Chapitre premier.
La conservation de la substance et les dĂ©formations de la boulette dâargile
a
MĂȘme une fois acquis ce qui constitue sans doute le premier des principes de conservation, câest-Ă -dire la croyance en la permanence de lâobjet solide, de sa forme et de ses dimensions, dâautres problĂšmes se posent tĂŽt ou tard Ă lâesprit quant Ă la conservation de la substance elle-mĂȘme. En effet, lâobjet de la perception change seulement dâapparence, et le travail de la pensĂ©e, dans lâĂ©laboration de cet invariant, ne consiste quâĂ corriger en les coordonnant, les perceptions successives, ou Ă reconstituer la reprĂ©sentation des objets absents. Par contre, lorsquâun objet donnĂ© dans un mĂȘme champ de perception est soumis Ă des transformations rĂ©elles, telles que des sectionnements ou des changements de disposition des parties, le problĂšme qui se pose alors est de savoir si ces transformations affectent lâensemble des caractĂšres de lâobjet, y compris son volume total, son poids ou sa quantitĂ© de matiĂšre, ou si elles ne concernent que lâaspect gĂ©omĂ©trique (formes et dimensions) en respectant les constantes physiques.
Ces derniĂšres questions sont naturellement beaucoup plus difficiles Ă rĂ©soudre pour le sujet que celle de la conservation de lâobjet comme tel. Aussi bien, tandis que cette invariance de lâobjet solide est acquise sur le plan de lâintelligence sensori-motrice dĂšs la fin de la premiĂšre annĂ©e du dĂ©veloppement, les notions de la conservation de la substance, du poids et du volume ne sâĂ©laborent quâau cours de la seconde enfance, soit entre sept et douze ans ; la raison en est Ă©videmment quâils supposent Ă la fois une dissociation des diffĂ©rents aspects quantifiables de la matiĂšre (poids, volume, etc.) et une quantification de ces qualitĂ©s. DĂšs lors, entre la conservation de lâobjet et celle de ces Ă©lĂ©ments quantifiables de la matiĂšre, vient sâinsĂ©rer une sĂ©rie dâautres constructions, qui occupent toute la fin de la petite enfance et dont lâachĂšvement est nĂ©cessaire pour que soit possible la quantification des qualitĂ©s physiques. Telles sont les notions logiques et arithmĂ©tiques Ă©lĂ©mentaires dont nous avons Ă©tudiĂ© ailleurs le dĂ©veloppement du point de vue de la genĂšse du nombre 1. Or, les formes de conservation dont nous allons maintenant nous occuper constituent lâexact prolongement de ces constructions et les opĂ©rations sur lesquelles elles reposent sont les mĂȘmes que celles au moyen desquelles sâĂ©labore le nombre. En effet, la notion de la conservation de la quantitĂ© de matiĂšre, que nous appellerons « conservation de la substance » et qui est au point de dĂ©part de la quantification des qualitĂ©s physiques (poids, volume, etc.), peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e en mĂȘme temps comme le point dâarrivĂ©e de la mathĂ©matisation Ă©lĂ©mentaire qui engendre le nombre. Nous allons donc reprendre lâĂ©tude de la quantification lĂ oĂč nous lâavons laissĂ©e Ă propos de lâarithmĂ©tique de lâenfant, mais en nous plaçant dorĂ©navant au point de vue de la conquĂȘte de la rĂ©alitĂ© physique par la pensĂ©e et non plus seulement Ă celui des opĂ©rations quantifiantes comme telles.
§ 1. La technique adoptée et les résultats généraux
La technique dâinterrogatoire que nous suivrons au cours de cette premiĂšre partie (chap. I-III) est extrĂȘmement simple. On donne Ă lâenfant une boulette dâargile en le priant dâen confectionner une autre exactement semblable « la mĂȘme chose grosse et la mĂȘme chose lourde ». Les deux boulettes une fois reconnues pareilles, on dĂ©forme lâune des deux â soit en lâallongeant en forme de boudin ou presque de filament, soit en lâaplatissant en galette, soit encore en la sectionnant en fragments sĂ©parĂ©s â et lâon demande si les deux boulettes ont encore le mĂȘme poids, la mĂȘme quantitĂ© de matiĂšre, le mĂȘme volume, etc. On demande naturellement Ă lâenfant de justifier au fur et Ă mesure, dans la mesure du possible, chacune de ses affirmations, lâintĂ©rĂȘt nâĂ©tant pas seulement de savoir sâil possĂšde ou non telle ou telle notion de conservation, mais comment il parvient Ă la motiver et Ă lâĂ©laborer.
Or, un tel interrogatoire conduit dâemblĂ©e Ă distinguer trois notions diffĂ©rentes de conservation, que la chronologie des dates dâapparition permet de considĂ©rer comme caractĂ©ristiques de trois stades. Il y a, dâune part, naturellement, la conservation du poids ; Ă un moment donnĂ© lâenfant devient certain quâun changement de forme de la boulette nâentraĂźne aucune altĂ©ration du poids, tandis quâauparavant il sâimagine que le poids varie lors de chaque dĂ©formation. Seulement, cette notion de la permanence du poids nâapparaĂźt en moyenne que vers dix ou onze ans et nâest pas la premiĂšre Ă se constituer. Comme le disait Kant, lâaffirmation que toute matiĂšre est pesante est un jugement synthĂ©tique car lâidĂ©e du poids nâest pas liĂ©e analytiquement Ă celle de la matiĂšre elle-mĂȘme. Si le physicien Ă©prouve quelque difficultĂ© Ă comprendre cette distinction, le sens commun naĂŻf et en particulier le petit enfant ne lient pas nĂ©cessairement les deux choses, si bien que dĂšs sept ou huit ans nos sujets, tout en doutant encore pour longtemps de la conservation du poids des boulettes dĂ©formĂ©es, arrivent cependant Ă lâidĂ©e que la quantitĂ© de matiĂšre reste constante. Lâenfant exprime la chose en disant que câest toujours « la mĂȘme chose de pĂąte » tandis que « ce nâest plus la mĂȘme chose lourd » : en dâautres termes, il quantifie une sorte de qualitĂ© indiffĂ©renciĂ©e que lâon pourrait appeler la substance, avant de parvenir Ă quantifier les qualitĂ©s particuliĂšres de poids ou de volume qui constituent ses attributs ; ou, si lâon prĂ©fĂšre, il parvient Ă lâidĂ©e de la quantitĂ© globale avant de pouvoir construire des quantitĂ©s diffĂ©renciĂ©es telles que des poids ou des volumes. En effet, cette quantitĂ© de matiĂšre, qui est ainsi lâobjet du premier des principes de conservation que nous allons examiner, ne se confond pas non plus avec le volume : ce nâest que vers onze ou douze ans, en moyenne, donc aprĂšs la dĂ©couverte de la conservation du poids, que lâenfant devient capable de comprendre quâune boulette immergĂ©e dans un verre dâeau, dĂ©placera le mĂȘme volume dâeau, câest-Ă -dire conservera le mĂȘme volume si lâon altĂšre sa forme.
LâexpĂ©rience des boulettes dâargile permet ainsi de dĂ©celer chez les enfants de quatre Ă douze ans lâapparition successive de trois principes de conservation : celle de la matiĂšre comme telle ou substance, celle du poids et celle du volume. DâoĂč la possibilitĂ© de distinguer quatre grands stades qui constitueront le cadre gĂ©nĂ©ral des faits que nous dĂ©crirons dans ce volume : au cours dâun premier stade (jusque vers 7-8 ans en moyenne) lâenfant nâadmet ni la conservation de la substance ni celle du poids ni celle du volume ; durant le second (de 8 Ă 10 ans en moyenne) il admet la conservation de la substance mais ni celle du poids ni celle du volume ; durant le troisiĂšme stade (de 10 Ă 11-12 ans en moyenne) il admet celle de la substance et du poids mais pas encore celle du volume ; enfin dĂšs le quatriĂšme stade (Ă partir de 11-12 ans) il admet simultanĂ©ment les trois formes de conservation, avec tendance Ă rĂ©duire la notion de substance Ă celles de poids et de volume. Notons dâemblĂ©e, en outre, quâil est utile de distinguer, en chacun des trois derniers de ces stades, deux sous-stades successifs, le premier de ces sous-stades Ă©tant caractĂ©risĂ© chaque fois par des rĂ©actions intermĂ©diaires et le second par les rĂ©actions franches du stade considĂ©rĂ©. Câest ainsi que, au cours du prĂ©sent chapitre, nous distinguerons, en ce qui concerne la conservation de la substance, deux sous-stades au sein du second stade (sous-stades II A et II B) : au cours du premier sous-stade (II A), nous assistons Ă un dĂ©but de quantification, assurant la conservation de la substance dans certains cas et pas dans dâautres, tandis quâau cours du second sous-stade (II B), cette conservation devient gĂ©nĂ©rale. Remarquons enfin que ces trois Ă©tapes (le premier stade et les deux sous-stades du second stade) correspondent aux trois stades que nous avons distinguĂ©s dans la GenĂšse du nombre.
