Le DĂ©veloppement des quantitĂ©s chez lâenfant : conservation et atomisme ()
Chapitre X.
La composition des relations asymétriques et les inégalités de poids
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Toute reprĂ©sentation rationnelle du monde physique suppose trois sortes au moins de compositions formelles. On peut, en premier lieu, composer les diffĂ©rences donnĂ©es entre les objets, câest-Ă -dire les inĂ©galitĂ©s qualitatives : câest lĂ le rĂŽle particulier de la logique des relations asymĂ©triques, laquelle consiste Ă additionner des diffĂ©rences en sĂ©ries ou Ă coordonner (multiplier) deux ou plusieurs sĂ©riations. On peut, en second lieu, composer les Ă©quivalences qualitatives : câest lĂ lâĆuvre de la logique des classes (addition et multiplication des ensembles de termes Ă©quivalents) si lâon nâenvisage quâune variable propositionnelle, ou de la logique des relations symĂ©triques (des Ă©galitĂ©s) si lâon envisage deux variables Ă la fois (ces deux logiques prĂ©sentant des structures de « groupements » tout Ă fait analogues). On peut enfin composer simultanĂ©ment les Ă©quivalences et les diffĂ©rences, en faisant alors abstraction des qualitĂ©s : lâon considĂ©rera les objets individuels comme Ă©tant Ă la fois Ă©gaux entre eux et distincts, ce qui revient Ă en faire des unitĂ©s, le nombre rĂ©sultant ainsi dâune fusion opĂ©ratoire de la classe et de la relation asymĂ©trique.
Il convient donc, pour aborder cette derniĂšre partie de notre ouvrage, consacrĂ©e Ă la logique et Ă lâarithmĂ©tique du poids et du volume physique, dâanalyser en premier lieu quelques problĂšmes de logique des relations asymĂ©triques, que nous choisirons dans le domaine des inĂ©galitĂ©s de poids.
La technique Ă suivre Ă cet Ă©gard est extrĂȘmement simple : il suffit dâĂ©tudier la sĂ©riation des poids, Ă condition toutefois dâĂ©viter que ceux-ci soient proportionnels aux volumes des objets utilisĂ©s et quâainsi la question ne porte plus sur une dĂ©duction Ă base de perception de la pesanteur, mais sur la simple perception visuelle immĂ©diate. Cette prĂ©caution devant donc ĂȘtre gĂ©nĂ©rale, nous distinguerons diffĂ©rents problĂšmes, dont il convient de les poser dans un ordre variable, pour Ă©viter que le rĂ©sultat de lâun nâinflue sur celui des autres de façon systĂ©matique, mais que nous analyserons dans lâordre suivant :
ProblĂšme I. On prĂ©sente Ă lâenfant trois cailloux dont les poids sont diffĂ©rents mais ne sont pas reconnaissables au volume perçu. Lâenfant dispose dâune balance pour les peser et peut aussi les Ă©valuer Ă la main sâil le dĂ©sire. Mais on prescrit une rĂšgle (en annonçant pour intĂ©resser lâenfant que lâon va faire un jeu dans lequel il y a des rĂšgles, comme le jeu de billes) : câest de ne jamais toucher que deux cailloux Ă la fois. Ă cet effet, on dispose devant le sujet deux boĂźtes vides, sans couvercles et de mĂȘme poids, et câest dans ces boĂźtes que lâenfant doit peser les cailloux deux Ă deux, soit sur la balance soit Ă la main. On demande alors simplement de sĂ©rier les trois cailloux, en mettant le plus lourd dâun cĂŽtĂ©, le plus lĂ©ger de lâautre et le moyen au milieu. LâintĂ©rĂȘt du problĂšme rĂ©side naturellement dans les opĂ©rations conduisant Ă cette sĂ©riation et non pas dans le rĂ©sultat brut ; aussi faut-il noter avec soin ces opĂ©rations et varier les Ă©preuves. Il se peut, par exemple, quâayant Ă©tabli sans plus les relations A > B et A > C lâenfant pose les cailloux par hasard dans lâordre correct A > B > C (cet ordre ayant en un tel cas 50 % de chances de sortir, contre 50 % pour lâordre A > C > B). Mais il va de soi que dans cet exemple la conclusion ne dĂ©coule pas des prĂ©misses et que la dĂ©duction seule est intĂ©ressante. De mĂȘme, il se peut que lâenfant prenne dâemblĂ©e, mais fortuitement, les cailloux dans lâordre correct A > B et B > C, mais quâavec trois nouveaux objets il se contentera de peser B < A et C < A en concluant A > C > B. Il importe donc de multiplier les Ă©preuves jusquâau moment oĂč lâon peut dĂ©terminer quel est le systĂšme, correct ou faux, suivi par lâenfant, ou quelle est la part du hasard dans ses succĂšs apparents. DâoĂč lâutilitĂ© de complĂ©ter ce problĂšme I par les deux questions IIa et IIb.
ProblĂšme II. Pour doubler le problĂšme prĂ©cĂ©dent nous prĂ©sentons en outre deux jeux de pĂąte Ă modeler. Dans la question IIa, ce sont trois boules qui, vues de lâextĂ©rieur paraissent ĂȘtre de mĂȘme matiĂšre (pĂąte Ă modeler rouge), mais qui sont de grandeurs diffĂ©rentes et inverses de leurs poids : dans la plus petite on a mis du plomb, dans la moyenne un caillou et la plus grande est simplement en argile. On dit sans plus Ă lâenfant que ces boulettes nâont pas le poids quâil semble et quâil faut donc les peser deux Ă deux pour pouvoir les ordonner.
Dans la question IIb il sâagit Ă©galement de trois boulettes de grandeurs diffĂ©rentes, mais la plus lourde est celle de taille moyenne, et la plus lĂ©gĂšre la plus grande. Les consignes donnĂ©es sont les mĂȘmes.
ProblĂšme III. On pose les mĂȘmes questions, mais (IIIa) avec 4 Ă 6 cailloux de poids diffĂ©rents et indiscernables Ă vue, ou (IIIb) avec 4 Ă 6 boulettes de mĂȘme volume mais de poids diffĂ©rents.
ProblĂšme IV. Les trois questions prĂ©cĂ©dentes une fois Ă©tudiĂ©es, il est intĂ©ressant dâen comparer les rĂ©sultats Ă ceux dâun problĂšme gĂ©nĂ©ral de sĂ©riation. Nous donnons donc dans ce but 10 boules de pĂąte Ă modeler de mĂȘme volume mais de poids diffĂ©rents, en demandant sans plus de les ordonner de la plus lĂ©gĂšre Ă la plus lourde, mais cette fois sans consigne limitative : lâenfant nâa donc pas Ă les peser deux Ă deux mais il peut sây prendre comme il lâentend.
ProblĂšme V. On prĂ©sente Ă lâenfant trois boĂźtes dâallumettes exactement pareilles dâapparence (mĂȘme marque et aucune tĂąche ou signe distinct sur le couvercle), mais on lui annonce quâelles sont de poids inĂ©gal, la plus lourde Ă©tant pleine de sable, la moyenne pleine dâallumettes et la plus lĂ©gĂšre Ă©tant vide. Lâenfant les soupĂšse pour se fixer les idĂ©es. AprĂšs quoi on mĂ©lange les boĂźtes et on les arrange sur la table en forme de triangle sans que le sujet puisse savoir dâavance Ă quel angle correspond chaque boĂźte. Puis on pose les questions suivantes en dĂ©signant simplement les boĂźtes sans les ouvrir ni les laisser toucher :
Va : Cette boßte (A) est plus lourde que celle-là (B) et celle-là (B) est plus lourde que celle-là (C). Laquelle est la plus lourde des trois et laquelle est la plus légÚre ?
Vb : Cette boßte (A) est plus lourde que celle-là (B) et celle-là (C) est plus légÚre que celle-là (B). Laquelle est la plus lourde des trois ? Et laquelle est la plus légÚre des trois ?
Vc : Cette boĂźte (B) est plus lĂ©gĂšre que celle-ci (A) et elle est en mĂȘme temps plus lourde que celle-lĂ (C). Laquelle est la plus lourde et laquelle est la plus lĂ©gĂšre des trois ?
Les rĂ©sultats obtenus au moyen de ces divers problĂšmes sont fort instructifs. Au cours dâun premier stade lâenfant ne parvient pas Ă rĂ©soudre les problĂšmes I et II parce quâil ne pĂšse que deux objets sur trois ou mĂȘme les pĂšse un Ă un sans les mettre en rapports. Il Ă©choue a fortiori dans la question des quatre pierres (III) ou les problĂšmes semi-verbaux (V). Il nâest pas non plus capable de sĂ©riation simple (IV). â Au cours dâun second stade lâenfant Ă©choue Ă©galement Ă rĂ©soudre les problĂšmes I et II, mais cette fois parce quâil Ă©tablit ses relations par couples non coordonnables entre eux, tels que A > B et A > C. De mĂȘme pour le problĂšme III il se contente de pesĂ©es du mode A > B et C > D sans se douter quâil ne peut rien en conclure quant aux rapports de A, B avec C, D. Quant Ă la sĂ©riation simple (IV) elle sâeffectue empiriquement et dĂ©bute elle aussi par couples ou petites sĂ©ries de 3 ou 4 termes, sans que ces couples ou ces petits ensembles soient dâemblĂ©e coordonnĂ©s entre eux. Les questions verbales (V) demeurent non rĂ©solues. â Au cours dâun troisiĂšme stade, enfin, lâenfant rĂ©ussit Ă Ă©tablir la sĂ©rie A > B > C par coordination des relations en jeu (I et II) et Ă ordonner les poids en une sĂ©riation dâensemble correcte (IV). Par contre au dĂ©but (sous-stade III A) tout en combinant de diverses maniĂšres les relations en jeu dans la question III, il nâaboutit pas sans plus Ă un systĂšme logiquement nĂ©cessaire, et sâil rĂ©ussit verbalement les compositions simples de relations (Va et b), il Ă©choue Ă coordonner mentalement les relations inverses (B < A) et (B > C) dans la question Vc. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale le sous-stade III A du troisiĂšme stade marque donc la dĂ©couverte de la sĂ©riation opĂ©ratoire, mais celle-ci ne sâachĂšve quâau cours dâun sous-stade III B, caractĂ©risĂ© par la solution complĂšte des problĂšmes III et V.
