Chapitre IV.
La logique des ensembles et les rapports entre les opérations intrapropositionnelles et le nombre a

La thĂ©orie des ensembles, qui constitue le fondement de l’arithmĂ©tique, procĂšde insensiblement des structures caractĂ©risĂ©es par un simple emboĂźtement des parties dans le tout aux mises en relation des parties entre elles sous les formes les plus diverses et les plus diffĂ©renciĂ©es. Comme la logique en demeure aux structures de la premiĂšre de ces deux espĂšces, tandis que les secondes sont spĂ©ciales aux mathĂ©matiques, la thĂ©orie des ensembles donne l’impression de rĂ©aliser la fusion complĂšte de ces deux disciplines : c’est en ce sens que Russell, admettant aprĂšs Frege la rĂ©duction du nombre cardinal Ă  la notion logique de classe, a cĂ©lĂ©brĂ© dans la dĂ©couverte des ensembles par Cantor l’une des grandes conquĂȘtes de l’esprit humain. Et c’est pourquoi, malgrĂ© toutes les rĂ©serves d’H. PoincarĂ©, de L. Brunschvicg, de P. Boutroux, d’A. Reymond, de Wittgenstein lui-mĂȘme et de tant d’autres auteurs qui ont dĂ©noncĂ© les Ă©quivoques et parfois les cercles vicieux se dissimulant sous certaines rĂ©ductions trop faciles, la tendance demeure assez gĂ©nĂ©rale de fusionner en un seul tout la logistique ou la logique tout court et la thĂ©orie mathĂ©matique des ensembles : c’est ainsi que l’on risque de faire figure d’attardĂ© ou mĂȘme d’adversaire de la « logique scientifique » Ă  vouloir soulever le voile qui recouvre encore les relations entre la logique pure et les mathĂ©matiques.

Or, Ă  rĂ©soudre trop hĂątivement ce problĂšme central, on se prive de l’une des discussions les plus instructives de la logique contemporaine. La question importante n’est naturellement pas de savoir si la logique doit ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une partie des mathĂ©ma-

tiques ou si celles-ci sont au contraire Ă  concevoir comme un « immense prolongement de la logistique » (Boll). Le vrai problĂšme est de dĂ©terminer les limites de la logique : est-elle la source de toute science dĂ©ductive ou ne peut-elle prĂ©tendre qu’au rĂŽle de rĂ©gulateur. Et si elle est limitĂ©e, ses bornes sont-elles infranchissables ou la logique actuelle ne constitue-t-elle qu’Ăčne Ă©tape dans une construction encore en devenir ? Sur ce point comme toujours, ce sont les solutions dogmatiques qui sont, en fait, conservatrices et stĂ©riles. Au contraire, toute recherche sur les dĂ©limitations de la logique et des mathĂ©matiques ne peut que profiter Ă  l’une et aux autres : Ă  la premiĂšre en lui rendant la conscience de sa spĂ©cificitĂ© et aux secondes en recherchant pourquoi la logique bivalente Ă©choue Ă  fonder le raisonnement mathĂ©matique et ce qu’il faut lui adjoindre pour atteindre une thĂ©orie adĂ©quate du raisonnement par rĂ©currence ou en gĂ©nĂ©ral des dĂ©ductions aptes Ă  embrasser l’infini et toutes les structures de groupes.

§ 23. Les ensembles et les classes : position du problÚme

La premiĂšre question Ă  poser quant aux rapports entre la logique des classes et des relations et la logique mathĂ©matique est de dĂ©terminer le degrĂ© de parentĂ© entre les classes et les ensembles. Or, une prĂ©caution s’impose Ă  cet Ă©gard : c’est de prĂ©ciser si certaines expressions semblables employĂ©es dans les deux domaines recouvrent exactement les mĂȘmes significations.

En effet, si la logique, qui ne prĂ©suppose rien, doit partir de l’élĂ©mentaire, les mathĂ©matiques, qui veulent reconstituer simultanĂ©ment leurs propres axiomes et ceux de la logique, tendent Ă  remonter aux notions les plus gĂ©nĂ©rales possibles. Or, l’élĂ©mentaire, c’est-Ă -dire le plus simple, ne se confond pas nĂ©cessairement avec le plus gĂ©nĂ©ral. Ainsi le rapport de partie Ă  tout, que nous avons considĂ©rĂ© comme caractĂ©ristique des structures logiques, n’est pas Ă  regarder a priori comme le plus gĂ©nĂ©ral. Du moins la question se pose prĂ©cisĂ©ment d’emblĂ©e de savoir si c’est ce mĂȘme rapport qui dĂ©finit un « ensemble » :

« Un ensemble, Ă©crit Bourbaki, est formĂ© d’élĂ©ments susceptibles de possĂ©der certaines propriĂ©tĂ©s et d’avoir entre eux ou avec des Ă©lĂ©ments d’autres ensembles certaines relations.1 » Il semble diffi-

1. Bourbaki, np. cit., t. I, p. 2.

cile de choisir une notion plus gĂ©nĂ©rale comme point de dĂ©part d’un TraitĂ© de mathĂ©matiques, et d’un TraitĂ© hautement reprĂ©sentatif de l’esprit contemporain de formalisme logique. Et pourtant rien m’est moins « élĂ©mentaire » que cette notion gĂ©nĂ©rale. En premier dieu nous nous demanderions ce que signifient les expressions de « propriĂ©tĂ©s » et de « relations » et au nom de quels critĂšres on.les « distinguera. Mais cette question de rapports entre les « prĂ©dicats » « et les « relations » n’est pas spĂ©ciale aux mathĂ©matiques et nous en avons suffisamment traitĂ© au point de vue logique pour n’y point revenir ici. Par contre, un second problĂšme surgit nĂ©cessairement qui, lui, est capital du point de vue des frontiĂšres entre la logique et les mathĂ©matiques : que signifie, pour les Ă©lĂ©ments d’un ensemble, la capacitĂ© d’« avoir des relations avec des Ă©lĂ©ments d’autres ensembles »?

Dire que les Ă©lĂ©ments d’un ensemble sont susceptibles de possĂ©der certaines propriĂ©tĂ©s et d’avoir entre eux certaines relations ne dĂ©passe pas nĂ©cessairement le domaine de la logique des classes et des relations « intensives ». Ainsi la classe des hommes peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme un « ensemble » d’élĂ©ments possĂ©dant certaines propriĂ©tĂ©s (que nous considĂ©rons pour notre part comme des relations symĂ©triques de co-humanitĂ©) et soutenant entre eux certaines relations (plus ou moins grands, larges ou Ă©troits de crĂąne, intelligents, etc.). Ces propriĂ©tĂ©s et ces relations sont alors toutes rĂ©ductibles, comme nous l’avons vu, Ă  des relations de partie Ă  tout : le tout Ă©tant la diffĂ©rence qualifiĂ©e ou l’équivalence qualifiĂ©e relative Ă  la classe en jeu, les parties sont constituĂ©es par les diffĂ©rences partielles ou les sous-classes avec leurs Ă©quivalences propres. Admettons donc qu’il en soit ainsi de tout ensemble mathĂ©matiqĂče. Ce ji’est pas le cas de tous, et nous le verrons plus loin. Mais c’est le cas de certains et n’insistons pas pour le moment sur les autres. Par contre, que sont les relations des Ă©lĂ©ments de l’ensemble avec ceux d’autres ensembles ?

Dans le cas des classes logiques, ces relations ne peuvent ĂȘtre que de trois sortes : 1° La classe des Hommes (A) peut ĂȘtre mise en relation avec celles des MammifĂšres (B), des VertĂ©brĂ©s (C), etc., de telle sorte qu’un Homme xA sera mis en relation non seulement avec les autres Hommes (xA( a > xj), mais avec les MammifĂšres (xa <ft > a⅛), les VertĂ©brĂ©s (xa √L> a⅛), etc. Seulement ce sont encore des relations de partie Ă  tout qu’il. s’agisse d’inclusions ou d’équivalences par co-appartenances ou co-inclusions. 2° Les « 

Hommes peuvent ĂȘtre comparĂ©s, d’autre part, avec n’importe quoi par le moyen de relations asymĂ©triques qualifiĂ©es : un Homme pourra ainsi ĂȘtre considĂ©rĂ© comme plus intelligent qu’un Singe (Ÿ) soit Ÿ → xA ; plus grand qu’une Fourmi, etc. Seulement ces relations asymĂ©triques n’ont de signification qu’à titre de relations partielles dans des sĂ©riations d’ensemble et reposent donc Ă  nouveau sur l’emboĂźtement de la partie (diffĂ©rence plus petite) dans le tout (diffĂ©rence plus grande). 3° Enfin les mises en relations logiques peuvent consister en multiplications de classes ou de relations, c’est-Ă -dire en correspondances bi-univoques ou co-univoques. Mais ces liaisons, elles aussi, consistent Ă  emboĂźter la classe A1∙en dĂ©s classes multiplicatives A1A2 ou K1K2 (groupements III ou IV) ou en des systĂšmes multiplicatifs d’ensemble de relations (groupements VII ou VIII), de telle sorte que le principe en est Ă  nouveau l’emboĂźtement de la partie dans le tout. La logique ignore ainsi toute autre structure que de tels emboĂźtements selon leurs diverses variĂ©tĂ©s.

Au contraire, mettre en relation les Ă©lĂ©ments d’un ensemble mathĂ©matique E avec ceux d’un autre ensemble F, c’est imaginer un ensemble d’« applications » de E sur F (d’associations ou de « fonctions », notamment de correspondances) qui ne sont nullement assujetties Ă  cette condition limitative. La raison essentielle en est que le mathĂ©maticien, au lieu de ne considĂ©rer comme le logicien un Ă©lĂ©ment de l’ensemble que relativement aux emboĂźtements ou aux relations qui le qualifient et le diffĂ©rencient, se rĂ©serve toujours le droit de parler d’un Ă©lĂ©ment quelconque, c’est-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment indĂ©pendant de tels emboĂźtements diffĂ©renciĂ©s.

L’exemple le plus clair est celui des Ă©quipotences ou correspondances bi-univoques et rĂ©ciproques entre les Ă©lĂ©ments individuels de deux ensembles indĂ©pendamment de leurs propriĂ©tĂ©s (donc unitĂ© Ă  unitĂ©). Mais nous discuterons cette opĂ©ration plus loin en dĂ©tail (§ 25). Bornons-nous donc pour l’instant Ă  un autre exemple : celui du « produit de plusieurs ensembles, » opĂ©ration Ă  laquelle Bourbaki cherche d’ailleurs Ă  rĂ©duire la correspondance bi-univoque1. Soient E et F deux ensembles distincts ou non. Les couples (x, y) dont le premier Ă©lĂ©ment x est un Ă©lĂ©ment quelconque de E et le second y un Ă©lĂ©ment quelconque de F sont les Ă©lĂ©ments d’un nouvel ensemble, qu’on appelle l’ensemble produit de E par F, et qu’on note E × F.