§ 2. Le premier stade : absence de conservation
Le premier stade est donc caractĂ©risĂ© par lâabsence de toute conservation, tant de la substance que du poids et du volume, celle de la substance nâĂ©tant mĂȘme pas annoncĂ©e par des rĂ©actions de conservation partielle, lors de dĂ©formations de faible amplitude. Dans les interrogatoires dont on lira les extraits suivants, nous avons fait porter les questions tant sur le poids que sur la substance comme telle, pour nous assurer que la premiĂšre de ces qualitĂ©s nâĂ©tait pas quantifiĂ©e avant la seconde :
Lou (4 ; 6) construit une boulette semblable au modĂšle quâon lui prĂ©sente : « Il y a la mĂȘme chose de pĂąte dans ces deux boulettes ? â Oui. â Elles sont la mĂȘme chose lourdes ? â Oui. â Et la mĂȘme chose grosses ? â Oui. â (On aplatit les deux boulettes, la premiĂšre lĂ©gĂšrement et la seconde davantage, en les transformant ainsi en deux disques, lâun Ă©pais et lâautre plus mince et plus large.) Câest encore la mĂȘme chose ? â Non. Celle-lĂ (disque Ă©pais) est plus lourde. â Pourquoi ? â Parce quâelle a plus de terre. â Pourquoi ? â Parce quâelle est plus Ă©paisse. De mĂȘme, lorsque le premier de ces disques est rĂ©duit Ă lâĂ©tat de boudin tandis que le second est ramenĂ© Ă celui de boulette, Lou pense que la premiĂšre est « plus lĂ©gĂšre. â Pourquoi ? â Parce quâil y a moins de terre. »
Bat (4 ; 7) construit une boulette semblable en tout au modĂšle. On transforme lâune des deux en un cylindre peu allongĂ© et lâautre en un long boudin : « Est-ce que câest encore la mĂȘme chose ? â Non, celle-lĂ (la seconde) est plus grande. â Les deux boulettes rondes avaient la mĂȘme chose de pĂąte avant ? â Oui. â Et maintenant ? â Non â Il y en a une qui a plus de pĂąte que lâautre ? â Oui, la plus longue. »
Mar (5 ; 5) constate que les deux boulettes quâon lui prĂ©sente sont « la mĂȘme chose grosses » et « la mĂȘme chose lourdes ». On transforme lâune des deux en boudin : « Elles sont encore la mĂȘme chose lourdes ? â Non. â Pourquoi ? â Celle-lĂ est plus lourde. â Pourquoi ? â Elle est plus allongĂ©e. â Elles ont encore la mĂȘme chose de pĂąte ? â Non. â Pourquoi ? â Il y a plus dans celle-lĂ . â Pourquoi ? â Parce quâelle est allongĂ©e. » On transforme alors le boudin en un long macaroni et la boulette en un boudin court : « Et maintenant, elles sont la mĂȘme chose lourdes ? â Celle-lĂ (le boudin court) est plus lourde, parce quâelle est plus Ă©paisse. â Il y a la mĂȘme chose de terre dans les deux ? â Non. Il y a plus dans celle-lĂ (le boudin), parce quâelle est plus Ă©paisse. »
Chev (6 ; 6). On transforme lâune des boulettes initiales en boudin et lâautre en un disque Ă©pais : « Câest encore la mĂȘme chose lourd ? â Non. Ăa (le disque) câest plus lourd. â Pourquoi ? â Câest un petit peu plus gros. â Il y avait la mĂȘme chose de pĂąte avant ? â Oui. â Et maintenant ? â Non. â OĂč il y a plus ? â LĂ (disque). â Pourquoi ? â Parce que câest plus gros. â Quâest-ce que ça veut dire câest plus gros ? â Câest plus gros parce que câest un peu plus lourd que ça. â Mais il y a encore la mĂȘme chose de terre ? â Non. LĂ (le boudin) il y en a un petit peu moins. » On reconstitue les deux boulettes de forme initiale et Chev constate quâelles sont bien Ă©gales, puis on les change en deux disques dont lâun est plus Ă©pais et lâautre de plus grand diamĂštre : « Celle-lĂ (le disque Ă©pais) est plus grosse que lâautre et il y a plus de pĂąte. »
Cop (6 ; 0). Les boulettes sont transformĂ©es lâune en disque et lâautre en un court cylindre : « Est-ce quâil y a encore la mĂȘme chose de pĂąte dans les deux ? â Non, il y a plus lĂ (disque). â Pourquoi ? â Parce quâil est plus gros, lĂ tout autour (montre lâĂ©paisseur du pourtour). â Mais alors oĂč a passĂ© la pĂąte de celle-ci (boudin) quâil y en a moins quâavant ? â ⊠â Ce nâest pas la mĂȘme chose ? â Non. »
Jun (7 ; 3). On transforme lâune des boulettes en boudin, lâautre demeurant telle quelle : « Câest encore la mĂȘme chose lourd ? â Non. â Pourquoi ? â Parce que celle-lĂ (la boulette) est plus grosse â Il y a la mĂȘme chose de terre ? â Non, il y a plus ici (la boulette). â Mais pourquoi il y a moins lĂ (boudin) ? â ⊠â Il y avait la mĂȘme chose avant ? â Oui. â Alors oĂč elle a passĂ© la terre de celle-lĂ (boudin) ? â Parce que lĂ (boudin), il y en a un peu qui est tombĂ©e sur la table. â Câest vrai ? â Non. â Alors il y a la mĂȘme chose de terre ? â Non. â OĂč il y a moins ? â LĂ (boudin). â Pourquoi ? â Parce quâil en est tombĂ©. â OĂč elle est tombĂ©e ? â âŠÂ »
Rog (7 ; 3). Lâune des boulettes est transformĂ©e en disque plat et lâautre en cylindre : « Celle-ci (cylindre) est plus lourde que lâautre parce que câest plus Ă©pais. â Mais pourquoi câest plus lourd ? â Parce quâil y a plus de pĂąte. â Dans lequel il y a plus de pĂąte ? â Dans celle-ci (cylindre). â Mais avant tu mâas dit quâil y avait la mĂȘme chose de pĂąte dans les deux (les deux boulettes). â Oui, jâai dit, mais câest que maintenant il y en a plus lĂ que lĂ (dans le cylindre que dans le disque) parce que câest plus Ă©pais. â Mais quâest-ce quâon disait avant, quâil y avait la mĂȘme chose de pĂąte ? â Oui. â Elles sont encore la mĂȘme chose lourdes ? â Non. Celle-ci (cylindre) est plus lourde, parce quâil y a plus de pĂąte. â Dis donc, ça faisait deux boules tout Ă lâheure. Elles avaient la mĂȘme chose de pĂąte ? â Oui. â Elles ont encore la mĂȘme chose de pĂąte ? â Non. Celle-ci (cylindre) en a plus, parce que câest plus Ă©pais. â Mais oĂč elle a passĂ© la pĂąte ? â Câest parce que lĂ (disque) vous avez aplati la pĂąte. Ăa fait moins. »
Fil (7 ; 2). On transforme les deux boulettes en cupules, lâune Ă©paisse, lâautre assez mince et de plus grand diamĂštre : « Regarde ce que je fais. Câest encore la mĂȘme chose lourd ? â Non. Celle-lĂ (la coupe mince) est plus lourde. â Pourquoi ? â Parce quâelle a des bords. â (On les transforme en deux disques, lâun grand et mince, lâautre plus Ă©pais et Ă plus petit diamĂštre). Et maintenant ? â Celle-lĂ (grand et mince) est plus lourde, parce quâon lâa aplatie. â Pourquoi ça fait lourd si on aplatit ? â Parce quâil y a plus de terre. â Il y a plus de terre dans celle-ci (le grand disque mince) que dans celle-lĂ (le disque Ă©pais) ? â Oui, parce quâil nây a pas beaucoup lĂ (le second). â Mais avant il y avait la mĂȘme chose ? â Oui, mais maintenant il y a plus lĂ (le grand mince). â (On transforme le disque Ă©pais en un cube.) Et ça ? â Ah, maintenant il y en a plus lĂ (le cube), parce quâil y a beaucoup de terre dedans, au milieu. â Mais avant il y avait la mĂȘme chose. Comment ça se fait quâil y en ait plus maintenant ? â Elle sâest Ă©largie. »
Pie (7 ; 1) : « Tu vois ces deux boulettes, elles ont la mĂȘme chose de pĂąte ou non ? â Oui. â Regarde (on change lâune en boudin). â La saucisse a plus de pĂąte. â Et si je la roule et que je refais une boulette avec ? â Alors ce sera la mĂȘme chose, je pense. » La boulette une fois reconstituĂ©e, on transforme lâautre en disque : « Il y a encore la mĂȘme chose de pĂąte ? â Dans la boule il y a plus de pĂąte. »
On peut en outre étudier la conservation de la matiÚre dans le cas du sectionnement :
Car (6 ans). Les deux boulettes une fois reconnues semblables, on en fractionne une en sept petits morceaux que lâon place sur un plateau de balance, pour bien marquer leur unitĂ© totale (lâautre boulette Ă©tant situĂ©e sur le second plateau) : « Il y a encore la mĂȘme chose de pĂąte ? â Non. Il y a plus de pĂąte lĂ oĂč il y a les petits morceaux. â Et si on met tous les morceaux ensemble ? â Ăa devient gros comme la boule de pĂąte Ă modeler, mais câest plus lourd alors (quâen morceaux), parce quâon refait une boule. â Pourquoi câest plus lourd ? â Les petits bouts câest plus lĂ©ger, mais il y a plus de pĂąte dans lâassiette. »
Luc (6 œ), mĂȘme expĂ©rience : « Les petits bouts câest plus lĂ©ger. â Et il y a la mĂȘme chose de pĂąte ? â Non. Il y a plus dans la grande boule. »
On voit que les enfants de ce premier stade ne paraissent nullement pressentir lâinvariance de la quantitĂ© de matiĂšre, lors des altĂ©rations de forme, et considĂšrent au contraire comme allant de soi des augmentations ou diminutions de substance, qui rĂ©sulteraient de chaque transformation.
