Le DĂ©veloppement des quantitĂ©s chez l’enfant : conservation et atomisme ()

Chapitre XI.
Les compositions simples et additives des équivalences de poids 1 a

AprĂšs avoir analysĂ© au cours du chapitre prĂ©cĂ©dent la composition des inĂ©galitĂ©s de poids, qui relĂšve de la logique des relations asymĂ©triques, il importe d’étudier maintenant les coordinations simples et additives d’équivalences, ce qui correspond Ă  la logique des relations symĂ©triques et des classes, si ces Ă©quivalences demeurent qualitatives, ou au calcul numĂ©rique et Ă  la quantitĂ© mĂ©trique pour autant qu’elles sont itĂ©rĂ©es.

Nous retrouvons ainsi un problĂšme qui s’est rĂ©vĂ©lĂ© central au cours de tout cet ouvrage. Dans la premiĂšre partie de nos analyses (chap. I-III) nous avons constamment rencontrĂ©, en effet, une mĂȘme difficultĂ© de l’enfant Ă  comprendre qu’un tout reste Ă©gal Ă  la somme de ses Ă©lĂ©ments quel que soit l’arrangement de ceux-ci. Le problĂšme de la composition atomistique, Ă©tudiĂ© au cours de la seconde partie, nous a conduit en prĂ©sence de la mĂȘme difficultĂ©, mais sur le plan corpusculaire. Les relations entre le poids, le volume et la quantitĂ© de matiĂšre, enfin, analysĂ©es au cours de la troisiĂšme partie nous ont ramenĂ©s Ă  cette question avec insistance jusqu’au moment oĂč les compositions par moitiĂ©s et par quarts dĂ©crites au chap. IX nous ont montrĂ© qu’un tel mode de construction par addition des parties en un tout n’a rien d’évident pour l’enfant lorsqu’il est appliquĂ© au poids ou au volume physique.

Il y a donc lĂ  un point Ă  examiner maintenant avec soin. Lorsque, pour dĂ©gager la structure formelle (les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques) du raisonnement et rĂ©duire au minimum les difficultĂ©s d’ordre physique, l’on ramĂšne les Ă©lĂ©ments d’un tout Ă  un nombre aussi restreint que possible, et les diffĂ©rences qualitatives, que doit rĂ©duire la composition par Ă©quivalences, aux distinctions les plus Ă©lĂ©mentaires, l’enfant se rĂ©vĂ©lera-t-il capable de conclure A = C s’il a constatĂ© que A = B et B = C ? Et saura-t-il tirer (A + B) = (C + D) s’il a Ă©tabli lui-mĂȘme que A = B = C = D ? Telles sont les deux questions, l’une logique et l’autre mĂ©trique, dont il nous faut traiter dans ce chapitre, en nous plaçant au point de vue de la mesure du poids.

Soit donc un systĂšme de barres en laiton de mĂȘmes longueurs et de mĂȘmes Ă©paisseurs, mais de largeurs telles qu’elles puissent se composer par simples juxtapositions et superpositions de la maniĂšre suivante. Quatre barres Ă©troites et de mĂȘmes largeurs, que nous appellerons Ia ; Ib ; Ic et Id Ă©quivalent Ă  une large plaque que nous appellerons IV. D’autre part, trois barres d’ordre I Ă©quivalent Ă  une plaque moins large III. On a donc Ă©galement III + I = IV. On dispose en outre de deux plaques moins larges encore IIa et IIb telles que IIa + IIb = IV ou IIa + Ia + Ib = IV ou encore IIa + Ia = III, chacune des II valant deux barres d’ordre I. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale on a donc en toute circonstance Ia = Ib = Ic = Id. Enfin on dispose par ailleurs d’objets tels qu’un morceau de plomb, une barre de charbon (d’autres dimensions que celles de laiton), un morceau de cire sĂšche, un morceau de fer et une boulette de pĂąte Ă  modeler (Ă©ventuellement construite par l’enfant lui-mĂȘme), tous de poids Ă©quivalents et chacun de poids Ă©gal Ă  celui d’une barre de laiton d’ordre I. Les barres et les plaques de laiton peuvent ĂȘtre prĂ©sentĂ©es telles quelles, toutes de la mĂȘme couleur propre Ă  cet alliage, mais nous nous sommes servi Ă©galement, pour les barres d’ordre I, d’un jeu de barres Ia ; Ib ; Ic ; Id et le recouvertes de vernis respectivement blanc, noir, bleu, rouge et orange.

On prĂ©sente tout d’abord aux enfants les barres d’ordre I en faisant constater Ă  la balance soit l’égalitĂ© de poids Ia = Ib, soit l’égalitĂ© entre l’une de ces barres et chacun des objets de plomb, charbon, etc. On procĂšde alors Ă  deux sortes de compositions, selon que les poids Ă  composer sont ceux des seuls objets de laiton (nous parlerons dans ce cas de compositions homogĂšnes) ou que l’on fait intervenir les matiĂšres d’autres densitĂ©s (nous parlerons alors de compositions hĂ©tĂ©rogĂšnes). Les compositions du premier type seront dites simples lorsqu’elles se bornent Ă  coordonner des Ă©quivalences 2 par exemple (Ia = Ib) + (Ib = Ic) = (Ia = Ic), ou additives lorsqu’elles procĂšdent par addition (logique ou numĂ©rique, selon les cas) des parties en un tout, par exemple (Ia + Ib = IIa) ou (III + Ic = IV), etc. Dans ce dernier cas on fait dĂ©poser les objets sur les deux plateaux d’une balance, ces plateaux Ă©tant prĂ©parĂ©s sur la table et pouvant ensuite ĂȘtre placĂ©s tels quels sur la balance pour la vĂ©rification expĂ©rimentale. Quant aux compositions hĂ©tĂ©rogĂšnes, elles peuvent aussi ĂȘtre simples ou additives. Voici un exemple du premier type : si Ia est de mĂȘme poids que le morceau de plomb (on pĂšse pour vĂ©rifier), et si Ia = Ib (on pĂšse Ă©galement), alors est-ce que Ib pĂšsera autant que le morceau de plomb ? Et un exemple du second type : on met sur un plateau (Ia + Ib) et sur l’autre (Ic + le plomb) et l’on demande si le poids des deux plateaux sera Ă©quivalent ou non.

Or les rĂ©sultats que l’on obtient en posant ces diverses questions se montrent les suivants. Durant un premier stade, l’enfant se rĂ©vĂšle incapable d’effectuer n’importe quelle composition, simple ou additive, mĂȘme entre objets homogĂšnes. La seule exception apparente est l’équivalence Ia = Ib = Ic, etc., lorsque les barres de laiton d’ordre I ne sont pas vernies et demeurent ainsi indiscernables Ă  la perception, mais il va de soi qu’il ne s’agit pas dans ce cas de composition logique et il suffit de les colorer pour que l’enfant se refuse Ă  admettre Ia = Ic lorsqu’il a cependant Ă©tabli que Ia = Ib et Ib = Ic. Durant un second stade, l’enfant rĂ©ussit les compositions simples et additives entre objets homogĂšnes, mais il Ă©choue Ă  effectuer (on n’y arrive qu’aprĂšs de nombreux tĂątonnements) les compositions simples entre deux objets homogĂšnes et un hĂ©tĂ©rogĂšne ; il ne parvient Ă  aucune composition additive hĂ©tĂ©rogĂšne. Durant un troisiĂšme enfin l’enfant dĂ©couvre toutes les compositions hĂ©tĂ©rogĂšnes, simples ou additives, lesquelles constituent donc les vraies compositions de poids, par opposition aux compositions homogĂšnes qui intĂ©ressent la quantitĂ© (apparente) de matiĂšre plus que le poids. Mais il convient de distinguer deux sous-stades, l’un (III A) intermĂ©diaire et l’autre (III B) caractĂ©ristique du troisiĂšme niveau : durant le sous-stade III A, il y a dĂ©but de dĂ©duction correcte pour les compositions hĂ©tĂ©rogĂšnes simples et rĂ©ussite avec tĂątonnements des compositions hĂ©tĂ©rogĂšnes additives et durant le sous-stade III B l’ensemble des compositions sont effectuĂ©es par une mĂ©thode strictement dĂ©ductive. Pour ce qui est de la quantification extensive ou mĂ©trique, enfin, il est clair qu’elle ne s’applique au poids qu’au niveau du troisiĂšme stade, et cela par l’union des compositions d’équivalences avec la sĂ©riation ; au cours du second stade, par contre seule la quantitĂ© de matiĂšre peut ĂȘtre soumise Ă  cette composition numĂ©rique ou mĂ©trique et au niveau du premier stade aucune composition quantitative (d’ordre extensif pas plus qu’intensif), n’est encore possible.

§ 1. Le premier stade : absence de toute composition

À ce niveau le plus bas, qui dure jusque vers six Ă  sept ans, l’enfant Ă©choue donc dans n’importe quelle composition, mĂȘme celles qui ne font appel Ă  aucune Ă©quivalence entre objets hĂ©tĂ©rogĂšnes. Il arrive bien Ă  l’enfant de rĂ©pondre juste, lorsque par exemple il identifie Ia, Ib et Ic non colorĂ©s et parallĂšles ou lorsqu’il identifie trois barres Ă  la plaque III parce qu’elles lui sont exactement superposĂ©es : mais mĂȘme alors il suffit que les barres ne soient plus parallĂšles ou soient sĂ©parĂ©es de la plaque III pour que ces Ă©quivalences se rompent : il n’y a donc aucune Ă©quivalence logique Ă  ce stade mais seulement assimilation perceptive ou sensori-motrice, ce qui est bien diffĂ©rent. Voici des exemples :

Gai (5 ; 4) ne parvient pas Ă  composer les poids mĂȘme par simple addition de moitiĂ©s. C’est ainsi que mis en prĂ©sence de deux bouchons semblables dont l’un est coupĂ© en deux aprĂšs que cette identitĂ© est reconnue, il dit : « Le bouchon entier sera plus lourd [que les deux moitiĂ©s]. — Pourquoi ? — Parce qu’il est plus gros. »

On prĂ©sente Ă  Gai la plaque de laiton III, d’un cĂŽtĂ©, et de l’autre, les barres IIa + Ia : « Ce sera la mĂȘme chose lourd ou pas ? — Ça (IIa + Ia) sera plus lourd. — Pourquoi ? — Parce qu’il y en a deux. — Et si on met ça (IIa + Ia) sur ça (III) c’est la mĂȘme chose gros ou pas ? — C’est la mĂȘme chose gros (il le fait). — Alors, sur la balance ? — Ça sera plus lourd. — Pourquoi ? — Parce c’est plus gros. — Mais comment a-t-on fait ça et ça (IIa et Ia) ? — On a pris une chose comme ça (III) et on a coupĂ©. —  Alors c’est la mĂȘme chose lourd ? — Non, ça (III) ce sera plus lourd, parce que c’est plus gros. »

On montre d’autre part Ă  Gai deux barres Ia et Ib qu’il prĂ©voit ĂȘtre de mĂȘme poids : « Et sur la balance ? — C’est du mĂȘme poids. — Et ça (Ia et Pb) ? 3 — Ça ne doit pas faire le mĂȘme poids. —  Essaie. — (Il pĂšse.) C’est le mĂȘme poids. — Alors ça (Ib et Pb) ? — Ça (Pb) est le plus lourd, parce que c’est plus gros (il le soupĂšse Ă  la main). — Et sur la balance ? — C’est plus lourd. — Essaie. — (Il pĂšse.) C’est le mĂȘme poids. »

Une fois convaincu par une sĂ©rie de pesĂ©es de l’identitĂ© de poids de Pb et de chacune des barres Ia, Ib et Ic, on lui prĂ©sente d’un cĂŽtĂ© Ia + Ib et de l’autre Ic + Pb : « Ça (Ia + Ib) ce sera plus lourd. — Mais comment c’était, ça (Ia) et ça (Pb) sur la balance ? — C’est le mĂȘme poids. — Alors ça (Ia + Ib) et ça (Ic + Pb) ? — C’est plus lourd parce que le plomb est plus gros. »

AprĂšs vĂ©rification on montre enfin d’un cĂŽtĂ© la plaque III et de l’autre IIa + Pb : Ça sera la mĂȘme chose lourd ? — Non, ça (III) ce sera plus lourd parce que c’est plus grand. Non, c’est ça (IIa + Pb) qui sera plus lourd, parce qu’il y a deux choses. »

Col (5 ; 10) compare III sur un plateau avec Ia + Ib + Ic sur l’autre : Est-ce que c’est le mĂȘme poids ? — Non, ça (III) est plus lourd : c’est plus gros. — On va voir (on pose les 3 I sur III et Col vĂ©rifie de ses doigts la superposition exacte, puis on les remet sur les plateaux). Alors ? — C’est le plus gros (III) qui sera le plus lourd. »

On lui montre, d’autre part Ia et Pb : « C’est du mĂȘme poids ? — Non, ça (Pb) c’est plus lourd parce que c’est plus gros. — Regarde. — (Il pĂšse.) C’est la mĂȘme chose. — Pourquoi ? — Parce que le plomb n’est pas gros. — Et ça et ça (Ia = Ib) ? — Oui, c’est comme ça les deux (geste d’allonger). — Et ça et ça (Ia et Pb) ? — Oui, on a vu, c’est toujours la mĂȘme chose. —  Et ça (Ib) et ça (Pb) ? — Non, c’est plus lourd ça (Ib), et le carrĂ© (Pb) est moins lourd. »

Ensuite on met d’un cĂŽtĂ© Ia + Ib et de l’autre Ic + Pb. « Ça fera la mĂȘme chose des deux cĂŽtĂ©s de la balance ? — Non. — Pourquoi ? — Ça (Ia + Ib) c’est plus lourd parce qu’il y a deux choses la mĂȘme chose et par lĂ  (Ic + Pb). — Mais ça (Pb et Ia) tu te rappelles ? — Oui, c’est la mĂȘme chose. —  Alors ça et ça (Ia + Ib et Ic + Pb) ? — Le premier (Ia + Ib) c’est plus lourd parce qu’il y a deux longs. — (On pĂšse alors Pb avec Ia, puis avec Ib, puis avec Ic). C’est la mĂȘme chose tout ça (deux Ă  deux) ? — C’est la mĂȘme chose. — Alors ça (Ia + Ib et Ic + Pb) ? — Le second est moins lourd. — À quoi tu vois ? — À le compter. Il y a un ici (le) et autrement (Ia + Ib) il y a deux de mĂȘmes. — Et ça (Pb) ? C’est pas du mĂȘme. »

Vir (6 ; 1) Barres non vernies : « Ça (Ia) et ça (Ib) ça pĂšse la mĂȘme chose ? — Oui. — Et ça (Ib) et ça (Ic). — Oui (il les colle l’une contre l’autre). — Qu’est-ce que tu fais ? — Je regarde. C’est la mĂȘme chose. — Et ça (Ia et Ic) ? — Oui. — (On recommence.) Ça (Ia et Ib) ? — Oui. — Et ça (Ib et Ic) ? — C’est la mĂȘme chose. — Et ça (Ia) et ça (Ic que l’on place cette fois perpendiculairement Ă  Ia) ? — Non. — Pourquoi ? — Ça c’est plus lourd (Ia). » Pour III et Ia + Ib + Ic, Vir serre les trois barres et les pose sur III en disant : « Si on les prend les trois Ă  la fois ça fait la mĂȘme chose lourd. —  Et ça (sĂ©parĂ©s) ? — Ça (III) c’est plus lourd que ça (Ia + Ib + Ic). — Pourquoi ? — Parce que c’est plus gros. »