§ 1. Le premier stade : absence de compositionđ
Lorsque lâon prĂ©sente aux petits de quatre Ă cinq ans les trois cailloux Ă comparer deux Ă deux (question I) il est encore frĂ©quent, et cette rĂ©action caractĂ©rise le niveau le plus bas que nous ayons observĂ©, que lâenfant ne rĂ©ussisse pas Ă rĂ©soudre le problĂšme pour cette raison trĂšs simple quâil ne considĂšre pas utile de peser les trois cailloux et se contente de deux, souvent mĂȘme sans peser ensemble les cailloux quâil compare et en se bornant Ă les juger isolĂ©ment « lourds » ou « lĂ©gers ». Voici des exemples :
Bur (5 ; 8) met le caillou A sur lâun des plateaux de la balance et C sur lâautre. Il constate que C est plus lĂ©ger et le pose Ă sa droite. Il met Ă gauche de C le caillou A comme Ă©tant plus lourd et place en tĂȘte de sĂ©rie le caillou B sans le peser, comme sâil allait de soi quâil est le plus lourd. « Mais celui-lĂ (B), tu lâas pesé ? â Il est plus lourd. â Pourquoi ? â Parce que celui-lĂ (C) est lĂ©ger et celui-lĂ (A) un peu plus lourd. »
Sin (5 ; 10) pĂšse A et B Ă la balance, mais comprend mal lâusage de celle-ci. On le laisse faire Ă la main et il pose correctement A â B 1. Puis il met C Ă droite : « Tu lâas pesé ? â Non. â OĂč il faut le mettre ? â (Il reprend et le soupĂšse, mais seul et dit :) Il est lĂ©ger. » DâoĂč A â B â C mais par hasard. AprĂšs une autre expĂ©rience (IV) on lui redonne trois autres cailloux. Il pĂšse A et C Ă la main et pose A â C puis il met B avant A sans lâavoir pesé : « Pourquoi tu le mets lĂ Â ? â Celui-lĂ (B) est le lourd. » On permet alors Ă Sin de toucher les cailloux comme il lâentend et il les sĂ©rie convenablement, mais Ă©choue pour des suites de plus de trois ou quatre termes (question IV).
AprĂšs quoi on lui pose la question IIa : trois boules Ă sĂ©rier, de poids inverses aux volumes. Il pĂšse A et B, mais considĂšre B comme plus lourde, parce que plus grosse et bien que A contienne du plomb et soit notablement plus pesante. AprĂšs quoi il pĂšse Ă la main C seule et la place entre les deux autres. DâoĂč B â C â A. « Comment sais-tu que (C) est plus lourde que (A) ? â Parce quâelle est lourde. »
Bed (5 ; 11) pĂšse correctement Ă la balance les cailloux dâessais. Puis, en prĂ©sence des trois termes Ă sĂ©rier, il pĂšse B et C et pose B â C. AprĂšs quoi il prend A et le place Ă la fin, dâoĂč B â C â A : « Pourquoi ? â Il est lĂ©ger. »
Probl. IIb : Il pĂšse et pose A â C puis met B aprĂšs C : « Pourquoi tu mets (B) lĂ Â ? â Il va lĂ . »
On voit quâĂ ce niveau aucune coordination nâest possible faute de jugements de relation. Lâenfant est naturellement capable â et mĂȘme, sur ce point, depuis lâĂąge le plus tendre â de comparer deux poids et dâĂ©tablir ainsi les rapports perceptifs M â P ou M â P. Mises Ă part les illusions que peuvent engendrer les questions II, puisque nous savons que le poids et la quantitĂ© apparente de matiĂšre ne se dissocient quâau second stade, il nây a donc pas de difficultĂ© dans la comparaison perceptive du poids de deux Ă©lĂ©ments. Il est mĂȘme Ă©vident que le rapport de comparaison est inhĂ©rent Ă la perception du poids comme telle, et lâon sait bien, depuis que Köhler lâa montrĂ© pour la perception dâune couleur plus ou moins foncĂ©e chez les poules, que toute perception, mĂȘme Ă©lĂ©mentaire, se fonde sur des rapports et non pas sur des qualitĂ©s absolues. Il y a donc, dĂšs le dĂ©but, perception des qualitĂ©s et de leurs liaisons : ces deux notions sont ainsi indissociables, les liaisons constituant dĂšs lâorigine une quantitĂ© brute (par opposition Ă la quantification intensive due Ă la sĂ©riation et Ă la quantitĂ© extensive fondĂ©e sur lâunitĂ© numĂ©rique), tandis que la qualitĂ© demeure Ă lâĂ©tat de qualitĂ© brute tant quâil nây a pas de groupements logiques possibles. Seulement ces rapports perceptifs, prĂ©cisĂ©ment parce quâils ne sont pas encore ni quantifiables (du point de la quantification intensive ou extensive) ni mĂȘme sĂ©riables, ne sont point encore des relations au sens logique du terme, la relation asymĂ©trique ne dĂ©butant quâavec le groupement Ă elle propre, câest-Ă -dire avec la sĂ©riation ou coordination des rapports eux-mĂȘmes.
En effet, tout en dĂ©clarant que A est plus lourd que B, lâenfant de ce niveau ne parvient nullement encore Ă concevoir la relativitĂ© du poids, et il traduit le rapport perceptif entre les deux objets en dĂ©clarant simplement que lâun est « lourd » et lâautre « lĂ©ger ». Comme le dit Sin, par exemple, « celui-lĂ est le lourd ». MĂȘme lorsquâils emploient des expressions relatives comme « plus lourd », « plus lĂ©ger », etc., cela ne signifie encore quâune opposition perceptive et non pas une relation opĂ©ratoire. Preuves en soient, dâune part, le sort rĂ©servĂ© au troisiĂšme caillou et, dâautre part, la maniĂšre mĂȘme de peser que prĂ©sente lâenfant. La rĂ©action gĂ©nĂ©rale de ce premier stade Ă lâĂ©gard du troisiĂšme caillou est Ă elle seule rĂ©vĂ©latrice : si lâenfant ne le pĂšse pas, câest en effet quâil nâa pas encore la moindre idĂ©e dâune coordination entre deux rapports, autrement dit dâune sĂ©rie de trois termes. Ce quâil cherche Ă Ă©tablir, câest un ensemble de rapports binaires, autrement dit quelque chose dâintermĂ©diaire entre la classification et la sĂ©riation : il cherche les « lourds » et les « lĂ©gers » et lorsquâil met le troisiĂšme caillou en tĂȘte ou en queue câest simplement quâil veut le placer du cĂŽtĂ© lourd ou du cĂŽtĂ© lĂ©ger. Quand Sin met la boule C entre B et A, ce qui semble contraire Ă cette interprĂ©tation, il justifie sans plus cet acte en disant « elle est lourde ». Nâayant pas Ă©prouvĂ© le besoin de peser le troisiĂšme caillou en relation avec un autre il est Ă©videmment exclu que lâenfant cherche une sĂ©riation : il ne demande quâĂ lui attribuer lâune des deux qualitĂ©s du rapport binaire lourd-lĂ©ger. Cette interprĂ©tation est confirmĂ©e par une seconde circonstance, Ă©galement gĂ©nĂ©rale Ă ce niveau : câest la maniĂšre mĂȘme de peser de lâenfant. Lorsque le sujet ne met pas dâemblĂ©e le troisiĂšme caillou en place, il arrive souvent quâil le pĂšse avec soin, mais seul, ce qui est bien la preuve quâil cherche simplement Ă le qualifier en lourd ou lĂ©ger, mais il se produit aussi frĂ©quemment que lâenfant dĂ©bute ainsi avec les trois cailloux eux-mĂȘmes et quâil faille le pousser Ă comparer les deux premiers. De plus, lorsquâil les pĂšse Ă la main, on nâa pas lâimpression dâune mise en relation mais dâune sorte de pesĂ©e alternative, qui ne les compare que pour dĂ©partager entre « celui qui est lourd » comme dit Sin et « le lĂ©ger ».
Il va donc de soi que lorsque ces enfants sont mis en prĂ©sence du problĂšme III (les quatre cailloux), ils ne sâen tirent pas mieux :
Sin (5 ; 10) prend A et B dans ses mains puis met A Ă sa droite parce quâ« il est plus lourd », et B Ă sa gauche assez loin de A. Il prend ensuite C quâil pĂšse seul et quâil met entre deux, du cĂŽtĂ© de B. Il prend enfin D quâil pĂšse Ă©galement seul et met entre A et C sans doute parce quâil y demeure un espace vide. DâoĂč la sĂ©rie B â C â D â A. Il nây a donc pas eu de comparaison entre C et A ou C et B ni entre D et les trois autres : la sĂ©rie est fortuite et lâintercalation sans signification sĂ©riale. On pourrait dire que D est « du cĂŽtĂ© du lourd et C du cĂŽtĂ© du lĂ©ger », mais rien de plus.
Nar (5 ; 11) pĂšse A et C et pose C â A. Puis il soupĂšse D seul, quâil met avant C et B seul quâil place aprĂšs A, dâoĂč D â C â A â B.
