Traité de logique : essai de logistique opératoire ()

Chapitre VI.
Les fondements de la déduction : l’axiomatique et les « groupements » de la logique bivalente a

Après avoir analysé les opérations interpropositionnelles fondamentales, il s’agit de chercher à dégager les fondements de la déduction. Déduire, c’est construire les conclusions à partir de prémisses au moyen des opérations précédemment décrites. La déduction suppose donc la démonstration des transformations propres au calcul des propositions, c’est-à-dire la formulation des principes assurant le passage du vrai au vrai. Il convient donc maintenant d’étudier ces principes, c’est-à-dire de remonter du calcul opératoire à la structure qui le fonde.

§ 33. Position du problème

II n’est qu’une manière de démontrer, dans les sciences déductives : c’est l’axiomatisation, qui présente cet immense avantage de vouloir tout expliciter et de rassembler la matière formelle en un nombre minimum de propositions premières ; celles-ci sont alors admises sans démonstration (axiomes), mais permettent de suivre pas à pas la construction ultérieure dont elles supportent tout le poids. Dégager les principes de la déduction, ce sera donc d’abord examiner les axiomes sur lesquels on peut faire reposer le calcul des propositions. Or l’axiomatique de la logique bivalente est établie depuis longtemps : Russell et Whitehead, Nicod, Hilbert, Ackermann et Bernays ont attaché leurs noms à des analyses axiomatiques bien connues qui rendent inutile une nouvelle discussion technique du problème.

Mais si l’axiomatique peut être conçue, en mathématiques pures, comme le point de départ premier d’une théorie (sans que ce caractère mathématiquement premier ait pour autant un sens épistémologiquement premier), il ne saurait en être de même en logique. En effet,

tout emploi de la méthode axiomatique suppose la logique, et assurer axiomatiquement le fondement de la logique consiste à fonder la logique sur elle-même en un cercle inexorablement vicieux. Cela n’enlève naturellement rien à l’utilité de la recherche axiomatique, laquelle demeure indispensable pour la dissection des connexions en jeu. Mais cette recherche ne résout pas le problème des fondements, puisque les axiomes formulés par une axiomatique ne sauraient être constitués en principes de la logique qu’une fois la logique entière déjà mise en œuvre dans la construction de l’axiomatique elle-même, c’est-à-dire une fois la logique admise implicitement en son ensemble par l’emploi de la seule méthode qui la présuppose nécessairement (puisqu’elle tend par sa nature propre à éliminer toute intuition).

C’est pourquoi Wittgenstein, et d’autres auteurs avec lui, cherchent à atteindre une évidence logique de départ par l’intuition directe des liaisons les plus élémentaires, et à remonter de ces connexions initiales aux opérations supérieures par un symbolisme également conçu comme bénéficiant de l’évidence intuitive. Or nous avons vu (§ 3) les difficultés d’une telle entreprise : elle présente le double inconvénient de se rendre solidaire d’un réalisme naïf, de nature extralogique (et insoutenable au point de vue physique comme au point de vue psychologique), ainsi que d’un atomisme logique contraire à l’existence des totalités opératoires proprement formelles.

Mais il reste une troisième méthode, que nous suivrons ici. Toute axiomatique repose sur : 1° des propositions premières, indémontrables en elles-mêmes, mais dont on déduit toutes les autres ; 2° des opérations qu’on se donne, de manière à assurer précisément cette déduction, et même à formuler les axiomes comme tels. Or ces opérations (qui correspondent psychologiquement à des actions proprement dites, à des « manipulations » comme on dit parfois, et non pas seulement à des images ou à des signes) sont liées les unes aux autres selon un ensemble précis de lois. Le rôle des axiomes est essentiellement de régler de telles opérations, c’est-à-dire de formuler les règles du jeu ou les conditions de leur emploi. Seulement ce réglage, qui suffit à la déduction ultérieure, n’assure qu’une explicitation insuffisante au système d’ensemble que constituent les opérations elles-mêmes et qui reste ordinairement implicite. Il s’agit donc d’expliciter le système d’ensemble dont émane les opérations qu’utilise nécessairement l’axiomatique. Supposons que

la logique des propositions constitue une totalité opératoire telle que toutes les opérations enjeu soient solidaires les unes des autres et présentent, en tant que structures d’ensemble, une forme bien déterminée : cette structure aura donc ses lois propres, en tant que lois de totalité ; par conséquent le détail des transformations dépendra de ces lois elles-mêmes, et non pas l’inverse. Ce seront alors ces lois de totalité qui constitueront les principes réels de la déduction, et non pas uniquement les axiomes, situés avec raison au point de départ de la construction, mais qui présentent cet inconvénient de ne pas expliciter le mécanisme entier des opérations dont ils assurent simplement le réglage.

Mais, si l’hypothèse est correcte, c’est-à-dire, si cette troisième méthode se révèle efficace, il faudra naturellement que les lois de totalités se reflètent à l’intérieur des axiomes eux-mêmes puisque ceux-ci expriment les aspects essentiels du mécanisme opératoire. Une telle méthode comporte donc une vérification possible, laquelle consistera à retrouver, dès les axiomes admis par Russell, Hilbert ou Nicod, le principe des totalités que l’on peut par ailleurs développer explicitement. Chacun sait, en effet, que les axiomes sur lesquels est fondée une théorie sont astreints à remplir simultanément ces trois conditions d’être non-contradictoires, complets et néanmoins indépendants : ils doivent donc constituer à eux seuls un système (non-contradiction des axiomes entre eux), mais dont les éléments ne se déduisent pas les uns des autres (indépendance des mêmes axiomes). En quoi consistera alors un tel système, sinon en une totalité opératoire dont la non-contradiction sera assurée par la réversibilité (le principe de non-contradiction (p • p = 0) est déjà l’expression d’une telle composition réversible) et l’indépendance des éléments par la diversité nécessaire des opérations, par ailleurs intercomposables ? A cet égard, il est clair que des axiomes tels que pi {pv q) ou (p ∨ p) d p, choisis par Russell à titre de propositions premières, n’ont rien de « premier » pour l’analyse opératoire : ils décrivent simplement des mécanismes tels que l’emboîtement de la partie (p) dans le tout (p ∨ q), ou de la partie (p ∨ p) dans elle-même (p), mais ces mécanismes ne sauraient avoir d’existence ou présenter de signification que dans leur solidarité comme telle. Dégager les principes de la déduction, ce sera donc chercher ce qui est impliqué dans les axiomes les plus simples dont la nécessité a été reconnue : si la méthode est efficace, on trouvera alors, au sein même des axiomes auxquels Russell ou Hilbert ont

réduit le calcul interpropositionnel, les lois de cette structure d’ensemble qui sont requises par l’existence même des opérations. On sait en particulier comment Nicod a ramené à un « axiome unique » les divers axiomes indépendants de Russell, sans pour autant supprimer cette indépendance elle-même : la proposition complexe qui en est résultée présente une occasion particulièrement favorable pour l’analyse de la structure opératoire d’ensemble sous-jacente à toute axiomatique logistique.

Mais, après avoir rempli cette première partie du programme, il conviendra naturellement de chercher à construire directement cette structure totale que forment, par hypothèse entre elles, les opérations interpropositionnelles bivalentes. On se trouve ici en présence de plusieurs possibilités, correspondant à celles que nous avons déjà examinées en ce qui concerne les opérations de classes et de relations : il s’agira donc de déterminer si la forme d’ensemble de la logique bivalente constitue un lattice, un groupe ou est réductible à un simple groupement.

§ 34. Les axiomes de Russell et Whitehead et de Hilbert et Aekermann

Toute la logique bivalente peut être déduite, comme l’ont montré les travaux de Russell et Whitehead, aux quatre axiomes, que Hilbert et Aekermann écrivent comme suit1:

(212) Ax. I : (p ∨ p) □ p

(213) Ax. II : p □ (p ∨ q)

(214) Ax. III : (p ∨ q) o (q ∨ p)

(215) Ax. IV : (p □ q) o [(r ∨ p) ⊃ (r ∨ q)]

Plus précisément Russell ajoutait à cet ensemble un cinquième axiome [pv⅛v r)] ≡⅛v(p ∨ r)], mais P. Bernays a démontré qu’il était réductible aux quatre précédents.

Ces quatre axiomes2 s’écrivent de la manière suivante dans la notation de Russell :

(216) Ax. I : (p ∨ p) ∨ p

(217) Ax. II : p ∨ (p ∨ q)

(218) Ax. III : (p v ?) ∨ (q ∨ p)

(219) Ax. IV : (p ∨ 7) ∨ [(r v p) ∨ (r ∨ g)]

1. Hilbert et Aekermann, Grundzüge der theoretischen Logik (Springer), Berlin, 1928.

2. Nous donnerons au cours de la discussion qui va suivre (1 à 9) des exemples concrets illustrant la signification de chacun de ces axiomes.

Cette notation exprime, en effet, l’implication (p ⊃ q) par l’alternative (p ∨ q) (voir proposition 159). Hilbert, tout en fondant le calcul des propositions sur les liaisons (v) et (— ), déclare considérer la notation (p 1 q) comme une « abréviation »1 de la notation (p ∨ q) ; de même que la notation (p • q) est un abrégé de (p ∨ q).

