Chapitre VII.
La quantification des opérations interpropositionnelles et la syllogistique classique a

Les opĂ©rations de la logique des propositions impliquent-elles la quantitĂ© ou sont-elles indĂ©pendantes de toute quantification ? Il est intĂ©ressant, pour en dĂ©cider, de jeter un coup d’Ɠil rĂ©trospectif sur leurs rapports avec la logique des classes et de dĂ©terminer ceux qu’elles soutiennent avec la syllogistique elle-mĂȘme, puisque cette derniĂšre constitue une thĂ©orie intermĂ©diaire entre celle des classes et celle des propositions.

§ 41. Logique bivalente et logique des classes

Nous avons pu constater, au cours des chapitres V et VI l’autonomie entiĂšre de la logique des propositions Ă  l’égard de celle des opĂ©rations intrapropositionnelles. Cependant la logique interpropositionnelle admet la rĂ©alisation d’un modĂšle constituĂ© par les opĂ©rations portant sur un systĂšme de classes « faiblement structurĂ©es » (voir notamment les § 28 et 32) et le « groupement » des opĂ©rations interpropositionnelles obĂ©it aux mĂȘmes lois que les « groupements » de classes et de relations. Comment rendre compte d’une telle situation ?

Les opĂ©rations intrapropositionnelles consistent en actions rĂ©versibles de classement et de sĂ©riation exercĂ©es par le sujet sur les objets et exprimĂ©es au moyen de propositions Ă  contenu dĂ©terminé : c’est ce « contenu » (voir § 2), ou structure interne des propositions, qui est alors symbolisĂ© sous forme d’opĂ©rations de classes et de relations. Au contraire, les opĂ©rations interpropositionnelles consistent Ă  abstraire de telles opĂ©rations certains de leurs aspects, Ă  savoir leurs connexions de vĂ©ritĂ© ou de faussetĂ©, sans se prĂ©occuper

de leur structure particuliĂšre, c’est-Ă -dire du contenu des propositions en jeu. Il en rĂ©sulte de nouvelles opĂ©rations, qui ont pour objet gĂ©nĂ©ral les propositions comme telles et non plus les objets particuliers auxquels elles se rĂ©fĂšrent : mais, comme les propositions constituent dĂ©jĂ  (en leur contenu) des opĂ©rations, les opĂ©rations interpropositionnelles sont donc des opĂ©rations effectuĂ©es sur d’autres opĂ©rations, c’est-Ă -dire des opĂ©rations Ă  la seconde puissance. Le problĂšme est alors de comprendre comment ces opĂ©rations Ă  la seconde puissance peuvent atteindre une autonomie complĂšte tout en admettant la rĂ©alisation d’un modĂšle formĂ© par des opĂ©rations de classes (ou opĂ©rations Ă  la premiĂšre puissance).

La rĂ©ponse Ă  cette double question tient dans le fait que les opĂ©rations interpropositionnelles constituent une formalisation d’élĂ©ments empruntĂ©s par abstraction aux opĂ©rations intraproposi- tionnelles elles-mĂȘmes : Ă©tant plus « abstraites » que celles-ci, elles en dĂ©gagent, en effet, un mĂ©canisme plus gĂ©nĂ©ral et plus profond ; mais Ă©tant abstraites de celles-ci elles comportent la rĂ©alisation possible d’un modĂšle isomorphe Ă  leur champ de dĂ©part concret.

Pour construire, par exemple, les grandes classes zoologiques, il importe d’abord d’admettre comme vraies (indĂ©pendamment de l’origine Ă©pistĂ©mologique de ces vĂ©ritĂ©s) un ensemble de propositions Ă©tablissant les ressemblances et les diffĂ©rences, les homologies (au sens anatomique), etc., entre les termes classĂ©s. Le point de dĂ©part de toute opĂ©ration logique est donc Ă  chercher dans une action du sujet, source de comparaison ou d’assimilation, et consistant Ă  rĂ©unir ou Ă  ordonner les objets. De cette action psychologique, la logique ne retient que l’expression symbolique, sous la forme d’une proposition, ou jugement verbal : la proposition est ainsi antĂ©rieure Ă  la classe et Ă  la relation, comme le jugement est antĂ©rieur aux concepts qu’il engendre, ou comme l’action en gĂ©nĂ©ral est antĂ©rieure Ă  ses rĂ©sultats. Mais les propositions ne sont envisagĂ©es en premier lieu qu’en fonction de leur contenu : comme telles, elles caractĂ©risent les termes individuels, leurs relations et leurs classĂ©s. Soient une espĂšcĂš A incluse en un genre B, et les autres espĂšces A’ telles que A + A’ = B et A = B — A’ : chacune de ces classes ou de ces opĂ©rations rĂ©sulte d’un jeu de mises en relation ou d’actions Ă©noncĂ©es par des propositions en vue prĂ©cisĂ©ment d’un tel classement. Que maintenant ces mĂȘmes propositions soient considĂ©rĂ©es simplement en tant qu’affirmations vraies, et leurs nĂ©gations en tant qu’affirmations fausses, un nouveau systĂšme d’opĂ©rations

devient alors possible. Il n’y sera plus question de termes individuels, de relations ou de classes : les propositions en jeu seront les mĂȘmes, ou toutes celles que l’on aurait pu Ă©noncer Ă  propos des classes A + A’ = B, des individus qui les constituent, des relations qui les unissent ou qui les relient aux classes voisines, etc., mais il ne sera retenu de chacune de ces propositions que sa vĂ©ritĂ© ou sa faussetĂ©. Autrement dit, de l’ensemble des actions de comparaison et de classement exĂ©cutĂ©es par le sujet, il ne sera extrait que le caractĂšre le plus gĂ©nĂ©ral : l’acte par lequel chaque opĂ©ration concrĂšte Ă©noncĂ©e par une proposition est reconnue vraie ou fausse. C’est cette abstraction Ă  partir des actions antĂ©rieures du sujet qui sert de point de dĂ©part Ă  un nouveau calcul : un certain nombre de propositions p, q, etc., Ă©tant donnĂ©es comme vraies pour certains arguments (p = ex est un Poisson », q = ix est VertĂ©bré », etc.) et fausses (p, q, etc.) pour d’autres arguments, il s’agit alors sans plus de combiner les couples (p ■ q) ; (p ■ q) ; (p ‱ q) ; (p ‱ q) ou les ensembles de trois ou quatre propositions, etc., sans s’occuper d’autre chose que de la vĂ©ritĂ© ou de la faussetĂ© de leurs associations possibles. On comprend ainsi comment ce nouveau calcul peut ĂȘtre’ Ă  la fois autonome par rapport au contenu des propositions considĂ©rĂ©es, et cependant isomorphe au calcul des classes elles-mĂȘmes.

