservation du poids caractĂ©rise le stade III par opposition au stade II qui connaĂźt seulement celle de la matiĂšre. En effet, au stade mĂȘme oĂč l’enfant devient capable d’affirmer la nĂ©cessitĂ© de la conservation du poids, il comprend Ă©galement, aprĂšs avoir confectionnĂ© une boulette d’argile de mĂȘme poids qu’un bouchon beaucoup plus volumineux, que pour rĂ©aliser le poids de la moitiĂ© ou du quart du bouchon il lui suffira de couper sa boulette en moitiĂ©s ou en quarts. Or, on se rappelle combien de solutions absurdes il a donnĂ©es de ce problĂšme avant d’en arriver lĂ . Ou encore, toujours au mĂȘme stade III, il saura non seulement que si deux barres sont Ă©gales A = B et si la seconde a le poids d’un morceau de plomb C (B = C) alors A = C (quantification intensive), mais encore que si C = D, alors A + B = C + D ou A + C = B + D, etc., et de façon gĂ©nĂ©rale A + A = 2 A (quantification mĂ©trique). Quant Ă  la quantification extensive non mĂ©trique nous avons assez vu, en discutant les conditions de dĂ©couverte de la conservation en gĂ©nĂ©ral, et en particulier les quatre mĂ©thodes possibles Ă  cet Ă©gard (fin du chap. I), combien la constance des proportions est toujours affirmĂ©e en mĂȘme temps que l’égalitĂ© de diffĂ©rences et que l’identitĂ© des Ă©lĂ©ments logiques.

Rappelons encore qu’au stade IV la dĂ©couverte de la conservation du volume physique donne lieu exactement aux mĂȘmes synchronismes : le groupement logique entraĂźne les compositions mĂ©triques (chap. XII) et compositions extensives non mĂ©triques (proportions).

Enfin, s’il fallait poursuivre, on voit combien l’étude du dĂ©veloppement de l’atomisme spontanĂ© fournirait de preuves de la gĂ©nĂ©ralitĂ© du mĂȘme phĂ©nomĂšne : nĂ© des groupements infra-logiques de partition et de dĂ©placements, l’atomisme constitue en sa source le prototype de la quantification intensive puisqu’il a pour seul but d’expliquer la conservation. Mais par le fait mĂȘme que les « grains » sont aussitĂŽt Ă©galisables, donc rĂ©ductibles Ă  une collection d’unitĂ©s, cette quantification se double immĂ©diatement d’une mĂ©trique implicite, la collection des grains constituant, en effet, comme un « ensemble dĂ©nombrable » par rapport aux nombres eux-mĂȘmes.

Or, si la formation des quantitĂ©s intensive, extensive et mĂ©trique prĂ©sente ce synchronisme dans la genĂšse psychologique, c’est assurĂ©ment qu’il y a parentĂ© Ă©troite dans les mĂ©canismes opĂ©ratoires qui les constituent respectivement. Et, en effet, on ne saurait mentionner aucune opĂ©ration particuliĂšre qui soit constitutive des quantitĂ©s mĂ©triques ou extensives par opposition aux autres : c’est donc la synthĂšse qui est nouvelle plus que telle ou telle forme opĂ©ratoire Ă©lĂ©mentaire. Certes, il y a l’« itĂ©ration » A + A = 2 A en dehors de laquelle il ne saurait y avoir de mĂ©trique et qui distingue le rapport numĂ©rique de l’addition logique A + A’ = B ou de l’identitĂ© tautologique A + A = A. Mais l’itĂ©ration n’est que l’addition de l’« unité » A Ă  elle-mĂȘme et l’unitĂ© rĂ©sulte simplement de la gĂ©nĂ©ralisation des substitutions que l’on peut introduire entre A, A’, B’, etc., dans le groupement additif A + A’ = B ; B + B’ = C ; etc. Ce qui distingue le mathĂ©matique du logique, c’est-Ă -dire l’extensif de l’intensif, c’est donc le passage du « groupement » au « groupe », c’est par consĂ©quent une nouvelle organisation des opĂ©rations, mais sans adjonction d’opĂ©rations spĂ©ciales radicalement diffĂ©rentes des opĂ©rations logiques.