La notation de Frege, qui traduit tout en implications, donne :

(220) Ax. I : (pi p)i p

(221) Ax. II : p1(p1q)

(222) Ax. III : (p1q)1(q1p)

(223) Ax. IV : (p 1 q) i[(r 1 p) 1 (r 1 q)]

Enfin celle de Brentano, qui réduit tout à la négation et à la conjonction, donne :

(224)2 Ax. I : p ■ p - p

(225) Ax. II : p ■ p • q

(226) Ax. III : p∙q∙q∙p

(227) Ax. IV : p • q r ∙p r ∙q

Étant donc admis que ces quatre axiomes, exprimables à volonté dans l’une des quatre notations précédentes, supportent tout le poids de la logique bivalente, le problème que nous nous posons est le suivant : quelles sont les structures opératoires que l’on se donne explicitement ou implicitement, en choisissant de telles propositions premières ? Chacun de ces axiomes constitue, en effet, la description d’une certaine forme d’opération. C’est ce que précise Hilbert, en traduisant chacun d’eux par une « règle » de calcul®. ’ ■ Mais ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas de savoir comment, partant des axiomes, on va descendre, en les considérant comme des règles de calcul, à la démonstration des théorèmes particuliers de la logique des propositions : c’est là l’œuvre propre de l’axiomati- cien. Ce qui nous importe, au contraire, c’est de remonter des axiomes à leur fondement pour ainsi dire préaxiomatique, autrement dit à la structure opératoire qu’ils enveloppent et qu’ils appliquent, souvent implicitement, à la déduction, mais qu’il s’agit

l. • Abkürzung », Hilbert et Ackermann, ibid.,I>. 23.

2. L’ax. I (proposition 224) est donné dans les Eléments de M. Boll avec une négation en trop peu, soit (p∙p∙p) (p. 88). Cette coquille typographique est reproduite par Serrus (p. 103) sans commentaire ni citation.

3. Hilbert et Ackermann, ibid. p. 24.

d’expliciter si l’on veut atteindre la structure d’ensemble qu’ils constituent par leur réunion. Or cette structure opératoire comporte les neuf aspects distincts que voici :

I. L’emboîtement de la partie dans le tout

L’axiome II, écrit sous la forme 213 [p 3 (p v ç)], exprime le fait fondamental que toute proposition p fait partie d’un tout formé d’elle-même et d’autres propositions auxquelles elle est réunie de façon disjonctive. Soit p =« x est Vertébré » et o = une autre proposition quelconque telle

Fia. 37.

que « x est aquatique » ou « x est unicellulaire », etc., on a toujours p 3 (p ∨ g), c’est-à-dire « si x est Vertébré, il est alors ou Vertébré ou aquatique (ou unicellulaire, etc.) ou les deux à la fois » : cette proposition p 3 (p ∨ q) est donc toujours vraie, car, si (p • q) est faux, on a au moins (p • q), et si (p • q) est faux on a au moins (p • q): d’où (p • q) ∨ (p • q) ∨ (p ■ q).

Traduit en langage de classes, l’axiome p 3 (p ∨ q) correspond, en effet, à l’inclusion P < (P 4- Q) (voir la figure 37), dans laquelle P + O se décompose en PO ÷ PO

+ PQ, l’une ou deux de ces sous-classes pouvant être nulles (à la condition que ce ne soit pas PQ et PQ à la fois ni PQ et PQ à la fois). I

On constate ensuite que cet axiome est absolument général, et on peut même l’écrire p 3 (p ∨ p), ce qui correspond à l’inclusion des classes P < (P + P) : la classe des arguments vérifiant p est incluse dans l’univers du discours formé par tous les arguments vérifiant p (classe P) et par tous ceux pour lesquels p a une valeur fausse (classe P), sans tertium possible (principe du tiers exclu propre à la logique bivalente).

Or, un tel axiome présente une signification opératoire fondamentale. Il revient à considérer chaque proposition comme une affirmation délimitée ou partielle, emboîtée dans une affirmation plus étendue : celle-ci joue alors le rôle d’un tout par rapport à la première, qui en constitue de ce fait une partie intégrante. Cet

 

emboîtement de la partie dans le tout est assurément le premier principe de toute logique, et appartient en commun à la logique des propositions et à celle des classes ou des relations.

En langage de disjonctions seules, l’axiome II devient p ∨ (p ∨ q) (proposition 217), puisque p ⊃ q équivaut à p ∨ q (proposition 159). Dans l’exemple choisi, cela revient à dire : « Ou bien x n’est pas Vertébré, ou bien il est Vertébré ou aquatique (ou unicellulaire, etc.) ». Le modèle correspondant de classes est alors P + (P + Q) = (P + Q), ou P < (P + Q), car, si l’ensemble référentiel est (P + Q) = (PQ + PQ + PQ) avec PQ positif ou nul, la classe P est bien comprise dans P + Q.

En langage d’implication, l’axiome II est p ⊃ (p ⊃ g) (proposition 221) puisque (p ∨ q) = (p □ q) • (q d p). En effet, l’expression (p d q) signifie (p • q) ∨ (p • q) ∨ (p • g) comme l’expression (p ∨ g) elle-même. L’expression p ⊃ (p Dg) correspond donc aux relations de classes P < (PQ + PQ + PQ). L’implication q^> p donne elle aussi (p • g) ∨ (p • g) ∨ (p • g) et correspond aux mêmes inclusions.

Enfin le langage des conjonctions et négations donne :

(p • p • g) =’ (p ∨ p ■ g) = p D (p . g) = p D (p ∨ g)

et correspond donc aux mêmes emboîtements de classes.

Quelle que soit la formulation adoptée, on constate donc que l’axiome II exprime le même emboîtement fondamental de la partie dans le tout. Que l’on traduise cet emboîtement en termes d’extension (classes), de compréhension (relations) ou de simple assertion (propositions), il reste qu’il constitue la condition initiale de toute structuration logique.

II. L’emboîtement de la partie en elle-même (ou du tout en lui- même)

Un second principe fondamental de la logique est celui qu’exprime l’axiome I (p ∨ p) d p ; son rang montre même que les axiomatiques de Russell et de Hilbert en font la première proposition à admettre pour construire le calcul interpropositionnel. En effet, selon Russell, une proposition est « ce qui s’implique soi- même » : p⊃p. Mais il est douteux qu’une proposition isolée (à supposer que cette notion ait un sens) puisse s’impliquer elle-même, car une proposition est toujours à la fois partie intégrante d’un ensemble (Axiome II) et totalité en elle-même : cela est vrai déjà des propositions dites « atomiques » ou « élémentaires » qui résultent dès le départ de l’interférence avec d’autres propositions. Toute proposition implique donc simultanément d’autres propositions et elle-même.

Mais cette auto-implication ou emboîtement de la partie en elle- même est distincte de l’hétéro-implication, ou emboîtement de la partie dans le tout, bien que les deux soient solidaires. En effet, l’axiome I s’écrit (p ∨ p) 3 p et non pas p ⊃ (p ∨ p) ou p = (p ∨ p), quoique ces deux expressions soient vraies elles aussi. Mais le rapport (p ∨ p) 3 p est le plus remarquable des trois, car il exprime séparément cette vérité, indépendante de p 3 (p ∨ q), qu’une proposition p réunie à elle-même (p ∨ p) implique sa propre vérité, mais n’implique rien de plus que la vérité déjà contenue en p seule : l’auto-implication est donc à la fois nécessaire et tautologique. Elle correspond, en termes de classes, à la tautification A + A = A (proposition 20). Or, l’emboîtement de la partie dans le tout peut s’imposer sans qu’il y ait pour autant tautification : dans le cas des nombres entiers finis, onaθ<ljl<2etn<n + l (emboîtement de chaque nombre dans le suivant) ou même n < (n + m) et cependant on a 1 + 1 = 2 et non pas 1 + 1 = 1 (itération et non pas tautologie).

En langage de disjonction on a (p ∨ p) ∨ p puisque (p^>q) = (pvq). En termes d’implication, on a (p 3 p) 3 p car (p 3 p) est équivalent à (p • p) donc à (pvp). Les opérations correspondantes de classes sont alors :

(P < P) < P ou (P + P) + P = P

Or, cette expression n’est vraie qu’en un seul cas : celui dans lequel la classe P est vide. En effet, si P = O, alors la classe P inclut effectivement la classe nulle (P). Mais admettre que P soit une classe nulle revient précisément à dire que (p • p) est vide (p • p = O) et que seule subsiste l’alternative pvp : ainsi la proposition (p s p) 3 p est à la fois exacte et équivalente à (p ∨ p) 3 p, c’est-à-dire à l’expression de l’auto-implication tautologique.

