Traité de logique : essai de logistique opératoire ()

Chapitre VIII.
Le raisonnement mathématique a

En opposant Ă  la logique de l’École la « mĂ©thode » propre au raisonnement mathĂ©matique, Descartes posait un problĂšme qui est demeurĂ© au centre de toute la logique moderne. Un double mouvement, avec interfĂ©rences pĂ©riodiques, a constamment caractĂ©risĂ© depuis les efforts faits pour le rĂ©soudre. InspirĂ© par le sentiment de l’inadĂ©quation de la syllogistique au raisonnement mathĂ©matique, le premier de ces deux mouvements s’est orientĂ© vers l’assouplissement et l’élargissement de la logique : d’oĂč la dĂ©couverte de la logique des relations, la gĂ©nĂ©ralisation du calcul des propositions et la mise en Ă©vidence des infĂ©rences considĂ©rĂ©es comme spĂ©cifiquement mathĂ©matiques, tel le raisonnement par rĂ©currence. S’efforçant au contraire de diminuer les distances par une rĂ©duction en sens inverse du mathĂ©matique au logique, le second mouvement s’est appliquĂ© Ă  considĂ©rer chaque structure logique nouvellement inventĂ©e comme pouvant supporter tout le poids de l’édifice mathĂ©matique : d’oĂč les tentatives de l’école de Russell, du cercle de Vienne, puis (en un sens d’ailleurs bien diffĂ©rent) de l’axiomatique hilbertienne, pour ramener le nombre cardinal et ordinal Ă  la classe et aux relations asymĂ©triques ou la dĂ©duction mathĂ©matique en gĂ©nĂ©ral Ă  la logique des propositions bivalentes. Or, cette alternance aboutit Ă  ceci que les mĂȘmes questions, dĂ©battues d’abord sur le seul terrain des conflits entre le syllogisme et l’induction complĂšte, se retrouvent entiĂšrement aujourd’hui, mais sous la forme plus gĂ©nĂ©rale du problĂšme des rapports entre la logique bivalente et la dĂ©duction mathĂ©matique (notamment en ce qui concerne la non-contradiction de l’arithmĂ©tique).

§ 44. Position du problÚme

De mĂȘme que personne n’a contestĂ© l’application effective de la syllogistique aux mathĂ©matiques, mais que l’on a seulement soutenu l’insuffisance du syllogisme Ă  rendre compte du raisonnement mathĂ©matique dans sa totalitĂ© (et dans ses aspects les plus spĂ©cifiques), de mĂȘme chacun admet l’utilisation de la logique des propositions bivalentes dans la dĂ©duction mathĂ©matique : le problĂšme ne s’en pose pas moins de savoir en quoi consiste cette utilisation et si cette logique suffit Ă  supporter l’ensemble des constructions dĂ©ductives des mathĂ©maticiens.

Il y a, en effet, deux maniĂšres de concevoir l’application d’un schĂ©matisme logique Ă  des contenus formalisĂ©s grĂące Ă  lui et dont il reprĂ©sente ainsi la partie la plus « gĂ©nĂ©rale » : ou bien ce schĂ©matisme exprimera simplement ce qu’il y a de commun Ă  toutes les structures, qu’elles soient mathĂ©matiques ou non, mais il n’engendrera pas leurs diffĂ©rences spĂ©cifiques et se bornera aux caractĂšres les plus « gĂ©nĂ©raux » dans le sens de la plus faible et non pas de la plus grande comprĂ©hension ; ou bien, au contraire, le schĂ©matisme atteindra la gĂ©nĂ©ralitĂ© au sens mathĂ©matique du terme, c’est-Ă -dire la source des structures particuliĂšres, source plus riche, quoique plus gĂ©nĂ©rale, que les spĂ©cifications tirĂ©es d’elle par diffĂ©renciations progressives1.

Or, nous avons constatĂ© que les structures propres Ă  la logique bivalente consistaient exclusivement en emboĂźtements (additifs ou multiplicatifs) de la partie dans le tout.et les complĂ©mentaritĂ©s de diverses formes. La logique bivalente est donc, comme la syllogistique classique (et malgrĂ© les limitations artificielles de celle-ci), une logique du tout et de la partie, c’est-Ă -dire une logique purement « intensive » (dĂ©finition 14) ‱ e connaissant que la qualification du « tous », du « quelques », de 1’« un » (identitĂ©) et de 1’« aucun ». La question est donc en apparence fort simple : le raisonnement mathĂ©matique est-il, lui aussi, rĂ©ductible Ă  de purs rapports de partie Ă  tout ou certains de ses Ă©lĂ©ments essentiels dĂ©bordent-ils ce cadre Ă©troit ?

Il est clair que les rapports intensifs, c’est-Ă -dire de partie Ă  tout, et de complĂ©mentaritĂ© se retrouvent en mathĂ©matiques comme

1. Les deux types de généralisation sont liés à la distinction des classes « faiblement structurées » et des classes « structurées » que nous avons introduite dans les définitions 11 et 13.

ailleurs. Les aspects les plus gĂ©nĂ©raux de la thĂ©orie des ensembles se confondent, en particulier, avec la logique intensive. Mais, en plus dĂȘ tels rapports intensifs interviennent immĂ©diatement (et cela dĂšs la thĂ©orie des ensembles) des relations extensives de partie Ă  partie, qui supposent les relations de partie Ă  tout, mais qui les dĂ©passent (voir chap. IV). Il est donc facilement comprĂ©hensible que la logique bivalente s’applique Ă  tous les domaines des mathĂ©matiques comme Ă  n’importe quelle connaissance : seulement, il s’agit de savoir si ce schĂ©matisme des emboĂźtements de partie Ă  tout constitue le caractĂšre le plus gĂ©nĂ©ral des diverses formes d’interfĂ©rence dans le sens de la gĂ©nĂ©ralitĂ© la plus riche ou de la gĂ©nĂ©ralitĂ© la plus pauvre : cela revient donc Ă  se demander si toutes les liaisons intervenant dans le raisonnement mathĂ©matique sont rĂ©ductibles aux rapports intensifs de partie Ă  tout et sont dĂ©rivĂ©es d’eux seuls (gĂ©nĂ©ralitĂ© la plus riche), ou si au contraire les relations intensives n’expriment que le cadre extĂ©rieur de toutes les liaisons sans que l’on puisse dĂ©duire de ce cadre le dĂ©tail de celles-ci (gĂ©nĂ©ralitĂ© la plus pauvre).

Or cette question, si simple en apparence, s’avĂšre en fait d’une surprenante complexitĂ©, car, sous le jeu formel des notions dĂ©finies et des indĂ©finissables ou des propositions dĂ©montrĂ©es et des indĂ©montrables, il y a le jeu rĂ©el des opĂ©rations qui les engendrent et que l’on ne parvient jamais Ă  expliciter complĂštement. Il en rĂ©sulte que la filiation entre les structures gĂ©nĂ©rales et les structures particuliĂšres est singuliĂšrement plus malaisĂ©e Ă  Ă©tablir qu’il ne pourrait sembler par le fait que la solution du problĂšme est Ă  chercher dans l’analyse du mĂ©canisme opĂ©ratoire sous-jacent et non pas seulement dans celle des notions ou des propositions choisies comme axiomes.

Nous nous retrouvons donc, quant aux relations de la logique bivalente avec le raisonnement mathĂ©matique, en prĂ©sence de difficultĂ©s analogues Ă  celles que nous avons rencontrĂ©es Ă  propos des rapports entre le nombre entier et la classe logique : ce sont d’ailleurs, Ă  vrai dire, les mĂȘmes difficultĂ©s, mais gĂ©nĂ©ralisĂ©es sur le plan interpropositionnel. De mĂȘme, en effet, que les relations d’équipotence entre deux ensembles permettent d’engendrer les ensembles de puissances qui fondent le nombre entier, de mĂȘme les liaisons entre les ensembles de parties conduisent Ă  considĂ©rer un certain nombre de transformations gĂ©nĂ©rales qui se retrouvent en algĂšbre, en topologie, en analyse, etc. ; il semble alors aisĂ© de procĂ©der Ă  la fois de la classe — image logique de l’ensemble — au

nombre cardinal, et de la logique bivalente des propositions — dont les opĂ©rations sont isomorphes aux transformations Ă©lĂ©mentaires des ensembles de parties — à la dĂ©duction mathĂ©matique en sa totalitĂ©. En tant que chapitre le plus gĂ©nĂ©ral de la thĂ©ori^ des ensembles, laquelle constitue elle-mĂȘme le chapitre le plus gĂ©nĂ©ral des mathĂ©matiques, la logique serait ainsi la source directe des mathĂ©matiques. C’est de cette maniĂšre que raisonnent un grand nombre de logiciens, qui pensent mieux servir par cette rĂ©duction la cause des mathĂ©maticiens. Mais cette position soulĂšve un problĂšme fondamental, dont l’impossibilitĂ© oĂč l’on s’est trouvĂ© jusqu’ici de dĂ©montrer par des moyens logiques la non-contradiction de l’arithmĂ©tique rĂ©vĂšle Ă  elle seule la gravitĂ©.

Il est certes possible de s’installer, dĂšs le dĂ©part, dans un rĂ©seau d’ensembles conçus sous la forme la plus abstraite (et admettant notamment l’infini), pour considĂ©rer ensuite les classes et les relations de la logique intensive comme un simple cas particulier (et une toute petite section finie) de cette structure gĂ©nĂ©rale. Mais les ensembles gĂ©nĂ©raux dont on peut ainsi tirer Ă  volontĂ© soit le nombre, soit la classe logique comportent-ils alors une structure opĂ©ratoire plus complexe ou moins complexe que celle-ci ? Toute la question est lĂ  et c’est Ă  son sujet que se prĂ©cise nĂ©cessairement le problĂšme des deux types de gĂ©nĂ©ralitĂ©. S’ils ne font intervenir aucune opĂ©ration de plus que celles dont tĂ©moigne la classe logique, ils pourront ĂȘtre conçus lĂ©gitimement comme plus gĂ©nĂ©raux : la logique intensive sera donc Ă  considĂ©rer comme une simple application de la thĂ©orie des ensembles, et la gĂ©nĂ©ralitĂ© la plus grande sera de ce fait mĂȘme la plus riche, en tant que source commune de toutes les structures diffĂ©renciĂ©es. Mais si la structure abstraite posĂ©e initialement comporte au contraire certaines opĂ©rations dĂ©passant le cadre des liaisons intensives, de quel droit la concevoir comme plus gĂ©nĂ©rale ?

Or, nous l’avons vu (§ 23-25), si un ensemble est dĂ©fini au dĂ©part d’une maniĂšre qui pourrait s’appliquer sans plus Ă  la classe intensive1, il revĂȘt immĂ©diatement des caractĂšres dĂ©passant ceux de la classe : il suffit ainsi que ses Ă©lĂ©ments soient mis en correspondance parfaite avec ceux d’un autre ensemble pour qujil cesse de constituer une classe intensive et acquiert une « puissance ». Est-il alors plus ou moins gĂ©nĂ©ral que la classe ? Si l’on nĂ©glige les opĂ©rations

1. Voir § 23 la citation de Bourbaki.

qu’il faut faire intervenir pour effectuer une telle correspondance « quelconque » (voir § 25), on pourrait rĂ©pondre qu’il l’est plus, car toute classe finie est un ensemble dĂ©nombrable et peut ĂȘtre mise en correspondance avec d’autres. Mais du point de vue des opĂ©rations elles-mĂȘmes, la classe intensive est plus gĂ©nĂ©rale en tant que comportant exclusivement des relations de partie Ă  tout, tandis que l’ensemble dĂ©nombrable et la correspondance bi-univoque « quelconque » y ajoutent celles de partie Ă  partie ou d’élĂ©ment Ă  Ă©lĂ©ment et dĂ©passent ainsi les simples rapports d’inclusion et de complĂ©mentaritĂ©.

