Chapitre III.
La conservation du volume à égale concentration de matiÚre a

La notion de substance ou de quantitĂ© de matiĂšre est, nous l’avons vu au chap. I, une notion indiffĂ©renciĂ©e. Tant qu’elle ne donne pas lieu Ă  conservation (stade I), elle se confond aux yeux de l’enfant avec le volume et le poids : pour justifier l’idĂ©e qu’une boulette augmente de matiĂšre le sujet dira indiffĂ©remment qu’elle est plus « grosse » ou plus « lourde ». Par contre, lorsque la conservation de la substance est acquise mais pas encore celle du poids (stade II), on s’aperçoit que ce ne sont pas seulement ces deux notions qui prĂ©sentent des lignes d’évolution distinctes, mais aussi le volume lui-mĂȘme : si le terme « gros » peut dĂ©signer au dĂ©but la substance et le poids autant que le volume, il acquiert ensuite une signification particuliĂšre. Le moment est venu d’examiner ce problĂšme.

Mais comment dissocier dans le langage mĂȘme et au cours de l’interrogatoire, la notion du volume de celles qui lui sont connexes ? Il n’est pas question d’employer les termes Ă©quivoques « gros » et « grand » ni de nous borner Ă  imaginer un nouvel interrogatoire oral s’ajoutant aux deux prĂ©cĂ©dents. Nous en sommes donc venus, aprĂšs quelques tĂątonnements, Ă  faire Ă©valuer le volume au moyen de l’espace occupĂ© par la boulette, et par ses dĂ©rivĂ©s successifs, dans l’eau d’un verre, cet espace se reconnaissant lui-mĂȘme au niveau de l’eau. Nous marquons d’un trait d’encre ou d’un Ă©lastique le niveau de l’eau avant d’y plonger l’une des boulettes d’argile, puis nous demandons : « Si je mets cette boulette dans l’eau, est-ce qu’elle prendra de la place ? L’eau montera ou restera au mĂȘme niveau ? » Cette premiĂšre question contient Ă  dessein une suggestion. Nous avons, en effet, constatĂ© autrefois qu’une certaine proportion de sujets, entre cinq et huit ans encore, ignorent le phĂ©nomĂšne et sont surpris de voir l’eau monter lors de l’immersion d’un solide. D’autre part, nous avons pu Ă©tablir que la plupart des sujets, avant huit ou neuf ans expliquent la montĂ©e de l’eau en insistant moins sur l’espace occupĂ© que sur le poids des solides, lequel produit d’aprĂšs l’enfant un courant de bas en haut 1. Or, ces deux rĂ©actions de non-prĂ©vision du dĂ©placement de l’eau et de confusion entre le rĂŽle de l’espace occupĂ© et celui du poids comme tel sont l’une et l’autre fort intĂ©ressantes pour l’étude de la conservation du volume et nous y reviendrons dans ce chapitre et Ă  propos de la dissolution du sucre (chap. IV-VI).

Mais il s’agit maintenant de poser d’emblĂ©e le problĂšme sur le terrain du volume et c’est pourquoi nous disons Ă  l’enfant « prendre de la place ». AprĂšs avoir fait constater au sujet que la premiĂšre boulette faisait donc monter le niveau de l’eau et aprĂšs avoir marquĂ© d’un signe le second niveau, nous prĂ©sentons une deuxiĂšme boule, semblable Ă  la premiĂšre, en demandant jusqu’oĂč elle montera. Tous les enfants dont il sera question dans ce chapitre, sans exception, ont montrĂ© le mĂȘme second niveau et se sont donc rĂ©vĂ©lĂ©s capables de comprendre les donnĂ©es du problĂšme. C’est alors, et alors seulement, que l’on transforme la seconde boulette en boudin, disque, etc., ou qu’on la rĂ©partit en morceaux, en demandant chaque fois : « Et maintenant, est-ce que ça prendra la mĂȘme place dans l’eau que l’autre boulette ? Jusqu’oĂč montera l’eau ? » etc.

C’est cette nouvelle technique qui nous a permis d’établir que la conservation du volume caractĂ©rise un stade IV ultĂ©rieur au stade III marquĂ© par la conservation du poids : en effet, au cours de ce stade III l’enfant affirme l’invariance de la substance et du poids mais croit encore Ă  des variations de volume lors de chaque dĂ©formation de la boulette ou de chaque sectionnement ; au cours du sous-stade IV A, par contre, la conservation du volume s’affirme dans certains cas et au cours du sous-stade IV B le volume de la boulette se conserve aussi bien que son poids et que sa matiĂšre.

Encore une remarque. Il va de soi que le volume Ă©tudiĂ© ici constitue une notion physique et non pas seulement gĂ©omĂ©trique : le volume de la boulette, c’est l’espace occupĂ© par une substance jugĂ©e impĂ©nĂ©trable et incompressible, ou tout au moins de concentration Ă©gale durant la durĂ©e de l’expĂ©rience. Qu’une telle notion soit complexe, cela va sans dire et c’est bien pour cela qu’elle aboutit si tard Ă  un principe de conservation. Mais qu’elle corresponde, Ă  un moment donnĂ© du dĂ©veloppement intellectuel, Ă  une reprĂ©sentation claire et non Ă©quivoque, cela n’est pas moins Ă©vident puisque vers onze-douze ans, ce volume physique est considĂ©rĂ© comme un invariant, au mĂȘme titre que la substance et que le poids, et que sa composition avec le poids donne lieu aux notions de densitĂ© ou de compression et de dĂ©compression.

§ 1. Le troisiÚme stade (stade IIII A et B) : conservation de la substance et du poids et non-conservation du volume à égale concentration de matiÚre

Nous allons Ă©tudier ici simultanĂ©ment les cas de non-conservation du volume lors de la dĂ©formation et lors du sectionnement de la boulette d’argile, Ă  commencer par un ou deux exemples des stades I et II, pour comparaison, que voici en premier lieu :

Ada (6 ans) ne croit Ă  aucune conservation (stade I). Pour ce qui est du volume, il pense qu’avec six morceaux « l’eau montera moins, parce que ce sont des petits bouts, tout petits. — Il y a la mĂȘme chose de pĂąte ? — Il y a plus de pĂąte dans la boule, c’est plus lourd. — Et si on remet en boule les six morceaux et qu’on met l’autre boule en boudin ? — La boule fait plus monter l’eau, parce que c’est plus roulĂ© (= en un bloc). »

Rod (7 ans) croit Ă  la conservation de la matiĂšre, mais pas du poids (stade II B). Boulette et boudin : « C’est plus haut avec la ronde, parce que c’est plus gros, ça fait plus haut. — (La boulette est sectionnĂ©e en cinq morceaux et le boudin remis en boule.) — C’est plus bas avec les morceaux. Ils sont minces, ça prend moins de place. —  C’est la mĂȘme chose de pĂąte ? — La mĂȘme chose. —  Et aussi lourd ? — Ça pĂšse moins lourd, les petits bouts. — Et la place ? — Ça prend moins de place. — (On fait l’expĂ©rience et Rod constate que l’eau arrive au mĂȘme niveau.) — Ah oui, quand mĂȘme, les petits bouts ensemble, ça fait comme toute la boule. »

Nal (7 œ) Ă©galement du stade II B, prĂ©voit que « l’eau va monter. La boule ça prend de la place. — Et si on la met en morceaux ? — Ça monte un peu moins haut, parce que ce sont des petits bouts, ça fait pas la mĂȘme chose que la boule. —  Pourquoi ? — La boule est entiĂšre. —  Et si on fait une saucisse avec les morceaux ? — Ça monte plus que la boule. Avant elle a Ă©tĂ© plus courte (boule). Maintenant elle est plus longue. — (On transforme le boudin en boule et rĂ©ciproquement.) — C’est maintenant ça (le nouveau boudin) qui fait monter plus, parce que c’est plus grand. »