Le problÚme V (boßtes) ne donne pas lieu à de meilleures réponses :
Col (5 ; 10) : « Tu vois ces boĂźtes, etc. Celle-lĂ (A) est plus lourde que celle-lĂ (B) et celle-lĂ (B) est plus lourde que celle-ci (C). Veux-tu me raconter ce que je tâai dit ? â Celle-lĂ est plus lourde que celle-lĂ et celle-lĂ est plus lourde que celle-lĂ (donc juste : A â B â C). â Alors mets la plus lourde des trois ici, la plus lĂ©gĂšre lĂ et la troisiĂšme au milieu ? â (Il place A â C â B.) â Tu es sĂ»r ? â Non (B â C â A). », etc.
Ces rĂ©actions sont bien naturelles aprĂšs ce que nous avons vu de la solution des problĂšmes I-III. Par contre, en ce qui concerne la sĂ©riation simple (problĂšme IV), ces sujets prĂ©sentent un comportement intĂ©ressant et qui rejoint entiĂšrement ce que nous avons observĂ© avec Mlle Szeminska dans le domaine des longueurs et des quantitĂ©s de matiĂšre : il ne parvient pas Ă sĂ©rier dans le dĂ©tail une dizaine de boules et se borne Ă Ă©tablir une sorte de rangĂ©e globale dans laquelle les lourdes sont en gros dâun cĂŽtĂ©, les lĂ©gĂšres de lâautre, mais sans gradation rĂ©guliĂšre. Seulement le phĂ©nomĂšne dure plus longtemps avec les poids quâavec les quantitĂ©s simples (longueurs ou grosseurs) :
Alb (5 ; 11) : « Tu vois ces boules (en dĂ©sordre). On dirait quâelles ont le mĂȘme poids mais elles sont toutes diffĂ©rentes. Tu mettras la plus lourde de toutes ici (Ă droite), puis celle qui est un tout petit peu moins lourde Ă cĂŽtĂ©, puis celle qui est encore un tout petit peu moins lourde ici, etc., et enfin la plus lĂ©gĂšre de toutes lĂ (Ă gauche). Alb prend dâabord la boule 6 qui est devant lui, il la soupĂšse seule et la pose, puis la boule 8 quâil place Ă droite de 6 ; la boule 3, Ă propos de laquelle il dit : « lĂ©gĂšre », et quâil place Ă lâautre extrĂ©mité ; la boule 9 : il dit : « lourde » et la met Ă gauche de 6 ; la boule 7 Ă gauche de 9 ; la 5 Ă gauche de 7 ; la 4, « lĂ©gĂšre », est situĂ©e Ă gauche de 3 ; il trouve le 10 et sâĂ©crie : « Ah elle est lourde ! » et il la met entre 6 et 8 ; enfin il soupĂšse les deux restantes dit « toutes lĂ©gĂšres » et les met en tĂȘte, dâoĂč la sĂ©rie : 2 â 1 â 4 â 3 â 5 â 7 â 9 â 6 â 10 â 8.
On reprend : « Essaie si câest juste. La plus lourde de toutes doit ĂȘtre ici, la plus lĂ©gĂšre de toutes ici, et ensuite un peu plus lourde, un peu plus lourde, etc. » Alb les touche une Ă une, mais ne rĂ©agit pas. On met alors 10 en queue et 1 en tĂȘte, mais il ne rĂ©agit pas davantage.
Cet exemple est assez reprĂ©sentatif pour quâil soit inutile dâen citer davantage 2. Il montre dâemblĂ©e que, lorsque la sĂ©rie est suffisamment longue, lâenfant a beau bĂ©nĂ©ficier dâune libertĂ© complĂšte de manipulation, il ne parvient pas Ă ordonner les termes ou Ă additionner les rapports. Lorsquâil ne sâagit que de trois ou quatre cailloux, le sujet parvient, il est vrai, facilement Ă les sĂ©rier si on ne lui impose pas la consigne restrictive de les toucher que deux Ă deux. Par exemple Sin, dont on a vu les rĂ©actions tout Ă lâheure lorsquâil sâagissait de sĂ©rier trois cailloux en les pesant deux Ă deux, les ordonne dâemblĂ©e correctement lorsquâil peut les toucher comme il lâentend : il ne sâagit plus alors, en effet, de raisonnement, mais de comparaison perceptive directe, soit que lâenfant prenne deux cailloux dâune seule main et le troisiĂšme de lâautre, soit quâil les soupĂšse immĂ©diatement lâun aprĂšs lâautre dans un ordre quelconque, mais se rappelle avec assez de prĂ©cision les poids quâil vient de percevoir pour que ces enregistrements mnĂ©siques presque contemporains les uns des autres et en nombre trĂšs limitĂ© Ă©quivalent presque Ă une perception simultanĂ©e. Si lâon cinĂ©matographiait les pesĂ©es de lâenfant, dans ce dernier cas (donc toujours pour trois ou quatre cailloux mais avec libertĂ© entiĂšre de manipulation) et que lâon dĂ©roulait ensuite le film au ralenti, on verrait sans doute que lâenfant exĂ©cute prĂ©cisĂ©ment en pratique les opĂ©rations de coordination nĂ©cessaires Ă la solution des problĂšmes I, II et III, alors quâil ne parvient pas Ă les rĂ©soudre par la rĂ©flexion lorsquâil est limitĂ© par la consigne de ne toucher les objets que deux Ă deux. Mais la grande diffĂ©rence entre les prĂ©opĂ©rations directes et inconscientes que rĂ©vĂ©lerait ce film et les opĂ©rations indirectes, donc rĂ©ellement opĂ©ratoires, quâil faut effectuer pour maĂźtriser les problĂšmes I-III est que, dans le premier cas, la mĂ©moire tactilo-motrice immĂ©diate supplĂ©e au raisonnement, tandis que, dans le second cas, il sâagit de coordonner par une suite de jugements les rapports perçus et de remplacer la mĂ©moire par un systĂšme de points de repĂšre, tel que de poser lâobjet le plus lourd Ă droite et le plus lĂ©ger Ă gauche, de maniĂšre Ă savoir toujours dans quel ordre il convient de faire les comparaisons suivantes. Si lâon ne tenait pas compte de cette distinction entre la pseudo-sĂ©riation par mĂ©moire inconsciente ou perception immĂ©diates et la vraie sĂ©riation opĂ©ratoire, on pourrait dire que les poules de Köhler rĂ©solvent dĂ©jĂ le problĂšme auquel sâachoppent nos enfants, lorsquâaprĂšs avoir choisi la plus foncĂ©e des deux couleurs A â B elles piquent directement sur une couleur plus foncĂ©e encore C dans la perception fournissant le rapport B â C. Or il est Ă©vident que ces sympathiques animaux ne construisent pas la sĂ©rie A â B â C mais se fondent simplement sur la mĂ©moire perceptive due au dressage qui leur a appris Ă Ă©liminer la plus claire de deux couleurs. En bref, la sĂ©riation rĂ©elle ne dĂ©bute que lorsque une coordination intellectuelle est nĂ©cessaire pour raccorder les rapports successivement perçus, câest-Ă -dire lorsque ceux-ci ont Ă©tĂ© dissociĂ©s les uns des autres par la fragmentation des conduites, tandis que, quand celles-ci sont assez rapides ou guidĂ©es par une mĂ©moire suffisante, la sĂ©riation demeure apparente et consiste sans plus en une lecture perceptive ou mnĂ©sique des donnĂ©es.
Or, lorsque lâon prĂ©sente au sujet dix Ă©lĂ©ments Ă sĂ©rier au lieu de trois ou quatre, avec libertĂ© complĂšte de manipulation, le problĂšme se complique Ă nouveau et, comme on vient de le voir, rejoint en difficultĂ© celui dâordonner trois Ă©lĂ©ments deux par deux. Câest que, en effet, il nâest plus possible de toucher Ă la fois dix cailloux ou dix boules, ni de les soupeser successivement avec une rapiditĂ© telle que les rapports perceptifs se coordonnent dans la mĂ©moire et sans faire appel Ă la rĂ©flexion comme câest le cas avec trois ou quatre objets. Pour sĂ©rier dix Ă©lĂ©ments, il faut Ă©tablir une loi de succession et comprendre que chaque terme doit ĂȘtre Ă la fois plus lĂ©ger que tous les prĂ©cĂ©dents et plus lourd que tous les termes restants. Cette construction de relations que suppose ainsi la sĂ©riation lorsque le nombre des termes Ă ordonner est assez grand pour sortir des limites du champ de la perception et de la mĂ©moire immĂ©diates, revient donc Ă la question de la coordination de (A â B) avec (B â C) et câest pourquoi le problĂšme IV nâest pas mieux rĂ©solu, Ă ce niveau, que les problĂšmes I et II. Quâil faille rĂ©server la possibilitĂ© de divers dĂ©calages de dĂ©tail, cela va sans dire, car on peut trouver des enfants qui savent mieux sĂ©rier dix Ă©lĂ©ments, Ă©tant exercĂ©s Ă ce genre dâactivitĂ©, que de coordonner deux rapports isolĂ©s, et lâon trouve aussi le contraire. Mais, en gros, on peut homologuer ces deux comportements.