L’autonomie du calcul interpropositionnel rĂ©sulte d’abord de sa plus grande abstraction. Envisageons un couple tel que (p ‱ q) formĂ© de deux propositions supposĂ©es vraies : ce couple peut ĂȘtre lui-mĂȘme vrai ou faux en tant que couple : dans le cas oĂč p = ex est poisson » et q = ex est VertĂ©bré », le couple (p ‱ q) est vrai, mais si p — ex est Insecte », le couple (p ■ q) sera faux, d’oĂč (p ■ q). La logique des propositions ne groupera donc plus celles-ci en vue seulement de constituer des assemblages concrets vrais, correspondant Ă  des classes non nulles et positives, mais dĂ©terminera tous les assemblages vrais ou faux, de maniĂšre Ă  en dĂ©gager la structure abstraite. La logique interpropositionnelle se proposant ainsi d’abstraire leur pure forme (assemblages vrais ou faux) des propositions prĂ©alables nĂ©cessaires Ă  la construction des classes et des relations, il y a lĂ  une premiĂšre raison pour que ce calcul soit autonome par rapport au calcul intrapropositionnel : il n’en dĂ©pend pas, puisqu’il explicite simplement ce que ce dernier suppose dĂšs le dĂ©part. Il s’y ajoute alors une seconde raison : cette abstraction plus poussĂ©e aboutit Ă  une plus grande gĂ©nĂ©ralité ; les couples (p ‱ q) ; (p ‱ q) ; etc. considĂ©rĂ©s en eux-mĂȘmes comme pouvant ĂȘtre vrais ou faux, ne

sont plus l’expression de classes ou de relations particuliĂšres, mais reprĂ©sentent un schĂšme gĂ©nĂ©ral applicable Ă  tout systĂšme de classes ou de relations. Le calcul des propositions constitue donc bien un ensemble d’opĂ©rations Ă  la seconde puissance, portant sur des opĂ©rations d’échelle infĂ©rieure. D’oĂč une seconde raison d’autonomie.

Mais pourquoi alors est-il isomorphe aux opĂ©rations de classes, et pourquoi, par exemple, l’opĂ©ration (A + A’ = B) correspondra- t-elle Ă  l’équivalence (p √ p’ = q) issue de l’implication (p i q) comme (A + A’ = B) est tirĂ© de l’inclusion (A < B)? C’est que si, Ă  tout systĂšme d’opĂ©rations intrapropositionnelles, on peut faire correspondre un systĂšme de propositions vidĂ©es de leur contenu et considĂ©rĂ©es simplement comme des combinaisons de valeurs ( + ) et (— ), rĂ©ciproquement, Ă  tout systĂšme d’opĂ©rations interpropositionnelles, on peut faire correspondre des classes d’arguments hypothĂ©tiques vĂ©rifiant les propositions p ou q et leurs nĂ©gations p ou q. Ces classes d’arguments hypothĂ©tiques (classes P ou Q) auront alors, en vertu de la rĂ©ciprocitĂ© mĂȘme des deux systĂšmes, une structure formelle isomorphe Ă  celle des classes d’objets concrets sur lesquelles portaient les propositions de dĂ©part, envisagĂ©es en leur contenu. Mais ce ne seront plus nĂ©cessairement des classes d’objets : ce seront des classes de classes, c’est-Ă -dire des schĂšmes d’affirmations possibles ou des classes d’arguments virtuels. Il se peut naturellement que les classes P et Q coĂŻncident avec des classes d’objets rĂ©els. Mais il se peut qu’elles ne contiennent que des assemblages possibles d’individus. Du point de vue des classes concrĂštes, il est Ă©vident qu’une classe formĂ©e de « quelques hommes » (A) est incluse dans la classe formĂ©e de « tous les hommes » (B) : d’oĂč (A < B). Du point de vue interpropositionnel on doit dire, par contre, que la proposition p = « tous les hommes sont mortels » implique la proposition q = « quelques hommes sont mortels » : on a donc (p o q) et non pas l’inverse (q d p). Si l’on fait correspondre alors Ă  p la classe P (= l’ensemble des cas vĂ©rifiant p) et Ă  q la classe Q (= l’ensemble des cas vĂ©rifiant q), on aura (P < Q). On voit alors que (P < Q) ne coĂŻncide nullement avec (A < B). La classe P ne contient, en effet, qu’un ensemble concret d’arguments, qui est « tous les hommes » (= les individus appartenant Ă  B) ; au contraire la classe Q contient une multiplicitĂ© d’arguments possibles : si « tous les hommes » sont 4, « quelques hommes » peuvent ainsi ĂȘtre les nos 1 et 2 ; 1 et 3 ; 1 et 4 ; 2 et 4 ; 3 et 4 ; 1, 2 et 3 ; 1, 2 et 4, etc.

Bref, si P correspond Ă  une classe entiĂšre d’individus (B), la classe Q correspond Ă  toutes les sous-classes qu’il est possible de construire Ă  l’intĂ©rieur de B (soit A1 et A) ; A2 et A2 ; etc.). On a donc bien (P < Q) correspondant Ă  (p □ q), mais l’extension de P et de Q ne coĂŻncide pas avec celle des classes A et B.