Voici maintenant deux cas appartenant au stade III A, c’est-Ă -dire croyant sans rĂ©serve Ă  la conservation de la substance, mais avec rĂ©actions intermĂ©diaires pour le poids :

Beg (9 ; 2) : « Si je mets la boule dans l’eau ? — L’eau monte. C’est la pĂąte qui fait monter l’eau. Moi aussi, quand je mets les mains dans l’eau, ça fait monter parce que la main prend de la place dans l’eau. — Et le boudin (2e boulette transformĂ©e) ? — Un peu plus, parce que la saucisse est longue, ça prend plus de place. —  Ça revient au mĂȘme si on la met comme ça ou comme ça (horizontale ou verticale) ? — Comme ça (horizontale) ça prend un petit peu plus de place. Comme ça (verticale) un peu moins. —  Pourquoi ? — 
 — Et en morceaux (on coupe le boudin en cinq) ? — Ça prend moins de place. DĂšs que c’est plus petit, ça prend moins de place et c’est aussi moins lourd. — Et si je les rassemble en un morceau ? — Alors c’est comme avant. — (Galette.) — Ça prend moins de place, parce que c’est plat et que ça reste au fond de l’eau : c’est mince. »

Clad (10 ; 5). Stade III A : « L’eau monte parce que ça fait du poids, parce que quand on met des pierres dans l’eau ça prend de la place. — (Boudin.) — Ça montera moins haut. — Le boudin est plus Ă©parpillĂ©. — Mais pourquoi ça monte moins ? — Ça prend moins de place. Le boudin est plus dans les coins, lĂ . Ça (la boule) ça reste juste au milieu. — Et sur une assiette ? — Le boudin prend plus de place. — Et dans l’eau ? — La boule. — Pourquoi ? — Elle est grosse et ronde, et puis lĂ  c’est allongĂ© et tout mince. — Et en morceaux ? — Quand c’est en petits bouts, ça prend plus de place, il y en a dans tous les coins, mais ça fait moins monter l’eau parce que c’est plus lĂ©ger. »

Voici enfin les sujets du stade III B, qui croient donc en toutes circonstances Ă  la conservation de la substance et du poids mais n’admettant pas plus que les sujets prĂ©cĂ©dents celle du volume, mĂȘme Ă  densitĂ© Ă©gale :

Met (8 ans, avancĂ©) constate qu’un cylindre d’argile placĂ© horizontalement fait monter l’eau jusqu’à un certain niveau. On lui en prĂ©sente un autre, semblable : « Est-ce la mĂȘme quantitĂ© de pĂąte ? — Oui, c’est la mĂȘme chose lourd. —  Et si je mets cet autre dans l’eau, mais en long comme ça (vertical), l’eau montera comme tout Ă  l’heure ? — Un peu moins, parce que c’est mince, et quand c’est mince ça prend moins de place. » On met le premier en morceaux : « Ça fait le mĂȘme poids ? — Oui, ça fait la mĂȘme chose, parce que ça reste tout ensemble (= parce que la somme des parties Ă©gale le tout). — Ça fait la mĂȘme chose de pĂąte ? — Ça fait la mĂȘme quantitĂ©, mais moins gros. — Et dans l’eau ? — Ça monte moins, parce que les petits morceaux vont n’importe oĂč : ça prend moins de place. »

Lad (10 ans œ) : « Si je mets cette boule dans l’eau ? — Ça la fait lever. L’eau monte si on met quelque chose au fond. Ça monte mieux si c’est plus gros, ça a plus de profit, ça peut mieux aller au fond et l’eau monte mieux. — Et en boudin ? — Ça prend plus de place la saucisse. — (On coupe le boudin en morceaux.) — C’est pas besoin d’y faire tout, je devinerai comme ça : ça fait monter l’eau moins que la boule parce que c’est plus petit. »

Got (11 ans). PremiĂšre boulette : « L’eau montera parce que ça prend de la place. — Pourquoi ? — C’est gros : ça Ă©largit l’eau, ça la fait monter. — Et cette autre boulette ? — C’est la mĂȘme chose gros. — Et si je la mets en boudin ? — C’est pas la mĂȘme chose gros. Il est plus mince, ça prend moins de place. » Un mĂȘme cylindre, vertical ou horizontal : « En large, il prend plus de place que debout. —  Pourquoi ? — Parce qu’en large, ça pousse l’eau et autrement c’est droit : droit, ça prend moins de place. » Et deux macaronis, l’un vertical et l’autre en tire-bouchon : « Ils ont le mĂȘme poids. —  Et dans l’eau ? — Ça (tire-bouchon), ça prendra plus de place. »

Fre (11 ; 5). Boulette et boudin : « Il y a la mĂȘme chose de pĂąte ? — C’est la mĂȘme chose, sĂ»r ! —  Pourquoi tu es sĂ»r ? — C’est le mĂȘme poids, parce que vous n’avez pas enlevĂ© de pĂąte. Et puis on peut la remettre en boule. —  Et si je les mets dans l’eau ? — C’est la boule qui fait le plus monter. Elle est plus grosse, elle prend plus de place que le poids (= elle est plus grosse Ă  poids Ă©gal). Ça (boule) c’est gros et ça (boudin) c’est mince, ça fait moins monter. —  Regarde ce que je fais (on coupe la boulette en sept morceaux). — Ah je comprends dĂ©jĂ , ça fait le mĂȘme poids. —  Pourquoi ? — Il y a aussi des petits bouts dans la boule (= les morceaux sont les parties de la boule) et si on les remet, ça fait la mĂȘme chose. —  Ça prend la mĂȘme place dans l’eau ? — C’est la boule qui est la plus grosse. Ça monte plus avec la boule. Je dis juste ? — RĂ©flĂ©chis. Pourquoi tu penses que la boule monte plus ? — Ce sont des petits bouts. Ah non, il y en a beaucoup, alors ça prend plus de place ! » On rassemble les morceaux en une galette : « Je devine d’avance. C’est plat et ça (boulette) c’est gros. C’est le mĂȘme poids. C’est toujours la mĂȘme quantitĂ© de pĂąte. —  Jusqu’oĂč l’eau va monter avec la galette ? — Moins qu’avec la boule, c’est mince et ça (boule) c’est gros. — C’est la mĂȘme quantitĂ© de pĂąte ? — Oui, parce que si vous faites de ça une boule elles seraient la mĂȘme chose. — Et dans l’eau ? — Ah, j’ai confondu. La galette prend plus de place et la boule moins de place. — Et l’eau monte comment ? — Plus avec la galette, c’est plus large, ça prend plus de place. »