Comment expliquer ce passage ? Nous l’avons vu Ă  propos de la composition des poids (chap. X § 3), mais il importe de montrer que l’explication donnĂ©e est gĂ©nĂ©rale : les « groupements logiques » se transforment en « groupes » mathĂ©matiques par une synthĂšse opĂ©ratoire des groupements de classes (Ă©quivalences) et des groupements de relations asymĂ©triques (diffĂ©rences), lorsque les Ă©quivalences et les diffĂ©rences sont simultanĂ©ment gĂ©nĂ©ralisĂ©es les unes en fonction des autres 3. Lorsque, en effet, une collection d’élĂ©ments tels que le morceau de plomb A1 et les trois barres que nous appellerons A2 ; A’2 et B’2 sont dĂ©finis par leurs seules qualitĂ©s, on peut les grouper : 1° en sĂ©riant leurs diffĂ©rences : par exemple O a→ A2 a’→A1 signifiera que A2 est plus dense que zĂ©ro et que A1 est plus dense que A2 ; etc. 2° en les rĂ©unissant en classes : par exemple le plomb formera une classe Ă  part A1 et les trois barres une autre classe (C2 = A2 + A’2 + B’2) parce que A2 ; A’2 et B’2 sont Ă©quivalents par toutes leurs qualitĂ©s et que A1 prĂ©sente d’autres caractĂšres qualitatifs. On peut aussi constater que ces objets ont tous le mĂȘme poids et construire alors la classe D (= A2 + A’2 + B’2 + A1 devenu alors C’2) comprenant l’ensemble de ces mĂȘmes objets, mais sans exclure les qualitĂ©s particuliĂšres qui les diffĂ©rencient. 3° Supposons maintenant que l’on fasse abstraction de ces qualitĂ©s particuliĂšres et que l’on retienne seulement les Ă©quivalences, du point de vue considĂ©ré : alors chacun des termes est promu au rang d’unité A et la classe D se dĂ©finit sans plus D = A + A + A + A. Mais, en ce cas, comment distingue-t-on les A les uns des autres puisqu’ils sont substituables sans conditions ? C’est Ă  nouveau en les sĂ©riant. Or, les groupements logiques (1° et 2°) ne peuvent combiner en une seule totalitĂ© opĂ©ratoire la classification des Ă©quivalences et la sĂ©riation des diffĂ©rences, parce qu’on ne peut pas construire une sĂ©rie qualitative tout en se rĂ©servant le droit d’en permuter les termes (c’est-Ă -dire les considĂ©rer comme Ă©quivalents). La seule sĂ©riation qui permette de distinguer des unitĂ©s Ă©quivalentes A sera donc celle qui fait Ă©galement abstraction des qualitĂ©s particuliĂšres et qui ne retient que les diffĂ©rences d’ordre : ce sera simplement la sĂ©rie constituĂ©e par l’ordre de dĂ©signation car, quelque soit l’ordre choisi, on aura toujours A + A + A + A = D. C’est en ce sens que le groupe numĂ©rique (3°) rĂ©sulte de la synthĂšse des groupements logiques d’équivalences (2°) et de diffĂ©rences (1°) par gĂ©nĂ©ralisation des unes et des autres.