Bref, entre les deux excĂšs d’une sĂ©paration totale de la logique des propositions par rapport Ă  celle des opĂ©rations intraproposi- tionnelles et de sa fusion complĂšte avec la logique des classes, il y a donc lieu de soutenir simultanĂ©ment l’autonomie de la premiĂšre et sa correspondance avec les opĂ©rations de classes admises par elle comme modĂšle possible. Il en rĂ©sulte alors que la logique des propositions bivalentes contient, Ă  titre de cas particulier, la syllogistique classique, qui s’appuie prĂ©cisĂ©ment sur un schĂšme de quantification empruntĂ© Ă  la logique des classes.

§ 42. La syllogistique classique et la quantification des propositions

Si le propre de la logique bivalente est de ne comporter que des rapports de partie Ă  tout et de complĂ©mentaritĂ©, comme en tĂ©moignent sa structure de groupement, ainsi que sa correspondance avec un modĂšle d’opĂ©rations de classes, elle doit alors impliquer les notions du « tous » et du « quelques », bien que les propositions p, q, etc., dont elle s’occupe, demeurent quelconques et ne soient pas explicitement quantifiĂ©es Ă  la maniĂšre dont procĂ©dait la logique classique. Or, la discussion de cette question n’est pas seulement intĂ©ressante Ă  titre de vĂ©rification de la nature purement « intensive » (voir dĂ©finition 14) du groupement des opĂ©rations interpropositionnelles. Elle soulĂšve un problĂšme plus gĂ©nĂ©ral (le seul qui nous intĂ©resse en ce chapitre) : la quantitĂ© ne concerne-t-elle que le « contenu » des propositions en jeu, ou intervient-elle nĂ©cessairement aussi dans la « forme » elle-mĂȘme des opĂ©rations interpropositionnelles ?

On sait, en effet, que la logique d’Aristote constitue un compromis entre la logique des classes et celle des propositions, par le fait prĂ©cisĂ©ment qu’elle introduit la considĂ©ration des « tous » et des « quelques » dans le formalisme mĂȘme des combinaisons de propositions. La logique contemporaine, au contraire, dissocie le calcul des propositions de toute quantification pour rĂ©server celle-ci au calcul des extensions (classes), mais Russell a introduit la

notion de fonction propositionnelle (voir § 4) Ă  titre de lien entre les deux : les fonctions propositionnelles peuvent, en effet, ĂȘtre « toujours » vraies, ou « quelquefois » ou « jamais », ce qui unit la quantitĂ© propre aux classes Ă  la vĂ©ritĂ© ou Ă  la faussetĂ© propres aux propositions. Aussi est-ce en gĂ©nĂ©ral, en termes de fonctions propositionnelles que l’on traduit avec Russell la logique d’Aristote en langage logistique1. Hilbert adopte un formulaire intermĂ©diaire entre le calcul des prĂ©dicats et celui des propositions. D’autres auteurs ajoutent simplement des « quantificateurs » aux formules interpropositionnelles2.

Nous voudrions au contraire montrer, dans ce qui suit, que les opĂ©rations interpropositionnelles impliquent elles-mĂȘmes, dĂšs le dĂ©part, une quantification tenant Ă  leur forme comme telle, et non pas au contenu des propositions. Or, cette quantification formelle, ou relative Ă  la forme seule, suffit Ă  constituer un schĂšme gĂ©nĂ©ral dont la syllogistique classique peut ĂȘtre envisagĂ©e comme un cas particulier. Nous ne nous proposons donc nullement de refaire ici la thĂ©orie logistique du syllogisme, qui a Ă©tĂ© fort poussĂ©e3, mais uniquement de considĂ©rer la syllogistique comme un modĂšle particulier auquel on peut faire correspondre les structures quantifiantes de la logique des propositions (dans le mĂȘme sens oĂč nous venons de voir au § 41 pourquoi cette logique correspond Ă  une structure d’opĂ©rations de classes).

On sait, en effet, que la logique classique distingue quatre sortes de propositions :

A. L’universelle affirmative : tout X est Y.

I. La particuliÚre affirmative : quelque X est Y.

E. L’universelle nĂ©gative : nul X n’est Y.

O. La particuliĂšre nĂ©gative : quelque X n’est pas Y.

Une proposition est dite universelle quand elle est affirmĂ©e ou niĂ©e de toute l’extension du sujet, que celui-ci soit singulier, spĂ©cial ou gĂ©nĂ©ral : tout X est Y peut donc signifier : « L’individu xlest Y » (proposition toujours vraie), ou « tous les x sont Y » (idem). Ce qu’exprime l’universelle affirmative, c’est donc simplement que l’attribut Y est d’extension Ă©gale ou supĂ©rieure Ă  celle du sujet et que celui-ci est pris dans toute son extension.

