Le DĂ©veloppement des quantitĂ©s chez l’enfant : conservation et atomisme ()

Chapitre II.
La conservation du poids et les dĂ©formations de la boulette d’argile 1 a

Nous avons essayĂ© de montrer au cours du chapitre prĂ©cĂ©dent, comment la conservation de la matiĂšre procĂšde simultanĂ©ment de la rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations de transformation de la boulette, donc de la coordination des relations engendrĂ©es par ces opĂ©rations, et de la quantification intensive et extensive qui en rĂ©sulte. Mais alors un problĂšme se pose aussitĂŽt : comment se fait-il que cette coordination rĂ©versible et quantifiante n’entraĂźne pas immĂ©diatement aussi la conservation du poids et du volume et qu’il faille attendre des stades ultĂ©rieurs pour voir se constituer ces autres invariants ?

En ce qui concerne la conservation du poids, nous allons constater que la constitution de ce second principe passe par les mĂȘmes Ă©tapes que le premier, mais avec un dĂ©calage constant, de telle sorte qu’au lieu d’ĂȘtre acquis dĂšs sept ou huit ans il n’est compris en moyenne que vers dix ans. Or, tout en reproduisant dans les grandes lignes l’évolution de la notion de substance, ce second dĂ©veloppement est en rĂ©alitĂ© nouveau, car, en plus des relations envisagĂ©es jusqu’ici, la conservation du poids suppose la quantification de qualitĂ©s plus complexes, Ă  cause de leurs connexions plus Ă©troites avec l’activitĂ© du sujet. Le poids est, en effet, une force longtemps conçue en relation directe avec les efforts musculaires inhĂ©rents Ă  l’acte de soulever. Pour saisir le mĂ©canisme de la conservation du poids et les raisons du dĂ©calage indiquĂ© Ă  l’instant, il nous faudra donc Ă©tudier, outre les rĂ©actions aux changements de forme de la boulette d’argile, certaines relations entre le poids et le mouvement.

Rappelons que les stades intéressant le développement de la constance du poids sont : 1° Le second stade (stade II, A et B) : conservation de la substance mais non du poids. 2° Le premier sous-stade du troisiÚme stade (III A) : conservation de la substance et réactions intermédiaires pour le poids. 3° Le deuxiÚme sous-stade du troisiÚme stade (III B) : conservation de la substance et du poids mais non pas encore du volume.

§ 1. Le second stade (stade II A et B) : absence de conservation du poids

Nous exposerons sĂ©parĂ©ment les rĂ©actions de non-conservation du poids dans le cas des dĂ©formations de la boulette et les rĂ©actions semblables dans le cas du sectionnement. Avant de citer des exemples du premier groupe, appartenant au stade II B (conservation de la substance mais non pas du poids), voici d’abord deux sujets du stade II A (rĂ©actions intermĂ©diaires pour la substance et non-conservation du poids) destinĂ©s Ă  permettre la comparaison :

Vis (5 ; 6). On montre deux boulettes semblables : « Elles sont la mĂȘme chose lourdes ? — Oui. — La balance restera plate ? — Oui. — (On change l’une en boudin.) Encore aussi lourdes ? — Non, le deuxiĂšme (le boudin) est plus lourd. — Pourquoi ? — Il est plus gros. — Pourquoi ? — Parce qu’il est plus long. —  Il a la mĂȘme chose de pĂąte que l’autre ? — Oui. — (On l’allonge encore en un long filament.) C’est la mĂȘme chose lourd ? — Celui-lĂ  (filament) est plus lourd, parce qu’il est plus grand. — MĂȘme chose de pĂąte ? — Il y a plus ici, parce que c’est plus long. —  À prĂ©sent on fera deux macaronis (mĂȘme longueur). C’est la mĂȘme chose lourd ? — Oui. —  MĂȘme chose de pĂąte ? — Oui. —  Et maintenant (on rĂ©unit les extrĂ©mitĂ©s de l’un des deux boudins en le transformant ainsi en un anneau) ? — C’est le premier (boudin) qui est plus lourd. —  Pourquoi ? — Parce qu’il est plus long. — Il a la mĂȘme chose de pĂąte que l’autre ou pas ? — Oui, la mĂȘme chose. — Alors il est la mĂȘme chose lourd ? — Non, le premier est plus lourd. — Pourquoi ? — Parce que c’est plus grand. »

On prĂ©sente Ă  l’enfant deux morceaux d’ouate de mĂȘmes dimensions : « C’est la mĂȘme chose lourd. —  Et comme ça (on distend l’un des deux morceaux) ? — Non, celui-lĂ  (le morceau Ă©tendu) est plus lourd. —  Pourquoi ? — Parce qu’il est plus grand. — Et ça (deux petits paquets de tabac de mĂȘmes dimensions) ? — C’est la mĂȘme chose lourd. — Et ça (on Ă©tend l’un des deux) ? — Ça (Ă©tendu) c’est plus lourd. »

Bon (6 ans). Deux boulettes dont l’une est transformĂ©e en boudin : « Le poids reste le mĂȘme ou pas ? — Celle-lĂ  (boudin) devient plus lourde, parce que c’est plus grand. —  Avant, la quantitĂ© de pĂąte Ă©tait la mĂȘme ? Il y avait la mĂȘme chose de pĂąte ? — Oui. — Et maintenant ? — La ronde en a le plus. — Et laquelle est la plus lourde, que tu as dit ? — La ronde. L’autre est devenue plus lĂ©gĂšre. — Pourquoi ? — Parce qu’elle est plus mince. — Et maintenant (on a changĂ© la boulette en boudin et le boudin en anneau), ils ont le mĂȘme poids ? — La premiĂšre (boudin) est plus lourde, parce qu’elle est plus longue. — Il y a la mĂȘme chose de pĂąte ou pas ? — Elles ont les deux la mĂȘme chose parce qu’on n’a pas enlevĂ© de terre. — Et elles sont la mĂȘme chose lourdes ? — La ronde (anneau) est plus lourde. — Pourquoi ? — Parce qu’elle est plus ronde. —  Et si on refait deux boules ? — Elles redeviendront la mĂȘme chose lourdes parce qu’elles sont alors les deux la mĂȘme chose. »

Et avec les deux morceaux d’ouate : « C’est la mĂȘme chose lourd ? — Oui. — Et maintenant (on serre un des morceaux et l’on distend l’autre) ? — Le morceau serrĂ© est moins lourd, parce qu’il est plus petit. L’autre est plus lourd parce qu’il est plus grand. —  Avec le morceau serrĂ©, est-ce qu’on peut faire un morceau qui ait le mĂȘme poids qu’avant ? — Oui. —  Et si je serre un des morceaux, il a le mĂȘme poids ? — Il est moins lourd. »

Voici maintenant les cas francs du second stade (II B).

Oc (6 ans). Boulette et boudin : « Avant, elles avaient le mĂȘme poids ? — Oui. — Et maintenant ? — La premiĂšre (boule) est plus lourde. — Pourquoi ? — La pĂąte est plus dure. » On remet le boudin en boule : « Maintenant ? — La mĂȘme chose lourd. — Et maintenant (boudin allongĂ© et anneau) ? — Le deuxiĂšme est plus lourd. — (On dĂ©roule l’anneau, qui donne ainsi un boudin de longueur Ă©gale Ă  l’autre.) Et maintenant ? — Les deux la mĂȘme chose lourds. — Et maintenant (on noue le boudin). — LĂ  (nƓud) c’est plus lourd. Ça (le sommet du nƓud), ça pĂšse sur ça (le dessous) ! — (On les remet en boule.) Et maintenant ? — C’est la mĂȘme chose lourd. — (On allonge l’une des deux boulettes.) Et maintenant ? — La boule est plus lourde. —  C’est la mĂȘme chose de pĂąte ou pas ? — C’est la mĂȘme chose : il y avait la mĂȘme boule avant. —  Elles pĂšsent la mĂȘme chose ? — La boule pĂšse plus. »

« Écoute, si l’on prend un morceau de fromage et qu’on le rĂąpe, ça fait autant de fromage, rĂąpĂ© ou pas rĂąpé ? — Oui. — C’est la mĂȘme chose lourd ? — Non. — Si on rĂąpe cette boule, il y aura la mĂȘme chose de pĂąte ? — Oui, on n’a point enlevĂ© de pĂąte. — Ça aura le mĂȘme poids ? — Non. La boule ronde est plus lourde parce qu’elle n’est pas rĂąpĂ©e. »

Min (6 œ). L’une des deux boules est transformĂ©e en anneau : « La premiĂšre (la boule) est plus lourde. —  Pourquoi ? — Parce qu’on a aminci la seconde. —  (On transforme la boule en galette.) Et maintenant ? — La mĂȘme chose. —  Pourquoi ? — Elles sont les deux amincies. — Et maintenant (boule et boudin) ? — La premiĂšre est plus lourde. — Pourquoi ? — Elle est moins mince. — Il y a la mĂȘme chose de pĂąte ? — Oui. — Alors pourquoi la deuxiĂšme est moins lourde ? — Parce qu’on l’a allongĂ©e. »

Deux morceaux semblables d’ouate dont on desserre l’un : « Le serrĂ© est plus lourd » ; et le fromage : « Quand c’est pas rĂąpĂ©, c’est plus lourd. »

Suz (6 œ) examine les deux boulettes : « Ah oui, ça pĂšse la mĂȘme chose. —  Et si je fais de celle-lĂ  un macaroni, ça pĂšsera encore la mĂȘme chose ? — On va voir (on dĂ©forme l’une des boulettes). Non, la boule est un peu lourde, mais l’autre un peu plus, vous l’avez faite allongĂ©e et ça pĂšse beaucoup. — Est-ce qu’on peut en faire une nouvelle boule ? — Oui. — Elle sera plus grande ou plus petite ? — Je ne sais pas. Ah, ça sera la mĂȘme chose parce qu’avant c’était la mĂȘme chose. — Elles ont la mĂȘme chose de pĂąte maintenant ? — Oui. — Et le mĂȘme poids ? — Non. »

And (7 ans) : « C’est plus lĂ©ger parce que c’est une saucisse. — Pourquoi ? — Parce que c’est plus mince. Il y a autant de pĂąte ici que là ? — Oui. — Et si on met la saucisse un peu en rond (on l’épaissit un peu) ? — La boule est quand mĂȘme un peu plus lourde. LĂ  (boudin) c’est rond, mais lĂ  (boule) c’est plus en rond. »

Phil (7 ans) : « Le boudin, c’est un peu moins lourd, parce que c’est plus mince. Il y a un peu plus de poids quand c’est serrĂ© (la boulette non dĂ©formĂ©e). — Mais il y a autant de pĂąte ou pas ? — La mĂȘme chose. »

Mon (7 ans). Une boulette est transformĂ©e en cylindre : « Elles ont encore le mĂȘme poids ? — Non. — Pourquoi ? — La boulette est plus lourde, parce qu’elle est grosse et ronde. — Elles ont la mĂȘme chose de pĂąte ? — Oui. — Alors pourquoi elle est plus lĂ©gĂšre la seconde ? — Parce que vous l’avez dĂ©faite. »

MĂȘme rĂ©action pour les morceaux d’ouate : « Le paquet pressĂ© est plus lourd. — Pourquoi ? — Parce qu’il est plus rond et que le dĂ©fait est plus lĂ©ger. »

Gai (8 ans). Boule et boudin : « À mesure que c’est plus long, c’est moins lourd. Quand c’est un bloc, c’est plus lourd. — Pourquoi ? — C’est plus Ă©pais. —  (On remet le boudin en boule et la boule en galette.) Et maintenant ? — La boule est plus lourde. On y sent bien quand on la porte. On voit que ça (la galette, qu’il n’a pas soupesĂ©e) fait plus lĂ©ger quand c’est plat. Ça fait moins lourd que quand c’est en boule. — Mais il y a encore la mĂȘme chose de pĂąte ou pas ? — C’est sĂ»r. »

Rou (9 ans) : « La galette pĂšse plus, parce qu’elle est au bord de l’assiette (= elle arrive jusqu’au bord du plateau de la balance). Elle pĂšse plus. » Et « la boulette est plus lourde que la saucisse. — Pourquoi ? — Parce que c’est plus gros. — Il y a la mĂȘme chose de pĂąte ou non ? — C’est la mĂȘme chose parce que vous n’avez rien enlevĂ©. — Alors c’est la mĂȘme chose lourd ? — Non, parce que c’est moins gros ici (boudin). »