Notons dâabord que si chacun des sujets prĂ©cĂ©dents admet ainsi la non-conservation de la substance, il ne semble exister aucune loi quant aux raisons de croire Ă une augmentation plutĂŽt quâĂ une diminution : ces raisons varient dâun enfant Ă lâautre, et mĂȘme parfois, chez le mĂȘme sujet, dâun moment Ă lâautre de lâinterrogatoire. La boulette paraĂźt en gĂ©nĂ©ral contenir plus de matiĂšre que le boudin (Jun, etc.) mais Pie, etc., pensent le contraire : les premiers justifient leur opinion par le fait que la boulette « est plus grosse » (Jun) et les seconds par le fait que la saucisse « est allongĂ©e » (Mar). De mĂȘme Rog trouve quâun cylindre court « a plus de pĂąte » quâun disque mince « parce que câest plus Ă©pais », mais avec un disque un peu moins mince Chev trouve celui-ci plus garni de matiĂšre « parce que câest plus gros ». Bref, selon que, du point de vue perceptif, lâenfant est frappĂ© par la diffĂ©rence dâĂ©paisseur, de longueur, de diamĂštre, etc., ce rapport dominant est seul retenu, sans coordination avec les autres, et câest en fonction dâun tel critĂšre que la quantitĂ© de matiĂšre est censĂ©e, suivant les cas, augmenter ou diminuer.
Quant Ă la justification de la non-conservation comme telle, elle ne constitue nullement un problĂšme pour lâenfant, tant il va de soi, Ă ses yeux, que la quantitĂ© de substance varie lorsque change la forme de lâobjet. Si lâon insiste sur lâĂ©trangetĂ© de lâinterprĂ©tation, en disant par exemple « mais oĂč a-t-elle passĂ©, cette terre ? » le sujet invente une justification verbale et dit : « il en est tombĂ© sur la table » (Jun) ou « on a aplati ça fait moins » (Rog). Mais si lâon nâinsiste pas et quâon laisse lâenfant Ă ses motivations spontanĂ©es, il explique les variations de la quantitĂ© de matiĂšre par celles du poids et celles-ci par celles de la forme : dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la quantitĂ© de substance augmente avec le poids, mais dans certains cas exceptionnels, comme celui de Car, les variations sont censĂ©es ĂȘtre inverses.
Faut-il alors admettre que si ces enfants ne parviennent pas Ă la notion de la conservation de la matiĂšre, câest faute de concevoir la constance du poids ou du volume au cours des transformations considĂ©rĂ©es ? Mais il est facile dâĂ©tablir que lâinvariance de la quantitĂ© de substance sâacquiert avant celles du poids et du volume. Câest ainsi que sur 180 enfants de quatre Ă dix ans que nous avons examinĂ©s Ă GenĂšve, Lausanne et NeuchĂątel, 55 nâavaient aucune notion de conservation, 67 ont admis la conservation de la matiĂšre sans celle du poids ni celle du volume, 38 celles de la matiĂšre et du poids mais pas du volume et une vingtaine, celles de la matiĂšre, du poids et du volume. Certes, au niveau considĂ©rĂ© ici, câest-Ă -dire antĂ©rieurement Ă toute conservation de la substance, il y a indiffĂ©renciation relative entre la quantitĂ© de matiĂšre, le poids et le volume, et câest pourquoi les justifications de lâenfant tournent en cercle : tel objet est plus lourd que lâautre parce quâil contient plus de matiĂšre et il contient plus de matiĂšre parce quâil est plus lourd, etc. Dâautre part, au stade terminal, qui est celui de la conservation complĂšte (4e stade) nous retrouverons une implication mutuelle des attributs en prĂ©sence, mais sous une forme logique telle que la conservation de la matiĂšre peut se fonder sur celles du poids et du volume aussi bien que lâinverse. Mais entre temps ces trois sortes de notions, avec les quantifications et invariants qui leur sont propres, sont bien distinctes et il ne saurait donc ĂȘtre question dâexpliquer la non-conservation de la matiĂšre par celle du poids ou du volume.
Quâest-ce alors, pour lâenfant, que la quantitĂ© de substance et pourquoi ne se conserve-t-elle pas au niveau considĂ©rĂ© ici ? On peut admettre que du point de vue du sujet, la substance constitue la plus gĂ©nĂ©rale des qualitĂ©s. Si donc au niveau de ce premier stade, lâenfant ne parvient mĂȘme pas Ă quantifier cette qualitĂ© globale câest quâil nâest capable dâaucune quantification stable. Dans la suite, au contraire, câest elle quâil quantifiera en premier lieu, avant de procĂ©der Ă la quantification des qualitĂ©s spĂ©ciales telles que le poids et le volume. Lâinvariance de la substance constituerait ainsi la premiĂšre des quantitĂ©s accessibles au sujet, et câest simplement faute dâopĂ©rations quantifiantes que lâenfant de ce stade nâarriverait point Ă lâĂ©laborer.
Nous retrouvons ainsi sous une nouvelle forme, et en termes plus physiques que mathĂ©matiques, les rĂ©sultats dĂ©jĂ obtenus prĂ©cĂ©demment dans le domaine de la constance des quantitĂ©s 2. En transvasant un liquide ou une collection de perles dâun rĂ©cipient dans un autre de dimensions ou de configuration diffĂ©rentes nous avons constatĂ©, en effet, que lâenfant du prĂ©sent niveau ne parvient pas non plus Ă lâinvariance de la quantitĂ© comme telle, comme si le liquide et le nombre des perles augmentaient ou diminuaient. Seulement par suite de lâintervention des facteurs physiques (variations apparentes de poids) ou encore des formes moins rĂ©guliĂšres (par opposition aux formes gĂ©omĂ©triques des bocaux) que prennent les boulettes au cours de leurs altĂ©rations successives (et qui retardent lâĂ©galisation des diffĂ©rences), la conservation de la quantitĂ© de substance semble nâapparaĂźtre, dans le cas de lâargile, quâavec un dĂ©calage de quelques mois par rapport Ă ceux des liquides et des perles. Mais il va de soi que lâexplication de la non-conservation de la matiĂšre physique est Ă chercher dans une direction analogue Ă celle oĂč nous a conduits lâĂ©tude des opĂ©rations mathĂ©matiques Ă©lĂ©mentaires : primat de la perception actuelle sur les opĂ©rations intellectuelles, câest-Ă -dire dĂ©faut de coordination des relations et de rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire. Lorsque les sujets de ce premier sous-stade veulent justifier une augmentation ou une diminution de quantitĂ© de matiĂšre, ils se bornent, en effet, Ă invoquer lâun des rapports en jeu (« câest plus long », « plus Ă©pais », « aplati », etc.), sans tenir compte des autres et sans comprendre que les diffĂ©rences se compensent dĂšs quâon les coordonne en un systĂšme total. Dâautre part, lâenfant nâest pas certain, lors des transformations de la boulette, dâun retour possible Ă lâĂ©tat initial, ou, lorsquâil lâadmet (comme Pie : « alors ce sera la mĂȘme chose, je pense »), il ne conçoit ce retour quâempiriquement et non point encore sous les espĂšces dâune rĂ©versibilitĂ© rationnelle telle que les opĂ©rations directes soient annulĂ©es par des opĂ©rations inverses.