Les mĂȘmes essais avec la boule de plomb donnent naturellement le mĂȘme rĂ©sultat nĂ©gatif. Et pour (Ia + Ib) et (Ic + Pb), Vir dit : « Ça (Ia + Ib) c’est plus lourd : il y a deux, et lĂ  (Ic + Pb) il y a le morceau. »

Pas (6 ; 3). Barres vernies : « Elles pĂšsent la mĂȘme chose, la rouge (Ia) et la bleue (Ib) ? — Il faut voir avec les mains (il soupĂšse). Oui. — Et l’orange (Ic) et la bleue (Ib) ? — (Il pĂšse.) Oui. —  Et l’orange (Ic) et la rouge (Ia) ? — (Il veut peser) — Non, devines, qu’est-ce que tu crois ? —   » MĂȘme rĂ©sultat avec le Pb : il constate l’égalitĂ© de poids Pb = Ia et se rappelle l’égalitĂ© Ia = Ib : « Et le plomb et la barre bleue (Ib) ? — Non, le plomb est plus lourd. »

Boue (6 ; 10) pĂšse la barre rouge et la barre orange et constate que « ça balance. — Et si je mets la bleue Ă  la place de la rouge ? — (Il essaie.) C’est la mĂȘme chose. — Bien (on les enlĂšve.) Et si je mets la rouge et la bleue ? — La bleue sera plus lourde. »

AprĂšs avoir constatĂ© l’égalitĂ© des trois, on demande : « Le plomb et la bleue ? — Il sera plus lourd, parce qu’il est plus gros. (Il pĂšse.) Non, c’est la mĂȘme chose. — Et avec la rouge ? — Le plomb sera plus lourd. — Essaie. — (Il pĂšse.) Non, c’est la mĂȘme chose. — Et avec l’orange ? — Le plomb sera plus lourd. — Regarde. — (Il pĂšse.) Ah non, c’est de nouveau la mĂȘme chose. »

Enfin (Ia + Pb) et (Ib + Ic) : « Le rouge est le plomb seront plus lourds. —  Pourquoi ? — Parce que le plomb est lourd. »

Telles sont les rĂ©actions typiques de ce premier stade, qui est donc bien caractĂ©risĂ© par l’absence complĂšte de toute composition de poids, mĂȘme par simple Ă©quivalence et simple addition de parties homogĂšnes.

On peut, en effet, constater en premier lieu que mĂȘme lorsque, par la superposition spatiale d’objets homogĂšnes ces sujets ont vĂ©rifiĂ© l’identitĂ© des dimensions, par exemple de Ia + Ib + Ic et de III ou de III = IIa + Ia, ils n’en concluent pas Ă  l’équivalence de leurs poids (nous commençons par ces cas-lĂ  puisque ils nous permettent d’emblĂ©e de vĂ©rifier ce qui a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© entrevu au cours des chap. II et IX). C’est ainsi que Gai, aprĂšs avoir pourtant affirmĂ© que IIa + Ia c’est « la mĂȘme chose gros que III, dĂ©clare, dĂšs que les plaques ne sont plus superposĂ©es, que III est plus lourd « parce que c’est plus gros ». Vir va jusqu’à serrer spontanĂ©ment Ia + Ib + Ic pour les poser sur la plaque III en disant : « Si on les prend les trois ensemble ça fait la mĂȘme chose lourd » pour dire aussitĂŽt que s’ils sont dissociĂ©s, III est plus lourd parce que « plus gros ».

D’autre part, ces mĂȘmes sujets ne sont pas capables d’opĂ©rer dans le cas des barres d’ordre I, la composition fondamentale de toute logique : si A = B et que B = C alors A = C que l’on peut Ă©crire sous la forme d’une coordination d’équivalences (A = B) + (B = C) = (A = C). Il suffit, en effet, que les barres soient vernies ou mĂȘme qu’elles ne soient plus parallĂšles pour que la relation d’équivalence de poids qui les unit deux Ă  deux ne soit plus transitive ! AssurĂ©ment si l’on prĂ©sente Ă  l’enfant les barres Ia et Ib non colorĂ©es et parallĂšles pour qu’il reconnaisse l’égalitĂ© de leur poids, puis les barres Ib et Ic et qu’enfin on lui demande si Ia = Ic, les deux barres Ă©tant aussi parallĂšles et de mĂȘme couleur, chacun rĂ©pondra affirmativement (voir le cas de Vir au dĂ©but). Mais il n’y a lĂ  aucun raisonnement : les trois jugements Ia = Ib ; Ib = Ic et Ia = Ic ont exactement la mĂȘme valeur de simple lecture perceptive et ne sont pas liĂ©s entre eux. Par contre, il suffit, aprĂšs avoir fait constater les Ă©quivalences Ia = Ib et Ib = Ic, de prĂ©senter Ia et Ic non vernis mais placĂ©s sans parallĂ©lisme, pour que l’enfant se refuse Ă  conclure Ia = Ic ! Le mĂȘme Vir, par exemple, aussitĂŽt aprĂšs avoir dĂ©clarĂ© que Ia = Ib = Ic lorsqu’ils sont parallĂšles, rĂ©pĂšte que Ia = Ib et Ib = Ic, mais dĂšs que l’on place le perpendiculairement Ă  la, conteste qu’ils aient le mĂȘme poids ! Quant Ă  Par et Ă  Bourg, ils illustrent la rĂ©action propre Ă  ce niveau au cas des trois barres colorĂ©es : il suffit que ces trois barres d’ordre I (et qui ont donc exactement les mĂȘmes dimensions) soient vernies en trois couleurs diffĂ©rentes, pour que de Ia = Ib et de Ib = Ic, l’enfant se refuse Ă  tirer Ia = Ic !

Pour ce qui est de la comparaison entre le morceau de plomb et ces mĂȘmes trois barres, l’enfant arrive naturellement encore moins au schĂšme A = B ; B = C donc A = C. Boug va jusqu’à rĂ©pĂ©ter Ă  propos de chaque barre successivement (aprĂšs avoir constatĂ© leur Ă©galitĂ© complĂšte de poids) que « le plomb sera plus lourd » et cela malgrĂ© les dĂ©mentis successifs de la balance. D’autre part, on fait voir Ă  Col et Ă  Gai que Ia = Ib, ce qu’ils prĂ©voient d’ailleurs immĂ©diatement, puis on leur fait dĂ©couvrir que la a le mĂȘme poids que le plomb, ce qui est inattendu et les frappe : il suffit alors de leur demander si le plomb aura aussi le mĂȘme poids que Ib pour qu’ils oublient tout ce qui prĂ©cĂšde ou plutĂŽt pour qu’ils manifestent leur incapacitĂ© de composition en niant cette conclusion nĂ©cessaire.

Enfin, lorsque cette identitĂ© de poids entre le plomb et chacune des barres est Ă©tablie expĂ©rimentalement en chaque cas, et que l’enfant n’a plus aucun doute Ă  son Ă©gard, il suffit de l’insĂ©rer dans le systĂšme plus complexe (Ia + Ib) et (Ic + Pb) pour que l’enfant n’en tienne plus aucun compte. Sur ce point, les rĂ©actions du premier stade, naturellement nĂ©gatives, frappent par leur caractĂšre primitif. Par exemple Col dĂ©clare que (Ia + Ib) seront plus lourd « parce qu’il y a deux choses la mĂȘme chose » ou « deux des mĂȘmes » comme si la ressemblance qualitative des deux barres permettait d’en faire deux unitĂ©s tandis que l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© qualitative du plomb et de la troisiĂšme barre empĂȘchait de les assimiler Ă  deux unitĂ©s Ă©quivalentes en poids : le plomb « c’est pas du mĂȘme ». Vir dit Ă©galement que Ia + Ib font plus lourd parce qu’« il y a deux et lĂ  (Ic + Pb) il y a le morceau ». Gai, au contraire pense que IIa + Pb sont plus lourds que III « parce qu’il a deux choses », ce qui est cohĂ©rent avec son idĂ©e initiale qu’un bouchon coupĂ© en deux moitiĂ©s pĂšse plus qu’un bouchon entier, mais ce qui montre en mĂȘme temps que les termes de « un » et de « deux » ne sont pas pour lui des nombres rĂ©els mais des unitĂ©s intuitives sans rapport de composition numĂ©rique entre elles.

Or, ces rĂ©actions de Col, de Vir et de Gai conduisent tout naturellement Ă  poser le problĂšme de la quantification mĂ©trique ou de la composition numĂ©rique, en relation avec les aspects nĂ©gatifs que l’on vient de constater quant Ă  la composition des Ă©quivalences logiques, simples ou additives. Un nombre est, en effet, un systĂšme d’unitĂ©s, toutes Ă©quivalentes entre elles du point de vue considĂ©rĂ©, et cependant distinctes de ce mĂȘme point de vue, le mot « distinctes » signifiant alors simplement qu’on peut les sĂ©rier dans n’importe quel ordre mais que toutes ces sĂ©ries possibles seront « semblables » entre elles (ordre « vicariant »). Une quantitĂ© continue (telle que le poids) constitue d’autre part un systĂšme analogue d’unitĂ©s, mais appliquĂ©es aux variations d’une qualitĂ© donnĂ©e ; ou, ce qui revient au mĂȘme, un systĂšme de relations asymĂ©triques sĂ©riĂ©es en a + a’ = b ; b + b’ = c ; c + c’ = d ; etc. (oĂč a, b, c 
 sont les relations de diffĂ©rences croissantes entre le premier terme et chacun des suivants, et oĂč a’, b’, c’
 sont les relations de diffĂ©rence entre le second terme et le troisiĂšme ; entre le troisiĂšme et le quatriĂšme ; etc., mais telles que a’ soit Ă©quivalent Ă  a ; b’ Ă©quivalent Ă  a’ ; c’ Ă  b’ ; etc. Le nombre ou la quantitĂ© mĂ©trique supposent donc l’un et l’autre 1° un groupement possible des Ă©quivalences ; 2° une sĂ©riation possible des termes ou des relations ; 3° la rĂ©union opĂ©ratoire de ces deux groupements en un seul, qui constitue prĂ©cisĂ©ment la composition numĂ©rique ou mĂ©trique. Ces trois conditions sont-elles donc remplies au prĂ©sent niveau du dĂ©veloppement ?

Pour ce qui est du groupement des Ă©quivalences A = B ; B = C donc A = C nous venons de voir qu’il n’en est rien. Or, Ă  ce premier stade de la construction des Ă©quivalences correspond le premier stade de l’évolution de la sĂ©riation et nous avons prĂ©cisĂ©ment constatĂ©, au chapitre prĂ©cĂ©dent, que la composition des relations asymĂ©triques est aussi impossible, Ă  ce stade, que celle des Ă©quivalences. En effet, de mĂȘme que les enfants dont il vient d’ĂȘtre question ne peuvent additionner les relations d’équivalences (A = B) et (B = C) en une relation unique (A = C) qui les coordonnerait, et cela parce qu’ils envisagent chaque rapport isolĂ©ment sous un angle purement perceptif et non pas encore logique, de mĂȘme l’enfant du mĂȘme niveau ne peut pas sĂ©rier A, B et C parce qu’aprĂšs avoir constatĂ© A ← B et jugĂ© inutile de mettre C en relation avec A ou avec B et se borne Ă  lui attribuer une qualitĂ© perceptive non relative : dans les deux cas la relation, soit symĂ©trique ou d’équivalence soit asymĂ©trique ou de diffĂ©rence, est donc intransitive et incomposable. Il va de soi dĂšs lors que la rĂ©union opĂ©ratoire de l’équivalence et de la relation asymĂ©trique demeure impossible puisque ni l’un ni l’autre de ces deux rapports n’est encore susceptible de groupement : c’est pourquoi il ne saurait y avoir Ă  ce niveau de composition numĂ©rique du poids ni de quantification extensive de cette qualitĂ©. Le poids n’est pas encore un quantum, mais une simple qualitĂ© subjective dont la vraie Ă©valuation demeure la pesĂ©e sur la main et qui ne donne lieu qu’à des rapports perceptifs de quantitĂ© brute (par opposition aux quantitĂ©s intensives de la sĂ©riation et aux quantitĂ©s extensives de la mesure par unitĂ©s).

Notons d’ailleurs que cette situation n’est pas spĂ©ciale au poids et qu’au cours de ce premier stade la quantitĂ© de matiĂšre elle-mĂȘme n’est pas non plus quantifiable par unitĂ©s extensives. C’est ce que nous avons pu montrer ailleurs en soumettant l’enfant Ă  des Ă©preuves exactement parallĂšles relatives Ă  la mesure des quantitĂ©s de liquides : si une quantitĂ© occupant le bocal A est versĂ©e en B, puis de B en C, l’enfant n’est pas certain, mĂȘme s’il admet que A = B et B = C, de l’égalitĂ© A = C et il ne pense pas non plus que B + C = 2A, etc. 4 Mais, sans mĂȘme invoquer d’autres faits que ceux dont nous disposons ici, il est clair que les compositions appelĂ©es tout Ă  l’heure « homogĂšnes » entre les seules barres et plaques de laiton intĂ©ressent la quantitĂ© de matiĂšre autant que le poids lui-mĂȘme, puisque la densitĂ© de tous ces objets est la mĂȘme et qu’ainsi le poids est proportionnel Ă  la substance comme telle.

Il est donc impossible, on le voit, de ne pas mettre ces rĂ©actions Ă©lĂ©mentaires en rapport avec celles du premier des stades que nous avons distinguĂ©s au cours de tout le prĂ©sent ouvrage, c’est-Ă -dire du stade au cours duquel l’enfant ne quantifie ni le poids ni le volume, et ne parvient pas mĂȘme Ă  comprendre l’idĂ©e simple de la conservation de la substance ou quantitĂ© de matiĂšre : rien d’étonnant Ă  cela si le niveau logique de l’enfant du mĂȘme Ăąge est caractĂ©risĂ© par l’incapacitĂ© Ă  comprendre qu’un tout est Ă©gal Ă  la somme de ses parties, que deux quantitĂ©s Ă©gales Ă  une troisiĂšme sont Ă©gales entre elles ou que trois termes non Ă©quivalents peuvent ĂȘtre sĂ©riĂ©s si l’on connaĂźt les diffĂ©rences entre le premier et le second et entre le second et le troisiĂšme.