1. Voir Serras, op. cit., chap. X.

2. Par exemple T (tous) et 0 (quelques) dans le Manuel de Boll.

3. Voir en particulier I. M. Bochenski, On the catégorisai syllogism, Dominican Studies, Oxford, 1 948, vol. I, p. 1-23.

f

Or, il existe un rapport du mĂȘme type lorsque l’on pose pour vraie l’implication (p d g). En effet, quelle que soit la nature des propositions p et q (c’est-Ă -dire que p ou q appartiennent aux catĂ©gories A, I, E ou O), l’implication (p ⊃ q) exclut la possibilitĂ© (p ■ q) : donc « toutes les fois » que, en un rapport (p ⊃ q), p est vraie, q est vra e. A la proposition p correspond ainsi une classe d’arguments prise dans toute son extension, sinon l’on ne pourrait exclure (p ■ q). D’autre part, q correspond Ă  une classe d’extension Ă©gale ou supĂ©rieure, puisque l’on a toujours (p ■ q) et Ă©ventuellement (p ‱ q). Par exemple si p = «   quelques animaux ont Ă©tĂ© importĂ©s d’Europe en Australie » et si q = « la faune australienne n’est pas purement autochtone », p est une particuliĂšre affirmative (I) et q une universelle nĂ©gative (E) : nĂ©anmoins le rapport (p 1 q) correspond Ă  une inclusion P < Q signifiant que tous les arguments qui vĂ©rifient p vĂ©rifient aussi q (mais non rĂ©ciproquement) et cette inclusion se traduit par une universelle affirmative. MĂȘme dans le cas oĂč p signifie « tous les hommes sont mortels » et q « quelques hommes sont mortels », la classe des arguments vĂ©rifiant Q est d’extension ■ supĂ©rieure Ă  la classe des arguments vĂ©rifiant P, car un ensemble est d’extension infĂ©rieure Ă  celle de l’ensemble de ses parties (voir au § 41 la discussion de cet exemple). Bref, l’implication comporte une quantification par sa « forme » mĂȘme, puisque q est « toujours » vraie quand p est vraie, et p « quelquefois » vraie quand q est vraie. Cette quantification intensive correspond Ă  celle de l’inclusion P ≀ Q, qui exprime l’universelle affirmative1. On peut donc considĂ©rer l’universelle affirmative de la logique classique comme un cas particulier de l’implication (p d q), en ce sens que (.< t .3 les hommes sont mortels ») Ă©quivaut Ă  (« x est homme » implique « x est mortel »).

L’incompatibilitĂ© comporte par consĂ©quent elle aussi une quantification nĂ©cessaire, puisque (p\q) Ă©quivaut Ă  la double implication (p i q) et (q i p), tandis que (p i q) correspond Ă  (p q) et Ă  (q i p). Or, cette quantification propre Ă  (p\q) correspond Ă  l’universelle nĂ©gative (E) : si p = « x est homme » et q = «   est immortel », (p\q) signifie : « si x est homme, alors il n’est pas immortel » et « si x est immortel alors il n’est pas homme », ce qui entraĂźne bien l’universelle nĂ©gative « aucun homme n’est immortel » et sa converse « aucun immortel n’est homme », P < Q et Q < P. Mais

1. « Tout P et Q » ou « tout argument vérifiant p vérifie q ».

prĂ©cisons que, ici encore, le caractĂšre quantitatif de l’opĂ©ration (qui joue ici le rĂŽle de l’universelle nĂ©gative) est indĂ©pendant de la quantification interne des propositions p et q elles-mĂȘmes.

Quant aux particuliĂšres affirmatives et nĂ©gatives (I et O), qui correspondent Ă  la quantification « quelques », elles portent sur des propositions affirmĂ©es ou niĂ©es d’une partie seulement de l’extension du sujet. Or, de mĂȘme que l’implication (p d q) et l’incompatibilitĂ© (p\q) correspondent Ă  des classes prises selon toute leur extension (P < Q) et (P < Q), de mĂȘme il existe une liaison interpropositionnelle qui, par sa forme mĂȘme (et si elle est prise en son sens complet), implique le fait que p et q sont « quelquefois » vraies mais pas « toujours », ce qui Ă©quivaut Ă  une partition de la classe des arguments correspondants en sous-classes (PQ) et (PQ), ces sous-classes signifiant « quelques P sont Q » et « quelques P ne sont pas Q » : c’est la disjonction non exclusive ou trilemme (p √ g). En effet (p √ g), exprime par dĂ©finition les combinaisons possibles (p ■ g) √ (p ‱ g) √ (p ‱ g), qui comprennent (p ‱ g) et (p ■ g), donc prĂ©cisĂ©ment les propositions correspondant aux classes PQ et PQ. ^’Pour prendre un exemple que nous discuterons Ă  nouveau plus loin Ă  propos d’une affirmation de Hilbert, si p = « τ est un objet » et g = « x est beau », le trilemme (p √ g) signifie que « ou quelques objets sont beaux, ou quelques objets ne sont pas beaux, ou quelques rĂ©alitĂ©s belles ne sont pas des objets ». En effet, si l’on n’invoquait pas la quantification « quelques », les deux propositions p et g ne donneraient pas lieu Ă  une disjonction non exclusive (p √ g), mais seulement Ă  un dilemme ou disjonction exclusive (p w g), c’est-Ă -dire p = q et q = p.   Le trilemme suppose donc, en tant que trilemme (p √ g), la quantification « quelques » ou, ce qui revient au mĂȘme, « parfois vrai ».

Or, les deux premiĂšres conjonctions (p ■ g) et (p ‱ g) dont est formĂ©e la disjonction (pvg) se trouvent justement constituer les nĂ©gations de (p ⊃g), ou (p|g), et de (p ⊃g), correspondant aux universelles affirmatives (A) ou nĂ©gatives (E). La conjonction (p ‱ g) correspond donc Ă  la particuliĂšre affirmative (I), qui constitue la nĂ©gation de l’universelle nĂ©gative (E) et la conjonction (p ‱ g) correspond Ă  la particuliĂšre nĂ©gative (O), qui est la nĂ©gation de l’universelle affirmative (A). En effet, dans le cas oĂč (p ‱ g) n’est pas contradictoire avec (p ‱ g), notamment dans l’affirmation de p, soit p[q] —   (p ‱ q) √ (p ‱ g), ces deux conjonctions correspondent aux quantifications « quelques », c’est-Ă -dire aux classes (PQ) et (PQ).