Enfin, en termes de négations et de conjonctions, on a p ■ p • p, dont la signification est que l’on ne saurait affirmer simultanément p ■ p (= pvp) et p, d’où p • p (= p ∨ p) 3 p.   Les opérations correspondantes de classes sont alors :

P×P×P=(P×Pj<P=(P + P)<P

En chacune de ces expressions, on retrouve donc ce principe que la proposition p s’implique elle-même, et que cet auto-emboîtement de l’élément logique exprime le caractère tautologique de la réunion (p ∨ p) laquelle équivaut ainsi à l’affirmation unique de p. 

III. La commutativité de la réunion des parties

L’axiome III (p ∨ q) 1 (q ∨ p) exprime ce troisième principe fondamental selon lequel la réunion des éléments p et q en un seul tout (p ∨ q) est indépendante de l’ordre et présente par conséquent la propriété de la commutativité. Ce principe constitue l’équivalent, dans le domaine des opérations interpropositionnelles, de ce que représente, dans la logique des classes, la commutativité de l’addition (P + Q=Q+P), et, dans la logique des relations, la commutativité de l’addition des relations symétriques : ( car + ta ) = ( ta + ,√4).

La traduction de ce rapport en termes de disjonction :

(pVq) ∨ (qyp)

n’y ajoute rien de plus. Il en est de même de la notation p ∙q ∙q ∙p qui équivaut exactement à pvq ∨ (q ∨ p) selon la règle de dualité.

Par contre, l’expression (pi q) 1 (qi p) introduit, à l’état explicite, une relation contenue seulement de façon implicite dans les expressions précédentes : la réciprocité. En effet, si l’on a :

(p⊃9)⊃(⅛⊃p)

on a nécessairement aussi (q 1 p) 1 (p 1 q), donc (p 1 q) = (q 1 p), puisque (p ∨ q) équivaut simultanément à (p 1 q) et à (q 1 p) et (q ∨ p) également. La réciprocité, qui constitue un principe essentiel comme fondement de la logique, intervient, sous une forme ou sous une autre, en chaque opération, et il est clair que même dans la notation en termes de pure disjonction on a déjà :

[(PVq) ∨ (q v p)] = [(ÿVp) ∨ ⅛ ∨ ç)]

ce qui ajoute un élément de réciprocité à la simple commutativité. Mais dans le cas des opérations non-commutatives, comme l’implication, le problème de la réciprocité prend une forme spéciale : c’est pourquoi l’expression (p 1 q) 1 (q 1 p), qui est un système d’implications, diffère de l’expression (p ∨ q) 1 (q ∨ p) en ce que les deux termes (p ∨ q) et (q ∨ p) sont, chacun à part, équivalents à (p 1 q) et (q 1 p) réunis. Aussi renvoyons-nous la discussion de cette forme particulière de l’axiome III, due aux exigences de la notation de Frege, au n° VIII où nous traiterons de la réciprocité en général.

IV. L’ordre des emboîtements

Avec la notion d’ordre, qui s’oppose à la commutativité propre à la réunion des parties, nous en arrivons à certains principes qu’il est nécessaire d’admettre à titre de fondements de la logique et cela malgré le fait qu’ils ne figurent pas explicitement dans les axiomes. Mais s’ils ne sont pas l’objet d’une formulation axiomatique spéciale, du moins en logique (Hilbert a énoncé les axiomes d’ordre avec soin parmi les axiomes de la géométrie), ils n’en jouent pas moins un rôle implicite évident parmi les quatre axiomes discutés ici même (rôle augmentant encore d’importance avec 1’« axiome unique » de Nicod, qui les résume en un seul).

Contrairement à l’opération de la réunion des parties {p ∨ q), qui est commutative, les emboîtements de partie à tout comportent en effet la présence d’un ordre qui se traduit dans la non-commutativité de l’opération d’implication. Ainsi (p □ q) n’équivaut point à (q □ p) parce que la partie p est emboîtée dans le tout q et non pas l’inverse. Par exemple l’axiome II s’écrit p=>(pvq) et non pas (p ∨ q) □ p, ce second énoncé n’équivalant pas au premier et exprimant une assertion fausse, puisque (p ∨ q) implique seulement la vérité de p ou celle de q (avec possibilité mais non pas nécessité de la vérité simultanée de ces deux propositions). L’axiome II suppose donc l’ordre p □ (p ∨ q), par opposition à l’ordre (p ∨ q) □ p, ce qui revient à dire qu’il enveloppe la nécessité d’une distinction générale entre l’ordre (p □ q) et l’ordre (q ⊃ p).

En effet, si la notion d’ordre est étrangère à la plupart des opérations interpropositionnelles (v), (•), (w), ( = ), (|), elle s’impose dans le cas des deux implications (⊃) et (c). Dira-t-on que l’implication (p □ q) équivaut à la disjonction (p ∨ q), c’est-à-dire à une opération commutative ? Mais c’est justement reconnaître que l’ordre inverse (q s p) équivaut à une autre disjonction, laquelle est (q ∨ p). L’intérêt n’est donc pas que (p v q) puisse être permuté en ⅛v p), mais que les opérations à termes non permutables (p □ q) et (q □ p) correspondent aux deux assertions distinctes (p ∨ q) et (p ∨ q) qui ne s’équivalent nullement.

La raison en est claire : l’opération (p ∨ q) exprime la réunion des parties p et g en un même tout (p ∨ q) et cette réunion est indépendante de l’ordre, puisqu’il s’agit de parties situées à un même niveau hiérarchique. Au contraire, l’implication p ⊃ q, et la suite d’implications p ⊃ q\ q ? r ; r^s] etc., expriment une succession d’emboîtements de la partie dans le tout et de ce tout conçu comme une

nouvelle partie dans un tout de rang supérieur : p → q → r → s → … Ces emboîtements impliquent donc un ordre, lequel correspond aux inclusions également ordonnées P<Q<R<S< etc.

V. L’intersection des parties (ou des totalités)

Aux principes de l’emboîtement (1), de l’auto-emboîtement (2) et de la commutativité des opérations de réunion (3), il faut ajouter un autre principe qui n’en découle pas (et en découle même si peu que la syllogistique classique l’a presque complètement négligé) : celui de l’intersection possible des associations, partielles ou totales, de propositions. Ici encore il s’agit d’un principe non-axiomatisé explicitement, mais qui intervient à l’état implicite dans les axiomes II et IV : l’opération (p ∨ q) signifie, en effet, l’éventualité des trois associations (p ■ q) ; (p ■ q) et (p ■ q). Or, nous l’avons vu (voir la figure 37 et l’exemple), ces trois possibilités correspondent à l’intersection des classes P et Q, dont la partie commune est PQ et dont les parties non-communes sont PQ et PQ. L’opération (p ∨ q) implique ainsi la possibilité de la conjonction p • q en tant qu’intersection des propositions partiellement disjointes p(v)q.

VI. La transitivité des emboîtements

Nous touchons ici au fondement principal de la déduction, et le principe en est formulé

explicitement par l’axiome IV. En posant :

(p 3 î) ⊃ [(p ∨ r) 3 ⅛ ∨ r)]

on affirme, en effet, que l’association (p ∨ r) entraîne l’association (qvr) par l’intermédiaire de (p 3 q).

Fig. 38.

Exempte : si p = « x est insecte »; q~ « z est Invertébré » et r —   « z est

aquatique », on a : « Si Insecte implique Invertébré, le fait que x soit Insecte ou aquatique (ou les deux) implique que x soit Invertébré ou aquatique (ou les deux) ».

Cet axiome (IV) exprime ainsi, sous sa forme la plus générale, la transitivité des emboîtements de partie à tout : l’implication (p ∨ r) 3 (q ∨ r) est, en effet, plus générale que l’implication

 

(r □ p) □ (r 1 q) et y conduit comme à un cas particulier. C’est ce

que montre intuitivement le schéma des inclusions de classes correspondantes. L’axiome IV peut d’abord correspondre à la figure 38, où l’on a :

(228) (pιqy)i [(p vr) ⊃ ⅛ ∨ r)] = (p ■ q-r)v (p ■ q-r)v

(P- q • r) ∨ (P ■ q • r) ∨ (p • q • r)

Mais l’axiome reste vrai si l’association (p • q • r) est nulle (fig. 39).

Il reste également vrai si l’association (p • q • r) est remplacée par (p • q • r), c’est-à-dire si r d q (fig. 40).

Il reste enfin vrai si (p • q • r) est annulé, ce qui réduit l’alternative (p ∨ r) à l’implication (r □ p). En ce cas (fig. 41), les emboîtements sont simplement :

(229) [(p i q) • (r ι p)] □ (r □ q)

C’est ce que montre par ailleurs la formulation de Frege (proposition 223) :

(p 9)d[(7⊃p)d(F⊃9)]

dans laquelle il suffit de remplacer la négation r par une proposition positive r pour substituer l’implication (np) à l’alternative (rvp).

Fia. 39.

Fia. 40,

Fia. 41.

L’axiome IV, dans l’expression choisie par Russell et Hilbert, représente donc bien la transitivité des emboîtements de partie à tout sous sa forme la plus générale.