§ 2. Le deuxiÚme stade : compositions homogÚnes correctes mais compositions hétérogÚnes simples ou additives, impossibles à effectuer déductivement

Les enfants de ce second niveau s’avĂšrent capables de composer des suites simples d’équivalence (A = B) + (B = C) = (A = C) ou des Ă©quivalences additives (Ia + Ib + Ic = III, etc.) tant qu’il s’agit d’objets qualitativement homogĂšnes (barres et plaques de laiton) mais ils Ă©chouent Ă  effectuer les mĂȘmes compositions dĂšs qu’intervient un objet d’autre densitĂ© (compositions hĂ©tĂ©rogĂšnes). En d’autres termes, ils savent quantifier la matiĂšre (et par consĂ©quent le poids s’il est proportionnel Ă  la quantitĂ© apparente de matiĂšre) mais sont encore incapables de composer logiquement et de quantifier les relations de poids, lorsque celles-ci ne sont plus proportionnelles Ă  la quantitĂ© apparente de matiĂšre mais qualifient des corps de densitĂ©s diffĂ©rentes. Voici des exemples Ă  commencer par un cas intermĂ©diaire :

Man (5 ; 4) prĂ©voit d’emblĂ©e que Ia = Ib = Ic = Id, mais, lorsqu’on met sur un plateau Ia et Ib parallĂšlement l’un Ă  l’autre et sur le second plateau le et Id perpendiculairement l’un Ă  l’autre il hĂ©site : « LĂ  (Ia + Ib) c’est plus lourd » puis prĂ©voit que « ça pĂšse la mĂȘme chose ». Dans la suite, aprĂšs les essais dont nous allons parler, on lui demande « ça (III) et ça (Ia + Ib + Ic) c’est la mĂȘme chose lourd ou pas ? — La mĂȘme chose. »

Par contre, lorsqu’aprĂšs avoir dĂ©clarĂ© que Ia et le plomb « ça pĂšse pas la mĂȘme chose, parce que le plomb est plus petit », il vĂ©rifie que c’est bien le mĂȘme poids, mais nie que Ib = Pb. « Pourquoi pas ? — Parce que celui-lĂ  (Ib) est en fer, et il pĂšse lourd. » Ensuite, pour (Ia + Ib) et (Ic + Pb), Man dit : « C’est le premier qui pĂšse plus (Ia + Ib) : Il y a deux longues choses qui sont plus lourdes, et dans l’autre c’est plus lĂ©ger parce qu’il y a un long et un petit. » Mais un moment aprĂšs il croit (Ic + Pb) plus lourds « à cause du carré » (du morceau de plomb.)

Cla (6 ; 6) constate l’égalitĂ© entre la barre bleue et la noire, puis entre la noire et la rouge : « C’est la mĂȘme chose. — Qu’est-ce qui reste Ă  peser ? — La rouge et la bleue : ce sera la mĂȘme chose. —  Pourquoi ? — Parce qu’une est ici (la bleue Ă  gauche) et l’autre lĂ  (la rouge Ă  droite) et que
 (il dĂ©place la noire de l’une Ă  l’autre marquant par ce geste que si A = B et B = C alors la noire B assure l’égalitĂ© de A et de C !) »

Mais, malgrĂ© cette conviction dans la dĂ©duction, Cla ne parvient pas Ă  appliquer le mĂȘme schĂšme opĂ©ratoire Ă  la composition des Ă©quivalences de poids entre objets hĂ©tĂ©rogĂšnes : « C’est la mĂȘme chose lourd ce morceau de plomb et cette barre noire ? — La barre sera plus lourde, elle est plus longue. (Il pĂšse.) Non, c’est la mĂȘme chose. — Et la barre noire et la rouge ? — La mĂȘme chose. —  Et le plomb et la rouge ? — La barre est plus longue, ça sera plus lourd. »

AprĂšs avoir vĂ©rifiĂ© que Pb est Ă©gal Ă  chaque barre d’ordre I, on dispose (Ia + Ib) et (Ic + Pb) : « Ça sera la mĂȘme chose encore ? — Non, ça (Ic + Pb) c’est plus lourd : il y a une grosse chose et une longue. »

Gri (6 ; 10). Les barres d’ordre I : « La rouge et la bleue pĂšsent la mĂȘme chose ? — Oui. — Pourquoi ? — C’est la mĂȘme grandeur. — Et la bleue et la noire ? — Oui. — Et la rouge et la noire (disposĂ©es perpendiculairement) ? — C’est la mĂȘme chose. »

« Et le plomb et cette barre rouge ? — Le plomb est plus lourd, parce que, c’est un peu grand lĂ  (Ă©paisseur). — PĂšse. — Ah non, c’est la mĂȘme chose. — Et ça (barre bleue) et la rouge ? — La mĂȘme chose. — Et le plomb et la bleue ? — Non, le machin (barre) est plus lĂ©ger. —  Pourquoi ? — Parce que le plomb est plus lourd. »

Bol (7 ans) parvient de mĂȘme Ă  identifier les barres deux Ă  deux (Ia = Ib) + (Ib = Ic) = (Ia = Ic) mais sans rĂ©ussir l’épreuve avec le morceau de plomb ni avec un caillou.

Lorsque sur un plateau se trouve la pierre et sur l’autre une barre, Bol pĂšse et s’écrie : « Ouh ! C’est la mĂȘme chose. — Alors, regarde, je vais maintenant rajouter une barre de chaque cĂŽtĂ© (on les tient en mains). Ça fera encore la mĂȘme chose lourd ? — C’est la mĂȘme chose, les deux barres, j’ai vu avant : elles sont la mĂȘme chose grosses. Et ces deux aussi (la pierre et la barre dĂ©jĂ  posĂ©e), mais la pierre est plus grosse. — Alors ? — Alors ça fera plus lourd de ce cĂŽtĂ© (pierre + une barre) parce qu’il y a une barre, et ça (caillou) c’est lourd. »

AprĂšs avoir constatĂ© que le plomb est Ă©gal Ă  chacune des barres, on place sur un plateau la et sur l’autre Pb : « Alors la barre et le plomb c’est la mĂȘme chose ? — Oui. — Maintenant tu vois, je rajoute une barre de chaque cĂŽtĂ© (Ib et Ic) [d’oĂč (Ia + Ib) et (Ic + Pb)]. Alors ça fera comment ? — C’est lĂ  oĂč il y a le plomb que ça fera le plus lourd. »

Rod (8 ans) : « La barre rouge et la bleue ? — (Il pĂšse.) C’est la mĂȘme chose. — Et la rouge et la noire ? — Aussi. — Alors ? — Alors toutes les trois sont la mĂȘme chose. »

« Et le plomb et la barre bleue ? — C’est le plomb qui est le plus lourd, parce qu’il n’est pas en fer. — PĂšse. — C’est la mĂȘme chose. — Et le plomb et la rouge ? — Le plomb est plus lourd. — Pourquoi ? — C’est autre chose que le fer. — Et la bleue et la rouge ? — C’est la mĂȘme chose. — Et quand tu as pesĂ© le plomb et la bleue ? — La mĂȘme chose. — Alors le plomb et la rouge ? — Le plomb est plus lourd. —  Essaie de peser. — Ah c’est la mĂȘme chose. — Et le plomb et la noire ? — C’est la mĂȘme chose
 Non, le plomb est plus lourd que le fer. — Essaie. — (Il pĂšse.) Ah c’est de nouveau la mĂȘme chose. — Et (Pb + rouge) et (noire + bleue) ? — Ici (Pb + rouge) c’est plus lourd, parce que le plomb est plus lourd que le fer. »

Telles sont les rĂ©actions de ce deuxiĂšme stade. On voit tout d’abord le progrĂšs qu’il marque sur le prĂ©cĂ©dent : tandis que les sujets du premier stade sont incapables de toute composition dĂ©ductive, ceux-ci rĂ©ussissent d’emblĂ©e Ă  tirer (A = C) de (A = B) et de (B = C) dans le cas des barres homogĂšnes, mĂȘme lorsqu’elles sont colorĂ©es ou disposĂ©es diffĂ©remment, et Ă  effectuer les additions Ia + Ib = IIa, etc.

Sur le premier point Cla et Rod sont particuliĂšrement nets et nous donnent pour la premiĂšre fois l’image d’une dĂ©duction. Avant mĂȘme de comparer la barre rouge et la bleue, Cla qui vient de voir que toutes deux Ă©galent la noire, dit qu’il reste « la rouge et la bleue : ce sera la mĂȘme chose », et pour le prouver, il indique d’un geste que la noire constitue leur commune mesure. Quant Ă  Rod il formule d’emblĂ©e, aprĂšs avoir vu A = B et B = C, qu’« alors toutes les trois sont la mĂȘme chose ». Mais, si intĂ©ressant que soit ce passage de l’assimilation perceptive Ă  la dĂ©duction, il faut remarquer que seules la couleur et la position diffĂ©rencient les trois barres : nous sommes donc trĂšs prĂšs encore du domaine perceptif puisque la composition peut toujours se fonder sur la forme et les dimensions, ainsi abstraites des autres qualitĂ©s, et ne porte donc en fait que sur la quantitĂ© de matiĂšre et de poids qui lui est proportionnel.

Quant aux premiĂšres compositions par addition, nous voyons par exemple Man identifier III Ă  Ia + Ib + Ic, etc., tandis que les sujets du premier stade Ă©chouaient Ă  Ă©tablir des Ă©quivalences additives aussi Ă©videntes. Mais, ici de nouveau, si le progrĂšs est notable, il ne faut pas s’abuser sur sa valeur, puisqu’il est essentiellement relatif aux dimensions, donc Ă  la quantitĂ© de matiĂšre.

Que se passe-t-il, en effet, lorsque le poids cesse d’ĂȘtre proportionnel Ă  la quantitĂ© de matiĂšre et qu’il s’agit d’établir des Ă©quivalences, simples ou additives, entre des poids comme tels, c’est-Ă -dire entre les poids d’objet de densitĂ©s diffĂ©rentes ? Cette composition entre objets qualitativement hĂ©tĂ©rogĂšnes s’avĂšre encore impossible, et cela bien que l’enfant vĂ©rifie sans cesse lui-mĂȘme l’équivalence des poids.

En effet, dĂšs qu’à l’une des trois barres on substitue le morceau de plomb, le caillou, ou tout autre objet de mĂȘme poids, mais Ă©tranger au systĂšme du matĂ©riel en laiton, l’enfant de ce stade se trouve incapable d’appliquer Ă  cet objet le raisonnement qu’il vient pourtant de faire sur les barres elles-mĂȘmes. Les cas de Cla et de Rod sont, de nouveau ici, particuliĂšrement intĂ©ressants, puisque aprĂšs avoir formulĂ© le schĂšme opĂ©ratoire (A = B) + (B = C) = (A = C) ces mĂȘmes enfants se trouvent absolument impuissants Ă  le gĂ©nĂ©raliser dans cette situation nouvelle. MĂȘme aussitĂŽt aprĂšs la constatation sur la balance que le plomb pĂšse juste autant que l’une des barres, ils rĂ©pĂštent obstinĂ©ment toutes les fois qu’on demande la comparaison avec une nouvelle barre, que le poids sera diffĂ©rent. Man et Cri rĂ©agissent de la mĂȘme maniĂšre, mais Cri montre Ă  l’évidence le pourquoi de cette opposition entre les compositions hĂ©tĂ©rogĂšnes et les compositions intĂ©ressant les barres seules : dans le cas des barres, en effet, si A = C quand A = B et B = C, c’est, dit Cri, parce que « c’est la mĂȘme grandeur », tandis que dans le cas du plomb les dimensions ne sont plus comparables : « C’est un peu grand lĂ  (l’épaisseur) ». On voit assez combien les compositions entre les poids des barres constituent en rĂ©alitĂ© des compositions de quantitĂ©s de matiĂšre tandis que celles que l’on propose entre objets hĂ©tĂ©rogĂšnes sont seules vraiment des compositions de poids. On pourrait, il est vrai invoquer, pour expliquer l’insuccĂšs de ces derniĂšres, un dĂ©faut de mĂ©moire de la part de l’enfant qui s’attend Ă  ce que le plomb soit toujours plus lourd et qui oublierait ainsi la constatation contraire qu’il vient de faire : mais le cas de Rod montre assez, lorsqu’il dit par exemple « c’est la mĂȘme chose
 Non, le plomb est plus lourd que le fer » qu’il ne s’agit pas lĂ  d’un trou de mĂ©moire, mais d’un conflit entre la logique et le sens intime. Et le conflit finit simplement par le triomphe de la qualitĂ© subjective sur la composition logique quantifiante !

Quant Ă  l’expĂ©rience de la composition additive des objets hĂ©tĂ©rogĂšnes, il va de soi que l’enfant de ce stade y Ă©choue a fortiori. MĂȘme aprĂšs avoir vĂ©rifiĂ© l’équivalence du plomb et de chacune des barres, il suffit que le sujet revoie ce plomb dans un systĂšme nouveau de quatre unitĂ©s pour qu’il se trouve une fois de plus persuadĂ© que le plomb est plus lourd (ou plus lĂ©ger) et qu’ainsi le plateau sur lequel il est dĂ©posĂ© soit tout entier plus lourd. Aussi dans quelques cas avons-nous simplifiĂ© la prĂ©sentation de l’épreuve, et, au moment oĂč l’enfant vient de contrĂŽler sur la balance l’égalitĂ© de poids du plomb et d’une barre, nous sommes-nous bornĂ©s Ă  rajouter une barre de chaque cĂŽté : or mĂȘme ainsi Bol se refuse Ă  admettre l’équivalence totale. Dans le cas du caillou (A) et d’une barre (B) faisant Ă©quilibre Ă  deux autres barres (C et D), Bol va mĂȘme jusqu’à dire explicitement A = C et B = D mais (A + B) ← (C + D) : « C’est la mĂȘme chose les deux barres, et ces deux aussi
 alors ça fera plus lourd de ce cĂŽtĂ©. » On ne saurait pousser plus loin le mĂ©pris de la composition logico-arithmĂ©tique !

Au total, on constate donc qu’il existe, au cours de ce second stade une diffĂ©rence fondamentale entre les compositions entre objets homogĂšnes (de mĂȘme densitĂ©), qui sont rĂ©ussies sous leur double forme de coordination des Ă©quivalences simples et d’addition des termes Ă©quivalents, et les compositions entre objets hĂ©tĂ©rogĂšnes (de densitĂ©s diffĂ©rentes), qui sont manquĂ©es sous ces deux mĂȘmes formes. La raison en est, comme on l’a vu, que les premiĂšres consistent en rĂ©alitĂ© en compositions des quantitĂ©s de matiĂšre, les poids Ă©tant dans ce cas simplement proportionnels Ă  ces quantitĂ©s, tandis que les compositions du second type sont les seules que l’on puisse considĂ©rer comme des compositions du poids lui-mĂȘme. Ces faits confirment ainsi d’une maniĂšre frappante ceux que nous avons pu observer au cours des Ă©preuves dĂ©crites au chap. IX : lorsqu’il cherche Ă  confectionner une boulette d’argile de mĂȘme poids qu’un gros bouchon, l’enfant de ce second stade parvient bien Ă  la faire plus petite, parce qu’il sait dissocier le poids de la quantitĂ© de matiĂšre, mais lorsqu’il s’agit de trouver le poids du demi-bouchon ou du quart, il ne parvient pas Ă  couper sa boulette en deux ou en quatre, faute de pouvoir composer ou quantifier les poids.