Ado (10 ; 2). La boulette rouge est inchangĂ©e et la bleue mise en boudin : « C’est toujours le mĂȘme poids ? — Non, la rouge est plus lourde. — Pourquoi ? — Elle est pas Ă©tendue et la bleue est Ă©tendue. — Ça fait quoi, Ă©tendu ? — Ça fait moins lourd. — Il y a toujours la mĂȘme quantitĂ© de pĂąte ? — Oui. — Et les poids sont diffĂ©rents ? — Oui. » On allonge la boulette rouge en un boudin court et on aplatit la bleue en galette : « Il y a encore la mĂȘme chose de pĂąte ? — C’est la mĂȘme chose, vous n’avez pas changĂ©. — Et le mĂȘme poids ? — Non. La rouge est plus lourde. Elle est plus serrĂ©e. La bleue est plus lĂ©gĂšre parce qu’elle est plus Ă©tendue. —  Si tu prends un mouchoir, et que tu le plies ou le dĂ©plies, c’est le mĂȘme poids ? — Non, il est plus lourd quand il est pliĂ©, c’est plus serrĂ©, c’est plus lourd. — Et sur une balance ces deux boulettes n’auraient pas le mĂȘme poids ? — Ça descendrait du cĂŽtĂ© du rouge. » On met la bleue en anneau et la rouge en boudin, aprĂšs avoir fait constater que les deux boudins avaient la mĂȘme longueur. C’est le mĂȘme poids ? — Non, la bleue (anneau) est plus lourde. C’est plus serrĂ©, elle est en rond. — Et si on rĂąpe un morceau de fromage, il change de poids ? — Le fromage pas rĂąpĂ© est plus lourd. — Es-tu sĂ»r de ce que tu dis ? — Pas trĂšs sĂ»r. — Quand on allonge une boulette es-tu vraiment sĂ»r que le poids a changé ? — Ah oui ! — Tu n’hĂ©sites pas ? — Non. — Mais d’autres garçons m’ont dit que le poids n’a pas changĂ©. — C’est faux. Le poids ne peut pas rester le mĂȘme, parce que c’est Ă©tendu. — Mais sur une balance ? — Ça sera plus lourd de ce cĂŽtĂ©. »

Mel (10 ans) : « La boule est plus lourde. — Pourquoi ? — C’est en boule tandis que lĂ  (boudin) c’est mince. — Mais pourquoi c’est lourd quand c’est en boule ? — Parce qu’elle a plus de poids, tandis que lĂ  (boudin) il manque un bout, il est dehors (= il dĂ©passe le bord du plateau de la balance, posĂ© sur la table). — Et alors ça fait quoi ? — Il manque un petit peu de poids. — Et si je le mets autrement sur le plateau (en demi-cercle, sans dĂ©passer le bord) ? — Oui, alors ça fait un petit peu plus lourd, mais quand mĂȘme pas comme la boule. Quand c’est long comme ça, ça enlĂšve un peu de poids, c’est plus Ă©parpillĂ©, tandis que quand c’est en boule la pĂąte est toute serrĂ©e. — Et si on refait une boule avec le boudin ? — Ça pĂšsera moins. Ça reviendra peut-ĂȘtre au mĂȘme poids. — Pourquoi ? — Avant c’était en boule. On a vu que c’était le mĂȘme poids. »

On refait les deux boules puis on aplatit l’une en galette : « En galette c’est plus lourd, parce que c’est en plaque. LĂ  la boule est en rond. —  Pourquoi c’est plus lourd en plaque ? — C’est Ă©tendu, il y a beaucoup qui touche l’assiette (= le plateau), tandis que lĂ  c’est serrĂ© et en boule. — (Boudin et galette.) Et maintenant ? — C’est la galette qui est plus lourde, parce que c’est plat, tandis que lĂ  (boudin), c’est long et il y a des petits bouts qui dĂ©passent. — Et maintenant (deux galettes semblables, posĂ©es l’une horizontalement et l’autre verticalement) ? — LĂ  (horizontalement), la galette est plus lourde que lĂ  oĂč c’est en hauteur, parce que lĂ  (verticale) il n’y a pas beaucoup qui touche l’assiette. »

À la fin de l’interrogatoire, Mel, de sa propre initiative pĂšse sur la balance la boule et la galette. TrĂšs surpris de l’égalitĂ© de poids, il ajuste la boule au milieu du plateau, puis Ă©tend la galette davantage et compare enfin le boudin et la boulette : « C’est toujours le mĂȘme poids ! —  Pourquoi ? — Celle-lĂ  (boudin) est en longueur, on dirait que c’est plus lourd parce que c’est en longueur. Mais la boule a quand mĂȘme plus de poids parce qu’elle est juste au milieu. Quand c’est au milieu, c’est plus lourd que quand c’est pas au milieu. » La balance mĂȘme ne suffit donc pas Ă  convaincre Mel de la constance du poids !

Gra (10 œ) de mĂȘme, affirme que la boule est plus lourde que celle dont on a fait un boudin. Soupesant ensuite la boulette et le boudin, l’expĂ©rience ne le dĂ©trompe pas non plus : « Quand c’est allongĂ©, c’est plus lĂ©ger parce que c’est plus Ă©cartĂ©. J’ai senti que celle-lĂ  (la boule) est plus lourde. »

Mul (10 ans) : « La boule est plus lĂ©gĂšre, parce qu’elle tient moins de place sur la balance. Le boudin est plus lourd, parce que c’est en long, c’est plus Ă©largi. »

Sur le fait mĂȘme de la croyance aux variations du poids, il ne semble donc y avoir aucun doute possible. Or, sauf Vis et Bon qui appartiennent au niveau II A, chacun de ces enfants admet comme Ă©vidente la conservation de la substance. Pourquoi donc cette conservation n’entraĂźne-t-elle pas d’emblĂ©e celle du poids, ou, autrement dit, pourquoi les opĂ©rations qui, par leur coordination rĂ©versible, ont conduit l’enfant Ă  considĂ©rer la substance comme un invariant nĂ©cessaire, ne s’appliquent-elles pas ipso facto au poids ? C’est assurĂ©ment que la quantification des qualitĂ©s inhĂ©rentes aux relations de poids prĂ©sentent d’autres difficultĂ©s que la quantification de cette qualitĂ© substantielle dont nous avons cherchĂ© Ă  montrer la nature indiffĂ©renciĂ©e. Le dĂ©calage si curieux que nous observons maintenant entre la construction de l’invariant de poids et celle de la conservation de la substance soulĂšve donc dans toute sa gĂ©nĂ©ralitĂ© le problĂšme de la quantification des qualitĂ©s physiques.

Pour comprendre ces difficultĂ©s nouvelles que soulĂšve la quantification du poids il convient d’analyser une Ă  une les raisons que donne l’enfant de ce stade de la non-conservation de cette qualitĂ©. Or, on trouve Ă  cet Ă©gard, en plus des raisons dĂ©jĂ  invoquĂ©es au cours du stade I en faveur de la non-conservation de la substance, une sĂ©rie de motifs particuliers liĂ©s Ă  ce que l’on pourrait appeler l’égocentrisme initial de la notion du poids.

Tout d’abord, pour la majoritĂ© des sujets, la boulette, en prenant la forme d’un boudin, perd de son poids parce que le boudin est plus « allongé » (Min, Gra, etc.), « plus long » (Gai, Mel, etc.) ou « plus mince » (Bon, Min, And, Phil, Mel, etc.) tandis que la boulette est « ronde » (Bon, And, Mel), « en boule » (Gai), « plus serrĂ©e » (Phil, Mor, Ado, Mel), ou « plus grosse » (Mor, Rou) ou « en bloc » (Gai). Or, on reconnaĂźt lĂ  les raisons qui Ă©taient invoquĂ©es par les enfants du stade I (et encore II A) pour justifier la non-conservation de la substance, tandis que ces sujets du stade II B n’y sont prĂ©cisĂ©ment plus sensibles en ce qui concerne la substance ! Comment donc se fait-il que ces arguments — et leur identitĂ© va jusqu’à l’emploi exact des mĂȘmes mots — puissent conduire un mĂȘme enfant Ă  nier la conservation du poids alors qu’ils n’ont plus aucun pouvoir contre sa certitude d’un invariant substantiel ?

La raison n’en devient claire que si l’on se rappelle les conditions de la quantification des relations, c’est-Ă -dire cette « égalisation des diffĂ©rences » que nous avons signalĂ©e ailleurs en ce qui concerne le dĂ©veloppement du nombre 2 et que nous avons retrouvĂ©e en analysant la genĂšse de l’invariant substantiel (chap. I § 4). Soit un morceau d’argile de hauteur ↑b et de longueur a→, ces deux symboles reprĂ©sentant simplement les relations qualitatives diffĂ©renciant ces grandeurs de 0. Supposons maintenant que nous Ă©tirions ce morceau en lui imprimant une forme plus longue et moins haute : nous aurons alors a→ + a’→ = b→ et ↑b − ↓a’ = ↑a. Si nous nĂ©gligeons par hypothĂšse la troisiĂšme dimension (Ă©gale Ă  la hauteur) pour simplifier le symbolisme, nous pouvons donc dire que l’enfant postulera l’invariance de la substance dĂšs qu’il parviendra Ă  comprendre que ces deux diffĂ©rences + a’→ et ↓a’ se compensent ou s’annulent l’une l’autre. Soit :

↑b a→ = ↑a b→ parce que ↓a’ = a’→

En termes concrets, c’est ce que le sujet exprime en disant que le morceau transformĂ© en boudin perd en hauteur ce qu’il gagne en longueur, la quantitĂ© de matiĂšre demeurant ainsi constante. Or, comme nous l’avons dĂ©jĂ  vu au chap. I, il y a lĂ  une quantification d’ordre mathĂ©matique, mĂȘme si aucun chiffre n’intervient, dĂšs que l’égalisation des deux relations distinctes ne se rĂ©duit pas Ă  une simple permutation de la hauteur et de la longueur : cette Ă©galisation des diffĂ©rences revient alors Ă  concevoir la totalitĂ© ↑b a→ comme pouvant s’exprimer sous la forme d’un systĂšme constant de proportions (directes ou inverses) ou mĂȘme se rĂ©partir en unitĂ©s spatiales dont le produit demeure Ă©gal quelle que soit leur disposition. Si la quantification extensive des relations se rĂ©duit Ă  ce schĂšme si simple, le problĂšme de la quantification du poids se pose donc en ces termes : pourquoi l’égalisation des diffĂ©rences est-elle plus aisĂ©e Ă  effectuer pour la substance que pour les relations de poids ?

Or, Ă  cette question, des sujets tels que Gai, Mel, Gra, etc., dont nous venons de transcrire les raisonnements, rĂ©pondent presque explicitement. Si chacun d’eux comprend que la boulette changĂ©e en boudin conserve la mĂȘme quantitĂ© de substance, c’est qu’il est facile d’admettre qu’un dĂ©placement de matiĂšre n’en altĂšre pas la nature : les parties de la boulette que l’on enlĂšve en hauteur (donc − ↓a’) se retrouvent telles quelles en longueur (donc a’→) et il suffit ainsi de concevoir que les diffĂ©rences existant entre le boudin et la boulette se compensent pour saisir que la quantitĂ© de substance reste constante (la substance n’étant pas autre chose que la qualitĂ© indiffĂ©renciĂ©e servant de contenu Ă  cette quantification formelle Ă©lĂ©mentaire). Au contraire, la question qui se pose Ă  l’enfant dans le cas du poids est de savoir si une parcelle d’argile enlevĂ©e au sommet de la boulette pĂšsera autant, ou plus, ou moins, lorsqu’on l’aura dĂ©placĂ©e Ă  l’extrĂ©mitĂ© du boudin. Or, il se trouve prĂ©cisĂ©ment que, pour l’expĂ©rience subjective, une mĂȘme quantitĂ© de matiĂšre paraĂźt ĂȘtre d’un poids diffĂ©rent selon sa rĂ©partition sur la main, c’est-Ă -dire qu’une mĂȘme parcelle semble changer de poids selon sa position. C’est ainsi que Mel nous donne Ă  cet Ă©gard les explications les plus claires : la boulette est plus lourde parce qu’elle pĂšse de tout son poids au mĂȘme endroit, tandis que le boudin, Ă©tant allongĂ©, ses extrĂ©mitĂ©s dĂ©passent le bord du plateau et ne pĂšsent rien. La boulette « est en boule » commence-t-il en effet par dire, alors qu’au boudin « il manque un bout, il est dehors
 il manque un petit peu de poids ». Il est bien clair, en un tel exemple que la diffĂ©rence (↓a’) reprĂ©sentant ce qu’on enlĂšve en hauteur ne saurait ĂȘtre Ă©galisĂ© du point de vue du poids Ă  la diffĂ©rence (a’→), c’est-Ă -dire Ă  ce que l’on rajoute en longueur, tandis qu’au point de vue de la substance, Mel n’y voit pas de difficultĂ©s. Lorsque ensuite, on ramĂšne tout le boudin sur le plateau, Mel continue Ă  raisonner de mĂȘme : « ça fait un petit peu plus lourd, mais quand mĂȘme pas comme la boule ; c’est long comme ça, ça enlĂšve un petit peu de poids, c’est plus Ă©parpillĂ©, tandis que quand c’est en boule, la pĂąte est toute serrĂ©e. » Le sujet Gra est encore plus net car non seulement il fait le mĂȘme raisonnement d’avance mais il maintient son affirmation lorsqu’il soupĂšse les deux objets Ă  la main : « Quand c’est allongĂ©, c’est plus lĂ©ger parce que c’est plus Ă©cartĂ©. J’ai senti que (la boule) est plus lourde. » Notons aussi la formule si claire de Gai : « À mesure que c’est plus long c’est moins lourd. Quand c’est un bloc, c’est plus lourd. » Bref, ce qui empĂȘche ces sujets d’égaliser les diffĂ©rences dans le domaine du poids, c’est-Ă -dire d’admettre qu’une mĂȘme partie de la boulette conserve son poids en se dĂ©plaçant, tandis que cette Ă©galisation des diffĂ©rences leur paraĂźt s’imposer quant Ă  la substance (cette mĂȘme partie contenant toujours la mĂȘme quantitĂ© de pĂąte), c’est que, pour les impressions musculaires subjectives il n’est, en effet, pas exact que le boudin gagne en longueur ce qu’il perd en hauteur. Un poids dispersĂ© paraĂźt effectivement moins lourd Ă  la main qu’un poids concentrĂ© en un seul point, et les sujets que nous venons de rappeler se bornent Ă  cet Ă©gard Ă  assimiler le plateau de la balance Ă  leur expĂ©rience sensorielle : c’est pourquoi Mel pense que les extrĂ©mitĂ©s du boudin qui dĂ©passent le bord du plateau n’ont plus de poids ou que Gra trouve effectivement la boulette plus lourde que le boudin.