On aboutit ainsi à un schÚme général correspondant au modÚle particulier que constitue le fameux tableau des oppositions, dressé par la logique classique (carré logique) :

 

 

Les quatre types de rapports (contradictoires, subalternes, contraires et subcontraires), équivalent de ce point de vue aux opérations interpropositionnelles suivantes : 1° Les contradictoires correspondent aux négations complÚtes (contradiction) :

(p ⊃ q) = (p ‱ q) et (p d q) = (p ‱ q)

— 2°Les subalternes sont des implications du « tous » au « quelques » : (p q) d (p ■ q) et (p ⊃g) ⊃ (p ‱ q). En effet, « tous les P sont Q » implique « quelques P sont Q », mais la rĂ©ciproque n’est pas vraie car la conjonction (p ■ q) n’exclut pas Ă  elle seule (p ‱ q) ; de mĂȘme (p d q) implique (p ‱ q), mais (p ■ q) n’implique pas (p d q), car (p ‱ q) est compatible avec (p ‱ q).— 3° Les propositions contraires A et E correspondent Ă  l’incompatibilitĂ© qui existe entre (p z>q) et (p □ q). — 4° Les rapports subcontraires correspondent enfin Ă  la disjonction (p √ q) : « Deux subcontraires peuvent ĂȘtre tous deux vrais, car ce qui est affirmĂ© de quelques sujets du groupe peut ĂȘtre niĂ© de

quelques autres ; mais ils ne sont pas tous deux faux, car le rejet de l’une des assertions Ă©quivaut Ă  l’assertion contradictoire, qui enveloppe a fortiori le subcontraire.1 » Or c’est la dĂ©finition mĂȘme de la disjonction (p √ q) = (p ‱ q) √ (p ‱ q) √ (p ‱ q), laquelle relie deux propositions p et q dont l’une peut ĂȘtre fausse, mais non pas les deux.

On le constate ainsi : par leur forme mĂȘme, certaines opĂ©rations inhĂ©rentes au pur calcul des propositions enveloppent la quantification intensive, selon le « quelques » et le « tous », que la logique classique mettait au point de dĂ©part de ses dĂ©veloppements. Or, cela n’a rien de surprenant puisque l’implication, l’incompatibilitĂ© et la disjonction correspondent Ă  des formes bien dĂ©terminĂ©es d’emboĂźtements de classes (§ 41). Aussi comprenons-nous mal la remarque de Hilbert selon laquelle seul un calcul combinĂ© des propositions et des prĂ©dicats est susceptible de rendre compte de tels emboĂźtements quantitatifs. Si X signifie « ĂȘtre beau », dit Hilbert2, alors X peut signifier soit « tous les objets sont non beaux », soit « il est faux que tous les objets soient beaux ». Mais si, au lieu de raisonner sur une proposition prĂ©dicative isolĂ©e, on considĂšre l’implication (p i q) (= « si x est un objet alors il est beau »), il est facile de distinguer (p iq), c’est-Ă -dire (p ■ q) ( = « il est faux qu’objet implique beau », = « il est vrai que quelques objets soient non beaux ») et (p|ç) c’est-Ă -dire (p iq) (= « tous les objets sont non beaux »). La forme mĂȘme des opĂ©rations interpropositionnelles (p ■ q) et (p □ q), dont la premiĂšre contient une nĂ©gation plus faible que la seconde, comporte ainsi une quantification implicite, indĂ©pendamment du calcul des prĂ©dicats. C’est d’ailleurs ce que semble ensuite admettre Hilbert lui-mĂȘme3, z

§ 43. Les figures et les modes du syllogisme

Le syllogisme consiste à tirer une conclusion de deux propositions choisies comme prémisses, autrement dit à lier trois propositions. Or, les liaisons possibles de trois propositions sont au nombre de 256, tandis que la syllogistique classique distingue 19 modes légitimes, consistant à combiner en un ordre varié (= les quatre figures) les propositions de types A, E, I, O selon toutes les combinaisons

l. Goblot, Traité, p. 212.

2. Hilbert et Ackermann, GrundzĂŒge, p. 36.

3. Ibid., p. 38.

I

concluantes (= les modes autorisĂ©s parmi les 64 arrangements possibles de quatre propositions prises trois Ă  trois). En plus de ces 19 modes classiques (dont 14 dus Ă  Aristote et 5 Ă  Galien, ceux de la quatriĂšme figure), il existe 5 modes concluants ajoutĂ©s par ThĂ©ophraste Ă  la premiĂšre figure d’Aristote (et entrevus par Aristote lui-mĂȘme1), souvent dĂ©signĂ©s du nom de modes indirects (Bara- lipton, Celantes, Babitis, Fapesmo et Frisesomorum).

Il est donc intĂ©ressant de nous demander Ă  quoi est due cette limitation de la syllogistique classique. RĂ©sulte-t-elle du fait que la syllogistique s’en tient aux rapports de « tous » et de « quelques », tandis que la logique bivalente des propositions ignorerait cette condition restrictive ? Si cette opinion, qui est courante, Ă©tait justifiĂ©e, cela infirmerait donc l’hypothĂšse dĂ©fendue au paragraphe prĂ©cĂ©dent. Est-ce au contraire simplement que, faute de symbolisme abstrait et d’une technique suffisante du calcul des opĂ©rations inverses et rĂ©ciproques, donc faute d’une rĂ©versibilitĂ© assez gĂ©nĂ©rale, la syllogistique s’est limitĂ©e Ă  l’analyse de certains rapports sans dĂ©couvrir l’ensemble de ceux qu’il est possible de construire Ă  partir de leurs combinaisons. En ce cas la mĂȘme structure quantitative (intensive) serait commune Ă  la syllogistique et au calcul gĂ©nĂ©ral des propositions.

Examinons donc de ce point de vue les figures et les modes du syllogisme en nous demandant Ă  quelles liaisons tripropositionnelles ils correspondent, si l’on admet les correspondances indiquĂ©es au § 42. La premiĂšre figure, dite aussi figure parfaite, est celle qui donne au moyen terme le rĂŽle de sujet dans la majeure et de prĂ©dicat dans la mineure. D’oĂč les quatre modes concluants AAA, EAE, AU et EIO. Si nous dĂ©signons par r la proposition comprenant le grand terme (par exemple « x est mortel »), q celle qui comprend le moyen terme (par exemple « x est homme ») et p celle qui comprend le petit terme2 (par exemple « x est Socrate »), on a donc :

(326) AAA→[(g⊃r) ∙ (p->g)]⊃(√⊃r)

. EAE→[(g∣r) ∙ (p⊃g)]⊃(p∣r)
AU → [(g dγ) ‱ (p ■ g)] □ (p ‱ r)
EIO → [(g∣r) ‱ (p ■ g)] ⊃ (p ‱ r)

1. Cf. I. M. Bochenski, La logique de Théophraste, Université de Fribourg, 1947.

2. Nous appellerons grand terme le prédicat de la conclusion, petit terme le sujet de la conclusion et moyen terme le terme uni au grand dans la majeure et au petit dans la mineure.