C’est de cette mĂȘme maniĂšre que se pose maintenant le problĂšme des infĂ©rences mathĂ©matiques. Celles-ci comprennent, Ă  titre de cas particulier, la logique des propositions bivalentes, cela est Ă©vident. Mais lui sont-elles rĂ©ductibles (comme on a voulu rĂ©duire le nombre Ă  la classe), ou ajoutent-elles aux opĂ©rations interpropositionnelles Ă©lĂ©mentaires certaines liaisons qui n’y sont point contenues (comme la correspondance bi-univoque « quelconque » doit ĂȘtre adjointe du dehors Ă  la classe lorsqu’on veut transformer cette derniĂšre en nombre)? La mĂȘme question des rapports entre l’intensif et l’extensif se retrouve donc nĂ©cessairement ici ; et surtout le mĂȘme problĂšme relatif Ă  la notion de « gĂ©nĂ©ralité » (dans des gĂ©nĂ©ralitĂ©s plus pauvres ou plus riches). Depuis que les logiques polyvalentes ont montrĂ© la gĂ©nĂ©ralisation possible de la logique bivalente, le problĂšme est, en effet, de savoir-en quoi consiste la logique la plus gĂ©nĂ©rale, et si elle est de nature mathĂ©matique ou simplement intensive.

§ 45. Le syllogisme et le raisonnement par récurrence

Ces questions se sont d’abord posĂ©es sur le terrain de la syllogistique classique, dont il est vite apparu qu’elle ne suffisait pas Ă  rendre compte de la dĂ©duction mathĂ©matique. Si les solutions fournies durant cette premiĂšre phase de la discussion sont aujourd’hui dĂ©passĂ©es, du fait des progrĂšs rĂ©alisĂ©s par le calcul des propositions, il n’en est que plus instructif de les comparer Ă  l’état actuel des problĂšmes.

La logique anglaise du xÎčxe siĂšcle a soumis le syllogisme Ă  une double critique. Critique externe, d’une partr consistant Ă  opposer sa stĂ©rilitĂ© Ă  la fĂ©conditĂ© de l’induction expĂ©rimentale : le syllogisme intervient aprĂšs seulement que celle-ci ait fourni les prĂ©-

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‱f

misses, et se borne Ă  en dĂ©rouler le contenu de façon purement tautologique. Critique interne, d’autre part, consistant Ă  diffĂ©rencier les diverses formes possibles de copules et Ă  construire une algĂšbre des classes et des relations mieux adaptĂ©e au contenu du raisonnement mathĂ©matique. Or, tandis que cet Ă©largissement de la logique aboutissait, dans l’Ɠuvre mĂ©morable de Russell et Whi- tehead, Ă  une rĂ©duction du mathĂ©matique au logique et notamment Ă  une interprĂ©tation (dĂ©jĂ  indiquĂ©e par Peano) de l’axiome de rĂ©currence par la logique des relations, la mĂȘme double critique de la syllogistique classique dĂ©clenchait un autre courant de pensĂ©e, surtout reprĂ©sentĂ© en France, et tendant Ă  opposer le raisonnement mathĂ©matique au syllogisme, mĂȘme Ă©largi et gĂ©nĂ©ralisĂ©.

L’induction expĂ©rimentale est fĂ©conde, disait PoincarĂ©, parce qu’elle constitue une gĂ©nĂ©ralisation progressive, mais elle manque de rigueur dans la mesure oĂč celle-ci s’appuie sur de simples jugements de probabilitĂ©. Le syllogisme, par contre, est rigoureux, mais demeure entiĂšrement tautologique. Le raisonnement mathĂ©matique prĂ©sente alors cette originalitĂ© d’ĂȘtre Ă  la fois une gĂ©nĂ©ralisation graduelle et une dĂ©duction entiĂšrement rigoureuse : il ressemble donc Ă  l’induction par son caractĂšre gĂ©nĂ©ralisateur, mais sans partager son manque de rigueur, et s’apparente au syllogisme par son caractĂšre de nĂ©cessitĂ© interne, sans pour autant connaĂźtre son infĂ©conditĂ©. Or, le caractĂšre tautologique de la syllogistique provient du fait que sa structure entiĂšre se rĂ©duit Ă  l’emboĂźtement de la partie dans le tout : le syllogisme se borne Ă  nous apprendre, dit ainsi PoincarĂ©, que deux soldats appartiennent Ă  la mĂȘme brigade s’ils sont du mĂȘme rĂ©giment ! Au contraire le raisonnement mathĂ©matique repose sur des structures beaucoup plus diffĂ©renciĂ©es, telles la notion de groupe et la succession des nombres entiers. C’est donc dans 1’« intuition du nombre pur », comme dit PoincarĂ©, c’est-Ă -dire dans la certitude que nous avons de pouvoir indĂ©finiment ajouter une unitĂ© aux prĂ©cĂ©dentes, qu’il faut chercher l’originalitĂ© du raisonnement mathĂ©matique : le modĂšle en est par consĂ©quent le raisonnement par rĂ©currence, selon lequel une propriĂ©tĂ© vraie pour n —   O, et vraie pour n + 1 si elle est vraie de n, est valable pour tous les nombres. Un tel raisonnement est irrĂ©ductible au syllogisme puisqu’il enveloppe une infinitĂ© de propositions liĂ©es entre elles ; il est d’autre part, fĂ©cond comme l’induction, puisqu’il procĂšde par gĂ©nĂ©ralisation de la partie au tout, mais il est rigoureux puisqu’il s’appuie sur un dĂ©nombrement complet.

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L’hypothĂšse de PoincarĂ© a donnĂ© lieu Ă  une sĂ©rie de rĂ©serves, formulĂ©es de divers points de vue : de celui de la logique intuitive courante, chez Goblot, et de celui de la logistique formelle, chez Russell. Mais cette solution sans cesse attaquĂ©e rebondit cependant, malgrĂ© son caractĂšre un peu trop limitĂ©, avec une vitalitĂ© indĂ©niable aprĂšs chacune des crises de la logique mathĂ©matique contemporaine. Aussi la retrouverons-nous plus loin et pouvons-nous commencer par examiner la position de Goblot1.

Deux circonstances empĂȘchent Goblot d’admettre l’interprĂ©tation de Poincaré : l’une est que le raisonnement par rĂ©currence est. limitĂ© au nombre entier, alors que la dĂ©duction mathĂ©matique dĂ©borde celui-ci de beaucoup ; l’autre est qu’il contient dĂ©jĂ  des dĂ©monstrations prĂ©alables, puisque, avant de gĂ©nĂ©raliser une propriĂ©tĂ© Ă  tous les nombres, il s’agit de dĂ©montrer qu’elle est vraie de n = O et que si elle est vraie de n elle l’est encore de n + 1. Mais Goblot se borne alors Ă  remplacer la solution de PoincarĂ© par trois thĂšses corrĂ©latives que l’on peut rĂ©sumer comme suit : 1° que dĂ©duire revient Ă  construire la conclusion au moyen des prĂ©misses et cela au moyen d’opĂ©rations analogues Ă  des actions matĂ©rielles,, mais mentalement exĂ©cutĂ©es ; 2° que cette construction est’rĂ©glĂ©e non pas grĂące aux rĂšgles de la logique, mais grĂące aux propositions antĂ©rieurement admises ; 3° que ces propositions antĂ©rieures sont appliquĂ©es Ă  la construction nouvelle par le moyen du syllogisme lequel retrouve ainsi son emploi Ă  titre d’auxiliaire et non plus de facteur principal de la dĂ©duction.

La solution de Goblot constitue donc un mĂ©lange de psychologie du raisonnement et de logique, et elle en demeure Ă  cet Ă©tat indiffĂ©renciĂ© Ă  cause de la position toute nĂ©gative prise par cet auteur Ă  l’égard de la formalisation logistique (voir § IV). Comme il arrive toujours en pareil cas, l’absence d’un algorithme prĂ©cis empĂȘche l’élaboration logique, c’est-Ă -dire lĂ  construction d’une structure bien dĂ©finie, cependant que l’analyse psychologique demeure incomplĂšte2.

Du point de vue logique, peu importe d’oĂč proviennent les opĂ©rations sur lesquelles repose la dĂ©duction : le seul problĂšme est de

1. Traité, § 163-168, p. 257 et sq.

2. Cette derniĂšre ne nous concerne pas ici et nous ne la discuterons donc pas. Signalons seulement que Goblot a eu le mĂ©rite d’apercevoir que l’action matĂ©rielle est dĂ©jĂ  Ă  elle seule opĂ©ratoire et que de construire une figure ou de rĂ©unir des objets comporte dĂ©jĂ  une logique, reliĂ©e Ă  celle des opĂ©rations mentalisĂ©es par tous les intermĂ©diaires. Seulement, il a bien simplifiĂ© les choses en faisant de celles-ci, avec Mach et Rignano, une simple imagination de l’action rĂ©elle, alors que l’opĂ©ration est une action aussi effeclive que l’action rĂ©elle, mais rĂ©versible et portant simplement sur des objets symbolisĂ©s.

savoir comment elles se dĂ©terminent les unes les autres. Or, dire que toute dĂ©duction est une construction signifie sans plus qu’elle consiste en certaines compositions dont la structure reste Ă  dĂ©finir. Si Goblot avait consenti Ă  utiliser la logistique, il aurait vu que les structures de la logique des propositions constituent prĂ©cisĂ©ment de telles constructions, dont la syllogistique reprĂ©sente un cas particulier, insuffisamment formalisĂ©, et qu’ainsi les opĂ©rations interpropositionnelles suffisent Ă  rendre compte de la dĂ©duction sans avoir Ă  recourir aux actions matĂ©rielles qu’elles prolongent simplement. D’un tel point de vue, affirmer que la dĂ©duction est une construction est une Ă©vidence ; mais n’affirmer que cela reviendrait Ă  se satisfaire de l’énoncĂ© mĂȘme du problĂšme. La seule question intĂ©ressant la logique est de savoir en quoi consiste cette construction, non pas quant Ă  son mĂ©canisme mental, mais quant Ă  son rĂ©glage formel ou normatif.

Or, c’est ici que la solution de Goblot marque Ă  la fois son originalitĂ© et son inconsistance inquiĂ©tante : la construction dĂ©ductive, autrement dit les diverses formes de composition opĂ©ratoire (intra ou interpropositionnelle), ne comporterait pas de rĂ©glage proprement interne, mais simplement un rĂ©glage en quelque sorte extĂ©rieur : les seules rĂšgles de la dĂ©duction seraient, non pas celles de la logique, mais les propositions de dĂ©part appliquĂ©es, grĂące au syllogisme, Ă  des conclusions non contenues en elles. De deux choses l’une, alors : ou bien, le syllogisme redevient la rĂšgle suprĂȘme, permettant d’éviter la contradiction entre les prĂ©misses et les conclusions, et il n’y a plus en ce cas « construction », mais prĂ©formation des conclusions dans les prĂ©misses, ou bien il y a « construction » nouvelle et celle-ci, simplement limitĂ©e par l’obligation de ne pas contredire les propositions antĂ©rieures, demeure arbitraire dans la mesure oĂč elle est nouvelle.

La vĂ©ritĂ© est que, faute de formuler les opĂ©rations dont est faite la « construction » dĂ©ductive, Goblot n’a pas vu que ces opĂ©rations forment, par leurs compositions mĂȘmes, un systĂšme Ă  la fois fĂ©cond et rigoureux, mais rigoureux parce que rĂ©glĂ© du dedans et non pas de l’extĂ©rieur : ce sont alors les principes de rĂ©versibilitĂ© (complĂ©mentaritĂ©, rĂ©ciprocitĂ© et corrĂ©lativitĂ©) qui assurent la cohĂ©rence du systĂšme, tandis que sa fĂ©conditĂ© est due Ă  la possibilitĂ© des transformations. Mais alors se pose Ă  nouveau dans toute son acuitĂ© le problĂšme soulevĂ© par PoincarĂ© et non rĂ©solu par Goblot : pourquoi certaines transformations sont-elles vite Ă©puisĂ©es tandis que

‱

d’autres paraissent illimitĂ©es ? Est-ce simplement l’opposition du nombre et de la classe qui marquent la ligne de dĂ©marcation entre le raisonnement mathĂ©matique et la dĂ©duction par simples emboĂźtements, ou existe-t-il une frontiĂšre diffĂ©rente ?