§ 3. Le second stade. Premier sous-stade (stade II A) : réactions intermédiaires entre la non-conservation et la conservation de la substance
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale le second stade est caractĂ©risĂ© par la dĂ©couverte de la conservation de la substance, par opposition au poids et au volume. Le premier sous-stade, dont nous abordons maintenant lâĂ©tude, ignore donc la conservation du poids et du volume, mais, quant Ă la substance, prĂ©sente des rĂ©actions intermĂ©diaires entre celles du stade prĂ©cĂ©dent (stade I) et lâaffirmation catĂ©gorique de lâinvariante. Une diffĂ©rence notable le distingue ainsi du second sous-stade (II B) : tandis que les sujets de ce deuxiĂšme sous-stade affirment dâemblĂ©e la conservation de la quantitĂ© de substance et la postulent Ă titre de nĂ©cessitĂ© logique, ceux du premier sous-stade (II A) ne parviennent Ă lâadmettre que dans certains cas et non pas dans tous, et Ă titre de probabilitĂ© empirique et non pas de certitude rationnelle. DâoĂč les hĂ©sitations et tĂątonnements qui caractĂ©risent cette pĂ©riode de transition :
Exe (6 ans), lorsque lâon dĂ©forme lâune des boulettes en boudin, pense quâ« il y a plus de pĂąte dans la boule [que dans le boudin] », mais lorsque lâon divise simplement en deux lâune des boulettes, il dit : « Câest la mĂȘme chose de pĂąte. » Enfin, lorsquâaprĂšs avoir rendu aux deux boulettes une forme semblable, on sectionne lâune en six petites boules, il hĂ©site : « Câest la mĂȘme chose de pĂąte⊠Non, il y en a plus ici (la grande boule) que lĂ (lâensemble des six petites boules posĂ©es sur lâautre plateau de la balance)⊠non, câest la mĂȘme chose de pĂąte, parce quâon a rien ĂŽtĂ©. »
Jaq (7 ans) pense dâune part quâil y a plus de pĂąte dans la boulette ronde que dans les boudins ou disques qui en sont issus par dĂ©formation simple. Mais, dâautre part, lorsque lâon divise une boulette en deux et que lâon fait comparer ces deux petites boules Ă la grande : « Il faut rĂ©flĂ©chir. Ah câest la mĂȘme chose, parce que si lâon faisait de ça (les deux petites) une [seule] boule, elles seraient les deux la mĂȘme chose. »
Dan (7 ans) hĂ©site Ă©galement. Lorsquâon transforme une boulette en boudin, il dit : « Ăa donne quand mĂȘme la mĂȘme chose, parce que, quand on roule (la pĂąte en boudin), on nâenlĂšve pas de pĂąte. » Mais ensuite, lorsquâon divise une boulette en cinq petites boules : « Il y a autant de pĂąte dans tout ça ensemble que dans la grande ou pas ? â Non, il y en a moins lĂ (lâassiette contenant les cinq parties), parce que câest pas gros. â On peut les remettre ensemble pour refaire une grande boule ? â Oui, alors ça donne la mĂȘme chose. »
Roug (7 ; 6). On transforme une boulette en boudin : « Câest la mĂȘme chose, on a employĂ© la mĂȘme chose de pĂąte. â Est-ce quâil y a la mĂȘme chose Ă manger dans les deux ? â Ah non, lĂ (la boule) il y a plus. â Pourquoi ? â Parce que câest en boule. »
Char (10 ans, retard scolaire). Lorsquâon transforme une boulette en boudin et quâon le questionne sur le poids, il fait intervenir de lui-mĂȘme la question de la conservation de la matiĂšre : « Quand câest long comme ça, ça enlĂšve un peu de poids. Quand câest en boule la pĂąte est toute serrĂ©e, tandis quâen saucisse câest comme, on dirait, plus Ă©parpillĂ©. â Mais quâest-ce que ça fait quand câest plus serré ? â Ăa fait plus de pĂąte. â Mais, pour de vrai (= en rĂ©alitĂ©) câest la mĂȘme chose de pĂąte ou pas ? â Dans la saucisse il y en a moins. â Comment le sais-tu ? â LĂ câest en boule, mais lĂ câest mince, et puis elle est en longueur. â On pourrait refaire une boule, avec la saucisse ? â Oui. â De la mĂȘme grandeur ? â Non, plus petite, un peu plus petite. » Puis on divise une boulette en petites boules : « Câest la mĂȘme chose de pĂąte ? â Il y en a plus, parce quâils sont en petits morceaux. » AprĂšs quoi on transforme lâune des deux boulettes Ă©gales en galette : « Il y a un petit peu plus, parce que câest Ă©tendu, non câest la mĂȘme chose. â On peut en refaire une boule ? â Oui. â Faudra-t-il rajouter de la pĂąte ? â Non. Ăa fera la mĂȘme chose. » Mais pour les petits morceaux, Char maintient son opinion.
Comme toutes les rĂ©actions intermĂ©diaires, ces rĂ©ponses nous font apercevoir le mĂ©canisme de la pensĂ©e du sujet et mieux que les affirmations stables. Le problĂšme de la conservation est celui du conflit entre lâexpĂ©rience immĂ©diate ou les donnĂ©es de la perception, dâune part, et les opĂ©rations rationnelles, dâautre part, opĂ©rations quâil sâagit prĂ©cisĂ©ment pour nous de discerner et dâanalyser. Tant quâils se placent au point de vue de la seule perception, les enfants de ce sous-stade raisonnent comme ceux du prĂ©cĂ©dent : il y a plus de pĂąte dans la boule parce que « câest serré » (Char), ou « en boule » (Roug), et moins dans le boudin parce que câest « éparpillé », ou « mince », ou « en longueur », etc. (Char). Mais dĂšs que le sujet renonce Ă invoquer lâapparence sensible pour rĂ©flĂ©chir aux transformations comme telles, il est conduit Ă supposer ou Ă affirmer la conservation. Les opĂ©rations qui conduisent Ă ce rĂ©sultat prĂ©sentent deux aspects distincts : identitĂ© et rĂ©versibilitĂ©.
LâidentitĂ© est invoquĂ©e le plus souvent : « On nâa rien ĂŽté », dit Exe, « on nâenlĂšve pas de pĂąte », dit Dan, et Roug : « On a employĂ© la mĂȘme chose de pĂąte. » Pourquoi cette argumentation si simple, revenant sans plus Ă constater quâil nâa Ă©tĂ© rien enlevĂ© ni ajoutĂ© Ă la matiĂšre manipulĂ©e, nâest-elle pas invoquĂ©e plus tĂŽt par lâenfant, et nâassure-t-elle pas dâemblĂ©e la notion de la conservation nĂ©cessaire de la matiĂšre ? Pourtant les petits savent aussi bien que les enfants du second stade, que la pĂąte nâa Ă©tĂ© ni augmentĂ©e ni diminuĂ©e durant les dĂ©formations, et lorsque, comme Jun, ils disent quâ« il en est tombĂ© sur la table », ils savent bien quâil nâen est rien et se bornent Ă rĂ©pondre dâune façon toute verbale Ă une suggestion trop prĂ©cise de lâexpĂ©rimentateur. Comment donc se fait-il que lâidentification ne joue un rĂŽle que depuis le second stade et nullement encore durant le premier ?
Câest que lâidentification comme telle ne suffit pas Ă expliquer la dĂ©couverte de la conservation, parce quâelle ne saurait sâappliquer aux donnĂ©es de la perception sans un jeu dâopĂ©rations antĂ©rieures de lâintelligence elle-mĂȘme. Pour la perception, en effet, le boudin nâest pas identique Ă la boulette : il est moins ramassĂ©, plus mince, etc., et suggĂšre ainsi lâidĂ©e dâun appauvrissement de la matiĂšre. Lâidentification ne saurait donc pas mordre sans plus sur la matiĂšre perceptive immĂ©diate, et, pour sâimposer, elle requiert au prĂ©alable une Ă©laboration des donnĂ©es au moyen dâun systĂšme dâopĂ©rations dont lâidentitĂ© ne peut ĂȘtre que le rĂ©sultat et non point la source.
Câest ici quâintervient la rĂ©versibilitĂ©. Le sujet Jaq marque spontanĂ©ment la chose en justifiant de la façon la plus claire son identification par un appel Ă lâopĂ©ration inverse de celle du sectionnement : « Câest la mĂȘme chose parce que si on faisait de ça (les deux petites boulettes) une (seule) boule, elles (les deux grandes boules) seraient les deux la mĂȘme chose. » De mĂȘme, il suffit de demander Ă Dan, qui ne croit pas non plus Ă la conservation dans lâexemple discutĂ©, si lâon peut faire marche arriĂšre pour quâil rĂ©ponde : « Oui, alors ça donne la mĂȘme chose. » MĂȘme rĂ©action chez Char (Ă la fin).
Or, qui dit rĂ©versibilitĂ© dit opĂ©rations directes et inverses, donc mĂ©canisme opĂ©ratoire de pensĂ©e. Preuve en soit que le simple retour empirique au point de dĂ©part ne suffit point Ă assurer la conservation parce quâil ne constitue prĂ©cisĂ©ment point encore une rĂ©versibilitĂ© vraie. Il arrive, en effet, que des enfants du premier stade dĂ©jĂ admettent le retour possible au point de dĂ©part (Pie, par exemple, pense quâen refaisant une boulette avec le boudin « ça sera la mĂȘme chose, je pense ») mais ils nâen concluent pas Ă la conservation. En quoi consiste donc la diffĂ©rence entre ces deux types de rĂ©action ? Il est clair que câest bien dans le caractĂšre opĂ©ratoire ou non du mĂ©canisme de la pensĂ©e. Dans le cas du simple retour empirique Ă lâĂ©tat initial, ce retour nâapparaĂźt Ă lâenfant que comme possible et non point comme nĂ©cessaire (« je pense », dit Pie), parce quâil ne sâagit pour lui que dâune succession intuitive dâĂ©tats physiques caractĂ©risĂ©s par leurs seules qualitĂ©s perceptives. Lâaccent est mis ainsi sur lâĂ©tat comme tel et non point sur les opĂ©rations de transformations : dĂšs lors, mĂȘme si lâenfant admet que dâun Ă©tat B on puisse revenir Ă lâĂ©tat A lorsque lâon a procĂ©dĂ© au prĂ©alable de A en B, ce retour nâassure en rien la conservation en B des propriĂ©tĂ©s quantitatives de A, puisquâil nây a pas encore de rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire mais simple dĂ©roulement intuitif ou succession dâĂ©tats. Au contraire, dans le cas de la rĂ©versibilitĂ© vraie, qui dĂ©bute au cours de ce second stade, le retour au point de dĂ©part apparaĂźt Ă lâenfant comme logiquement nĂ©cessaire et non plus seulement comme empiriquement possible, parce que ce sont les opĂ©rations elles-mĂȘmes, dĂ©finissant les transformations, qui sont conçues comme rĂ©versibles. En effet, quâil sâagisse de dĂ©formations ou de sectionnements, lâenfant de ce sous-stade commence donc Ă comprendre que chaque action consistant à « rouler », « aplatir », « allonger », « couper », etc., peut ĂȘtre inversĂ©e par une action de sens contraire, les diffĂ©rences « plus long », « plus mince », « plus Ă©troit », « plus petit », etc., qui rĂ©sultent de la premiĂšre de ces actions Ă©tant ainsi annulĂ©es par la seconde. La rĂ©versibilitĂ© vraie, câest donc la dĂ©couverte de lâopĂ©ration inverse en tant quâopĂ©ration, et câest pourquoi un tel mĂ©canisme de pensĂ©e, lequel marque le passage de lâintuition Ă lâacte opĂ©ratoire, entraĂźne par cela mĂȘme le dĂ©but de la conservation. Câest ce que nous allons voir plus clairement au cours du second sous-stade (II B). La seule diffĂ©rence entre les rĂ©actions intermĂ©diaires caractĂ©risant ce premier sous-stade et le sous-stade suivant, est que chez les sujets citĂ©s Ă lâinstant la conservation et la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire ne sont point encore gĂ©nĂ©ralisĂ©es Ă tous les cas possibles mais ne sâappliquent quâaux dĂ©formations de faible amplitude. La raison en est que lâopĂ©ration, câest-Ă -dire lâaction devenue rĂ©versible, ne se trouve, Ă ce niveau du dĂ©veloppement, quâen partie dissociĂ©e de lâintuition, câest-Ă -dire de lâaction et de la perception irrĂ©versibles. Aussi bien, dans les transformations peu importantes, lâesprit de lâenfant parvient-il Ă dominer lâapparence perceptive grĂące Ă la conscience de lâopĂ©ration, mais, dĂšs que les dĂ©formations dĂ©passent certaines limites, lâintuition immĂ©diate lâemporte sur lâintelligence opĂ©ratoire et la conservation est Ă nouveau mise en doute. Au cours du second sous-stade, au contraire, le mĂ©canisme opĂ©ratoire se dĂ©gage dĂ©finitivement de lâintuition perceptive et la conservation de la substance est ainsi affirmĂ©e dans tous les cas â sans dâailleurs entraĂźner pour autant ni lâinvariance du volume ni mĂȘme celle du poids.