1. Ibid., I, p. 13-14.

On voit d’emblĂ©e l’analogie formelle de cette opĂ©ration avec la multiplication bi-univoque logique (groupements IV et VIII). Et cependant il ne s’agit pas de la mĂȘme opĂ©ration, du seul fait que les couples x, y sont formĂ©s d’élĂ©ments « quelconques », et ne sont pas construits seulement en fonction des ressemblances ou des diffĂ©rences entre τ et y. Soit un ensemble E formĂ© de deux objets x1et x2 et soit un ensemble F formĂ© de trois objets y1, y2 et y3. Le produit de ces deux ensembles donnera six associations x1y1 ; x1y2 ; x1y3 > x2 !L > x2l∕2 χ2ys∙ DÂź mĂȘme une classe B1 formĂ©e de deux classes singuliĂšres A1 et Aj, et une classe C2 formĂ©e de trois classes singuliĂšres A2, A2 et B2 donneront un produit formĂ© des six associations : A1A2 ; A1A2 ; A1B2 ; AjA2 ; A’1A2 et A(B2. Or, bien que ces deux opĂ©rations aient, comme on le voit, des structures formelles semblables, elles ne.sont nullement identiques. Dans le cas du produit de deux ensembles E × F, chaque couple est, en effet, Ă©quivalent Ă  chacun des autres parce que formĂ© d’élĂ©ments « quelconques ». Au contraire la multiplication logique entre deux classes telles que B1 et C2 n’a de signification que dans la mesure oĂč elle confĂšre certaines qualitĂ©s distinctes Ă  chaque couple A1A2j A1A2j etc., de telle sorte qu’aucune de ces classes multiplicatives Ă©lĂ©mentaires n’est Ă©quivalente aux autres, sinon en tant que faisant partie de la classe totale B1C2. Que l’on compare ainsi la table Ă  double entrĂ©e de la figure 9 (voir p. 123), avec ses six casiers qualifiĂ©s diffĂ©remment1, Ă  la multiplication arithmĂ©tique 2 × 3 = 6 et l’on saisira toute la diffĂ©rence de ces deux sortes d’opĂ©rations.

Il y a donc (et ceci n’est qu’un premier exemple) entre la classe logique (intensive) et l’ensemble mathĂ©matique, la diffĂ©rence essentielle qui sĂ©pare le totalement qualifiĂ© par emboĂźtements contigus (voir § 10 sous III) du plus ou moins qualifiĂ© ou du quelconque : l’opĂ©ration mathĂ©matique est ainsi Ă  concevoir, en premiĂšre approximation, comme une gĂ©nĂ©ralisation de l’opĂ©ration logique correspondante. Mais ce n’est lĂ  qu’une premiĂšre approximation, car on pourrait alors soutenir Ă  juste titre qu’une telle diffĂ©rence n’est que de degrĂ© et qu’elle intĂ©resse surtout le contenu de l’opĂ©ration et non pas sa structure formelle. Or, en rĂ©alitĂ©, la gĂ©nĂ©ralisation en jeu suppose une modification de la structure elle-mĂȘme. En devenant « quelconque », c’est-Ă -dire en perdant ses qualitĂ©s individuelles, l’élĂ©ment de l’ensemble devient une simple unitĂ© parmi les

1. Voir l’exemple concret donnĂ© Ă  propos de cette figure 9 (§ 15).

autres : c’est pourquoi l’association multiplicative entre un Ă©lĂ©ment « quelconque » x de l’ensemble E et un Ă©lĂ©ment « quelconque » y de l’ensemble F constitue une relation directe d’élĂ©ment Ă  Ă©lĂ©ment, c’est-Ă -dire de partie Ă  partie, tandis que le couple A1A2 propre Ă  la multiplication logique n’est pas une relation directe de partie Ă  partie, mais une relation indirecte passant par l’intermĂ©diaire du tout B1C2 et de ses sous-emboĂźtements A1 et A2. Le « produit de deux ensembles » est donc dĂ©jĂ  une opĂ©ration qui se libĂšre des rapports de partie Ă  tout et qui s’engage dans la direction des relations entre les parties elles-mĂȘmes.

§ 24. Les « ensembles abstraits » et la notion du « distinct »

La notion de l’ensemble, discutĂ©e au § 23, peut ĂȘtre dite « concrĂšte » en ce sens que les Ă©lĂ©ments de l’ensemble possĂšdent des « propriĂ©tĂ©s ». On pourrait donc comparer ces propriĂ©tĂ©s aux qualitĂ©s qui dĂ©terminent les classes, sous-classes et Ă©lĂ©ments individuels des structures logiques (des classes que nous avons appelĂ©es « faiblement structurĂ©es » ou « semi-structurĂ©es » : voir dĂ©finitions 11 et 12). Mais c’est Ă  ce sujet qu’il conviendra de reprendre la question des relations qui soutiennent entre eux les Ă©lĂ©ments d’un mĂȘme ensemble, car ces relations peuvent consister soit en rapports de partie Ă  tout, comme les relations logiques, soit (dans le cas des « classes structurĂ©es », dĂ©finition 13) en rapports directs entre les parties elles-mĂȘmes. Par exemple en des ensembles tels que celui des nombres entiers ou des nombres pairs, de l’ensemble des nombres rationnels, ou en des ensembles non dĂ©nombrables comme celui des points d’une droite ou d’une demi-circonfĂ©rence, etc., les propriĂ©tĂ©s des Ă©lĂ©ments et les relations qu’ils soutiennent entre eux sont dĂ©terminĂ©es par une loi de construction (la suite des nombres, le continu linĂ©aire, etc.) qui permet de relier un Ă©lĂ©ment Ă  un autre (n Ă  n + 1) sans passer par le rapport de partie Ă  tout.

Mais les ensembles concrets, dont les Ă©lĂ©ments sont pourvus de propriĂ©tĂ©s, ne constituent pas la structure la plus gĂ©nĂ©rale de la thĂ©orie des ensembles. Pour comparer le « gĂ©nĂ©ral » mathĂ©matique Ă  1’« élĂ©mentaire » logique, et pour vĂ©rifier l’hypothĂšse selon laquelle , la diffĂ©rence entre les deux notions tient effectivement Ă  la dualitĂ© des rapports de partie Ă  tout (quantitĂ© intensive) et des rapports des parties entre elles (quantitĂ© extensive et numĂ©rique), c’est donc aux ensembles les plus gĂ©nĂ©raux qu’il faut d’abord nous adresser,

quitte à revenir ensuite aux opérations propres aux ensembles concrets.

Or, les structures les plus gĂ©nĂ©rales sont constituĂ©es par ce qu’on appelle les « ensembles abstraits » : (1) un ensemble « abstrait » est un ensemble dont les Ă©lĂ©ments sont dĂ©munis de propriĂ©tĂ©s ; (2) entre les-Ă©lĂ©ments d’un ensemble abstrait n’existe pas d’autres relations que celle qui distingue deux Ă©lĂ©ments diffĂ©rents (x ≠ y) et celle qui identifie un Ă©lĂ©ment Ă  lui-mĂȘme (x = x) ; (3) entre les Ă©lĂ©ments d’un ensemble abstrait et cet ensemble n’existe que la relation d’appartenance (τΔE).

Le problÚme est ainsi posé en termes non équivoques : un ensemble abstrait est-il réductible à une classe logique, et sinon en quoi consiste la différence ?

Deux des quatre caractĂšres constitutifs se retrouvent dans les classes logiques : l’identitĂ© et l’appartenance, x — x et ĂŠeE. Un troisiĂšme caractĂšre est celui que nous avons discutĂ© au paragraphe prĂ©cĂ©dent ; l’élĂ©ment de l’ensemble abstrait est dĂ©pourvu de propriĂ©tĂ©s et, a fortiori, de qualitĂ©s individuelles : ce caractĂšre ne constitue donc que la gĂ©nĂ©ralisation du « quelconque ». Quant au quatriĂšme caractĂšre, qui est la possibilitĂ© de distinguer deux Ă©lĂ©ments quelconques {x ≠ y) on pourrait dire qu’il existe comme les deux premiers dans le domaine des classes logiques : dans la classe des hommes, Pierre peut toujours ĂȘtre distinguĂ© de Paul. La seule diffĂ©rence entre l’ensemble abstrait et la classe logique tiendrait-elle donc Ă  une question de gĂ©nĂ©ralisation, c’est-Ă -dire de degré ?

Mais une telle assimilation soulÚve la difficulté suivante.

Deux Ă©lĂ©ments distincts d’une classe logique, tels Pierre et-Paul, ne sont diffĂ©renciĂ©s qu’en fonction d’un systĂšme complexe d’emboĂźtements qualitatifs, conduisant jusqu’aux sous-classes singuliĂšres ; celles-ci ne sont, en effet, caractĂ©risĂ©es que grĂące Ă  une ou plusieurs qualitĂ©s diffĂ©rentielles, c’est-Ă -dire par un jeu d’« altĂ©ritĂ©s » ou de relations asymĂ©triques dĂ©terminĂ©es. Or, dans un ensemble abstrait les Ă©lĂ©ments sont « dĂ©munis de propriĂ©tĂ©s » (1). Comment donc, en ce cas, peuvent-ils ĂȘtre tenus pour « distincts » (2) ?

On voit ici, soit dit entre parenthĂšses, la diffĂ©rence de signification qui sĂ©pare le « gĂ©nĂ©ral » de 1’« élĂ©mentaire ». Les mathĂ©maticiens, qui s’intĂ©ressent seulement aux notions les plus « gĂ©nĂ©rales », en ont poussĂ© fort loin l’analyse en des cas touchant de prĂšs la logique : l’idĂ©e d’ordre est parvenue depuis Pasch et Hilbert Ă  haut degrĂ© d’élaboration (il existe un ensemble fort intĂ©ressant d’axiomes d’ordre considĂ©rĂ©s comme nĂ©cessaires Ă  la gĂ©omĂ©trie projective et euclidienne). Par contre, certaines notions « élĂ©men-

taires » sont d’un usage quotidien en mathĂ©matiques sans qu’on ait eu la curiositĂ© d’en pousser aussi loin l’analyse. Telle est prĂ©cisĂ©ment la notion du « distinct » dont l’importance est pourtant fondamentale, puisque toute la logique est en un sens une thĂ©orie de l’équivalence et de la diffĂ©rence et que certaines logiques mathĂ©matiques, comme la logique de Griss (voir § 49), remplacent la nĂ©gation elle-mĂȘme par la notion de diffĂ©rence. Il y a donc place, Ă  cĂŽtĂ© de l’étude des structures gĂ©nĂ©rales, pour une analyse des rapports « élĂ©mentaires ».

