Avant-propos a

Le but de cet ouvrage est double : initier le dĂ©butant Ă  la logique moderne, qui est la logistique, et dĂ©velopper certaines thĂšses concernant les structures d’ensemble et la rĂ©versibilitĂ© qui caractĂ©risent les opĂ©rations dĂ©ductives.

Il importe dĂšs l’abord de prĂ©ciser, vis-Ă -vis des logisticiens de mĂ©tier, les limites d’un tel TraitĂ©, ainsi que son utilitĂ© Ă©ventuelle. Ce livre est Ă©crit par un psychologue, qui s’intĂ©resse Ă  la logique dans la mesure oĂč elle permet de construire un modĂšle Ă©purĂ© des structures de la pensĂ©e ; il n’est donc point l’Ɠuvre d’un spĂ©cialiste de l’axiomatique ni d’un mathĂ©maticien. Tout vrai logisticien (l’espĂšce en est d’ailleurs encore rare) pourra donc constater les lacunes de la formalisation dont se contentent ces pages (une formalisation plus prĂ©cise les eĂ»t au reste rendues peu abordables). La logistique y est prĂ©sentĂ©e « intuitivement », comme on dit, y compris les quelques dĂ©monstrations poussĂ©es jusqu’à un certain dĂ©tail.

Mais, si une logistique intuitive constitue, de toute Ă©vidence, une simple introduction Ă  la logistique entiĂšrement formalisĂ©e, elle n’en prĂ©sente pas moins son utilitĂ© pour le logicien lui-mĂȘme. En effet, toute logistique s’appuie sur des prĂ©suppositions intuitives : Ă  lire les principaux logisticiens, comme Russell, v. Wittgenstein, Carnap, etc., on s’aperçoit vite qu’ils se rĂ©fĂšrent tous Ă  certaines intuitions tenues par eux comme allant de soi dans la mesure prĂ©cisĂ©ment oĂč elles Ă©chappent Ă  la vĂ©rification logistique. Les’ uns se fient Ă  leur « intuition rationnelle », s’imaginant atteindre des formes en soi ; les autres s’appuient sur une sorte d’intuition symbolique et croient ne manipuler que des signes selon une combinatoire suspendue dans le vide ; d’autres recourent Ă  une intuition physicaliste ; les derniers, enfin, invoquent certaines intuitions psychologiques — et ce sont lĂ  les prĂ©suppositions les plus dangereuses, car elles se contentent souvent de la psychologie la plus courte et la plus illusoire : celle des donnĂ©es soi-disant immĂ©diates. Nous avons pensĂ© au contraire que notre rĂŽle, en tant que logicien formĂ© par la psychologie, Ă©tait de fournir un modĂšle logique des opĂ©rations rĂ©elles de la pensĂ©e, ou, plus prĂ©cisĂ©ment, une image du processus selon lequel la logique formalise progressivement les opĂ©rations concrĂštes de l’esprit.

Or, nous croyons que cette image peut ĂȘtre instructive pour la logique elle-mĂȘme. Quelle que soit, en effet, la philosophie que chacun, en privĂ©, se donne de la logique (platonisme, nominalisme ou empirisme physicaliste),

les opĂ©rations logistiques correspondent toujours d’abord Ă  des opĂ©rations de la pensĂ©e, car, mĂȘme pour atteindre des idĂ©es en soi, des syntaxes ou des choses, il faut nĂ©cessairement passer par des actions du sujet, c’est-Ă -dire par des opĂ©rations rĂ©elles de l’esprit. Pour la psychologie, comme pour la logique, le vrai n’est pas dĂ» Ă  une simple lecture, mais est toujours liĂ© Ă  des « manipulations » opĂ©ratoires. Or, ces opĂ©rations rĂ©elles, tout en rejoignant de façon frappante les opĂ©rations abstraites sur lesquelles porte la logistique, en diffĂšrent cependant sur un point, et qui est essentiel : loin de se composer d’élĂ©ments discontinus et isolĂ©s, de « propositions atomiques » ou d’énoncĂ©s exprimant sans plus des qualitĂ©s physiques morcelables, le modĂšle concret que constituent les opĂ©rations de la pensĂ©e consiste toujours en systĂšmes d’ensemble, structurĂ©s en tant que totalitĂ©s et reconnaissables Ă  leur composition rĂ©versible. Mais cette diffĂ©rence entre le modĂšle concret et le schĂ©ma abstrait soulĂšve naturellement elle-mĂȘme un problĂšme logistique : il est Ă©videmment possible de construire une logistique des systĂšmes d’ensemble comme tels, et elle doit ĂȘtre de nature Ă  enrichir, et non pas Ă  contredire la logistique combinatoire usuelle. C’est en vue d’assurer cette liaison du concret et de l’abstrait, liaison indispensable au logicien comme au psychologue, que nous avons Ă©crit le prĂ©sent ouvrage et lui avons conservĂ© une forme intuitive, Ă  la fois accessible au dĂ©butant en logistique et facile Ă  formaliser davantage par le logicien de mĂ©tier.