§ 4. Le second sous-stade du second stade (stade II B) : la conservation de la substance
Les sujets caractĂ©ristiques du niveau dont nous abordons maintenant lâĂ©tude prĂ©sentent ce caractĂšre commun dâadmettre en toute circonstance la conservation de la substance mais de se refuser Ă reconnaĂźtre celle du poids.
Voici dâabord quelques exemples de conservation complĂšte de la substance dans le cas des altĂ©rations de forme sans sectionnement en parties :
Fra (6 œ ans), Ă propos dâune boulette transformĂ©e en boudin : « Sont-elles encore la mĂȘme chose lourdes ? â Non. Celle-lĂ (la boulette) est plus lourde. â Pourquoi ? â Parce quâelle est plus grosse. â Il y a encore la mĂȘme chose de pĂąte, ou non ? â La mĂȘme chose. â Pourquoi ? â Parce quâavant il y avait la mĂȘme chose de pĂąte. »
Bac (7 œ ans). » Il y a autant de pĂąte quâavant ? â Oui, Ă cause quâon nâa pas enlevĂ©. Quand on enlĂšve pas de pĂąte, câest toujours la mĂȘme chose grand. »
Apo (8 ; 2). Lâune des deux boulettes est transformĂ©e en disque : « Ăa fait la mĂȘme chose. Si on la [re]mettait en boule, câest la mĂȘme chose de pĂąte. »
Ber (9 ans) : « Il y a la mĂȘme chose de pĂąte. Câest toujours la mĂȘme boulette. On lâa seulement changĂ©e de forme. »
No (9 ans) : « Câest la mĂȘme chose quâavant. Quand on lâagrandit (en boudin), ou quâon le change (de forme), ça ne peut pas changer (de quantitĂ© de matiĂšre). â Pourquoi ? â Câest plus long, mais câest plus mince : câest toujours la mĂȘme chose. »
Ev (9 ans) : « Câest la mĂȘme chose de pĂąte ? â Câest sĂ»r. â Pourquoi ? â ⊠â Mais comment tu sais que câest sĂ»r ? â Câest sĂ»r. »
Foe (9 ; 6) : « Dâabord celle-lĂ Ă©tait ronde, et maintenant elle est allongĂ©e, mais câest la mĂȘme chose de pĂąte : vous nâen avez pas enlevĂ©. â On peut en refaire une boule ? â Câest sĂ»r, il nây a pas plus de pĂąte, câest la mĂȘme chose (il rit). Il nây en a pas plus : mĂȘme si câest allongĂ©, ça revient au mĂȘme. »
Bur (9 ; 11) : « Câest la mĂȘme chose de pĂąte, ou il y a plus ou il y a moins (boudin) ? â Ăcoutez voir, quand on roule on ne perd pas de pĂąte. Câest quand mĂȘme la mĂȘme chose. Câest comme si câĂ©tait (encore) une boule. â Et si on refait une boule, elle serait plus petite ou plus grande ? â Elle serait de la mĂȘme grandeur, il nây a pas de pĂąte qui est perdue. »
Rug (10 ; 6) : « Ils sont les deux la mĂȘme chose, parce quâil y a la mĂȘme quantitĂ©, mais câest allongĂ©. â Pourquoi câest la mĂȘme quantitĂ© (il regarde attentivement le boudin quâon allonge encore) ? â Je regarde, quand câest enroulĂ© (= roulĂ©), si câest la mĂȘme chose. Oui, câest la mĂȘme chose, jâai devinĂ©, parce quâon peut faire la mĂȘme boule aprĂšs. »
Giv (11 ans) : « Il y a toujours la mĂȘme chose de pĂąte. Alors il ne peut pas y en avoir moins ou plus. »
Ros (12 ans) : « Câest la mĂȘme chose, parce quâon nâen a pas enlevĂ© et on nâen a pas mis. »
Voici maintenant des exemples de conservation lors du sectionnement :
Va (8 ans) : La boule est rĂ©partie en cinq ou six boulettes : « Ăa fait la mĂȘme quantitĂ©, mais moins gros. â Pourquoi ? â Parce que, si on les recolle, ça aplatit, ça fait moins gros, mais câest la mĂȘme quantitĂ©. » On voit donc que la conservation de la quantitĂ© de substance nâentraĂźne pas pour cela celle du volume.
Gai (8 ans). On divise la boulette en cinq petites boulettes, aprĂšs avoir fait constater le volume occupĂ© par la boulette dans un verre dâeau grĂące au dĂ©placement de niveau du liquide : « Est-ce que ça prendra la mĂȘme place dans lâeau ? â Ăa prendra aussi de la place au fond, seulement les petits morceaux prennent moins de place que la boule quand elle est en bloc. â Et comme pĂąte, il y en a autant, ou plus ou moins ? â Oui, câest la mĂȘme chose, seulement ici câest en petits morceaux. â Comment sais-tu que câest autant de pĂąte quâavant ? â Parce que, si on remet en boule, on voit que câest la mĂȘme chose. »
Bru (9 ; 9). Galette et cinq boulettes : « Câest la mĂȘme chose de pĂąte ? â Câest sĂ»r. Câest comme si câest une mĂȘme boule, câest comme si elle Ă©tait entiĂšre. »
Che (9 ; 2) : « Câest la mĂȘme chose. Câest toute la pĂąte de la boule, mais sĂ©parĂ©e. »
Gol (10 ; 6) : « Câest la mĂȘme chose, et puis il y a le mĂȘme nombre de chaque cĂŽtĂ© (la grande boule ou sept boulettes). â Le mĂȘme nombre de quoi ? â De pĂąte. On en ferait une boulette, on serrerait ça trĂšs fort : ça donnerait la mĂȘme chose. â Comment peut-on le savoir ? â Parce que câest la mĂȘme chose de pĂąte. »
On voit combien sont nettes toutes les rĂ©actions : la conservation de la substance est affirmĂ©e par tous ces enfants comme sâil Ă©tait impossible de concevoir les choses autrement. Tandis que les sujets de premier sous-stade (II A) donnent des rĂ©ponses diffĂ©rentes dâune dĂ©formation Ă lâautre de la boulette, ou ne dĂ©couvrent la conservation quâau cours mĂȘme de lâinterrogatoire, ceux de ce second sous-stade ont dâemblĂ©e une certitude apodictique de lâinvariance : « câest sĂ»r » dit Foe en riant de lâidĂ©e que nous avons dâen douter, « écoutez voir », dit Bur, comme sâil nous donnait une leçon : « câest sĂ»r » dit aussi Ev, bien quâil nâait aucune preuve Ă donner sinon la certitude dont il se sent pĂ©nĂ©trĂ©, etc.