La consĂ©quence de cette opposition entre les deux types de composition est, en effet, fondamentale en ce qui concerne la quantification elle-mĂȘme : on peut dire, en un mot qu’au niveau de ce second stade la matiĂšre est dĂ©jĂ  quantifiable, tandis que le poids ne l’est pas plus qu’au niveau prĂ©cĂ©dent. Si la quantification mĂ©trique est bien due, comme nous l’avons admis Ă  la suite de nos recherches prĂ©cĂ©dentes sur la genĂšse du nombre, Ă  une synthĂšse opĂ©ratoire de la sĂ©riation et de l’équivalence (ou, si l’on prĂ©fĂšre, de la relation asymĂ©trique et de la classe) il est facile d’expliquer ce dĂ©calage. Pour ce qui est de la quantitĂ© de matiĂšre, l’enfant de ce niveau sait dĂ©jĂ  sĂ©rier des grandeurs ou des grosseurs, et lorsqu’on lui prĂ©sente, pour Ă©tudier les Ă©quivalences correspondantes, un systĂšme de rĂ©cipients et de liquides Ă  transvaser, il rĂ©ussit toutes les Ă©preuves analogues Ă  celles que nous venons de retrouver dans nos compositions de barres et de plaques de laiton 5 : par la synthĂšse de ces ordinations et de ces Ă©galitĂ©s il parvient donc au nombre et Ă  la mesure de la quantitĂ© en gĂ©nĂ©ral, c’est-Ă -dire de la substance. Par contre, de mĂȘme qu’il Ă©choue Ă  mettre les poids eux-mĂȘmes en Ă©quivalences (compositions hĂ©tĂ©rogĂšnes) ainsi qu’on vient de le voir, de mĂȘme il Ă©choue encore au niveau de ce deuxiĂšme stade, Ă  sĂ©rier des poids inĂ©gaux (chap. X) et cela pour les mĂȘmes raisons : dans les deux cas, il parvient bien Ă  Ă©tablir des rapports perceptifs tels que A = B ; B = C ; C = D, etc., ou A ← B ; A ← C ; C ← D, etc., mais il ne parvient pas Ă  les coordonner opĂ©ratoirement en (A + B) = (C + D) ni en A ← B ← C ← D parce qu’il raisonne par couples juxtaposĂ©s ou mĂ©langĂ©s et qu’il ne parvient mĂȘme pas Ă  tirer (A = C) de (A = B) et (B = C) ni Ă  sĂ©rier deux relations dans l’ordre A ← B et B ← C et non pas A ← B et A ← C. Si donc, au cours de ce stade, les poids ne peuvent ĂȘtre ni sĂ©riĂ©s opĂ©ratoirement ni mis en Ă©quivalences composables transitivement, il est Ă©vident qu’ils ne sauraient ĂȘtre quantifiĂ©s mĂ©triquement et qu’ils demeurent Ă  l’état de qualitĂ©s Ă©gocentriques et phĂ©nomĂ©nistes. Aussi bien l’enfant ne parvient-il pas dans les compositions hĂ©tĂ©rogĂšnes Ă  considĂ©rer chaque objet comme une unitĂ© de poids. Par exemple Cla qui, dans le cas des trois barres seules, les considĂšre d’emblĂ©e comme des unitĂ©s interchangeables, se refuse Ă  comparer (Ia + Ib) Ă  (Ic + Pb) parce que, dans ce cas « il y a une grosse chose et une longue », c’est-Ă -dire que le plomb et la barre le ne peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme deux unitĂ©s et ne sont pas comparables.

Cette impossibilitĂ© de quantifier le poids jointe Ă  la composition achevĂ©e de la notion de quantitĂ© de matiĂšre, qui caractĂ©risent ce stade convergent ainsi avec tout ce que nous avons vu du mĂȘme niveau, tant Ă  propos de la conservation simple (chap. I-II) et corpusculaire (chap. IV et VII) qu’à propos des relations entre le poids et la matiĂšre en cas de densitĂ©s diffĂ©rentes (chap. VIII et IX).

§ 3. Le troisiÚme stade : réussite des compositions hétérogÚnes et quantification intensive et métrique du poids

Le troisiĂšme stade marque enfin l’application au poids lui-mĂȘme des schĂšmes opĂ©ratoires de l’équivalence simple et additive. Mais cette dĂ©couverte ne se fait pas en un bloc et il convient mĂȘme, pour en marquer les Ă©tapes, de distinguer deux sous-stades III A et III B. Au cours du premier, le sujet n’aboutit Ă  la solution correcte que par une mĂ©thode encore semi-intuitive et semi-opĂ©ratoire, reconnaissable Ă  l’existence de divers tĂątonnements. Lorsque dans la composition simple (A = B) + (B = C) = (A = C) deux des trois termes sont homogĂšnes, il y a dĂ©jĂ  dĂ©duction immĂ©diate, mais elle est facilitĂ©e par l’équivalence intuitive de ces deux termes. Par contre, lorsque les trois termes de la composition simple sont hĂ©tĂ©rogĂšnes entre eux ou lorsque la composition additive porte sur des termes dont un au moins est hĂ©tĂ©rogĂšne aux autres, il y a encore tĂątonnement. Au cours du second sous-stade III B, au contraire, toutes les compositions sont immĂ©diatement dĂ©ductives.

Voici des exemples de sous-stade III A à commencer par un cas de transition entre le stade précédent et celui-ci :

Cha (6 ; 10) identifie d’emblĂ©e les barres aprĂšs en avoir serrĂ© deux l’une contre l’autre : « Ça fait ça (superposition), regardez ! — Et ça (Pb et Ia) ? — Le plomb est plus lourd. (Il pĂšse.) Non, ça fait la mĂȘme chose. — Et ça (Ib et Pb) ? — La barre est plus lourde. (Il pĂšse.) Je ne sais pas pourquoi, c’est la mĂȘme chose. — Et ça (Ic et Pb) ? — Ah c’est la mĂȘme chose, parce que cette barre et cette barre c’est la mĂȘme chose, regardez ! —  Et ça (Pb et Id) ? — (Il hĂ©site.) C’est la mĂȘme chose, Ă©coutez, j’ai vu ça parce que ça (Id) c’est la mĂȘme chose que ça (Ib et Ic). »

« Et si je mets de ce cĂŽtĂ© (Pb + Ic) et de l’autre (Ia + Ib) ? — LĂ  (Pb + Ic) c’est plus lourd, parce que le plomb est plus lourd. — On montre Pb et une barre, en les prĂ©sentant simplement Ă  part. — Ah c’est la mĂȘme chose. — (On remet les quatre objets.) — Ça (les deux barres) c’est plus lourd parce qu’ils sont deux et lĂ  une. »

Mur (6 ; 11) : « (Pb et Ia) ? — Je ne sais pas. — Essaie. — C’est la mĂȘme chose. — Et avec (Ib) ? — C’est la mĂȘme chose avec toutes, puisqu’elles sont toutes la mĂȘme chose. — Et (Pb + Ia) et (Ib + Ic) ? — Ça (Pb + Ia) c’est plus lourd, parce que le plomb est plus gros » puis il admet que c’est « la mĂȘme chose ».

Bon (7 ans) : « La barre rouge et la bleue ça pĂšse autant ? — (Il essaie.) Oui. — La rouge et la noire ? — Oui. — Et qu’est-ce qui reste ? — La noire et la bleue : c’est tout la mĂȘme chose, parce qu’on a vu avec la noire et la rouge. »

« La bleue et le plomb ? — C’est le plomb qui est le plus lourd, parce que c’est presque la mĂȘme chose que le fer. — PĂšse. — Ah c’est la mĂȘme chose. — Et le plomb avec la rouge ? — C’est la mĂȘme chose. — Pourquoi ? Moi je ne suis pas sĂ»re. — Parce qu’on a vu Ă  la balance que le bleu et le plomb c’est la mĂȘme chose, et avant on avait vu que le rouge, le bleu et le noir c’est la mĂȘme chose. »

« Et maintenant on mettra de ce cĂŽtĂ© le bleu et le rouge et de l’autre cĂŽtĂ© le plomb et le noir. — Le plomb et le noir, ça fera plus lourd parce que le plomb ça fait du poids. Le plomb et le bĂąton noir ne sont pas du mĂȘme poids. Ah ! oui ils sont la mĂȘme chose, c’est vrai. Mais ça sera quand mĂȘme plus lĂ©ger, le rouge et le bleu : les deux bĂątons ça fait plus lĂ©ger. —  Et le plomb avec une de ces barres (bleue) ? — C’est la mĂȘme chose. —  Et si je mets le plomb et la bleue d’un cĂŽtĂ© et le noir et le rouge de l’autre ? — Si on ferait une boule, ça serait quand mĂȘme la mĂȘme chose : c’est plus gros le plomb, ça ne peut pas faire la mĂȘme chose en longueur (Bod s’efforce donc spontanĂ©ment de dissocier le poids du volume). — Alors (Pb + Ib) et (Ia + Ic) ? — C’est tout la mĂȘme chose. »

« Et cette boule de pĂąte et le plomb ? — C’est facile, c’est le plomb qui sera plus lourd. (Il pĂšse.) Heu ! C’est la mĂȘme chose ! —  Et la pĂąte et la barre bleue ? — Ce sera la mĂȘme chose. Non, la pĂąte est plus lĂ©gĂšre, on a vu avec le plomb. Ah ! non, c’est la mĂȘme chose. — Et (pĂąte + plomb) avec (rouge + bleue) ? — C’est la mĂȘme chose. Si c’était un peu plus mince (= moins dense), le plomb, ça ferait (en longueur) le bĂąton, c’est ce que j’ai dit avant. — Et (rouge + bleue) avec (pĂąte + plomb) ? — C’est la mĂȘme chose. On a vu avant (les Ă©galitĂ©s terme Ă  terme). — Et (pĂąte + barre bleue) avec (plomb et rouge) ? — C’est toujours la mĂȘme chose. »

Fred (7 œ) admet d’emblĂ©e pour les barres que A = C si A = B et B = C. « Et la bleue et le plomb ? — La barre sera plus lourde parce qu’elle est plus longue. (Il pĂšse.) Ah c’est la mĂȘme chose. — Et la noire et le plomb ? — C’est aussi la mĂȘme chose, parce que la noire et la bleue c’est la mĂȘme longueur ensemble. — Et avec la rouge ? — C’est avec toutes la mĂȘme chose. »

« Ça (la rouge + plomb) et ça (la bleue + la noire) ? — C’est la mĂȘme chose. Non, avec la bleue et la noire c’est plus lourd. — Pourquoi ? — Parce qu’il y a deux choses. — La rouge et le plomb tu te rappelles ? — Oui, ça fait le mĂȘme poids. — Et (la rouge + le plomb) avec (la noire + la bleue) ? — C’est pas le mĂȘme poids. Ah oui, les barres c’est la mĂȘme chose que le plomb. »

« Et cette pĂąte et la barre bleue ? — La pĂąte sera plus lourde. (Il pĂšse.) C’est la mĂȘme chose. — Et ça (la bleue + la noire) et (la rouge + la pĂąte) ? — C’est la mĂȘme chose, parce que la rouge et la pĂąte c’est le mĂȘme poids, et la rouge c’est a mĂȘme chose que les autres barres. — Et (le plomb + la pĂąte) avec (la noire + la bleue) ? — Il y a deux barres et le plomb et la pĂąte. Si je mets les deux barres dans mes mains (en pensĂ©e !) la noire est comme le plomb et la pĂąte comme la bleue. Je pense, alors je vois que c’est la mĂȘme chose. »

Tel (7 œ) : « La bleue et la rouge ? — (Il pĂšse.) C’est la mĂȘme chose. — La rouge et la noire ? — Aussi. — La bleue et la noire ? — La noire a l’air plus grande, non c’est la mĂȘme chose parce qu’elles pĂšsent toutes la mĂȘme chose. —  Et ce plomb avec la bleue ? — Ça pĂšse plus parce que c’est plus gros. (Il pĂšse.) Non, c’est la mĂȘme chose, parce que ça (la barre) c’est long et ça (le plomb) c’est Ă©pais. — Et ça (rouge, etc.) ? — C’est la mĂȘme chose parce que la bleue et le plomb ont le mĂȘme poids, et la noire et la rouge c’est la mĂȘme chose. »

« Et ça (la rouge + la bleue) avec ça (le plomb + la noire) ? — Oh ! C’est aussi la mĂȘme chose, parce que les barres sont de la mĂȘme longueur
 Non, je me suis trompĂ©, les barres sont plus lourdes. — Et (la bleue + le plomb) avec (la rouge + la noire) ? — Ce n’est pas la mĂȘme chose. Le plomb est Ă©pais, et ça (la bleue) c’est long et de l’autre cĂŽtĂ© il y a deux longs. Les barres sont plus lourdes. —  Mais tu te rappelles quand tu as pesĂ© le plomb et la bleue ? — Ah oui, c’est tout la mĂȘme chose. » Avec la pĂąte Ă  modeler et les barres, Tel est d’emblĂ©e certain des Ă©quivalences additives.

Cas (7 ; 11) : « Le plomb et la bleue ? — Le plomb est plus lourd (il pĂšse). Non, la mĂȘme chose. — Et avec la rouge ? — La mĂȘme chose. Avec n’importe laquelle parce que les trois sont la mĂȘme chose. — (On vĂ©rifie sur la balance.) — Et (le plomb + la noire) avec (la rouge + la bleue) ? — Du cĂŽtĂ© du plomb, c’est plus lourd, mais sĂ»r ! Le plomb avec, c’est plus lourd qu’une barre ! —  Mais quand tu as pesĂ©, le plomb Ă©tait comme quoi ? — Une barre. Non, il est plus lourd c’est sĂ»r (il pĂšse Ă  nouveau le plomb et une barre, et se tait embarrassĂ©, en se grattant les cheveux). Oui, c’est la mĂȘme chose. —  Alors tout ça (les quatre objets deux Ă  deux) ? — C’est la mĂȘme chose. On avait vu avant avec la barre et le plomb : c’est le mĂȘme poids. Alors, puisqu’on a mis une barre avec le plomb ça doit faire la mĂȘme chose. — Pourquoi ? — Parce que le plomb vaut une barre. Alors deux barres avec une barre et le plomb, ça doit faire le mĂȘme poids. »

Ensuite Cas constate l’égalitĂ© du plomb avec la boule de pĂąte. On pose (plomb + pĂąte) et (deux barres) : « C’est le mĂȘme poids ? — Ça devrait ĂȘtre les deux la mĂȘme chose. » Puis il vĂ©rifie l’égalitĂ© de la plaque de charbon et du plomb : « C’est le mĂȘme poids, parce que le charbon c’est lĂ©ger et gros et le plomb c’est petit et lourd. » Mais quand on met d’un cĂŽtĂ© trois barres et de l’autre le charbon + la pĂąte + le plomb, Cas se refuse d’abord Ă  l’équivalence : « C’est le mĂȘme poids ? — Non, le charbon, c’est le plus lĂ©ger, plus que la pĂąte et que le plomb, mais pas plus lĂ©ger qu’une des barres. — Alors ? — Alors ça (les trois objets hĂ©tĂ©rogĂšnes) c’est plus lĂ©ger parce que la barre est plus lourde que le charbon
 ah ! mais non, ça pĂšse la mĂȘme chose, c’est facile Ă  comprendre. »

Quis (8 ; 4) : « La barre rouge et la noire ? — C’est les mĂȘmes. — La bleue et la noire ? — Aussi. — Et la rouge et la bleue ? — C’est le mĂȘme poids parce que la rouge et la noire Ă©taient les mĂȘmes et la bleue et la noire aussi. — La bleue et cette pĂąte ? — La pĂąte est plus lourde (il pĂšse et rit). Je me suis trompĂ©. —  La rouge et la pĂąte ? — La mĂȘme chose, puisque la rouge est la mĂȘme que la bleue. — La noire et la pĂąte ? — Aussi. »

« Et ça (Ia + Ib) avec (Ic + pĂąte) ? — C’est les deux barres qui sont les plus lourdes. — Pourquoi ? — LĂ  il y a seulement la pĂąte et un bout de fer et lĂ  deux bouts. »

« Le plomb et cette barre (Ia) ? — (Il pĂšse.) C’est le mĂȘme poids. — Et ça (Pb + Ia) avec (Ib et Ic) ? — C’est les deux barres qui sont les plus lourdes. —  Pourquoi ? — Comme avant : lĂ  il y a deux barres et lĂ  seulement une barre et un plomb. —  (On enlĂšve une barre de chaque cĂŽtĂ©.) Et maintenant ? — Ça pĂšse la mĂȘme chose. C’est comme avec la barre bleue et le plomb, on a dĂ©jĂ  vu. —  (On remet les barres.) Et comme ça ? — Ah ! c’est la mĂȘme chose. »

« Et ça (pĂąte + plomb) avec (deux barres) ? — LĂ  (deux barres) c’est plus lourd. — Qu’est-ce qui pĂšse comme le plomb ? — Une barre. —  Et comme la pĂąte ? — Aussi une barre. — Alors ? — Ah, les deux plateaux pĂšsent la mĂȘme chose. »

Ces cas de dĂ©couvertes progressives de la composition et de la quantification des poids nous paraissent d’un certain intĂ©rĂȘt non pas seulement pour l’objet de cet ouvrage, mais pour la psychologie de la quantitĂ© en gĂ©nĂ©ral.