Or, chose intĂ©ressante, les sujets qui sont d’opinion contraire, c’est-Ă -dire pour lesquels le boudin est plus lourd que la boulette parce que plus « allongé » raisonnent exactement de la mĂȘme maniĂšre, bien qu’en sens inverse. C’est ainsi que Suz dit du boudin « vous l’avez faite allongĂ©e et ça pĂšse beaucoup » et Mul « la boule est plus lĂ©gĂšre parce qu’elle tient moins de place sur la balance. Le boudin est plus lourd, parce que c’est en long, c’est plus Ă©largi ». L’idĂ©e de ces sujets est donc que plus la pĂąte occupe de place sur la balance, plus elle est lourde, parce qu’une parcelle donnĂ©e pĂšsera davantage si elle touche directement le plateau que si elle est superposĂ©e Ă  d’autres ou confondue avec elles : il n’y a donc pas non plus d’égalisation possible des diffĂ©rences, ni par consĂ©quent de partition quantitative puisque les parties ne peuvent ĂȘtre rendues homogĂšnes. Or ces enfants n’éprouvent eux non plus aucune difficultĂ© Ă  admettre qu’une mĂȘme parcelle de pĂąte prĂ©levĂ©e dans la boulette ou Ă  l’extrĂ©mitĂ© du boudin prĂ©sentera la mĂȘme quantitĂ© de matiĂšre : c’est le poids seul qui change selon la position et cela parce qu’il est Ă©valuĂ© en termes d’impressions sensorielles.

Ces deux sortes d’estimations, Ă  la fois contraires l’une de l’autre mais issues du mĂȘme principe, se retrouvent dans la comparaison de la galette et de la boule, et leur parentĂ© s’y affirme plus clairement encore. Pour la plupart des sujets la galette est plus lĂ©gĂšre que la boulette dont elle est issue, parce que, comme dit Gai « on y sent bien quand on la porte : on voit que (la galette) ça fait plus lĂ©ger quand c’est plat ; ça fait moins lourd que quand c’est en boule » et « quand c’est en bloc, c’est plus lourd ». Ou encore, pour Ado la boule est plus lourde parce que « plus serrĂ©e » et la galette « plus lĂ©gĂšre parce qu’elle est plus Ă©tendue » et qu’une matiĂšre Ă©tendue, bien que contenant autant de substance « ça fait moins lourd ». C’est Ă  ce propos qu’Ado soutient qu’un mouchoir « est plus lourd quand il est pliĂ©, c’est plus serrĂ©, c’est plus lourd », ce qui correspond bien Ă  l’impression subjective. D’oĂč cette affirmation gĂ©nĂ©rale : « Le poids ne peut pas rester le mĂȘme parce que c’est Ă©tendu. » Mais pour d’autres sujets la galette pĂšsera au contraire davantage parce qu’elle appuie sur toute la surface de la main ou du plateau de la balance. C’est ainsi que pour Ron « la galette pĂšse plus, parce qu’elle est au bord de l’assiette », c’est-Ă -dire qu’elle parvient jusqu’au contour du plateau. C’est ce que Mel soutient de façon encore plus explicite : « en galette c’est plus lourd, parce que c’est en plaque
 C’est Ă©tendu, il y a beaucoup qui touche l’assiette, tandis que lĂ  c’est serrĂ©, c’est en boule. » D’oĂč cette affirmation extraordinaire qu’une galette dressĂ©e pĂšse moins que la mĂȘme galette horizontale : celle-ci est « plus lourde que lĂ  oĂč c’est en hauteur, parce que lĂ  (la galette dressĂ©e) il n’y a pas beaucoup qui touche l’assiette ». On ne saurait mieux expliquer les difficultĂ©s de la quantification du poids que ne le fait ainsi Mel en se refusant Ă  Ă©galiser les diffĂ©rences de hauteur et de largeur mĂȘme lorsque l’on dĂ©place simplement un objet de forme constante. Si nous appelons ↑a la hauteur de la galette horizontale et b→ sa largeur (son diamĂštre), Mel s’oppose, en effet, Ă  l’égalitĂ© (↑a b→ = ↑b a→) parce que la diffĂ©rence a’ n’a pas le mĂȘme poids selon lui suivant que cette diffĂ©rence est portĂ©e en hauteur ↑a’ ou horizontalement a’→. MĂȘme la permutation simplement qualitative des deux relations (identitĂ© des diffĂ©rences) est donc niĂ©e par ce sujet.

On trouve les mĂȘmes rĂ©actions contradictoires entre elles, mais dues au mĂȘme principe de l’évaluation purement intuitive du poids, dans le cas de la comparaison de deux boudins, l’un rectiligne et l’autre refermĂ© en anneau. Pour les uns comme Bon, Ado, etc., l’anneau est plus lourd parce que rond. Ado dit par exemple : « Elle (la saucisse en anneau) est plus lourde : c’est plus serrĂ©, elle est en rond. » Pour d’autres, le boudin droit est au contraire plus lourd parce que plus long. Cette opposition reproduit donc simplement ce que nous avons vu jusqu’ici. Mais Ă  ce propos le sujet Oc donne une rĂ©ponse qu’il vaut la peine de souligner tant elle met en Ă©vidence le mĂ©canisme de ces explications. AprĂšs que Oc ait admis l’égalitĂ© de poids entre deux boudins de mĂȘme longueur et de mĂȘme diamĂštre on noue l’un d’entre eux en posant simplement l’une de ses extrĂ©mitĂ©s sur l’autre : aussitĂŽt Oc s’écrie que le boudin nouĂ© est plus lourd parce que, dans le nƓud, l’extrĂ©mitĂ© supĂ©rieure « pĂšse sur ça » (sur l’autre) ! On ne saurait assimiler plus clairement les variations de poids de l’argile au dynamisme des impressions subjectives, cet Ă©gocentrisme de l’évaluation s’opposant ainsi Ă  toute quantification extensive et mĂȘme intensive faute d’égalisation possible des parties entre elles, d’addition logique des parties en un tout constant.

Nous voyons ainsi la vraie raison des variations du poids en fonction de la forme. Pour l’enfant le poids est une force, non point homogĂšne et proportionnelle Ă  la masse, mais assimilable Ă  une sorte de pression active ou vivante qui dĂ©pendrait Ă  la fois de ses points d’application et de la forme du corps qui l’exerce. C’est ainsi que pour le mĂȘme Oc la boulette est plus lourde que le boudin, bien que contenant la mĂȘme quantitĂ© de substance, parce qu’en elle « la pĂąte est plus dure », c’est-Ă -dire mieux concentrĂ©e et, si l’on peut dire, plus synergique. De mĂȘme Mor se reprĂ©sente clairement le poids comme une pression perdant de sa force avec la dispersion : de mĂȘme que Mel jugeait la boule plus lourde parce que « serrĂ©e » et le boudin plus lĂ©ger parce que la pĂąte en est « éparpillĂ©e », de mĂȘme Mor estime la boulette plus lourde « parce qu’elle est grosse et ronde », mais il prĂ©cise qu’en se transformant en boudin elle devient plus lĂ©gĂšre « parce que vous l’avez dĂ©faite », comme si l’action convergente des parties Ă©tait susceptible de se dĂ©sagrĂ©ger ou de perdre son unitĂ© avec la diminution de la concentration spatiale. Ceci nous conduit aux variations de poids des paquets d’ouate ou de tabac. TantĂŽt l’enfant considĂšre simplement l’ouate ou le tabac desserrĂ©s comme plus lourds parce que le paquet est devenu plus grand (Vis et Bon), ce qui traduit sans plus l’impression subjective que les objets sont d’autant plus pesants qu’ils sont plus volumineux, tantĂŽt — et c’est le cas le plus frĂ©quent — l’enfant pense que le paquet le plus petit est le plus lourd parce que plus serrĂ© « et que le dĂ©fait est plus lĂ©ger » (Mor, Min, Oc, etc.). Cette derniĂšre notion revient Ă  celle de Mor sur la boulette d’argile : le poids augmente avec la synergie des pressions et par consĂ©quent avec la concentration spatiale. De mĂȘme le fromage est en gĂ©nĂ©ral conçu comme plus lourd quand il n’est pas rĂąpĂ©.

Bref, toutes ces rĂ©actions convergent les unes avec les autres : le poids n’est pas, pour l’enfant de ce niveau, une constante physique indĂ©pendante de la forme de l’objet parce que, selon les formes successives, la pression exercĂ©e par cet objet sur le sujet qui pourrait le soupeser est diffĂ©remment sentie et imaginĂ©e. Le poids est donc conçu en fonction des impressions subjectives qu’il produit et ces impressions sont projetĂ©es sur la balance elle-mĂȘme comme si celle-ci rĂ©agissait autrement selon le genre du contact spatial qui existe entre les objets Ă  peser et les plateaux sur lesquels ils sont dĂ©posĂ©s. Soit dit en un mot, le poids n’est donc pas encore une relation objective : il est une activitĂ© conçue en fonction de l’expĂ©rience musculaire et dont les manifestations sont censĂ©es varier selon la maniĂšre dont elles affectent le sujet.

Rien d’étonnant, dĂšs lors, Ă  ce qu’il n’y ait au cours de ce stade ni quantification intensive ou, a fortiori, extensive de cette qualitĂ© fluctuante, ni par consĂ©quent conservation du poids. La conservation d’une qualitĂ© suppose, en effet, comme on a pu le voir au cours du chap. I, la coordination rĂ©versible des relations qui l’expriment, ainsi que la quantification de ces relations. Or si l’on admet que cette quantification implique elle-mĂȘme, en devenant extensive, la constitution de parties homogĂšnes au sein d’une totalitĂ©, donc l’égalisation des diffĂ©rences distinguant ces parties, il est clair qu’une telle opĂ©ration n’est pas possible dans le domaine du poids et cela tant que l’enfant considĂšre qu’une partie de la mĂȘme totalitĂ© (du mĂȘme invariant substantiel) change de poids selon sa position. C’est l’identitĂ© qualitative de la partie qui est, en effet, elle-mĂȘme mise en question.