§ 46. Le raisonnement par récurrence et les groupements interpropositionnels

Il Ă©tait naturel que Russell, qui conçoit le nombre comme rĂ©ductible Ă  la classe, s’efforçùt de rĂ©duire de mĂȘme le raisonnement par rĂ©currence Ă  un simple emboĂźtement de classes ordonnĂ©es : « Si nous dĂ©finissons les « quadrupĂšdes comme des animaux qui ont quatre pieds », il s’ensuivra que tout animal qui aura quatre pieds sera un quadrupĂšde ; le cas des nombres soumis au rĂ©gime de l’induction mathĂ©matique est exactement le mĂȘme.1 » Il est vrai qu’il s’y ajoute l’ordre, mais, de ce point de vue aussi, il n’y a rien dans l’induction mathĂ©matique qu’une vĂ©ritĂ© purement logique : « ce qui peut ĂȘtre infĂ©rĂ© du voisin au voisin peut ĂȘtre infĂ©rĂ© du premier au dernier »2. Par exemple si le fils d’AtrĂ©e est un Atride et que son petit-fils l’est aussi, tous ses descendants le seront de proche en proche par transfert de ce caractĂšre du prĂ©cĂ©dent au suivant. On ne saurait donc trouver, selon Russell, aucun mystĂšre dans le raisonnement par rĂ©currence, et PoincarĂ© a embrouillĂ© sans motif ce qui dĂ©rive des rapports logiques les plus Ă©lĂ©mentaires.

Nous voici effectivement au centre du problĂšme des rapports entre la logique bivalente et la dĂ©duction mathĂ©matique. Le raisonnement par rĂ©currence, dit PoincarĂ©, est irrĂ©ductible Ă  la pure logique, parce qu’il suppose un passage, non pas de la totalitĂ© emboĂźtante Ă  la partie emboĂźtĂ©e ou l’inverse, mais de 1 (ou 0) et de n→ (n + 1) Ă  O
 oo. Nullement, rĂ©pond Russell, « l’induction mathĂ©matique est une dĂ©finition et non un principe »3 : « une propriĂ©tĂ© est dite hĂ©rĂ©ditaire, dans la sĂ©rie des nombres naturels, si toutes les fois qu’elle appartient au nombre n elle appartient aussi Ă  n + 1, le successeur de n. De mĂȘme une classe est dite hĂ©rĂ©ditaire si toutes les fois que n en est membre, n + 1 en fait aussi partie [
] Une propriĂ©tĂ© est dite inductive lorsque c’est une propriĂ©tĂ© hĂ©rĂ©ditaire appartenant Ă  O. De mĂȘme une classe est dite

1. Introduction à la philosophie mathématique, p. 41.

2. Ibid., p. 42.

3. Ibid., p. 41.

inductive lorsqu’elle est hĂ©rĂ©ditaire et contient O »1. Cela posĂ©, il est clair que les infĂ©rences portant sur de telles classes permettront le passage de O et de n → (n + 1) Ă  l’ensemble des nombres jusqu’à l’infini.

Pure affaire de dĂ©finition, dit ainsi Russell. Si l’on veut, mais il reste qu’en dĂ©finissant une classe inductive par le passage de n Ă  n + 1 on introduit des opĂ©rations nouvelles par rapport Ă  celles permettant de s’assurer que tous les quadrupĂšdes auront quatre pieds et que tous les descendants d’AtrĂ©e seront des AtridΞs. Dans le cas des quadrupĂšdes on construit un simple emboĂźtement de partie Ă  tout ; dans celui des Atrides on se fonde sans plus sur les relations asymĂ©triques transitives de filiation ; mais, dans le cas du passage de n Ă  n + 1, on fusionne les opĂ©rations de classes et de sĂ©riation en une synthĂšse opĂ©ratoire diffĂ©rente, en son mĂ©canisme, de ces opĂ©rations prise Ă  l’état isolé : on synthĂ©tise ainsi deux « groupements » intensifs en un « groupe » numĂ©rique en introduisant tous les caractĂšres qui distinguent ce groupe du groupement. Construire une classe ou une sĂ©riation intensives ne consiste, en effet, qu’à rĂ©unir les individus selon une relation commune d’équivalence qualitative (analogie des organes, mĂȘme si l’on dĂ©nombre quatre pieds) ou une suite de relations asymĂ©triques qualifiĂ©es (fils, petit- fils, etc.) ; tandis que construire la suite des nombres inductifs consiste Ă  les engendrer par addition de l’unitĂ©, c’est-Ă -dire d’un terme simultanĂ©ment substituable (classe) et sĂ©riable (relation asymĂ©trique). En son contenu, le raisonnement par rĂ©currence diffĂšre donc des opĂ©rations intrapropositionnelles non mathĂ©matiques autant que le nombre diffĂšre des classes et des relations intensives (voir § § 25-26).

Mais qu’en est-il de sa forme, qui seule nous intĂ©resse ici ? La solution de Russell pourrait ĂȘtre interprĂ©tĂ©e dans le sens que voici : une fois le contenu assurĂ© par des dĂ©finitions convenables, la forme interpropositionnelle du raisonnement par rĂ©currence serait identique Ă  celle d’une infĂ©rence quelconque empruntĂ©e Ă  la logique bivalente. Or, c’est ici que joue Ă  plein l’isomorphisme que nous avons sans cesse reconnu entre les structures interpropositionnelles et les structures de « classes de classes » constituĂ©es par les arguments vĂ©rifiant les propositions en jeu. Nous avons constatĂ©, en particulier, que l’implication (p ⊃ q) correspondait Ă  l’inclusion (P < Q)

1. Ibid., p. 35.

et que, si (p d q) se dĂ©compose en (p ‱ q) √ (p ‱ q), (= p’ ■ q), et (p ■ q), c’est que l’inclusion (P < Q) suppose, si (P ≠ Q), la complĂ©mentaritĂ© (P + P’ = Q) oĂč P’ = Q — P. Qu’en sera-t-il donc, si le raisonnement par rĂ©currence, au lieu d’avoir pour contenu les classes de classes purement intensives (P + P’ = Q) et (Q + Q’ = R), comme dans l’infĂ©rence [(p 1 q) ■ (q 1 r)] 1 (p i r), comporte Ă  titre de contenu les classes de classes de caractĂšre numĂ©rique que constituent les nombres inductifs ?

Il suffit, pour le comprendre, de comparer la structure du raisonnement par rĂ©currence Ă  un groupement d’implication (p 1 q) ;

(q 1 r) ; (r 1 s) ; etc. On se rappelle, en effet (§ 39, sous B), que toute suite d’implications peut s’écrire sous la forme (p √ p’ = q) ; (q √ q’ = r) ; (r √ r’ = s) ; 
 ou (p ‱ p’ = q ; q ‱ q’ = r ; r ‱ r’ = s ; 
), ce que nous transcrirons sous la forme la plus faible :

(334) (pvp’)iq ; (qvq’)ir ; (r ∹ r’) 1 s ; etc.

D’oĂč il suit que l’on a :

(334 bis) p 1 q ; pir ; pis ; etc.

Mais il en rĂ©sulte aussi que p ne saurait impliquer p’, ou q’, etc. :

(335) (p 1 p’) ; (p 1 q’) ; (p 1 r’) ; etc.

Écrivons, d’autre part, le raisonnement par rĂ©currence sous la forme : l

(336) [(p ») ∙ (pn z>pn+l)] 1 Po — ∞

c’est-Ă -dire si p est valable pour O et si « p valable pour n » entraĂźne

« p valable pour n + l », alors p est valable pour O
oo.

Appelons maintenant p la proposition « p valable pour n = l » ; q la proposition « p valable pour n = 2 » ; r la proposition « p valable pour n = 3 » ; etc. On a donc (p iq) ; (p 1 r) ; etc. ; (q 1 r) ; (q 1 s) ; etc.

Or, si l’on a (piq); (qir); etc., on doit avoir aussi (p’iq);

(q’ 1 r) ; etc., puisque :

(p 3 g) = [(p v p’) 3 g] ; (g 3 r) = [⅛ V q,) 1 r] ; etc.

Effectivement, si « p valable pour n = 2 » (soit q) implique « p valable pour n = 3 » (soit r), on a Ă©galement Ă  considĂ©rer une proposition q’ correspondant Ă  3 — 2 = l, qui signifiera donc « p valable pour l » et qui impliquera-Ă©galement r. De’ mĂȘme, si r

Îș I

(= p valable pour 3) implique s (= p valable pour 4), on aura une proposition r’ ( = p valable pour 4 — 3 = 1) qui impliquera aussi s, etc. Bref, on peut Ă©crire dans le cas du raisonnement par rĂ©currence comme dans celui de toute suite d’implications du type (334) : (p √ p’) 3 q ; (q √ q’) d r ; (r √ r’) d s ; etc., et l’on aura : p’ = p valable pour 1 ; q’ = p valable pour 1 ; r’ = p valable pour 1 ; etc.

Mais on voit alors la diffĂ©rence essentielle qui oppose cette structure dĂ©ductive et celle du « groupement » ordinaire (p 3 q) ; (q ⊃ r) ; etc. En effet, au lieu d’avoir (p 3 p’) ; (p 3 q’) ; etc., on a, au contraire (p 3 p’) ; (p 3 q’) ; (p 3 r’) ; etc. :

Si dans (p √ p’) d q ; (q √ q’) 3 r ; (r √ r’) 3 s ; etc., on a p = « p valable pour 1 »; q= « p valable pour 2 »; r = « p valable pour 3 »; etc
, et p’ = « p valable pour 2 — 1 » ; q’ = « p valable pour 3— 2 »; etc., alors :

(337) p ? p’ ; p d q’ ; etc. ; p’ 3 q’ ; q’ 3 r’ ; etc.

Autrement dit les propositions p, p’, q’, r’, etc., sont toutes Ă©quivalentes et sighifient toutes « p valable pour l’unitĂ© ajoutĂ©e au nombre prĂ©cĂ©dent ». Au lieu de se trouver en prĂ©sence d’une suite de propositions dont chacune est impliquĂ©e par deux propositions Ă©lĂ©mentaires, l’une primaire (p, q, r, etc.), et l’autre secondaire (p1, q’, r’, etc.), mais ne s’impliquant pas entre elles (proposition 334 et 335), on obtient donc une suite de propositions s’impliquant entre elles, et impliquĂ©es par des propositions Ă©lĂ©mentaires toutes Ă©quivalentes signifiant « p valable pour l’unitĂ© ajoutĂ©e aux prĂ©cĂ©dentes ». Le raisonnement par rĂ©currence aboutit ainsi Ă  une Ă©quivalence gĂ©nĂ©ralisĂ©e et prĂ©sente par consĂ©quent une structure particuliĂšre, qui est Ă  celle des « groupements » d’implications ce que la structure du groupe additif des nombres entiers est Ă  celle des « groupements » de classes. Bien entendu, les groupements interpropositionnels peuvent s’appliquer aux nombres comme Ă  tout, mais ils sont plus pauvres que le systĂšme des implications en jeu dans le raisonnement par rĂ©currence et ne sauraient en rendre compte1. C’est sans doute pourquoi la logique interpropositionnelle ne suffit point Ă  dĂ©montrer la non-contradiction de l’arithmĂ©tique, comme nous y reviendrons au § 51.

La raison en est qu’une implication bivalente (p 3 q) n’exprime rien de plus qu’une sorte de dictum de omni et nulle : ce qu’affirme q

1. La dĂ©monstration qui prĂ©cĂšde vaudrait Ă©galement, mutadis mutandis, dans le cas oĂč l’on comparerait le raisonnement par rĂ©currence au groupement :

(p ‱ p’) = q ; (q ■ q") = r ; etc.

est affirmĂ© dans p sans que la rĂ©ciproque soit vraie ; d’oĂč l’existence de l’implication (p’ ⊃ q) signifiant que q est aussi affirmĂ© dans p’, bien que p et p’ ne s’impliquent pas mutuellement. Le passage de la proposition « p valable pour n » Ă  la proposition q, signifiant « p valable pour n + 1 » exprime au contraire une implication (p d q) telle que q dĂ©coule de p (correspondant Ă  n) et de p’ (correspondant Ă  n + 1) parce que l’on a simultanĂ©ment (p g p1) et que ⅛ = p √ p’). Il s’y ajoute que l’équivalence (p = p’), ( = q’ = r’ = etc.), n’est pas une identitĂ©, puisqu’il s’agit chaque fois d’une nouvelle unitĂ© ajoutĂ©e aux prĂ©cĂ©dentes, c’est-Ă -dire d’une proposition distincte Ă  effet cumulatif et non pas tautologique. Bref, on retrouve dans le raisonnement par rĂ©currence, comparĂ© Ă  la logique bivalente, toute la diffĂ©rence existant entre l’itĂ©ration (1 + 1 = 2) et la tautologie des classes et des relations (A + A = A) et (a + a = a). On a en effet (p = p’), mais on a (p √ p’) ≠ p puisque (p √ p’) = q. L’équivalence (p = p’ = q’ = etc.) est donc intraduisible en simples Ă©quivalences logiques (bivalentes).