Il est Ă©vident que, si les Ă©lĂ©ments d’un ensemble abstrait sont dĂ©munis de propriĂ©tĂ©s, ils ne sauraient se distinguer les uns des autres par eux-mĂȘmes, de telle sorte qu’en les posant comme distincts malgrĂ© cette absence de toute qualitĂ© distinctive, on introduit implicitement une opĂ©ration permettant de les distinguer. Le rĂŽle du logicien est alors de dĂ©terminer en quoi consiste cette opĂ©ration. Lorsqu’il s’agit de diffĂ©rences que les termes prĂ©sentent en vertu de leurs propriĂ©tĂ©s, nous savons dĂ©jĂ  que ces rapports de distinction peuvent ĂȘtre de trois sortes : ceux qui rĂ©sultent de la prĂ©sence ou de l’absence d’une qualitĂ© (« altĂ©rité » : dĂ©finitions 26-27), ceux que dĂ©terminent les relations asymĂ©triques et ceux qui expriment une diffĂ©rence symĂ©trique d’« intervalle », cette troisiĂšme forme de diffĂ©rence Ă©tant d’ailleurs rĂ©ductible aux deux autres (voir § 22). Mais, si toute propriĂ©tĂ© fait dĂ©faut, comment rendre compte de l’opĂ©ration de la dictinction ?

Bien entendu, le mathĂ©maticien conserve toujours le droit de procĂ©der par postulats. Lorsqu’on lui demande Ă  quoi se reconnaĂźt le caractĂšre distinct de deux Ă©lĂ©ments x et y d’un ensemble abstrait, il rĂ©pond simplement qu’il se le donne. Ou bien encore, il rĂ©pond qu’en un ensemble concret les Ă©lĂ©ments diffĂšrent par leurs propriĂ©tĂ©s, et qu’un ensemble abstrait n’est pas autre chose qu’un ensemble concret dans lequel on nĂ©glige ces propriĂ©tĂ©s pour ne retenir que la multiplicitĂ© et la distinction des Ă©lĂ©ments. Mais cette seconde rĂ©ponse constitue assurĂ©ment une Ă©chappatoire, car Ă  vouloir justifier la distinction des Ă©lĂ©ments par des propriĂ©tĂ©s dont on fait explicitement abstraction, on se rĂ©fĂšre donc encore implicitement Ă  elles au sein de l’ensemble abstrait lui-mĂȘme. Quant Ă  se donner simultanĂ©ment la distinction et l’absence de propriĂ©tĂ©s, il reste Ă  montrer comment ces deux postulats peuvent ĂȘtre compatibles logiquement.

Nous voudrions donc poser une question tout Ă  fait naĂŻve, comme il se doit lorsque l’on veut remonter Ă  l’élĂ©mentaire : par le moyen de quelles opĂ©rations distinguera-t-on trois Ă©lĂ©ments quelconques de

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l’ensemble abstrait, autrement dit comment saura-t-on, en l’absence de toute propriĂ©tĂ© distinctive des Ă©lĂ©ments, que l’ensemble abstrait ne se rĂ©duit pas Ă  un seul couple x ≠ y ? En effet, si l’on pose x ≠yypuis y ≠ z, l’élĂ©ment z peut ĂȘtre identique Ă  x ou s’en distinguer, sans aucun moyen d’en dĂ©cider. Si l’on pose d’autre part x ≠ z, c’est l’élĂ©ment y qui devient indĂ©terminĂ©, etc.

Il existe, il est vrai, des ensembles dont on ne peut diffĂ©rencier les Ă©lĂ©ments que par couples sans qu’ils se rĂ©duisent pour autant Ă  un seul couple : on a dĂ©crit, par exemple, un ensemble de fonctions dont on peut seulement les distinguer deux Ă  deux, car les deux fonctions comparĂ©es diffĂšrent alors chaque fois sur un point. Mais alors la distinction demeure fondĂ©e sur les propriĂ©tĂ©s des Ă©lĂ©ments, bien que celles-ci soient ramenĂ©es Ă  leur plus simple expression. En cas d’absence -de toute propriĂ©tĂ©, comment s’assurera-t-on donc que l’ensemble ne se rĂ©duit pas Ă  un seul couple ?

Si les Ă©lĂ©ments ne diffĂšrent pas par leurs qualitĂ©s propres, il semble nĂ©cessaire, pour distinguer trois Ă©lĂ©ments quelconques, d’introduire entre eux un ordre. Il s’agira naturellement d’un ordre vidĂ© de tout contenu qualitatif, c’est-Ă -dire ne se rĂ©fĂ©rant pas aux caractĂšres des Ă©lĂ©ments comme tels, mais introduit du dehors Ă  titre d’ordre de succession des mises en relations elles-mĂȘmes. En effet, l’ordre d’énumĂ©ration est la derniĂšre forme de diffĂ©rence subsistant entre Ă©lĂ©ments dont on ignore toutes les propriĂ©tĂ©s et . dont on ne saurait donc rien dire, sinon qu’ils sont distincts.

Il est vrai que tous les mathĂ©maticiens n’admettent pas la possibilitĂ© d’ordonner un ensemble quelconque. On dĂ©montre bien que tout ensemble peut ĂȘtre ordonnĂ©, mais cette dĂ©monstration suppose l’intervention de 1’« axiome de choix », dĂ» Ă  Zermelo et qui est acceptĂ© par une partie seulement des auteurs ; ceux qui le rejettent contestent par consĂ©quent la dĂ©monstration en question.

Mais, si l’on s’en tient Ă  trois Ă©lĂ©ments seulement, on voit mal comment, pour ĂȘtre certain des distinctions x ≠ y ; y ≠ z et x ≠ z, on ne procĂ©derait pas par ordre : ce n’est qu’en mettant Ă  part x, aprĂšs l’avoir comparĂ© Ă  y, que l’on sera assurĂ© de ne plus le retrouver, identique Ă  z ou Ă  y, dans la comparaison y ≠ z. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, tout sous-ensemble fini de l’ensemble considĂ©rĂ© peut ĂȘtre ordonnĂ©, et c’est en se rĂ©fĂ©rant Ă  cet ordre possible d’énumĂ©ration que l’on aura le droit de concevoir trois Ă©lĂ©ments quelconques comme distincts et l’ensemble comme ne se rĂ©duisant pas Ă  un seul couple.

Dans le cas d’un sous-ensemble fini, distinguer revient donc Ă  introduire un ordre quelconque de numĂ©rotation possible ou d’énumĂ©ration simplement ordinale.

Mais alors, et ceci est essentiel, tous les ordres possibles d’énumĂ©ration sont semblables entre eux, puisque les Ă©lĂ©ments ne possĂšdent pas par eux-mĂȘmes de qualitĂ©s distinctives : que l’on procĂšde selon l’ordre z ;ÿ ;zouz ;ÿ ;z ; etc., il y aura toujours un premier Ă©lĂ©ment que l’on aura mis de cĂŽtĂ© aprĂšs l’avoir comparĂ© Ă  un second, de maniĂšre Ă  le distinguer d’un troisiĂšme qui aura Ă©tĂ© entre temps mis en relation avec ce second. Il y a donc similitude gĂ©nĂ©rale des diffĂ©rents ordres possibles.

Cela dit, il devient Ă©vident qu’un ensemble abstrait n’est pas une classe logique. Les Ă©lĂ©ments de l’ensemble Ă©tant dĂ©munis de propriĂ©tĂ©s sont tous Ă©quivalents entre eux du point de vue de la qualitĂ©, puisqu’aucune qualitĂ© ne les distingue plus. Ils sont cependant distincts en tant que pouvant ĂȘtre ordonnĂ©s, au moins par sous- ensembles finis et bien que toutes les suites ordonnĂ©es que l’on peut construire avec les mĂȘmes Ă©lĂ©ments non qualifiĂ©s soient semblables entre elles. Or, le domaine de la logique intensive ne connaĂźt que l’équivalence ou la diffĂ©rence qualifiĂ©es et ne possĂšde pas d’opĂ©rations pouvant porter sur des Ă©lĂ©ments Ă  la fois Ă©quivalents et ordonnĂ©s. La logique intensive ne connaĂźt pas, par consĂ©quent, de similitude gĂ©nĂ©ralisĂ©e de tous les ordres possibles construits avec les mĂȘmes Ă©lĂ©ments : l’ordre d’énumĂ©ration Pierre, Paul et Jean reste dictinct, qualitativement, de l’ordre Paul, Jean et Pierre, de telle sorte que l’ordre gĂ©nĂ©ralisĂ© (un premier) → (un second) → (un troisiĂšme) → etc. dĂ©borde la logique intensive en extrayant des diffĂ©rents ordres qualifiĂ©s possibles une similitude ordinale commune Ă  eux tous.

Au total, le fait de considĂ©rer les Ă©lĂ©ments d’un ensemble abstrait comme tous distincts malgrĂ© l’absence de propriĂ©tĂ©s distinctives, consiste Ă  les relier directement les unes aux autres en tant que simultanĂ©ment Ă©quivalentes et sĂ©riables, par des opĂ©rations dĂ©passant celles de la logique du tout et de la partie. En effet, l’élimination de toute qualitĂ© ainsi que la similitude gĂ©nĂ©ralisĂ©e de leurs diffĂ©rents ordres possibles d’énumĂ©ration libĂšrent les Ă©lĂ©ments de leurs emboĂźtements antĂ©rieurs, c’est-Ă -dire des classes ou des relations concrĂštes ou qualifiĂ©es, pour les unir directement entre eux, en tant qu’élĂ©ments homogĂšnes. Ainsi la notion de l’ensemble abstrait vĂ©rifie, quant aux relations internes des Ă©lĂ©ments les uns Ă 

l’égard des autres, ce qui nous a dĂ©jĂ  montrĂ© l’exemple du produit de deux ensembles quant aux relations externes entre Ă©lĂ©ments de plusieurs ensembles ; que la thĂ©orie des ensembles diffĂšre de la logique par une mise en relation directe des Ă©lĂ©ments ou des parties entre eux, en opposition avec les rapports de partie Ă  tout, que connaĂźt Ă©galement la thĂ©orie des ensembles, mais qui sont seuls Ă  l’Ɠuvre sur le terrain de la logique intensive.