Ceci nous permet dâemblĂ©e dâĂ©carter une objection que lâon a peut-ĂȘtre faite Ă propos du sous-stade prĂ©cĂ©dent. On a pu se demander si, au lieu dâĂȘtre conduits Ă la conservation par la notion de la rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations, nos sujets nây seraient pas parvenus grĂące Ă la simple rĂ©pĂ©tition des expĂ©riences, lesquelles aboutissent par leur succession mĂȘme Ă un retour continu au point de dĂ©part. Mais si une telle constatation peut devenir suggestive pour qui est dĂ©jĂ prĂšs dâadmettre lâinvariance, il nous semble clair quâelle ne saurait ni dĂ©montrer celle-ci tant que lâesprit du sujet ne parvient pas Ă la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire ni rendre compte de ce sentiment de nĂ©cessitĂ© a priori que nous constatons au prĂ©sent niveau et qui ne se confond nullement avec lâĂ©vidence expĂ©rimentale. Il faut donc chercher ailleurs que dans lâexpĂ©rience lâexplication de la certitude logique ou dĂ©ductive propre Ă ce second sous-stade et reprendre lâessai dâinterprĂ©tation que nous avons tentĂ© au paragraphe prĂ©cĂ©dent en invoquant la conscience des opĂ©rations et la dĂ©couverte de leur rĂ©versibilitĂ©.
Le premier point Ă Ă©claircir est le sens rĂ©el de cette notion de la conservation de la matiĂšre ou substance. LâĂ©tude du dĂ©veloppement de lâenfant nous met en prĂ©sence dâune situation paradoxale Ă cet Ă©gard. Dâune part, en effet, la dĂ©couverte de ce premier type dâinvariance sâeffectue avant celle de la constance du poids et du volume, mais dâautre part, la conservation du poids, et, en dernier lieu, celle du volume, se constitueront au cours des stades suivants, au moyen de mĂ©canismes exactement pareils Ă ceux que nous venons de dĂ©crire (les arguments employĂ©s pour justifier la constance Ă©tant mĂȘme mot pour mot identiques). Quâest-ce donc, aux yeux de lâenfant, que cette substance qui se conserve antĂ©rieurement Ă ses attributs ? Nous allons chercher Ă montrer quâelle constitue une qualitĂ© indiffĂ©renciĂ©e et globale, complĂ©tant sur le plan conceptuel celles de lâ« objet » sensori-moteur, et que la conservation de cette substance reprĂ©sente ainsi la plus simple des quantifications de qualitĂ©s, par opposition Ă la mesure de qualitĂ©s diffĂ©renciĂ©es et par consĂ©quent plus complexes, telles que le poids et le volume.
Rappelons dâabord que le processus de quantification propre Ă ce que nous avons appelĂ© dans ce chapitre la conservation de la substance ne diffĂšre en rien, du point de vue formel, de la construction que nous avons Ă©tudiĂ©e prĂ©cĂ©demment sous le nom de conservation des quantitĂ©s continues 3. En analysant comment, lorsquâil transvase dâun rĂ©cipient dans un autre de forme diffĂ©rente une certaine quantitĂ© de liquide ou de perles, lâenfant parvient Ă comprendre que cette quantitĂ© se conserve, nous avons pu observer trois Ă©tapes successives bien distinctes : celle de la non-conservation, au cours de laquelle les rapports perceptifs de longueur, largeur, etc., nâĂ©tant pas coordonnĂ©s entre eux, la notion de quantitĂ© totale nâa point de signification, une Ă©tape intermĂ©diaire au cours de laquelle lâenfant parvient Ă la conservation dans les cas simples mais reste soumis Ă lâintuition perceptive pour les dĂ©formations importantes et enfin le stade de la conservation gĂ©nĂ©ralisĂ©e, qui apparaĂźt vers six-sept ans environ. Il est donc clair que la conservation de la quantitĂ© de matiĂšre ou de substance Ă©tudiĂ©e ici au sujet des transformations de la boulette dâargile relĂšve exactement de la mĂȘme construction, Ă cette seule nuance prĂšs que lâon observe dans le cas de lâargile un lĂ©ger retard par rapport aux liquides et aux perles (pour les raisons que lâon a dĂ©jĂ vues).
Si donc la conservation de la substance nâest autre chose que la forme la plus Ă©lĂ©mentaire de lâinvariance des quantitĂ©s continues, la premiĂšre signification Ă donner Ă cette notion de substance ou de matiĂšre est celle dâun schĂ©ma gĂ©nĂ©ral de quantification, câest-Ă -dire du quantum physique le plus simple et le plus indiffĂ©renciĂ©. « La mĂȘme chose de pĂąte », « la mĂȘme quantité », « autant dâaffaires », « le mĂȘme bloc », « le mĂȘme morceau », voire « le mĂȘme nombre », telles sont, en effet, les expressions dont se servent nos sujets pour exprimer cette permanence quantitative globale. Mais une question se pose nĂ©cessairement Ă nous maintenant, que ne soulevait point lâĂ©tude de la genĂšse du nombre : câest de savoir Ă quelles qualitĂ©s sâapplique ce schĂšme de quantification et en particulier quelle est la signification qualitative de cette substance qui apparaĂźt ainsi comme quantifiĂ©e antĂ©rieurement au poids et au volume. Le problĂšme spĂ©cial que nous avons Ă examiner dans cet ouvrage est, en effet, celui de la quantification des qualitĂ©s physiques comme telles. Quâest-ce donc, de ce point de vue, que la substance ?
Si la substance est quantifiĂ©e avant ses attributs de poids et de volume, câest assurĂ©ment que la qualitĂ© substantielle est Ă concevoir comme caractĂ©risant aux yeux du sujet, une sorte de support ou de fonds indiffĂ©renciĂ© par opposition aux qualitĂ©s particuliĂšres qui se quantifieront au fur et Ă mesure de leur diffĂ©renciation. La notion de substance est donc Ă considĂ©rer en second lieu comme un prolongement de celle de lâobjet, mais Ă une diffĂ©rence prĂšs qui est essentielle. Le problĂšme de lâobjet, tel quâil se pose Ă lâintelligence sensori-motrice des deux premiĂšres annĂ©es pour ce qui est de lâespace proche, ou Ă la rĂ©flexion de lâenfant de deux Ă sept ans pour ce qui est des solides lointains (montagnes ou corps cĂ©lestes) consiste, en effet, Ă Ă©tablir quâun solide quelconque demeure identique Ă lui-mĂȘme Ă tous Ă©gards, malgrĂ© les changements apparents de forme et de dimensions dus aux positions successives du sujet qui le perçoit (y compris le cas oĂč lâobjet sort du champ de la perception). DĂšs lors il suffit pour rĂ©soudre ce problĂšme, dâune logique tout intuitive, ou mĂȘme de lâintelligence pratique, coordonnant les perceptions en un groupe spatial de dĂ©placements effectifs tel que lâobjet demeure invariant. Au contraire, lorsque lâobjet demeure dans un mĂȘme champ de perception, dans une mĂȘme perspective et Ă distance pratiquement constante, mais quâon le soumette Ă des dĂ©formations rĂ©elles, telle la boulette dâargile, le problĂšme de la conservation nâest plus celui de lâinvariance gĂ©omĂ©trique de la forme et des dimensions, mais du support de ces propriĂ©tĂ©s devenues variables. Câest lĂ que se pose le problĂšme de la substance, dĂ©jĂ amorcĂ© lorsque lâobjet pratique sort du champ de la perception, mais gĂ©nĂ©ralisĂ© maintenant au cas des transformations matĂ©rielles de lâobjet perçu. La qualitĂ© substantielle ce sera donc non plus telle ou telle qualitĂ© directement visible ou perceptible (longueur, largeur, poids, couleur, etc.) mais la qualitĂ© propre au support permanent de ces caractĂšres perçus ou conçus comme variables. Or, nous prĂ©tendons que la conservation dâun tel support substantiel conduit nĂ©cessairement Ă une quantification ou lâimplique mĂȘme dĂšs le principe. En effet, pour autant que lâobjet change de forme et de dimensions, la permanence de sa substance ne peut se comprendre que par une neutralisation de ces diffĂ©rences : or, lâĂ©galisation des diffĂ©rences implique une rĂ©partition de la pĂąte en parties homogĂšnes ou unitĂ©s, ainsi quâon le verra dans la suite, dâoĂč le caractĂšre de quantum que prend la notion de substance dĂšs que la qualitĂ© substantielle est ainsi considĂ©rĂ©e comme invariante. Bien plus, dans la mesure oĂč les qualitĂ©s particuliĂšres de lâobjet dĂ©formĂ©, telles que son poids et ensuite son volume, seront elles-mĂȘmes quantifiĂ©es, alors la substance, de support indiffĂ©renciĂ© quâelle demeure jusque-lĂ , se confondra avec la synthĂšse mĂȘme de ces invariants quantitatifs et perdra ainsi son caractĂšre imaginaire et global.
En bref, la conservation de la substance marque Ă la fois le dĂ©but de la quantification des qualitĂ©s et lâachĂšvement de la construction de lâobjet. La substance est donc, dâune part, une sorte de rĂ©gulateur formel dont la signification se prĂ©cisera au fur et Ă mesure que ce schĂšme quantitatif pourra sâappliquer aux qualitĂ©s diffĂ©renciĂ©es ou particuliĂšres, câest-Ă -dire au poids et au volume, avec leurs synthĂšses progressives telles que lâatomisme et les relations de densité ; mais, dâautre part, tant que de telles qualitĂ©s ne sont pas quantifiĂ©es, la substance demeure une qualitĂ© indiffĂ©renciĂ©e servant de contenu Ă ce quantum gĂ©nĂ©ral, lequel, sans elle, resterait vide.