Si nous avons insistĂ© de la sorte sur ces conditions de la sĂ©riation vraie, par opposition aux pseudo-sĂ©riations dâordre purement perceptif, câest que le problĂšme est essentiel pour la comparaison des mĂ©thodes de quantification de la substance comme telle (quantitĂ© apparente de matiĂšre), du poids et du volume. Il est Ă©vident, en effet, que si la quantification extensive rĂ©sulte, comme nous le supposons, de la rĂ©union opĂ©ratoire de la sĂ©riation et des groupements dâĂ©quivalences, il sera plus facile de quantifier les qualitĂ©s perçues directement par la vue que les autres, puisque la sĂ©riation (et cela est vrai aussi de la constatation des Ă©quivalences) des donnĂ©es visuelles immĂ©diates dispose dâun champ beaucoup plus large de perception simultanĂ©e. Câest pourquoi la quantification, la sĂ©riation et lâĂ©galisation des quantitĂ©s apparentes de matiĂšre se constituent en premier lieu, puisque ces quantitĂ©s se prĂ©sentent visuellement Ă lâenfant tandis que la constitution des invariants de poids et de volume physique est liĂ©e soit Ă un champ perceptif non visuel, soit Ă des donnĂ©es qui sont bien fournies par la vue mais nâont plus rien dâimmĂ©diat et supposent une Ă©laboration intellectuelle complexe. On voit ainsi lâimportance que prend une analyse dĂ©taillĂ©e de la sĂ©riation et des autres opĂ©rations quantifiantes si lâon veut comprendre la raison des dĂ©calages observĂ©s dans lâĂ©laboration des invariants de substance, de poids et de volume physique. Nous reviendrons sur le problĂšme dans la conclusion du prĂ©sent chapitre, mais nous tenions Ă le signaler dâemblĂ©e et dĂšs les dĂ©buts de lâĂ©tude de la sĂ©riation, puisque ce sont ces difficultĂ©s dâordre psychologique qui font comprendre pourquoi les mĂȘmes groupements logiques et les mĂȘmes opĂ©rations de mesure se constituent Ă des niveaux intellectuels trĂšs diffĂ©rents selon le contenu perceptif ou expĂ©rimental auquel ils sâappliquent.
§ 2. Le deuxiĂšme stade : sĂ©riation empirique et procĂ©dant par couples incoordonnĂ©s entre euxđ
Un progrĂšs notable marque lâapparition de ce second stade : lâenfant pĂšse chacun des termes Ă sĂ©rier et il le pĂšse toujours en relation avec un autre, estimant que la pesĂ©e dâun terme isolĂ© ne lui apprendrait rien. Seulement ce progrĂšs nâassure point Ă lui seul la solution correcte des problĂšmes I Ă III car une condition essentielle resterait Ă remplir : il ne suffit pas, en effet, de soupeser les termes deux Ă deux pour pouvoir les sĂ©rier, il faut encore que ces rapports soient coordonnables entre eux. Câest ainsi que les relations A â B et B â C peuvent ĂȘtre additionnĂ©es lâune Ă lâautre, tandis que de A â B et de A â C on ne peut rien tirer de certain, de A â B et de C â D on ne peut mĂȘme rien conclure du tout, si C nâest pas comparĂ© de son cĂŽtĂ© avec le terme B. Pour pouvoir ĂȘtre sĂ©riĂ©s, il faut donc que les couples de termes mis en rapport interfĂšrent entre eux et cela dans un certain ordre. Or, nous voyons au contraire lâenfant de ce niveau chercher Ă rĂ©soudre les problĂšmes I et II en ne pesant que (A â B) et (A â C) et le problĂšme III en ne constituant que des couples juxtaposĂ©s, sans interfĂ©rences.
Voici dâabord quelques exemples relatifs aux problĂšmes I et II :
Per (6 ; 10) commence, comme au stade prĂ©cĂ©dent par peser A et C puis mettre B en troisiĂšme lieu sans lâavoir comparĂ© Ă lâun des deux autres. Mais, la semaine suivante, avec un autre lot de trois pierres, il pĂšse A â B, puis A â C et conclut Ă A â C â B : « Comment sais-tu que celui-lĂ (B) est le plus lĂ©ger ? â Jâai vu avec celui-lĂ (A). »
Probl. IIa : Il pĂšse A â B puis C â A et met B aprĂšs C, dâoĂč A â B â C : « Comment sais-tu que (C) est le plus lĂ©ger ? â Ah, comme ça (A â C â B). »
Probl. IIb : Il pĂšse B â A plus C â A et ordonne A â B â C. « Est-ce que celui-lĂ (B) est plus lourd que celui-lĂ (C) ? â Oui. â Pourquoi ? â Parce quâil est avant (il prend donc aprĂšs coup son arrangement arbitraire pour une dĂ©monstration). »
Rey (7 ; 8). Probl. I : il pĂšse B â A, puis C â A et met C au milieu, dâoĂč B â C â A. « Lequel est le plus lĂ©ger, celui-lĂ (C) ou celui-lĂ (B) ? â ⊠â Pourquoi tu lâas mis au milieu ? â Parce quâil est plus lĂ©ger que ça (A). â Et celui-lĂ (B) ? â Aussi. â Alors tiens, voilĂ trois autres cailloux. Essaie de faire mieux. â (Il pĂšse A â C puis B â C et met B â A â C). â Lequel est le plus lourd ? â Celui-lĂ (B). â Pourquoi ? â Il est plus lourd que ça (C). â Et ça (A) ? â âŠÂ »
Probl. IIa : donc les trois boules de rapports inverses. Il pĂšse A â B puis A â C et ordonne A â C â B. » Laquelle est la plus lĂ©gĂšre ? â Celle-lĂ (B). â Pourquoi ? â (Il pĂšse B â C et ordonne correctement.) » Mais pour le problĂšme IIb il retombe dans son erreur habituelle.
Mor (7 ; 10). Probl. I : Il pĂšse B â C puis B â A et ordonne correctement A â B â C, mais ce succĂšs est fortuit comme la suite le montre. Probl. IIa : Il pĂšse A â B et A â C et place A â C â B. « Laquelle est la plus lĂ©gĂšre ? â Celle-lĂ (B). â Pourquoi ? â Jâai vu quâelle est moins lourde avec celle-lĂ (A). â Et celle-lĂ (B) ? â Un peu plus lourde. »
La signification de ces faits nâapparaĂźt clairement quâĂ la condition de les comparer aux rĂ©actions des mĂȘmes sujets au problĂšme des quatre cailloux. Examinons donc quelques exemples des rĂ©ponses donnĂ©es Ă ce problĂšme III :
Mor (7 ; 10) soupĂšse les cailloux C et D et place D â C puis il prend A et B, les pĂšse et les place dans lâordre A â B mais aprĂšs les deux premiers, dâoĂč la sĂ©rie D â C â A â B : « Lequel est le plus lĂ©ger des quatre ? â Celui-lĂ (B). â Comment le sais-tu ? â Il est plus lĂ©ger que ça (A). â Et de ça (A) et ça (C) lequel est le plus lourd ? â Celui-lĂ (C). â Comment le sais-tu ? â Je lâai pesĂ© avant. â Lequel est le plus lourd de tous les quatre ? â Celui-lĂ (D). â Tu es sĂ»r ? â (Il reprend D et C et corrige son erreur dâĂ©valuation, puis il prend A et vĂ©rifie A â B.) VoilĂ Â : C â D â A â B. »
Ora (7 ; 11) pĂšse A â C puis B â D et pose la sĂ©rie A â C â B â D. â « Laquelle est la plus lourde, celle-lĂ (C) ou celle-lĂ (B) ? â Celle-lĂ (C). â Pourquoi ? â Comme ça (= câest un fait). »
Ber (7 ; 11) pĂšse C â D puis A â B et pose la sĂ©rie C â A â D â B. Il met donc les deux pierres les plus lourdes Ă gauche et les deux pierres les plus lĂ©gĂšres Ă droite, ce qui est un dĂ©but de coordination, mais par prĂ©relations : « Laquelle est la plus lourde des quatre ? â Celle-lĂ (C). â Comment tu sais quâelle est plus lourde que celle-lĂ (A) ? â Parce quâelle est en avant (I). »
Il y a donc dĂ©but de relation. Lâenfant ne se borne plus Ă rĂ©partir les Ă©lĂ©ments en lourds ou lĂ©gers, traduisant ainsi les rapports perçus en qualitĂ©s absolues. Il ne tente plus, en particulier, de mesurer le poids dâun Ă©lĂ©ment isolĂ©, et ne conclut plus, du fait que A est plus lourd que C Ă lâidĂ©e que B ne peut ĂȘtre que lĂ©ger. Seulement cette relativitĂ© naissante sâarrĂȘte Ă mi-chemin, puisque les relations Ă©tablies sont simplement juxtaposĂ©es les unes aux autres, sans coordination rĂ©elle. Il nây a donc pas encore relation vĂ©ritable, ou relation entre trois termes, mais seulement prĂ©relation si lâon appelle ainsi un rapport devenant rĂ©flexif mais restant intermĂ©diaire entre la qualitĂ© absolue et la relation proprement dite.
Ce caractĂšre de prĂ©relation se marque sans cesse dans la solution des problĂšmes I et II. Il y a dâabord le fait que si le hasard nâa pas conduit lâenfant Ă peser A â B et B â C mais A â B et A â C, il se considĂšre comme satisfait et pose alors indiffĂ©remment A C B ou A B C, les deux rapports A â B et A â C restant ainsi juxtaposĂ©s ou pour ainsi dire simplement mĂ©langĂ©s. Mais surtout, la justification que donne lâenfant de sa sĂ©riation arbitraire est significative. Une premiĂšre possibilitĂ© est quâil retombe simplement dans la qualification par opposition Ă la relation : par exemple, quand Per estime B plus lĂ©ger que C parce quâil lâa constatĂ© lĂ©ger « avec celui-lĂ (A) », il veut dire que B Ă©tant « plus lĂ©ger » avec A doit lâĂȘtre aussi avec C ! Le terme B nâest plus « lĂ©ger » en soi comme au premier stade, mais, si lâon peut dire, il est « plus lĂ©ger » en soi, par rechute de la relation dans lâabsolu, ce qui est justement la dĂ©finition de la prĂ©relation. Mor Ă©galement considĂšre la boulette B comme « moins lourde » en soi, parce que B est moins lourde par rapport Ă A. La deuxiĂšme possibilitĂ©, qui revient au fond au mĂȘme, consiste Ă rĂ©aliser lâordre Ă©tabli par le sujet comme sâil avait acquis en cours de route une valeur dâobjectivité : B est plus lourd que C « parce quâil est avant », dit le mĂȘme Per.