§ 25. La correspondance bi-univoque quelconque, la relation d’équipotence et les rapports entre la logique intensive et le nombre

DĂ©butant comme la logique avec les relations des parties et du tout, la thĂ©orie des ensembles dĂ©borde bien vite, comme nous venons de le voir, ces simples rapports d’inclusion et d’appartenance. Elle les dĂ©passe Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme des ensembles, en envisageant des Ă©lĂ©ments quelconques au lieu de les qualifier nĂ©cessairement. Elle les dĂ©passe surtout quant aux relations des ensembles entre eux.

A ce double point de vue se pose un problĂšme qui a jouĂ© un rĂŽle fondamental dans l’histoire de la logistique : celui des relations entre la notion de classe et celle de nombre cardinal, ainsi qu’entre celles de relation asymĂ©trique et de nombre ordinal.

On appelle jonction l’opĂ©ration qui associe un Ă©lĂ©ment x d’un ensemble E Ă  un Ă©lĂ©ment y d’un autre ensemble F, et l’on parle Ă©galement Ă  ce sujet d’une « application » de E dans F (ou « sur » F si F est recouvert). La logique’connaĂźt elle aussi⅛ en un sens, de telles applications ou fonctions, puisqu’elle peut multiplier deux classes l’une par l’autre, mais nous avons vu (§ 15) comment ces applications purement logiques restent subordonnĂ©es aux emboĂźtements des parties dans les totalitĂ©s. Les fonctions ou applications dont use la thĂ©orie des ensembles peuvent au contraire constituer des relations directes d’élĂ©ment Ă  Ă©lĂ©ment, soit y = f(x), puisqu’elle traite d’élĂ©ments quelconques.

Ce passage du rapport de la partie au tout aux rapports entre les parties elles-mĂȘmes (ou encore les Ă©lĂ©ments comme tels) est particuliĂšrement net dans le domaine de ces fonctions essentielles que sont les correspondances bi-univoques et rĂ©ciproques en usage dans la thĂ©orie des ensembles et conduisant Ă  la construction des nombres entiers.

DÉFINITIONS 31. — Deux ensembles sont dits « en correspondance » si l’on donne une application x→- y de E dans F et une application x <- y de F

dans E. La correspondance est dite bi-univoque si ces deux applications sont univoques. Elle est dite rĂ©ciproque si x -> y entraĂźne x y et si x <— y entraĂźne x → y [il existe des correspondances bi-univoques non rĂ©ciproques : n→ (n + 1) et (n + 1) → n]. Une correspondance bi-univoque et rĂ©ciproque est appelĂ©e « parfaite ». Deux ensembles sont dits « équipotents » si leur correspondance est parfaite. La « puissance » d’un ensemble E est au contraire infĂ©rieure Ă  celle <ÂŁun ensemble F s’il existe une correspondance parfaite entre E et une partie seulement de F (autre que F lui-mĂȘme).

L’« ensemble des parties » d’un ensemble E est l’ensemble dont les Ă©lĂ©ments sont les parties de E ; nous le dĂ©signerons (pour simplifier le symbolisme habituel) par le signe Part. (E) ; la partie vide (O) et l’ensemble E lui-mĂȘme font partie de Part. (E).

Si les ensembles E et F sont Ă©quipotents, les ensembles Part. (E) et Part. (F) le sont Ă©galement [la puissance d’un ensemble E est infĂ©rieure Ă  celle de Part. (E)].

Ces notions rappelĂ©es, on voit immĂ©diatement la diffĂ©rence qui sĂ©pare, en son mĂ©canisme opĂ©ratoire, la correspondance bi-univoque en usage dans la thĂ©orie des ensembles et celle que nous avons vue Ă  l’Ɠuvre dans les « groupements » de la logique intensive, ainsi que l’opposition entre la notion de la « puissance » des ensembles et 1’« extension » des classes logiques.

Pour commencer par ce dernier point, dont l’intelligence commande toute la discĂŒssion qui va suivre, l’opposition consiste en ceci : 1° Deux ensembles quelconques ou deux parties quelconques du mĂȘme ensemble peuvent toujours ĂȘtre comparĂ©s directement entre eux du point de vue de leur puissance : ainsi un ensemble E sera reconnu comme Ă©quipotent Ă  F ou de puissance infĂ©rieure ou supĂ©rieure Ă  celle de F ou la puissance d’une partie X de E sera comparĂ©e Ă  celle d’une partie Y de E, sans limitation aucune. 2° Au contraire l’« extension » d’une classe A ne peut ĂȘtre comparĂ©e Ă  celle d’une classe B que si l’une des deux fait partie de l’autre (par inclusion). Par exemple on sait que la classe des Poissons est d’une extension infĂ©rieure Ă  celle des VertĂ©brĂ©s parce que les premiers font partie des seconds ; et l’on sait que la classe des « Animaux » est d’extension Ă©gale Ă  celle des « ĂȘtres vivants non vĂ©gĂ©taux » parce que ces deux classes sont identiques, c’est-Ă -dire incluses l’une dans l’autre, mais il est impossible de savoir si la classe des Poissons est d’extension Ă©gale, supĂ©rieure ou infĂ©rieure Ă  celle des Mollusques faute d’inclusion de l’une dans l’autre (sauf Ă  dĂ©nombrer les uns et les autres ou Ă  les mettre en correspondance Ă©lĂ©ment Ă  Ă©lĂ©ment, mais la question est prĂ©cisĂ©ment de savoir si ces opĂ©rations non intensives rentrent encore dans les opĂ©rations logiques). De mĂȘme,

on ne sait pas si deux classes A et A’ co-incluses en une mĂȘme classe B sont d’extension Ă©gale ou inĂ©gale, faute d’inclusion de l’une dans l’autre : les VertĂ©brĂ©s (A) et les InvertĂ©brĂ©s (A’) sont d’extension impossible Ă  comparer tandis que, si B = les Animaux, on sait que A < B et A’ < B.

Gette diffĂ©rence entre 1’« extension » logique et ^a « puissance » des ensembles met ainsi d’emblĂ©e en Ă©vidence l’opposition entre rapport exclusif de la partie au tout, seul Ă  l’Ɠuvre dans la logique intensive, et la mise en relation des parties entre elles, ou des totalitĂ©s entre elles, propre Ă  la logique des ensembles.

D’oĂč la diffĂ©rence fondamentale entre la correspondance bi-univoque en usage dans la comparaison des ensembles (dĂ©finition 31) et la correspondance bi-univoque qui intervient dans la multiplication logique des classes et des relations (groupements IV et VIII) : cette derniĂšre est nĂ©cessairement qualifiĂ©e, c’est-Ă -dire ne met en correspondance deux termes que s’ils prĂ©sentent une mĂȘme qualitĂ© (ce qui les inclut dans une mĂȘme classe) ou soutiennent entre eux une mĂȘme relation (en comprĂ©hension) ; au contraire la correspondance bi-univoque propre Ă  la thĂ©orie des ensembles est quelconque, c’est-Ă -dire qu’elle associe un terme quelconque de l’ensemble E Ă  un terme quelconque de l’ensemble F pourvu qu’ils rĂ©pondent au rapport « un Ă  un ». Ici encore, la diffĂ©rence tient donc Ă  ce que la correspondance logique procĂšde par emboĂźtement de parties en des totalitĂ©s, tandis que la correspondance mathĂ©matique est un rapport direct d’élĂ©ment Ă  Ă©lĂ©ment ou de partie Ă  partie.

Mais tout le problĂšme est de savoir si ce sont lĂ  des diffĂ©rences apparentes ou des oppositions rĂ©elles : ce qui revient Ă  demander si le nombre entier, produit des correspondances bi-univoques « quelconque » entre ensembles, est rĂ©ductible Ă  la classe et Ă  la relation logiques, ou si une transformation opĂ©ratoire des structures logiques elles-mĂȘmes est nĂ©cessaire pour les gĂ©nĂ©raliser en structures mathĂ©matiques.

La correspondance bi-univoque (quelconque) entre ensembles aboutit, en effet, Ă  la construction des nombres entiers. Dire de deux ensembles finis qu’ils ont la mĂȘme puissance signifie qu’ils contiennent le mĂȘme nombre d’élĂ©ments. Bien plus « l’ensemble » N des entiers positifs peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme l’ensemble des puissances des parties finies d’un ensemble infini ; la relation d’ordre x < y dans N n’est autre que la relation ordonnant cet ensemble de puissances ; et la somme de deux entiers positifs est une fonction

identique Ă  la somme de deux « puissances d’ensembles » ou de parties sans Ă©lĂ©ments communs1.

Or, ce passage si simple de l’équipotence de deux ensembles finis Ă  l’égalitĂ© numĂ©rique de leurs Ă©lĂ©ments, ou, d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, de la « puissance » au nombre cardinal, a naturellement conduit ceux des logisticiens qui, avec Frege et Russell, identifient la classe logique et l’ensemble Ă  concevoir le nombre entier cardinal comme rĂ©ductible Ă  l’extension des classes. Du fait que l’on peut mettre deux ensembles en correspondance bi-univoque et tirer de ces correspondances des classes d’équivalence selon les diverses puissances, chaque nombre entier apparaĂźt ainsi comme une classe dĂ©terminĂ©e : la classe de toutes les classes Ă©quivalentes entre elles par correspondance bi-univoque de leurs termes. Ainsi le nombre 0 sera la classe des classes vides, la classe 1 la classe des classes singuliĂšres, le nombre 2 la classe des duos, etc. Selon un exemple cĂ©lĂšbre il suffira de mettre en correspondance bi-univoque les signes du zodiaque, les apĂŽtres du Christ, les marĂ©chaux de NapolĂ©on, etc., pour obtenir le nombre 12. Ainsi toute distinction est abolie entre FarithmĂ©tique et la logique : celle-ci traite des classes simples sans prĂ©supposer le nombre, tandis que celui-ci procĂšde immĂ©diatement de la logique des classes, grĂące Ă  la construction des « classes de classes Ă©quivalentes » : « à un certain moment, dit ainsi Boll, cette notion de nombre s’impose, mais pour la dĂ©finir il n’est nul besoin de recourir Ă  quoi que ce soit de nouveau l’arithmĂ©tique est, Ă  strictement parler, une simple branche de la logique2 ».