 

VII. La complémentarité ou réversibilité simple

Si les axiomes I-IV dégagent explicitement les rapports de partie à tout, la commutativité des opérations de réunion et la transitivité des emboîtements, ils négligent par contre de développer une relation fondamentale, qui demeure implicite dans la formulation de Hilbert (propositions 212 à 215), mais intervient dans le symbolisme de chacune des autres formulations (propositions 216 à 227) : c’est la relation de complémentarité, principe de la négation et des opérations inverses, et par conséquent l’un des fondements essentiels de toute déduction.

Hilbert lui-même précise du reste qu’il prend l’expression {p □ q) à titre d’abréviation de (p ∨ q), c’est-à-dire que la négation p intervient dès ses axiomes autant que l’affirmation p.   Or, la négation p revient à partager le champ considéré des valeurs en deux sous-classes complémentaires P et p, telles que l’on ait (p w p), donc p = p (principe du tiers exclu propre à la logique bivalente).

De plus, la complémentarité ne porte pas seulement sur une proposition isolée (p etp), mais sur une liaison comme telle. Par exemple la liaison p • q intervenant dans la proposition 226 (axiome III dans la notation de Brentano) équivaut à l’expression (p ∨ q) de la proposition 214, parce que nier (p • q), soit « ni p ni g », c’est affirmer (p ∨ q), soit « p ou g ». De même poser l’implication (p □ q), c’est exclure la non-implication (p • q), etc. Or, ces négations de liaisons reposent également sur la complémentarité : si (p • q) est la négation de (p ∨ q) et vice versa, c’est que (p ∨ q) équivaut à (p • q) ∨ (p • q) ∨ (p • q), c’est-à-dire aux trois conjonctions dont la réunion constitue le complémentaire de (p • q) par rapport à l’affirmation complète ou tautologie (p • q) ∨ (p • q) ∨ (p • q) ∨ (p • q).

En d’autres termes, la complémentarité est le fondement, ou l’un des deux fondements, de la réversibilité. Or, si le système des emboîtements, avec leur transitivité, rend compte de la fécondité des compositions opératoires, c’est la réversibilité, sous sa forme de complémentarité, qui, seule, lui assure sa cohérence et sa non- contradiction, en obligeant à poser (p • p = o) et (p = p). A cet égard, le principe de non-contradiction (p • p = o) n’est pas autre chose que l’expression de la composition conjonctive entre une opération directe (affirmation p) et son inverse (négation p), composition dont le propre est d’avoir pour produit l’opération identique (o). Il en est de même lorsqu’une opération binaire, par exemple (p ∨ q),

est composée conjonctivement avec son inverse (p ■ q), le produit étant la négation complète ou « contradiction » (o) :

(230) (p ∨ q) • (p • q) = (o)

Il est donc indispensable de dégager le rôle fondamental que joue implicitement la réversibilité simple (complémentarité) dans le mécanisme opératoire enveloppé par les axiomes I-IV eux-mêmes : non seulement chacun d’eux enveloppe la négation (p ∨ q), qui est une réversibilité uninaire, mais encore l’obligation où ils se trouvent de n’être pas contradictoires entre eux implique une réversibilité binaire de la forme (230), qui est l’expression même de la non- contradiction entre les opérations bi-propositionnelles comme telles.

VIII. La réciprocité

Il existe, d’autre part, une seconde forme de réversibilité : c’est celle que l’on invoque en désignant l’implication (q 3 p) du nom d’implication inverse par rapport à (p^q). Il s’agit alors d’un nouveau principe essentiel dont on ne saurait se passer dans les fondements de la déduction : la réciprocité. La réciprocité est, elle aussi, une complémentarité, mais par rapport à l’équivalence (p = q) et non pas par rapport à l’affirmation complète (p * q) = (p • q) ∨ (p ■ q) ∨ (p • q) ∨ (p • q) ; cela revient à dire que la réunion conjonctive de deux opérations réciproques équivaut à une équivalence : (p 3 q) • (q ⊃ p) = (p = q).

La réciprocité est impliquée dans l’axiome III, car si :

(p ∨ q) 3 (q ∨ p)

on a aussi (q ∨ p) 3 (p ∨ q), donc que (p ∨ q) = (q ∨ p). Or, si nous écrivons l’axiome III dans la formulation de Frege, nous avons :

(231) (p 3 q) d (q 3 p) ; mais aussi (q 3 p) 3 (p 3 q) ;

donc (p 3 q) = (q 3 p)

La réalisation d’un modèle correspondant en opérations de classes est particulièrement instructive sur ce point. On aura, en effet :

(P < Q) = (Q < P)

(Voir les propositions 206 bis, 207, 208 et 208 bis et la figure 36.)

Or, on constate que cette équivalence n’est pas une identité, mais qu’elle fait partie d’une identité dont la forme entière est (fig. 42) :

PQ + (PQ + PQ) = (PQ + PQ) + PQ (où PQ peut être nul).

Cette expression, qui est donc la forme complète de :

(P < Q) = (Q < P)

constitue, on le voit, ce que nous avons appelé une vicariance dans
le domaine de la logique des classes (chap. Il, § 13). Or, la vicariance,
ou substitution complémentaire est, elle-même, on s’en

souvient, le principe des relations symétriques, c’est-à-dire justement des équivalences.

D’une manière générale, la réciprocité est donc la réversibilité appliquée aux relations : ou bien elle traduit sans plus

Fig. 42.

l’équivalence (réciprocité complète : p = q), ou bien elle exprime une complémentarité par rapport à l’équivalence (relations dont les termes sont permutés : p ⊃ q et q 1 p, c’est-à-dire P < Q et Q < P, ou liaisons entre propositions niées : p iq = p s q etqip = p 1 q)1.

IX. La substitution

Si la réciprocité constitue le principe de l’équivalence, celle-ci correspond à son tour à l’opération de la substitution. Sans que cette dernière prenne explicitement place au sein des axiomes, elle n’en est pas moins indispensable à leur formulation, puisque le symbolisme et le calcul interpropositionnel utilisent sans cesse cette opération, qui est la plus générale de toutes et constitue le moule commun de toutes les transformations d’une liaison dans une autre. Le seul fait d’annoncer, comme le fait Hilbert, que l’on pourra écrire (p i q) pour (p ∨ q) est en réalité un appel à la substitution. En effet, substituer (p 1 q) à (p ∨ q) ne constitue pas une simple convention d’écriture assimilant l’un à l’autre deux signes pour désigner une seule liaison identique à elle- même : bien que les liaisons (p ∨ q) et (p d q) signifient toutes deux (p • q) ∨ (p • q) ∨ (p • q), l’implication (p ⊃ q) exprime l’emboîtement de p dans q, tandis que la disjonction (p ∨ q) met en évidence l’existence de l’association (p • q) ; ce sont donc là deux liaisons substituables parce qu’équivalentes, mais non pas identiques.

I. Voir le théorème V et ses corollaires, au § 31.

 

§ 35. L’« axiome unique » de J. Nicod et la structure d’ensemble de la logique bivalente

Emboîtements additifs (v) ou multiplicatifs (•) de la partie dans le tout et dans elle-même, transitivité ordonnée de ces emboîtements, commutativité des réunions de partie, réversibilité par complémentarité ou réciprocité et substitutions, tels sont donc les caractères du mécanisme opératoire que supposent, mais n’explicitent pas complètement les axiomes de Russell et de Hilbert. Le fondement de la déduction est ainsi à chercher dans la structure d’ensemble que comporte un tel système d’opérations et il s’agit par conséquent de dégager en quoi consiste leur solidarité nécessaire.

Or, pour procéder de l’analyse séparée des divers aspects opératifs énumérés précédemment à la reconstitution synthétique du système total qu’ils caractérisent, il n’est pas besoin de quitter le terrain de l’axiomatique elle-même et nous pouvons continuer à employer la même méthode de dissection opératoire, en l’appliquant cette fois aux quatre axiomes (I-IV), mais réunis en une seule formule. Les axiomes d’une théorie déductive devant être à la fois complets, compatibles et indépendants, leur condensation en une formule unique permet, en effet, de dégager directement la structure d’ensemble que, ainsi réunis, ils constituent entre eux. Le travail est, à cet égard, grandement facilité du fait que l’on est parvenu à réaliser cette fusion de quatre expressions distinctes en une seule expression synthétique. Partant des axiomes de Russell et Whitehead, J. Nicod a eu, en 1917, une idée du plus haut intérêt : celle de les rassembler en un « axiome unique » qui grouperait l’ensemble des opérations requises pour construire la logique des propositions et constituerait ainsi le fondement nécessaire et suffisant de toute déduction.