‱

∣ i : ■ . -

La deuxiĂšme figure attribue au moyen terme le rĂŽle de prĂ©dicat dans les deux prĂ©misses, d’oĂč le schĂšme rq, pq et pr :

(327) EAE→[(r∣g)∙(p3g)]3(p∣r)

AEE→[(rDg) ∙ (p∣g)]⊃(p∣r) EIO →[(r∣g) ‱ (p ■ q)]^(p∙r) AOO → [(r d q) ■ (p ‱ g)] d (p ■ r)

La troisiÚme figure fait du moyen terme le sujet des deux prémisses, soit qr, qp et pr :

(328) AAI → [(g Dr), (g op)] d (p ∙r)1

IAI → [(g ‱ r) ‱ (g Dp)] d (p ∙ r) Ail → [(g 3 r) ■ (g ‱ p)] d (p ■ r) EAO → [(g∣r) ‱ (g 3 p)] d (p ‱ r) OAO → [(g ‱ r) ‱ (g 3 p)] d (p ‱ r) EIO → [(g∣r) ‱ (g ‱ p)] 3 (p ‱ r)

Dans la quatriÚme figure, enfin, le moyen terme est prédicat dans la majeure et sujet dans la mineure :

(329) AAI → [(r 3 g) ■ (g d p)] 3 (p ‱ r)

AEE→[(r3g) ∙ (g∣p)]D(p∣r) IAI →[(r∙g)∙(g⊃p)]□(p∙r) EAO → [(r∣g) ‱ (g 3p)] d (p ‱ r) EIO → [(r∣g) ‱ (g ‱ p)] 3 (p ‱ r)

On voit ainsi que les 19 modes classiques appartenant aux quatre figures possibles correspondent tous Ă  des combinaisons interpropositionnelles dĂ©finies, bien que plusieurs de celles-ci ne soient pas distinctes les unes des autres. Il s’agit donc d’abord de prĂ©ciser le sens de cette correspondance. Le syllogisme est un schĂšme de raisonnement faisant appel au contenu (dĂ©finition 4) des propositions liĂ©es entre elles, c’est-Ă -dire Ă  un emboĂźtement de classes prises en extension (ou de prĂ©dicats en comprĂ©hension) et Ă  un emboĂźtement exprimĂ© par la seule copule « est » (appartenance ou inclusion). Comme telle, la syllogistique est doublement limitĂ©e.

Elle l’est d’abord par la nature de la copule choisie, puisque toute la logique des relations infirme l’unicitĂ© de cette copule.

I. Ce mode Darapti a Ă©tĂ© rejetĂ© par les logisticiens, du fait que des implications (q 3 r’) et (q Dp) on ne saurait tirer (p ‱ r) que s’il existe quelque objet rĂ©alisant cette conjonction. Mais on en peut au moins dĂ©duire la possibilitĂ© logique.

D’autre part, puisque le syllogisme est un raisonnement intra- propositionnel, les classes dont les propositions unies par le syllogisme expriment les emboĂźtements sont des classes concrĂštes : leurs Ă©lĂ©ments sont des objets et constituent ainsi plus ou moins directement un « contenu extra-logique » (dĂ©finition 6). Au contraire, les propositions dont nous venons de faire correspondre les liaisons aux syllogismes sont absolument quelconques quant Ă  leur contenu, c’est-Ă -dire Ă  leur structure intrapropositionnelle, et leurs liaisons ne sont vraies ou fausses qu’en fonction de leur forme interpropositionnelle. A chacune de ces propositions Ă©lĂ©mentaires on peut bien faire correspondre une classe d’arguments qui la vĂ©rifient, mais ces classes P, Q et R ne sont plus alors des classes d’objets : ce sont des classes de classes Ă©quivalentes du point de vue de leurs liaisons gĂ©nĂ©rales. Dire que le raisonnement [(q i r) ‱ (p 1 q)] i (p ir) correspond au syllogisme en Barbara, c’est donc dire simplement que, au moyen d’inclusions de classes Q < R et P < Q, classes dont les Ă©lĂ©ments sont tous les arguments vĂ©rifiant (q 1 r) ‱ (p i q), on peut construire un syllogisme en Barbara ; et que, rĂ©ciproquement, on peut mettre tout syllogisme en Barbara sous la forme : [(ç ⊃ r) ■ (P 3 ?)] 3 (P 3 r).

Mais ce n’est nullement dire que la liaison interpropositionnelle en question constitue elle-mĂȘme un syllogisme AAA. En effet, les classes P, Q et R, construites en fonction de p, q et r, ne se bornent pas Ă  emboĂźter toutes les classes que l’on peut relier au moyen de syllogismes en Barbara (ce qui attribuerait dĂ©jĂ  Ă  ces classes P, Q et R des extensions considĂ©rables), mais bien les classes de tous les arguments vĂ©rifiant la structure [(⅛r ir) ■ (p i ?)] 1 (p 1 r), quels que soient le contenu et la quantification des propositions p, q et r. La correspondance entre les opĂ©rations interpropositionnelles Ă©numĂ©rĂ©es et les 19 modes classiques du syllogisme est donc trĂšs indirecte : il n’en est que plus intĂ©ressant de constater qu’elle existe et que le seul jeu des propositions de forme (p dç); (p∖q)’, (p ‱ q) et (p ■ q) suffit Ă  rendre compte des combinaisons qui caractĂ©risent la quantification (A, E, I, O) caractĂ©ristique du syllogisme.