De mĂȘme le nombre ordinal n’est que la classe des relations sĂ©riales semblables entre elles. De ce que n objets peuvent ĂȘtre ordonnĂ©s de toutes les maniĂšres, on peut toujours (dans le fini) tirer de ces relations asymĂ©triques transitives des relations d’ordre semblables entre elles : 0 → un premier objet → un second objet → 
 Le nombre ordinal n’est ainsi que l’ordre commun Ă  tous ces ordres possibles, c’est-Ă -dire effectivement la classe des relations sĂ©riales semblables entre elles.

Or si la construction du nombre cardinal Ă  partir de la puissance des ensembles est inattaquable, il n’en est nullement de mĂȘme de sa

1. Bourbaki, op. cit., 1.1, p. 39-40.

2. Manuel de logique scientifique, p. ’442. Le rĂ©alisme de cet auteur va mĂȘme si loin qu’il reproche aux mathĂ©maticiens de fonder le nombre sur la puissance : " C’est lĂ  une attitude contestable. Il apparaĂźt au contraire fort naturel de dĂ©finir le nombre n comme un ensemble dont on sait seulement qu’il a la puissance n » (p. 444-445). Autrement dit, en un panier de pommes, le nombre n’est pas dans la correspondance entre ces pommes et d’autres ensembles : il est dans le panier lui-mĂȘme !

rĂ©duction Ă  l’extension des classes logiques. H. PoincarĂ©, L. Brunsch- vicg, A. Reymond et bien d’autres en ont montrĂ© les difficultĂ©s. Du point de vue de l’analyse des structures d’ensemble auquel nous nous sommes placĂ©s dans cet ouvrage, il est mĂȘme Ă©vident qu’elle repose sur un cercle vicieux, puisqu’elle consiste Ă  tirer le nombre de la classe logique en appliquant au prĂ©alable Ă  celle-ci une opĂ©ration qui n’appartient pas aux groupements de classes et qui y introduit Ă  elle seule le nombre : la correspondance bi-univoque entre unitĂ©s quelconques, par opposition Ă  la correspondance qualifiĂ©e.

En effet, et ceci confirme pleinement ce que nous avons vu jusqu’ici de la diffĂ©rence des classes et des ensembles, mettre en correspondance bi-univoque les Ă©lĂ©ments de deux classes logiques en faisant abstraction des qualitĂ©s qui dĂ©finissent ces classes et distinguent ces Ă©lĂ©ments, c’est ni plus ni moins transformer ceux-ci en simples unitĂ©s et les classes en ensembles d’unitĂ©s : c’est donc rĂ©duire le nombre Ă  la classe en introduisant Ă  l’intĂ©rieur de celles-ci les conditions prĂ©alables d’un dĂ©nombrement proprement dit, alors qu’elle ne les comportait pas Ă  elle seule.

La chose est d’autant plus facile Ă  dĂ©montrer qu’il existe, comme nous l’avons vu, une opĂ©ration logique de mise en correspondance bi-univoque : il suffira donc de dĂ©terminer la diffĂ©rence entre cette opĂ©ration et celle qui dĂ©finit l’équipotence des ensembles, pour mettre en Ă©vidence le cercle vicieux propre Ă  la rĂ©duction de B. Russell. Soit, par exemple, un systĂšme de classes qualifiĂ©es K1 dans lesquelles sont distribuĂ©es sous forme de classes singuliĂšres les diverses parties du visage : A1 = le nez ; A1 = le front (d’oĂč B1 = le nez et le front) ; Bj = l’Ɠil gauche, etc., et soit B2 un systĂšme formĂ© des deux classes singuliĂšres A2 = les parties du visage de Pierre et A2 = celles de Paul. En multipliant B2 par K1 nous obtenons une correspondance bi-univoque qualifiĂ©e entre A1A2 ; AjA2 ; B(A2 ; etc et A1A2 ; AJA2 ; BJA2 ; c’est-Ă -dire que le nez de Pierre correspondra Ă  celui de Paul, son front Ă  son front, etc. Mais une telle opĂ©ration ne consiste nullement Ă  mettre en correspondance le nez de Pierre avec l’oreille droite de Paul, ce qui n’aurait pas plus de sens au point de vue des Ă©quivalences qualitatives qui caractĂ©risent les classes logiques (par opposition aux Ă©quivalences entre unitĂ©s qui caractĂ©risent le nombre), que de construire une classe zoologique formĂ©e d’une Ă©toile de mer et d’un kangourou. En effet si les termes A1A2 et A1A2j A1A2 et A{A2; etc., se correspondent par couples, c’est qu’ils sont inclus dans les mĂȘmes classes Ax; AJ,

Bj ; etc., dont chacune est dĂ©finie par une Ă©quivalence exprimant la co-possession de certaines qualitĂ©s (un nez, etc.). En dehors de tels co-emboĂźtements, la correspondance bi-univoque perd entiĂšrement la signification qu’elle comporte en logique intensive des classes (c’est-Ă -dire dans ce qu’on appelle communĂ©ment la logique des classes). Or, quand Russell met en correspondance les signes du Zodiaque, les marĂ©chaux de NapolĂ©on et les apĂŽtres du Christ pour tirer de cette correspondance le nombre 12, il ne procĂšde nullement au moyen d’une opĂ©ration propre aux classes logiques, c’est-Ă -dire fondĂ©e sur des Ă©quivalences qualitatives : bien qu’il n’existe aucune qualitĂ© commune entre le signe du Cancer, le marĂ©chal Ney et l’apĂŽtre Pierre, il les relie par une correspondance directe comme il fait de n’importe quels autres Ă©lĂ©ments de ces mĂȘmes classes, abstraction faite de toute Ă©quivalence qualitative. Mais alors il tombe sous le sens qu’il ne les traite plus en Ă©lĂ©ments logiques : l’équivalence qu’il introduit entre les termes correspondants devient une simple Ă©quivalence entre une unitĂ© et une autre unité : le Cancer, le marĂ©chal et l’apĂŽtre deviennent ainsi de simples unitĂ©s arithmĂ©tiques, des Ă©lĂ©ments quelconques (et non plus qualifiĂ©s) d’ensembles Ă©quipotents. Il n’est, par consĂ©quent, pas exagĂ©rĂ© de dire que la rĂ©duction du nombre cardinal Ă  la classe logique consiste ni plus ni moins Ă  introduire le nombre dans la classe, grĂące Ă  l’élimination de toute qualitĂ© (c’est-Ă -dire de toute Ă©quivalence qualitative en comprĂ©hension), donc grĂące Ă  une transformation des Ă©lĂ©ments en unitĂ©s homogĂšnes, ce qui constitue dĂ©jĂ  un dĂ©nombrement implicite.

Quant Ă  la rĂ©duction du nombre ordinal aux relations asymĂ©triques « semblables », il en va exactement de mĂȘme. Se donner le droit de sĂ©rier des Ă©lĂ©ments de n’importe, quelle maniĂšre en considĂ©rant ces sĂ©riations comme « semblables » entre elles (voir pour la similitude la proposition 85), c’est dĂ©pouiller la relation sĂ©riale de toute qualitĂ© pour la transformer en un « ordre de succession » quelconque : c’est donc considĂ©rer les Ă©lĂ©ments comme de simples numĂ©ros d’ordre, et les relations qui les unissent comme une succession purement ordinale. Le processus est donc le mĂȘme : en Ă©cartant toute qualitĂ© on arithmĂ©tise la succession de façon parallĂšle Ă  la cardinalisation de la classe logique et, dans les deux cas, on sort du domaine de la logique intensive pour entrer dans celui de la logique extensive ou logique des ensembles.

Les objections que nous venons d’énoncer contre la rĂ©duction russellienne sont faciles Ă  justifier par l’examen des formules elles-

mĂȘmes. Supposons une classe L et une classe L’ (d’oĂč L + L’ = M) multipliĂ©es toutes deux par une classe X. Il existera ainsi une correspondance bi-univoque qualifiĂ©e entre L et L’ du point de vue de X, soit L « — » L’. Mais si les classes partielles de LX correspondent ainsi aux classes partielles de L’X (selon le schĂ©ma rappelĂ© Ă  l’instant Ă  propos des visages de Pierre et de Paul), il existera de ce fait mĂȘme une correspondance bi-univoque qualifiĂ©e entre L (ou entre L’) et le tout lui-mĂȘme (L + L’ = M). Soit :

(87) L « — » L’ donc L « — » (L + L’) c’est-Ă -dire L « — : »M

Par exemple, les principales piÚces du squelette des Poissons correspondent à celles des Batraciens, puis des Reptiles, des Oiseaux et enfin des MammifÚres ; elles correspondront aussi aux principales piÚces du squelette des Vertébrés en général.

Au contraire, si deux ensembles finis E et F se correspondent bi-univoquement et rĂ©ciproquement, cette Ă©quipotence ne s’étend pas Ă  la correspondance entre E (ou F) et leur somme E + F. Si E a 20 Ă©lĂ©ments et F Ă©galement, 20 ne correspond plus Ă  40. On a donc, si nous symbolisons l’équipotence par « — » (sans qualification X) et sa nĂ©gation par « — H » :

(88) E « — » F donc E « -+- » (E + F)

Par exemple 20 « — » 20, donc 20 « — H » 40.

Une premiĂšre opposition entre la correspondance bi-univoque qualifiĂ©e et la correspondance bi-univoque « quelconque » se manifeste ainsi dans la structure mĂȘme de ces deux opĂ©rations, et cela par un caractĂšre d’un grand intĂ©rĂȘt : la correspondance bi-univoque qualifiĂ©e possĂšde la propriĂ©tĂ© dite « rĂ©flectivité », c’est-Ă -dire que la partie (les sous-classes multiplicatives LX ou L’X) correspond au tout (Ă  la classe multiplicative totale MX). Au contraire, l’équipotence ne possĂšde pas la rĂ©flectivitĂ© dans le cas des ensembles finis. Par contre, et lĂ  est l’un des grands intĂ©rĂȘts de cette opposition, les ensembles infinis prĂ©sentent prĂ©cisĂ©ment la rĂ©flectivitĂ©. Par exemple l’ensemble des nombres pairs, qui constitue une partie seulement de l’ensemble des nombres entiers, correspond bi-univoquement Ă  l’ensemble des nombres entiers, puisqu’il suffit de multiplier chaque entier par 2 pour obtenir la suite des nombres pairs :

1 2 3 4 5 


2 4 6 8 10 


Mais que la partie corresponde ainsi multiplicativement1 au tout dans l’infini comme dans les multiplications bi-univoques de classes et de relations ne signifie en rien que les classes logiques soient infinies parce que le nombre de leurs Ă©lĂ©ments reste indĂ©terminĂ©. Au contraire, et ceci constitue une seconde diffĂ©rence fondamentale entre la logique et la thĂ©orie des ensembles, la distinction du fini et de l’infini ne prĂ©sente aucune signification en logique proprement dite, puisque la quantitĂ© logique demeure intensive. La correspondance bi-univoque quelconque, qui (par ses mises en relations directes des Ă©lĂ©ments entre eux) constitue une quantification extensive et mĂȘme numĂ©rique, est donc seule Ă  conduire par ses gĂ©nĂ©ralisations successives aux diverses variĂ©tĂ©s d’infinis. D’autre part, si le transfini est rĂ©flectif, c’est (comme nous le verrons au paragraphe suivant) qu’il dissocie l’un de l’autre les deux Ă©lĂ©ments opĂ©ratoires fondamentaux du nombre, c’est-Ă -dire la cardination et l’ordination, qui demeurent indissociablement unies dans le fini.