 

Examinons maintenant un second groupe d’exemples, ceux dans lesquels les transformations de la boulette consistent en sectionnements :

Oc (6 ans). L’une des deux boules est rĂ©partie en neuf boulettes : « PĂšsent-elles la mĂȘme chose ? — La boule pĂšse plus. — Pourquoi ? — Parce qu’elle est plus grosse, elle est plus lourde. —  Il y a la mĂȘme chose de pĂąte dans la grande boule et toutes les boulettes ensemble, ou pas ? — Oui, la mĂȘme chose. — Alors c’est la mĂȘme chose lourd ? — Non, la boule est plus lourde. — Pourquoi ? — Parce qu’elle est plus grosse. »

Min (6 œ) De deux boudins semblables, on sectionne l’un en sept morceaux : « Si je mets ça d’un cĂŽtĂ© de la balance, et tout ça de l’autre cĂŽtĂ©, c’est le mĂȘme poids ? — Non, ça (le boudin entier) sera plus lourd. — Pourquoi ? — Parce que ce n’est pas coupĂ©. — Et si je refais les boules elles seront comme avant ou pas ? — Oui, la mĂȘme chose. »

Osr (7 ; 10). Une boule et sept boulettes : « C’est ça (la boule) la plus lourde, parce que c’est tout entier et ça (sept boulettes), c’est moins lourd parce que c’est pas tout entier. »

Rol (7 ; 11). MĂȘme question : « C’est plus lĂ©ger, parce que c’est petit. »

Bud (7 ; 6), par contre, pense que cinq morceaux pĂšseront plus que la boule « parce qu’il y a plus de morceaux ».

Gai (8 ans). L’une des boules est divisĂ©e en six morceaux : « C’est moins lourd que la boule. — Pourquoi ? — Quand c’est en tout petits morceaux, ça fait moins lourd que quand c’est en gros bloc. Quand c’est une grosse boule, ça fait lourd. —  Pourquoi ? — Parce qu’on y voit que c’est mince, les petits morceaux. » Mais on pourrait refaire une boule « la mĂȘme qu’avant » en les rĂ©unissant.

Dal (9 ; 6) : Ces morceaux sont moins lourds « parce que c’est sĂ©parĂ©, c’est plus tendre, c’est moins lourd. Quand c’est serrĂ©, c’est plus lourd. — Pourquoi ? — Ça ne pĂšse plus rien. C’est trop petit et puis c’est au bord de l’assiette : ça ne pĂšse rien. »

Ado (10 ; 2) : « C’est plus lourd avec la rouge (quatre morceaux), parce que c’est plus lourd quand on Ă©tend. —  (On remet la pĂąte rouge en un bloc et on divise la bleue en quatre.) — La rouge est plus lourde parce que la bleue est plus Ă©tendue (il dit donc le contraire). — (On divise la rouge et la bleue en quatre mais les quatre morceaux bleus se touchent presque.) — La bleue est plus lourde, parce que les morceaux sont plus prĂšs les uns des autres. »

Mel (10 ans) : « Les petits morceaux sont plus lourds, parce qu’il y en a dans tous les coins, sur toute la plaque (le plateau de la balance, posĂ© sur la table), tandis que lĂ  (la boule) c’est juste au milieu (de son plateau). — On peut les remettre en boule ? — Oui, alors ça revient au mĂȘme poids, parce que c’est en boule et alors ce serait juste au milieu, tandis qu’en petits bouts, ça prend plus de place, ça fait plus lourd. »

Got (11 ans) : « C’est la boule qui est plus lourde. —  Pourquoi ? — Parce qu’on l’a mieux dans la main. —  Mais sur une balance c’est le mĂȘme poids ? — Non. Les morceaux sont plus lĂ©gers parce que le poids est plus rĂ©pandu sur la balance. —  (On transforme la boule en galette que l’on fait comparer aux morceaux.) — La galette pĂšse moins, parce que c’est plus large et plus mince. — Pourquoi ça pĂšse moins ? — Parce que le poids est plus rĂ©pandu. —  (Pyramide et morceaux.) Et maintenant ? — Le cornet pĂšsera un peu plus, parce qu’il est plus gros. »

Les questions de ce deuxiĂšme type donnent donc lieu aux mĂȘmes rĂ©actions que celles du premier. Chacun de ces enfants sait, en effet, fort bien que les morceaux issus de la boule contiennent en leur ensemble la mĂȘme quantitĂ© de substance que la boule indivise. « C’est la mĂȘme chose, seulement c’est en petits morceaux », disait Gai Ă  propos de la substance (chap. I, § 4) ou « c’est toute la pĂąte de la boule, mais sĂ©parĂ©e » (Cha). Or cette proposition si Ă©vidente que la somme des parties Ă©gale le tout n’est plus invoquĂ©e ni mĂȘme reconnue par ces mĂȘmes enfants dans le cas du poids. Pour la plupart des sujets, les morceaux sont moins lourds, en leur somme totale, que la boule non sectionnĂ©e, et cela « parce qu’elle est plus grosse » (Oc) ou que « ce n’est pas coupé » (Min), tandis que les morceaux « c’est moins lourd parce que ce n’est pas tout entier » (Osr). Le sujet Got nous donne de cette croyance une explication particuliĂšrement claire : la grande boule est plus lourde « parce qu’on l’a mieux dans la main » tandis que « les morceaux sont plus lĂ©gers parce que le poids est plus rĂ©pandu sur la balance » (et une galette sera mĂȘme plus lĂ©gĂšre parce que le poids en est encore « plus rĂ©pandu »). On ne saurait mieux montrer le caractĂšre Ă©gocentrique de cette qualitĂ© inquantifiable qu’est le poids pour l’enfant de ce niveau, puisque pour Got la balance s’en trouve affectĂ©e exactement de la mĂȘme maniĂšre que la main humaine. C’est la mĂȘme idĂ©e que l’on retrouve chez Dal, lorsqu’il trouve les morceaux moins lourds « parce que c’est sĂ©parĂ©, c’est plus tendre
 c’est trop petit et puis c’est au bord de l’assiette : ça ne pĂšse rien » ; et chez Gai lorsqu’il dit simplement que la boule « c’est un gros bloc » et les morceaux « on y voit que c’est mince ». Pour d’autres, au contraire, comme Bud, les parties sont plus lourdes que le tout « parce qu’il y a plus de morceaux ». Mais ici de nouveau, si le tout n’est pas Ă©gal Ă  la somme des parties, ce n’est pas faute d’instruments logiques, puisque ceux-ci sont fort bien appliquĂ©s Ă  la quantification de la substance : c’est parce que le caractĂšre Ă©gocentrique de la qualitĂ© « poids » s’oppose Ă  la constitution de toute opĂ©ration proprement dite, c’est-Ă -dire de toute coordination rĂ©versible. Par exemple, selon Mel « les petits morceaux sont plus lourds, parce qu’il y en a dans tous les coins, sur toute la plaque (le plateau de la balance) tandis que (la boule) c’est juste au milieu ». C’est donc exactement le raisonnement de Got, mais renversĂ©, car Ă  se fonder sur des impressions subjectives on peut soutenir les thĂšses contradictoires avec la mĂȘme vraisemblance. Ado oscille mĂȘme d’une minute Ă  l’autre, entre l’idĂ©e que « c’est plus lourd quand on Ă©tend » et l’idĂ©e contraire que Ă©tendu = lĂ©ger !

Mais ne pourrait-on pas soutenir que chacune de ces croyances prise en elle-mĂȘme est, quoique fausse, entiĂšrement logique, de telle sorte que l’on pourrait la traduire formellement en un systĂšme d’opĂ©rations rĂ©versibles cohĂ©rentes ? Admettons, par exemple, la proposition « étendu = lourd ». Nous aurions ainsi un « groupement » de relations impliquant l’augmentation du poids avec celle de la surface, telles que l’opĂ©ration inverse serait constituĂ©e par le rapport « concentré = lĂ©ger ». C’est prĂ©cisĂ©ment ce que semble affirmer Mel lorsqu’à la question « peut-on remettre les morceaux en boule ? » il rĂ©pond « oui, alors ça revient au mĂȘme poids, parce que c’est (de nouveau) en boule, et alors ce serait juste au milieu, tandis qu’en petits bouts, ça prend plus de place, ça fait plus lourd ». Seulement, indĂ©pendamment du fait que chez Dal, Gai, Got, etc., c’est le groupement inverse qu’il faudrait constituer et que ces deux groupements seraient ainsi contradictoires entre eux, nous devons constater que la dispersion n’est pas le seul critĂšre du poids selon Mel : si les morceaux rĂ©pandus Ă©taient de plus en plus minces, cet enfant penserait que le poids diminue puisque le mĂȘme Mel quelques instants auparavant (voir dĂ©but de ce paragraphe) disait que la boule est plus lourde que le boudin, parce que « quand c’est en boule la pĂąte est toute serrĂ©e » tandis qu’en boudin « c’est plus Ă©parpillé » ! Lorsque Mel parle d’un retour possible au point de dĂ©part, il est donc clair qu’il s’agit d’un retour empirique et non pas d’une rĂ©versibilitĂ© proprement dite.

Nous voyons ainsi la vraie raison de l’irrĂ©versibilitĂ© logique des rapports perceptifs de poids Ă©tablis par l’enfant, et il vaut la peine d’y insister car ce cas est trĂšs reprĂ©sentatif de la difficultĂ© systĂ©matique que le sujet doit parvenir Ă  lever dans tous les domaines pour pouvoir quantifier les qualitĂ©s physiques. Cette raison est que le rapport subjectif « étendu = lourd » ne peut pas ĂȘtre composĂ© en une sĂ©rie indĂ©finie, puisque, une fois dĂ©passĂ©e une certaine limite, il aboutit Ă  des contradictions : la pĂąte est d’autant plus lourde qu’elle est plus Ă©tendue
 jusqu’au moment oĂč elle devient plus lĂ©gĂšre parce qu’« éparpillĂ©e » (et chez les enfants qui partent du rapport « étendu = lĂ©ger », on trouve les mĂȘmes difficultĂ©s, par exemple chez Got lorsqu’il en vient Ă  comparer la galette et les morceaux disjoints). Or, ces contradictions proviennent elles-mĂȘmes du fait que le rapport initial qu’utilise l’enfant enveloppe des Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes, parce qu’à la fois subjectifs et objectifs, et par consĂ©quent non composables entre eux tant qu’ils ne sont pas diffĂ©renciĂ©s. Comme, d’autre part, toute relation physique telle que le poids, est toujours complexe, c’est-Ă -dire constituĂ©e par le produit d’une multiplication logique de relations simples, le groupement de telles relations ne peut s’effectuer qu’aprĂšs une dissociation prĂ©alable, laquelle est prĂ©cisĂ©ment impossible tant qu’elles sont confondues dans le rapport indiffĂ©renciĂ© de dĂ©part. Le progrĂšs de l’explication consistera donc en un passage de l’égocentrisme au groupement, la dissociation du moi et des donnĂ©es objectives constituant Ă  la fois la condition du groupement, et si l’on peut dire, son rĂ©sultat, puisque seules seront considĂ©rĂ©es comme objectives les relations pouvant ĂȘtre coordonnĂ©es en des systĂšmes opĂ©ratoires susceptibles de composition indĂ©finie et rĂ©versible. Si la variation du poids sera jugĂ©e absurde au cours des stades suivants, ce n’est donc pas qu’elle soit empiriquement impossible (elle correspond au contraire Ă  l’expĂ©rience immĂ©diate du sujet), c’est que les relations permettant d’exprimer le poids ne pourront ĂȘtre groupĂ©es sous une forme quantitative qu’en laissant leur produit invariant.

§ 2. Le second stade (stade II A et B). Suite : la non-conservation du poids et le mouvement

Avant d’analyser le second sous-stade du prĂ©sent stade, il peut ĂȘtre intĂ©ressant d’analyser un autre aspect de la non-conservation du poids, celui des rapports entre le poids et le mouvement. Si vraiment les notions primitives du poids apparaissent comme liĂ©es Ă  des qualitĂ©s subjectives telles que l’impression d’effort musculaire ou de rĂ©sistance, on peut se demander si le poids de la boulette restera constant pour l’enfant lorsque celle-ci, sans changer de forme et sans fractionnements, sera simplement animĂ©e d’un mouvement de rotation. Nous nous bornons Ă  cet Ă©gard, Ă  prĂ©senter deux boulettes semblables que l’enfant soupĂšse au prĂ©alable, puis l’une d’entre elles demeurant immobile nous entourons l’autre d’une ficelle en demandant si elle conserve toujours le mĂȘme poids que l’autre. Or, tandis que les enfants des stades suivants trouvent cette conservation Ă©vidente, ceux de nos sujets qui admettent la variation du poids en fonction des dĂ©formations ou sectionnements considĂšrent en gĂ©nĂ©ral aussi que le poids varie avec le mouvement : il est censĂ© augmenter dans la plupart des cas, mais souvent aussi diminuer, les raisons fournies Ă©tant du mĂȘme ordre.