On n’a pas toujours compris la portée de la découverte de Nicod, et cela en partie parce que l’on a associé sa réussite à celle de Sheffer, qui avait obtenu auparavant une traduction de toutes les opérations interpropositionnelles en langage d’incompatibilité seule (voir § 30 sous V). Les uns, avec M. Boll, parlent de la « synthèse de Sheffer-Nicod »1 comme d’un triomphe de la réduction du divers

1. M. Boll, Éléments de logique scientifique, p. 221.

à l’unité. D’autres y voient une simple « curiosité » (comme.avait dit Hilbert de la notation unique de Sheffer1), ou une complication de fait, rançon d’une simplification apparente2. Son intérêt nous paraît au contraire résulter de ce que, obligé de concentrer en une seule formule les opérations contenues dans les axiomes énumérés précédemment, 1’« axiome unique » mettra en relations cinq propositions distinctes (p, q, r, s et Z), là où les axiomes I à III ne portent que sur deux propositions et l’axiome IV sur trois seulement. Or, réunir en un seul tout opératoire n… propositions distinctes, c’est montrer comment des axiomes complets, mais indépendants, vont s’agencer entre eux pour constituer une structure. C’est donc à ce point de vue que nous allons nous placer pour l’étudier et c’est la structure d’ensemble de la logique bivalente que nous allons essayer de discerner en lui.

Voici d’abord cet axiome. Sa forme originale est :

(232) P∣π∣Q

expression dans laquelle on a :

P = pl(?l^);  = θt Q = (s|?)l(pl$)

Ces formules signifient donc P 3 (π • Q), c’est-à-dire « P implique à la fois π et Q » puisque P est incompatible avec l’incompatibilité de π et de Q. Quant à Q, l’expression (s∣^) | (pp) signifie que l’incompatibilité de s et de g exclut la négation de celle de p et de s, autrement dit (en vertu de p∖q = pz>q) l’incompatibilité de s et de q implique l’incompatibilité de p et de s, soit (s∣7) □ (p|s). On a de même, pour π, l’équivalence t∖t = tat. Jusqu’ici, nous en arrivons donc à :

(233) [p∣⅛,k)] = (Z∣z) ∙ (s∣⅛)∣(p∣s)

= [ps(q∙r)]^(tat)’ [(7∣s) 3 (p∣s)](

Mais on se rappelle (proposition 137) que (p\q) = (p^q). H en résulte que :

(q\s) = (q^s) et que (p\s) = (p^s)

D’où :

(234) [p=>(q∙r)]a )(Z 3 Z) • [(q 3 5) □ (p 3 $)]{

1. Hilbert et Ackermann, op. cit., p. 9.

2. Serrus, op. cit., p. 95-96.

D’autre part, on a (p\s) = (p • s) puisque la conjonction est l’inverse de l’incompatibilité. D’où :

(?k) □ (p∣s) = {p∙s)ι(q∙s) car p i q = q d p

Donc :

(235) [p□ (q ■ r)] □ ]{t = t) ∙ [(p • s) □ (q • s)](

C’est sous cette dernière forme que Russell1, Boll2 et Serrus3 écrivent l’axiome de Nicod. Mais cette formulation est moins forte que celle des propositions (233) et (234), car les conjonctions (p ■ s) et (q • s) ne suffisent pas à déterminer tous les rapports entre p, q et s que précisent les incompatibilités et implications : si on a (qis), les conjonctions (p • s) et (q • s) n’excluent pas la conjonction (q ■ s).

D’autre part, il est clair que si l’on a(ç|s)vrai dans la proposition (233), on ne peut avoir simultanément (q • s) vrai en (235) s’il s’agit de la même proposition s (puisque ç|s = q • s). Nous laisserons , donc sa forme classique à la proposition (235) et écrirons comme suit les propositions (233) et (234) :

(236) [p⅛∙r)]3 }(t =>i)∙[⅛∣s) ⊃ (s∣p)](

et

(237) [pi (q ∙ r)] □ frit) ■ [⅛ ⊃s) ⊃ (p d s)]j

De la sorte, les propositions (235), (236) et (237) sont équivalentes pour la même proposition s, qui est affirmée en (235) et en (237) et qui est niée en (236).

Voici un exemple concret pour (236) : « Si x est un Félin (p) implique qu’il est à la fois Carnassier (?) et Mammifère (r), alors sa qualité d’animal (t) implique qu’il soit Animal (tit) et implique que, si le fait d’être Carnassier (?) est incompatible avec celui d’être Invertébré (s), alors le fait d’être un Félin (p) est aussi incompatible avec celui d’être Invertébré (s) ». Pour (237) : « Si a : est un Félin (p)… etc., et si le fait d’être Carnassier (?) implique qu’il soit Vertébré (s), alors le fait d’être un Félin (p) implique aussi le fait d’être Vertébré (s) ». Et pour (235) : « Si a : est un Félin (p)… etc., implique que s’il est à la fois Félin et Vertébré (p ■ s) alors il est à la fois Carnassier et Vertébré (q • s) ».

1. Introd. à la philosophie mathématique, p. 183.

2. Op. cit., p. 86.

3. Op. cit., p. 95.

i

Cela dit, cherchons à analyser cette structure d’ensemble. Nous examinerons successivement : 1° les relations entre p, q et s ; 2° la position de la proposition r ; 3° celle de la proposition t ; et 4° la correspondance entre la structure ainsi dégagée et celle des « groupements ».

Fig. 43.

1° Les relations entre les propositions p, q et s sont simples, puisque (p d q) est donné dans la proposition (235) et (q 3 s) dans la proposition (237). Si l’on fait correspondre les classes P, Q, et S aux arguments vérifiant p, q et s, on a donc sans plus l’emboîtement

P<Q< S ou l’équivalence P=Q=S, ou un mélange des deux P=Q < S ou P < Q = S.

Dans les trois cas, nous avons donc :

(p • q) ∨ (p • q) = q
et (q • s) ∨ (q • s) = S

mais (p ■ q) et (q • s) peuvent être nuis en cas d’équivalence (voir la figure 43).

Fig. 44.

2° Quant à la position de r, les données sont : p □ ⅛∙ r), donc p ⊃ r, c’est-à-dire (p • r) ∨ (p • r) ∨ (p • f). Il ne peut alors y avoir que deux sortes de rapports entre r et q : une implication (r 3 q) ; (pr) ou (r = q) ; ou une disjonction (r ∨ q). Tout autre rapport exclurait, en effet, p 3 (q • r).

En cas d’implication (fig. 44), on aura alors une suite d’emboîtements s) ou (p ⊃ r) ; (r d q) ; (q 3 s) ou (p ⊃ q) ; (q ⊃ s) ; (s 3 r) ; etc. avec possibilité d’équivalence à la place de l’une

 

quelconque ou de toutes ces implications. Il y aura donc simplement un chaînon de plus à ajouter à la suite (p d q □ s), mais on aura encore une suite correspondant à un simple groupement additif de classes.

Dans le cas (r ∨ ç), au contraire, on aura (q • r) ∨ (q • r) ∨ (q • r). Mais comme on a (q □ s) (proposition 237), on aura aussi (rvs)1 et les conjonctions [q • r) et (q ■ 7) prendront la forme (q • r • s) et (q • r • s). On aura ainsi, par élimination de (q • s), qui est contradictoire avec {q □ s), les six combinaisons :

(q ■ r • s) ∨ (q ■ r • s) ∨ (q ■ r • s) ∨ (q • r • s) ∨ (q ■ r • s) ∨ (q • r • s)

Cela revient à dire que les disjonctions (q ∨ r) et (r ∨ q) et l’implication (q □ s) correspondront à un groupement multiplicatif de classes que l’on peut mettre sous la forme d’une table à double entrée :

QS QS QS
R QSR QSR QSR
R QSR QSR QSR

 

Et, comme on a p o (q • r), la classe P sera elle-même incluse dans la classe QRS, d’où deux sous-classes PQRS et PQRS (voir fig.45).

Bref, de deux choses l’une : ou bien r implique q et s (ou est impliqué par q ou par s) et la structure donnée correspond à un groupement additif de classes (fig. 44), ou bien l’on a disjonction entre r et q, donc aussi entre r et s, et les classes correspondantes constituent un groupement multiplicatif (voir fig. 45).

3° Il reste à déterminer la position de la proposition (t ⊃l). Si [p □ (q • r)] □ (t □ t), c’est donc que t dépend de p, q et r. Mais comment une implication telle que p ∑> (q • r) peut-elle entraîner Γauto-implication (t □ t)? Il est remarquable, à cet égard, que (t □ t) ne figure pas à titre d’implication donnée dans le premier membre de la proposition (235), par exemple sous la forme :

[(<d0 ∙ (p□⅛∙r)]□…

1. L’implication ⅛□s)□ [⅛vr) □ (rvs)] n’est autre, en effet, que l’axiome IV qui se retrouve naturellement dans l’axiome unique, puisque celui-ci le réunit aux axiomes I-HL

I

mais à titre d’implication construite à partir de p ⊃ (q • r). Or, cette expression p 3 (q • r) ne contient qu’une implication et une conjonction. De la conjonction (q • r) on ne saurait tirer (tôt), ni même (q^q). Par contre, d’une implication, telle que (p 3 Z) ; (q^t) ou (r □ Z) on peut précisément conclure (Z 3 z) : il suffit de se rappeler (voir § 30, proposition 170-172) que toute implication (p 3 q) implique elle-même l’existence d’une proposition p’ = (p • q), telle

Fig. 45.

que l’on ait (p 3 q) 3 (p’ 3 q) et que (p ∨ p’)^q. U en résulte alors, puisque (p ∨ p’) = q, que qξq. L’on peut donc tirer (Z 3 z) de p 3 (q • r), si (p 3 z) ou (q 3 z) ou (r 3 z), ou encore si s 3 z (puisque Ç3S).