Ces faits paraissent montrer avec une nettetĂ© suffisante le caractĂšre tardif de la comprĂ©hension de la constante du volume total d’un solide que l’on dĂ©forme. Certes les deux premiers groupes des enfants que nous venons de citer (stades I-II et III A) ne nous apprennent rien de bien nouveau. De mĂȘme que ces sujets ne reconnaissent pas l’invariance de la substance ni du poids, de mĂȘme il est naturel qu’ils ne puissent construire la conservation du volume : si la boulette paraĂźt perdre de sa matiĂšre et de son poids en s’amincissant ou en s’aplatissant, il est de mĂȘme absolument normal qu’elle semble diminuer corrĂ©lativement de taille ou de volume. Il n’y a lĂ  qu’un nouvel exemple du primat initial de la perception sur les opĂ©rations intellectuelles. Cependant il est fort intĂ©ressant de comparer ces cas Ă©lĂ©mentaires Ă  ceux du stade III B parce qu’ils font mieux comprendre en quoi le volume physique d’un corps est d’emblĂ©e un rapport ou une qualitĂ© complexe plus que cette qualitĂ© indiffĂ©renciĂ©e qu’est la substance ou une qualitĂ© diffĂ©renciĂ©e comme le poids. En effet, la voluminositĂ© ou aspect perceptif du volume des corps apparaĂźt comme dĂ©pendant Ă  la fois de la forme de l’objet, de ses dimensions et de son contenu, de mĂȘme que le volume physique, une fois quantifiĂ© et dĂ©tachĂ© de son apparence qualitative, se dĂ©finira pour l’enfant comme un rapport entre la quantitĂ© de matiĂšre et sa compression ou concentration. C’est ainsi que pour Ada les morceaux ensemble sont moins volumineux parce que « petits » et la boule plus volumineuse que le boudin parce que « roulĂ©e » (disposĂ©e en un bloc). De mĂȘme pour Rod la boule l’emporte sur le boudin parce que « grosse » tandis que pour Beg c’est le boudin parce que « plus long ». Enfin pour Clad le corps le plus volumineux est tantĂŽt le mieux rassemblĂ© (« le boudin est plus Ă©parpillé  plus dans les coins » et la boule « reste juste au milieu ») tantĂŽt l’inverse (les petits bouts prennent « plus de place » parce qu’« il y en a dans tous les coins », mais font moins monter l’eau parce que « plus lĂ©gers »). Bref, tant qu’il ne considĂšre pas la matiĂšre ni le poids comme invariants, l’enfant oscille dans ses critĂšres du volume, entre une dimension ou l’autre et le caractĂšre plus ou moins rassemblĂ© de la matiĂšre.

Or, ce qui est frappant et ce qui pose le vrai problĂšme que nous avons Ă  rĂ©soudre dans ce chapitre, c’est que les sujets du stade III B, qui admettent l’évidence de la conservation de la matiĂšre et du poids, raisonnent exactement comme les prĂ©cĂ©dents en ce qui concerne le volume. Pour Mey le cylindre est moins volumineux vertical parce que plus « mince » de mĂȘme que pour Got : « en large (horizontal) ça pousse l’eau, et droit ça prend moins de place ». Pour Lad les morceaux font moins monter l’eau parce que la boule « c’est plus gros, ça a plus de profit », etc. Et pourtant chacun de ces sujets comprend bien que le poids ou la quantitĂ© de matiĂšre des morceaux rĂ©unis Ă©galent ceux de la boulette entiĂšre ! Pourquoi donc, si l’enfant parvient Ă  coordonner les relations qui dĂ©finissent la forme de l’objet jusqu’à les grouper en invariants de poids et de substance, n’en dĂ©duit-il pas la conservation du volume physique ?

C’est que le volume physique implique prĂ©cisĂ©ment une coordination de plus, qui est celle de la quantitĂ© de matiĂšre avec la concentration des Ă©lĂ©ments. Supposons, en effet, que, lors de chaque dĂ©formation de la boulette, la pĂąte Ă  modeler se dilate ou se contracte, alors la mĂȘme quantitĂ© d’argile et le mĂȘme poids n’entraĂźneront nullement la permanence du volume. Pour admettre la conservation du volume, l’enfant doit donc considĂ©rer les parties d’un mĂȘme morceau comme homogĂšnes du point de vue de l’espace qu’elles occupent et comme ne se comprimant ni ne se dilatant en changeant de position. Or c’est prĂ©cisĂ©ment cette Ă©galisation des parties, rĂ©alisĂ©e vers sept ans pour la quantitĂ© de substance et vers dix ans pour le poids qui constitue un problĂšme nouveau pour l’espace physique. Dans le cas de la segmentation de la boulette, en effet, rien n’oblige Ă  admettre que les parties sĂ©parĂ©es Ă©galent en leur somme le morceau entier si l’on pense qu’une totalitĂ© n’est plus la mĂȘme selon qu’elle est « en bloc » ou dissociĂ©e et que cette totalitĂ© dĂ©pend du mode d’arrangement de ses parties. Le sujet Mey est trĂšs clair sur ce point : le poids total des morceaux sĂ©parĂ©s Ă©gale celui de la boulette, dit-il, « parce que ça reste tout ensemble », tandis que le volume change « parce que les petits morceaux vont n’importe oĂč, ça prend moins de place ». Et Fre n’est pas moins clair : il comprend que les morceaux ne sont pas autre chose que les parties de la boule totale « il y a aussi des petits bouts dans la boule et si on les remet ça fait la mĂȘme chose », mais ce raisonnement qui lui sert Ă  justifier la conservation du poids ne vaut pas, selon lui, pour le volume, car « la boule est plus grosse » ou au contraire les morceaux l’emportent parce que plus nombreux ! Donc le volume, pour ces enfants tient Ă  l’architecture de l’ensemble, et se transforme avec la dissociation des parties. C’est pourquoi, selon les mĂȘmes sujets le volume change Ă©galement avec la forme, et, chose paradoxale pour des esprits assurĂ©s de la conservation de la substance et du poids, change mĂȘme avec la position d’un mĂȘme objet : le cylindre vertical est « plus mince » et « prend moins de place » que placĂ© horizontalement. « En large, dit Got (c’est-Ă -dire couchĂ©), ça pousse l’eau » parce que le rapport des parties est autre.

Nous pouvons donc prĂ©voir, et toute la suite de cet ouvrage confirmera cette hypothĂšse, que la notion de la conservation du volume suppose l’hypothĂšse d’une structure atomique ou granulaire telle que les changements de forme ou la segmentation d’un bloc de matiĂšre n’altĂšrent en rien cette structure et laisse ainsi invariante la concentration ou la densitĂ© propre Ă  la matiĂšre considĂ©rĂ©e. La conservation du volume implique donc non seulement celle de la matiĂšre mais aussi le schĂ©ma de la concentration constante d’une matiĂšre donnĂ©e, et c’est pourquoi ce nouveau principe de conservation apparaĂźt aprĂšs celui du poids et en mĂȘme temps, verrons-nous, que les notions de densitĂ© et de compression ou de dĂ©compression des grains atomiques. En bref, la conservation du volume nĂ©cessite, comme les autres formes de conservation, l’homogĂ©nĂ©itĂ© des parties d’un mĂȘme tout, et l’égalisation des Ă©lĂ©ments de substance et de poids ne suffit pas Ă  entraĂźner celle des fractions d’un mĂȘme volume physique, car celle-ci requiert en plus la notion qu’aucune parcelle ne se dilate ni ne se comprime au cours des transformations. Or, pour l’égocentrisme et le phĂ©nomĂ©nisme de la perception de la voluminositĂ©, tout changement de forme, de position et tout fractionnement semble entraĂźner des changements de concentration : seul un atomisme, implicite ou explicite, dĂ©gageant les rapports de compression ou de dĂ©compression des grains, conduira ainsi Ă  l’invariant de volume physique.