La diffĂ©rence fondamentale entre le raisonnement par rĂ©currence et les infĂ©rences logiques bivalentes est, en dĂ©finitive, celle-ci : la logique bivalente ne connaĂźt que le rapport de la partie au tout et ne dĂ©termine la partie qu’en fonction du tout par un jeu de complĂ©mentaritĂ© caractĂ©risant les opĂ©rations inverses et rĂ©ciproques. Le raisonnement par rĂ©currence est, au contraire, un passage de l’élĂ©ment Ă  la totalitĂ© par composition graduelle des parties, les unes en fonction des autres. L’implication (pn d pn+1) est donc irrĂ©ductible Ă  l’implication bivalente (p d q) : elle exprime une loi de construction et non pas un simple emboĂźtement.

Ces remarques ne signifient naturellement pas que le raisonnement par rĂ©currence Ă©puise la dĂ©duction mathĂ©matique. Mais si le fait qu’il porte sur des structures numĂ©riques la diffĂ©rencie pareillement des infĂ©rences simplement logiques, il en sera de mĂȘme, Ă  des degrĂ©s divers, des raisonnements dont la structure impliquera la quantitĂ© extensive en gĂ©nĂ©ral (le « presque tous » 1, etc.). Mais le raisonnement par rĂ©currence fournit un premier exemple de l’irrĂ©ductibilitĂ© de

1. Voici par exemple la dĂ©finition de la « limite » que donne Bourbaki (Livre III : Topologie gĂ©nĂ©rale, p. vi) : « Un nombre rĂ©el a est limite de la suite si, quel que soit le voisinage V de a, ce voisinage contient tous les a„ sauf un nombre fini ; autrement dit si l’ensemble des n pour lesquels αn appartient A V est. une partie de N [l’ensemble des nombres entiers] dont le complĂ©mentaire est fini. » Le « presque tous » qui intervient ici est un emboĂźtement en un mĂȘme tout N des complĂ©mentaires A et A’ tel que A > A’, ce qui dĂ©passe la logique (tous et quelques) sans impliquer une dĂ©termination par rĂ©currence. L’implication correspondant Ă  (A < N), (A’ < N) et (A> A’) n’en dĂ©bordera pas moins la structure de l’implication bivalente (p aq).

certaines implications Ă  l’implication bivalente (p 3 q), bien que leur structure formelle comporte un Ă©lĂ©ment commun : cet Ă©lĂ©ment commun est la relation de partie (p) Ă  tout (q), tandis que l’élĂ©ment spĂ©cial Ă  l’implication mathĂ©matique est le rapport direct de partie Ă  partie (p 3 p’).

§ 47. L’infini et le principe du tiers exclu

Comme nous l’avons vu au chapitre IV, la diffĂ©rence entre les mathĂ©matiques et la logique tient essentiellement, sur le plan interpropositionnel, au passage des opĂ©rations finies Ă  celles qui sont gĂ©nĂ©ralisables Ă  l’infini. Cela est particuliĂšrement clair dans les relations que soutient le principe du tiers exclu avec les ensembles infinis et c’est Ă  cette occasion que le problĂšme s’est trouvĂ© transposĂ© sur le plan interpropositionnel et lui-mĂȘme.

DĂšs 1907, Brouwer, suivi ensuite par Weyl et bien d’autres, a pris une position qui renverse totalement celle de Russell et des logisticiens, visant Ă  la rĂ©duction pure et simple du mathĂ©matique au logique : la vĂ©ritĂ© propre aux liaisons mathĂ©matiques ne serait assurĂ©e que par leur construction effective et la logique dĂ©pendrait ainsi de la mathĂ©matique au lieu de la dominer. Ce point de vue de Brouwer a Ă©tĂ© l’une des sources de la logique trivalente et il en est d’autant plus intĂ©ressant d’analyser les mobiles de cette inversion gĂ©nĂ©rale des valeurs, qui marque un nouveau tournant dans la thĂ©orie de la dĂ©duction mathĂ©matique.

La raison de ce revirement a, en effet, tenu aux doutes Ă©prouvĂ©s par Brouwer quant Ă  la validitĂ© de certaines dĂ©monstrations pourtant courantes1. Soit un ensemble E et une certaine propriĂ©tĂ© A. On dĂ©montre qu’il est faux que A s’applique Ă  tous les Ă©lĂ©ments de l’ensemble : peut-on alors en conclure qu’il existe au moins un Ă©lĂ©ment de l’ensemble jouissant de la propriĂ©tĂ© non-A ? Telle est la premiĂšre question, et en voici une seconde, qui lui tient de prĂšs : Ă©tant donnĂ© un Ă©lĂ©ment qui prĂ©sente la propriĂ©tĂ© B, au nom de quels critĂšres sera-t-on assurĂ© que B Ă©quivaut Ă  non-A (c’est-Ă -dire Ă  A) ? Soit : _ _ _ _

a) A 3 B b) B 3 A c) B 3 A et d) A 3 B

d’oĂč (a etc) l’équivalence (e) A= B ; et (b et d) l’équivalence (Ăź)B= A.

1. Voir pour ce paragraphe R. Wavre, Y a-t-il une crise des mathématiques ?, Revue de métaphysique et de morale, t. 1924, p. 445-470.

x l

Les deux questions posĂ©es Ă  l’instant reviennent alors Ă  demander s’il est lĂ©gitime d’écrire (A — B) et d’admettre (A w A) ; autrement dit : quelle est la portĂ©e du principe de non-contradiction (A ‱ A = 0) dans le cas (A = B) et quelle est la lĂ©gitimitĂ© du principe du tiers exclu (A w A) ?

Sur le premier point, Brouwer a pris une position qui annonçait en un sens la dĂ©couverte de GƓdel : sans contester la valeur universelle (c’est-Ă -dire intĂ©ressant l’infini comme le fini) du principe de contradiction, il a insistĂ© sur les difficultĂ©s de son application aux collections infinies. Seules des Ă©vidences extralogiques permettent, en effet, de considĂ©rer les attributs A et B comme la nĂ©gation l’un de l’autre. Dans le cas d’une classe d’objets en nombre fini, il est certes lĂ©gitime de poser les implications a) Ă  d) et d’en tirer les Ă©quivalences e) et Ăź). D’oĂč :

(338) Si (A = B) et (B = Â) alors (A ‱ B = A - A = O) ♩

Mais dans le cas d’un ensemble infini, mĂȘme dĂ©nombrable, l’emploi des implications et Ă©quivalences (a Ă  f), donc l’application du principe de contradiction Ă  deux attributs A et B conçus comme la nĂ©gation l’un de l’autre se heurte Ă  la difficultĂ© de donner un sens prĂ©cis au mot « tous » : cette prĂ©cision n’est possible qu’en cas de construction bien dĂ©terminĂ©e, comme justement celles qui s’appuient sur la suite des nombres entiers requise par l’axiome d’induction complĂšte ou de rĂ©currence. Cela revient Ă  dire que l’opĂ©ration numĂ©rique dĂ©borde la non-contradiction et que la non-contradiction ne suffit pas Ă  Ă©puiser l’existence mathĂ©matique : celle-ci est « intuitive », selon la terminologie de Brouwer, c’est-Ă -dire relative Ă  une construction opĂ©ratoire effective dĂ©passant le cadre des opĂ©rations de la logique bivalente.

Mais c’est sur le terrain du tiers exclu que la chose devient le plus tangible, car en ce cas c’est la valeur mĂȘme du principe, et non plus seulement la lĂ©gitimitĂ© de ses applications, qui est mise en cause par les nouvelles exigences logiques imposĂ©es Ă  la dĂ©monstration par l’école brouwĂ©rienno. Selon Brouwer, en effet, on ne saurait ĂȘtre certain de l’absence de tout tertium entre A et A, donc de la valeur de la disjonction exclusive (A w A) que dans le cas d’une collection finie. Par exemple dans une urne contenant un nombre fini de boules, nous pouvons ĂȘtre assurĂ©s que les boules sont toutes blanches (A) ou qu’elles ne le sont pas toutes (A), parce que nous

pouvons pointer l’un aprĂšs l’autre tous les Ă©lĂ©ments de l’ensemble. C’est en vertu de ce mĂȘme pointage que nous pourrons alors poser (A d B). Mais dans le cas d’une collection infinie, nous n’avons plus le droit de poser (A w A) prĂ©cisĂ©ment Ă  cause de l’absence de tout pointage possible, c’est-Ă -dire de l’indĂ©termination du mot « tous ». En ce cas, la dĂ©monstration de la faussetĂ© d’une proposition n’entraĂźne pas la vĂ©ritĂ© de sa contradictoire, car cette vĂ©ritĂ© ne saurait ĂȘtre admise qu’une fois assurĂ©e la construction de l’élĂ©ment faisant exception Ă  la proposition niĂ©e. Par exemple le fait de dĂ©montrer qu’il est faux qu’un ensemble infini ne comprenne pas tel Ă©lĂ©ment ne constitue pas ipso facto la preuve de sa prĂ©sence. Cette existence ne saurait ĂȘtre dĂ©terminĂ©e que par une construction directe et effective, et non pas en la dĂ©duisant de la nĂ©gation de sa nĂ©gation.

Or, chose intĂ©ressante, les propositions mises en doute par Brouwer sur le terrain de la thĂ©orie des ensembles et de l’analyse, au nom de sa rĂ©flexion sur le principe du tiers exclu, sont entre autres celles que É. Borel et Lebesgue ont Ă©galement suspectĂ©es, mais Ă  la suite d’une critique directe des dĂ©monstrations proposĂ©es1. Ce sont donc bien des raisons de rigueur et non pas seulement son Ă©pistĂ©mologie du devenir mathĂ©matique, qui sont Ă  la source de la rĂ©vision brou- wĂ©rienne.

La portĂ©e de cette limitation du principe du tiers exclu est Ă©vidente quant Ă  la signification de la logique bivalente dans ses rapports avec la dĂ©duction mathĂ©matique. Contester la gĂ©nĂ©ralitĂ© de l’exclusion (p w p), c’est, en effet, se refuser Ă  admettre qu’une proposition puisse ĂȘtre dĂ©montrĂ©e par la nĂ©gation de sa faussetĂ©, sinon en une collection finie. C’est donc, d’une part, reconnaĂźtre l’irrĂ©ductibilitĂ© des constructions opĂ©ratoires de caractĂšre mathĂ©matique par rapport aux opĂ©rations logiques bivalentes. Et c’est surtout, d’autre part, limiter le domaine de la logique bivalente, non seulement aux ensembles finis, mais encore aux seules relations de partie Ă  tout, conformĂ©ment Ă  la conception dĂ©fendue en cet ouvrage.

Du point de vue formel, la thĂšse de Brouwer revient donc Ă  soutenir que, indĂ©pendamment d’une loi de construction opĂ©ratoire, on ne saurait appliquer aux collections infinies la disjonction exclusive entre une universelle affirmative et une particuliĂšre nĂ©gative : (p d q) cesse ainsi d’ĂȘtre Ă©quivalent Ă  (p ‱ q) lorsque l’on ne peut

1. Cf. Wavre, op. cit., p. 441.

Ă©puiser, par une mĂ©thode exhaustive le « tous » propre Ă  l’ensemble infini. Plus prĂ©cisĂ©ment, sitĂŽt qu’intervient l’infini, l’universel « tous » perd sa signification logique. De deux choses l’une, alors : ou bien il cesse de prĂ©senter un sens, ou bien il en acquiert un, mais exclusivement grĂące Ă  une loi de construction : seulement les opĂ©rations qui constituent celle-ci dĂ©bordent en ce cas le champ des opĂ©rations logiques (intensives).

§ 48. Les logiques trivalentes

La conclusion que Brouwer a tirĂ© de son analyse critique est que, loin de constituer leur source, la logique (bivalente) ne s’applique pas aux ĂȘtres mathĂ©matiques de façon adĂ©quate et complĂšte, ou bien, ce qui revient au mĂȘme, elle ne reprĂ©sente qu’un simple secteur des mathĂ©matiques, limitĂ© aux ensembles finis. La vraie logique des mathĂ©matiques serait la structure propre au nombre ou aux opĂ©rations mathĂ©matiques elles-mĂȘmes.