Une troisiĂšme diffĂ©rence fondamentale entre la logique et le nombre est qu’une puissance ou un nombre donnent lieu Ă  une itĂ©ration (n + n = 2n) tandis qu’une classe (comme d’ailleurs un ensemble, indĂ©pendamment de sa puissance) ajoutĂ©e Ă  elle-mĂȘme se tautifie : A + A = A. Si le nombre Ă©tait une classe de classes, on ne comprendrait nullement cette exception Ă  la rĂšgle gĂ©nĂ©rale de composition gĂ©nĂ©rale, car une classe de classes qualitatives se tautifie Ă©galement, mĂȘme lorsqu’elle est multiplicative :

(89) (M × X) + (M × X) = (M × X) ou MX + MX = MX

Russell et Couturat cherchent Ă  lever cette difficultĂ© en dĂ©clarant que si le nombre donne lieu Ă  itĂ©ration, c’est que « le mĂȘme nombre » (en tant que classe de classes) peut s’incarner en deux collections diffĂ©rentes, lesquelles donnent alors lieu Ă  une addition non-tautologique : 12 marĂ©chaux + 12 apĂŽtres = 24 individus. Mais c’est lĂ  une rĂ©ponse bien fragile, car alors, de deux choses l’une : ou bien le nombre s’itĂšre {n + n = In) parce qu’il rĂ©sulte de l’addition des classes Ă©lĂ©mentaires qu’il met en correspondance, et, en ce cas, il ne constitue plus une classe de classes Ă©quivalentes par correspondance (c’est-Ă -dire un systĂšme relevant de la multiplication logique), mais une classe de classes additives (et alors la classe des classes formĂ©es des 12 signes du Zodiaque, des 12 marĂ©chaux et des

1. Et non pas additivement. Pour la différence entre les équivalences additives et multiplicatives, voir le § 21.

12 apÎtres devrait donner le nombre 36 et non pas le nombre 12) ; ou bien le nombre est bien une classe des classes équivalentes par correspondance bi-univoque, donc une classe au sens logique du terme (et constituant de ce point de vue un systÚme multiplicatif), mais alors si toutes les classes de 12 éléments donnent ensemble le nombre 12, on ne comprend plus pourquoi cette classe de classes se compose sous la forme 12 + 12 = 24 et non pas 12 + 12 = 12.

Cette troisiĂšme difficultĂ© de la thĂšse de Russell correspond exactement, dans le domaine de l’addition, Ă  ce que reprĂ©sente la premiĂšre dans celui de la multiplication. En effet, si les nombres finis ne s’itĂ©raient pas, il y aurait rĂ©flectivitĂ© dans le fini comme dans l’infini. Comme ce n’est pas le cas, il faut trouver une explication Ă  cette itĂ©ration dans les mĂ©canismes opĂ©ratoires eux-mĂȘmes qui sont Ă  la source du nombre : or, la thĂ©orie de Russell est obligĂ©e de dissocier l’itĂ©ration numĂ©rique des principes formateurs du nombre, en expliquant la formation de celui-ci par l’équivalence des classes rĂ©unies en une classe de classes et son itĂ©ration par l’addition logique non plus des classes de classes, mais des classes Ă©lĂ©mentaires comme telles. Il y a lĂ  une Ă©quivoque fondamentale, qui subsiste inĂ©vitablement dans la rĂ©duction du nombre Ă  l’extension des classes logiques. La thĂ©orie des ensembles y Ă©chappe pour sa part, parce que les ensembles de puissances n’y sont pas considĂ©rĂ©s comme des ensembles d’ensembles ou comme des ensembles de parties ; parce que la correspondance bi-univoque quelconque peut mettre directement en relation entre eux les Ă©lĂ©ments des ensembles disjoints ; et parce que l’addition de deux puissances repose par consĂ©quent sur la rĂ©union de ces ensembles sans Ă©lĂ©ments communs. Mais la logique des classes qualitatives (ou intensives), qui est exclusivement fondĂ©e sur les rapports de la partie au tout, ne saurait se prĂȘter Ă  une telle rĂ©duction sans tomber dans les cercles et les amphibologies que nous venons de constater.

§ 26. Le passage des « groupements » de classes et de relations aux « groupes » arithmétiques.

Les difficultĂ©s propres Ă  la thĂšse de Frege et de Russell ne sauraient cependant justifier une position radicalement dualiste comme celle adoptĂ©e par PoincarĂ© et reprise par Brouwer, selon laquelle le nombre entier serait dĂ» Ă  une intuition sui generis sans rapport avec la logique. Qu’il existe des diffĂ©rences essentielles entre l’arith-

mĂ©tique et la logique intensive, et mĂȘme entre la thĂ©orie des ensembles et la logique des classes « faiblement structurĂ©es » n’exclut en rien la possibilitĂ© d’une gĂ©nĂ©ralisation qui, Ă  partir des classes et des relations, conduirait aux ensembles et aux nombres. Mais il s’agit d’analyser en quoi consiste une telle gĂ©nĂ©ralisation sans projeter le nombre dans les classes sous prĂ©texte de l’en faire sortir, et sans identifier d’avance les classes et les ensembles pour rendre leur rĂ©duction plus facile.

Le problĂšme se pose alors dans les termes suivants. Toute la logique (nous l’avons vu pour les opĂ©rations intrapropositionnelles et allons le retrouver dans les opĂ©rations interpropositionnelles) repose sur les rapports d’emboĂźtements des parties dans le tout : « tous », « quelques », « un » (au sens de l’identitĂ©) et « aucun » sont les seules quantitĂ©s que connaisse la quantification intensive. Les mathĂ©matiques ajoutent Ă  ces rapports, dont elles partent Ă©galement, la quantitĂ© extensive, issue d’une mise en relation des parties entre elles ou des totalitĂ©s entre elles. La notion du « presque tous » propre Ă  la thĂ©orie des ensembles (= tous sauf un nombre fini ou tous sauf un ensemble « faiblement reprĂ©senté ») est ainsi une notion spĂ©cifiquement mathĂ©matique qu’ignore la logique. La correspondance bi-univoque « quelconque », qui permet de relier les Ă©lĂ©ments d’un ensemble Ă  ceux d’un autre ensemble, imprime en outre Ă  la quantitĂ© extensive un caractĂšre numĂ©rique, en introduisant l’unitĂ© itĂ©rable et l’ordre des puissances. Comment s’effectue le passage de la quantitĂ© intensive, ou rapports des parties avec le tout, Ă  la quantitĂ© extensive ou numĂ©rique, c’est-Ă -dire aux rapports des parties entre elles ? Telle est donc la question.

La structure spĂ©cifique des emboĂźtements intensifs est constituĂ©e par le « groupement », structure d’ensemble Ă  compositions rĂ©versibles comme le groupe, mais contiguĂ«s, c’est-Ă -dire fondĂ©es sur les seules relations d’inclusion et de complĂ©mentaritĂ©. La structure du nombre repose au contraire sur le « groupe » : les nombres entiers positifs et nĂ©gatifs, y compris le 0, forment, en effet, un groupe dont l’opĂ©ration directe Ă©lĂ©mentaire est +1, l’opĂ©ration inverse — 1, l’opĂ©ration identique + 0 et dont toutes les opĂ©rations sont associatives ; deux quelconques de ces opĂ©rations composĂ©es entre elles donnent Ă  nouveau une opĂ©ration du groupe, c’est-Ă -dire un nombre entier positif, nĂ©gatif ou nul. Le problĂšme de la gĂ©nĂ©ralisation qui conduit des ĂȘtres logiques aux ĂȘtres mathĂ©matiques est donc d’expliquer le passage des groupements intensifs aux groupes numĂ©riques.

Une solution directe consisterait Ă  assurer ce passage par une simple Ă©limination des opĂ©rations tautologiques ou rĂ©sorptions A + A = AetA + B = B (lorsque B = A + A’) propres au groupement. On se rappelle, en effet (§ 10), que l’addition des parties disjointes des ensembles constitue dĂ©jĂ  Ă  Ă©lle seule un groupe (le groupe de Boole-Bernstein). A ne considĂ©rer que les classes Ă©lĂ©mentaires A ; A’; B’; etc. du groupement I, qui sont elles-mĂȘmes disjointes, on atteindrait ainsi directement la structure de groupe en se privant des rĂ©sorptions : les opĂ©rations du groupe seraient alors : 1° Y addition de deux parties disjointes A + A’ ; 2° la soustraction (ou addition disjonctive d’une partie par rapport Ă  elle-mĂȘme) A ■— A ; 3° YopĂ©ration identique devenue unique A + O = A et A — A = O ; 4° Y associativitĂ© devenue gĂ©nĂ©rale. Or, comme l’addition des puissances repose prĂ©cisĂ©ment, en thĂ©orie des ensembles, sur l’addition des parties disjointes, le groupe de Boole-Bernstein conduit ainsi directement Ă  l’addition arithmĂ©tique. Enfin l’unitĂ© numĂ©rique 1 serait fournie par la considĂ©ration des classes singuliĂšres : si les parties A ; A’; B’; C’; etc. ne contiennent chacune qu’un seul Ă©lĂ©ment, on aurait l’équipotence A = A’ = B’ = 
 ; deux parties quelconques donneraient alors le nombre 2, par exemple A + A’ = D’ + B’ =
 = 2 ; trois le nombre 3 (F’ + A’ + D’ = 3); etc.