Mais cette recherche des lois propres aux structures opĂ©ratoires d’ensemble nous a conduit Ă  centrer nos analyses d’une maniĂšre qui s’éloigne - parfois des prĂ©occupations un peu trop unilatĂ©ralement mathĂ©matiques de la logistique contemporaine. Il ne s’agit Ă  cet Ă©gard, ni de faire preuve d’ingratitude Ă  l’égard des mathĂ©maticiens ni surtout de mĂ©connaĂźtre l’intĂ©rĂȘt exceptionnel de la logique mathĂ©matique, mais simplement de la complĂ©ter par une logique des opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires elles-mĂȘmes, ou, si l’on prĂ©fĂšre, des opĂ©rations prĂ©mathĂ©matiques. La logistique a Ă©tĂ© presque entiĂšrement l’Ɠuvre des mathĂ©maticiens et elle leur doit par consĂ©quent beaucoup, Ă  commencer par sa rigueur et son indĂ©pendance philosophique. Mais les mathĂ©maticiens, en s’intĂ©ressant Ă  la logique, n’ont pas seulement eu en vue la thĂ©orie de la dĂ©monstration et de la dĂ©duction, ce qui a grandement enrichi notre connaissance des opĂ©rations de l’esprit : ils ont souvent rĂȘvĂ© d’une rĂ©duction des mathĂ©matiques Ă  la logique, ou au contraire d’une identification de la logique avec certaines des parties gĂ©nĂ©rales de la z mathĂ©matique. Or, de ces efforts, d’ailleurs trĂšs fructueux par les problĂšmes nouveaux qu’ils ont suscitĂ©s, n’est pas uniquement rĂ©sultĂ© un approfondissement de notre savoir quant Ă  la complexitĂ© des mĂ©canismes opĂ©ratoires ; il en est dĂ©coulĂ© aussi parfois une sorte de dĂ©placement des problĂšmes ou des buts mĂȘmes de la logistique, qui sont cependant multiples et ouverts Ă  toute recherche.

Tout en reconnaissant une Ă©vidente continuitĂ© entre les opĂ©rations logiques et les opĂ©rations mathĂ©matiques, nous ne croyons cependant pas que l’une des deux disciplines ainsi rapprochĂ©es puisse sĂ©rieusement songer Ă  absorber l’autre, dans le sens d’une rĂ©duction pure et simple. Nous ne croyons mĂȘme pas que la logique qualitative courante, celle qui intervient par exemple dans la construction des classifications zoologiques et botaniques, se confonde avec les parties les plus gĂ©nĂ©rales de la thĂ©orie des

ensembles et nous chercherons Ă  montrer pourquoi cette identification de la classe logique et de l’ensemble mathĂ©matique aboutit Ă  fausser les perspectives sur un certain nombre de points.

Aussi serons-nous conduits Ă  dĂ©fendre quelques thĂšses non-conformistes quant aux rapports entre la logique et les mathĂ©matiques. En voici les trois principales. En premier lieu, tandis que l’élĂ©mentaire pour le mathĂ©maticien se confond avec le plus gĂ©nĂ©ral, le logicien doit remonter aux opĂ©rations les plus Ă©lĂ©mentaires dans le sens des plus simples possibles. Il ne partira donc pas nĂ©cessairement des opĂ©rations prĂ©sentant un intĂ©rĂȘt Ă  la fois mathĂ©matique et non-mathĂ©matique, mais de celles qui traduisent les actions les plus fondamentales du sujet opĂ©rant : substitutions, classements, enchaĂźnements, correspondances, etc., en tant qu’appliquĂ©es Ă  des objets qualifiĂ©s, et non pas d’emblĂ©e aux unitĂ©s « quelconques » caractĂ©risant l’élĂ©ment mathĂ©matique. C’est donc sur l’analyse de ces opĂ©rations les plus simples qu’insiste surtout le prĂ©sent ouvrage : il pourrait ĂȘtre intitulĂ© Esquisse d’une logique des opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires, par opposition aux opĂ©rations les plus gĂ©nĂ©rales.