§ 2. Le premier sous-stade du quatriÚme stade (stade IV A). Réactions intermédiaires entre la non-conservation et la conservation du volume

Comme toujours, il convient d’accorder une attention particuliĂšre aux cas intermĂ©diaires, mettant Ă  nu les raisons contradictoires entre lesquelles oscille le sujet :

Pel (9 ans) : « Si je mets cette boule dans l’eau ? — Elle ira au fond. — Et l’eau ? — L’eau montera parce que l’eau qui est au fond monte. — Et si je change la boule en saucisse ? — L’eau montera plus, parce que c’est plus long, ça prend plus de place. —  Et comme ça (verticale) ? — Ça prend un peu moins de place. — Et en gĂąteau ? — La mĂȘme chose que la boule. — Pourquoi ? — Ça prend la mĂȘme place, c’est la mĂȘme pĂąte que la boule, mais d’une autre forme. —  Et en saucisse ? — Ah c’est la mĂȘme chose aussi. — Et en morceaux (4) ? — C’est la mĂȘme chose. C’est toute la pĂąte de la boule, mais sĂ©parĂ©e. »

Den (9 ans). La boule initiale : « L’eau montera, parce qu’il y a quelque chose dedans. — Et en boudin ? — Ça fait monter la mĂȘme chose. C’est la mĂȘme pĂąte, seulement mise en long. —  Ça occupe la mĂȘme place ? — Non, c’est plus mince. Ah non, la mĂȘme chose. C’est seulement allongĂ©, et ça en boule, mais ça prend la mĂȘme place. — Et si je la coupe en quatre morceaux ? — Ça prend aussi un peu de place au fond, seulement les petits morceaux prennent moins de place que la boule, que quand c’est en bloc. »

Ler (10 ans). La boule : « Ça monte en tout cas, la pĂąte ça prend de la place dans l’eau. — (On fait l’expĂ©rience et on marque le niveau, puis on ressort la boule et on la coupe en sept Ă  huit petits morceaux.) Et comme ça ? — Ça prendra plus de place. Oh vous voyez (les morceaux n’ont pas Ă©tĂ© mis dans l’eau), ça a grossi (= ça paraĂźt plus gros), les bouts ça tient plus de place les bouts ! —  Pourquoi ? — Les bouts c’est plus, parce que quand vous mettez tous les petits bouts dans la boule, ils n’y entreront pas. —  On ne peut pas refaire la boule ? — Si on serre bien ça donne la mĂȘme grandeur, mais il faut alors bien serrer. » Mais, pour la boule transformĂ©e en boudin, Ler admet une conservation probable : « Ça monte aussi un petit peu. — La mĂȘme chose que la boule, ou pas ? — À peu prĂšs. Il n’y a pas beaucoup de diffĂ©rence, peut-ĂȘtre pas du tout. »

Drec (10 ans), par contre, ne sait pas si le boudin est plus volumineux que la boule ou semblable : « C’est la mĂȘme chose. C’est la mĂȘme boulette qui est comme ça Ă  la place du rond
 Non, la saucisse prend plus de place. — Et si je la coupe en petits morceaux et que je les mets tous dans l’eau ? — C’est la mĂȘme chose que le boudin. —  Et que la boule (dont ils dĂ©rivent) ? — Non, c’est plus que la boule. C’est plus gros. On les mettrait dans la boulette que ça ferait plus gros. —  Tu crois ? — Si on mettait tous ces petits bouts ensemble dans la boulette, l’eau monterait plus, parce que ce serait plus gros. —  Et les morceaux et le boudin ? — C’est la mĂȘme chose. — Et si on refait un boudin avec les morceaux ? — C’est la mĂȘme grosseur. »

Div (10 œ) dit d’abord que la saucisse prend plus de place que la boule : « L’eau montera un peu plus, parce que la saucisse est plus longue. Ça sert (= occupe) plus de place. — Et si on la met debout ? — Ça revient au mĂȘme. —  Et si on la coupe en petits morceaux ? — Ça prendra la mĂȘme chose de place. C’est comme si on met la saucisse entiĂšre dans l’eau. —  Ça emploie plus ou moins de place que la boule ? — La mĂȘme chose. J’ai repensé : le saucisson est fait avec la boule : c’est comme si vous mettez la boule. »

Via (11 ans). Boule et boudin : « C’est la boule qui monte plus. C’est elle qui est plus grosse. Elle a le plus gros volume. — Et en galette ? — La mĂȘme chose, parce que c’est le mĂȘme poids. — Mais la boule et le saucisson, ce n’était pas le mĂȘme poids ? — Oui, mais ça n’a pas pris la mĂȘme place. — Et si on remet le saucisson en boule ? — Ça fait de nouveau la mĂȘme grosseur. — Et en petits bouts ? — En tout (= la somme), c’est la mĂȘme grosseur que la boule, ça fait monter l’eau la mĂȘme chose. — Et le boudin ? — Ah oui ! ça fait aussi la mĂȘme chose. — Pourquoi as-tu cru le contraire avant ? — Parce que la boule est plus haute et ça plus long. »

Sed (11 ans). Boule et boudin : « L’eau montera la mĂȘme chose, parce qu’elle prend la mĂȘme place. Elle est plus longue et plus mince. — Et en galette ? — C’est la mĂȘme chose. Non, en galette ce n’est pas la mĂȘme chose. Si, c’est la mĂȘme chose. Elle est plus large, mais pĂšse la mĂȘme chose. — Et en petits bouts ? — La mĂȘme chose. »

Ce qui frappe au premier abord dans ces rĂ©ponses qui montrent la conquĂȘte partielle de la conservation du volume, ce n’est pas leur nouveautĂ© par rapport aux rĂ©actions intermĂ©diaires relatives Ă  l’invariant de substance (stade II A) et de poids (stade III A), mais au contraire leur similitude formelle absolue.

Tout d’abord les hĂ©sitations de ces sujets et leurs arguments en faveur de la non-conservation du volume sont exactement du mĂȘme ordre qu’à propos de la quantitĂ© de matiĂšre ou de poids : le boudin est plus volumineux parce que plus long et plus grand ou l’est moins parce que plus mince ; la boulette c’est davantage parce que « grosse » et la galette moins parce que « plate » ; les morceaux en leur ensemble le sont plus parce que plus nombreux ou plus Ă©cartĂ©s, ou moins parce que petits, etc., etc. D’autre part les arguments contraires invoquĂ©s en faveur de la constance du volume sont exactement les mĂȘmes que ceux qui ont dĂ©jĂ  servi quelques mois ou quelques annĂ©es auparavant Ă  justifier la conservation de la substance ou du poids : l’identification, la composition rĂ©versible et la quantification par Ă©galisation des parties ou des diffĂ©rences.

Pel, Den et Div, par exemple, invoquent l’identitĂ© de la pĂąte pour justifier la conservation du volume : la galette « c’est la mĂȘme pĂąte que la boule », dit Pel, et Den : « c’est la mĂȘme pĂąte, seulement mise en long ». Div, Ă  propos du boudin : « le saucisson est fait avec la boule : c’est comme si vous mettez la boule ». Mais si l’identification est si simple, pourquoi ces sujets n’ont-ils pas conclu Ă  l’invariance du volume dĂšs qu’ils ont dĂ©couvert celle de la substance ? Quant Ă  la composition rĂ©versible, on en retrouve Ă©galement toutes les formes. Pour Via, la somme des parties est Ă©gale Ă  la totalitĂ© initiale : « En tout c’est la mĂȘme grosseur » et l’allongement du boudin compense l’amincissement de la boulette. De mĂȘme Sed : « Elle est plus longue et plus mince », etc. Enfin on voit en quoi ces compositions par addition des parties ou Ă©galisation des relations conduit Ă  une quantification du volume total analogue en tout Ă  celles de la matiĂšre totale ou du poids.