Mais les continuateurs et les disciples de Brouwer ont cherchĂ© Ă  concilier sa thĂšse avec la formalisation logique, en respectant l’opposition de la logique bivalente, caractĂ©risĂ©e par le principe du tiers exclu, et de la dĂ©duction mathĂ©matique, tout en gĂ©nĂ©ralisant la logique sous la forme d’une logique trivalente. Celle-ci ignore alors la dichotomie du vrai (p) et du faux (p) et lui substitue une trichotomie : le vrai ( + p), le ni vrai ni faux (p) et l’absurde (jp).

C’est ainsi qu’en 1926 R. Wavre1, sans d’ailleurs se rallier entiĂšrement Ă  la thĂšse de Brouwer, Ă©nonçait les principes de dĂ©part d’une telle logistique. La question prĂ©alable lui paraĂźt ĂȘtre la suivante : une alternative s’impose-t-elle s’il n’existe aucun moyen de la trancher ? RĂ©pondant par la nĂ©gative, il distingue deux Ă©noncĂ©s dictincts du principe de contradiction et deux Ă©noncĂ©s distincts de celui de l’implication du faux. Les Ă©noncĂ©s bivalents sont : « une proposition ne peut ĂȘtre vraie et fausse » et « ce qui implique le faux est faux » ; les Ă©noncĂ©s trivalents sont par contre : « une proposition ne peut ĂȘtre vraie et absurde » et « ce qui implique l’absurde est absurde ». Jusque-lĂ  une troisiĂšme valeur (^∣p) est simplement ajoutĂ©e aux deux valeurs p et p du formalisme habituel. Mais sitĂŽt qu’interviennent les principes du tiers exclu (p w p) et de la double nĂ©gation (p = p), il y a opposition franche entre les logiques biva-

1. Logique formelle et logique empiriste, Revue de métaphysique et de morale, t. XXXIII 1926, p. 65-75.

lente et trivalente ; celle-ci ignore le tiers exclu et ne connaĂźt de la double nĂ©gation que l’énoncĂ© limité : « la vĂ©ritĂ© d’une proposition implique l’absurditĂ© de son absurdité » :

(339) (+p)□qp)

Mais la rĂ©ciproque n’est pas vraie et il ne s’agit pas d’une Ă©quivalence entre (+ p) et Qjp), car le brouwĂ©risme ne saurait admettre Qjp) 1 (+ p) ; de mĂȘme il rejette les alternatives (+ p) w ∩p) et Qp) w (l>)∙ π rejette ainsi la contraposition (p i q) ⊃ (p d q) et son Ă©quivalent (q □ p) 1 (p 1 q), principes des dĂ©monstrations par l’absurde. La logique trivalente leur substitue les implications suivantes :

(340) [(+p)3(Ă·7)]3[(XH]p)]

et

D’autre part, on a :

(341) (lP)-(]H^

c’est-Ă -dire que l’absurditĂ© d’une proposition est Ă©quivalente Ă  l’absurditĂ© de l’absurditĂ© de son absurditĂ©. Ce rĂ©sultat, dĂ©jĂ  exposĂ© par Brouwer en 1923, est connu sous le nom de rĂšgle de la triple absurditĂ©.

Une logique trivalente complĂšte a ensuite Ă©tĂ© Ă©laborĂ©e par Hey- ting en 1930 et fondĂ©e sur les onze axiomes suivants dont le nombre et la complication sont dues au fait qu’ils doivent fonder une ’ logique sans utilisation du tiers exclu ni de ses consĂ©quences :

l. p i (p ‱ p) 2. (p ‱ q) 1 (q ‱ p)

3. (p^q)Îč [(p ‱ s) i (q ■ s)] 4. (p 1 q) Îč [⅛ i s) i (p i s)]

5. qÎč(pÎčq) 6. [p ‱ (p ⊃ 7)] □ p

7. p 1 (p √ q) 8. (p √ q) 1 (q √ p)

9. [(p ⊃ s) ‱ (q 1 s)] □ [(p  ∹ q) 1 s] 10. p 1 (p 1 q) (c’est-à-dire que le

faux implique n’importe quoi)

il- [(p3?) ■ (p^ç)l^p

Conservant le principe de contradiction, mais Ă©liminant celui du tiers exclu, la logique de Heyting s’interdit donc d’utiliser la double nĂ©gation, ainsi de transporter la nĂ©gation d’un membre Ă  l’autre

9

d’une disjonction. La contraposition et la dĂ©monstration par l’absurde sont ainsi rejetĂ©es, de mĂȘme que la rĂšgle de dualité :

[F v ?)] = [( » ∙ Ί)]

La logique de Heyting comportant trois valeurs pour (p) et seulement deux pour p, l’opĂ©ration fondamentale de l’implication en est alors transformĂ©e en sa structure formelle elle-mĂȘme : d’une part, deux possibilitĂ©s simples (p) et (g), soit (p d g), donnent une vĂ©ritĂ© entiĂšre + (p d g), c’est-Ă -dire que la liaison des indĂ©montrables devient susceptible d’acquĂ©rir un caractĂšre de nĂ©cessité ; par contre l’implication (+ p) (q) ne donne que (p d q) ni vrai ni faux, etc.

Le mouvement d’idĂ©es dĂ©clenchĂ© par ces logiques trivalentes a prĂ©sentĂ© deux aspects bien distincts. On n’a d’abord cherchĂ© Ă  concilier de tels Ă©lĂ©ments trivalents avec la logique bivalente elle- mĂȘme. C’est ce qu’a tentĂ© Gonseth dĂšs 19261.

Se refusant Ă  admettre avec Brouwer l’inadĂ©quation gĂ©nĂ©rale de la logique bivalente et du principe du tiers exclu Ă  l’infini mathĂ©matique, Gonseth adopte une position moyenne : la logique bivalente n’est qu’un schĂ©ma, dont on ne saurait considĂ©rer la signification comme absolue, mais il n’est aucune raison de se priver de l’utilisation de ce schĂ©ma partout oĂč il s’adapte sans conduire Ă  des contradictions explicites ; par contre, lĂ  oĂč il ne joue plus, il convient de l’élargir : « Si dans un ensemble, une propriĂ©tĂ© A et une propriĂ©tĂ© non-A partagent tous les Ă©lĂ©ments en deux classes- complĂ©mentaires, au sens mĂȘme que le mot tous peut et doit prendre dans la dĂ©finition de l’ensemble, les assertions a) [(z)Az = tous les x sont A] et b) [(EĂŠ)AÊ = il existe un Ă©lĂ©ment de la classe qui a la propriĂ©tĂ© A] sont Ă  considĂ©rer elles-mĂȘmes comme contradictoires et Ă  traiter selon le schĂ©ma L (bivalent). Mais il peut arriver que pour certains ensembles — qui ne sont pas nĂ©cessairement infinis — pour certains attributs, et pour certains Ă©lĂ©ments, l’éventualitĂ© ni A ni non-A soit seule exempte de contradiction ; les deux classes ne sont alors plus complĂ©mentaires, les propriĂ©tĂ©s A et non-A ne peuvent plus ĂȘtre dites parfaitement contradictoires et les propositions a) et b) sont Ă  traiter selon le schĂ©ma I »1, c’est-Ă -dire le schĂ©ma qui va suivre. Or, ce schĂ©ma, dont Gonseth fournit les

1. Les fondements des mathématiques, Le François, 1933, p. 232.

linĂ©aments, constitue un modĂšle trivalent, mais qui comporte cette originalitĂ© d’admettre, pour les valeurs « vraie », « fausse » et « indiffĂ©rente », un nouveau principe du quart exclu conciliant les axiomes bivalents de Hilbert avec la rĂšgle de triple absurditĂ© de Brouwer. Gonseth dĂ©signe par p le vrai (+ p), par p’ le faux Qp) et par Rp l’indiffĂ©rent (p), mais nous Ă©crirons pour simplifier ( + p) (p) et (p). On a d’abord :

(342) (+p)v(p)v(p)

au lieu de (p ∹ p). L’expression (342) est donc toujours juste. Par contre (+ p) ‱ (p) ou (+ p) ‱ (p) ou encore (p) ‱ (p) ne sont jamais justes :

(343) [(+ p) ■ (p)] = o ; [(Ă· p) ‱ (p)] = o et (p) ‱ (p) = o

L’absurditĂ© de (+ p) et de (p) est dĂ©finie par les formules suivantes (dans lesquelles Gonseth Ă©crit A ce que nous continuerons de dĂ©signer par |) :

(344) (]p) = (p√p) et (]P) = (Ă·pvp)

L’absurditĂ© Qp) signifie donc : « ou p est faux ou on ne peut rien en affirmer ». Quant Ă  l’absurditĂ© de l’indiffĂ©rence comme telle de p, que Gonseth note Rp et que nous noterons ^∣(p) par opposition Ă  C∣P^, elle signifie alors : « ou bien il est faux que l’on ne sache rien de p, ou bien on ne peut rien affirmer du fait que l’on ne peut rien affirmer ». On a donc :

(345) ](P) = (+P) √ (p) √ (p)

Cette absurditĂ© est ainsi toujours vraie (en vertu de la proposition 342), ce qui assure la vĂ©ritĂ© de ["∣(p)] ‱ (p) = (p) tandis que Qp) ■ ( + p) n’est jamais juste :

(346) [](p)] ‱ (p) = (p) et [Qp) ‱ ( + p)] = o

On peut alors accepter les formules d’équivalence de la logique classique :

(347) Îłpvg) =(]P)(]<7)

(348) ](p∙7)=(]p)y⅛ (=pl ?)

(349) [Qp) √ (+?)] = (p 3 ?)

Mais le schéma de Gonseth comprend en outre la loi de la triple absurdité de Brouwer. On a, en effet, en vertu de (344) et (347) :

(350) ∏p = ](p vp) = [(+ p) ∹ (p)]

et :

(351) ^∣^∣^∣p = ][(+ p) ∹ (p)] = Qp) ‱ ](p) = ]p

Ainsi se trouve conciliées une logique trivalente avec les transformations essentielles de la logique bivalente.

Mais un autre courant s’est dessinĂ© en rĂ©action contre la logique trivalente avec nĂ©gation. Il a consistĂ© Ă  accentuer l’élĂ©ment d’irrĂ©versibilitĂ© qui se manifeste dans la conception brouwĂ©rienne des opĂ©rations portant sur l’infini et qui se retrouve jusque dans le formalisme de Heyting : ainsi le second courant a abouti Ă  la constitution de ce mĂ©canisme formel extrĂȘmement original qu’est une logique sans nĂ©gation.

§ 49. Les opérations apparemment irréversibles et la logique sans négation

Le propre de la conception brouwĂ©rienne des mathĂ©matiques est l’exigence d’une constructibilitĂ© entiĂšre : le terme (assez Ă©quivoque)! d’intuitionisme se rĂ©fĂšre uniquement, en effet, Ă  la nature de construction opĂ©ratoire prĂȘtĂ©e par Brouwer au raisonnement mathĂ©matique, par opposition Ă  toute intuition sensible ou platonicienne (au sens des spĂ©culations cantoriennes). Or, par un paradoxe qui mĂ©rite de retenir l’attention, il se trouve que, contrairement Ă  tout ce que nous avons vu jusqu’ici de l’opĂ©ration, Brouwer introduit l’irrĂ©versible en mathĂ©matiques mĂȘmes ; de + p on peut tirer mais de Qjp) on ne peut plus revenir Ă  p^ c’est-Ă -dire que la double nĂ©gation ne ramĂšne plus Ă  l’affirmation. Autrement dit, il ne suffit pas de prouver la faussetĂ© de la faussetĂ© d’une proposition pour ĂȘtre certain de sa vĂ©ritĂ© et le raisonnement par l’absurde n’est plus une dĂ©monstration toujours valable en mathĂ©matiques.