4° La conclusion de ce qui précède est donc que 1’« axiome unique » comporte deux structures d’ensemble possibles :

a) La première consisterait en une suite d’implications emboîtées : (p 3 q) ; (q 3 r) ; (r 3 s) et (s d t), ou tout autre ordre respectant (P^q)’, (P^r) et (q^s).

b) La seconde conserverait les emboîtements (p 3 q) ; (p 3 r) ; (q^s) et p (ou q, ou r ou s)3Z, mais introduirait la disjonction ⅛ vr) 3 (r ∨ s).

 

Dans les deux cas, l’axiome unique correspondrait alors à une structure de classes élémentaires : au groupement additif des classes (P < Q < R < S < T, ou selon un autre ordre), ou au groupement des multiplications bi-univoques :

(PQST + PQST + PQST) × (R + R)

Il nous reste à montrer que cette correspondance est bi-univoque, c’est-à-dire que, d’une part, si l’on traduit ces groupements de classes en termes de propositions, on retombe sur l’axiome de Nicod et que, d’autre part, si l’on exprime cet axiome en termes d’implications primaires (p □ q) et secondaires [nous appellerons ainsi les implications (p’ ⊃ q) définies par les propositions 170 à 172] on constitue un groupement inter-propositionnel, isomorphe aux groupements de classes correspondants.

Partons du premier des deux cas possibles : celui où les implications (p 1 q) ; (q i r) ; (r 1 s) et (s ⊃ t) correspondent aux^emboîte- ments de classes P < Q < R < S… On se rappelle que la forme complète d’un tel groupement est une suite de répartitions dichotomiques en classes primaires et secondaires, soit :

p + p’ = Q ; Q + Q’ = R ; R + R’= S ; S + S’= T

Retraduisons alors ces rapports de classes en propositions en nous demandant ce que signifient les classes secondaires P’, Q’, R’ et S’. Or nous venons de rappeler (sous III) que toute implication (p i q), c’est-à-dire (p ■ q) ∨ (p ■ q) ∨ (p ■ q) recouvre une liaison ternaire impliquant l’intervention d’une « implication secondaire » (p’iq). En effet, si la conjonction (p ■ q) n’est pas nulle, c’est-à-dire si (p i q) ne se confond pas avec (q □ p), donc avec (p = q), on a alors nécessairement :

(P =l ?)=>[(? 3 ?)• (P’3?)] où p’= P ’ q

(Cf. proposition 170.)

Exemple : Si p = « x est Vertébré » implique q = « x est un animal » sans que q implique p, l’implication (p 1 q) implique elle-même la vérité d’une proposition p’ = p • q (= « x est un animal non-Vertébré ») telle que p’ = « x est un Invertébré « implique q = « x est un Animal ».

On aura donc, puisque p’ = (p • q) :

Up^qy) • (/=>?)] 3⅛S(P vp’)]

(Cf. proposition 171)1 ou plus simplement : (p ∨ p’ = q).

On aura de même :

3 r) 3 [(? ∨ q’) = r)] ; etc.

On voit alors immédiatement que les classes secondaires P’, Q’, R’ et S’ du groupement P<Q<R<S<T correspondent à ces propositions secondaires p,, q’, r’ et s’ de l’emboîtement des implications. On aura donc, dans le cas p q ; q ^r ; r^s et s^t, un groupement des propositions elles-mêmes, dont la forme sera :

(238) (pvp’)=q ; (qvq’)=r ; (r ∨ r’) = s ; (s ∨ s’) = t ; etc.

Or, comme les propositions p et p’ sont, par définition, exclusives, puisque p’ = (p ■ q), on tirera de ces emboîtements (238) les incompatibilités :

(239) (Plp’)î (?l/); (r|r’); etc.

D’autre part, comme ona⅛ d q) et (p 3 r), on en déduit :

(240) (P\q’); (p∖r’) ; (p∖s’)

Les négations p, q, r et s correspondront alors au tableau suivant :

(241) p = p’ ∨ q’ ∨ r’ ∨ s’ ∨ t’…

q = q’ ∨ r’ ∨ s’ ∨ t’…

r — r’ ∨ s’ ∨ t’…

s = s’ ∨ t’…, etc.

Enfin, de (sv s’ = t), on tire :

(242) (s ∨ s’ = t) □ (t ⊃ t)

Il en résulte alors :

[p 3 (? • r)] 3 j(z 3 t) ∙ [⅛∣s) 3 (p∣s)]^ ou

[p□⅛τ)]□ S(Z3Z)∙[⅛3s)3(p3s)]j

Donc l’axiome unique est identique au groupement (238) au cas " où il repose sur une suite d’implications (cas 1).

Si maintenant (cas 2), au lieu du dilemme (p vp’) = q, qui constitue une dichotomie particulièrement simple, on fait intervenir le

1. Gette proposition est voisine de l’axiome 9 de Heyting : t(r>3s)∙(Q3s)]3⅛vg)3s mais cet axiome 9 n’introduit pas d’exclusion entre p et q.

trilemme (q ∨ r) donc (s ∨ r), le groupement prendra la forme suivante :

(243) pq pq pqs pqs

r P f l r P1 r PQ rs PQ™

r pqr pqr pqrs pqrs

où p = p’ ∨ q’ ∨ s’… ; q = qr ∨ s’… ; r = s’ ∨ … ; et s = r’

Il y aura donc double suite d’emboîtements au lieu d’une seule suite, mais il est clair qu’il y aura à nouveau groupement (nous reviendrons sur cette forme au § 39).

En conclusion, lorsque l’on fusionne en une seule expression les quatre axiomes dont Russell et Hilbert ont tiré toute la logique des propositions bivalentes, 1’« axiome unique » ainsi construit équivaut à un ou deux groupements interpropositionnels isomorphes aux groupements de classes correspondants1. Cet axiome exprime donc une suite d’emboîtements ordonnés de partie à tout, transitifs à cause des implications, réversibles puisque

[(?!« ) = (p∣s)] = [(p • s) ≡ (q • s)]

et assurant la réciprocité (t ⊃ t). L’axiome unique met ainsi en évidence chacun des neuf caractères que nous avons dégagés au § 34 à propos des quatre axiomes de Russell et Hilbert et il les réunit sous la forme d’un « groupement ». Un tel résultat est, à lui seul, extrêmement significatif, puisque, malgré la possibilité d’autres axiomatiques, l’axiome unique suffit à supporter tout le poids de la logique bivalente.

Néanmoins deux problèmes demeurent en suspens. Ne serait-il pas possible de pousser plus loin la réduction des opérations de cette logique à une structure réversible, en la ramenant aux « groupes » constitués par l’algèbre de Boole ? Et, si cette réduction n’est pas réalisable, quelle est la relation entre le « groupement » impliqué dans l’axiome unique de Nicod et les réseaux ou « lattices » propres à la théorie mathématique des ensembles ?

I. Voir, pour plus de détails, notre article Du rapport entre la logique des propositions et les « groupements • de classes et de relations (A propos du « Traité de logique », de Ch.Serras), Revue de métaphysique et de morale, t. 53, 1948,n02,p. 139-163.

§ 36. Les opérations de la logique bivalente constituent-elles un groupe ? L’algèbre de Boole

Le but que nous poursuivons, et qu’il convient de conserver clairement en vue, est donc de caractériser la structure d’ensemble qui embrasse toutes les opérations de la logique bivalente et par conséquent la fondent. Cette logique repose, disent les axiomaticiens, sur les axiomes eux-mêmes que l’on se donne au départ. Certes, mais ces axiomes, parce qu’à la fois indépendants, compatibles et complets, constituent une structure par leurs connexions mêmes : c’est par conséquent cette structure qui représente le fondement réel de la logique, car les parties ne sauraient exister en dehors du tout dont elles sont abstraites. Le but que nous poursuivons est donc non pas de rechercher quelles structures on peut construire avec les opérations de la logique bivalente, mais quelle est la structure totale dont dépende chacune de ces opérations.

Une première réponse vient de nous être fournie par l’analyse de l’axiome unique de Nicod : cet axiome exprime une structure de « groupement ». Mais tout n’est pas dit ainsi, car le groupement, qui est un lattice réversible, est à la fois parent du lattice par ses emboîtements de parties à totalités, et du groupe par sa réversibilité. Il s’agit donc de poursuivre l’essai de réduction dans l’une et l’autre de ces deux directions et de voir si les groupes ou les lattices en jeu dans les opérations de la logique bivalente ne seraient pas de nature à les réunir toutes.