C’est bien ainsi que l’on peut interprĂ©ter de la maniĂšre la plus facile le passage du groupement additif des classes (I) au groupe des nombres entiers. Mais il importe de comprendre qu’un passage aussi immĂ©diat n’est simple qu’en apparence et implique trois modifications essentielles de l’économie du groupement, modifications qu’il s’agit d’expliciter, pour en dĂ©gager le mĂ©canisme logique, et non pas d’introduire de façon seulement implicite. 1° La premiĂšre question est de comprendre comment les classes Ă©lĂ©mentaires A ; E’; C’; etc. peuvent ĂȘtre dĂ©boĂźtĂ©es des totalitĂ©s qualifiĂ©es auxquelles elles appartiennent, de maniĂšre Ă  ĂȘtre directement composĂ©es entre elles. En effet la logique des classes ne conçoit une sous-classe ou espĂšce que relativement Ă  ses emboĂźtements (genre, etc.) et ne la dĂ©finit mĂȘme que per genus et differentiam specificam. Le passage du groupement I au groupe de Boole-Bernstein consiste, au contraire, Ă  confĂ©rer une mobilitĂ© gĂ©nĂ©rale Ă  ces classes Ă©lĂ©mentaires en les dĂ©boĂźtant de leurs inclusions et ceci demande Ă  ĂȘtre explicitĂ© et non pas simplement postulé ; 2° le second problĂšme est de saisir au nom de quel principe deux sous-classes ainsi dĂ©boĂźtĂ©es seront considĂ©rĂ©es comme des unitĂ©s Ă©quivalentes entre elles : ici rĂ©appa-

raĂźt la correspondance bi-univoque « quelconque » et il s’agit d’établir des rapports avec la correspondance qualifiĂ©e ; 3° enfin il est indispensable de montrer comment, si l’on introduit une Ă©quivalence entre.les classes Ă©lĂ©mentaires A ; A’; B’; C’; etc., on parviendra Ă  substituer Ă  la tautologie A + A = A l’itĂ©ration 1 + 1 = 2, c’est- Ă -dire A + A = 2 A (puisque A = A’ = B’, etc.). En effet, on comprend bien que deux parties disjointes ne se taĂčtifient point : mais si on les considĂšre en mĂȘme temps comme Ă©quivalentes, c’est- Ă -dire comme substituables entre elles en toute composition (donc A’ = A, etc.) au nom de quel principe renoncera-t-on Ă  la tauti- fication logique ?

Bref, le groupe de Boole-Bernstein, une fois dĂ©tachĂ© des autres compositions de classes, constitue une structure implicitement numĂ©rique, et c’est pourquoi il assure bien le passage des rĂ©union^ d’ensembles Ă  l’addition arithmĂ©tique. Mais il reste Ă  expliquer le passage de la logique intensive des classes Ă  la logique extensive des ensembles et des nombres. La vraie solution consiste donc, Ă  cet Ă©gard, non pas Ă  se priver de certaines opĂ©rations du groupement logique (tautifications) pour en ajouter du dehors certaines autres qui n’en font pas partie (Ă©quipotence) et retrouver ainsi directement le nombre : elle consiste Ă  gĂ©nĂ©raliser les opĂ©rations du groupement logique lui-mĂȘme, en partant de son cadre restreint initial d’emboĂźtements de la partie dans le tout, de maniĂšre Ă  atteindre par extensions successives les relations des parties entre elles.

Or, si nous partons du groupement additif des classes (I), l’opĂ©ration qui peut ĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ©e est la substitution, c’est-Ă -dire l’équivalence elle-mĂȘme, constitutive des classes ; en effet les classes A et A’ sont Ă©quivalentes sous B (si B = A + A’) et sous C (si C = A + A’ + B’), etc., mais non pas sous A ni sous A’ ; les classes B et B’ sont Ă©quivalentes sous C, mais non pas sous B, B’, A’ ou A, etc. Quant Ă  la gĂ©nĂ©ralisation de ces Ă©quivalences, elle s’obtient alors en sacrifiant le caractĂšre propre aux classes logiques et dont le nombre fait de toute Ă©vidence abstraction : la qualification elle-mĂȘme. En effet, une collection d’unitĂ©s est par dĂ©finition homogĂšne, c’est-Ă -dire sans diffĂ©rences qualitatives entre une unitĂ© et une autre, tandis qu’une rĂ©union de classes Ă©lĂ©mentaires mĂȘme singuliĂšres est caractĂ©risĂ©e par un ensemble de qualitĂ©s diffĂ©rentielles qui limitent les Ă©quivalences et restreignent les substitutions. La premiĂšre modification Ă  introduire dans le groupement pour le transformer en un groupe numĂ©rique consiste donc Ă  gĂ©nĂ©raliser l’équiva-

lence ou la substitution, donc Ă  faire abstraction de telles qualitĂ©s. Posons donc une suite de classes Ă©lĂ©mentaires singuliĂšres A ; A’; B’; C’; etc. et demandons ce que deviendront les lois du groupement I :

A + A’ = B ; B + B’ = C ; C + C’= D ; etc.

Si, en Ă©cartant les qualitĂ©s diffĂ©rentielles qui restreignent les substitutions, nous introduisons de ce fait une Ă©quivalence gĂ©nĂ©rale entre les classes Ă©lĂ©mentaires A ; A’; B’; C’; etc., cela reviendra Ă  dire que A et A’ deviennent Ă©quivalents sous A et sous A’ et non plus seulement sous B ; que B’ devient Ă©quivalent Ă  A et Ă  A’ sous A, A’ ou B’ et non plus seulement sous C, etc. Par consĂ©quent la classe B, initialement composĂ©e de A et de A’ seulement, pourra l’ĂȘtre aussi bien de B’ et de C’ par substitution de ces classes â– Ă©lĂ©mentaires Ă  A et Ă  A’ ; la classe C, initialement composĂ©e de A, A’ et B’ pourra l’ĂȘtre aussi bien de L’, M’ et N’ par substitution de ces classes Ă©lĂ©mentaires aux prĂ©cĂ©dentes, etc. On aura ainsi, par substitutions progressivement gĂ©nĂ©ralisĂ©es, les Ă©quivalences suivantes :

(90) A = A’ = B’ = C’ = etc.

B = (A + A’) = (B’ + C’) = (D’ + E’) = etc.

C = (A -f- A’ + B’) = (C’ + D’ + E’) = (F’ + G’ + H’) = etc. etc


Or, si nous restons fidĂšles aux lois du groupement, il est Ă©vident que le fait d’introduire une Ă©quivalence entre A et A’, non seulement sous la classe B (soit A < B > A’), mais sous A elle-mĂȘme (soit A ÷→ A’) revient Ă  les identifier, c’est-Ă -dire que l’on devrait avoir alors A + A’ = A et non pas A + A’ = B ; de telle sorte que les identitĂ©s prĂ©cĂ©dentes devraient aboutir Ă  une tautologie gĂ©nĂ©rale : A = B = G = 
 = A. Comment y Ă©chapper ?

Ce problĂšme, purement formel en apparence, pour ne pas dire factice, est au contraire trĂšs rĂ©el : il revient Ă  demander comment, si l’on transforme les individus en unitĂ©s Ă©quivalentes entre elles, on arrivera Ă  les distinguer. Ce ne pourra plus ĂȘtre, par hypothĂšse, par leurs qualitĂ©s diffĂ©rentielles, comme lorsque l’on dĂ©nombre des objets distincts, soit par leurs propriĂ©tĂ©s, soit par leur position dans l’espace ou dans le temps : nous avons, en effet, Ă©cartĂ© toute qualitĂ© par la gĂ©nĂ©ralisation mĂȘme des opĂ©rations de substitution. Quel sera alors le principe de la distinction ?

Or, nous avons constaté (§ 24) que le caractÚre dictinct des éléments démunis de propriétés contenus en un ensemble abstrait

ne saurait consister qu’en relations d’ordre, pour autant que l’on prĂ©tend ne pas limiter l’ensemble Ă  un seul couple d’élĂ©ments distincts : « distincts » signifie alors « distinguĂ©s successivement ».

Nous touchons ici au point le plus essentiel du passage de la classe et de la relation logiques au nombre : le nombre suppose, en effet, une synthĂšse opĂ©ratoire de la classe et de la relation asymĂ©trique. Il n’y a pas, comme le pensait Russell, de rĂ©duction possible du nombre cardinal, pris Ă  part, Ă  la classe comme telle envisagĂ©e isolĂ©ment, ni du nombre ordinal pris Ă  part Ă  la relation asymĂ©trique envisagĂ©e isolĂ©ment, car, dans le fini, la cardination est indissociable de l’ordination. Pour expliquer le passage du logique au numĂ©rique, il s’agit donc de fusionner en un seul groupement l’addition des classes et celle des relations asymĂ©triques. Seule cette fusion explique pourquoi des unitĂ©s privĂ©es de qualitĂ© demeurent distinctes : seule, par consĂ©quent, elle rend compte de l’élimination de la tautologie A + A’ = A (si A’ + A) au profit de l’itĂ©ration 1 + 1=2 (ou A + A = 2 A), ce qui assure du mĂȘme coup le dĂ©veloppement du nombre jusqu’à l’infini.

En effet, si les classes singuliĂšres A ; A’; B’; etc.,ne se tautifient pas, quoique devenant Ă©quivalentes Ă  cause de la suppression de toute qualitĂ©, c’est donc que, une fois la qualitĂ© Ă©cartĂ©e, rĂ©apparaĂźt nĂ©cessairement l’ordre sous la forme d’un ordre d’énumĂ©ration quelconque. Tant que ces classes singuliĂšres demeuraient qualifiĂ©es, elles ne comportaient pas d’ordre gĂ©nĂ©ral, ce qui revient Ă  dire qu’on pouvait les Ă©numĂ©rer de diverses maniĂšres particuliĂšres. La classe C comprenait les classes Ă©lĂ©mentaires A, A’ et B’ que l’on pouvait Ă©numĂ©rer dans cet ordre ou dans l’ordre B’, A, A’, etc. Mais tant que ces classes Ă©taient qualifiĂ©es, chacun de ces ordres d’énumĂ©ration se distinguait des autres : Pierre et Paul constitue un ordre d’énumĂ©ration distinct de Paul et Pierre. C’est pourquoi les classes Ă©lĂ©mentaires demeurent, dans le groupement I, indiffĂ©rentes Ă  l’ordre, puisqu’elles ne comportent aucun ordre nĂ©cessaire. Au contraire, sitĂŽt les classes singuliĂšres privĂ©es de leurs qualitĂ©s et ainsi transformĂ©es en unitĂ©s, Tordre A + A devient semblable Ă  l’ordre A + A mĂȘme si l’on a permutĂ© les deux A : en effet, ceux-ci demeurent indistincts, Ă  part prĂ©cisĂ©ment la possibilitĂ© de les ordonner. Cela revient Ă  dire que tous les ordres possibles deviennent alors semblables, et qu’il y a donc dorĂ©navant un ordre nĂ©cessaire, qui est prĂ©cisĂ©ment constituĂ© par l’ordre commun Ă  tous ces ordres possibles. En d’autres termes, quelles que soient les permutations effectuĂ©es

dans la suite A + A + A + il y aura toujours un A sans prédécesseur ( = le premier), un A suivant le premier ( = le second), etc.