La seule explication de ce dĂ©calage entre la dĂ©couverte de l’invariant du volume de celle des invariants de substance et de poids, dĂ©calage d’autant plus paradoxal que le raisonnement conduisant Ă  ces dĂ©couvertes est donc exactement le mĂȘme du point de vue formel, est qu’un obstacle propre Ă  la notion du volume physique se heurte chez l’enfant Ă  la composition logique des relations en jeu et Ă  l’égalisation des Ă©lĂ©ments ou des diffĂ©rences. Or cette difficultĂ©, dont nous avons supposĂ© au § 1 qu’elle tenait Ă  la dilatation ou Ă  la compression possibles, lors des dĂ©formations ou des sectionnements de la boulette, s’observe avec une entiĂšre clartĂ© dans les rĂ©actions intermĂ©diaires que nous venons de citer. Dans le cas de la partition, par exemple, les uns pensent comme Den que les « petits morceaux » occupent moins d’espace « en bloc », mais d’autres comme Ler et Drec pensent le contraire. Or chez ceux-ci les variations de compression sont invoquĂ©es explicitement au lieu de rester implicites comme chez les sujets plus jeunes et partant moins logiques ou moins habiles Ă  se justifier. C’est ainsi que pour Ler, en coupant la boule en morceaux « ça a grossi » parce que « si vous mettez tous ces petits bouts dans la boule ils n’y entreraient pas », la seule maniĂšre de les faire « rentrer » dans le tout dont ils procĂšdent Ă©tant de les « serrer » : « Si on serre bien ça donne la mĂȘme grandeur, mais il faut alors bien serrer. » De mĂȘme, pour Drec, les morceaux du boudin Ă©galent bien le boudin mais « feraient plus gros » si on les « mettait dans la boulette » dont le boudin est issu ; on voit ainsi pourquoi le boudin est jugĂ© par cet enfant plus volumineux que la boule : c’est parce qu’en s’allongeant, il provoque une dilatation de la pĂąte, la quantitĂ© de matiĂšre et le poids restant Ă©gaux d’ailleurs. Bref, lĂ  oĂč ces sujets intermĂ©diaires croient Ă  une variation du volume, ils supposent que les parties changent de compression en se dĂ©plaçant ou en se sĂ©parant, tandis que lĂ  oĂč ils affirment la conservation c’est qu’ils rendent les parties homogĂšnes et leur attribuent ainsi une Ă©gale concentration. Pour mieux dire, et plus simplement, une mĂȘme matiĂšre apparaĂźt Ă  l’enfant, jusqu’à ce niveau du dĂ©veloppement, comme Ă©tant, sinon Ă©lastique, du moins inconsistante, c’est-Ă -dire comme s’étendant ou se rĂ©trĂ©cissant lors de chaque changement de forme, tandis que la conservation du volume implique la notion que les parties demeurent de concentration constante, sauf actions particuliĂšres de compression ou de dilatation : C’est pourquoi la construction de l’invariant de volume est si tardif, puisqu’il suppose simultanĂ©ment un schĂšme atomistique d’ordre spatial et l’élaboration des rapports de concentration ou de densitĂ©.

§ 3. Le second sous-stade du quatriÚme stade (stade IV B) : la conservation du volume

Examinons maintenant les rĂ©ponses qui tĂ©moignent de la croyance en la conservation nĂ©cessaire du volume lors des dĂ©formations ou sectionnements de l’objet :

Jas (9 ; 6). Boule transformĂ©e en boudin : « La saucisse prend la mĂȘme place, seulement le mastic (= la pĂąte) est en long. Donc l’eau montera la mĂȘme chose, ça a le mĂȘme volume. — Et en morceaux ? — Toujours la mĂȘme chose : il y a autant de pĂąte. »

Bur (9 ; 10). Boudin : « C’est une boule allongĂ©e, alors ça fait monter l’eau la mĂȘme chose. La boule allongĂ©e est la mĂȘme chose que la boule. — Et si on coupe en petits morceaux ? — Mais c’était aussi la mĂȘme boule avant, c’est forcĂ© que ça monte la mĂȘme chose. »

Her (10 ans). Morceaux : « On met tout Ă  fait la mĂȘme grosseur que la boule et l’eau monte aussi. Ça montera Ă  la mĂȘme hauteur parce qu’il y a la mĂȘme quantitĂ© de pĂąte. »

Viq (10 ; 6). Boudin : « Ça fait monter l’eau la mĂȘme chose. — Pourquoi ? — Parce que ça a le mĂȘme poids, je veux dire que ça prend la mĂȘme place. —  Pourquoi ? — Si je mets en boule, c’est mince (= court) mais plus haut. Quand c’est en long, c’est plus gros (= long) mais plat (= moins haut) et ça occupe la mĂȘme place. — Et en morceaux ? — Ça monte la mĂȘme chose que la boule : ils sont petits mais c’était de la mĂȘme grosseur, c’était deux mĂȘmes boules avant. — Et en galette ? — SĂ»r que c’est la mĂȘme chose : c’est rond mais c’est plat. —  Et comme ça (verticale) ? — SĂ»r. C’est seulement en long. »

Dub (10 ; 10) : « La boule prend de la place, elle a besoin de place, alors l’eau montera. — En galette ? — En changeant de forme, elle fera monter l’eau la mĂȘme chose, parce que c’est le mĂȘme poids et que ça prend la mĂȘme place. — Boudin ? — L’eau montera Ă  la mĂȘme place, parce qu’il y a toute la terre d’avant. —  Comment tu sais que c’est la mĂȘme place ? — Parce que c’est sĂ»r que ça occupe la mĂȘme place, puisque c’est la mĂȘme quantitĂ© de terre. —  Mais aura-t-elle le mĂȘme volume ? — Oui, parce qu’il y a la mĂȘme chose de terre. Alors ça occupe toujours la mĂȘme place. — Et en anneau ? — C’est toujours le mĂȘme volume, parce que c’est le mĂȘme poids. — Et en morceaux ? — C’est la mĂȘme chose, ça occupe la mĂȘme place parce que c’est la mĂȘme quantitĂ© et le mĂȘme poids. —  Comment sais-tu ça ? — Parce que j’ai vu que toute la terre a Ă©tĂ© gardĂ©e. »

Biv (11 ans) : « Pourquoi l’eau monte ? — Parce que la boule prend la place de l’eau. — (En huit morceaux.) — Ça fait monter l’eau la mĂȘme chose, parce qu’il y a la mĂȘme quantitĂ© en petits morceaux. Ça (la boule) ça paraĂźt un petit peu plus grand, mais ça doit prendre la mĂȘme place. —  Pourquoi « ça doit » ? — Parce que si on fait une boule avec ça on obtient la mĂȘme boule. — (Boudin.) — Ça vient au mĂȘme. — (Quatre petites saucisses.) — On peut bien diviser en plusieurs petits, mais quand on met tout ensemble, ça revient au mĂȘme qu’une boule. »

Roug (11 œ). Boudin : « Ça prend la mĂȘme place. C’est plus mince, mais on n’a rien rajoutĂ©. C’est toujours plus long mais toujours plus mince. »

Her (12 ans). Disque : « C’est la mĂȘme place dans l’eau. —  Si je serre ce paquet d’ouate, il occupe la mĂȘme place ? — Non. La ouate est serrĂ©e, ça prend moins de place. — Et le poids ? — Il reste le mĂȘme. — Et si j’allonge cette boulette de pĂąte, elle prend la mĂȘme place ? — Ah oui, c’est plus long mais c’est plus mince. »

De mĂȘme que les rĂ©ponses du stade IV A Ă©taient identiques, du point de vue formel Ă  celles des rĂ©actions intermĂ©diaires concernant le poids et la matiĂšre (III A et II A), de mĂȘme ces justifications de la conservation du volume physique (stade IV B) sont-elles en tout semblables Ă  celles de l’invariant du poids et de substance (III B et II B). Cette circonstance nous permet de reprendre les discussions amorcĂ©es au cours des deux chapitres prĂ©cĂ©dents sur le mĂ©canisme de la conservation en gĂ©nĂ©ral tout en cherchant comment s’achĂšve celle du volume physique.