Constatons maintenant que le mĂȘme mĂ©canisme se retrouve dans le cas des opĂ©rations spatio-temporelles ou physiques. On peut indiffĂ©remment, en effet, considĂ©rer les objets prĂ©cĂ©dents (les barres et le plomb) comme des Ă©lĂ©ments de classes et de relations ou comme des parties d’un mĂȘme objet total (= le poids total rĂ©sultant de l’addition des poids partiels). En ce cas, la mĂ©trique est Ă  concevoir comme la synthĂšse de la partition (les parties une fois rendues substituables sous la forme A + A + A + A) et du placement (chacune se distinguant des autres par la place occupĂ©e dans l’arrangement spatial). Par exemple, l’enfant construit ses modĂšles atomistiques au moyen d’une partition de la matiĂšre (sectionnement en grains) et de groupements de placements et dĂ©placements (dĂ©placements simples ou compression et dĂ©compression, etc.). Or, sitĂŽt cette construction qualitative achevĂ©e, elle engendre une mĂ©trique virtuelle par le fait que le sujet considĂšre chaque grain comme une unitĂ© Ă©quivalente aux autres. Mais comment alors les distingue-t-il les uns des autres, lorsqu’il affirme, par exemple, la conservation du « nombre » total de ces particules, cependant innombrables, rĂ©pandues dans l’eau sucrĂ©e ou dans la farine du maĂŻs, et qu’il l’affirme sans mĂȘme ĂȘtre capable d’en percevoir une seule ? Simplement parce qu’il sait bien, en pensĂ©e, les « placer » les uns Ă  cĂŽtĂ© des autres ou les uns au-dessus des autres et cela sans qu’ils occupent jamais deux Ă  la fois le mĂȘme emplacement 4. La quantitĂ© mĂ©trique est donc une synthĂšse de la partition et du placement (ou dĂ©placement), par Ă©galisation des parties-unitĂ©s et gĂ©nĂ©ralisation de l’idĂ©e d’ordre (toutes les rangĂ©es que l’on peut construire en mettant les mĂȘmes unitĂ©s bout Ă  bout ayant la mĂȘme valeur), comme le nombre est une synthĂšse de la classe et de la relation asymĂ©trique par gĂ©nĂ©ralisation des Ă©quivalences et des diffĂ©rences sĂ©riables.

Quant Ă  la quantitĂ© extensive non mĂ©trique, il va de soi qu’elle rĂ©sulte aussi d’une comparaison entre les parties d’un mĂȘme tout, par opposition aux simples relations de parties Ă  tout, mais elle est une Ă©galisation des rapports (proportions, etc.) et non plus seulement une Ă©galisation des unitĂ©s ou des diffĂ©rences comme telles.

V

Quelles sont donc, en cette construction d’ensemble qui embrasse l’inclusion des classes, la sĂ©riation des relations et le nombre, de mĂȘme que la partition, le placement et la mĂ©trique, la part de l’expĂ©rience et la part de l’activitĂ© mentale ? Nous avons eu l’occasion, en plusieurs pages de cet ouvrage, de rencontrer ce problĂšme, en particulier sous la forme de la question des rapports entre le contenu ou la matiĂšre expĂ©rimentale des opĂ©rations et leur structure dĂ©ductive.

Nous avons d’abord Ă©tĂ© conduits Ă  distinguer deux moments dans cette discussion : il y a d’une part, les rapports entre les opĂ©rations physiques et les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques et, d’autre part, les relations entre toutes deux et l’induction expĂ©rimentale. Or, il serait erronĂ© de considĂ©rer les premiĂšres de ces opĂ©rations comme un contenu par rapport aux secondes et un contenu plus proche de l’expĂ©rience elle-mĂȘme. En rĂ©alitĂ© toutes deux se constituent ensemble et se diffĂ©rencient d’un fonds commun, les premiĂšres consistant Ă  structurer les parties de l’objet ainsi que leurs placements et les secondes les rĂ©unions d’objets ou relations entre objets. Elles sont donc aussi formelles ou aussi expĂ©rimentales les unes que les autres.

Quel est donc ce fonds commun qui est Ă  la source des deux sortes d’opĂ©rations ? C’est ici seulement que se pose la question de la forme dĂ©ductive et du contenu expĂ©rimental, ou de la composition et de l’induction. Ce fonds commun des opĂ©rations en gĂ©nĂ©ral n’est pas autre chose, en effet, que l’action elle-mĂȘme sous sa forme la plus concrĂšte et la plus sensori-motrice. Une opĂ©ration, nous l’avons vu sans cesse, c’est une action devenue rĂ©versible. Une action quelconque n’est pas une opĂ©ration, parce qu’elle ne conduit qu’à des rĂ©sultats quelconques et n’y conduit qu’empiriquement. Elle constitue bien, alors, une construction susceptible de fĂ©conditĂ©, mais une construction non rĂ©glĂ©e. Le rĂ©glage de cette construction commence, et avec lui le caractĂšre opĂ©ratoire de l’action, lorsque les actions se groupent en un systĂšme fermĂ©, associatif et rĂ©versible (voir II). L’induction n’est que la construction en voie de groupement, la dĂ©duction commence lorsque la construction s’effectue Ă  l’intĂ©rieur de « groupements » ou de « groupes » achevĂ©s.