Mais alors, si une telle correspondance existe, pourquoi la logique classique s’en est-elle tenue Ă  ces 19 modes (ou 24 avec les modes indirects), sans s’occuper de 256 liaisons qu’il est possible de construire avec trois propositions ? Est-ce parce que seuls les rapports (p 3 q) ; (p I q) ; (p ‱ q) et (p ■ q) admettent le « tous » et le « quelques » ou est-ce faute d’une technique dĂ©ductive suffisante ? Examinons

de ce point de vue les conversions ou transformations d’un mode dans l’autre.

A cĂŽtĂ© du syllogisme, la logique classique distingue les « infĂ©rences immĂ©diates », dont les unes sont fournies par le tableau des « oppositions » rappelĂ©es au § 42 et les autres par les diverses formes de « conversions ». Or, les conversions conduisent, de leur cĂŽtĂ©, Ă  ‱ certains dĂ©veloppements de l’implication et des rĂ©ciprocitĂ©s. Ainsi la conversion simple entre deux universelles nĂ©gatives (p|q) = (q\p) — « aucun homme n’est immortel = nul immortel n’est homme » — suppose la double implication (p d q) et (q d p), tandis que la conversion simple entre particuliĂšres affirmatives (p ‱ q) = (q ‱ p) — « quelques VertĂ©brĂ©s sont ovipares = quelques ovipares sont VertĂ©brĂ©s » — est une Ă©quivalence entre conjonctions ou implications : (p d q) = (q d p). La conversion par limitation — « tous les Oiseaux sont VertĂ©brĂ©s = quelques VertĂ©brĂ©s sont Oiseaux » — conduit Ă  dissocier (p d q) en (p ■ q) et (p ‱ q) et la contraposition (p d g) = (p\q) —   « non-VertĂ©brĂ© exclut Oiseau » — conduit Ă  une traduction de l’implication en incompatibilitĂ© ou, ce qui revient au mĂȘme, Ă  tirer (q^p) de (p d g), car (p d q) = (g Dp) = (p|g).

De lĂ  les transformations permettant de passer d’une figure Ă  l’autre ou mĂȘme d’un mode Ă  l’autre de la mĂȘme figure. Ces transformations consistaient, pour Aristote, Ă  rĂ©duire les figures II et III Ă  la premiĂšre, considĂ©rĂ©e comme seule parfaite. Elles sont devenues ensuite une vĂ©ritable combinatoire, Ă  laquelle Leibniz s’est intĂ©ressĂ© en gĂ©nĂ©ralisant notamment le type de rĂ©duction qui consiste Ă  remplacer la majeure par la nĂ©gation de la conclusion (sa contradictoire).

Or, l’examen de ces transformations, par lesquelles la syllogistique manifeste le mieux sa nature opĂ©ratoire, montre que sa vraie diffĂ©rence d’avec la logique bivalente des propositions ne tient pas au rĂŽle jouĂ© par la quantification, mais simplement Ă  un dĂ©faut de gĂ©nĂ©ralisation, en ce qui concerne en particulier les opĂ©rations multiplicatives et la rĂ©versibilitĂ©.

En effet, seules les transformations dites « directes » consistent Ă  permuter les prĂ©misses (opĂ©ration symbolisĂ©e par la lettre m, paÎč, exemple dans Camenes et Camestres, rĂ©ductibles Ă  Celarent), Ă  convertir simplement (symbole s dans Camestres, dont le premier s indique la possibilitĂ© d’une conversion simple de la mineure et le second s celle d’une conversion de la conclusion) ou avec limitation (symbole p, par exemple dans Darapti rĂ©ductible, Ă  Darii). Voici

la réduction de Camestres (AEE, figure II) en Celarent (EAE, figure I) :

(330) j[(r□0) ∙ (p∖q)] □ (p∣r)} □ J[(?|p) ‱ (r 1 ?)] 1 (r∣p)j

Et celle de Darapti (AAI, figure III) en Darii (AU, figure I) :

(331) J[(Ăż 1 r) ‱ (q 1 p)] 1 (p ∙ r){ 1 ∣[(y Îčr)∙(p- <7)] 1 (p ‱ r)^

Quant aux transformations « indirectes », elles concernent les modes AOO et OAO des figures II et III, qui ne sont réductibles à la premiÚre figure que par contraposition. Voici un exemple de Baroko de la figure II (le k étant le symbole de la réduction indirecte) transformé en Ferio (figure I) :

(332) ∣[(r Îčq)∙(p∙ ç)] 1 (p ∙ r)^ □ 1 r) ‱ (p ■ ç)] d (p ∙^){

On voit que rien n’est changĂ©, sinon (r ⊃ q) en son Ă©quivalent (9 3 r).

Il existe en outre des transformations quelconques, consistant non pas Ă  rĂ©duire les figures II et III Ă  I, mais Ă  passer indiffĂ©remment de l’une des figures Ă  une autre. ÉtudiĂ©es par Leibniz, elles reviennent Ă  la construction de nouveaux syllogismes obtenus par la nĂ©gation de l’une des propositions contenues dans le syllogisme de dĂ©part1. Il n’intervient donc alors que des opĂ©rations du type (p 1 q) = (p ‱ q) ou (p ■ q) = (p 1 q), etc. Par exemple en remplaçant la mineure d’un syllogisme par la nĂ©gation de sa conclusion, on obtient un syllogisme de la figure II dont la conclusion est la nĂ©gation de la mineure du syllogisme initial :

(333) J(⅛ d r) ‱ (p 1 q)] i (p 1 r)j □ j[⅛ 1 r) ■ (p ∙ r)] □ (p ‱ q){

Au total, les rĂ©ductions classiques consistent en conversions, contrapositions et nĂ©gations des seuls rapports d’implication, d’incompatibilitĂ© et de conjonction. Le caractĂšre trop limitĂ© de ces transformations se rĂ©vĂšle d’abord dans l’absence d’une thĂ©orie systĂ©matique de la rĂ©versibilitĂ© (inversions et rĂ©ciprocitĂ©s). On trouve dans Goblot2 un exposĂ© tendant Ă  synthĂ©tiser les divers rapports prĂ©cĂ©dents du point de vue de ce qu’il appelle l’inversion et la rĂ©ci-

l. Voir Serrus, op. cit., p. 168 et sq.