Ce qui frappe le plus dans ces rĂ©ponses du stade IV B, Ă©tant donnĂ©e la complexitĂ© de l’évolution qui les prĂ©pare, c’est leur simplicitĂ© extrĂȘme. Psychologiquement, il semble qu’il n’y ait pas de problĂšme pour l’enfant : la conservation s’impose Ă  lui comme s’il n’avait jamais pu penser autrement, et cela montre d’emblĂ©e en quoi l’a priori est le fruit d’une longue maturation gĂ©nĂ©tique, constituant ainsi un point d’arrivĂ©e et nullement de dĂ©part. Logiquement, tous ces raisonnements paraissent se rĂ©duire Ă  de l’identitĂ© pure et ceci nous ramĂšne Ă  la discussion esquissĂ©e au cours du chap. I sur le rĂŽle de l’identification, question dont la solution commande, on le voit maintenant, l’histoire entiĂšre des quatre grands stades distinguĂ©s jusqu’ici.

Il y a mĂȘme dans ces rĂ©ponses une double identification : l’identitĂ© intrinsĂšque, d’une part, entre les parties d’un seul tout, telle que le placement des parcelles lors de la dĂ©formation ou du sectionnement de ce tout n’enlĂšve ni n’ajoute rien Ă  leur volume, leur poids ou leur substance ; et l’identitĂ© extrinsĂšque, d’autre part, entre les invariants de substance, de poids et de volume, telle que l’enfant justifie indiffĂ©remment l’une de ces trois formes de conservation par l’une des autres ou par les deux autres. Or, il est facile de voir, maintenant que nous connaissons l’ensemble de cette Ă©volution, que les deux sortes d’identification rĂ©sultent toutes les deux d’un groupement des opĂ©rations et que, sans cette composition opĂ©ratoire rĂ©versible, elles perdraient leur signification.

L’identitĂ© intrinsĂšque des parties d’un mĂȘme tout, tout d’abord, peut ĂȘtre de nature logique (Ă©galitĂ© qualitative), ou mathĂ©matique (Ă©galitĂ© quantitative). Pour justifier la conservation, l’enfant peut, en effet, raisonner soit sur les Ă©lĂ©ments eux-mĂȘmes dont elle est composĂ©e (« les morceaux ») soit sur les relations. S’il pense aux premiers, il peut se borner Ă  Ă©tablir qu’un Ă©lĂ©ment donnĂ©, en se dĂ©plaçant, reste identique Ă  lui-mĂȘme et ce sera la mĂ©thode de l’identitĂ© logique des Ă©lĂ©ments ou des classes d’élĂ©ments (mĂ©thode 1), ou bien il peut concevoir ces Ă©lĂ©ments comme Ă©gaux entre eux et constituant chacun une unitĂ© et ce sera la mĂ©thode de l’identitĂ© numĂ©rique ou Ă©galitĂ© mathĂ©matique des unitĂ©s (mĂ©thode 2). S’il procĂšde par coordination des relations, il peut (dans les cas simples de sectionnements par exemple), se borner Ă  constater que les rapports totaux demeurent identiques Ă  eux-mĂȘmes (la somme des longueurs des morceaux reste Ă©gale Ă  la longueur initiale du boudin, etc.) et ce sera la mĂ©thode de l’identitĂ© logique ou Ă©galitĂ© qualitative des relations (mĂ©thode 3) ou bien il peut comprendre que les proportions restent les mĂȘmes en ramenant ainsi les rapports Ă  de communes mesures quantitatives et ce sera la mĂ©thode de l’égalisation des diffĂ©rences ou Ă©galitĂ© mathĂ©matique des relations (mĂ©thode 4). On reconnaĂźt les quatre mĂ©thodes dĂ©crites Ă  la fin du chap. I.

C’est ainsi que quand Gas dĂ©clare « la saucisse prend la mĂȘme place seulement le mastic est en long » ou quand Dub dit des morceaux « c’est la mĂȘme chose
 parce que j’ai vu que toute la terre a Ă©tĂ© gardĂ©e » il est clair qu’ils appliquent la mĂ©thode 1 : les morceaux ne font que se dĂ©placer mais demeurent identiques Ă  eux-mĂȘmes. Quand Her dit des morceaux « on met tout Ă  fait la mĂȘme grosseur que la boule » ou Viq de la galette verticale « c’est seulement en long », ils appliquent la mĂ©thode 3 : la hauteur de la galette est devenue largeur et la largeur est devenue hauteur, ou les dimensions rĂ©unies des morceaux sont identiques Ă  celles de la boule. Lorsque Biv prĂ©cise « on peut bien diviser en plusieurs petits, mais quand on met tout ensemble ça revient au mĂȘme qu’une boule », ou « il y a la mĂȘme quantitĂ© en petits morceaux », la mĂ©thode 1 se complĂšte ainsi par une composition quantitative de type 2, laquelle se prolongera verrons-nous au cours des prochains chapitres en un atomisme explicite. Enfin, quand Roug dit du boudin « c’est toujours plus long mais toujours plus mince », de mĂȘme que Viq, Her, etc., cette Ă©galisation des diffĂ©rences conduit de la mĂ©thode 3 Ă  la mĂ©thode 4. Bref, en chacun de ces sujets on peut reconnaĂźtre l’identification logique (Ă©galitĂ© qualitative) des Ă©lĂ©ments ou des relations et fusion de ces deux premiĂšres l’identification mathĂ©matique (Ă©galitĂ© quantitative) des unitĂ©s de nombre ou de grandeur.

Seulement il est clair que ces identitĂ©s ne se constituent qu’en corrĂ©lation avec les groupements opĂ©ratoires d’ensemble, dont l’existence se manifeste par l’opĂ©ration inverse « si on fait une boule avec ça, on obtient la mĂȘme boule » (Biv). La question qui se pose donc maintenant est celle-ci : l’opĂ©ration dĂ©rive-t-elle de l’identification ou bien l’identitĂ© rĂ©sulte-t-elle de l’opĂ©ration ? Or ce n’est pas lĂ  une pure question verbale. Nous avons constatĂ©, en effet, lors de la construction de chaque nouvel invariant, que le problĂšme rĂ©el pour l’enfant Ă©tait de savoir si une parcelle de la boule demeurait identique en se dĂ©plaçant. Si elle conserve son identitĂ© matĂ©rielle, alors la conservation de la substance totale est assurĂ©e ; si elle ne presse ni plus ni moins sur la balance, alors le poids total demeure constant malgrĂ© les dĂ©formations ; enfin si elle ne se dilate ni ne se contracte, le volume total devient invariant. Mais c’est prĂ©cisĂ©ment cette identitĂ© de la parcelle au cours du dĂ©placement qui est en cause dans ces trois cas successifs, et elle est mĂȘme, nous l’avons vu sans cesse, de plus en plus difficile Ă  Ă©tablir selon qu’il s’agit d’admettre que l’élĂ©ment dĂ©placĂ© se retrouve simplement (substance), qu’il exerce sa pression de la mĂȘme maniĂšre (poids) ou qu’il ne se rĂ©trĂ©cit ni ne s’étend en changeant de position (volume). Quel est donc, en de tels cas, le rapport de l’identitĂ© avec l’opĂ©ration ?