La raison de cette irrĂ©versibilitĂ© de fait est d’un grand intĂ©rĂȘt : le terme « tous » perdant son sens dans les collections infinies lorsqu’une construction opĂ©ratoire dĂ©terminĂ©e ne lui en confĂšre pas un, on peut alors dĂ©montrer des nĂ©gations et tirer de ces nĂ©gations d’autres nĂ©gations, mais il n’est plus possible de remonter de la

t

/ /

nĂ©gation Ă  l’affirmation, faute de pouvoir trancher sur tous les termes l’alternative du vrai ou du faux. L’irrĂ©versibilitĂ© brouwĂ©rienne ne conduit donc pas Ă  la notion, qui serait contradictoire, d’opĂ©rations irrĂ©versibles. Elle exprime seulement les limites de l’opĂ©ration logique lorsqu’on ne peut connaĂźtre tous les termes sur lesquels elle porte, faute de construction opĂ©ratoire : elle est une irrĂ©versibilitĂ© de fait et non pas de droit. Elle oppose Ă  la notion rationnelle d’un infini effectivement construit l’irrationnel de l’infini non construit ou en pur devenir, lequel est au premier comme le mĂ©lange est Ă  l’ordre ou l’entropie physique Ă  la mĂ©canique rĂ©versible.

Un exemple donnĂ© par Griss pour illustrer la proposition 339 dans sa propre logique nous fera comprendre la chose. Soit l’ensemble infini des

points compris entre 0 et 2 (fig. 52). Appelons A le sous-ensemble comprenant exclusivement le point 1, et (A) le complĂ©mentaire de A, c’est Ă -dire le sous-ensemble auquel appartiennent les points compris entre 0 et 2, sauf le point A ; dĂ©finissons ensuite la proposition p par p = xz (A √ A).

Nous devons remarquer alors (du point de vue brouwĂ©rien) que certains points ne peuvent ĂȘtre classĂ©s ni dans (A) ni dans (A), faute de renseignements sur eux : nous ne savons pas si 0,999
 est Ă©gal Ă  1 (donc A) ou fait partie de (A). Nous ne pouvons donc les inclure ni en (A) ni en (A), mais ils sont Ă  coup sĂ»r compris entre 0 et 2. DĂ©terminons maintenant le complĂ©mentaire |p de p, c’est-Ă -dire l’ensemble des Ă©lĂ©ments dont nous sommes certains qu’ils ne sont ni (A) ni (A) : ce seront tous les points situĂ©s en deçà de 0 et au delĂ  de 2, soit ∩p = < 0 et > 2). Nous avons alors p d (^ p) , mais non pas (^∩ p) d p.   En effet p est inclus (mais sans rĂ©ciprocitĂ©, ni Ă©quivalence) en Q Jp) puisque le complĂ©mentaire du complĂ©mentaire de p (soit 1 jp) comprend tous les points entre 0 et 2, tandis que p comprend exclusivement les points dont nous sommes certains qu’ils sont soit 1, soit diffĂ©rents de 1 : il y a donc plus dans (]]p) que dans p et c’est pourquoi p□ (]]f,) est une implication (inclusion) et non plus une Ă©quivalence. La rĂ©ciproque (^p) d P est, en effet, fausse, puisqu’il y a moins en p qu’en (j^∣p). Autrement dit encore, p correspond Ă  un sous-ensemble de (^p), parce que tous les points compris entre 0 et 2 (soit ^∣p) sont plus nombreux, ou peuvent ĂȘtre plus nombreux, que les points dont nous sommes certains qu’ils sont 1 (soit A) ou diffĂ©rents de 1 (soit (A).

 

Cet exemple fait bien saisir.en quoi le « tous » logique ne coĂŻncide pas avec le « certain » opĂ©ratoire (mathĂ©matique) et pourquoi par consĂ©quent l’opĂ©ration (p ⊃ p) est apparemment irrĂ©versible dans l’infini : on aurait (p ⊃ p) donc (p = p) si l’on Ă©tait « certain » quant Ă  la nature de « tous » les Ă©lĂ©ments, mais on ne saurait l’ĂȘtre dans l’infini non construit, et celui-ci demeure alors irrĂ©versible parce que prĂ©cisĂ©ment non opĂ©ratoirement dĂ©terminĂ©. Cette sorte d’irrĂ©versibilitĂ© apparente ou provisoire, c’est-Ă -dire de fait et non pas de droit, qui caractĂ©rise l’infini non construit du brouwĂ©risme confirme donc, en montrant ce que sont les limites de l’opĂ©ratoire, la thĂšse de la rĂ©versibilitĂ© propre aux opĂ©rations.

Mais, par le fait mĂȘme que la nĂ©gation constitue ainsi dans les mathĂ©matiques dites intuitionistes une voie sans retour, un logicien brouwĂ©rien, G. F. C. Griss, a voulu construire une logique mathĂ©matique sans nĂ©gation1, remplaçant la notion du « non » par celle de simple « diffĂ©rence ». Contrairement Ă  la logique trivalente avec nĂ©gation de Heyting, Griss se propose donc de constituer une logique de l’affirmation ou de la construction pures, n’admettant comme opĂ©rations primaires que l’implication et la conjonction, et substituant Ă  la nĂ©gation la distinction au sens de la complĂ©mentaritĂ©. Le signe Qp) est donc conservĂ©, mais dans le sens suivant, qui est positif et non plus nĂ©gatif : si Ă  la proposition p correspond la classe P, la proposition Qp) correspondra Ă  la classe P, complĂ©mentaire de P. La diffĂ©rence avec la nĂ©gation consiste en ceci que l’on n’a plus (p ‱ p = 0) ni (P × P = 0), car la notion de classe vide perd toute signification (ce qui n’exclut naturellement pas l’utilisation des nombres nĂ©gatifs et du zĂ©ro arithmĂ©tique, conçus comme ordinaux). Il en rĂ©sulte que le principe de contradiction (p ‱ p = 0) n’intervient pas dans la logique de Griss, non pas parce qu’elle introduit le contradictoire, mais au contraire parce qu’elle Ă©vite avec soin toute nĂ©gation susceptible d’entraĂźner des contradictions et qu’elle s’efforce de tout interprĂ©ter en langage positif de thĂ©orie des ensembles.

Nous nous trouvons donc avec une telle logique en prĂ©sence de l’aboutissement naturel de l’irrĂ©versibilitĂ© de l’infini non-construit. La logique de Heyting est dĂ©jĂ  irrĂ©versible, puisqu’elle comporte plus de valeurs pour l’affirmation que pour la nĂ©gation, et qu’elle

1. Proc. Neterland. Akad. v. Wetensch, 1944, p. 261 et 1946, p. 1127.

accepte la non-rĂ©ciprocitĂ© de P^(]"∣P) (proposition 339). Mais Griss va plus loin encore en supprimant la nĂ©gation comme telle, c’est-Ă -dire le principe mĂȘme de l’inversion.

Il est d’autant plus intĂ©ressant de noter qu’un tel formalisme, qui consacre ainsi les limites de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire, retient malgrĂ© tout un principe jouant un rĂŽle de substitut par rapport Ă  la nĂ©gation et Ă  la non-contradiction (p ■ p = 0). La logique de Griss comporte, en effet, un Ă©quivalent de l’incompatibilitĂ©1, mais interprĂ©tĂ©e naturellement dans le sens de la complĂ©mentaritĂ© et non pas de la nĂ©gation proprement dite. Cet Ă©quivalent de l’incompatibilitĂ© „ joue mĂȘme, chez Griss, le rĂŽle d’un axiome :

(352) ∣p dC∣P)] ProPos⅛lon 137).

d’oĂč il tire P d(1^∣P) M∙ proposition 339).

Or, cette incompatibilitĂ© [(p d q) d (q ⊃ p)] est l’opĂ©ration inverse de la conjonction (p ‱ q), c’est-Ă -dire de l’une des deux opĂ©rations fondamentales de Griss. Il est vrai que, dans la logique de Ileyting, dĂ©jĂ  on ne peut tirer (p ‱ q) de (p d q) et que la logique de Griss ne comporte aucune nĂ©gation permettant de passer directement de (352) Ă  (p ‱ q). Mais il reste que ce sont lĂ  deux liaisons inverses, mĂȘme si cette inversion demeure limitĂ©e.

La leçon de cette intĂ©ressante tentative est donc que, Ă  vouloir se priver de la nĂ©gation (p) et de la non-contradiction (p ‱ p = 0), on dissocie simplement cette derniĂšre en ses deux composantes : la complĂ©mentaritĂ©, d’une part, et la rĂ©versibilitĂ© en gĂ©nĂ©ral, d’autre part, mĂȘme si cette derniĂšre demeure incomplĂšte. Nous verrons au § 51 le sens d’une telle conclusion.

§ 50. Les logiques polyvalentes

La critique du principe du tiers exclu n’a pas constituĂ© la seule raison d’élargissement de la logique bivalente. DĂšs 1921, Luka- siewicz, suivi de prĂšs par Post, ont cherchĂ©, par simple besoin de gĂ©nĂ©ralisation modale, Ă  considĂ©rer n valeurs ou modalitĂ©s distinctes, et l’école polonaise, avec Lukasiewicz et Tarski s’est mĂȘme proposĂ© de construire une logique polyvalente d’une infinitĂ© de valeurs.

1. Voir l’intĂ©ressante note de Paulette Destouches-FĂ©vrier sur la logique sans nĂ©gation (Comptes rendus de l’AcadĂ©mie des Sciences, 5 janvier 1948).

D’autre part, Reichenbach a Ă©laborĂ© une logique polyvalente destinĂ©e Ă  rendre compte des modalitĂ©s probabilistes et inspirĂ©e par les prĂ©occupations physicalistes propres au cercle de Vienne. Ainsi se sont constituĂ©es un ensemble de logiques cohĂ©rentes, dont l’application aux mathĂ©matiques n’a sans doute pas encore portĂ© tous ses fruits, mais dont l’existence mĂȘme suffit Ă  consacrer ce fait capital de la non-exclusivitĂ© de la logique bivalente.

Au lieu de se limiter Ă  la complĂ©mentaritĂ© (p) et (p), d’oĂč les principes du tiers exclu (p √ p = 1)1 et de contradiction (p ‱ p = 0), on peut, en effet, considĂ©rer la valeur de p comme Ă©quivalant Ă  1 moins la valeur de p, ce que nous Ă©crirons (en simplifiant le symbolisme) :

(352) val p = 1 — val p

L’implication, dont le formalisme Ă©tait dĂ©jĂ  profondĂ©ment modifiĂ© par la logique trivalente de Heyting, prend alors la signification suivante. Si dans (p i q) la valeur de vĂ©ritĂ© de p est Ă©gale ou infĂ©rieure Ă  celle de q, il en rĂ©sulte que l’implication (p i q) vaut elle- mĂȘme l (vĂ©ritĂ©). Si par contre la valeur de p est supĂ©rieure Ă  celle de q, on a :

(353) (p 1 q) = l — val p -f- val q (si val p > val q)

Exemple : Si p est vrai (!) et q faux (0), on a (p 1 q) = l — l + 0 = 0.

Introduisons maintenant les trois valeurs 0 ; 0,5 et l pour p et pour p.   Il est Ă  remarquer que, contrairement Ă  Heyting (qui limite les valeurs de p Ă  0 et l), Lukasiewicz attribue Ă  p comme Ă  p les trois valeurs 0 ; 0,5 et l ; en conservant ainsi la mĂȘme rĂ©versibilitĂ© que dans la logique bivalente, on fait rĂ©ellement de celle-ci un simple cas particulier de la logique trivalente (puis des logiques polyvalentes).

Exemple : Si p —   l et q = 0,5 l’implication (p ⊃ q) donnera :

(l — l + 0,5) = 0,5

Mais, par delà ces trois valeurs, il est alors possible de généraliser à n valeurs :

0. A ‱ ‱ 3 ‱ ■ _Jl ■ ‱ l

’ n — U re — Γ n —   Γ ’ n — Γ

, l. OĂč l = le tout rĂ©fĂ©rentiel T.

Dans le systĂšme bivalent oĂč n = 2 on n’a alors que les deux possi- 1

bilitĂ©s 0 et 2 ∣ = 1- Dans une logique L„ de valeurs n on aboutit

par contre Ă  un principe du « ne exclu » remplaçant le tiers exclu. Ce principe est (p √ p), c’est-Ă -dire en langage de nĂ©gations (p √ p) pour n = 2. Étant donnĂ© que la proposition de rang n est seule exclue, il devient, de façon gĂ©nĂ©rale :

(354) pvpvpvpv jusqu’à n nĂ©gations.