Les solutions donnĂ©es au problĂšme III confirment de la maniĂšre la plus prĂ©cise cette interprĂ©tation. Dâune part, dans les cas purs, le mĂ©lange des deux rapports devient une stricte juxtaposition puisquâil y a quatre Ă©lĂ©ments : (C â D) â (A â B) pour Mor et (A â C) â (B â D) pour Ora. Dâautre part, lorsquâil y a essai de synthĂšse, comme chez Ber, celle-ci aboutit Ă la plus typique des prĂ©relations : C Ă©tant « plus lourd » que D et A Ă©tant « plus lourd » que B, C et A sont rĂ©unis en tĂȘte de la sĂ©rie comme Ă©tant les « plus lourds » en soi, tandis que D et B viennent aprĂšs comme Ă©tant « plus lĂ©gers » en soi, dâoĂč la sĂ©rie C â A â D â B tirĂ©e ainsi par voie de dĂ©duction prĂ©relative, pourrait-on dire, de C â D et de A â B. Quant Ă savoir pourquoi C est plus lourd que A, Ber comme Per dĂ©clare simplement que câest « parce quâelle est en avant ».
Il va de soi que, dans ces conditions, tout raisonnement semi-formel est encore impossible, dâoĂč lâĂ©chec Ă la question V :
CuĂ© (7 ; 2) : « Regarde ces trois boĂźtes, etc. A â B et B â C. Laquelle est la plus lourde des trois ? â Celle-lĂ (A). â Et la plus lĂ©gĂšre des trois ? â Celle-lĂ (B). â Et si je prends seulement ces deux (B et C), laquelle est la plus lĂ©gĂšre ? â Celle-lĂ (C). â Et si je prends les trois Ă la fois, laquelle est la plus lĂ©gĂšre ?âŠÂ »
Quant Ă la sĂ©riation mĂȘme (problĂšme IV) on observe, au moment oĂč elle cesse dâĂȘtre globale et dĂ©passe ainsi le niveau du premier stade pour chercher Ă mesurer dans le dĂ©tail les diffĂ©rents termes Ă ordonner quâil procĂšde en gĂ©nĂ©ral Ă©galement par couples ou par petites sĂ©ries globales de trois ou quatre termes. Dans les cas infĂ©rieurs du stade il en demeure lĂ , tandis que dans les cas supĂ©rieurs il ajuste ensuite empiriquement les Ă©lĂ©ments voisins jusquâau moment oĂč il parvient Ă rendre la sĂ©rie rĂ©guliĂšre par cette mĂ©thode de simple tĂątonnement :
Mic (6 ans) ordonne ses boules de la maniĂšre suivante : 1 â 3 ; 2 â 4 ; 5 â 6 ; 7 â 8 ; 10 â 9. Sauf le dernier rapport dont le sens est inversĂ©, on constate que cette sĂ©rie est formĂ©e de couples incoordonnĂ©s mais dont chacun associe un terme plus lourd Ă un plus lĂ©ger. Lorsquâon lui demande de vĂ©rifier lâordre, il saisit les termes 2 par 2 avec les deux mains simultanĂ©ment et corrige ainsi lâinterversion de 3 â 2 et de 10 â 9.
Bar (7 ans) de mĂȘme, construit les couples 1 â 2 ; 4 â 3 ; 5 â 7 ; 6 â 9 ; 8 â 10 et corrige ensuite lâordre de succession des termes 9 et 8.
Dal (7 ; 5) dĂ©bute par 1 â 3 ; 2 â 4 puis pose 6 â 7 â 8 et enfin 9 â 10 puis il intercale le terme 5 avant le 6 et vĂ©rifie le tout en corrigeant le dĂ©but.
On voit que dans les grandes lignes lâenfant procĂšde bien des boules les plus lourdes aux plus lĂ©gĂšres, mais empiriquement, câest-Ă -dire sans systĂšme rigoureux tel que chaque boule soit choisie Ă la fois plus lĂ©gĂšre que la prĂ©cĂ©dente et plus lourde que toutes les restantes. Dans la mesure oĂč il y a systĂšme, il participe dâautre part encore de la mĂ©thode des couples sans coordination prĂ©cise entre eux. Il convient dâailleurs de noter quâĂ partir de ce second stade la sĂ©riation simple apparaĂźt comme un peu plus facile que la solution des problĂšmes I-III et marque ainsi une lĂ©gĂšre avance, mĂȘme sur les questions I-II. Il semble donc que la libre manipulation qui permet, nous lâavons vu Ă la fin du § 1, une sorte de sĂ©riation pratique immĂ©diate pour de petits ensembles de trois ou quatre termes, puisse Ă un moment donnĂ© constituer une mĂ©thode empirique susceptible de se gĂ©nĂ©raliser par transposition Ă quelques Ă©lĂ©ments de plus, tandis que lâanalyse rĂ©flexive des relations dĂ©bute par la mĂ©thode des couples : la sĂ©riation propre Ă ce stade constituerait ainsi un mĂ©lange de ces deux mĂ©thodes en des proportions variĂ©es.
§ 3. Le troisiĂšme stade : sĂ©riation opĂ©ratoiređ
Le troisiĂšme stade marque lâachĂšvement de la sĂ©riation des poids. Il convient cependant de distinguer deux sous-stades, le sous-stade III R Ă©tant dĂ©fini par la solution correcte de tous les cinq problĂšmes et le sous-stade III A par le fait que les additions sĂ©riales sont limitĂ©es Ă deux relations de mĂȘme sens (problĂšmes I, II et Va et b), tandis que les compositions plus complexes (problĂšmes III et Vc) prĂ©sentent encore quelque difficultĂ© (la sĂ©riation libre du problĂšme IV est acquise dĂšs le premier sous-stade Ă©galement).
Voici des exemples du sous-stade III A, à commencer par deux cas de transition entre le second stade et celui-ci :
Dut (9 ans). Probl. I : il pĂšse A â B et A â C et sĂ©rie A â C â B. â « Comment sais-tu que C est plus lourd que B ? â Parce que jâai pesĂ© (A â B). â Quâas-tu trouvé ? â Ah jâai oubliĂ© de peser les autres, (il pĂšse B â C et sĂ©rie correctement A â B â C.). »
Probl. III : Il pĂšse A â B, met A Ă sa gauche et B trĂšs Ă droite, puis il pĂšse C â D quâil intercale entre les prĂ©cĂ©dents, dâoĂč la sĂ©rie A â C â D â B. »
Spa (10 ans). Probl. I : Il pĂšse A â B, puis A â C, rĂ©flĂ©chit puis pĂšse encore B â C. Il place alors A â B â C.
Probl. IIa : Il pĂšse A â C, puis A â B, puis B â C, mais place A â C â B. « Tu es sĂ»r ? â (Il repĂšse A â B puis B â C et place A â B â C.) »
Probl. III : Il pĂšse C â D puis A â B et place C â A â D â B. « Est-ce que (D) est plus lourd (B) ? â (Il essaie.) Non (il place C â A â B â D). â Et le reste ? â (Il soupĂšse deux Ă deux et corrige en A â C â B â D.) »
Probl. IIIb (quatre boulettes). Il pĂšse A â B ; B â C et B â D et aboutit Ă A â B â D â C.
Por (6 ; 8), avancĂ©. Probl. I : Il pĂšse A â B et B â C, dâoĂč A â B â C.
Probl. IIa : Il pĂšse A â B et A â C, pose A â C â B mais vĂ©rifie aussitĂŽt et spontanĂ©ment B â C, dâoĂč A â B â C.
Probl. III : Il pĂšse A â B ; B â C ; C â D mais place A â B â D â C. IIIb : Il pĂšse A â B ; B â D ; B â C et place de nouveau A â B â D â C.
Jer (8 ; 9) : Probl. I : Il pĂšse A â B et A â C, mais au moment de sĂ©rier il pĂšse encore B â C et place A â B â C.
Probl. IIa : Il pĂšse A â B et B â C, dâoĂč A â B â C.
Probl. III : Il pĂšse A â B puis C â D, puis A â C et enfin B â D, et place A â B â C â D. Mais cette conclusion est illĂ©gitime quoique exacte en fait, puisquâil manque B â C.
Probl. IIIb : Il pĂšse A â B ; A â C ; C â D et B â D et pose Ă nouveau A â B â C â D (mĂȘme absence de B â C).
Nem (9 ; 10). Probl. I : Il pĂšse A â C et A â B, puis il vĂ©rifie B â C et aprĂšs avoir essayĂ© de les placer il sĂ©rie correctement.
Probl. II : pĂšse B â C et A â B, dâoĂč A â B â C.
Probl. III : Il pĂšse B â C ; C â D ; A â D ; B â D et A â B et place A â B â D â C en oubliant ainsi la relation C â D qui a Ă©tĂ© Ă©tablie avant les trois derniĂšres.