Distinguons d’abord les opĂ©rations logiques ou arithmĂ©tiques et les opĂ©rations physiques, les secondes procĂ©dant par partitions et dĂ©placements dans l’espace et dans le temps et les premiĂšres remplaçant l’extĂ©rioritĂ© spatiale par celle des concepts ou des nombres et la succession temporelle par la succession dĂ©ductive. Or, les opĂ©rations logiques supposent Ă  la fois l’identitĂ© et le changement : elles consistent en transformations mais relatives Ă  des invariants. Si, par exemple A + A’ = B, d’oĂč A = B − A’ et A’ = B − A alors A ; A’ et B sont invariants tandis que leur rĂ©union (+) ou leur soustraction (−) marquent la transformation. Or comment sait-on que A ; A’ et B sont invariants : A = A ; A’ = A’ et B = B ? Parce qu’ils constituent autant d’« opĂ©rations identiques » dans le groupement additif dans lequel ils interviennent 2 : A + A = A ; A’ + A’ = A’ et B + B = B. Si l’opĂ©ration additive est impossible sans l’identitĂ© des termes, celle-ci donc est, elle aussi, inconcevable sans le systĂšme opĂ©ratoire dont elle fait partie. Dira-t-on que l’identitĂ© A = A est donnĂ©e intuitivement avant toute opĂ©ration, par pure opposition avec la diffĂ©rence A + A’ ? Mais cela signifie simplement que dans l’égalitĂ© A + A’ = B on ne peut pas substituer A Ă  A’ sinon l’on aurait l’absurditĂ© A = B − A, tandis que l’on peut substituer A Ă  lui-mĂȘme et A + A’ Ă  B en toutes circonstances. L’identitĂ© elle-mĂȘme rĂ©sulte donc dĂ©jĂ  d’une opĂ©ration, l’« opĂ©ration identique », laquelle n’acquiert de signification prĂ©cise qu’en fonction d’un groupement total.

À plus forte raison, ces considĂ©rations valent-elles pour l’égalitĂ© numĂ©rique ou identitĂ© quantitative, dans le cas de laquelle l’itĂ©ration 1 + 1 = 2 remplace la tautologie A + A = A. Qu’est-ce en effet que l’identitĂ© de l’unitĂ© 1 = 1, sinon le fait que dans les groupes additif ou multiplicatif de nombres n’importe quelle unité 1 est substituable Ă  n’importe quelle autre et par opposition Ă  celle de l’objet qualitatif Ă  laquelle elle correspond ?

Que si nous passons maintenant des opĂ©rations logiques ou arithmĂ©tiques aux opĂ©rations physiques, la situation se prĂ©sente comme suit. Soit une transformation empirique quelconque, telle que la dĂ©formation ou le sectionnement de la boulette d’argile. Chaque transformation se traduira par des changements qualitatifs que l’enfant apprĂ©cie au moyen de rapports Ă  la fois Ă©gocentriques et phĂ©nomĂ©nistes : ainsi la boule paraĂźt changer de volume, de poids et mĂȘme de quantitĂ© de substance. Mais lorsqu’il cherche Ă  grouper ces rapports, et c’est lĂ  une nĂ©cessitĂ© Ă  cause mĂȘme des contradictions auxquelles il est entraĂźnĂ© inĂ©vitablement sans une telle systĂ©matisation, le sujet se trouve en prĂ©sence de la condition commune Ă  tous les groupements : dĂ©finir les transformations en fonction d’invariants et rĂ©ciproquement. Or, un semblant d’invariant est donnĂ© sur le plan intuitif de la simple constatation perceptive : c’est le retour possible au point de dĂ©part. C’est ainsi qu’un Ă©lastique change de volume en s’étirant mais reprend ensuite sa position initiale ou que la boulette paraĂźt se dilater en devenant boudin mais peut retrouver par une action inverse sa forme primitive. Seulement, si cette dĂ©couverte nous engage sur la voie de l’opĂ©ration elle-mĂȘme, il demeure une difficultĂ© essentielle : tant que les transformations empiriques sont ainsi simplement constatĂ©es et non pas encore construites, le changement apparaĂźt comme une crĂ©ation ex nihilo et le retour comme un anĂ©antissement, ou l’inverse selon la perspective adoptĂ©e. Pour que l’état second puisse ĂȘtre reconnu comme rĂ©sultant nĂ©cessairement de l’état premier et rĂ©ciproquement, il faut que l’un soit conçu Ă  la fois comme identique Ă  l’autre et comme en diffĂ©rant cependant par un changement exprimable en un (+) ou en un (−). Ainsi apparaĂźt l’opĂ©ration, dont les invariants seront constituĂ©s par les termes qu’elle engendre et la transformation par l’acte opĂ©ratoire lui-mĂȘme. Or, comme le changement perceptif est impropre Ă  ĂȘtre traduit en augmentations et diminutions homogĂšnes et que les objets de la perception ne peuvent, comme tels, se rĂ©duire les uns les autres et donner prise de la sorte Ă  un jeu d’égalitĂ©s composables entre elles, l’opĂ©ration rĂ©versible nĂ©cessite pour se constituer l’élimination graduelle de l’objet et de la qualitĂ© sensibles et leur remplacement par l’objet et la relation rationnels : les termes invariants de l’opĂ©ration seront donc les Ă©lĂ©ments Ă©galisables supposĂ©s dans l’objet et l’acte opĂ©ratoire consistera en pures transformations spatio-temporelles, c’est-Ă -dire en sectionnements et en dĂ©placements ordonnĂ©s dans l’espace et dans le temps. Quant aux qualitĂ©s perceptives, elles seront de leur cĂŽtĂ© Ă©liminĂ©es de ce groupement opĂ©ratoire et rattachĂ©es au sujet lui-mĂȘme. Telle est donc en fin de compte l’opĂ©ration physique : une transformation rĂ©versible comme l’opĂ©ration logique ou arithmĂ©tique, mais dans laquelle les additions, soustractions, multiplications et divisions de classes, de nombres ou de relations sont remplacĂ©es par les sectionnements et dĂ©placements dans l’espace et dans le temps, et les classes ou les nombres eux-mĂȘmes par des grains ou particules composables entre eux grĂące Ă  ces relations spatio-temporelles.

Venons-en enfin au deuxiĂšme type d’identifications dont tĂ©moignent les rĂ©ponses de ce quatriĂšme stade, c’est-Ă -dire Ă  l’identitĂ© extrinsĂšque Ă©tablie par l’enfant entre les invariants de substance, de poids et de volume. En effet, il existe entre l’invariant de volume et les deux autres le mĂȘme rapport que nous avons prĂ©cisĂ© au cours du dernier chapitre entre le poids et la substance : implication mutuelle dans la non-conservation, puis constitutions sĂ©parĂ©es des invariants avec dissociation logique et dĂ©calage chronologique, puis Ă  nouveau implication mutuelle dans la conservation. Au cours du stade I, on voit ainsi couramment l’enfant expliquer les variations du volume qu’il attribue aux boulettes par les variations de substance et de poids, aussi bien que l’inverse d’ailleurs. Au cours du stade II, au contraire, les variations de volume se justifient indĂ©pendamment de la substance devenue constante mais en s’appuyant sur celle du poids. Au cours du stade III nous voyons rĂ©apparaĂźtre l’implication mutuelle du poids et de la substance tandis que le volume varie sans relation avec ces deux invariants. Enfin, au cours du stade IV, les trois invariants se retrouvent impliquĂ©s en une quasi-identitĂ©. C’est ainsi que Gas dĂ©montre la conservation du volume au moyen de celle de la substance, « ça a le mĂȘme volume, dit-il, parce qu’il y a autant de pĂąte », et Dub au moyen du poids : « C’est toujours le mĂȘme volume parce que c’est le mĂȘme poids », dit-il Ă  propos de l’anneau. Cet enfant va mĂȘme jusqu’à dire : « Ça occupe la mĂȘme place parce que c’est la mĂȘme quantitĂ© et le mĂȘme poids », ce qui est bien la formule de cette identification extrinsĂšque, dont il nous faut trouver maintenant le mĂ©canisme.