On se rappelle que les sujets du stade prĂ©cĂ©dent n’étaient pas capables de conclure de A = B et de B = C Ă  A = C, lorsque la composition portait sur les objets de densitĂ© hĂ©tĂ©rogĂšnes, donc sur le poids lui-mĂȘme, tandis que le mĂȘme raisonnement leur Ă©tait aisĂ© lorsqu’il s’agissait d’objets de mĂȘme densitĂ© et que la composition intĂ©ressait ainsi la quantitĂ© de matiĂšre et les dimensions mĂȘmes des corps Ă  comparer. Or, il se trouve que, dĂšs les dĂ©buts de ce troisiĂšme stade le mĂȘme schĂšme est appliquĂ© sans aucune difficultĂ© Ă  deux barres homogĂšnes et un objet d’autre densitĂ© (plomb, argile, charbon, etc.). Par exemple Mur ayant reconnu que le morceau de plomb est de mĂȘme poids que la barre bleue conclut d’emblĂ©e : « c’est la mĂȘme chose avec toutes, puisqu’elles sont toutes la mĂȘme chose ». De mĂȘme Bod comprend d’emblĂ©e que l’égalitĂ© avec le plomb s’étendra Ă  toutes les barres. Fred, Tel, Cas et Quis sont aussi nets. Seul Cha se trompe une fois et a besoin de vĂ©rifier l’égalitĂ© avec deux barres successives avant de gĂ©nĂ©raliser, et c’est en quoi son cas est encore intermĂ©diaire entre le second et le troisiĂšme stade.

Comment expliquer ce changement relativement brusque d’attitude entre ces deux stades, et cette libĂ©ration de la dĂ©duction par rapport Ă  ses limites antĂ©rieures ? Si l’on compare ces donnĂ©es Ă  celles qui ont Ă©tĂ© Ă©tablies au cours des chap. I Ă  VI, la situation est claire et peut se formuler comme suit : au niveau oĂč la quantitĂ© de matiĂšre est seule Ă  se conserver tandis que le poids n’est pas encore invariant (second stade), le raisonnement formel par simple coordination d’équivalences s’applique seulement Ă  la quantitĂ© de matiĂšre (compositions homogĂšnes) et non pas au poids comme tel (compositions hĂ©tĂ©rogĂšnes), tandis qu’au niveau oĂč le poids lui-mĂȘme devient invariant (troisiĂšme stade III A et III B), il donne prise pour la premiĂšre fois au raisonnement logique de forme (A = B) + (B = C) = (A = C) ! En d’autres termes, tant que le poids demeure une qualitĂ© subjective, il ne se prĂȘte pas aux dĂ©ductions les plus Ă©lĂ©mentaires. Tant qu’il ne consiste qu’en impressions Ă©gocentriques et phĂ©nomĂ©nistes, en effet, cela ne sert de rien de peser les objets sur une balance : on ne saurait enfermer dans la prĂ©cision des Ă©quivalences objectivement composables une qualitĂ© dĂ©pendant de facteurs aussi fluctuants que la force de la main qui soupĂšse, ou que la force active attribuĂ©e aux corps pesants. L’enfant a beau voir que, sur la balance, le plomb Ă©quilibre la barre rouge, et que la rouge Ă©quilibre la bleue, il ne veut pas se rĂ©soudre Ă  admettre que le plomb Ă©quilibrera aussi la bleue, et prĂ©fĂšre penser que, si ce plomb n’a pas Ă©tĂ© plus lourd que la barre rouge, comme on pouvait s’y attendre, il se rattrapera sur la bleue, si l’on ose ainsi parler ! Au contraire, dans la mesure oĂč le poids est pensĂ© sous les espĂšces d’un invariant physique, il n’y a pas de raison pour ne pas conclure que, si le plomb Ă©quivaut en poids Ă  l’une des trois barres semblables entre elles, il Ă©quivaudra Ă  toutes. L’opĂ©ration logique qui permet la coordination des Ă©quivalences apparaĂźt donc comme Ă©troitement parallĂšle Ă  l’opĂ©ration physique qui construit les invariants et il s’agira prĂ©cisĂ©ment d’analyser cette solidaritĂ©.

À cet Ă©gard, les difficultĂ©s mĂȘmes de la composition par addition sont aussi instructives que le succĂšs de la coordination des Ă©quivalences simples car nous pouvons suivre ainsi pas Ă  pas la marche du groupement logique et de la quantification elle-mĂȘme.

Notons d’abord que le succĂšs final de l’épreuve des quatre objets rĂ©partis en deux ensembles n’est pas le mĂȘme chez tous les enfants de ce sous-stade intermĂ©diaire III A : le cas intermĂ©diaire Cha Ă©choue complĂštement tandis que les autres aboutissent plus ou moins rapidement Ă  la rĂ©ussite. Mais, durant ce sous-stade, tous les sujets prĂ©sentent une rĂ©sistance initiale Ă  la composition additive (A + B) = (C + D) et cette rĂ©sistance ne cĂšde pas d’un bloc, vaincue par une comprĂ©hension soudaine et dĂ©finitive, mais au travers de tĂątonnements variĂ©s. Ce sont ceux-ci prĂ©cisĂ©ment qui sont intĂ©ressants pour notre propos.

Il y a donc en premier lieu les sujets qui s’avĂšrent incapables de passer de la composition simple des Ă©quivalences hĂ©tĂ©rogĂšnes Ă  la composition additive, quoiqu’ils comprennent parfaitement celle-ci dans les cas des objets homogĂšnes, c’est-Ă -dire de la quantitĂ© de matiĂšre. Pour eux, par consĂ©quent, le poids du plomb est bien Ă©quivalent Ă  celui de chaque barre lorsqu’on les compare en une suite de relations d’égalitĂ©, mais cesse de l’ĂȘtre dĂšs que l’on rajoute en chaque membre d’une Ă©quation ou sur chaque plateau de la balance, une barre Ă©gale en plus. Par exemple Cha reconnaĂźt que le plomb « c’est la mĂȘme chose » que chacune des barres mais dĂšs que l’on rĂ©unit le plomb Ă  l’une d’elles pour le comparer Ă  deux autres, l’égalitĂ© cesse « parce que le plomb est plus lourd ». Et, comme on lui fait remarquer sa contradiction, il rĂ©pond que d’un cĂŽtĂ© les barres « sont deux et lĂ  une » comme si le plomb n’entrait plus dans le calcul. De mĂȘme Mur, qui dit du plomb « c’est la mĂȘme chose avec toutes (les barres), puisqu’elles sont toutes la mĂȘme chose », commence par admettre que ce plomb, ajoutĂ© Ă  une barre, rompt l’égalitĂ© avec les deux autres « parce que le plomb est plus gros ».

Nous avons ensuite le cas de ceux qui tĂątonnent longtemps pour aboutir en fin de compte Ă  la solution juste. Le sujet Bod est intĂ©ressant pour illustrer la construction de l’unitĂ©. Il admet sans peine que si le plomb Ă©gale l’une des barres, il Ă©quivaut Ă  chacune des autres, mais, une fois rĂ©uni Ă  la barre noire « ça fera plus lourd parce que le plomb ça fait du poids ». Il se rappelle ensuite l’équivalence terme Ă  terme, mais se refuse nĂ©anmoins Ă  abstraire les qualitĂ©s habituelles du plomb : « Ce sera quand mĂȘme plus lĂ©ger que les deux barres. » Enfin, ramenĂ© Ă  la constatation de l’égalitĂ© entre le plomb et une barre, il se dĂ©cide Ă  faire du premier une unitĂ© comme les autres, mais grĂące Ă  un raisonnement qui lui permet d’annuler les qualitĂ©s diffĂ©rentielles de ce mĂ©tal : s’il Ă©tait moins dense, dit Bod, il ferait une barre de mĂȘme longueur (« si c’était un peu plus mince, le plomb, ça ferait le bĂąton »). Ainsi rassurĂ© il conclut que « c’est toujours la mĂȘme chose ». Fred, aprĂšs avoir dit que le plomb et les barres « c’est avec toutes la mĂȘme chose » pense d’abord que deux barres seront plus lourdes qu’une barre avec le plomb « parce qu’il y a deux choses », ce qui est donc le primat de la qualitĂ© sur l’unitĂ© numĂ©rique. Mais, une fois rappelĂ©es les Ă©quivalences, il en vient Ă  la quantification numĂ©rique et donne mĂȘme un bel exemple, pour le plomb, la pĂąte et les deux barres, d’une substitution gĂ©nĂ©ralisĂ©e : « Si je mets les deux barres dans mes mains, la noire est comme le plomb et la pĂąte comme la bleue
 alors je vois que c’est la mĂȘme chose. » Quis, aprĂšs les mĂȘmes hĂ©sitations, « lĂ  il y a seulement la pĂąte et un bout (une barre) et lĂ  il y a deux bouts (barres) », en vient au mĂȘme raisonnement par correspondance, mais avec notre aide.

Il y a enfin les sujets qui, comme Cas, parviennent aprĂšs quelques fluctuations, Ă  une solution dĂ©finitive en fournissant de bonnes raisons Ă  ce succĂšs final. Cas, aprĂšs avoir admis que le plomb est Ă©quivalent Ă  une barre « n’importe laquelle, parce que les trois sont la mĂȘme chose », se refuse pourtant d’abord Ă  croire que le plomb et la noire Ă©galent la rouge et la bleue. Il donne Ă  cela un motif qu’il formule de façon tout Ă  fait curieuse et qui montre bien les difficultĂ©s propres aux dĂ©buts de ce stade Ă  construire des ensembles : le plomb est bien Ă©quivalent Ă  une barre, Ă  l’état isolĂ©, mais « le plomb avec, c’est plus lourd qu’une barre ». Rien ne saurait mieux marquer que cette opposition entre le plomb seul et « le plomb avec » la rĂ©sistance de la qualitĂ© intuitive Ă  la composition opĂ©ratoire. Mais aprĂšs avoir refait la mesure de l’équivalence, Cas change ses positions et exprime de la façon la plus claire le principe de la quantification : « Le plomb vaut une barre, alors deux barres avec une barre et le plomb ça doit faire le mĂȘme poids. » Avec six objets, il hĂ©site Ă  nouveau mais revient Ă  la composition : « Ça pĂšse la mĂȘme chose, c’est facile Ă  comprendre. »

Telles sont, au total, les rĂ©actions propres Ă  ce sous-stade intermĂ©diaire III A. On voit ainsi que l’enfant s’y trouve sans cesse partagĂ© entre deux attitudes. Il y a, d’autre part, l’évaluation subjective et Ă©gocentrique des poids, hĂ©ritĂ©e des stades prĂ©cĂ©dents et selon laquelle le poids est relatif Ă  nos organes : le morceau de plomb apparaĂźt Ă  la main, et malgrĂ© toutes les mesures, comme plus lourd que la barre de laiton, ou apparaĂźt Ă  l’Ɠil plus lĂ©ger parce que plus petit, etc. D’autre part, il y a l’attitude logico-arithmĂ©tique, qui consiste Ă  dĂ©composer les poids en Ă©quivalences ou en diffĂ©rences pour les recomposer selon les deux logiques de la classe ou de la relation, ou les quantifier en rĂ©unissant ces deux logiques en une seule. Lorsque la composition ne dĂ©passe pas le niveau des Ă©quivalences terme Ă  terme (A = A’) + (A’ = A”) = (A = A”) ou des diffĂ©rences terme Ă  terme (A ← B) + (B ← C) = (A ← C) la seconde attitude tend Ă  l’emporter sur la premiĂšre. Mais que la composition dĂ©passe ces limites Ă©lĂ©mentaires et exige un nouvel effort de coordination, alors aussitĂŽt rĂ©apparaĂźt l’attitude la plus simple, qui tient en Ă©chec la seconde. C’est pourquoi un mĂȘme enfant peut affirmer simultanĂ©ment que le plomb Ă©quivaut Ă  une barre lorsqu’ils sont seuls en regard l’un de l’autre, mais que « le plomb avec » cette mĂȘme barre comparĂ©s Ă  deux autres redevient alors plus lourd ou moins lourd. Il y a donc encore un conflit latent entre la fausse logique de l’expĂ©rience immĂ©diate ou de l’égocentrisme et la construction rĂ©versible et opĂ©ratoire, et ce n’est qu’aprĂšs une sĂ©rie de tĂątonnements qu’il se termine par la victoire de celle-ci.

Les deux problĂšmes qui se posent Ă  propos de ce sous-stade III A sont ainsi de savoir pourquoi certaines compositions d’équivalences simples sont plus faciles que d’autres ou que les compositions additives et comment celles-ci se constituent, sous leur double aspect logique et numĂ©rique.