En second lieu, les opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires qu’étudie la logique se rapportent exclusivement aux relations de la partie et du tout (inclusions et complĂ©mentaritĂ©s de diverses formes) ; par contre, les* mathĂ©matiques, qui utilisent aussi de telles relations, les complĂštent d’emblĂ©e par des relations directes entre les parties. La logique ne connaĂźt donc que la quantitĂ© « intensive » liĂ©e aux « quelque » et au « tout », alors qu’en thĂ©orie des ensembles dĂ©jĂ  intervient la quantitĂ© « extensive » due Ă  la comparaison des parties entre elles : par exemple la notion du « presque tous » (qui est impliquĂ©e dans l’idĂ©e de limite, etc.) est dĂ©jĂ  spĂ©cifiquement mathĂ©matique. C’est ainsi que la logique (intensive) sait qu’il existe plus de VertĂ©brĂ©s que de Poissons, car tous les Poissons sont des VertĂ©brĂ©s sans que la rĂ©ciproque soit vraie, mais elle ne saurait dĂ©cider si la classe des Poissons est d’une extension plus ou moins grande que celle des Oiseaux ou des Insectes faute de relations de partie Ă  tout entre ces deux classes ; au contraire la thĂ©orie des ensembles peut juger si deux ensembles disjoints E et F sont Ă©quipotents ou si l’un est de « puissance » supĂ©rieure Ă  l’autre. Or, cette distinction Ă©lĂ©mentaire de l’intensif et de l’extensif explique, verrons-nous, les oppositions entre la logique des propositions bivalentes et les raisonnements spĂ©cifiquement mathĂ©matiques, autant que les diffĂ©rences entre la classe et le nombre.

En troisiĂšme lieu, et surtout, s’il existe des structures d’ensemble embrassant la totalitĂ© des opĂ©rations logiques, elles se distingueront alors des structures totales connues en mathĂ©matiques (groupes, corps, anneaux, lattices, etc.) par des conditions restrictives qu’il s’agira d’analyser avec soin au lieu de les voiler pour rendre les assimilations plus faciles. Le problĂšme principal que nous chercherons Ă  rĂ©soudre sera donc de caractĂ©riser les structures d’ensemble spĂ©cifiques des opĂ©rations logiques Ă©lĂ©mentaires et de construire ainsi une logique de la totalitĂ©, bien coordonnĂ©e (mais non pas subordonnĂ©e) Ă  la mathĂ©matique.

Or, nous croyons que cette attitude critique dans la dĂ©termination des structures opĂ©ratoires Ă©lĂ©mentaires est, en dĂ©finitive, de nature Ă  intĂ©resser les mathĂ©matiques elles-mĂȘmes et Ă  prĂ©parer la solution de certains problĂšmes

de logique mathĂ©matique mieux que n’y conduit l’attitude de rĂ©duction pure et simple du mathĂ©matique au logique (ou l’inverse). Chacun sait, en effet, que les tentatives rĂ©pĂ©tĂ©es de « formaliser » l’arithmĂ©tique jusqu’à pouvoir Ă©tablir la non-contradiction logique de cette discipline ont jusqu’ici Ă©chouĂ©. Or, cet Ă©chec, dont Goedel a fourni la raison en une dĂ©monstration cĂ©lĂšbre, montre mieux que tout autre argument l’inadĂ©quation relative des cadres logiques aux[constructions proprement mathĂ©matiques. Ne serait-ce point alors que les critĂšres classiques de la non-contradiction et de l’identitĂ© exigent une rĂ©vision et un Ă©largissement ? Est-il certain que la contradiction (n — n) ≠ 0 soit de la mĂȘme espĂšce que (p ∙ p) ≠ 0 (par exemple x est Ă  la fois invertĂ©brĂ© et poisson) ? Or, la solution d’une telle question ne saurait ĂȘtre cherchĂ©e que sur le terrain des structures opĂ©ratoires d’ensemble, car c’est seulement en fonction de la composition rĂ©versible des opĂ©rations que l’identitĂ© et la non-contradiction prennent un sens, et peut-ĂȘtre un sens distinct d’un systĂšme d’opĂ©rations Ă  l’autre. En dĂ©gageant la nature des totalitĂ©s Ă©lĂ©mentaires, il sera donc sans doute possible de rĂ©pondre, non seulement aux exigences proprement logiques d’un retour aux sources opĂ©ratoires de la pensĂ©e, mais encore aux intĂ©rĂȘts des mathĂ©maticiens eux-mĂȘmes : remontant Ă  ces mĂȘmes sources prĂ©mathĂ©matiques, ceux-ci dĂ©couvriront vraisemblablement pourquoi la logique pure, avec ses structures restreintes (quantitĂ© intensive, dichotomies propres Ă  la logique bivalente, etc.), ne saurait rendre compte des structures arithmĂ©tiques qui englobent ces derniĂšres, mais en les dĂ©passant.