On le constate alors : tandis que les classes Ă©lĂ©mentaires de la classification deviennent toutes Ă©quivalentes par une gĂ©nĂ©ralisation de l’opĂ©ration de la substitution, dĂ©jĂ  en jeu dans la construction mĂȘme des classes, les relations asymĂ©triques intervenant dĂ©jĂ  dans l’ordre d’énumĂ©ration logique deviennent toutes semblables entre elles par une gĂ©nĂ©ralisation analogue, mais portant cette fois sur l’ordre de succession. La sĂ©rie de dĂ©part est :

04a4a4b’4c4


Mais, avec la substitution possible de A ; A’; B’; etc. devenus tous Ă©quivalents, il y a Ă©galement permutation possible de toutes les relations Ă©lĂ©mentaires de succession, d’oĂč leur Ă©quivalence :

(91) g> = 4 = 4 = etc.

d’oĂč :

(92) 04A4A4A4


Seulement, comme tous les ordres deviennent ainsi semblables, grùce à cette « similitude » généralisée, il se constitue alors un ordre unique, tel que :

(93) O 4 A = 4

0ΛA→A=4

O4A→A→A=→

dans lequel les relations 4 ; 4 ; 4i etc. prennent la signification de ce pur ordre de succession, non qualifiĂ©, qui intervient dans l’ordination des unitĂ©s numĂ©riques.

Ainsi, par une double gĂ©nĂ©ralisation, indissociable et corrĂ©lative, de l’équivalence propre aux classes et de l’ordre de succession propre aux relations asymĂ©triques, on procĂšde du logique au numĂ©rique par fusion, en une seule opĂ©ration + 1, de l’addition des classes et de l’addition des diffĂ©rences ordonnĂ©es ou relations asymĂ©triques transitives :

(94) (+O = Ξ4Ξ) = +0

(+ A = 04 A) = + 1

(+B = A + A = 04A4A) = + 2

(+ C = A + A + A = 04 A4 A4 A) = + 3

etc


D’oĂč les compositions du groupe additif des nombres entiers : + A = + 1 et l’itĂ©ration A + A = A →- A = B, c’est-Ă -dire 1 + 1 = 2 et non plus A -f- A = A. Quant au groupe multiplicatif des nombres fractionnaires positifs, avec exclusion du 0 et dont l’opĂ©ration identique est x 1, on l’obtiendra de la mĂȘme maniĂšre Ă  partir des groupements IV et VIII fusionnĂ©s en un seul systĂšme, tel que : »

(95) A × A = 1

B × A = (A 4-A) × (|“ A) = 2

aVA

B × B =  |“ = 4 ; etc.

a-Va

Trois conclusions s’imposent au sujet des dĂ©veloppements prĂ©cĂ©dents. La premiĂšre est que, en interprĂ©tant ainsi le passage de la logique des classes et des relations au systĂšme des nombres, nous n’avons pas rĂ©duit le nombre Ă  cette logique intensive, mais simplement marquĂ© la continuitĂ© des transformations qui les relient. Nous avons montrĂ© qu’en gĂ©nĂ©ralisant les opĂ©rations constitutives de la classe et de la relation asymĂ©trique, on obtient les nombres entiers, mais cette gĂ©nĂ©ralisation mĂȘme fait sortir le nombre des cadres de la logique intensive. En effet, le nombre entier est une synthĂšse de la classe et de la relation asymĂ©trique : il est une composition d’unitĂ©s Ă  la fois substituables et sĂ©riables. Or, tant qu’interviennent les qualitĂ©s dont la prĂ©sence caractĂ©rise la logique non mathĂ©matique, les Ă©lĂ©ments en jeu sont ou bien substituables (classes et relations d’équivalence) ou bien sĂ©riables (relations asymĂ©triques), mais non pas les deux Ă  la fois. Le nombre entier n’est donc ni rĂ©ductible Ă  la logique intensive ni radicalement distinct : il en constitue en un sens l’achĂšvement, mais par une synthĂšse opĂ©ratoire nouvelle des opĂ©rations qui demeurent nĂ©cessairement sĂ©parĂ©es en logique.

En second lieu, le passage de la logique intensive au nombre s’effectue essentiellement par une gĂ©nĂ©ralisation aux rapports des parties entre elles ou des Ă©lĂ©ments entre eux des opĂ©rations que la logique applique aux seuls rapports des parties au tout. En effet, la transformation des groupements de l’addition des classes et de l’addition des relations asymĂ©triques dans le groupe additif des nombres entiers revient Ă  remplir les trois conditions suivantes,

qui toutes trois expriment la mise en relation des parties ou Ă©lĂ©ments entre eux, sans plus passer par le tout : 1° Suppression des limitations dues Ă  la contiguĂŻtĂ©, c’est-Ă -dire aux relations de complĂ©mentaritĂ© entre les classes (A et A’ sous B ; B et B’ sous C ; etc.), ce qui signifie une mise en relation directe des classes Ă©lĂ©mentaires entre elles ; ainsi le nombre dĂ©boĂźte les unitĂ©s pour leur confĂ©rer une mobilitĂ© opĂ©ratoire complĂšte, tandis que la logique les maintient ‘emboĂźtĂ©es en des totalitĂ©s de classes ou de relations en dehors desquelles elles perdent toute signification. 2° GĂ©nĂ©ralisation de l’équivalence et de la similitude, ce qui signifie une substitution ou une permutation possibles entre n’importe quels Ă©lĂ©ments, indĂ©pendamment Ă  nouveau de leurs emboĂźtements. 3° Suppression de la tautologie au profit de l’itĂ©ration (par fusion de l’addition A + A et de l’addition +g ), ce qui rend possible la composition directe de toute unitĂ© avec une autre. Ainsi les trois diffĂ©rences essentielles du groupement logique et du groupe numĂ©rique reviennent Ă  libĂ©rer les Ă©lĂ©ments ou les parties de leurs totalitĂ©s emboĂźtantes pour les relier directement les unes aux autres.

En troisiĂšme lieu, le fait de dĂ©boĂźter les classes Ă©lĂ©mentaires de leurs classes primaires emboĂźtantes (fait dont nous venons de noter les trois formes principales) transforme ces classes Ă©lĂ©mentaires en parties disjointes, c’est-Ă -dire en un systĂšme relevant du groupe de Boole-Bernstein. Il importe de noter Ă  ce propos que le passage de la logique intensive Ă  la thĂ©orie des ensembles, donc Ă  la partie la plus gĂ©nĂ©rale des mathĂ©matiques, ne se limite nullement Ă  ce qui prĂ©cĂšde. En plus de la construction du nombre, il y aurait Ă  envisager tout le passage de la quantitĂ© intensive Ă  la quantitĂ© extensive non numĂ©rique (dont le groupe de Boole-Bernstein ne donne qu’un exemple). Dans le cas d’ensembles infinis non dĂ©nombrables, comme un systĂšme d’intervalles emboĂźtĂ©s tendant vers un point limite, il intervient une suite de rapports « presque tous » qui relĂšvent d’une quantification extensive dĂ©passant la logique intensive, sans pour autant impliquer une succession d’unitĂ©s. Si l’on part des groupements I et V, il y a simplement alors mise en relation directe des parties ou des diffĂ©rences existant entre elles, par exemple sous la forme :

(96) A’> B’> C’> 


ou :

(97) 4 > 4- > 4 > 


Il y a donc, en ce cas, quantification extensive puisqu’il y a comparaison ordonnĂ©e des parties, mais sans que cette mise en relation atteigne une fusion de la classe et de la relation asymĂ©trique, et par consĂ©quent sans itĂ©ration comme dans le cas des nombres entiers finis.

A cet Ă©gard l’exemple des nombres transfinis est particuliĂšrement instructif. Dans le fini, les nombres cardinaux et ordinaux sont indissociables. En effet, le seul moyen de distinguer des unitĂ©s cardinales Ă©quivalentes 1 + 1 + 1 
 est de les ordonner. RĂ©ciproquement le seul moyen de distinguer des relations d’ordre

0 4 1 → 2→3 


et de les dĂ©nombrer : dire « le suivant de 0 », « le suivant du suivant de 0 », etc., c’est, en effet, dĂ©nombrer les relations « suivant », de telle sorte que la seule diffĂ©rence entre le nĂšme nombre ordinal et le n + lĂšme est que nĂšme vient aprĂšs n — 1 prĂ©dĂ©cesseurs et que le n jĂšme est ]e successeur de n prĂ©dĂ©cesseurs. Or, dans le transfini1, les cardinaux n0, n1, 2n  » etc. et les ordinaux ω, ω + 1, ωω, etc., sont distincts : tous les ordinaux de la suite ω + 1, ω + 2,
, ω + ω ont en effet la mĂȘme puissance n0. La raison en est que dans le transfini il n’y a plus d’itĂ©ration cardinale : on a χ0 + χ0 = n0 et non pas 2n0. Quant Ă  la succession des ω, il ne s’agit que d’ordres distincts du mĂȘme ensemble n0, sans similitude gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Mais cette dissociation de l’ordination et de la cardination, loin de contredire ce que nous avons vu Ă  l’instant de la construction des nombres entiers finis, le confirme au contraire : le nombre n0 n’est, en effet, plus un nombre proprement dit, puisqu’il redevient un simple ensemble : l’ensemble de tous les ensembles dĂ©nombrables. En un tel cas, il ne peut plus s’additionner Ă  lui-mĂȘme, et, faute d’itĂ©ration, il n’y a plus fusion de l’ordination et de la cardination. L’itĂ©ration est donc bien le produit de la synthĂšse opĂ©ratoire entre la rĂ©union des termes Ă©quivalents et leur sĂ©riation selon la relation d’ordre.

1. On appelle transfinis les ensembles dont la puissance dépasse celle des ensembles finis : ainsi le premier cardinal transfini est la puissance de tous les ensembles dénombrables.

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