La premiĂšre de ces deux questions est aisĂ©e Ă  rĂ©soudre, d’autant plus qu’elle reproduit exactement celle que nous avons dĂ©jĂ  rencontrĂ©e Ă  propos du sous-stade III A des compositions d’inĂ©galitĂ©s (chap. X). En effet, au cours de ce mĂȘme sous-stade l’enfant sait aussi coordonner A ← B et B ← C en A ← C, mais la mĂ©thode empirique et tĂątonnante lui est encore nĂ©cessaire pour sĂ©rier deux Ă  deux les quatre termes A ← B ← C ← D. La raison, avons-nous vu, en est assurĂ©ment, puisqu’il s’agit des mĂȘmes opĂ©rations pour trois ou quatre termes, que la sĂ©riation de trois termes offre une plus grande facilitĂ© intuitive, autrement dit qu’au niveau III A elle n’est toujours pas entiĂšrement opĂ©ratoire mais prĂ©sente encore les aspects d’une intuition, rapide et articulĂ©e sans doute, mais non gĂ©nĂ©ralisable immĂ©diatement. Or, la situation est la mĂȘme dans le cas prĂ©sent. Pour admettre que si Pb = Ia et si Ia = Ib = Ic, etc., alors Pb = Ib = Ic, etc., il faut certes que le sujet dĂ©passe l’attitude phĂ©nomĂ©niste et construise un systĂšme opĂ©ratoire, — nous l’avons vu tout Ă  l’heure. Mais il est clair aussi que le libre exercice de cette opĂ©ration est bien facilitĂ© par l’équivalence intuitive des barres. Il suffit dĂ©jĂ  de poser le mĂȘme problĂšme avec le plomb, la pĂąte et le charbon, c’est-Ă -dire avec trois objets hĂ©tĂ©rogĂšnes et non plus deux objets homogĂšnes sur trois, pour que les choses se compliquent un peu. Dans le cas des compositions additives mĂȘme aussi faciles que (Ia + Pb) = (Ib + Ic) il s’y ajoute, et c’est lĂ  le grand intĂ©rĂȘt de l’expĂ©rience, que les termes reconnus comme Ă©quivalents lorsqu’on les compare un Ă  un, constituent dorĂ©navant des ensembles ou totalitĂ©s qu’il s’agit de comparer couple Ă  couple. Par consĂ©quent le facteur intuitif qui facilitait la substitution de Ib ou de Ic, etc., à Ia dans l’équivalence Ia = Pb, joue cette fois Ă  sens contraire en opposant une totalitĂ© homogĂšne (Ib + Ic) Ă  une totalitĂ© hĂ©tĂ©rogĂšne (Pb + Ia) et, ces deux couples n’étant alors pas jugĂ©s Ă©quivalents pour ces raisons intuitives, on a la preuve que les Ă©quivalences simples n’étaient donc elles-mĂȘmes pas entiĂšrement opĂ©ratoires mais encore en partie intuitives. En d’autres termes, l’enfant qui admettait que le poids d’un morceau de plomb peut ĂȘtre Ă©quivalent Ă  celui d’une barre de laiton, en abstrayant momentanĂ©ment ce poids des autres qualitĂ©s en jeu, arrivait alors Ă  reconnaĂźtre aussi qu’il sera Ă©quivalent Ă  toutes les autres barres intuitivement semblables, mais le plomb une fois inclus dans un ensemble intuitif nouveau, les Ă©quivalences disparaissent et les qualitĂ©s ordinaires reprennent leur rĂŽle antĂ©rieur Ă  l’abstraction momentanĂ©e qui les a exclues : le plomb redevient alors « plus lourd » en soi.

Cette attitude, semi-intuitive et semi-opĂ©ratoire des sujets du sous-stade III A permet d’autant mieux de suivre comment se constitue la composition additive sous son double aspect logique et numĂ©rique, et comment elle entraĂźne donc une quantification Ă  la fois intensive et extensive.

L’addition logique, tout d’abord, n’est pas autre chose que la rĂ©union des Ă©lĂ©ments (par ex. Pb = A1 et Ia = A’1) en une classe A1 + A’1 = B1 (ou Ib = A2 et Ic = A’2, d’oĂč A2 + A’2 = B2) ou de deux classes en une classe totale, par ex. B1 + B2 = D. Or, cette rĂ©union qui se prĂ©sente naturellement d’abord sous une forme intuitive, devient opĂ©ratoire Ă  partir du moment oĂč les Ă©lĂ©ments demeurent identiques Ă  eux-mĂȘmes quelques soient leurs arrangements, autrement dit Ă  partir du moment oĂč la composition est rĂ©versible et oĂč il y a par consĂ©quent conservation du tout et des parties. On se rappelle Ă  ce sujet les raisons de la non-conservation du poids (chap. II et V), qui consistaient prĂ©cisĂ©ment en une non-observation de ces conditions de composition. Or, lorsque les enfants que nous venons de citer considĂšrent que le poids du plomb soit A1 est diffĂ©rent selon qu’on le compare seul Ă  une barre ou qu’il est incorporĂ© dans les ensembles B1 ou D, ils raisonnent exactement de mĂȘme. Comment donc parviennent-ils Ă  la composition additive ? C’est une fois de plus et simplement par une coordination progressive de l’opĂ©ration directe A1 + A’1 = B1 avec l’inverse B1 − A’1 = A1 et avec l’identique A1 + O = A1, c’est-Ă -dire par une construction rĂ©versible permettant de passer d’un arrangement Ă  l’autre sans contredire les constatations antĂ©rieures : « C’est la mĂȘme chose » comme disent Cas et Quis lorsqu’ils ont compris, parce que « on a vu avant » ou « c’est comme avant ». Nous retrouvons donc ainsi sans plus la mĂ©thode 1 dĂ©crite Ă  la fin du chap. I.

Mais comment l’enfant procĂšde-t-il de cette addition des classes Ă  la composition numĂ©rique, donc Ă  la quantitĂ© mĂ©trique ? Il y a d’abord gĂ©nĂ©ralisation des substitutions possibles, donc des Ă©quivalences, mais Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme des classes B1 et B2 ou D : « parce que le plomb vaut une barre, dit Cas, alors deux barres avec une barre et le plomb ça doit faire le mĂȘme poids. » Donc, si l’on fait abstraction des qualitĂ©s de A1 et A’1 ou de A2 et A’1 on a A1 = A’1 = A2 = A’2 d’oĂč A1 + A’1 = A2 + A’2, c’est-Ă -dire B1 = B2.

Mais cette gĂ©nĂ©ralisation de la substitution qui engendre ainsi l’unitĂ© recouvre en rĂ©alitĂ© une organisation toute nouvelle du groupement opĂ©ratoire des classes et des relations. Si A1 = A’1 = A2 = A’2 on peut composer une classe B aussi bien de A1 + A2 que de A1 + A’1 ou A’1 + A’2, etc., et elle cesse par cela mĂȘme d’ĂȘtre une classe qualifiĂ©e. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment ce que l’enfant se refuse Ă  faire au dĂ©but : pour lui les deux barres A2 + A’2 « sont deux », comme dit Cha, « et lĂ  (A1 + A’1) un », c’est-Ă -dire que le plomb A1 n’est pas une unitĂ© comme les autres. Au contraire le nombre apparaĂźt dĂšs que l’enfant admet que n’importe quel couple est Ă©quivalent Ă  n’importe quel autre, n’importe quel trio Ă  n’importe quel autre, etc. Mais, pour en arriver lĂ , il faut alors que la substitution ou la « correspondance quelconque » entre 1 A et 1 A, 1 couple B et 1 autre couple B, etc., qui en rĂ©sulte, s’accompagne d’une sĂ©riation Ă©galement gĂ©nĂ©ralisĂ©e : si a→ marque le premier rang (= la diffĂ©rence de rang entre le premier A et O) ; si a’→ est la diffĂ©rence de rang entre le A suivant et 1 A ; b’→ la diffĂ©rence entre le suivant et 2 A ; etc., on a alors b→ = 2a→ ; c = 3a→ ; etc. Ces rangs demeurent les mĂȘmes si l’on intervertit les termes. Si le nombre et la mesure constituent ainsi un systĂšme d’unitĂ©s par substitution gĂ©nĂ©ralisĂ©e, c’est donc par la fusion en un seul tout opĂ©ratoire de l’addition des Ă©quivalences, propre au groupement des classes et de la sĂ©riation des diffĂ©rences de rang propre au groupement des relations asymĂ©triques transitives, les Ă©quivalences et les diffĂ©rences Ă©tant toutes deux gĂ©nĂ©ralisĂ©es grĂące aux substitutions possibles entre les termes.

Examinons maintenant l’achĂšvement de cette construction Ă  la fois logique et numĂ©rique au cours du deuxiĂšme des sous-stades de la prĂ©sente pĂ©riode, ou sous-stade III B : toutes les compositions Ă©tudiĂ©es ici y sont effectuĂ©es sans tĂątonnements ni retours, mĂȘme celles qui portent sur le poids des objets de diffĂ©rentes densitĂ©s (compositions hĂ©tĂ©rogĂšnes).

Voici des exemples de ce sous-stade III B, Ă  commencer par un curieux cas de transition, dans lequel on observe de l’hĂ©sitation pour les dĂ©ductions Ă©lĂ©mentaires, puis un brusque dĂ©crochage du mĂ©canisme dĂ©ductif s’appliquant alors aussitĂŽt Ă  tout :

Dep (7 ; 10) constate que la barre rouge Ă©quivaut Ă  la bleue et celle-ci Ă  la noire : « Et la rouge sera de mĂȘme poids que la noire ? — On dirait qu’elle est plus Ă©paisse. Elle est plus lourde. —  Que quoi ? — Que la rouge. —  Mais la rouge est comme quoi ? — La bleue. — Et la noire est comme quoi ? — La bleue. —  Alors ? — (Il pĂšse la noire et la rouge.) Elles sont la mĂȘme chose, maintenant j’ai vu. — Et la bleue et la rouge ? — Oh alors ça doit ĂȘtre la mĂȘme chose : la rouge est comme la noire, alors puis la bleue Ă©gale la noire, elle est la mĂȘme chose que la rouge. »

« La rouge et ce plomb ? — Le plomb est plus lourd. (Il pĂšse.) Non, je me suis trompĂ©. — Est-ce qu’il y a encore autre chose sur cette table qui pĂšsera comme le plomb ? — Oui, la noire puisqu’elle est comme la rouge ; la bleue aussi puisqu’elle pĂšse comme la noire et la rouge. — Regarde : (rouge et noire) et (bleu + plomb). — (Il rĂ©flĂ©chit.) Je ne sais pas combien ça fera. Pas la mĂȘme chose puisqu’il y a deux barres. Ah oui ! Je me rappelle que le plomb est Ă©gal Ă  la rouge, et parce que le plomb avec la bleue ça fait deux, alors deux et deux ça fait la mĂȘme chose. —  Et (noire + plomb) avec (bleu + rouge) ? — Vous changez ? Ce n’est pas la peine, c’est toujours le mĂȘme poids. »

« Et ça (pĂąte) avec la bleue ? — (Il pĂšse.) Ça fait la mĂȘme chose avec la rouge et la noire ! —  Et la pĂąte et le plomb ? — C’est pareil, puisque le plomb est comme le rouge et que la pĂąte est comme la bleue, quand on a essayĂ©. Et puisque la bleue est pareille Ă  la rouge, la pĂąte est la mĂȘme chose que le plomb. »

« Et ça (pĂąte et plomb) avec (noire et bleue) ? — Oui, ça (pĂąte et plomb) ça fait comme deux barres. — Et si le charbon est comme le plomb, alors le plomb et le charbon ensemble font quoi ? — Comme deux barres, comme la bleue et la noire. — Tu es sĂ»r ? — Je crois, oui, je suis sĂ»r. On n’a pas essayĂ© le charbon et la noire, mais le charbon va avec le plomb et le plomb avec les barres quand on a essayĂ©. »

« Tu peux arranger quelque chose qui pĂšse comme les trois barres ? — (Il met la pĂąte + le plomb + le charbon.) La pĂąte on a essayĂ© avec la noire et ça faisait la mĂȘme chose. Le plomb Ă©gale la bleue ; et le charbon, puisqu’il est comme le plomb, il est pareil au rouge. Alors ces trois barres et les trois choses ensemble ça fait le mĂȘme poids. »

Ger (9 ; 6) : « Cette barre bleue pĂšse comme la blanche ? — (Il pĂšse.) Oui. — Et la rouge comme la bleue ? — (Il pĂšse.) Oui. — Et la rouge et la blanche ? — Elles doivent peser la mĂȘme chose puisque ensemble elles pĂšsent pareil. — Et la blanche et le plomb ? — Le plomb sera plus lourd. (Il pĂšse.) Ah non. — Et la rouge et le plomb ? — Ce sera la mĂȘme chose, puisque la rouge et la bleue sont pareilles. »

« Ça (blanche + rouge) et (bleue + plomb) ? — C’est pareil puisque la blanche est comme la bleue et que la rouge et le plomb aussi. — Et cette pĂąte avec le plomb ? — Moins lourd. (Il pĂšse.) Non, c’est pareil. — Et ça (pĂąte + plomb) avec (bleue. + rouge) ? — Pas la mĂȘme chose, ah ! oui, la mĂȘme chose. Non, deux barres, ça faisait deux choses pas comme ça (il a pris la pĂąte dans sa main). Attendez (il pose la pĂąte Ă  la place d’une barre et met ainsi le plomb et une barre d’un cĂŽtĂ© et la pĂąte et une barre de l’autre). Comme ça ce sera la mĂȘme chose. (On remet comme avant.) Oui, c’est la mĂȘme chose. — Comment sais-tu que la barre pĂšse comme la pĂąte ? — On a pesĂ© la pĂąte et le plomb, et le plomb pĂšse comme une barre. »

« Ce charbon et la pĂąte ? — (Il pĂšse.) Pareil. — Tiens, trois barres sur ce plateau. Arrange-moi sur l’autre quelque chose qui ait le mĂȘme poids. — (Il met la pĂąte + le charbon et le plomb.) — On peut les mettre autrement ? — (Il fait toutes les substitutions.) C’est toujours la mĂȘme chose. »

Tit (9 ; 6) aprĂšs avoir rĂ©ussi toutes les Ă©quivalences simples : « Ça (bleue + blanche) et ça (plomb + rouge) ? — Ça sera juste. Le plomb et la bleue pĂšsent la mĂȘme chose et la rouge et la blanche aussi. Donc ce sera juste. — Et si on change (le plomb contre la blanche) ? — C’est la mĂȘme chose. — Regarde si la pĂąte Ă©gale le plomb. — (Il pĂšse.) Oui. — Pourquoi ? — Parce qu’il y a plus de pĂąte que de plomb : ça fait le mĂȘme poids. — Et ça (deux barres) avec (pĂąte + plomb) ? — C’est le mĂȘme poids parce que la pĂąte pĂšse la mĂȘme chose que le plomb et les barres. —  Et si on change de place ? — C’est pareil : le bout de fer vaut l’autre bout de fer et le plomb vaut la pĂąte. — Et le charbon ? — (Il pĂšse.) Comme le plomb. — Et ça (pĂąte + deux barres) avec (une barre + plomb + charbon) ? — C’est juste. Le plomb vaut le truc blanc, le rouge vaut le bleu et le charbon la pĂąte. — Peux-tu arranger autrement ? — (Il fait toutes les substitutions.) C’est toujours la mĂȘme chose. »

Lar (10 ans) admet aussi toutes les combinaisons, en disant que « chacun (chaque objet hétérogÚne) remplace une barre ».