Deux problĂšmes se posent Ă  cet Ă©gard : pourquoi y a-t-il dĂ©calage entre la constitution des invariants si le groupement des opĂ©rations physiques dĂ©finies Ă  l’instant est possible dĂšs le stade II et pourquoi y a-t-il fusion finale de ces notions de conservation ? Pour rĂ©pondre Ă  ces deux questions, il convient de prĂ©ciser les rapports du sujet et de l’objet dans la constitution des groupes opĂ©ratoires et de reprendre ainsi pour en dĂ©gager la signification gĂ©nĂ©rale la question du passage de l’égocentrisme primitif au groupement, posĂ©e au cours du chapitre prĂ©cĂ©dent. Il faudrait se garder, en effet, de considĂ©rer la construction des groupes d’opĂ©rations comme une simple superposition de la raison Ă  la perception : non seulement la raison doit corriger les donnĂ©es perceptives immĂ©diates et doubler le monde apparent d’un univers vĂ©ritable plus profond, mais encore l’intelligence aux prises avec un tel problĂšme doit Ă  chaque instant corriger l’égocentrisme de la perspective propre, de telle sorte qu’en rĂ©alitĂ© cette construction est une dĂ©centration ou une conversion, une sorte de rĂ©volution copernicienne en petit qui dĂ©pouille le systĂšme initial de rĂ©fĂ©rence de son privilĂšge pour le situer dans l’ensemble des groupements objectifs terminaux.

Pour mieux comprendre l’ampleur de ce processus, dont dĂ©pendront toutes les mises en relations qui nous restent Ă  Ă©tudier au cours des chapitres IV Ă  XII, rappelons en deux mots la constitution du premier invariant Ă©laborĂ© par l’intelligence pratique de l’enfant : celui de l’objet de la perception. L’objet sensori-moteur paraĂźt au dĂ©but du dĂ©veloppement mental varier sans cesse de forme et de dimensions, quand il ne lui arrive mĂȘme pas de s’anĂ©antir proprement, en franchissant les limites du champ perceptif. Au cours de la seconde annĂ©e dĂ©jĂ , il est par contre douĂ© de conservation. Or, nous avons pu montrer ailleurs 3 que cette construction Ă©tait solidaire de celle de l’espace tout entier : c’est en situant les tableaux successifs qu’il prend de l’objet mouvant dans le « groupe des dĂ©placements » dĂ©crit par H. PoincarĂ© que l’enfant les coordonne en un objet constant. Mais pour parvenir Ă  ce rĂ©sultat, encore faut-il qu’il dĂ©centre l’espace de son activitĂ© propre et situe au contraire cette derniĂšre dans l’ensemble des mouvements « groupĂ©s » : alors seulement l’objet se dĂ©tache du sujet parce que celui-ci entre Ă  titre d’élĂ©ment dans l’univers qu’il construit. De l’égocentrisme radical au groupe objectif il y a donc quelque chose comme le passage du gĂ©ocentrisme Ă  l’hĂ©liocentrisme copernicien.

Or, la constitution des invariants de substance, de poids et de volume nous fait assister Ă  la continuation de ce processus d’ensemble ou plutĂŽt Ă  sa rĂ©pĂ©tition sur chaque nouveau plan de l’activitĂ© propre. L’égocentrisme phĂ©nomĂ©niste se retrouve au cours du stade I lorsque l’enfant demeure incapable de croire Ă  la permanence de la matiĂšre en cas de dĂ©formation des boulettes, mais ce n’est plus de l’objet global qu’il refuse alors de se porter garant, c’est de ces petits objets multiples ou parcelles de substance, dont il faudrait assumer l’invariance pour admettre la conservation du tout. Avec le stade II, il dĂ©centre au contraire sa perspective et dissocie ainsi ce qui est subjectif ou apparent de ce qui appartient Ă  la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure, c’est-Ă -dire du groupement des transformations physiques laissant invariante la quantitĂ© de matiĂšre. De mĂȘme, par consĂ©quent, que dans le cas de l’objet de la perception, l’enfant comprend que sa position et ses propres dĂ©placements sont la raison de la perspective sous laquelle il aperçoit cet objet, sans que celui-ci cesse de conserver sa forme et ses dimensions, de mĂȘme, dans le cas de la substance, le sujet saisit dorĂ©navant que la figure nouvelle sous laquelle il voit la boulette n’altĂšre en rien la totalitĂ© de la matiĂšre parce que la perception de chaque changement, par exemple l’allongement en boudin, doit ĂȘtre corrigĂ©e par celle des changements complĂ©mentaires. Seulement cette dissociation du sujet et de la rĂ©alitĂ© objective au cours du stade II, reste relative Ă  la substance et n’entraĂźne pas d’emblĂ©e pour autant une dissociation analogue dans le domaine plus complexe de la perception du poids : l’enfant continue de croire que le poids varie comme il le perçoit. Mais, sous l’influence des contradictions oĂč l’entraĂźne la coordination des rapports ainsi Ă©tablis, il en vient Ă©galement, au cours du stade suivant (stade III), Ă  grouper les relations de poids en un systĂšme externe qui rejoint alors celui des relations de substance, chaque parcelle invariante de substance Ă©tant donc conçue comme comportant un poids constant tandis que les variations apparentes sont attribuĂ©es au sujet. Celui-ci comprend donc une fois de plus que les changements de sa perception rĂ©sultent d’une perspective particuliĂšre, Ă  corriger en la coordonnant aux autres : par exemple, quand la galette paraĂźt plus lĂ©gĂšre que la boulette dont elle dĂ©rive, parce que le poids en est plus « éparpillé », l’enfant dĂ©couvre que cela ne changerait rien « pour la balance », parce que les sensations ainsi dispersĂ©es sur la paume de la main doivent ĂȘtre rectifiĂ©es pour pouvoir ĂȘtre comparĂ©es Ă  celle que produit la boulette « serrĂ©e ». Mais, cette fois encore, la dissociation du subjectif et de l’objectif n’exerce aucune influence immĂ©diate sur la perception du volume, puisque celle-ci dĂ©pend d’autres facteurs. Aussi l’égocentrisme phĂ©nomĂ©niste subsiste-t-il au cours du stade III pour ce qui est du volume, tandis que la dissociation s’effectue au stade IV sur le modĂšle des deux prĂ©cĂ©dentes : les transformations du volume sont alors groupĂ©es sur le mĂȘme modĂšle, chaque parcelle de substance conservant non seulement son poids mais encore son volume, et les contractions ou dilatations apparentes du tout sont rapportĂ©es au sujet et attribuĂ©es aux perspectives de sa perception, lesquelles sont complĂ©tĂ©es grĂące Ă  la reprĂ©sentation.

On comprend donc pourquoi, au cours du stade IV, la conservation du volume est justifiĂ©e au moyen de celles de la substance ou du poids et rĂ©ciproquement : dans les trois cas il s’agit, en effet, d’exprimer les propriĂ©tĂ©s de l’objet total par celles des parties Ă©lĂ©mentaires pouvant ĂȘtre groupĂ©es au moyen d’opĂ©rations physiques de dĂ©placements et de remises en position. Cette identification, simple en apparence, est donc elle aussi d’une grande complexitĂ© puisqu’elle suppose la coordination de trois groupements opĂ©ratoires constituĂ©s sĂ©parĂ©ment. C’est ce que nous verrons d’ailleurs mieux encore au cours des chapitres suivants, en Ă©tudiant comment de la conservation l’enfant procĂšde Ă  la constitution de l’atomisme lui-mĂȘme.