Voici d’abord trois exemples d’enfants appartenant au stade I, c’est-Ă -dire qu’ils considĂšrent non seulement le poids, mais mĂȘme la quantitĂ© de substance comme variant avec le mouvement :

Rou (4 œ) : « Tu vois ces deux boules. L’une est plus lourde que l’autre ? — (Il soupĂšse.) Non, c’est la mĂȘme chose lourd. — Et regarde (mouvement). Elles sont encore la mĂȘme chose lourdes ? — Non. Celle qui tourne est plus lourde. —  Pourquoi ? — Parce qu’elle est plus grosse. —  Elle est plus grosse ? — Oui. —  Pourquoi ? — Parce qu’elle tourne. »

Dur (6 ans) : « Elles pĂšsent la mĂȘme chose ? — Non, celle qui tourne est plus lourde. — Pourquoi ? — Parce qu’elle a plus de pĂąte. — Et sur la table ? — Elles pĂšsent la mĂȘme chose. — Pourquoi ? — Elles ont la mĂȘme chose de pĂąte. —  Et si c’est l’autre qui tourne ? — C’est celle qui tourne qui est plus lourd. »

Sala (7 œ) : « C’est celle qui reste qui est la plus lourde. — Pourquoi ? — Parce qu’elle a un peu plus de terre. —  Et si on charge (on fait tourner l’autre en remettant la premiĂšre sur la table), elles ont le mĂȘme poids ? — Non. — Pourquoi ? — Celle qui reste a plus de terre. —  Pourquoi celle qui tourne a moins de terre ? — Parce qu’on la fait tourner. C’est lĂ©ger. »

Voici maintenant les exemples du stade II, c’est-à-dire des sujets qui nient la conservation du poids tout en admettant celle de la substance :

Rad (6 œ) reconnaĂźt l’égalitĂ© de poids des deux boulettes, mais lorsque l’on fait tourner l’une il la trouve plus lourde. « Pourquoi ? — Parce que celle-lĂ  tourne. —  Et l’autre ? — Elle est plus lĂ©gĂšre. — Pourquoi ? — Elle est plus petite. — Mais avant elles Ă©taient la mĂȘme chose ? — Oui. — Et maintenant (mouvement) elles ont la mĂȘme chose de pĂąte ? — Oui. — Et la mĂȘme chose de poids ? — Non. — Pourquoi ? — Celle qui tourne est plus grosse. — Pourquoi ? — Parce qu’elle est plus lourde. — Pourquoi ? — Parce qu’elle bouge. »

Let (6 œ) : « Celle-lĂ , ça fait plus lourd. —  Pourquoi ? — Parce qu’elle tourne. — Pourquoi ça fait plus lourd quand ça tourne ? — Parce que le vent nous entraĂźne. — Qu’est-ce que ça veut dire ? — C’est plus fort. »

Kod (7 ans) : « Celle-lĂ  est plus lourde parce qu’elle tourne. — Et si je la pose sur la table et que je fais tourner l’autre ? — C’est l’autre qui est plus lourde parce qu’elle tourne. — Pourquoi c’est plus lourd quand ça tourne ? — Parce qu’elle tourne fort. »

Fil (7 ans œ) : « Celle qui tourne est plus lourde. — Pourquoi ? — On y sent avec la ficelle. —  On sent quoi ? — Qu’elle est plus lourde parce qu’elle tourne. »

Cab (7 œ) : « C’est celle qui tourne qui est la plus lourde. —  Pourquoi ? — C’est fait exprĂšs, parce que le vent porte la pluie. — Qu’est-ce que tu veux dire ? — 
 — Mais, ces deux boulettes sont la mĂȘme chose lourdes ? — Non. Celle-lĂ  est plus lourde. —  Pourquoi ? — Il faut bien, parce qu’elle fait de l’air en tournant. »

Gan (8 ans) : « Elles sont encore la mĂȘme chose lourdes ? — Non. — Pourquoi ? — Elle est moins lourde, celle qui tourne, elle a des bretelles (= on la porte). »

L’intĂ©rĂȘt de ces rĂ©ponses est de mettre une fois de plus en Ă©vidence, mais d’une nouvelle maniĂšre, le caractĂšre indiffĂ©renciĂ© de la notion primitive du poids. Comme nous l’ont montrĂ© les sujets citĂ©s au § 1, le poids est la qualitĂ© de ce qui presse sur la main ou sur toute partie du corps en tant qu’elle exĂ©cute les actions de porter et de pousser. DĂšs lors, il va de soi que les dimensions de l’objet pesant ou sa surface d’application ne seront pas seules Ă  faire varier d’intensitĂ© une telle qualitĂ©, mais aussi le mouvement. Le poids se confondra ainsi non seulement avec la masse, ce qui est bien naturel, mais encore avec toute espĂšce de forces ; d’autre part, ces diverses composantes ne pourront ĂȘtre dissociĂ©es les unes des autres tant qu’elles resteront en outre indiffĂ©renciĂ©es des actions mĂȘmes du sujet qui les perçoit en fonction des qualitĂ©s de son activitĂ© propre. C’est ainsi que pour la majoritĂ© des enfants que nous venons de citer, la boule qui tourne est plus lourde qu’immobile parce que « elle tourne fort » (Kod) et que cette force est assimilĂ©e au poids, de mĂȘme « l’air qu’elle fait en tournant » (Cab) puisque « le vent nous entraĂźne » (Let). En d’autres termes la boulette qui tourne augmente de poids par la force mĂȘme qu’elle acquiert, la force de propulsion et le poids Ă©tant absolument identiques. Quant Ă  ceux qui croient Ă  la diminution de poids en fonction du mouvement, leur opinion, bien que contradictoire avec la prĂ©cĂ©dente, dĂ©rive du mĂȘme procĂ©dĂ© de raisonnement : « On la fait tourner, c’est lĂ©ger », dit Sala, ou bien on la porte avec des « bretelles », dit San, donc son poids propre est diminuĂ© de celui qu’on lui enlĂšve en la soutenant comme un nageur Ă  ses dĂ©buts se sent allĂ©gĂ© lorsqu’on le retient par une ceinture. Que le poids soit censĂ© augmenter parce que le sujet Ă©value la boule en mouvement en fonction de la pression qu’elle exercerait sur lui, ou diminuer par comparaison avec un corps vivant qui se sent soutenu, dans les deux cas nous voyons en quoi la confusion du poids, de la masse et de la force est provoquĂ©e par leur commune assimilation aux qualitĂ©s tactilo-musculaires des actions ou des impressions du sujet qui s’y rapportent. Dans les deux cas, par consĂ©quent, le progrĂšs dans la quantification objective du poids consistera, comme prĂ©cĂ©demment Ă  propos des dĂ©formations ou sectionnements de la boulette, Ă  construire grĂące Ă  la composition rĂ©versible des opĂ©rations en jeu un systĂšme tel que les relations propres Ă  l’objet constituent un groupement fermĂ© laissant le poids invariant et tel que les relations propres au sujet s’ordonnent en fonction de cette rĂ©alitĂ© objective au lieu de l’aborder en une indiffĂ©renciation chaotique, ainsi qu’elles font au prĂ©sent niveau.

§ 3. Le premier sous-stade du troisiÚme stade (stade III A) : réactions intermédiaires entre la non-conservation et la conservation du poids

Comme Ă  propos de la conservation de la substance, il nous semble utile de distinguer, entre le niveau des sujets qui ignorent la conservation du poids et celui des enfants qui l’affirment a priori avec un sentiment de nĂ©cessitĂ© logique, un niveau intermĂ©diaire caractĂ©risĂ© par l’hĂ©sitation et l’oscillation entre les deux sortes de rĂ©ponses et par l’arrivĂ©e Ă  la rĂ©ponse juste mais grĂące Ă  une rĂ©flexion encore incertaine. L’attention spĂ©ciale que nous porterons ainsi aux cas intermĂ©diaires nous permettra de mieux saisir le mĂ©canisme du raisonnement logico-mathĂ©matique qui conduit Ă  la notion de conservation. Voici d’abord quelques exemples relatifs Ă  la dĂ©formation sans sectionnement :

Cru (7 œ). Boulette et boudin : « Ça ne sera pas la mĂȘme chose. Oui, ce sera la mĂȘme chose parce que vous avez mis la mĂȘme chose qu’avant. C’est le mĂȘme poids qu’avant. — On peut refaire une boule comme l’autre, avec ce boudin ? — Je crois qu’elle sera un petit peu plus lourde. Il y a un petit bout de plus ici (montre l’extrĂ©mitĂ© qui dĂ©passe le bord du plateau). Quand on pĂšsera la saucisse (la boule refaite avec la saucisse) sera plus lourde parce que vous avez mis un petit bout de plus. — Ça pĂšse plus (on montre la balance) ? — Non, rien de plus parce que vous n’avez rien mis de plus. — Et si je la remets en boule ? — Ce sera la mĂȘme chose qu’avant. —  Le mĂȘme poids ? — Je pense. »

Lip (7 ; 10), galette et boulette : « Ça ne pĂšse pas la mĂȘme chose, parce que c’est mince (galette). Mais c’est quand mĂȘme la mĂȘme chose parce que c’est large et qu’avant c’était une boule. »

Flon (9 ans). Boulette et boudin : « Elles ont le mĂȘme poids, puisque c’est toujours la mĂȘme boule. Ah non, la plus grosse est la ronde. Alors s’il y en a une qui est plus fine, elles n’ont pas le mĂȘme poids. Ah ! si, parce que la plus mince est quand mĂȘme (= en mĂȘme temps) la plus longue. — Alors ? — Alors c’est toujours la mĂȘme boulette : on la transforme seulement. Elles ont le mĂȘme poids. »

Ben (9 ; 2) : « C’est le boudin qui pĂšse le plus, parce que ça fait plus lourd quand c’est plus long. — Est-ce qu’il y a plus de pĂąte ici que là ? — Non, il y a la mĂȘme chose de pĂąte. —  Et le poids ? — Le boudin est un peu plus lourd que la boule. —  Pourquoi ? — Parce que c’est plus gros. On voit la diffĂ©rence si on remet le boudin en boule. — Comment as-tu vu la diffĂ©rence ? — J’ai vu la diffĂ©rence. J’ai rassemblĂ© dans ma tĂȘte (fait le geste de remettre en boule) et c’est devenu un tout petit peu plus gros. »

Boulette et galette : « C’est plus lĂ©ger (galette), parce que c’est plus fin, ça fait moins lourd. Ça n’a pas autant de force que quand c’est plus rond ou long, pour dĂ©passer : ça ne pourrait pas entraĂźner le bleu (= pas l’emporter sur la boulette bleue). — Quoi ? — Sur la balance, ça n’a pas assez de force. —  De quoi ça dĂ©pend la force ? — Quand c’est rond, quand c’est en boule, quand c’était gros, ça faisait plus lourd. — Avec la galette on peut refaire une boule ? — Oui, c’est tout Ă  fait la mĂȘme chose, parce qu’on avait pesĂ© avant. — Mais entre temps ? — Oui, c’est devenu plus lourd parce que c’est plus long (il pense maintenant au diamĂštre !). — Et maintenant tu crois qu’on obtient une boule de mĂȘme poids ? — Mais oui, quand c’est de nouveau en boule. C’est forcĂ©. Quand c’est en boule, ça a plus de poids que quand c’est en “plan”. — (On intervertit l’opĂ©ration de transformation, la galette devenant boulette et inversement.) Alors oĂč c’est plus lourd ? — Ah ! nulle part, parce que je sais : comme elle est lĂ , la boule est aussi grosse, elle a le mĂȘme poids ! » Ben dĂ©couvre donc la conservation, grĂące Ă  ces deux inversions simultanĂ©es.