Telles sont les rĂ©actions finales de ce dĂ©veloppement. Nous retrouvons d’abord chez Dep un dernier cas de ces conflits propres au sous-stade III A entre l’attitude d’évaluation subjective et l’attitude de composition objective : Dep commence, en effet, par douter de la transitivitĂ© de l’équivalence, mais, dĂšs qu’il s’en persuade (« oh alors ça doit ĂȘtre la mĂȘme chose »), il Ă©limine d’un bloc les Ă©lĂ©ments intuitifs, et applique Ă  tout son schĂšme opĂ©ratoire : il le gĂ©nĂ©ralise d’emblĂ©e Ă  la composition additive de quatre et mĂȘme de six objets, pour en arriver Ă  considĂ©rer chacun comme une vĂ©ritable unitĂ© numĂ©rique : « Le plomb avec la bleue ça fait deux, alors deux et deux ça fait la mĂȘme chose. »

Comment donc expliquer cette victoire totale de la composition dĂ©ductive, victoire qui, durant la pĂ©riode intermĂ©diaire III A n’apparaĂźt chez le sujet qu’aprĂšs une suite de tĂątonnements prĂ©alables, et qui s’affirme d’emblĂ©e chez les enfants de la pĂ©riode III B, c’est-Ă -dire chez les cas francs du troisiĂšme stade ? La premiĂšre hypothĂšse qui vient Ă  l’esprit est celle d’une sorte de structuration brusque sur le modĂšle de la « Gestalt » quand les sujets de la fin du sous-stade III A s’écrient aprĂšs toutes leurs hĂ©sitations « non, ça pĂšse la mĂȘme chose, c’est facile Ă  comprendre », ou quand, dans la prĂ©cĂ©dente pĂ©riode l’enfant dit d’emblĂ©e : « elles doivent peser la mĂȘme chose puisqu’ensemble elles pĂšsent pareil » (Ger) ou « ce sera juste » (Tit) on a l’impression d’une cristallisation instantanĂ©e comme dans les changements immĂ©diats de structures perceptives. Seulement si l’assimilation propre Ă  la dĂ©duction constitue bien, comme l’a montrĂ© M. Wertheimer Ă  propos du syllogisme un processus rappelant ces mises en « forme », il est bien clair, dans le domaine que nous Ă©tudions ici, que cette structuration est le rĂ©sultat d’opĂ©rations proprement dites, c’est-Ă -dire de rĂ©unions (additions et soustractions logiques ou arithmĂ©tiques) et de substitutions, soit simples, soit au sein mĂȘme des ensembles ainsi formĂ©s par additions. Comment, en effet, l’enfant dĂ©couvre-t-il que A = A” si A = A’ et si A’ = A” ? C’est prĂ©cisĂ©ment en substituant en pensĂ©e A” Ă  A’ dans l’égalitĂ© A = A’. Or cette substitution, fondement de l’équivalence, est une opĂ©ration proprement dite, que l’enfant effectue mentalement ou mĂȘme en actions : c’est ainsi que Ger, troublĂ© par la comparaison de deux barres avec le plomb et la pĂąte rĂ©unis, suspend son raisonnement et permute la pĂąte avec l’une des barres pour faciliter son calcul. De mĂȘme Tit et Lar se convainquent par une sĂ©rie de substitutions rĂ©elles qui complĂštent leurs substitutions mentales : « Chacun remplace une barre », dit Lar, ce qui est exactement la source de l’équivalence. Contrairement Ă  la restructuration perceptive qui est la dĂ©couverte de « la bonne forme » dĂ©finitive, la structuration logique est « formelle » en un tout autre sens, qui est celui de la mobilité : la « bonne forme » logico-arithmĂ©tique est celle du groupement ou du groupe dont toutes les opĂ©rations sont Ă  la fois rĂ©versibles, composables entre elles et associatives.

Or dans les rĂ©actions que nous venons de citer il n’intervient pas moins de trois groupements achevĂ©s : le groupement prĂ©liminaire des Ă©quivalences (ou substitutions), (A = A’) + (A’ = A”) = (A = A”) le groupement additif des classes permettant de construire n’importe quelle classe par rĂ©union (+) ou exclusion (−), telles que A1 + A’1 = B1 ou A2 + A’2 = B2, etc., et enfin le groupe additif des nombres entiers, qui permet de considĂ©rer chaque Ă©lĂ©ment Ă©quivalent comme Ă©tant Ă©gal Ă  toutes les autres et cependant distinct. Or comment ces sujets passent-ils du groupement additif des classes au groupe des nombres ? C’est Ă  nouveau en gĂ©nĂ©ralisant la substitution ou en introduisant une Ă©quivalence « quelconque », par abstraction de toutes les qualitĂ©s autres que le poids : comme le dit Ger aprĂšs cette substitution gĂ©nĂ©ralisĂ©e : « C’est toujours la mĂȘme chose », les unitĂ©s Ă©quivalentes n’étant plus, en effet, distinctes que par l’ordre de leur mise en correspondance ou de leur Ă©numĂ©ration.

§ 4. Conclusion : opérations physiques et opérations logico-arithmétiques

Nous avons ainsi terminĂ©, en ce qui concerne le poids, l’étude des groupements d’opĂ©rations sĂ©riales et de mises en Ă©quivalence, et nous connaissons dĂ©jĂ , pour ce qui est de la quantitĂ© de matiĂšre, ces compositions logiques ainsi que la quantification possible qui rĂ©sulte de leur synthĂšse opĂ©ratoire. Le moment est donc venu d’analyser les rapports qui existent entre ces opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques, et les « opĂ©rations physiques » que nous avons vu Ă  l’Ɠuvre dans l’élaboration des invariants rĂ©els de substance, de poids et de volume.

Rappelons d’abord les dĂ©finitions. Les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques sont celles des classes (ou rĂ©unions de termes Ă©quivalents), de relations asymĂ©triques (ou sĂ©ries) et des nombres, tandis que les opĂ©rations physiques consistent en sectionnements, dĂ©placements et en mesures par congruence. Or il est visible que les trois notions intervenant en chacun de ces deux ensembles d’opĂ©rations se correspondent terme Ă  terme, les trois premiĂšres faisant simplement abstraction de l’espace et du temps pour les remplacer par l’extĂ©rioritĂ© et la succession dĂ©ductives, tandis que les trois secondes opĂšrent sur la rĂ©alitĂ© spatio-temporelle. Disons tout de suite que cette distinction ne revient nullement Ă  prĂ©tendre que les premiĂšres opĂ©rations sont effectuĂ©es mentalement et les secondes matĂ©riellement : on peut engendrer une classe en construisant un « tas » et une sĂ©rie en alignant les objets en « rangĂ©e », tout en faisant abstraction dans ces deux cas de l’espace occupĂ© et de l’ordre temporel des opĂ©rations successivement exĂ©cutĂ©es ; inversement on peut sectionner en pensĂ©e un morceau de sucre en « grains » et les situer mentalement dans l’espace du verre d’eau en se rappelant que cet Ă©tat de dissolution est nĂ©cessairement ultĂ©rieur, dans le temps, Ă  l’état solide initial. Le caractĂšre commun de ces deux sortes d’opĂ©ration est d’ĂȘtre toutes deux des actions rĂ©versibles, et c’est la dĂ©finition mĂȘme d’une opĂ©ration, mais que cette rĂ©versibilitĂ© se traduise ou non en gestes matĂ©riels et en transformations extĂ©rieures, cela n’intervient en rien quant Ă  l’opposition Ă©tablie entre les deux types de composition opĂ©ratoire : de n’ĂȘtre pas ou d’ĂȘtre de nature spatio-temporelle. Cela dit, il est donc bien clair que ces deux ensembles se correspondent terme Ă  terme. Qu’est-ce, en effet, qu’une classe logique et que sa rĂ©partition en sous-classes ou en Ă©lĂ©ments composants ? C’est un systĂšme de rĂ©unions (additives ou multiplicatives) et de sĂ©parations (soustractions ou divisions logiques). Les opĂ©rations physiques de sectionnement ou de reconstitution du tout initial ne sont pas autre chose, mais en transposant les compositions dans le champ spatio-temporel. Qu’est-ce, d’autre part, que la sĂ©riation des relations asymĂ©triques, sinon une juxtaposition de diffĂ©rences dont chacune constitue ainsi un segment de la sĂ©rie totale ? Or c’est lĂ , physiquement parlant, l’exact Ă©quivalent d’un systĂšme de placements et de dĂ©placements. Enfin il est Ă©vident que les nombres correspondent aux unitĂ©s choisies pour mesurer et que leur composition correspond physiquement aux substitutions rendues possibles par les congruences spatio-temporelles. Les sectionnements et dĂ©placements peuvent ainsi ĂȘtre envisagĂ©s sous leur aspect simplement qualitatif et logique (un corps Ă©tant alors un ensemble de morceaux reconnaissables qualitativement) ou quantifiĂ©s grĂące Ă  la mesure, laquelle constitue Ă  son tour une synthĂšse opĂ©ratoire des sectionnements et des dĂ©placements, comme le nombre est la fusion de la classe et de la relation asymĂ©trique.

Mais, cela Ă©tant, les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques n’en pourraient pas moins ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme une « forme » par rapport aux opĂ©rations physiques qui constitueraient leur « contenu », puisque, par exemple pour sectionner une boulette d’argile en morceaux et comprendre que le tout reste cependant invariant (cette comprĂ©hension est prĂ©cisĂ©ment ce qui caractĂ©rise le sectionnement en tant qu’« opĂ©ration », par opposition Ă  une action quelconque de couper ou de tailler), il faut sans doute ĂȘtre capable de manier la logique des classes ou celle des nombres. C’est du moins ainsi qu’on se reprĂ©sente souvent la logique formelle, laquelle construirait donc non pas seulement les formes les plus gĂ©nĂ©rales de composition, mais celles qui s’« appliquent » Ă  toutes les autres, comme un vĂȘtement s’applique au corps humain. Notons d’ailleurs d’emblĂ©e que les notions de la forme et du contenu de la pensĂ©e sont toutes relatives, puisque les opĂ©rations physiques elles-mĂȘmes, qui seraient dans cette hypothĂšse le contenu des formes logiques pourraient ĂȘtre elles-mĂȘmes conçues comme des formes, par rapport Ă  leur contenu expĂ©rimental comme tel : le sectionnement est une forme dont le contenu est la boulette d’argile donnĂ©e Ă  la perception ; et l’invariant de poids du tout sectionnĂ© est une autre forme dont le contenu est le rĂ©sultat des vĂ©rifications expĂ©rimentales, c’est-Ă -dire des pesĂ©es Ă  la main ou sur la balance.

Nous nous trouvons ainsi en prĂ©sence de deux sortes de problĂšmes de rapports de forme Ă  contenu : celui des relations entre les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques et les opĂ©rations physiques, et celui des rapports entre celles-ci (ou selon la solution adoptĂ©e pour la premiĂšre question) entre toutes deux et l’expĂ©rience. Nous Ă©tudierons le second de ces deux problĂšmes au cours du prochain chapitre. Mais pour pouvoir l’analyser avec fruit, il faut ĂȘtre en possession d’une solution Ă  l’égard du premier : c’est prĂ©cisĂ©ment de quoi nous allons nous occuper maintenant.

Comme on l’a vu Ă  la fin du chap. IX, on peut hĂ©siter, en ce qui concerne le rapport des opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques et des opĂ©rations physiques, entre trois solutions. Selon la premiĂšre, la construction de la forme prĂ©cĂ©derait et dĂ©terminerait celle du contenu, c’est-Ă -dire que les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques s’élaboreraient avant les opĂ©rations physiques, celles-ci Ă©tant alors Ă  concevoir comme le rĂ©sultat d’une application de la logique Ă  la rĂ©alitĂ©. Ce serait donc dans cette premiĂšre solution, et dans cette premiĂšre seulement, que l’on aurait le droit de parler de forme et de contenu, au sens classique que les logiciens ont attribuĂ© Ă  ces termes. Ou bien au contraire la construction du contenu dĂ©termine celui de la forme, et alors non seulement les opĂ©rations physiques prĂ©cĂ©deraient les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques, mais encore ce serait l’induction expĂ©rimentale, ou plus prĂ©cisĂ©ment l’expĂ©rience inductive qui constituerait leur source commune. Enfin, troisiĂšme solution, on pourrait admettre qu’aucune des deux sortes d’opĂ©rations ne prĂ©cĂšde ni ne dĂ©termine l’autre, mais qu’elles se construisent parallĂšlement et synchroniquement, l’induction expĂ©rimentale Ă©tant alors Ă  concevoir comme la composition physique elle-mĂȘme (ou logico-arithmĂ©tique lorsqu’il s’agit d’inductions ou analogies portant sur des classes, sĂ©ries ou nombres) mais en voie de constitution et non encore achevĂ©e.

La premiĂšre hypothĂšse paraĂźt au premier abord la plus vraisemblable. On voit mal, a priori, pourquoi l’esprit ne serait pas capable d’appliquer la logique formelle aux notions de poids et de volume avant de dĂ©couvrir, par le moyen des opĂ©rations physiques, que le poids d’une boulette se conserve si on l’étire ou l’aplatit et que le niveau de l’eau reste Ă©levĂ© aprĂšs que le sucre ait fondu. Il semble au contraire qu’il faille commencer par savoir sĂ©rier des poids ou conclure que le poids A = le poids A”, si A = A’ et que A’ = A”, pour pouvoir ensuite construire les invariants du poids de la boulette transformĂ©e en boudin ou du sucre dissout dans l’eau claire ! Or, l’expĂ©rience psychologique vient de nous montrer, au cours des chap. X et XI qu’il n’en est prĂ©cisĂ©ment rien et que ni la logique des classes d’Aristote ni mĂȘme celle des relations de Russell ne sauraient impunĂ©ment prĂ©tendre devancer le travail des GalilĂ©e ou des Lavoisier, puisqu’il n’est possible de constituer une logique ni une arithmĂ©tique du poids avant d’en possĂ©der la physique.

Quelle est, en effet, la signification des recherches dĂ©crites en ces chap. X-XI ? Elles nous montrent d’abord et de façon gĂ©nĂ©rale que les mĂȘmes compositions formelles et proprement logico-arithmĂ©tiques ne s’appliquent pas synchroniquement Ă  la matiĂšre, au poids et au volume, pas plus que les opĂ©rations physiques Ă©tudiĂ©es dans les chap. I-IX, mais qu’on observe dans les deux cas un dĂ©calage systĂ©matique entre la substance et le poids, puis (verrons-nous au chap. XII) entre le poids et le volume. De toute Ă©vidence les constructions logico-arithmĂ©tiques et les constructions physiques sont donc parallĂšles et synchronisent entre elles au fur et Ă  mesure de leur gĂ©nĂ©ralisation Ă  ces trois sortes d’objets, sans que les premiĂšres prĂ©cĂšdent les secondes. En second lieu, l’analyse de la sĂ©riation (chap. X) a contribuĂ© Ă  nous faire voir le pourquoi de ces dĂ©calages : c’est que la matiĂšre, le poids et le volume affectent diffĂ©remment le sujet tant par leurs modes d’apprĂ©hension perceptive que par les actions qui leur sont relatives, de telle sorte que la notion du poids reste plus longtemps Ă©gocentrique et phĂ©nomĂ©niste que celle de quantitĂ© de matiĂšre et celle de volume physique plus encore que celle de poids, d’oĂč le retard des compositions opĂ©ratoires, Ă  la fois logico-arithmĂ©tiques et physiques, qui s’y rapportent. En troisiĂšme lieu, et ceci est encore le plus frappant, l’étude des compositions d’équivalences de poids vient de nous montrer, au cours de ce chap. XI, qu’à l’absence d’invariants physiques correspond l’absence d’invariants opĂ©ratoires d’ordre logique, dans le sens oĂč M. Arnold Reymond a pu dĂ©finir le concept comme un « invariant fonctionnel » 6 : en effet, tant que l’enfant ne considĂšre pas le poids d’un objet comme un invariant physique, il ne parvient pas Ă  composer logiquement ni arithmĂ©tiquement les Ă©quivalences de poids ; il n’arrive mĂȘme pas Ă  rĂ©unir en ensembles de deux ou de trois les termes Ă©quivalents et conserver ainsi ces Ă©quivalences Ă  titre, non plus de constantes physiques, mais — et c’est cela qui est stupĂ©fiant — de simples constantes logiques, c’est-Ă -dire de donnĂ©es demeurant identiques Ă  elles-mĂȘmes ou de prĂ©misses admises pour le cours du raisonnement ! Ainsi A = A’ mais si A’ = A” alors A n’est pas = A” ou surtout A = A’ mais si A est rĂ©uni Ă  A2 et A’ Ă  A’2 alors A n’est plus = A’ ! Et au chapitre suivant, nous constaterons la mĂȘme chose pour le volume, avec encore un dĂ©calage d’un stade par rapport au poids, de mĂȘme que ces compositions de poids sont en dĂ©calage d’un stade par rapport Ă  celles des simples quantitĂ©s de matiĂšre.