Pour ce qui est des problĂšmes I et II, on voit le progrĂšs accompli depuis le dernier stade. Ă part quelques rĂ©sidus des rĂ©actions antĂ©rieures (chez Dut, par exemple) lâenfant est dorĂ©navant capable, lorsquâil a dĂ©butĂ© par A â B et A â C, de peser Ă©galement B â C, câest-Ă -dire quâil coordonne les relations entre elles, donc entre les trois termes, et ne se borne plus Ă les juxtaposer. Pour ce qui est du problĂšme III on assiste Ă©galement Ă un progrĂšs notable par rapport au stade prĂ©cĂ©dent : sauf chez les cas de transition rappelant le second stade, comme Dut et Epa, lâenfant ne se borne plus Ă faire deux seules pesĂ©es comparatives pour les quatre Ă©lĂ©ments, et Ă les juxtaposer, mais il Ă©tablit au moins trois comparaisons deux Ă deux, sinon davantage. Por fait par exemple trois pesĂ©es spontanĂ©es, Jer en fait quatre et Nem cinq : ces enfants comprennent donc bien que pour sĂ©rier quatre Ă©lĂ©ments on ne peut se limiter Ă constituer deux couples. Cependant ces sujets Ă©chouent dans leur coordination, quoique souvent Ă trĂšs peu de choses prĂšs. Por, par exemple, qui a toutes les donnĂ©es en mains (A â B ; B â C et C â D) manque deux fois de suite la conclusion correcte Ă cause de ce quâon pourrait appeler une erreur de calcul. Jer arrive juste par hasard mais ne peut dĂ©duire avec nĂ©cessitĂ© faute dâune relation quâil a oubliĂ©e, tandis quâil en a Ă©tabli deux de trop. Nem qui les a toutes construites avec mĂȘme deux en surplus, oublie la seconde et conclut donc comme Por avec une erreur de calcul. Quâil y ait oubli de lâune des relations effectivement construites, ou bien oubli dâen construire, il y a donc Ă©chec, et dans les deux cas par dĂ©faut de mĂ©thode : au lieu de procĂ©der par ordre, câest-Ă -dire de diriger la construction en choisissant chaque fois le plus lourd (ou le plus lĂ©ger selon la relation de dĂ©but de ceux qui restent) lâenfant procĂšde encore au hasard et ne parvient plus ensuite Ă relier les rapports Ă©tablis.
Par contre la sĂ©riation avec libre manipulation (problĂšme IV) est correctement construite Ă ce niveau. Il faut cependant ĂȘtre prudent dans la dĂ©termination de lâĂąge moyen auquel elle est acquise, car il existe naturellement des dĂ©calages de quelques mois selon les diffĂ©rences entre les Ă©lĂ©ments Ă sĂ©rier. On sait que Binet et Simon 3 ont trouvĂ© que pour cinq boĂźtes de 3, 6, 9, 12 et 15 grammes Ă ordonner en trois minutes, le 75 % des rĂ©ussites ne sâobserve quâĂ dix ans. Pour les dix boules de 100 Ă 250 grammes sĂ©riĂ©s en progressions gĂ©omĂ©triques (loi de Weber) dont nous nous sommes servi, sans limitation de temps, la sĂ©riation opĂ©ratoire est acquise Ă neuf ans en moyenne, câest-Ă -dire dĂšs le sous-stade III A. Voici un exemple :
Pat (8 ; 11) choisit la plus lourde des dix boulettes puis la tenant dâune main, il cherche la plus lourde de celles qui restent ; puis il pose la premiĂšre et pratique le mĂȘme systĂšme avec la seconde, etc.
Or, il est Ă noter que ce procĂ©dĂ© est prĂ©cisĂ©ment celui qui servira aux sujets du second sous-stade III B Ă rĂ©soudre le problĂšme III : il y a lĂ un intĂ©ressant dĂ©calage sur lequel nous reviendrons Ă lâinstant.
Quant aux questions semi-verbales (probl. V) en voici des exemples :
Pon (6 ; 8) Va : « Cette boĂźte, etc. (soit A â B et B â C). Laquelle est la plus lourde des trois ? â Celle-lĂ (C). â Et la plus lĂ©gĂšre ? â LĂ (A). » (Juste.)
Vb : « Cette boĂźte (A) est plus lourde que celle-lĂ (B) et celle-lĂ (C) est plus lĂ©gĂšre que celle-lĂ (B). Laquelle est la plus lĂ©gĂšre des trois ? â LĂ (C), et la plus lourde lĂ (A). »
Vc : « Cette boĂźte (B) est plus lourde que celle-lĂ (C) est en mĂȘme temps elle est plus lĂ©gĂšre que celle-lĂ (A). Laquelle est la plus lourde des trois ? â Celle-lĂ (B). â Pourquoi ? â Elle est plus lourde que ça (C). »
Jac (8 ; 10) : Vb : « Cette boĂźte, etc. Soit A â B et C â B. Laquelle est la plus lourde ? â LĂ (A). â Et la plus lĂ©gĂšre ? â Ăa (C). »
Vc : « Cette boĂźte, etc., soit B â A et B â C. Laquelle est la plus lourde ? â (B). â Pourquoi ? â ⊠â Et la plus lĂ©gĂšre de A et de C ? â (A). »
Bref, tant quâil sâagit de deux relations orientĂ©es dans le mĂȘme sens A â B et B â C (probl. IVa) ou avec une inversion de forme, comme en A â B et C â B (probl. Vb) lâenfant de ce niveau parvient facilement Ă conclure, son effort ne dĂ©passant guĂšre dans ce cas celui de sĂ©rier les trois cailloux. Mais lorsquâil sâagit de deux relations inverses telles que B â A et B â C la difficultĂ© est plus grande et ce dispositif fait rĂ©apparaĂźtre les prĂ©relations 4.
Venons-en enfin aux rĂ©actions du sous-stade III B, câest-Ă -dire aux rĂ©ponses correctes Ă toutes les questions :
Jun (7 ; 3). Probl. I : Il pĂšse A â B puis B â C et place A â B â C mais vĂ©rifie A â C : « Pourquoi tu pĂšses ceux-lĂ Â ? â Pour voir le plus lourd, je ne savais pas. » Probl. IIa : PĂšse A â B et B â C, puis place A â B â C sans plus.
Probl. III : Il pĂšse A â B ; B â C et C â D puis met D tout Ă gauche. Il reprend B â C et A â C puis met C Ă cĂŽtĂ© de D. Il continue par A â B et met B puis A, dâoĂč la sĂ©rie A â B â C â D par Ă©limination successive du plus lĂ©ger de ceux qui restent. â Probl. IIIb : Il pĂšse B â C et retient B, puis B â D et A â B et pose A. Il reprend B â D et B â C et pose B puis pĂšse C â D, dâoĂč A â B â C â D, la sĂ©rie Ă©tant cette fois construite en cherchant chaque fois le plus lourd.
Probl. IVc : Sériation immédiate.
Probl. Vb : A â B et C â B ; dĂ©signe correctement la plus lĂ©gĂšre et la plus lourde. Probl. Vc : rĂ©ponses Ă©galement justes.
Mey (9 ; 5). Probl. I et II : Justes sans hésitations.
Probl. III : Il pĂšse A â B ; A â C et A â D et met A Ă droite ; puis C â B et B â D et met B Ă gauche de A ; puis C â D dâoĂč D â C â B â A. Probl. IIIb : « Essaie avec le moins de pesĂ©es possibles. â Oui, comme ça : A â B puis B â C, puis B â D. (Il place A â B â D â C.) â Tu es sĂ»r ? â (Il corrige.) »
Probl. IV : Sériation immédiate.
Probl. Va, b et c : Réponses correctes.
Mont (10 ; 3). Probl. I : Il pĂšse C â A et met C Ă gauche, tandis que dâune main il tient A et le compare Ă B, dâoĂč B â A ; il place alors A Ă droite et reprend C dâoĂč B â C : il conclut Ă A â B â C. Probl. II : mĂȘme mĂ©thode.
Probl. III. Il pĂšse dâabord B â C ; B â D et A â B : Il continue alors par A â C ; A â D et pose A Ă droite. Il reprend B et vĂ©rifie B â C et B â D pour poser B Ă gauche de A. Il pĂšse C â D et place D â C â B â A.
Probl. III bis : « Câest trĂšs bien, mais essaie donc maintenant de faire le moins de pesĂ©es possibles pour trouver juste ? â (Il pĂšse A â B et C â D.) LĂ (A et C) ce sont les plus lourdes et lĂ (B et D) les plus lĂ©gĂšres. â Bien. â (Il pĂšse A â C et veut placer A â C â B â D, mais il vĂ©rifie encore C â B, dâoĂč A â B â C â D.) »
Probl. IV et V : corrects.
Les probl. I et II Ă©tant dĂ©jĂ rĂ©solus au sous-stade III A il nây a pas Ă y revenir, sauf Ă noter la rĂ©action de Jun qui est encore inductive comme aux niveaux prĂ©cĂ©dents avant quâil se confie Ă la rĂ©duction pure.
Quant au problĂšme III, il est trĂšs intĂ©ressant de constater lâanalogie complĂšte qui existe entre les solutions qui lui sont donnĂ©es au cours de ce sous-stade III B et celles au moyen desquelles lâenfant rĂ©sout le problĂšme IV (sĂ©riation libre de 10 élĂ©ments) au cours du sous-stade III A : dans les deux cas, le sujet cherche systĂ©matiquement le plus lourd (ou le plus lĂ©ger) de tous les Ă©lĂ©ments, puis le plus lourd de ceux qui restent, etc. (ou le plus lĂ©ger sâil a commencĂ© par lĂ ). Il nây a dâailleurs rien dâĂ©tonnant Ă cette ressemblance, puisquâune sĂ©riation nâest que la gĂ©nĂ©ralisation des opĂ©rations de coordination (addition des relations asymĂ©triques) qui sont en jeu dans les problĂšmes I-III, mais on constate, dans le cas de la sĂ©riation avec libertĂ© de manipulation, quelque avance par rapport aux sĂ©riations plus courtes mais avec la consigne limitative de peser les objets par couples isolĂ©s. Au premier stade la construction de la sĂ©rie libre est aussi difficile avec dix Ă©lĂ©ments que la solution des problĂšmes I et II avec trois Ă©lĂ©ments ; au second stade la construction libre marque une lĂ©gĂšre avance sur la solution de ces problĂšmes et au troisiĂšme stade nous la voyons Ă plus forte raison devancer dâun sous-stade la solution du problĂšme III, tout en prĂ©sentant cependant avec elle une analogie complĂšte de mĂ©thode opĂ©ratoire. Or, cette situation en apparence complexe, est simple Ă expliquer.