Il existe d’abord deux groupes connus dans les opérations portant sur les ensembles et susceptibles d’être appliqués aux opérations interpropositionnelles : celui des disjonctions exclusives (w) et celui des équivalences ( = ). Comme chacun sait, l’un des fondateurs de la logique mathématique, G. Boole, a élaboré en 1847 puis en 1854 une algèbre fondée sur l’addition disjonctive des classes1, dont on n’a cessé de reconnaître depuis l’intérêt exceptionnel. En particulier B. A. Bernstein2, en 1924-1925 déjà, puis en 1936, a montré que l’algèbre de Boole constituait un groupe du point de vue de l’opération de la réunion des parties non communes (w), ainsi que de sa duale, l’équivalence ou réunion des parties communes ( = ). Le

1. G. Boole ; The mathematical analysis oj Logic, Cambridge, 1847 et Lavis of Thought, London, 1854.

2. B. A. Bernstein, Trans. Amer. Math. Soc., vol. XXVI, 1924, p. 171-175 et vol. XXVII, 1925, p. 600. — Ann. of Math., vol. XXXVII, 1936, p. 317-325.

groupe des équivalences est d’ailleurs d’importance évidente, et l’on connaît le rôle que lui attribue entre autres G. Bouligand. Ces groupes (w) et (=) forment donc à eux deux un « corps » ou système de deux groupes.

I. Le groupe des disjonctions exclusives

Les sous-ensembles d’un ensemble forment, comme nous l’avons vu au § 10, un groupe additif du point de vue de l’opération consistant à réunir leurs parties non-communes. On retrouve donc un tel groupe dans le calcul interpropositionnel du point de vue de l’opération (p w q) :

Définition : (p w q) = (p • q) w (p • q)

1. Opération directe : (p w q) ; (q w r) ; etc.

2. Opération inverse : (p w p) = o ; (q w q) = o ; etc. En effet :

(244) p w p = (p -p) w (p • p) = (o) w (o) = o

3. Opération identique : o. En effet :

(245) (p w o) = p et (p w p) = o

4. Associativité :

(246) [pw ({w r)] = [(p w q) w r)]

Deux quelconques des opérations de l’ensemble ont pour produit une opération de l’ensemble : il y a donc bien groupe, mais un groupe dont l’opération directe constitue sa propre inverse lorsqu’elle est appliquée à une partie commune (p w p). Notons parmi les expressions remarquables :

(247) (p w p) w p = p

En effet (p w p) = o et (p w o) = p

(248) (p w q) = {p w q)

En effet (p w q) = (p • q) w (p • q) = (p • q) w (p • q)

(249) (p w p) = T

(où T est la totalité considérée) et surtout1 :

(250) Si (p w q) = x ; alors (p w x) = q et {q w x) = p

1. Cf. p. 323 (théorème 21) de l’article cité de Bernstein de 1936.

Rappelons en outre que si p et q sont entièrement disjointes, on a :

(p w q) = (p = q) = (p = q)

(Cf. proposition 190.)

En effet (p w q) = (p • q) w (p ■ q). Or (p = q) = (p • q) w (p • q) et (p = q) = (p • q) w (p • q).

On constate ainsi que l’opération (p w q), tout en constituant l’élément d’un groupe, équivaut à une équivalence entre l’une des deux propositions exclusives et la négation de l’autre (ce qui ne s’applique naturellement pas à trois propositions, sauf si l’une est la négation des deux autres, etc.). L’opération (p = q) constituera ainsi (comme nous l’avons déjà vu au § 30) la négation de (p w q).

II. Le groupe des équivalences

Soit donc l’opération (p = q), qui signifie (p = q) = [(p ■ q) w (p • q)]. Pour mieux marquer sa parenté avec l’opération (p w q) dont on vient de rappeler qu’elle est la négation, nous l’écrirons aussi (p w q). Et, pour éviter les confusions qui pourraient se produire au moment où nous comparerons ces deux sortes d’opérations, nous parlerons des propositions (r w s) donc (r = s), puisque (p w q) est contradictoire avec (p w q). Nous définirons ainsi :

(r = s) ≡ (r w s) = (r • s) w (r • s)

Les équivalences (r = s), donc (r w s) forment alors un groupe dont les opérations sont :

1. Opération directe : r w s (donc r = s) ; s wt (donc s = t); etc.

2. L’opération inverse est identique à l’opération directe, puisque chaque équivalence recouvre la totalité du système considéré :

(251) r w r (donc r = r) = (r • r) w (r • r)

r w s (donc r = s) = (r • s) w (r • s)

Etc.

3. L’opération identique est donc le système total T. En effet le produit des opérations directe et inverse, qui sont identiques l’une à l’autre, est toujours T, car :

(252) r w r (donc r = r) = (r ■ r) w (r • r) = r w r = T

(Cf. proposition 249.)

D’autre part, T composé avec un élément quelconque le laisse invariant puisque la partie commune entre cet élément et le tout T est cet élément lui-même :

(253) r • T = r ; s • T = s ; r • T = r ; etc.

4. Associativité :

(254) [(r ws) wi] = [r w (s w t)]

c’est-à-dire [(r = s) = Z] = [r = (s = Z)]

Mais il est à signaler que le terme o ne fait pas partie du groupe. En effet r • o = o, ce qui annule r sans retour.

Notons encore une expression intéressante, qui est la réciproque de (190) :

(255) (r w s) = (r w s) = (r w s)

En effet l’équivalence (r = s) est l’exclusion de r et de s, puisque (r w s) *= (r • s) w (r • s) et que (r w s) = (r ■ 5) w (r • s)

III. Signification des groupes précédents

Le premier de ces deux groupes ne saurait à lui seul rendre compte de l’ensemble des transformations propositionnelles, puisque l’opération fondamentale de ce groupe porte sur la réunion des parties non communes, c’est-à-dire sur les éléments dissociés de leurs emboîtements et non pas sur les emboîtements comme tels. En effet :

1. L’opération directe (p w q) se définissant par (p • q) w (p • q), elle consiste essentiellement à nier l’implication de p par q ou de q par p, puisque p • q = p^q et p ■ q = q^p.   La disjonction exclusive constitue ainsi la réunion de deux non-implications, les trois liaisons binaires (p w q) ; (p • q) et (p • q) étant les seules à ne comporter ni (p • q) ni (p • q). Or, l’opération la plus importante sans doute de toute déduction est l’implication : on voit donc mal comment le groupe des exclusions suffirait à en rendre compte à lui seul, puisque l’implication (p d q) est la réunion d’une partie commune (p • q) et d’une partie non commune (p • q).

2. L’opération d’équivalence ne fait pas partie du groupe. Aussi quand B. A. Bernstein écrit (p w q) = x et (p w x) = q, il précise que l’opération ( = ) est extérieure au système1. On se trouve alors

1. « The relation of egality = is taken oulside the System >, 1936, p. 318

en présence d’une situation paradoxale : l’équivalence (= ouw) est l’opération inverse de la disjonction exclusive (w) (inverse au sens des opérations interpropositionnelles, et non pas au sens du groupe de Boole-Bernstein) ; or, le produit x de la disjonction (p w q) ne saurait être relié aux éléments disjoints (p w q) que par cette opération inverse (=) de la disjonction elle-même (soit p w q = x) et cela , bien que cette opération ( = ) ne fasse pas partie du système ! C’est assez dire que la disjonction (w) ne suffit pas à tout. Sans doute peut-on écrire (p w q) = x en termes de pure disjonction :

(256) [(p w q) = x] ≡ [(p w q) w x] (en vertu de 255)

Mais l’inversion de (wi) en (w x) équivalant à ( = x) constitue une opération qui ne se confond pas avec l’inverse du groupe (p w p = o ou p w x = q) et qui n’appartient donc pas comme telle au groupe des disjonctions exclusives, bien qu’indispensable à la logique bivalente.

3. Les auto-emboîtements (p ∨ p) — p ou (p • p) = p ne font pas non plus partie du groupe : or ils sont nécessaires au mécanisme opératoire de la logique interpropositionnelle (axiome I de Russell et Hilbert).

4^ » Bref, le groupe de disjonctions exclusives rie porte que sur les éléments déboîtés et non sur les emboîtements comme tels. Il se trouve ainsi plus proche (voir § § 10 et 26) des structures numériques que de la logique de l’implication. Comme l’a montré Herbrand, il est en effet isomorphe au système des nombres entiers module 2, c’est-à-dire aux nombres 0 et 1 considérés comme équivalents à tous les nombres pairs et impairs.

Quant au groupe des équivalences, il porte au contraire sur les parties communes, par opposition aux parties disjointes. Il fournit ainsi l’exact complément de ce qui manque au groupe des exclusions ; seulement, de ce fait même, il est à son tour privé des éléments propres au premier groupe et qui lui seraient nécessaires pour exprimer les totalités des transformations bivalentes1.

1. De même que l’équivalence ( = ) ne fait pas partie du groupe I tout en étant nécessaire à l’expression de ses transformations, de même la disjonction exclusive (w) ne fait pas partie du groupe II tout en étant nécessaire à l’expression (r = s) = (r • s) w (r • S). En

.1. Il est vrai que Tarski, en sa célèbre thèse, a montré comment on peut réduire les seize liaisons binaires à des équivalences. Mais c’est en faisant intervenir des quantificateurs qui attestent malgré tout la diversité des opérations en jeu.

effet, si r = s, alors (r • s) et (r • S) sont disjoints sans que cette disjonction exclusive constitue comme telle une opération du groupe.