Nous pouvons donc conclure : l’hypothĂšse n° 1 d’une Ă©laboration des compositions logico-arithmĂ©tiques prĂ©cĂ©dant celle des opĂ©rations physiques correspondantes et les dĂ©terminant comme une forme dĂ©termine son contenu, est Ă  rejeter parce que les premiĂšres compositions supposent les secondes aussi bien que l’inverse. Raisonner sur les poids implique l’existence d’invariants logiques constituĂ©s par des notions ou relations de poids exemptes de contradiction, de mĂȘme que composer physiquement des poids implique l’existence d’invariants physiques de poids : or, ces deux sortes d’invariants s’entraĂźnent l’une l’autre et ne peuvent se construire indĂ©pendamment l’une de l’autre, puisque, si l’on peut dire, l’une reprĂ©sente la connaissance axiomatique et l’autre la connaissance rĂ©elle et qu’il est difficile avant que les mĂ©canismes formels aient atteint un haut degrĂ© de gĂ©nĂ©ralitĂ©, de construire une axiomatique avant la science Ă  laquelle elle correspond 7.

Quant Ă  la seconde solution, qui ramĂšnerait les constructions logico-arithmĂ©tiques aux constructions physiques et toutes deux Ă  l’expĂ©rience, nous verrons au cours du chap. XII en quoi elle est inacceptable puisque non seulement l’induction expĂ©rimentale mais encore la lecture mĂȘme de l’expĂ©rience constituent des compositions, l’expĂ©rience vĂ©ritable Ă©tant, en effet, une construction qui constitue le contraire de l’expĂ©rience immĂ©diate, au mĂȘme titre que le « groupement » est le contraire de l’égocentrisme.

Il ne subsiste donc d’interprĂ©tation adĂ©quate que la troisiĂšme, selon laquelle les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques et les opĂ©rations physiques sont solidaires, en un commun dĂ©veloppement. Mais comment expliquer ce synchronisme ? Et faut-il le concevoir comme dĂ» Ă  des rapports d’interaction ou de parallĂ©lisme ?

Sur le premier point nous nous permettons de rappeler comment, en concluant le chapitre prĂ©cĂ©dent consacrĂ© Ă  la question de la sĂ©riation des poids, nous avons Ă©tĂ© conduits Ă  considĂ©rer le groupement progressif des relations asymĂ©triques ou sĂ©riales de poids comme consistant en une victoire graduelle sur l’égocentrisme logique initial, pour lequel le poids n’est pas relatif puisque non composable mais consiste en qualitĂ©s absolues dĂ©pendant en rĂ©alitĂ© de l’activitĂ© propre ou du moi. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale le groupement logique d’un systĂšme de notions ou de relations telles que celles de matiĂšre, de poids ou de substance est donc une conquĂȘte sur une forme correspondante d’égocentrisme et c’est pourquoi il peut y avoir dĂ©calages de l’un Ă  l’autre de ces systĂšmes selon les rapports qu’il prĂ©sente avec le mode de perception ou d’action immĂ©diate dont il dĂ©pend. Il est donc facile d’expliquer pourquoi toutes les compositions logiques possibles ne sont pas contemporaines et pourquoi leur stade d’achĂšvement varie d’un cas Ă  l’autre. Mais pourquoi ces dĂ©calages synchronisent-ils avec ceux que l’on observe dans le dĂ©veloppement des opĂ©rations physiques et de leurs propres compositions, telles que la construction des invariants, l’atomisme, ou les schĂšmes de compression et de dĂ©compression rendant compte des diffĂ©rences de densité ? L’explication en est bien simple, et il suffit pour la dĂ©gager, de se reporter aux raisonnements que font les enfants interrogĂ©s au cours des chap. I-IX lorsqu’ils cherchent Ă  motiver leurs croyances Ă  la non-conservation, soit de la substance, soit du poids soit du volume. On voit alors que l’obstacle permanent Ă  la composition physique et Ă  la constitution des invariants, c’est l’apparence des choses, c’est l’expĂ©rience immĂ©diate ou perceptive, d’un mot c’est le phĂ©nomĂ©nisme : c’est donc la rĂ©alitĂ© qualitative telle qu’elle apparaĂźt avant d’ĂȘtre corrigĂ©e par la raison, c’est-Ă -dire avant d’ĂȘtre complĂ©tĂ©e par une construction qui « sauve les apparences » (ÎŁÏ‰Î¶Î”ÎčΜ Ï„ÎŹ φαÎčΜόΌΔΜα !) mais en les insĂ©rant dans un univers dont elles dĂ©rivent alors sans que la rĂ©ciproque soit vraie. De mĂȘme, par consĂ©quent, que le point de vue du moi ne disparaĂźt pas dans la composition logique mais, une fois corrigĂ©, est insĂ©rĂ© Ă  titre de rapport parmi les autres possibles et cela grĂące prĂ©cisĂ©ment Ă  la dĂ©centration de l’action propre sous forme de groupements ; de mĂȘme les relations apparentes ne disparaissent-elles pas dans la composition physique mais, sont insĂ©rĂ©es Ă  titre de relations parmi les autres, et cela grĂące Ă  la correction du phĂ©nomĂ©nisme et Ă  sa soumission aux rĂšgles de l’expĂ©rience rationnelle. Mais il y a plus : le phĂ©nomĂ©nisme qui fait obstacle aux compositions physiques et l’égocentrisme qui retarde la composition logique, ce sont, nous l’avons vu sans cesse, les deux aspects d’une mĂȘme illusion : l’apparence ou la surface des choses n’est la rĂ©alitĂ© que pour celui qui ne sort pas de son propre point de vue perceptif, et l’égocentrisme ne consiste qu’à prendre pour seule rĂ©alitĂ© celle qui apparaĂźt Ă  la perception propre. La lune paraĂźt nous suivre : voici un rapport devenant objectif s’il est insĂ©rĂ© dans le groupe des dĂ©placements et des perspectives ; mais « la lune nous suit rĂ©ellement »: voici une croyance phĂ©nomĂ©niste qui ne se formerait pas chez le jeune enfant sans Ă©gocentrisme, ou, tout aussi bien, une croyance Ă©gocentrique qui n’existerait pas sans le phĂ©nomĂ©nisme. De mĂȘme, penser qu’une boulette d’argile perd son poids en s’allongeant « parce qu’on l’a dĂ©faite », « parce qu’elle n’est plus longue », « parce qu’elle est plus mince », etc., c’est Ă  la fois, et nĂ©cessairement Ă  la fois, de l’égocentrisme logique et du phĂ©nomĂ©nisme physique. Il n’y a donc rien d’étonnant Ă  ce que le dĂ©veloppement des opĂ©rations physiques synchronise avec celui des opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques, avec les mĂȘmes Ă©tapes et les mĂȘmes dĂ©calages.

Mais quelle est la relation de ces deux types d’opĂ©rations ? Sont-elles simplement parallĂšles ou y a-t-il interaction ? Est-il nĂ©cessaire de parvenir Ă  un invariant physique pour raisonner correctement sur la notion correspondante, ou de constituer des invariants logiques pour pouvoir construire les systĂšmes physiques qui leur correspondent en retour ? PosĂ© de cette maniĂšre, le problĂšme serait bien artificiel, car il est Ă©vident qu’il existe des rapports logico-arithmĂ©tiques, c’est-Ă -dire extemporanĂ©s, en toute construction physique, et des rapports spatio-temporels, donc physiques, en toute construction logique (rĂ©unions, sĂ©riations, etc.), mais dont on peut faire lĂ©gitimement abstraction. Le vrai problĂšme, c’est-Ă -dire celui que nous avons rencontrĂ© sans cesse, et en particulier au chap. IX, se pose comme suit.

Une opĂ©ration est une action rĂ©versible. Dans le cas des opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques, il est clair, par exemple, que si l’on peut rĂ©unir deux objets en un seul ensemble A + A’ = B, on pourra Ă©galement retrouver l’un des deux par soustraction B − A’ = A si, d’autre part, les sectionnements et dĂ©placements constituent des opĂ©rations physiques, par opposition Ă  des transformations quelconques, c’est prĂ©cisĂ©ment qu’ils permettent une rĂ©versibilitĂ© rigoureuse tout en se dĂ©ployant dans un champ spatio-temporel : on peut annuler un sectionnement en replaçant (en fait ou en pensĂ©e) les morceaux dans le tout initial, et annuler un dĂ©placement en revenant au placement de dĂ©part. C’est donc, comme nous l’avons vu sans cesse au cours de cet ouvrage, lorsqu’il dĂ©couvre la rĂ©versibilitĂ© de ces transformations que l’enfant comprend leur caractĂšre opĂ©ratoire et devient capable de compositions explicatives : c’est pourquoi, par exemple, le processus irrĂ©versible de la dissolution du sucre est expliquĂ© lorsque le morceau total est conçu comme sectionnĂ© en grains, lesquels se dĂ©placent dans l’eau en conservant leur substance, leur poids et leur volume, mais pourraient ĂȘtre replacĂ©s par compression en un nouveau morceau total, somme de ces matiĂšres, poids et volumes Ă©lĂ©mentaires et qui Ă©galerait ainsi le morceau initial par rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire.

Mais une telle rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations suppose des invariants Ă©lĂ©mentaires et y conduit en retour. Du point de vue physique, pour qu’une boulette ne perde pas son poids total une fois sectionnĂ©e en morceaux, il faut que ceux-ci eux-mĂȘmes gardent le leur quels que soient leurs arrangements ou leurs dĂ©placements. Ou, du point de vue logique, pour que l’on puisse composer le poids d’une barre A avec celui d’un objet A’ en un tout B, tel que la construction soit rĂ©versible, il faut que A associĂ© à A’ garde les mĂȘmes caractĂšres que lorsqu’il Ă©tait A tout seul. Or, nous avons vu que l’enfant doute prĂ©cisĂ©ment de l’existence de ces invariants Ă©lĂ©mentaires autant que de celle de l’invariant total et ceci pour deux raisons, dont l’une provient de ses idĂ©es sur la rĂ©alitĂ© (obstacles d’ordre rĂ©el, dus au phĂ©nomĂ©nisme) et l’autre de sa difficultĂ© Ă  concevoir la rĂ©versibilitĂ© ou Ă  manier les opĂ©rations en tant que rĂ©versibles (obstacles d’ordre formel dus Ă  l’égocentrisme). Dans le domaine des opĂ©rations physiques (voir par exemple le chap. IX) il a peine Ă  admettre qu’une fraction (moitiĂ© ou quart) d’une matiĂšre pĂšse la moitiĂ© ou le quart du tout, car elle peut changer de propriĂ©tĂ©s par le fractionnement et le dĂ©placement (obstacle rĂ©el) ; et d’autre part, il n’est pas assez habituĂ© Ă  la composition rĂ©versible pour que son mĂ©canisme opĂ©ratoire triomphe de ces hĂ©sitations (obstacle formel). Dans le domaine des opĂ©rations logiques, Ă©galement, nous venons de voir, Ă  propos de la composition des barres que mĂȘme si l’enfant constate A1 = A2, il n’est pas sĂ»r que A1 + X = A2 + X (par exemple le plomb Ă©gale une barre, mais si l’on ajoute une barre de chaque cĂŽtĂ© cette Ă©quivalence se rompt), et cela d’une part, parce qu’un corps rĂ©uni Ă  un autre n’apparaĂźt plus sous le mĂȘme aspect intuitif (obstacle rĂ©el) et d’autre part, parce que le sujet n’est pas en possession d’un mĂ©canisme opĂ©ratoire suffisant pour considĂ©rer cela comme un illogisme (obstacle formel).

Comment ces deux sortes d’obstacles — que l’on rencontre donc dans le champ des opĂ©rations logiques aussi bien que dans celui des opĂ©rations physiques — vont-ils ĂȘtre levĂ©s ? Est-ce le mĂ©canisme formel qui l’emportera sur les idĂ©es fausses de l’enfant Ă  l’égard du rĂ©el, ou est-ce la correction de ces idĂ©es qui permettra Ă  la composition formelle de s’effectuer ? Tel est le vrai problĂšme du rapport entre les opĂ©rations logiques et physiques, ainsi que nous l’avons vu dĂ©jĂ  en conclusion du chap. IX. Or, il n’est qu’une rĂ©ponse possible Ă  cette question prĂ©cise : ces deux obstacles sont levĂ©s simultanĂ©ment. Ce n’est pas la constitution des invariants qui permet la rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations, ni l’inverse : les deux notions surgissent Ă  la fois, la rĂ©versibilitĂ© se constitue en fonction d’invariants hypothĂ©tiques et le succĂšs mĂȘme de la composition atteste ensuite leur rĂ©alitĂ©. C’est pourquoi la logique formelle ne devance pas la composition matĂ©rielle, mais que toutes deux marchent nĂ©cessairement de pair l’une avec l’autre.

Mais alors, les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques et les opĂ©rations physiques apparaissent ainsi comme Ă©tant, au dĂ©but, identiques les unes aux autres, Ă  cette seule diffĂ©rence prĂšs que les premiĂšres constituent une rĂ©gulation du mĂ©canisme opĂ©ratoire lui-mĂȘme et les secondes une rĂ©gulation de ses rĂ©sultats matĂ©riels ou extĂ©rieurs. C’est au fur et Ă  mesure de leur dĂ©veloppement, qu’elles se dissocient et se diffĂ©rencient, les unes dans la direction d’une logique gĂ©nĂ©rale de l’esprit, et les autres en s’engageant dans la construction d’un univers. Mais, en leurs stades Ă©lĂ©mentaires, toutes les opĂ©rations sont Ă  la fois logiques et physiques. Avant, six ou sept ans l’enfant ne se reprĂ©sente les nombres que comme des figures et les ĂȘtres logiques que comme des objets complexes dont la classe est l’aspect collectif et la relation la structure intĂ©rieure. C’est au moment seulement oĂč il dĂ©passe ce niveau intuitif pour concevoir les opĂ©rations rĂ©versibles, que le sujet commence Ă  distinguer les opĂ©rations physiques et les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques : elles constituent en leur mĂ©canisme formel, exactement les mĂȘmes transformations, mais les premiĂšres s’appliquent Ă  l’objet comme tel et Ă  ses parties, ou Ă  ses rapports spatio-temporels internes, et les secondes aux collections d’objets (classes), aux rapports entre objets conçus comme Ă©lĂ©ments de classes ou entre classes (relations) ou aux deux Ă  la fois (nombres). Telle est la seule diffĂ©rence entre les deux sortes d’opĂ©rations et il n’est donc pas surprenant que leurs groupements qualitatifs ou intensifs et leurs quantifications numĂ©riques ou mĂ©triques soient toujours synchroniques pour les mĂȘmes rĂ©alitĂ©s (substance, poids ou volume).

Mais, s’il en est ainsi, un dernier problĂšme se pose Ă  nous. Ces opĂ©rations physiques constituent donc une composition du monde extĂ©rieur. Mais la rĂ©alitĂ© s’y prĂȘte-t-elle sans plus ? Il peut y avoir des compositions incomplĂštes ou des rĂ©sultats atteints empiriquement avant d’ĂȘtre composables. Quel est donc le rapport de la composition physique avec ce que l’on appelle communĂ©ment l’induction expĂ©rimentale ? C’est ce problĂšme des opĂ©rations et de l’expĂ©rience qu’il nous reste Ă  examiner au chap. XII.