Au niveau du premier stade, la sĂ©riation de dix Ă©lĂ©ments dĂ©passant les limites de la perception et de la mĂ©moire immĂ©diates et aucune mĂ©thode inductive ni opĂ©ratoire nâĂ©tant encore Ă la disposition de lâenfant, il ne rĂ©ussit pas mieux Ă rĂ©soudre ce problĂšme IV que les questions I-III. Au cours du second stade, lâenfant sans parvenir au niveau opĂ©ratoire, sait dĂ©jĂ procĂ©der par induction intuitive : il lui est alors possible de sĂ©rier librement dix Ă©lĂ©ments en tĂątonnant et en coordonnant empiriquement et aprĂšs coup les rapports Ă©tablis par couples dâĂ©lĂ©ments, tandis que dans les problĂšmes I-III, oĂč la coordination des couples exige une mĂ©thode dĂ©ductive et opĂ©ratoire, il Ă©choue. Au niveau du troisiĂšme stade (sous-stade III A), il devient capable de coordonner opĂ©ratoirement les rapports : il lui est donc facile, lorsquâil peut manipuler les Ă©lĂ©ments comme il lâentend, dâen sĂ©rier dix en choisissant au fur et Ă mesure le plus lourd (ou lĂ©ger) de toux ceux qui ne sont pas encore placĂ©s ; il lui est facile, Ă©galement, de coordonner directement deux rapports comme dans les problĂšmes I et II, par contre, lorsquâil sâagit dâadditionner trois rapports (problĂšme III) la mĂ©thode dont il se sert pour la sĂ©riation libre de dix termes ne lui vient point Ă lâesprit, par le fait quâelle suppose un ordre de succession imposĂ© dâavance aux pesĂ©es, tandis quâil entreprend celles-ci sans plus avec lâidĂ©e quâil pourra relier directement les rapports Ă©tablis au hasard : or, prĂ©cisĂ©ment cette coordination directe, qui est facile dans le cas de deux rapports (ou trois termes) devient trop difficile dans celui de trois rapports (ou quatre termes) ; il suffit Ă cet Ă©gard de voir le comportement de Por, Jer et Nem qui oublient en cours de route ce quâils ont fait ou ce qui reste Ă faire. Au niveau du sous-stade III B, enfin, lâenfant procĂšde selon cet ordre anticipateur et rejoint ainsi la mĂ©thode qui lui a servi dĂ©jĂ (sous-stade III A) pour la solution du problĂšme IV. Dâailleurs, lorsquâĂ ce niveau III B on demande Ă lâenfant une coordination directe avec le minimum de pesĂ©es, certains y rĂ©ussissent ou presque (Mont, par exemple, tandis que Jun et Mey ont besoin de lâautre mĂ©thode).
Quant aux questions semi-verbales (problÚme V) nous voyons également les sujets du sous-stade III B devenir capables de les résoudre dans leur généralité, bien que la question des relations inverses (Vc) donne lieu longtemps encore à quelque difficulté (chez Jun, par exemple).
§ 4. Conclusionsđ
Ce qui frappe au premier abord, dans le dĂ©veloppement de la sĂ©riation des poids, câest sa convergence complĂšte avec celui de la sĂ©riation des longueurs, des hauteurs, des grosseurs, etc., bref des diffĂ©rents indices de la quantitĂ© apparente de matiĂšre. En Ă©tudiant prĂ©cĂ©demment la genĂšse du nombre, nous avons Ă©tĂ© conduits, en effet, Ă analyser avec Mlle Szeminska non pas seulement lâordination numĂ©rique mais la sĂ©riation qualitative elle-mĂȘme : nous avons fait sĂ©rier Ă lâenfant des bĂątons de diffĂ©rentes longueurs, des poupĂ©es et des cannes, des boules de pĂąte Ă modeler de diffĂ©rentes grosseurs (le poids Ă©tant proportionnel au volume), etc. Dâautre part, sans poser les questions I-III sous la forme dont nous nous sommes servi (ce qui nâaurait aucun sens avec des donnĂ©es simultanĂ©ment perçues par la vue) nous avons Ă©tudiĂ© les correspondances sĂ©riale et ordinale, câest-Ă -dire la mise en correspondance qualitative ou numĂ©rique des deux sĂ©ries semblables, et les constructions ou reconstructions de telles « similitudes » permettent prĂ©cisĂ©ment dâanalyser des raisonnements du mĂȘme type que nos questions actuelles I-III. Or, on trouve en un tel domaine exactement les trois mĂȘmes Ă©tapes que celles dont nous venons dâachever la description : un arrangement global sans sĂ©riation proprement dite, puis une sĂ©riation empirique, et enfin une sĂ©riation opĂ©ratoire avec coordination des relations. Seulement, et câest lĂ lâintĂ©rĂȘt de cette comparaison, ce dĂ©veloppement est achevĂ© vers six Ă sept ans et marque ainsi une avance certaine sur lâĂ©volution de la sĂ©riation des poids. En particulier la sĂ©riation de dix boules dâargile de diffĂ©rentes grosseurs et dont les poids sont proportionnels aux volumes apparents, est il va de soi plus rapide que celle des boules de mĂȘme volume mais de poids diffĂ©rents dont il vient dâĂȘtre question (problĂšme IV).
Il nâest donc pas tĂ©mĂ©raire dâadmettre que la sĂ©riation des quantitĂ©s de matiĂšre prĂ©cĂšde celle des poids, lorsque ceux-ci ne sont pas proportionnels Ă celles-lĂ . Dâautre part, lorsque les volumes diffĂšrent les uns des autres de maniĂšre immĂ©diatement visible (les formes des corps Ă comparer Ă©tant semblables en tout ou en partie), il est clair que leur sĂ©riation rentrera dans la premiĂšre catĂ©gorie et ne fera quâun avec celle de la quantitĂ© apparente de matiĂšre. Mais si les volumes ne peuvent ĂȘtre jugĂ©s Ă vue, et que, pour les Ă©valuer, il faille employer des mĂ©thodes indirectes telles que le dĂ©placement de lâeau en cas dâimmersion, etc., il va de soi que leur sĂ©riation sera plus difficile encore que celle du poids, puisquâelle consistera uniquement Ă combiner des relations et quâaucune perception directe comme la vision ou la pesĂ©e ne correspondra plus au volume comme tel (mais seulement Ă ses indices intellectuels) : aussi nous sommes-nous dispensĂ©s de consacrer un chapitre spĂ©cial Ă cette question et nous bornerons-nous, pour ce qui est des volumes, Ă lâĂ©tude des compositions dâĂ©quivalences (chap. XII), dont lâĂ©volution est nĂ©cessairement liĂ©e Ă celle des sĂ©riations.
Or, pourquoi y a-t-il ainsi dĂ©calage entre la sĂ©riation des quantitĂ©s simples de matiĂšre, celle des poids et celle des volumes ? La logique des relations asymĂ©triques qui constitue la sĂ©riation est, en effet, un mĂ©canisme formel dont on pourrait concevoir que, une fois dĂ©couvert sur un point, il sâapplique Ă tout : comment donc se fait-il que le sujet capable de sĂ©rier des bĂątons ou des boules de grosseurs diffĂ©rentes nâapplique pas aussitĂŽt sa mĂ©thode aux simples rapports de poids ? Le problĂšme est intĂ©ressant parce quâil est trĂšs gĂ©nĂ©ral. Il concerne, non pas seulement les opĂ©rations physiques aboutissant aux trois invariants de substance, de poids et de volume et dont les dĂ©calages ont Ă©tĂ© Ă©tablis au cours des chap. I-VI, mais encore les autres opĂ©rations formelles ou purement logico-arithmĂ©tiques dont nous poursuivrons lâĂ©tude au cours des chap. XI et XII : nous constaterons, en effet, que les relations les plus simples dâĂ©quivalence (A = Aâ ; Aâ = Aâ donc A = Aâ) ou les compositions additives Ă©lĂ©mentaires sont appliquĂ©es aux quantitĂ©s de matiĂšre avant de lâĂȘtre aux poids, et aux poids avant de lâĂȘtre aux volumes. Bien plus, nous constaterons au chap. XI que lâĂ©volution de la composition des Ă©quivalences de poids est exactement parallĂšle au dĂ©veloppement de la sĂ©riation des poids inĂ©gaux : quand lâenfant ne sait pas ordonner en sĂ©rie deux relations dâinĂ©galitĂ© il ne sait pas non plus tirer une Ă©quivalence de deux autres, et dans la mesure oĂč il atteint le niveau opĂ©ratoire dans lâun de ces domaines il lâatteint aussi dans lâautre. Le problĂšme du dĂ©calage entre la matiĂšre, le poids et le volume intĂ©resse donc toutes les opĂ©rations formelles ou logico-arithmĂ©tiques et pas seulement celles de sĂ©riation. Comment donc le rĂ©soudre ?
Il faut commencer par le dissocier en deux questions, solidaires en fin de compte, mais distinctes au premier abord : celle des conditions dâordre perceptif qui dĂ©terminent le dĂ©but de la sĂ©riation et celle des conditions dâordre intellectuel qui interviennent au niveau opĂ©ratoire. La premiĂšre peut sâĂ©noncer comme suit : pourquoi est-il plus facile de comparer les diffĂ©rences ou les Ă©quivalences perçues par lâĆil que pesĂ©es Ă la main, et pourquoi celles-ci sont-elles elles-mĂȘmes dâun maniement plus aisĂ© que les indices perceptifs du volume ? La seconde question doit, au contraire, ĂȘtre posĂ©e de la maniĂšre suivante : une fois dĂ©couvertes les opĂ©rations de groupement en ce qui concerne la premiĂšre de ces trois sortes de qualitĂ©s, pourquoi ne sâappliquent-elles pas dâemblĂ©e Ă la seconde et Ă la troisiĂšme et pourquoi retrouve-t-on les mĂȘmes dĂ©calages dans leur composition logique que dans leur structuration perceptive ?