Chan (9 œ). Boule et boudin : « C’est plus lourd (boudin). — Pourquoi ? — Parce que c’est plus long. — Il y a plus de pĂąte ? — C’est la mĂȘme chose. (Il rĂ©flĂ©chit.) Ah, c’est la mĂȘme chose lourd que ça, parce qu’avant il pesait la mĂȘme chose, et maintenant c’est la mĂȘme pĂąte. — Et si je remets en boule, ça sera la mĂȘme chose ? — Non
 Oui. — Et si je fais une galette ? — Le poids serait le mĂȘme. Non, ça (galette) c’est plus lourd. — Et sur la balance ? — Aussi plus lourd. —  Et si je la remets en boule ? — Le mĂȘme poids. — Pourquoi ? — Parce qu’avant elles avaient le mĂȘme poids. — Et maintenant ? — Non. »

Gra (10 ; 0) : « Regarde cette boulette. Si j’en fais un boudin et si je le pĂšse ? — Ça fera le mĂȘme poids
 Non, plus lĂ©ger
 Non, plus lourd. — Qu’est-ce que tu penses qui est le plus juste ? — La mĂȘme chose, parce qu’il y a la mĂȘme pĂąte, la mĂȘme quantitĂ©, mais c’est allongĂ©. » Seulement, un instant aprĂšs Gra, prĂ©occupĂ© de ce « mais » s’écrie spontanĂ©ment : « J’essaie de voir si on refait la boule avec le boudin. Celui-ci est plus lĂ©ger et la boule plus lourde. Quand il est allongĂ© il est plus lĂ©ger, parce qu’il est Ă©cartĂ©. — Et si on l’enroule ? — Ça redevient le mĂȘme poids. » Quant Ă  la galette « elle est, je crois, plus lĂ©gĂšre parce que c’est fin. C’est plus lĂ©ger si c’est trĂšs fin. »

Saz (10 œ). Boulette et boudin : « C’est la mĂȘme chose, c’est le mĂȘme poids. — Pourquoi ? — C’est long Ă  la place de rond. —  Et alors ? — Ah non, il y a ça qui sort (les extrĂ©mitĂ©s qui dĂ©passent), il y a ça de moins. La boule est plus lourde. — (On met le boudin en demi-cercle sans que rien ne dĂ©passe.) — Comme ça c’est le mĂȘme poids. — Et si j’allonge un peu (on l’étire mais en le laissant sur le plateau) ? — C’est Ă©gal, c’est tout dedans. —  (On change la boulette en galette.) — C’est le mĂȘme poids. C’est seulement plat Ă  la place de rond. — D’autres m’ont dit que c’est plus lĂ©ger. — C’est toujours la mĂȘme chose, parce que si on faisait une boulette avec cette galette, ça pĂšserait la mĂȘme chose : elle est plus mince lĂ  (montre l’épaisseur de la galette), mais plus large, et la boulette c’est plus petit lĂ  (largeur) et plus gros lĂ  (hauteur). »

Voici maintenant quelques cas intermédiaires relatifs au sectionnement :

Nos (7 ; 6). L’une des boulettes est rĂ©partie en sept : « Ce sera presque la mĂȘme chose, mais ça pĂšsera moins lourd comme ça parce que c’est en petits morceaux. — Et si on remet en boule ? — Ce sera comme l’autre boule, parce que vous n’avez rien ĂŽtĂ©. — Elle sera la mĂȘme chose grande (= volume) ? — Plus petite, parce que vous l’avez mise en morceaux. Ah, elle pĂšsera moins parce qu’elle sera plus petite. » Mais si, au lieu de couper d’emblĂ©e en sept morceaux, on procĂšde par dĂ©compositions graduelles, Nos parvient Ă  la conservation : « Si je fais deux boulettes avec cette boule ? — Ça reste la mĂȘme chose lourd. — Et si je me mets cette boule-lĂ  en morceaux (4) ? — C’est la mĂȘme chose. Vous n’îtez rien. Ça reste le mĂȘme poids que quand c’était en boule. » Et ainsi de suite pour 6, 8 et 10 morceaux.

Lip (7 ; 10) de mĂȘme, commence par considĂ©rer une boule comme plus lourde que sept morceaux. « Et si on les remet ensemble en une seule boule ? — Ça pĂšsera la mĂȘme chose parce que ça deviendra gros. » Mais si l’on procĂšde par 2, 4, 8, etc., morceaux, et qu’on les compare Ă  la boule, au boudin et Ă  la galette, la rĂ©ponse est « ça pĂšsera toujours la mĂȘme chose. »

Din (8 ; 2) dit d’abord (pour sept morceaux) : « C’est les petits bouts qui seront plus lĂ©gers, parce que c’est des petits morceaux » puis « ça fait aussi la mĂȘme chose, parce que ça ferait la mĂȘme chose si on les remettait en boule. » Ensuite boudin et neuf morceaux : « C’est la mĂȘme chose, parce que c’est comme si on les mettait tous les deux en boule. Alors ça pĂšse la mĂȘme chose. »

Chan (9 ans œ) hĂ©site Ă  propos des morceaux comme tout Ă  l’heure Ă  propos des dĂ©formations puis finit par dire : « C’est la mĂȘme chose. C’est toute la pĂąte de la boule, mais sĂ©parĂ©e. »

Saz (10 ans œ) croit les morceaux plus lĂ©gers puis « c’est le mĂȘme poids. Il y a tout, quand mĂȘme, lĂ -dedans, c’est toute la boule qu’il y avait (avant). »

Sam (10 œ) compare longuement du regard la boule et les sept boulettes, puis dit : « LĂ  il y a de petits bouts, et lĂ  un seul, mais comme cette boule avait le mĂȘme poids avant, je ne sais pas trĂšs bien. — Pourquoi ? — On dirait que c’est plus lĂ©ger, parce que c’est en petits bouts. D’autre part, ça ne doit pas bouger la balance (= pas changer de poids). Cette boule c’est la mĂȘme pĂąte que ces petits bouts, la mĂȘme grosseur, le mĂȘme poids. »

Gra (10 ; 0) : « Oh c’est plus lĂ©ger les morceaux. — Pourquoi ? — Parce qu’ils sont tout Ă©parpillĂ©s
 Mais si on resserrait tout ça, ça referait la mĂȘme boule, ça ferait le mĂȘme poids. Mais maintenant, ça fait lĂ©ger parce que c’est tout Ă©parpillĂ©. » Puis il se dĂ©cide pour la conservation, et hĂ©site en fin de compte.

De tels cas de transition sont d’un grand intĂ©rĂȘt par la clartĂ© du mĂ©canisme de pensĂ©e au moyen duquel chacun de ces sujets cherche Ă  rĂ©soudre le conflit qui oppose, lors de la transformation physique des boulettes, les rapports perceptifs Ă©gocentriques Ă  la coordination rationnelle des relations.

Les Ă©valuations subjectives du poids, tout d’abord, se prĂ©sentent exactement chez ces sujets comme chez ceux du stade II Ă©tudiĂ©s au § 1. Seul le langage de Ben serait nouveau par rapport Ă  ceux-ci (la galette a moins de « force » que la boulette pour peser sur la balance, etc.), mais nous avons prĂ©cisĂ©ment rencontrĂ©, au cours du § 2, assez d’assimilations du poids Ă  la force pour comprendre qu’il n’en est rien. Sous chacune de ces Ă©valuations du stade III A on retrouve donc comme au stade II, la rĂ©duction du poids Ă  une pression exercĂ©e sur le corps propre.

Or, comment le sujet parvient-il Ă  surmonter cette assimilation Ă©gocentrique du poids aux donnĂ©es visuelles et musculaires et comment parvient-il Ă  remplacer cette Ă©valuation intuitive incoordonnable par une quantification objective ? Nous allons, d’une part, retrouver exactement le mĂȘme processus de construction qu’à propos de la conservation de la substance, c’est-Ă -dire une composition rĂ©versible graduelle des relations logiques ou qualitatives et, corrĂ©lativement, une quantification extensive de ces relations par Ă©galisation des diffĂ©rences ; mais, d’autre part, cette Ă©galisation des diffĂ©rences se heurtant Ă  des obstacles spĂ©cifiques dans le cas du poids, puisque les mĂȘmes quantitĂ©s diffĂ©remment rĂ©parties semblent peser autrement, le problĂšme se pose en rĂ©alitĂ© en termes nouveaux et le passage des rapports Ă©gocentriques au groupement des relations objectives apparaĂźtra ainsi non pas comme une progression rectiligne, relativement Ă  la construction de l’invariant substantiel, mais comme une nouvelle dĂ©centration des rapports perceptifs Ă  l’égard de ce centre illusoire qu’est le moi, d’oĂč leur insertion dans un systĂšme plus vaste reliant la conservation du poids Ă  celle de la matiĂšre elle-mĂȘme.

Examinons d’abord le groupement progressif des relations qualitatives, que nous avons dĂ©jĂ  dĂ©crit Ă  propos de la substance (stade II A) et qui se retrouve tel quel au cours du prĂ©sent stade (III A) mais appliquĂ© cette fois au poids. Dans les deux cas, ce groupement se reconnaĂźt Ă  l’apparition des raisonnements par identification simple, puisque celle-ci constitue le rĂ©sultat de celui-lĂ  et qu’il est plus facile Ă  l’enfant de prendre conscience du rĂ©sultat des opĂ©rations que de leur mĂ©canisme mĂȘme, mais dans un grand nombre de cas, celui-ci apparaĂźt comme tel dans les rĂ©ponses de l’enfant.

Partons du cas de Chan qui, aprĂšs avoir considĂ©rĂ© le boudin comme plus lourd que la boulette parce que plus allongĂ©, aboutit Ă  l’idĂ©e que « c’est la mĂȘme chose lourd parce qu’avant il pesait la mĂȘme chose et maintenant c’est la mĂȘme pĂąte ». De mĂȘme, Ă  propos des morceaux : « C’est toute la pĂąte de la boule, mais sĂ©parĂ©e. » Autrement dit, c’est en identifiant l’état final Ă  l’état initial et en appuyant d’autre part cette identitĂ© du poids sur la permanence de la substance que Chan suppose la conservation (pour un instant seulement, d’ailleurs). De mĂȘme Cru oscille entre l’apparence perceptive (le boudin est plus lourd parce que plus long) et l’identification « vous avez mis la mĂȘme chose qu’avant » et « vous n’avez rien mis de plus ». Seulement la question se pose aussitĂŽt de savoir pourquoi les enfants du stade II lesquels savent aussi bien que ceux-ci qu’on n’a point enlevĂ© ni rajoutĂ© de pĂąte (et en effet ils affirment tous la conservation de la substance) n’appliquent pas cette identification au poids lui-mĂȘme. Pourquoi donc jusqu’ici le poids changeait-il lors de toute dĂ©formation tandis que maintenant seulement l’identification commence Ă  s’appliquer au poids malgrĂ© le changement de forme ? C’est ce que l’on ne parviendrait pas Ă  comprendre si l’identification constituait un facteur premier au lieu de rĂ©sulter, comme nous le pensons, du groupement mĂȘme des opĂ©rations. En second lieu et par consĂ©quent, l’identification ne permet nullement par elle-mĂȘme d’effectuer la synthĂšse entre l’identitĂ© et le changement. Admettons, en effet, que l’enfant soit d’emblĂ©e certain a priori que quelque chose se conserve lors de la transformation de la boulette en boudin (or nous avons vu que cela n’est pas mĂȘme vrai pour la substance au cours du stade I). L’expĂ©rience impose d’autre part la constatation que quelque chose s’est altĂ©rĂ© (et ces transformations pourront mĂȘme ĂȘtre dĂ©duites dĂšs que les relations gĂ©omĂ©triques seront suffisamment groupĂ©es). Or, non seulement le processus d’identification ne suffit pas comme tel Ă  apprendre Ă  l’enfant que c’est le poids qui se conserve et la forme seule qui change (puisqu’il croyait le contraire au cours du stade II B), mais encore et surtout, si l’identification n’est pas conçue comme le rĂ©sultat d’un groupement, l’identitĂ© et le changement demeurent irrĂ©ductibles l’un Ă  l’autre et leur union incomprĂ©hensible. C’est ainsi que Cru ne peut se dĂ©cider s’il faut situer le poids dans l’un de ces domaines ou dans l’autre : « La saucisse sera plus lourde parce que vous avez mis un petit bout de plus (= allongement), non la mĂȘme chose parce que vous n’avez rien mis de plus. » Effectivement, en chaque transformation il y a Ă  la fois « quelque chose de plus » et « la mĂȘme chose ». Comment l’esprit parvient-il Ă  faire la synthĂšse entre cette identitĂ© et ce changement ? Toute l’Ɠuvre d’Émile Meyerson, si admirable par le courage philosophique qui l’anime, montre assez que le divorce est irrĂ©mĂ©diable si l’on rĂ©duit l’activitĂ© de l’esprit Ă  l’identification seule et que l’on attribue le changement Ă  l’expĂ©rience seule.

La rĂ©versibilitĂ© suffira-t-elle lĂ  oĂč l’identification se rĂ©vĂšle insuffisante ? Cela dĂ©pend, d’une part, de sa nature : le simple retour empirique au point de dĂ©part n’assure aucune conservation, tandis que le groupement des opĂ©rations, c’est-Ă -dire leur composition rĂ©versible, en constitue la condition nĂ©cessaire. Cela dĂ©pend donc aussi du contexte psychologique selon que la rĂ©versibilitĂ© est simplement suggĂ©rĂ©e par une question de l’expĂ©rimentateur ou par les faits empiriques ou qu’elle est spontanĂ©ment conçue comme la condition d’existence des opĂ©rations transformant la boulette. Or, sur tous les points, les cas intermĂ©diaires de ce stade III A jettent de nouvelles clartĂ©s et permettent en particulier de suivre pas Ă  pas l’évolution du retour empirique, incomplet sans coordination des relations, Ă  la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire, c’est-Ă -dire complĂšte et impliquant la coordination des relations engendrĂ©es par les opĂ©rations en jeu.