De mĂȘme, la contradiction sera :

(355) (p ■ p) ∹ (p ‱ p) ∹ (p ‱ p) ∹ 


Deux remarques s’imposent en ce qui concerne cette gĂ©nĂ©ralisation de la logique bivalente. Sans que l’on puisse, sous peine de cercle vicieux, dĂ©montrer la non-contradiction des opĂ©rations de la logique bivalente, on est cependant en prĂ©sence d’un systĂšme Ă©lĂ©mentaire, se suffisant Ă  lui-mĂȘme et dont la non-contradiction (p ‱ p = 0) est assurĂ©e par une rĂ©versibilitĂ© qui se dĂ©finit exclusivement par la complĂ©mentaritĂ© (p √ p) = 1 (c’est-Ă -dire T : voir § 39). Les sĂ©ries infinies de nĂ©gations et d’implications intervenant dans la logique de Lukasiewicz et Tarski assouplissent au contraire Ă  l’extrĂȘme les principes du tiers exclu et mĂȘme de non-contradiction. La contradiction du systĂšme s’y appuie Ă  nouveau sur la rĂ©versibilitĂ©, puisque le passage d’une valeur Ă  la suivante ou Ă  la prĂ©cĂ©dente s’y obtient par l’addition ou la soustraction d’une nĂ©gation, c’est-Ă -dire par un dĂ©placement, en un sens ou en l’autre, dans la sĂ©rie des modalitĂ©s. Seulement cette rĂ©versibilitĂ© ne caractĂ©risant plus une simple complĂ©mentaritĂ©, mais une vĂ©ritable loi de succession, la question est dĂ© savoir par quel mĂ©canisme elle assure encore la non-contradiction du systĂšme. Nous sommes en prĂ©sence d’un emboĂźtement indĂ©fini de logiques particuliĂšres Ă  n valeurs, mais elles ne se ferment pas en une logique gĂ©nĂ©rale unique, qui serait la Logique tout court.

Du point de vue des relations entre les mathĂ©matiques et la logique, les logiques polyvalentes, en remplaçant ainsi les relations exclusives de partie Ă  tout par une loi de succession, dĂ©bordent la structure du « groupement » et limitent les structures propres aux ĂȘtres mathĂ©matiques.

En particulier, si les valeurs considĂ©rĂ©es sont en nombre infini, l’implication logique devient alors susceptible de rejoindre le raisonnement par rĂ©currence. Le passage d’une nĂ©gation p Ă  la suivante p ou Ă  la prĂ©cĂ©dente p s’effectue, en effet, par adjonction ou suppression d’une nĂ©gation : or, ces opĂ©rations sont composables entre elles, rĂ©versibles, associatives et comportent une identique unique. On peut ainsi concevoir une rĂ©currence logique, propre Ă  correspondre Ă  la rĂ©currence arithmĂ©tique, mais c’est, comme on le voit, Ă  la condition d’incorporer Ă  son propre mĂ©canisme la suite mĂȘme des entiers1. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, et par un paradoxe extrĂȘmement rĂ©vĂ©lateur, l’ultraformalisme dont tĂ©moigne cette gĂ©nĂ©ralisation des « formes » logiques met en danger l’intĂ©gritĂ© des frontiĂšres sĂ©parant le formel, au sens purement logique, de son contenu mathĂ©matique. Dans un systĂšme oĂč l’implication prend un nombre illimitĂ© de valeurs, les notions mĂȘmes de compatibilitĂ© et d’incompatibilitĂ© risquent de se dissoudre dans un foisonnement de rapports tels que seul le sens effectif (« contenu ») des propositions en jeu puisse assurer une signification Ă  la « forme » logique. C’est bien ce que Tarski lui-mĂȘme a clairement entrevu. La question se pose alors de savoir si le « contenu » mathĂ©matique est bien un contenu par rapport Ă  la logique, ou ne constitue pas au contraire une forme plus complexe dans laquelle les formes logiques d’indĂ©finiment diffĂ©renciĂ©es deviennent parties intĂ©grantes ? La question est surtout de savoir si la « logique gĂ©nĂ©rale » ne se confond pas, en ce cas, avec la thĂ©orie gĂ©nĂ©rale des structures plus qu’avec le calcul gĂ©nĂ©ralisĂ© des propositions.

§ 51. La non-contradiction logique et la nature du raisonnement mathématique

Si la portĂ©e gĂ©nĂ©rale du principe du tiers exclu a Ă©tĂ© mise en doute, celle du principe de contradiction n’a pas Ă©tĂ© contestĂ©e, du moins dans le mĂȘme sens. On voit mal, en effet, une logique intro-

1. Quant Ă  sa signification, cette rĂ©currence logique ne demeure pas nĂ©cessairement modale, mais peut ĂȘtre conçue comme portant_sur les degrĂ©s de gĂ©nĂ©ralisation du vrai. De mĂȘme que les propositions bivalentes p et p reviennent sans plus_Ă  partager dicho- tomiquement l’ensemble considĂ©rĂ© selon les classes complĂ©mentaires P et P, de mĂȘme la partition en n valeurs peut ĂȘtre conçue comme une partition arithmĂ©tique de l’ensemble avec gĂ©nĂ©ralisation progressive (rĂ©currente) d’une mĂȘme vĂ©ritĂ© d’une partie-unitĂ© Ă  la suivante. C’est selon un tel modĂšle que les cascades d’implications propres Ă  la logique infinivalente sont sans doute susceptibles de rejoindre le raisonnement par rĂ©currence ou l’axiome gĂ©nĂ©ral d’induction complĂšte.

duisant le contradictoire Ă  des degrĂ©s divers au sein de la dĂ©duction, comme on peut substituer au tiers exclu le quart ou le ne exclu. Seulement si toute logique a besoin d’un principe de contradiction, il ne s’ensuit pas qu’il soit le mĂȘme pour tous les systĂšmes. Nous venons dĂ©jĂ  de voir comment l’introduction des modalitĂ©s autres que 0 et 1 conduisent Ă  diffĂ©rencier le principe (p ‱ p = 0) selon les diverses valeurs modales de p ou Ă  s’en passer faute de nĂ©gation. Or, il se pourrait aussi que, indĂ©pendamment de la modalitĂ©, le principe (p ‱ p = 0) ne fĂ»t pas la seule expression possible de la non-contradiction.

Signalons d’abord qu’il s’est produit une curieuse convergence entre les constructions logiques issues de la formalisation des lois microphysiques de la « complĂ©mentarité » et certaines formes de la logique intuitioniste inspirĂ©e par le brouwĂ©risme. La « complĂ©mentarité » des physiciens fournit, en effet, l’exemple de propositions considĂ©rĂ©es comme contradictoires d’un certain point de vue (de celui de la simultanĂ©itĂ© des propriĂ©tĂ©s considĂ©rĂ©es) et comme ne l’étant pas Ă  un autre point de vue. Bien qu’il s’agisse lĂ  de liaisons intĂ©ressant le contenu des propositions et non pas leur forme, il Ă©tait essentiel de trouver une forme logique adaptable Ă  de tels contenus. C’est Ă  ce travail que se sont entre autres consacrĂ©s Mme Destouches-FĂ©vrier et J.-L. Destouches. En ce qui concerne la non-contradiction, l’aspect le plus intĂ©ressant de ces tentatives a Ă©tĂ© de substituer Ă  la notion du contradictoire celle de l’incompo- sable, c’est-Ă -dire en un sens de l’incompatible. ProcĂ©dant par paires de propositions composables ou incomposables, mais encore avec des opĂ©rateurs de nĂ©gation, on tend ainsi non pas Ă  dĂ©nier toute valeur au principe de non-contradiction, mais Ă  le transcender au nom d’un jeu complexe de compositions permises ou interdites.

Or, par une convergence remarquable, cette tendance Ă  dĂ©valuer le rĂŽle de la nĂ©gation au profit du plein ou de l’affirmation rejoint les tendances profondes de la mathĂ©matique intuitioniste qui, par ses exigences de constructibilitĂ© et par sa critique des raisonnements fondĂ©s sur la nĂ©gation, est conduite elle aussi Ă  s’en tenir Ă  l’affirmation (§ 49). C’est pourquoi Mme Destouches fait entre autres appel Ă  la logique de Griss1 en tant que s’appliquant Ă  la « complĂ©mentarité » physique.

La conclusion à tirer de cette coïncidence est donc à nouveau, du ⅛

1. Voir Paulette Destouches-Février (art. cit., p. 398), p. 2.

point de vue logique, que le schĂ©ma bivalent du vrai et du faux semble impropre Ă  s’adapter Ă  toutes les formes de la quantitĂ© extensive et que le principe (p ‱ p —   0) n’est peut-ĂȘtre que l’une des formes particuliĂšres de la non-contradiction.

Or, au moins autant que la critique brouwĂ©rienne du tiers exclu, les mouvements d’idĂ©es orientĂ©s en sens exactement inverse, et issus des recherches de Hilbert pour dĂ©montrer la non-contradiction de l’arithmĂ©tique, ont ouvert une crise que l’on pourrait considĂ©rer, nous semble-t-il, comme mettant Ă  son tour en cause l’unicitĂ© du principe de contradiction lui-mĂȘme et non pas seulement la nature des rapports entre la logique et les mathĂ©matiques. En effet, si fidĂšles Ă  la logique bivalente qu’aient Ă©tĂ© Hilbert et son Ă©cole, il paraĂźt bien aujourd’hui que les difficultĂ©s s’opposant Ă  cette dĂ©monstration de la fermeture logique de l’arithmĂ©tique parlent en faveur d’une hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© entre la non-contradiction logique et les infĂ©rences proprement mathĂ©matiques (raisonnement par rĂ©currence, etc.) plus encore que les logiques engendrĂ©es par la gĂ©nĂ©ralisation du principe du tiers exclu.

Rappelons d’abord que, contrairement Ă  Russell et aux logisticiens viennois, Hilbert n’a nullement poursuivi le but d’une rĂ©duction pure et simple des mathĂ©matiques Ă  la logique : il considĂšre au contraire la logique comme faisant partie des mathĂ©matiques, parce qu’impliquant le nombre cardinal, et il a voulu reconstruire simultanĂ©ment la logique et l’arithmĂ©tique sur un plan formalisĂ©, supĂ©rieur Ă  la mathĂ©matique et qui caractĂ©riserait une mĂ©tamathĂ©- matique formelle. Or, aprĂšs avoir dĂ©montrĂ© la non-contradiction de la gĂ©omĂ©trie en s’appuyant sur celle de l’arithmĂ©tique, il a Ă©chouĂ© Ă  dĂ©montrer celle de l’arithmĂ©tique elle-mĂȘme.

La raison de cette rĂ©sistance a Ă©tĂ© dĂ©couverte en 1929 par Goedel : si une telle dĂ©monstration n’a pu ĂȘtre obtenue, c’est qu’une thĂ©orie ne saurait ĂȘtre « saturĂ©e » par ses propres moyens ni par l’intermĂ©diaire d’opĂ©rations plus Ă©lĂ©mentaires qu’eux. La logique et l’arithmĂ©tique rĂ©unies ne peuvent ainsi suffire Ă  achever la formalisation de l’arithmĂ©tique, tandis que, comme Gentzen l’a montrĂ© ensuite, l’intervention d’élĂ©ments d’ordre supĂ©rieur (transfini) permet la fermeture des systĂšmes arithmĂ©tiques d’ordre infĂ©rieur. De telles dĂ©monstrations rĂ©sultent donc ces deux consĂ©quences capitales que l’on ne saurait vĂ©rifier logiquement la non-contradiction de l’arithmĂ©tique et que le raisonnement par rĂ©currence dĂ©borde le cadre des infĂ©rences strictement logiques.

Cette situation comporte deux interprĂ©tations possibles, mais contraires. L’interprĂ©tation dictĂ©e par le schĂ©ma usuel de la « forme » logique et du « contenu » non encore formalisĂ© logiquement tendrait Ă  faire du non-formalisable une rĂ©alitĂ© extralogique et mĂȘme, en principe, suspecte de paralogisme puisqu’échappant partiellement Ă  la juridiction considĂ©rĂ©e comme absolue, du principe logique de non-contradiction. Mais on peut concevoir une autre interprĂ©tation tout aussi lĂ©gitime : les structures arithmĂ©tiques pourraient bien constituer des formes plus riches que les formes logiques, et ces derniĂšres ne parviendraient alors pas davantage Ă  englober les formes supĂ©rieures Ă  elles que la partie n’est apte Ă  s’intĂ©grer le tout ; en ce cas, la non-contradiction de l’arithmĂ©tique ne saurait ĂȘtre dĂ©montrĂ©e, non pas parce que l’arithmĂ©tique contiendrait des propositions ni vraies ni fausses (relativement aux opĂ©rations arithmĂ©tiques elles-mĂȘmes), mais parce que la non-contradiction logique serait d’une espĂšce trop peu affinĂ©e pour s’appliquer adĂ©quatement Ă  la non-contradiction mathĂ©matique.