Or, en ce qui concerne la premiĂšre de ces questions, il est aisĂ© de montrer que la quantitĂ© apparente de matiĂšre se prĂ©sente toujours sous forme de longueurs, de hauteurs, de grosseurs, de collections dĂ©nombrables, etc., câest-Ă -dire de donnĂ©es que la perception visuelle peut ordinairement rĂ©unir en une totalitĂ© simultanĂ©e dont elle facilite en tout cas notablement la sĂ©riation et la mise en Ă©quivalences. Tant que le poids des objets correspond Ă leurs dimensions visibles, il sera Ă©galement facile au sujet de les sĂ©rier intuitivement, mais lâexpĂ©rience lui apprend vite que le poids nâest pas toujours proportionnel Ă la quantitĂ© de matiĂšre. Or, lorsquâune sĂ©rie dâobjets diffĂšrent de poids sans que cela apparaisse Ă la vue â et câest le cas de lâĂ©preuve Ă©tudiĂ©e ici â le champ de perception simultanĂ©e constituĂ© par les mains qui les soupĂšsent est bien plus Ă©troit quâun champ visuel : la sĂ©riation, lâĂ©galisation et la mesure des poids supposeront donc un nombre beaucoup plus grand dâopĂ©rations intellectuelles pour coordonner les rapports perceptifs. Quant aux volumes il est clair que la vision directe permet Ă nouveau de les Ă©valuer lorsquâils sont de formes semblables ou diffĂšrent sensiblement entre eux par leurs dimensions. Mais, lorsque leurs diffĂ©rences ou leurs Ă©quivalences ne sont pas reconnaissables au regard â et câest justement le cas lors des dĂ©formations des boulettes dâargile ou, dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, toutes les fois que les volumes sont de formes hĂ©tĂ©rogĂšnes sans grands Ă©carts de dimensions â alors aucune perception ne permet plus de les comparer, mĂȘme deux Ă deux, et des procĂ©dĂ©s indirects dâĂ©valuation deviennent nĂ©cessaires, tels que le dĂ©placement du niveau de lâeau en cas dâimmersion de lâobjet, ou le remplissage, etc. La notion mĂȘme de volume devient donc affaire dâopĂ©rations intellectuelles et non plus de qualitĂ©s perceptives, dâoĂč le retard de son traitement logique et lâon pourrait aller jusquâĂ dire le retard de sa dĂ©couverte elle-mĂȘme ou de sa diffĂ©renciation dâavec la matiĂšre et le poids.
Mais les facteurs perceptifs ne rĂ©solvent que la premiĂšre des deux questions posĂ©es Ă lâinstant : ils expliquent simplement les dĂ©calages existant entre les dĂ©buts de la sĂ©riation ou de la mise en Ă©quivalences de la matiĂšre, du poids et du volume. Mais, une fois le mĂ©canisme opĂ©ratoire construit dans le premier domaine (lorsque, par exemple, lâenfant a dĂ©couvert que pour sĂ©rier des bĂątons il faut toujours prendre le plus grand de ceux qui ne sont pas encore placĂ©s et quâil suffit en cas de difficultĂ© de tenir dâune main le dernier choisi et de lui comparer tous les restants un Ă un) pourquoi mettra-t-il parfois un ou deux ans Ă lâappliquer au poids, alors quâil serait justement de nature Ă remĂ©dier Ă toutes les insuffisances de la perception du poids par les mains ? Et surtout une fois acquis un tel mĂ©canisme opĂ©ratoire, pourquoi ne pas penser en termes de pesĂ©es Ă la balance et de rapports objectifs : or nous verrons au chapitre suivant que la balance nâaide en rien le sujet Ă Ă©tablir lâinfĂ©rence (A = Aâ) + (Aâ = Aâ) = (A = Aâ) lorsquâil ne veut pas y croire ! Câest le dĂ©calage des opĂ©rations elles-mĂȘmes qui est intĂ©ressant pour nous et non pas celui des dĂ©buts ou de la mise en rapports perceptifs, bien que le second constitue le simple prolongement du premier. Faut-il donc admettre sans plus que le retard dĂ» aux facteurs perceptifs du poids et du volume ne peut se rattraper et se marque ainsi jusquâau niveau supĂ©rieur ou doit-on chercher une explication plus profonde ?
Or, que signifie en fin de compte la difficultĂ© Ă mettre une qualitĂ© en relations asymĂ©triques ou en Ă©quivalences, Ă la sĂ©rier, la composer de toutes maniĂšres et Ă la quantifier ? Nous lâavons dit sans cesse du point de vue des opĂ©rations physiques mais cela est encore plus clair de celui des opĂ©rations formelles ou logiques : lâobstacle au groupement câest lâĂ©gocentrisme, câest-Ă -dire la coordination Ă©tablie selon la seule perspective propre. Le contraire de la composition logique, ce nâest pas le chaos, car aucune pensĂ©e nâest possible sans un systĂšme de rĂ©fĂ©rences ou un principe de significations : si un rapport nâest pas « groupé » avec tous les autres rapports possibles en une construction qui ne tire sa cohĂ©rence que de son mode de composition et de sa rĂ©versibilitĂ©, câest quâil est « rapporté » Ă un absolu extĂ©rieur au groupement. Or, cet absolu qui, pour lâenfant, est naturellement dans lâobjet ne saurait se comprendre quâen se rĂ©fĂ©rant Ă son moi. Si une pierre nâest pas « lĂ©gĂšre », dans le sens prĂ©cis oĂč elle est Ă la fois plus lĂ©gĂšre quâune suite bien sĂ©riĂ©e de lourdes et plus lourde quâune suite bien sĂ©riĂ©e de lĂ©gĂšres par rapport Ă elle, alors câest quâelle est « lĂ©gĂšre » en soi : mais on nâa jamais su ce que signifiait « lĂ©ger » en soi, sinon lĂ©ger par rapport Ă celui qui parle. Câest lĂ la signification de lâĂ©gocentrisme intellectuel et, si lâon veut bien employer ce terme dans le sens oĂč nous le prenons, il est clair que lâĂ©gocentrisme est le contraire du « groupement ». Or, il est Ă©vident que câest ce phĂ©nomĂšne dont nous avons observĂ© lâexistence durant les deux premiers des stades dĂ©crits au cours de ce chapitre (avec des rĂ©sidus jusquâau sous-stade III A) : lorsque lâenfant rĂ©partit simplement les boules en lourdes ou lĂ©gĂšres, lorsquâil rĂ©unit A et C comme Ă©tant « les plus lourdes » sans sâoccuper de savoir si A lâest par rapport Ă B et C par rapport Ă D, bref lorsquâil qualifie au lieu de sĂ©rier, il va de soi que son systĂšme de rĂ©fĂ©rence nâest pas encore la composition rĂ©versible, mais lâattribution aux choses des qualitĂ©s procĂ©dant de lâaction propre.
Mais, si lâĂ©gocentrisme est ainsi lâantithĂšse du groupement, expliquer lâabsence de lâun par la prĂ©sence de lâautre nâest peut-ĂȘtre que tautologique ? Seulement il est possible de dĂ©terminer lâintensitĂ© des facteurs en prĂ©sence. En effet, prĂ©cisĂ©ment Ă cause des conditions dâordre perceptif dĂ©crites Ă lâinstant, il est facile de montrer pourquoi les qualitĂ©s de poids resteront Ă©gocentriques bien plus longtemps que celles qui constituent les dimensions visibles de la quantitĂ© de matiĂšre. La vision et particuliĂšrement lâespace visuel met le sujet en prĂ©sence dâun univers de donnĂ©es simultanĂ©es Ă lâĂ©gard desquelles il dĂ©bute certes aussi par un Ă©gocentrisme radical mais quâil objective dĂšs les deux premiĂšres annĂ©es en « groupant » les dĂ©placements perçus et en constituant lâ« objet » invariant. Aussi bien, sauf le cas de relations dĂ©pendant Ă un haut degrĂ© de la position du corps propre, telles la gauche et la droite ou la perspective en gĂ©nĂ©ral, lâenfant comprendra-t-il rapidement que le grand et le petit, le large ou lâĂ©troit, etc., nâexistent pas en soi et soumettra-t-il ces donnĂ©es visuelles aux opĂ©rations des groupements logico-arithmĂ©tiques. Par le fait, au contraire, que le lourd et le lĂ©ger sont plus difficiles Ă structurer perceptivement, il sâen suit non pas seulement un retard, mais encore et surtout, une fixation des habitudes Ă©gocentriques, si lâon peut dire, qui rend ces qualitĂ©s plus rebelles Ă la relativitĂ©, Ă la mise en Ă©quivalences et Ă la mesure. Quant au volume physique, dont la nature est toute en relation, il va de soi quâil ne se composera logiquement que plus tard encore.
Telles sont les deux raisons qui expliquent les dĂ©calages de la composition formelle des rapports de quantitĂ© matĂ©rielle, de poids ou de volume. Mais il y a plus. On ne raisonne logiquement que sur des invariants de pensĂ©e. Ces invariants logiques peuvent-ils se constituer tant que les invariants physiques correspondants ne le sont pas ? Et quel est le rapport entre eux ? Câest le problĂšme des opĂ©rations formelles des opĂ©rations physiques qui se pose ainsi et câest Ă lâĂ©tudier que nous servira spĂ©cialement le chapitre prochain.