Repartons du cas de Chan qui, aprĂšs ses hĂ©sitations au sujet du boudin, conteste que la galette ait le mĂȘme poids que la boulette tout en supposant qu’elle peut le retrouver en redevenant boulette. Or, si ce retour empirique n’assure donc pas la conservation, c’est, d’une part, qu’il est incomplet (tantĂŽt il en affirme tantĂŽt il en conteste la possibilitĂ©) et d’autre part qu’il ne s’accompagne d’aucune allusion Ă  la coordination des relations. Le sujet Cru est dans le mĂȘme cas, de mĂȘme que Gra. Quant Ă  Noc, il marque un lĂ©ger progrĂšs dans le sens de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire : il commence, en effet, par ne pas croire Ă  la conservation (lors du sectionnement de la boule en sept morceaux), mais si l’on procĂšde graduellement (2, 4, 6, 8, 10 morceaux), il prend conscience de l’opĂ©ration et parvient Ă  l’invariance.

Avec Ben nous assistons Ă  un progrĂšs plus notable. Ce sujet se pose, en effet, de lui-mĂȘme la question de la rĂ©versibilitĂ© et cherche Ă  la rĂ©soudre par une vĂ©ritable expĂ©rience mentale. « J’ai rassemblĂ© dans ma tĂȘte », dit-il en montrant par un geste le retour du boudin Ă  la forme sphĂ©rique. Seulement — et ceci montre assez qu’une expĂ©rience mentale n’est point comme telle un raisonnement logique — son expĂ©rience intĂ©rieure le conduit Ă  douter de la rĂ©versibilité : « J’ai vu la diffĂ©rence, j’ai rassemblĂ© dans ma tĂȘte et c’est devenu un peu plus gros. » AprĂšs quoi il admet le retour possible de la galette Ă  la boule : « Oui, c’est tout Ă  fait la mĂȘme chose parce qu’on avait pesĂ© avant. » Seulement — et nous voyons ici en quoi le retour empirique diffĂšre du groupement rĂ©versible — il ne croit pas d’emblĂ©e Ă  la constance du poids : entre temps, dit-il « c’est devenu plus lourd parce que c’est plus long ». Or la preuve que ce retour empirique diffĂšre bien en son fonctionnement mĂȘme, et non pas seulement en son rĂ©sultat, de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire, est que Ben dĂ©couvre celle-ci tĂŽt aprĂšs et cela grĂące Ă  un fait nouveau consistant en une double transformation. En effet, au lieu de ramener simplement la galette Ă  l’état de boule, nous transformons en mĂȘme temps l’autre boule en galette, de façon que Ben ne puisse pas comparer les deux boules en un mĂȘme champ de perception. Or, loin d’en ĂȘtre gĂȘnĂ©, Ben est si frappĂ© par la double transformation Ă  laquelle il assiste que, priĂ© d’indiquer le cĂŽtĂ© le plus lourd, il s’écrie : « Nulle part, parce que je sais ! Comme elle est lĂ  la boule est aussi grosse, elle a le mĂȘme poids. » Cette conversion brusque, cette clartĂ© soudaine («   parce que je sais ! ») montrent assez que Ben n’avait point encore compris la rĂ©versibilitĂ© jusque-lĂ . Au contraire, dĂšs qu’il assiste Ă  ces deux opĂ©rations inverses l’une de l’autre et simultanĂ©es, Ben saisit le caractĂšre opĂ©ratoire de la rĂ©versibilitĂ© et en dĂ©duit d’emblĂ©e la conservation.

Que manquait-il Ă  Ben, avant cette illumination finale, pour que le retour empirique auquel il croyait dĂ©jĂ  devienne rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire ? C’est assurĂ©ment la coordination des relations en un groupement d’ensemble : par exemple « gros » signifie pour lui, au dĂ©but de l’interrogatoire, tantĂŽt la longueur du boudin par opposition Ă  la boulette, tantĂŽt l’épaisseur de la boulette par opposition Ă  la galette, contradiction qui montre assez l’indĂ©termination des relations utilisĂ©es par lui. Au contraire, le cas de Saz nous montre combien la rĂ©versibilitĂ© vraie s’accompagne d’une coordination des relations et combien le sentiment de nĂ©cessitĂ© qui caractĂ©rise cette rĂ©versibilitĂ© complĂšte rĂ©sulte du mĂ©canisme logique des opĂ©rations ainsi groupĂ©es par composition rĂ©versible. Saz commence, comme Ben, par hĂ©siter et par contester la conservation du poids : le boudin est plus lĂ©ger que la boulette parce que ses extrĂ©mitĂ©s dĂ©passent les bords du plateau, etc., mais le raisonnement qui le ramĂšne Ă  la conservation est d’une parfaite rigueur et d’un grand intĂ©rĂȘt pour l’analyse de la rĂ©versibilité : « C’est toujours la mĂȘme chose, parce que, en faisant une boulette avec cette galette, ça pĂšserait la mĂȘme chose », commence par dire Saz, ce qui est simplement l’énoncĂ© de la rĂ©versibilitĂ©. Mais il ne se contente pas de cette affirmation qui, en elle-mĂȘme ne se distinguerait d’un pur retour empirique au point de dĂ©part : il la justifie en dĂ©montrant, par une vraie « composition » de relations, pourquoi le poids resterait le mĂȘme : la galette, dit-il « est plus mince mais plus large » et la boulette « c’est plus petit et plus gros », c’est-Ă -dire moins large mais plus haute. En s’accompagnant d’une telle multiplication (logique) des relations conçues comme inverses (l’accroissement de largeur s’accompagnant d’une diminution de hauteur, et rĂ©ciproquement), la rĂ©versibilitĂ© devient donc opĂ©ratoire ou logique et marque le dĂ©but d’un vĂ©ritable groupement qualitatif.

La rĂ©versibilitĂ© vraie va donc nĂ©cessairement de pair avec une coordination des relations qui constitue les diverses compositions du groupement dont la rĂ©versibilitĂ© assure le caractĂšre opĂ©ratoire. Ce sont ces compositions que l’on retrouve d’une maniĂšre non moins nette chez Thon et Lip. La rĂ©flexion prolongĂ©e de Thon est Ă  cet Ă©gard hautement instructive. AprĂšs avoir supposĂ© la conservation du poids dans le cas du boudin « parce que c’est toujours la mĂȘme boule », Thon a des doutes en constatant que la boulette est « la plus grosse ». Il suppose alors que « la plus fine » sera la plus lĂ©gĂšre. Mais aussitĂŽt il se rassure par cet argument que « la plus mince est quand mĂȘme la plus longue », autrement dit que les relations sont inverses. D’oĂč la conclusion que « c’est toujours la mĂȘme boulette, on la transforme seulement : elles ont le mĂȘme poids ». De mĂȘme Lip dĂ©clare que la galette pĂšse autant que la boulette parce que, si elle est mince, ce qui la ferait croire plus lĂ©gĂšre, elle est d’autre part « large », ce qui compense. Ainsi se trouvent conciliĂ©s, grĂące au groupement des opĂ©rations et des relations qu’elles engendrent, l’identitĂ© et le changement, la premiĂšre Ă©tant assurĂ©e par la rĂ©versibilitĂ© de chaque transformation et le second apparaissant non plus seulement comme une donnĂ©e empirique mais comme le rĂ©sultat de la « composition » qui prĂ©voit toutes les combinaisons possibles.

Or, cette coordination des relations qualitatives, qui s’achĂšve ainsi en un groupement exactement semblable Ă  celui dont nous avons parlĂ© Ă  propos de la conservation de la substance, se prolonge aussitĂŽt en opĂ©rations quantifiantes d’ordre extensif ou mĂ©trique, lesquelles se prĂ©sentent par contre en des conditions nouvelles Ă  propos du poids, bien que leur structure formelle soit la mĂȘme que dans le cas de l’invariant substantiel. Du point de vue formel, en effet, l’opĂ©ration qui permet aux sujets d’affirmer la conservation de la quantitĂ© du poids, est celle que nous avons dĂ©jĂ  analysĂ©e Ă  la fin du chap. I sous le nom d’« égalisation des diffĂ©rences » (mĂ©thodes 2 et 4). Seulement, s’il est facile dans le cas de la substance, de concevoir la boulette comme formĂ©e de parcelles qui sont simplement dĂ©placĂ©es au cours de la dĂ©formation, sans ĂȘtre modifiĂ©es en elles-mĂȘmes, le mĂȘme schĂ©ma ne s’applique au poids qu’avec plus de difficultĂ© puisque les enfants du stade II encore pensent qu’une mĂȘme parcelle change de poids en se dĂ©plaçant, la pression qu’elle exerce dĂ©pendant de sa position. Ce problĂšme spĂ©cifique que pose la quantification du poids est donc de savoir comment les parties de l’objet total seront rendues homogĂšnes, autrement dit comment pourront se constituer des unitĂ©s par opposition aux diffĂ©rences qualitatives, tandis que la notion d’unitĂ© de substance est virtuellement acquise dĂšs le stade II B. En d’autres termes la conservation du poids suppose non seulement la notion de la rĂ©partition homogĂšne de ce poids mais encore celle de la partition possible de la pĂąte en parcelles Ă©gales dont la somme des poids Ă©quivaudrait au poids total. Or c’est prĂ©cisĂ©ment la difficultĂ© de cette notion que nous montrent les rĂ©actions intermĂ©diaires relatives Ă  l’expĂ©rience du sectionnement. De la rĂ©action initiale « c’est plus lĂ©ger les morceaux parce qu’ils sont Ă©parpillĂ©s » (Gra) jusqu’à la dĂ©couverte finale « c’est toute la pĂąte de la boule, mais sĂ©parĂ©e » (Chan), c’est Ă  la solution de ce dernier problĂšme que nous assistons.

Comment cette solution est-elle Ă©tablie ? Trois facteurs corrĂ©latifs nous paraissent y dĂ©terminer l’enfant. En premier lieu les contradictions auxquelles le conduit la composition des rapports subjectifs : ainsi Gra en prĂ©sence du boudin oscille entre les deux conclusions « c’est plus lĂ©ger
 non plus lourd », d’oĂč « c’est la mĂȘme chose ». En second lieu et par consĂ©quent la dĂ©couverte du caractĂšre subjectif de ces rapports : par exemple Sam dissocie en prĂ©sence des sept morceaux l’impression subjective (« on dirait que c’est plus lĂ©ger parce que c’est en petits bouts ») de la pesĂ©e objective sur la balance : « D’autre part, ça ne doit pas bouger la balance », distinction qui marque ainsi le dĂ©clin de l’évaluation Ă©gocentrique du poids. Enfin, et par le fait mĂȘme, le troisiĂšme facteur, qui est dĂ©cisif : le poids dĂ©tachĂ© de l’intuition perceptive est alors rattachĂ© Ă  l’objet lui-mĂȘme, c’est-Ă -dire que sa quantification devient solidaire de la conservation de la substance comme telle. C’est ce que nous montrera l’analyse du prochain sous-stade.