Mais si cette solution suffit sur le terrain du raisonnement, la question de la forme due Ă  l’activitĂ© intellectuelle et du contenu imposĂ© par l’expĂ©rience comme telle peut se retrouver sur le terrain de l’induction elle-mĂȘme ou des stades de l’intelligence prĂ©cĂ©dant l’opĂ©ration. L’induction est un raisonnement non encore groupĂ© qui peut ĂȘtre contemporain de dĂ©ductions vĂ©ritables, tandis qu’avant toutes deux, il y a l’intelligence intuitive, l’intelligence sensori-motrice, l’habitude et la perception, et sur chacun de ces plans le problĂšme peut ĂȘtre posĂ© en de nouveaux termes.

Si l’on gĂ©nĂ©ralise donc, il faut dire que, dĂšs les activitĂ©s mentales les plus basses, sont donnĂ©es deux rĂ©alitĂ©s dont le rapport domine au dĂ©but le problĂšme qui nous occupe : la motricitĂ©, source des opĂ©rations futures, et la matiĂšre sensible, point de contact avec les propriĂ©tĂ©s du milieu extĂ©rieur. Or, deux sortes de recherches permettent d’affirmer que, si haut que l’on remonte, ce ne sont pas lĂ  deux rĂ©alitĂ©s indĂ©pendantes, mais qu’elles sont toujours interdĂ©pendantes. Certains travaux 5 sur la perception ont montrĂ© que si la matiĂšre sensible fournit Ă  la motricitĂ© ses points de repĂšre et ses signaux, celle-lĂ  fournit en retour Ă  celle-ci ses structures en un cercle sans fin (le « Gestaltkreis »). En Ă©tudiant, d’autre part, les perceptions et surtout l’intelligence sensori-motrice des premiers mois du dĂ©veloppement de l’enfant, nous avons cherchĂ© Ă  Ă©tablir Ă©galement que toutes deux sont interdĂ©pendantes dĂšs le dĂ©but en des totalitĂ©s, ou « schĂšmes sensori-moteurs », telles que les donnĂ©es sensibles n’acquiĂšrent de signification que par « assimilation » aux actions qui se rĂ©pĂštent et que celles-ci ne rĂ©ussissent que par « accommodation » aux donnĂ©es successivement perçues. C’est dans cette assimilation Ă©gocentrique du rĂ©el Ă  la motricitĂ© et dans cette accommodation phĂ©nomĂ©niste de l’action aux donnĂ©es extĂ©rieures qu’il faut chercher le premier contact — et les premiers conflits — de l’activitĂ© mentale et de l’expĂ©rience.

Or, toute l’histoire du « groupement » est celle d’une dĂ©centration progressive de l’action propre, c’est-Ă -dire d’une Ă©limination de l’égocentrisme au profit de la « composition » fermĂ©e et rĂ©glĂ©e, par le fait que les actions initiales deviennent rĂ©versibles et opĂ©ratoires ou, si l’on prĂ©fĂšre, par le fait que les actions du « moi » s’insĂšrent dans la totalitĂ© des actions possibles ; et toute l’histoire de l’expĂ©rimentation est celle d’une correction graduelle du phĂ©nomĂ©nisme, chaque donnĂ©e perçue pouvant tĂŽt ou tard se concevoir comme le rĂ©sultat de l’une de ces opĂ©rations possibles. Alors seulement l’assimilation et l’accommodation des dĂ©buts, d’indiffĂ©renciĂ©es et d’antagonistes qu’elles Ă©taient Ă  la fois, tant que la premiĂšre demeurait Ă©gocentrique et la seconde phĂ©nomĂ©niste, se dissocient et deviennent complĂ©mentaires, l’une en « groupant », les actions opĂ©ratoires selon des liens de nĂ©cessitĂ© interne et l’autre en appliquant aux rĂ©alitĂ©s irrĂ©versibles les modĂšles les plus probables suggĂ©rĂ©s par cette organisation.