Cette situation paradoxale pose avec dâautant plus dâacuitĂ© le problĂšme de la genĂšse des principes de conservation que le premier principe explicitement Ă©tabli par lâenfant postule ainsi la permanence dâun quantum encore indiffĂ©renciĂ© et ne correspondant Ă aucune qualitĂ© sensible distincte. En tant que schĂ©matique et que global, ce premier principe ne peut donc pas sâexpliquer sans une activitĂ© de lâesprit qui dĂ©passe lâexpĂ©rience seule. Certes lâexpĂ©rience peut suggĂ©rer un tel postulat et, loin de le contredire, elle sâen trouve Ă©clairĂ©e au contraire constamment. Mais la vraie raison de la constitution de ce principe est Ă chercher dans le fonctionnement de lâintelligence elle-mĂȘme. Dans les rĂ©ponses du stade II B, en effet, la conscience de lâopĂ©ration lâemporte dĂ©finitivement, quant au problĂšme de la substance, sur lâintuition perceptive. Certes on voit, aussi souvent quâau stade II A, les sujets justifier la conservation par lâidentification que par la rĂ©versibilitĂ©. Mais lâidentification elle-mĂȘme recourt Ă lâidĂ©e dâopĂ©ration : « Dâabord la boulette Ă©tait ronde, dit Foe, et maintenant elle est allongĂ©e, mais câest la mĂȘme chose de pĂąte : vous nâen avez pas enlevé », « quand on roule (la boulette), on ne perd pas de pĂąte », dit Bur, « câest la mĂȘme boulette, on lâa seulement changĂ©e de forme », dit Ber, « quand on lâagrandit ou quâon la change, ça ne peut pas changer », dit mĂȘme si expressivement No, « câest toute la pĂąte de la boule, mais sĂ©parĂ©e » (Cha), etc. Autrement dit, lâidentitĂ© en se rĂ©fĂ©rant ainsi aux opĂ©rations mĂȘmes, perd son caractĂšre statique et recouvre implicitement la rĂ©versibilitĂ©. Câest ce que dĂ©gagent explicitement un certain nombre de sujets : « Ăa fait la mĂȘme chose, câest comme si on la [re]mettait en boule », dit Apo en parlant du boudin, « câest la mĂȘme chose parce quâon peut [re]faire la mĂȘme boule aprĂšs », dit Rug, puis Gai : « parce que, si on remet en boule, on voit que câest la mĂȘme chose », et enfin Gol : « On en ferait une boulette, on serrerait ça trĂšs fort : ça donnerait la mĂȘme chose ». Bref, on voit assez, dans chacun de ces cas, lâintervention de la dĂ©duction, et dâune dĂ©duction qui ne procĂšde pas seulement par identification simple, mais encore et surtout par composition et inversion des opĂ©rations constructives : câest lâidĂ©e que quelque chose se conserve, sans que lâenfant sache encore exactement quoi, sinon la matiĂšre comme telle, câest-Ă -dire une qualitĂ© indiffĂ©renciĂ©e et par consĂ©quent quantifiĂ©e avant toutes les autres.
Mais en quoi â et nous retrouvons ici la discussion esquissĂ©e au cours du paragraphe prĂ©cĂ©dent â cette rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations est-elle lâexpression dâune dĂ©duction logique au lieu de rĂ©sulter simplement de la constatation empirique dâun retour possible Ă lâĂ©tat initial ? Câest quâune opĂ©ration nâest ni une transformation physique ni une action psychologique quelconque, mais une action rĂ©versible en ce sens prĂ©cis quâelle engendre des relations (ou des classes) telles que lâaction inverse engendre leurs converses (ou lâexclusion de ces classes). On comprend donc pourquoi un simple retour empirique au point de dĂ©part ne suffit point Ă entraĂźner la conservation : un tel retour ne demeure, en effet, que possible et sans nĂ©cessitĂ© interne tant que le sujet ne prend pas conscience du fait que les relations de diffĂ©rences engendrĂ©es par lâaction qui transforme lâobjet peuvent ĂȘtre inversĂ©es comme telles en relations de sens opposĂ© (leurs converses) qui les annulent. Au contraire, lorsque lâenfant dit « mettre en boule » (Apo), « allonger » (Foe), « rouler » (Bur), « changer de forme » (Ber), « agrandir » (No), etc., pour dĂ©signer les altĂ©rations de forme, et « mettre en petits bouts » (Hem) ou « recoller » (Cla), etc., pour dĂ©signer le sectionnement ou lâaction inverse, les opĂ©rations quâil dĂ©crit sont bien dans son esprit de vraies opĂ©rations, puisquâelles engendrent ainsi des relations spatiales ou de tout Ă partie telles que chaque diffĂ©rence puisse ĂȘtre annulĂ©e par lâopĂ©ration inverse.
Bien plus, par le fait mĂȘme que les rapports perceptifs cĂšdent ainsi le terrain aux relations opĂ©ratoires, celles-ci deviennent aptes Ă se coordonner entre elles, câest-Ă -dire que les actions globales dâ« allonger », dâ« aplatir », de « couper », etc., ne peuvent se constituer en opĂ©rations rĂ©versibles quâen se traduisant sous la forme, non plus de rapports simples et discontinus mais de relations complĂ©mentaires, soit quâelles sâadditionnent les unes aux autres, soit quâelles se multiplient entre elles. En effet, la grande diffĂ©rence qui oppose les enfants du premier stade Ă ceux du second (le sous-stade, stade II A assurant la transition) consiste en ceci que les premiers considĂšrent lâallongement du boudin (la relation « plus long ») ou la concentration de la boulette (la relation « plus grosse » ou « plus Ă©paisse ») comme caractĂ©risĂ©s par des qualitĂ©s absolues et isolables, tandis que les seconds comprennent dâemblĂ©e que si le boudin est plus long que la boulette il est en mĂȘme temps plus mince, les deux relations devant ĂȘtre envisagĂ©es simultanĂ©ment, câest-Ă -dire multipliĂ©es lâune par lâautre. Il en est de mĂȘme pour lâopĂ©ration du sectionnement : la dispersion de la totalitĂ© en fragments entraĂźne pour les enfants du premier stade lâidĂ©e que la matiĂšre diminue puisque les morceaux deviennent plus petits, tandis que les sujets du second stade additionnent mentalement ces parties en une totalitĂ© dont les Ă©lĂ©ments sont dâautant plus nombreux quâils sont moins grands, ces deux relations se compensant ainsi Ă nouveau.
Or, par le fait mĂȘme que les sujets arrivent ainsi Ă coordonner opĂ©ratoirement les relations logiques entre elles, ils aboutissent en outre Ă une quantification proprement mathĂ©matique. Quâest-ce, en effet, que cette affirmation selon laquelle la transformation laisse invariante « la mĂȘme grandeur », « le mĂȘme nombre » ou « la mĂȘme quantité » de pĂąte sinon la comprĂ©hension au moins implicite que les diffĂ©rences en jeu sâannulent les unes les autres : « plus long » Ă « plus mince » = « la mĂȘme quantité » ? Câest mĂȘme ce que dit No de la façon la plus explicite : « Câest plus long, mais câest plus mince : câest toujours la mĂȘme chose. » Or une telle proposition, qui semble au premier abord constituer la conclusion dâune simple multiplication logique de deux relations (augmentation de longueur Ă diminution de diamĂštre) dĂ©passe en rĂ©alitĂ© des opĂ©rations qualitatives. Il vaut la peine dây insister dĂšs maintenant, car le problĂšme se retrouvera au cours de tout cet ouvrage.
Notons dâabord que toute logique suppose une quantification mais dâun premier type que nous pouvons appeler selon lâusage kantien quantification « intensive » et qui porte sur les seuls rapports de partie et de tout. Par exemple, si tous les Genevois (A) sont des Suisses (B), mais que tous les Suisses ne sont pas des Genevois (parce quâil y a des Suisses non-Genevois, soient Aâ) alors on sait que A < B et que Aâ < B mais on ne sait rien des rapports quantitatifs entre A et Aâ (on peut avoir A â¶Â Aâ ou A = Aâ). De mĂȘme dans une sĂ©rie de relations asymĂ©triques si x est diffĂ©rent de y (soit x aâ y) et si y est diffĂ©rent de z (soit y a2â z) on sait que la diffĂ©rence entre x et z (soit x bâ z) est plus grande quâentre x et y (aâ) ou entre y et z (a2â) mais on ne sait rien du rapport entre aâ et a2â qui peuvent ĂȘtre aâ â¶Â a2â ou aâ = a2â.
En second lieu nous dirons quâil y a « quantification extensive » dĂšs que lâon compare quantitativement les parties entre elles, soit A > Aâ ou aâ > aââ ; etc. Enfin nous parlerons de « quantification mĂ©trique » pour dĂ©signer un troisiĂšme type de quantitĂ©s, qui constitue un cas particulier du second, et qui intervient lorsque les parties (ou les diffĂ©rences) Ă©tant Ă©galisĂ©es entre elles, on peut introduire ainsi la notion dâunité : Si A = Aâ alors B = 2A et si aâ = aââ alors bâ = 2aâ.