§ 4. Le second sous-stade du troisiÚme stade (stade III B) : conservation du poids et de la substance mais non du volume

Ce second sous-stade est caractĂ©risĂ© par une affirmation immĂ©diate de l’invariance du poids, conçue comme une nĂ©cessitĂ© logique. En voici des exemples :

Rob (8 ans). Boudin et disque : « C’est la mĂȘme chose lourd, parce que c’est la mĂȘme grandeur : si on les faisait ronds, ça serait la mĂȘme chose. »

Jan (9 ; 2) : « C’est le mĂȘme poids. On a seulement changĂ© de forme. Si elles n’avaient pas le mĂȘme poids, on en aurait un peu enlevĂ© (de pĂąte) Ă  une. »

Fog (9 ; 9) : « Ça fait le mĂȘme poids. C’est les mĂȘmes boules. Vous avez seulement allongĂ© celle-ci. — Ça ne change pas le poids en allongeant ? — D’abord elle Ă©tait ronde, et maintenant allongĂ©e, mais c’est la mĂȘme chose de pĂąte, vous n’en avez pas enlevĂ©. — On peut refaire une boule qui pĂšse comme avant ? — C’est sĂ»r, il n’y a pas plus de pĂąte. »

Bru (9 ; 10) : « C’est la mĂȘme chose, ça pĂšse la mĂȘme chose : c’est la mĂȘme pĂąte qui est mise allongĂ©e, qui a pris une autre forme. — Tu es si sĂ»r que ça pĂšse la mĂȘme chose ? — Bien sĂ»r que c’est le mĂȘme poids puisque c’est la mĂȘme boule de pĂąte. — Et si on remet le boudin en boule ? — C’est toujours le mĂȘme poids, puisque c’était la mĂȘme boule avant. »

Bon (10 ; 1) : « C’est le mĂȘme poids. Ça c’est allongĂ© et ça c’est en boule, mais c’est le mĂȘme poids. — Il y en a qui rĂ©pondent que ça change. — Celui-lĂ  (boudin) est moins Ă©pais et plus allongĂ©, et celui-lĂ  (boule) est plus large et plus haut. Alors c’est la mĂȘme chose. »

Ser (10 ans) : « Il est plus grand, mais il pĂšse la mĂȘme chose. Il Ă©tait seulement serrĂ© avant et on l’a allongĂ©, mais il pĂšse la mĂȘme chose. »

Dab (10 œ). Boudin : « C’est la mĂȘme chose, parce quand il Ă©tait en boule il avait le mĂȘme poids que l’autre. On a employĂ© toute la terre qui Ă©tait en boule : le poids ne change pas. » Quant Ă  l’ouate : « Vous avez Ă©talĂ© cette partie et vous avez serrĂ© celle-lĂ , mais ça a toujours le mĂȘme poids. — Et si je prends la œ de la partie serrĂ©e et la œ de la partie Ă©talĂ©e ? — Oui, la moitiĂ© de ça c’est la mĂȘme chose que la moitiĂ© de ça. — Et le 1/10 ? — Oui, le dixiĂšme Ă©galerait aussi le dixiĂšme de l’autre. »

Rou (11 ans) : « C’est plus long, mais ça ne fait rien pour le poids. —  Comment ça ? — Parce que c’est plus long, mais plus mince, plus Ă©troit : c’est toujours le mĂȘme poids, je suis sĂ»r. »

Gei (11 ans) : « C’est la mĂȘme boule mais elle est mise en long. »

Ma (12 ans) : « C’est le mĂȘme poids. Le poids reste le mĂȘme, c’est la mĂȘme chose dedans. — Mais si on change la forme ? — Ça ne fait rien pour le poids. La quantitĂ© est restĂ©e lĂ . »

Et dans le cas du sectionnement :

Foc (9 ; 9). La boule est partagĂ©e en huit morceaux : « Ça pĂšse autant ? — C’est sĂ»r. Il n’y a pas plus de pĂąte. MĂȘme si c’est coupĂ© ça revient au mĂȘme. —  Il y en a qui croient que c’est plus lourd. — Si les bouts sont plus gros, il y a moins de piĂšces, mais quand ils sont petits il y a beaucoup plus de bouts. C’est la mĂȘme chose. »

Giv (11 ans). Sept morceaux : « C’est toujours la mĂȘme chose de pĂąte, alors ça ne peut pas ĂȘtre moins lourd. — Mais quelques enfants m’ont dit que c’est plus petit et plus lĂ©ger. — Mais il y a un tas de petits morceaux lĂ©gers : ça fait ensemble la mĂȘme chose. Pour ces petits morceaux on peut en faire ensemble une grosse boule. C’est comme un gĂąteau, quand on fait quatre morceaux et qu’on pĂšse, on les remet et on pĂšse de nouveau : ça pĂšse la mĂȘme chose. »

Oux (12 ans) : « C’est le mĂȘme poids, parce que si on rassemble les petits bouts, ça fait la mĂȘme boule qu’avant. »

Et enfin, lorsque l’on met l’une des boules en mouvement avec une ficelle (voir § 2) :

Ad (8 ans) : « C’est la mĂȘme chose, puisqu’il y a autant de pĂąte. Ça ne fait rien que ça tourne ».

Nous voici ainsi en mesure de résoudre le dernier problÚme laissé en suspens à la fin du § 3 (stade III A) à propos de la quantification du poids : celui des rapports entre la conservation du poids et celle de la substance, et spécialement entre la partition et la composition additive du poids et celle de la substance.

Il va de soi, d’abord, que l’on retrouve chez ces sujets les mĂȘmes processus de raisonnement qu’au cours du sous-stade III A, mais achevĂ©s et aboutissant dorĂ©navant Ă  une affirmation apodictique de la conservation du poids. Ainsi l’identification est invoquĂ©e par Fog, Bru, Dub, etc. : c’est le mĂȘme poids parce qu’on n’a rien enlevĂ© ni ajoutĂ©. Rob Ă  propos de la forme d’ensemble, Giv et Oux Ă  propos du sectionnement invoquent spontanĂ©ment la rĂ©versibilitĂ© et Ron, Bon, Ser et Fog (pour le sectionnement) prĂ©cisent la composition des relations qui en rĂ©sulte : « C’est long mais plus mince » (Ron), « c’est moins Ă©pais et plus allongĂ© et celui-lĂ  plus large et plus haut » (Bon), etc. Enfin, on trouve chez Fog, Giv et Dub de beaux exemples de quantification. Giv met en Ă©vidence cet axiome de composition additive que le tout est Ă©gal Ă  la somme des parties : « Il y a un tas de petits morceaux lĂ©gers : ça fait ensemble la mĂȘme chose. » Fog prĂ©cise que le nombre des parties est inversement proportionnel Ă  leur taille : « Si les bouts sont gros, il y a moins de piĂšces, mais quand ils sont petits il y a beaucoup plus de bouts (= de parties) » et Dub enfin Ă©tablit l’homogĂ©nĂ©itĂ© et l’égalitĂ© des parties quelle que soit leur disposition spatiale : la demi ou le dixiĂšme du morceau d’ouate serrĂ© Ă©galent quant au poids la demi ou le dixiĂšme du morceau Ă©talĂ©.

Or si ces donnĂ©es confirment ainsi pleinement l’analyse que nous avons esquissĂ©e des opĂ©rations en formation durant le stade III A (§ 3), elles contiennent Ă©galement un fait relativement nouveau : c’est l’implication Ă©tablie par le sujet entre la conservation du poids et celle de la matiĂšre elle-mĂȘme (de la substance). Sans doute cette liaison s’annonce-t-elle dĂšs le stade III A, mais il convient de remarquer combien sont plus frĂ©quentes, au moment oĂč l’invariance du poids devient une certitude logique, les justifications de cette conservation qui font appel Ă  la constance de la quantitĂ© de matiĂšre elle-mĂȘme. « Si elles n’avaient pas le mĂȘme poids, dit, par exemple Jan, on en aurait un peu enlevĂ© Ă  une », ce qui signifie Ă©videmment que la conservation de la substance entraĂźne celle du poids. De mĂȘme la raison que donne Fog pour expliquer que le poids ne change pas avec l’allongement est que « c’est la mĂȘme chose de pĂąte, vous n’en avez pas enlevé ». « C’est la mĂȘme pĂąte qui est mise allongĂ©e » dĂ©clare Bru, « on a employĂ© toute la terre qui Ă©tait en boule : le poids ne change pas » (Dub) et surtout : « Le poids est restĂ© le mĂȘme, c’est la mĂȘme chose dedans
 La quantitĂ© est restĂ©e lĂ . » (Ma.) Tous ces enfants raisonnent donc comme si la conservation de la substance impliquait ipso facto celle du poids : Or les sujets du stade II (§ 1 et 2) prĂ©sentaient prĂ©cisĂ©ment ce trait commun d’affirmer la conservation de la matiĂšre et de nier celle du poids ! Comment donc expliquer ce paradoxe ? En rĂ©alitĂ© l’histoire des rapports successifs entre le poids et la substance, du stade I au prĂ©sent stade III fournit la clef de toute la construction de l’invariant de poids, aussi est-il permis de conclure cette Ă©tude par leur seul examen.

Au cours du stade I la substance et le poids sont solidaires, parce qu’ils ne se conservent encore ni l’une ni l’autre, tous deux Ă©tant Ă©valuĂ©s en fonction des rapports perceptifs immĂ©diats imposĂ©s au sujet par son Ă©gocentrisme et son phĂ©nomĂ©nisme rĂ©unis. Du point de vue de l’égocentrisme, en effet, le poids se rĂ©duit Ă  la qualitĂ© de ce que l’on pĂšse ou de ce que l’on meut, et la substance Ă  la qualitĂ© de ce qui peut ĂȘtre saisi ou se retrouver visuellement. Or les qualitĂ©s subjectives du lourd et du lĂ©ger varient avec la forme, et, si la conduite de « retrouver » est gĂ©nĂ©ralisĂ©e dĂšs la fin de la premiĂšre annĂ©e en ce qui concerne l’objet perceptif total, elle ne s’applique point encore aux parties de cet objet, c’est-Ă -dire aux objets Ă©lĂ©mentaires (parcelles qualitatives ou unitĂ©s) dont la rĂ©union constitue prĂ©cisĂ©ment la substance. Quant au phĂ©nomĂ©nisme, il consiste en ceci que les rapports perceptifs sont envisagĂ©s tels quels et non point recomposĂ©s et groupĂ©s en systĂšmes rationnels dĂ©passant l’apparence.

Au cours du stade II, la conservation logique et la quantification simultanĂ©es de la substance sont achevĂ©es. De mĂȘme que, dans la conquĂȘte de l’objet perceptif le bĂ©bĂ© comprend que les solides peuvent ĂȘtre rĂ©cupĂ©rĂ©s tels quels, mĂȘme lorsqu’ils sortent du champ visuel ou semblent se dĂ©former, la conduite de « retrouver » se dĂ©centrant ainsi du moi grĂące Ă  la construction du groupe des dĂ©placements spatiaux (des dĂ©placements de l’objet lui-mĂȘme et de ceux du corps propre), de mĂȘme, pour ce qui est de la substance, l’enfant dĂ©couvre que les parcelles de l’objet dĂ©formĂ© peuvent ĂȘtre retrouvĂ©es mentalement en libĂ©rant ainsi cette action de ses attaches avec la perception subjective et en l’insĂ©rant Ă  titre d’opĂ©ration dans le groupement logique des relations qui dĂ©finissent la dĂ©formation. Seulement si l’invariant substantiel se constitue donc par une sorte de dĂ©centration de l’action opĂ©rante, laquelle, d’égocentrique, qu’elle Ă©tait encore Ă  cette nouvelle Ă©chelle, s’objective en se groupant en un ensemble d’opĂ©rations directes ou inverses, le poids au contraire demeure liĂ© Ă  l’égocentrisme et au phĂ©nomĂ©nisme du premier stade. En effet, les parcelles qui constituent la substance de l’objet ne sont encore considĂ©rĂ©es comme homogĂšnes que du point de vue de cette substance, puisque, selon leur rĂ©partition, ils affectent diffĂ©remment l’acte subjectif de peser. La conservation de la matiĂšre n’entraĂźne donc pas, sans plus, celle du poids et celui-ci ne se quantifie pas du seul fait de l’atomisation de la substance. La dissociation entre ces deux termes, qui trouve son apogĂ©e durant le sous-stade II B, dure jusqu’au troisiĂšme stade.

Par contre, au cours du stade III, la conservation de la substance entraĂźne celle du poids. Pour expliquer cette inversion de la situation propre au stade prĂ©cĂ©dent, il suffira donc d’admettre que l’action de peser en vient elle aussi — mais avec le retard que rend naturel son caractĂšre perceptif plus complexe — à se dĂ©centrer par rapport au moi et Ă  s’insĂ©rer dans le cadre d’un groupement opĂ©ratoire la rendant pour autant objective. Or cette nouvelle dĂ©centration ou, si l’on prĂ©fĂšre cette nouvelle victoire sur l’égocentrisme et le phĂ©nomĂ©nisme de la qualitĂ© immĂ©diate, se trouve dans le cas particulier, facilitĂ©e par la constitution antĂ©rieure de l’invariant substantiel : les variations apparentes du poids seront dĂšs lors simplement mises par le sujet au compte de ses propres rĂ©actions de pesĂ©e, tandis que les relations extĂ©rieures ainsi dĂ©centrĂ©es s’insĂ©reront sans plus dans le cadre des opĂ©rations relatives Ă  l’objet. Le groupement qui assure la conservation de la substance s’étendra par consĂ©quent Ă  celle du poids lui-mĂȘme, chaque unitĂ© de matiĂšre se voyant dotĂ©e d’un poids invariant, et le poids total rĂ©sultant de l’addition de ces Ă©lĂ©ments devenus homogĂšnes comme l’objet total rĂ©sulte de la rĂ©union de ses parties. De la sorte s’achĂšve le renversement progressif des rapports entre la substance et le poids, lesquels, solidaires dans l’égocentrisme et le phĂ©nomĂ©nisme initiaux, se dissocient ensuite pour se retrouver en fin de compte unis dans un mĂȘme groupement rationnel. Il reste, d’ailleurs, pour complĂ©ter cette description, Ă  voir comment celui-ci finira par englober le volume lui-mĂȘme.