2. Goblot, Traité, § 149, p. 240-241.

QUANTIFICATION ET SYLLOGISTIQUE CLASSIQUE 373 procitĂ©, et qui suffit Ă  rĂ©vĂ©ler le dĂ©sordre oĂč en demeure la logique usuelle au point de vue des opĂ©rations d’inversion, faute d’une symbolique adĂ©quate. « Invertir une proposition, dit Goblot, c’est former une autre proposition qui a pour termes la nĂ©gation des’ termes de la premiĂšre. Si deux universelles inverses sont simultanĂ©es, leurs rĂ©ciproques sont vraies. En effet, la nĂ©gation non-p exclut q, inverse de p entraĂźne q, se convertit en q entraĂźne p, rĂ©ciproque de p entraĂźne q » [
 etc.]. D’oĂč Goblot conclut : « l’inverse et la rĂ©ciproque d’une universelle sont un seul jugement »1. Il n’est pas question de chicaner Goblot sur sa terminologie, car aujourd’hui encore chaque auteur est malheureusement obligĂ© de se construire la sienne. Le problĂšme est seulement de savoir si ce que Goblot appelle « nĂ©gatives », « inverses », « rĂ©ciproques » et « conversion » recouvre l’ensemble des transformations rĂ©versibles en jeu dans le cas des trois propositions invoquĂ©es : (p∖q)’, (p 3 g) et (g 3 p). Or, il saute aux yeux que, dĂšs le dĂ©part, Goblot dĂ©finit sans s’en douter l’inverse et la rĂ©ciproque de (p 3 g) de la mĂȘme maniĂšre car (p|g) = [(p ‱ g) √ (p ■ g) √ (p ■ g)] = (g 3 p), de telle sorte qu’il n’est pas surprenant qu’il les trouve Ă©quivalentes en fin de compte. En rĂ©alitĂ©, les transformations rĂ©versibles que l’on peut effectuer sur (p d g) comprennent notamment : a) la contraposi- tion, qui laisse (p 3 g) identique Ă  (g 3 p) = (p 3 g) ; b) la rĂ©ciprocitĂ©, qui transforme (p 3 g) en (p d g) = (g 3 p) = (p|g) ; c) l’inversion ou nĂ©gation : (p 3 q) = (p ‱ g) ; d) la corrĂ©lativitĂ© qui tire (p ‱ g) de (p 3 g) (voir § 31, thĂ©orĂšme III). Quant Ă  l’identitĂ© de (p 3 g) ou (p|g) et de (g d p), sur laquelle insiste Goblot, elle n’est pas vraie seulement des universelles, mais de toutes les liaisons : par exemple (p ■ g) = (p 3 g) et (p ‱ g) = (p 3 g). C’est donc un vĂ©ritable « groupe de transformations » (voir thĂ©orĂšme VI, § 31) que Goblot a laissĂ© Ă©chapper Ă  son analyse, faute d’une thĂ©orie rigoureuse de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire.

Une seconde lacune essentielle de la syllogistique tient Ă  l’absence d’opĂ©rations multiplicatives (intersection et produit des classes) du type (p √ g) (voir fig. 21) ou (p * g) (voir fig. 19). Par exemple Goblot affirme sans plus qu’« il n’y a pas de jugements disjonctifs »2 sous le prĂ©texte qu’une proposition formĂ©e de d’eux autres propositions ne constitue pas Ă  elle seule une unité ! Cependant la notion

1. lb d., p. 241.

2. Ibid., p. 241 (§ 150). Voir aussi § 113.

mĂȘme des oppositions « subcontraires » implique, nous l’avons vu (et en nous appuyant sur le commentaire de Goblot lui-mĂȘme), la disjonction (p √ q). Mais la logique classique n’a pas su mettre en forme les liaisons (p √ q) ni surtout :

(p * q) = (p ‱ q) ∹ (p ‱ q) ∹ (p ‱ q) ∹ (p ‱ q)

qui cependant enveloppent elles aussi la distinction du « tous » et du « quelques ». C’est cette lacune fondamentale qui explique l’embarras de la syllogistique Ă  l’égard des modes dits « irrĂ©guliers » et qui l’a empĂȘchĂ©e de parvenir Ă  la constitution d’une logique des propositions vraiment gĂ©nĂ©rale.

En conclusion, la diffĂ©rence entre la logique classique et celle des propositions bivalentes ne tient pas, comme il pourrait le sembler, au rĂŽle de la quantification : toutes deux sont limitĂ©es Ă  la quantitĂ© intensive, se manifestant par le « tous », le « quelques »et 1’« aucun » des inclusions de classes concrĂštes envisagĂ©es par la logique classique et par l’emploi exclusif des emboĂźtements de partie Ă  tout et des complĂ©mentaritĂ©s dans le calcul des propositions. Leur diffĂ©rence essentielle tient au caractĂšre imparfait du formalisme de la syllogistique, qui, faute d’un algorithme abstrait, atteignant la gĂ©nĂ©ralitĂ© du pur calcul intĂ©rpropositionnel, n’a su dominer ni la question de la rĂ©versibilitĂ© ni mĂȘme celle des emboĂźtements multiplicatifs. Ainsi le dictum de omni et nulle, entendu dans le sens ‱ de la subordination nĂ©cessaire de chaque affirmation ou nĂ©gation portant sur les parties aux affirmations et nĂ©gations concernant le tout, marque les limites communes de la logique classique et de celle des propositions bivalentes, c’est-Ă -dire en un mot de la logique intensive, eu Ă©gard Ă  la logique mathĂ©matique.