Cela dit, demandons-nous Ă quels schĂ©mas logiques aboutissent les opĂ©rations au moyen desquelles lâenfant parvient Ă affirmer la conservation de la substance de la boulette et quelles sortes de quantitĂ©s interviennent dans ces schĂ©mas opĂ©ratoires. Supposons pour cela une masse de pĂąte C1 prĂ©sentĂ©e sous une forme quelconque. Si je dĂ©tache de C1 une masse Bâ1 qui peut ĂȘtre elle-mĂȘme sectionnĂ©e en parties, il reste C1 â B1 = B1, la masse B1 demeurant en place. Supposons maintenant quâayant dĂ©tachĂ© Bâ1 Ă lâune des extrĂ©mitĂ©s de B1 je rĂ©unisse Ă nouveau Ă B1 la pĂąte enlevĂ©e mais en disposant celle-ci diffĂ©remment (Ă une autre extrĂ©mitĂ© de B1 ou en changeant la forme de Bâ1). Je constitue ainsi un nouveau tout C2 qui se dĂ©compose comme suit : C2 = B1 + Bâ2 oĂč B1 est la partie restĂ©e en place et Bâ2 la partie rajoutĂ©e avec sa nouvelle disposition. Cela posĂ©, comment, au cours de ces sectionnements et dĂ©placements, Ă©tablir lâĂ©galitĂ© C1 = C2 ? Quatre mĂ©thodes sont possibles et quatre seulement : 1° celle de lâidentification des Ă©lĂ©ments (classes ou parties) ; 2° celle de lâĂ©galisation des unitĂ©s ; 3° celle de lâidentification des relations (de diffĂ©rences) et 4° celle de lâĂ©galisation des diffĂ©rences. En effet 1° on peut dâabord Ă©tablir simplement lâidentitĂ© Bâ1 = Bâ2 par reconnaissance qualitative des Ă©lĂ©ments dont ils sont composĂ©s. Si, par exemple, Bâ1 est formĂ© de morceaux A1 ; Aâ1 ; etc., que lâon reconnaĂźt en Bâ2 ou que le sujet peut suivre en pensĂ©e dans leur dĂ©placement, on a alors les Ă©galitĂ©s logiques (identitĂ©s) Bâ1 = Bâ2 et B1 = B1 dâoĂč C1 = C2. 2° Supposons maintenant que les parties A1 ; Aâ1 ; etc., soient Ă©gales entre elles : on peut alors les compter. Si Bâ1 = n A et Ă©galement Bâ2 = n A on a Ă nouveau Bâ1 = Bâ2 et si B1 = x A on a C1 = n + x A et C2 = n + x A donc C1 = C2. Cette opĂ©ration dĂ©passe naturellement la logique qualitative, puisque pour Ă©galiser A1 = Aâ1 = etc., il faut faire abstraction des qualitĂ©s diffĂ©rentielles qui les rendaient reconnaissables dans la premiĂšre mĂ©thode. 3° On peut aussi procĂ©der par identification de relations spatiales. Supposons que C1 ait une forme simple quelconque, dont la longueur soit c1â et la hauteur âb1 ; que la partie B1 ait la mĂȘme hauteur âb1 et la longueur b1â et que Bâ1 ait aussi la hauteur âb1 mais la longueur bâ1â. Si nous dĂ©plaçons simplement Bâ1 sous B1 en mettant sa longueur bâ1â en hauteur âbâ2 nous avons C1 = âb1 (b1 + bâ1)â et C2 = b1â âb1 + bâ2. Il est alors immĂ©diatement visible que C2 a gagnĂ© en hauteur, par rapport Ă C1, ce quâil a perdu en longueur, puisque bâ1â = âbâ2 (identitĂ© des relations). DâoĂč C1 = C2. 4° Supposons maintenant que C1 ait une forme plus complexe telle que lâon ne puisse plus identifier bâ1â et âbâ2. On peut alors se reprĂ©senter les diverses relations de diffĂ©rences exprimant les caractĂšres spatiaux de lâobjet comme Ă©tant dĂ©composables en unitĂ©s ou en rapports. Admettons par exemple que C1 soit un cylindre que lâon Ă©tire simplement en C2, leurs diamĂštres Ă©tant d1 > d2 et leurs hauteurs h1 > h2. On a alors d1 Ă h1 = d2 Ă h2 que lâon peut traduire soit mĂ©triquement soit par les simples proportions inverses d1/d2 = h2/h1.
Il est facile, maintenant, de constater que les mĂ©thodes 1 et 3 conduisent Ă une quantification simplement intensive puisque chaque partie nây est comparĂ©e quâau tout ou Ă elle-mĂȘme (identitĂ©), tandis que les mĂ©thodes 2 et 4 impliquent une quantification extensive (par Ă©galisation ou comparaison des parties) la mĂ©thode 2 Ă©tant nĂ©cessairement mĂ©trique et la mĂ©thode 4 pouvant Ă volontĂ© sâexprimer mĂ©triquement ou non.
Remarquons en outre que, du point de vue logique, la deuxiĂšme et la quatriĂšme mĂ©thodes reposent sur les mĂȘmes opĂ©rations appliquĂ©es dans un cas aux objets et dans lâautre aux relations spatiales : ce sont les Ă©lĂ©ments eux-mĂȘmes (mĂ©thode 2) ou leurs dimensions (mĂ©thode 4) qui sont rĂ©duits Ă un systĂšme dâunitĂ©s rĂ©elles ou virtuelles.
Dâautre part, comme nous avons cherchĂ© Ă le montrer ailleurs, tant du point de vue logistique 4 que du point de vue de la psychologie du nombre 5, tout systĂšme dâunitĂ©s rĂ©sulte de la fusion opĂ©ratoire dâun groupement de classes avec un groupement de relations asymĂ©triques. On peut donc considĂ©rer les mĂ©thodes 2 et 4 comme indissociables et comme rĂ©sultant toutes deux de la fusion des mĂ©thodes 1 et 3.
Or si nous appliquons maintenant ces rĂ©flexions aux rĂ©actions de nos sujets, il est aisĂ© dâen vĂ©rifier le bien-fondĂ©. Dâune part les raisonnements donnĂ©s dans le cas du sectionnement de la boulette tĂ©moignent de lâemploi des mĂ©thodes 1 et 2. Lorsque Bru ou Cha disent des cinq ou sept petites boulettes « câest comme si câĂ©tait une mĂȘme boule » ou « câest toute la pĂąte de la boule, mais sĂ©parĂ©e », ils considĂšrent ces morceaux soit comme des Ă©lĂ©ments dont on peut suivre lâidentitĂ© qualitative, quâils soient rĂ©unis ou sĂ©parĂ©s au cours des transformations rĂ©versibles, soit comme des unitĂ©s dont la somme Ă©gale la boule totale (« câest le mĂȘme nombre de chaque cĂŽté » dit mĂȘme Gol en parlant des sept morceaux ou de la boule entiĂšre). Dâautre part, lorsque, dans le cas de la dĂ©formation sans sectionnement, lâenfant procĂšde par coordination de relations et par Ă©galisation des diffĂ©rences, il est clair quâil emploie les mĂ©thodes 3 et 4. Quand No et dâautres disent par exemple « câest plus long, mais câest plus mince : câest toujours la mĂȘme chose », ils entendent, soit que les relations en jeu se compensent par identification qualitative (au sein dâun groupement dâopĂ©rations rĂ©versibles, cela sâentend), soit que pour les Ă©galiser malgrĂ© leurs diffĂ©rences qualitatives, il faut les rĂ©duire Ă des communes mesures (câest-Ă -dire Ă des unitĂ©s) ou Ă des proportions. Enfin il est Ă©vident que ces divers procĂ©dĂ©s opĂ©ratoires, correspondant les uns Ă la partition en Ă©lĂ©ments de matiĂšre et les autres Ă la coordination des relations de diffĂ©rences, sont complĂ©mentaires et psychologiquement solidaires, et câest pourquoi la conquĂȘte de la conservation par voie de groupement logique (quantification intensive) et par une quantification proprement extensive apparaissent de pair, les mĂ©thodes 2 et 4 rĂ©sultant en leur unitĂ© de la rĂ©union des mĂ©thodes 1 et 3.
Il est donc permis de supposer que si la conservation de la substance se prĂ©sente Ă nos sujets, au moment oĂč elle est gĂ©nĂ©ralisĂ©e, comme une nĂ©cessitĂ© a priori et non pas comme une simple prĂ©somption empirique, câest quâelle rĂ©sulte ainsi simultanĂ©ment dâun groupement des opĂ©rations logiques et de leur mathĂ©matisation : la conservation logique, si lâon peut dire, se prolonge dâemblĂ©e et dâelle-mĂȘme en conservation quantitative. Or, si lâon reprend maintenant la comparaison de lâinvariant substantiel, ainsi construit, avec celui de lâobjet simple de la perception, on comprend la signification concrĂšte de ces opĂ©rations. Lâobjet de la perception est un tout insĂ©cable qui conserve sa forme et ses dimensions quelles quâen soient les variations apparentes. Lors des dĂ©formations rĂ©elles de lâobjet, ce qui se conserve est, au contraire, non plus la totalitĂ© perceptive comme telle, mais la somme des Ă©lĂ©ments conçus eux-mĂȘmes comme des objets invariants. En un mot, si la substance nâest, avant sa conservation, que la simple qualitĂ© indiffĂ©renciĂ©e servant de support aux autres, elle apparaĂźt par contre, lorsquâelle atteint la constance et se quantifie par cela mĂȘme, comme la qualitĂ© commune Ă lâensemble des petits objets groupĂ©s qui constituent lâobjet total. Que la composition logique et quantitative, qui conduit ainsi Ă la conservation de la substance, suppose une telle partition en unitĂ©s homogĂšnes et, en fin de compte, un atomisme implicite ou mĂȘme explicite, câest ce que la suite nous montrera suffisamment, une fois analysĂ©s les rapports entre la substance, le poids et le volume.