La question est donc bien Ă  centrer sur la nature de la non-contradiction logique. Or, si le principe (p ‱ p = 0) est inattaquable, il n’est pas certain qu’il Ă©puise le non-contradictoire. II n’exprime qu’une certaine forme de cohĂ©rence opĂ©ratoire, parce que la signification formelle de la nĂ©gation (p), par rapport Ă  l’affirmation (p), est relative au systĂšme d’ensemble des propositions envisagĂ©es. Si l’on se place Ă  ce point de vue des structures totales, on peut lĂ©gitimement, en effet, rechercher s’il n’existe pas des degrĂ©s dans la cohĂ©rence des systĂšmes d’opĂ©rations et par consĂ©quent des degrĂ©s dans la non-contradiction elle-mĂȘme. Un « groupe » mathĂ©matique est plus systĂ©matisĂ© qu’un « groupement » et les « classes structurĂ©es » utilisĂ©es par le premier le sont bien davantage que les classes « faiblement structurĂ©es » (dĂ©finitions 11-13) en jeu dans le second. On peut alors se demander si la non-contradiction (p ‱ p = 0) a la mĂȘme valeur dans un systĂšme fortement structurĂ© que dans un systĂšme moins structurĂ©. Pour reprendre un exemple antĂ©rieur, n’est-ce pas une contradiction plus « forte » de soutenir (n — ■ n) >0 que d’écrire « x est Ă  la fois InvertĂ©brĂ© et Poisson » ?

Or, tout ce que nous a appris l’analyse des structures d’ensemble propres Ă  la logique bivalente est de nature Ă  suggĂ©rer la portĂ©e relativement restreinte du principe logique de non-contradiction et la portĂ©e beaucoup plus large du mĂ©canisme sur lequel il s’appuie : l’énoncĂ© (p ■ p = 0) constitue, en effet, un cas particulier de rĂ©ver-

sibilitĂ© (annulation d’une opĂ©ration directe par son inverse), mais un cas limite, pour ce qui est de la logique des propositions, Ă  la seule complĂ©mentarité :

p = 1 — p (ou T ‱ p)

Autrement dit, l’expression (p ■ p = 0) qui recouvre toute la non-contradiction logique (le contradictoire Ă©tant p ■ p ≠ 0) n’est autre chose que l’opĂ©ration identique (gĂ©nĂ©rale) du groupement fondamental constituĂ© par les opĂ©rations (v p) et (‱ p), d’oĂč nous avons vu (§ 39) qu’il Ă©tait possible de dĂ©river l’ensemble de la logique bivalente. Toutes les formes les plus diffĂ©renciĂ©es de non-contradiction correspondant aux seize liaisons binaires, par exemple :

[p ∹ g] ‱ [p ‱ g] = 0 ; ou [p d g] ‱ [p ‱ g] = 0 ; etc.

n’expriment pas autre chose que cette mĂȘme valeur nulle des compositions entre deux opĂ©rations inverses parce que complĂ©mentaires.

Deux rĂ©alitĂ©s fondamentales, mais distinctes, interviennent donc dans la non-contradiction logique. L’une est gĂ©nĂ©rale, et se trouve ainsi apte Ă  prendre bien d’autres formes que la non-contradiction spĂ©cifiquement logique : c’est la rĂ©versibilitĂ©. De ce point de vue gĂ©nĂ©ral, est contradictoire tout produit non nul d’opĂ©rations dont l’une est l’inverse de l’autre (voir § 40). La seconde rĂ©alitĂ© est par contre spĂ©ciale Ă  la logique : les opĂ©rations inverses qui interviennent en logique des propositions ne sont relatives qu’à un « groupement », c’est-Ă -dire Ă  un systĂšme de simples complĂ©mentaritĂ©s. De ce point de vue restreint, est contradictoire tout produit non nul de deux opĂ©rations dont l’une est la complĂ©mentaire de l’autre.

Or, si de la logique nous passons Ă  l’arithmĂ©tique, nous retrouvons naturellement certaines structures relevant de la non-contradiction par simple complĂ©mentaritĂ©. Par exemple si nous rĂ©par- tissons l’ensemble des nombres rĂ©els en deux sous-ensembles complĂ©mentaires, l’un formĂ© des nombres rationnels et l’autre des nombres irrationnels, l’affirmation selon laquelle un nombre dĂ©terminĂ© peut appartenir simultanĂ©ment Ă  ces deux sous-ensembles relĂšvera d’une telle forme de non-contradiction Ă©quivalente Ă  la non-contradiction logique. Par contre, une expression telle que (n — n) > 0 contient une contradiction qu’il est facile d’écarter

au nom de la rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations ( + n) et (— n) sans qu’elle relĂšve pour autant d’une complĂ©mentaritĂ© purement logique : la non-contradiction (n — n) —   0, traduisant les opĂ©rations inverse et identique du groupe additif des nombres entiers, est ainsi d’une force plus grande que la non-contradiction (p ‱ p) = 0. Il n’est donc pas Ă©tonnant que l’on ne puisse dĂ©montrer la non-contradiction de l’arithmĂ©tique au moyen de la non-contradiction logique : une telle dĂ©monstration reviendrait ni plus ni moins Ă  subordonner la structure du groupe des nombres entiers Ă  celle des groupements logistiques, autrement dit Ă  rĂ©duire la quantitĂ© extensive et mĂȘme numĂ©rique Ă  la quantitĂ© intensive ou simple rapport de partie Ă  tout (voir dĂ©finitions 14-15 bis).

Nous pouvons donc caractĂ©riser la non-contradiction en gĂ©nĂ©ral, par la nullitĂ© du produit d’une opĂ©ration directe et de son inverse :

(356) (Op)1 × (Op)-1 = 0

oĂč 1 et — 1 expriment les opĂ©rations directes et inverses. Au contraire la non-contradiction logique ou par complĂ©mentaritĂ© se dĂ©finit, si 1 = le tout considĂ©rĂ© T (voir § 39) :

(357) Op(P) ×Op (1 — P) = 0 oĂč (1 — P) = P

En cette proposition (357) l’opĂ©ration en jeu peut ĂȘtre uninaire (affirmation ou nĂ©gation), binaire, etc., et P peut ĂȘtre une proposition unique (p) ou composĂ©e (p ‱ q, etc.).

On voit alors Ă  la fois la parentĂ© et la diffĂ©rence entre les infĂ©rences fondĂ©es sur une structure extensive (spĂ©ciales aux mathĂ©matiques) et les infĂ©rences fondĂ©es sur une structure logique intensive. Dans les deux cas, la fĂ©conditĂ© du raisonnement provient de ce que les opĂ©rations composĂ©es entre elles engendrent de nouvelles opĂ©rations (en nombre fini ou infini). Dans les deux cas, la construction est rigoureuse dans la mesure oĂč elle est rĂ©versible, puisque la non- contradiction se dĂ©finit prĂ©cisĂ©ment par la rĂ©versibilitĂ© entiĂšre, c’est-Ă -dire par la valeur nulle du produit des opĂ©rations directes et inverses (propositions 356 et 357). La rĂ©versibilitĂ© constitue donc le principe rationnel fondamental : elle assure simultanĂ©ment l’identitĂ© (opĂ©ration nulle) et la non-contradiction, tout en dĂ©passant par son dynamisme (c’est-Ă -dire en prenant les diffĂ©rentes formes

de la nĂ©gation, de la rĂ©ciprocitĂ©, etc.) l’expression statique de ces deux principes classiques.

Mais il existe deux sortes de constructions opĂ©ratoires, selon qu’elles portent sur des systĂšmes plus ou moins fortement ou faiblement structurĂ©s, c’est-Ă -dire Ă  quantification extensive ou intensive. Dans le cas des structures faibles ou intensives, aucune opĂ©ration ne permet de transformer les propriĂ©tĂ©s caractĂ©risant les sous- classes en celles qui caractĂ©risent le tout : celui-ci ne constitue que la rĂ©union des classes partielles et non pas leur gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire par transformation des relations en comprĂ©hension. Au contraire, dans le cas des structures fortes ou extensives, il y a passage de la partie Ă  la partie et de la partie au tout, non pas par simple inclusion de la premiĂšre dans le second, mais par composition opĂ©ratoire des propriĂ©tĂ©s caractĂ©risant le tout Ă  partir de celles des sous-classes. En certains cas, les propriĂ©tĂ©s du tout se rĂ©flĂštent mĂȘme nĂ©cessairement sur celles de la partie, ce qui rend plus facile encore la liaison des parties entre elles : tel est le cas d’un groupe et de ses sous-groupes. Mais, dans tous les cas, le raisonnement mathĂ©matique est plus fĂ©cond que la dĂ©duction simplement logique du fait qu’il procĂšde par gĂ©nĂ©ralisation constamment opĂ©ratoire sur le plan de la comprĂ©hension comme sur celui de l’extension ; au contraire, le raisonnement logique non mathĂ©matique en est rĂ©duit Ă  une gĂ©nĂ©ralisation que l’on pourrait appeler inclusive, parce qu’elle porte sur les emboĂźtements comme tels, fondĂ©s sur des rapports donnĂ©s, sans que ceux-ci se prĂȘtent Ă  une construction en comprĂ©hension.

Seulement, si la fĂ©conditĂ© du raisonnement mathĂ©matique est donc constituĂ©e par le nombre plus grand des compositions opĂ©ratoires que permettent les relations de partie Ă  partie propres Ă  la quantitĂ© extensive, la rigueur en reste assurĂ©e par la rĂ©versibilitĂ©. Dans les axiomatiques les mieux formalisĂ©es, il demeure, en effet, qu’en plus du principe logique de non-contradiction (qui constitue dĂ©jĂ  Ă  lui seul un principe de rĂ©versibilitĂ©), les opĂ©rations caractĂ©risĂ©es par les axiomes et nĂ©cessaires Ă  la dĂ©duction des propositions ultĂ©rieures sont toujours des opĂ©rations rĂ©versibles (selon les diffĂ©rentes’variĂ©tĂ©s que comporte la rĂ©versibilitĂ©).

C’est pourquoi, par delĂ  les principes trop pauvres de l’identitĂ© et de la non-contradiction intensives ou bivalentes, la mathĂ©matique est sans cesse garantie contre l’incohĂ©rence, mĂȘme sur les points oĂč elle dĂ©borde le cadre logique dans lequel on voudrait

l’enfermer. Mais c’est aussi pourquoi la logique elle-mĂȘme, si elle veut conserver le contact avec le dynamisme rĂ©el de la pensĂ©e, doit reconnaĂźtre dans l’identique et dans le non-contradictoire par complĂ©mentaritĂ©, les premiĂšres approximations seulement d’un principe rĂ©gulateur qui les dĂ©passe et qui est la rĂ©versibilitĂ© des mĂ©canismes opĂ©ratoires en gĂ©nĂ©ral. Seules, nous l’avons vu (§ 49), les opĂ©rations portant sur un infini non construit peuvent ĂȘtre regardĂ©es comme Ă©tant sans retour : mais cette irrĂ©versibilitĂ© de fait marque alors les limites de la construction opĂ©ratoire, par opposition Ă  la construction rationnelle elle-mĂȘme, toujours caractĂ©risĂ©e par une rĂ©versibilitĂ© de droit.

ORIENTATION BIBLIOGRAPHIQUE

Cette orientation bibliographique a pour but d’indiquer au lecteur dĂ©sireux de remonter aux sources de la logistique un aperçu des ouvrages indispensables. Il ne peut ĂȘtre question de prĂ©senter un index complet de tous les travaux particuliers. Ils sont innombrables, dispersĂ©s, et pour la plupart inaccessibles au lecteur français. En ce qui concerne la logique classique, le TraitĂ© de Logique de Goblot fournit une vue d’ensemble toujours valable. Marcel Boll a publiĂ©, dans son Manuel de Logique scientifique, une bibliographie relativement complĂšte que l’on peut consulter avec profit.

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