2. Les auto-emboîtements (p ■ p) — p font cette fois partie du groupe, mais non pas le (o). En effet, l’opération identique du groupe étant le tout T, elle ne saurait être inversée sous la forme (T = o). Le (o) échappe ainsi au groupe tout en étant nécessaire au système complet des opérations bivalentes, par exemple sous la forme P • P = o.

3. D’une manière générale le groupe des équivalences se borne à réunir les équivalences, mais sans nous apprendre pourquoi il y a équivalence. Or les transformations dont l’équivalence est le produit, par exemple (p w q) = x, importent autant que l’équivalence elle- même.

Bref, le groupe des disjonctions exclusives (w) ne portant que sur les parties non communes du système d’ensemble des propositions et le groupe des équivalences (= ou w) ne portant que sur les parties communes, chacun des deux groupes est à lui seul insuffisant pour fonder la totalité des opérations interpropositionnelles. C’est ainsi que l’implication (p 3 q) donne (p w q) = (p ■ q) du point de vue de la réunion des parties non communes et (p w q) = (p • q) du point de vue de celle des parties communes : or l’essence de l’opération d’implication est précisément de réunir en un seul tout (p 3 q) les parties communes (p • q) et (p • q) et les parties non communes (p ■ q), soit (p 3 q) = (p ■ q) ∨ (p • q) ∨ (p • q). La question est alors de savoir si l’on ne pourrait pas fusionner ces deux groupes en un système unique qui rendrait compte de cette totalité opératoire.

IV. L’« anneau » des disjonctions exclusives et des conjonctions et l’insuffisante unité du système

Fonder la logique bivalente sur la notion de groupe consisterait à caractériser un groupe unique dont les compositions recouvriraient toutes les transformations interpropositionnelles et notamment toutes les manifestations de la réversibilité (dont nous avons vu, au chapitre VI, l’importance essentielle). En effet, l’opération inverse d’un groupe, composée avec l’opération directe, donne l’opération identique : d’où trois mécanismes opératoires de progression, de retour et de référence à un point d’origine invariant, dont la solidarité fonde la cohérence des systèmes1. Or, dans le cas de la disjonction exclusive, chaque

1. Voir G. Juvet, L’axiomatique et la théorie des groupes, Actes du Congrès totem, de philos, scientif., vol. VI, Hermann, 1936, p. 28.

opération élémentaire est sa propre inverse, avec pour identique o : soit (p w p) = o. Dans le cas de l’équivalence, chaque opération élémentaire est aussi sa propre inverse, mais avec pour identique le tout : soit (r = r) = (r w r) = r w r = T. Il est alors clair que les deux inversions (p w p) = o et p w p = T ont quelque parenté, puisque l’opération (w), c’est-à-dire ( = ), est l’inverse (au sens de la complémentaire) de l’opération (w) et qu’elle se traduit par (p w p), c’est-à-dire par la simple négation de p.   On peut donc écrire :

(257) [(pwp) = o]□[(p wp) = T]

Ne serait-il pas possible, en ce cas, de réduire l’ensemble du système à un groupe unique ? Seulement un tel système devant alors porter simultanément sur les parties non communes et sur les parties communes, il est indispensable de compléter l’opération fondamentale (w) par une opération auxiliaire (•) telle que l’on ait :

_ (P Wβ) = (P , ?) w (p • q)

(r w s) = (r ■ s) w (r • s) = (r • s) w (r • s) ; donc r = s

On aura alors les opérations suivantes, aisées à traduire dans le double langage des disjonctions exclusives et des conjonctions (mais les deux opérations sont l’une et l’autre nécessaires) :

1. Opérations directes : (p w q) = (p • q) w (p • q) et :

(r w s) = (r • s) w (r • s)

2. Opérations inverses : (p w p) = p • p — o.

3. Opération identique : (o) puisque (p w p) = o et (p w o) = p. 

Il est en outre facile de traduire toutes les opérations interpropositionnelles en un tel langage. On aura :

(258) W = (pw})w(p∙j)1

(259) (p|?) == (pw?)w(p-ÿ)

(260) (p □ q) = (p w q) w (p • q)

(261) ⅛⊃p) = (pwç) w (p ■ ÿ)

Etc.

Mais on constate que l’unicité du système n’est alors qu’apparente. Comme le dit B. A. Bernstein, cette reconstruction de l’algèbre

1. C’est la définition 3 de B. A. Bernstein, op. cit., 1936, p. 321 (où ∨ est écrit +).

de Boole suppose trois opérations fondamentales : deux binaires (w) et (•), et une uninaire (— ). Or, un groupe s’adjoignant une opération auxiliaire ne constitue plus un seul groupe, mais un « anneau ». Dans le cas particulier on est en présence d’un anneau commutatif du point de vue de la paire d’opérations (w) et (•), l’opération additive étant la disjonction exclusive (w) et l’opération multiplicative la conjonction (■). Une telle structure dualiste serait intéressante pour la logique si les deux opérations de l’anneau pouvaient être réduites à un seul opérateur, dont elles constitueraient deux expressions réversibles, mais elle ne rendrait compte de la forme totale des opérations interpropositionnelles qu’à cette condition.

Or, il pourrait sembler, au premier abord, que c’est le cas car, en un certain nombre d’exemples, les expressions (w p) et (• p) sont substituables, de même que (w p) et (• p), ces deux couples constituant les deux opérations de l’anneau jointes à la négation. En effet, l’exclusion de p soit (w p) équivaut à la réunion avec p, soit (• p), et réciproquement. Par exemple :

(262) (p w p) = (p • p) = o

(263) (p • T) = (p w o) = p puisque T = o

Ne serait-il pas alors possible de considérer l’expression p w p = p • p comme une équation dont les termes pourraient être transférés d’un membre à l’autre à condition de permuter les (w) et les (■), ainsi que les signes ? On aurait ainsi (par transfert du premier au second membre de l’équation de gauche) :

(p • p = p w p) → [p = p w p w p)
(T∙p = p) → (T = p wp)
(p wp = T) → (p = T ■ p)

(p ■ p = o) → (p = o w p) ou → (p = o w p)
[(p∙wp) . q = 5]→ [(p wp) = ⅛ w⅞)]→ [p = ⅛ wÿ) - p]
En effet (p wp = T) = ⅛ wg|

[(pwp) = (q wj)]÷ [(p ■ q) = (5∙p)]→ [(p-q) = ⅛∙p)]

Il semblerait donc que l’on puisse constituer le groupe unique dont nous venons de mettre en doute l’existence. Mais un certain nombre d’obstacles s’y opposent concurremment. En effet :

1° L’exclusion réciproque (w) et la conjonction (•) ne sont pas associatives l’une par rapport à l’autre.

Exemple : soit (p • p) w q = (o w q) = q, qui est vrai dans tous les cas. Mais p • (p w q) donne p • (o) = o si p et q sont entièrement disjoints (pwç), car alors {p — q) et ⅛w{=0). D’autre part p • (p w q) donne p ■ (p • q) si l’on a (p ∨ q). La même expression donne [p • (p w q = p)] = p,

si l’on a p □ q, etc. Les deux expressions [(p • p) w 7] et [p • (p w ç)] ne sont donc pas équivalentes, ce qui signifie qu’il n’y a pas associativité.

2° Le passage d’un membre à l’autre des équations avec inversion des signes et des opérations (w p) et (• p) ou (• p) et (w p) n’est pas toujours possible :

Exemple : (p w p) = p • p donnerait (p = p • p • p), donc (p = o) ; p . p = p donnerait l’absurdité p = p w p, donc p = T. De même (T w p) = p donnerait T = p∙p ou p = p∙o, par transfert de (w T) en (• T), c’est-à-dire (• o).

La raison de ces résistances est d’un grand intérêt théorique- : ce sont les opérations tautologiques p • p = p et p ■ p = p qui s’opposent à de tels transferts d’un membre à l’autre de l’équation tandis que le transfert est possible en cas d’opérations non tautologiques. On retrouve donc ici la même difficulté que nous avons commentée à propos des « groupements » de classes (§ 10 et règles I-IV).

3° Loin de constituer un groupe unique, les opérations (w p) et (■ p) ou (w p) et (• p) comportent deux opérations identiques. On a en effet :

a) (p w p) = o et (p w o) = p, c’est-à-dire (o) = identique pour le groupe des parties non communes.

è) (p • p) w (p • p) = T et p • T = p, c’est-à-dire T = identique pour le groupe des parties communes.

Or, il est clair qu’une telle dualité d’identiques empêche la réduction du système à un seul groupe. On pourrait répondre que ces deux identiques sont équivalentes, puisqu’on a (263) :

(p w o) = (p • T) = p

c’est-à-dire qu’en ce cas (w o) = (• T).

Mais cette équivalence entre (w o) et (• T) n’est qu’apparente et partielle. En effet, dire que (w o)(= ou rien) et (∙T) ( = et tout) constituent une même opération n’est vrai ni au point de vue de la signification, ni au point de vue du mécanisme formel. Du premier de ces deux points de vue, « x est un Vertébré ou rien » ou « x est à la fois un Vertébré et une partie de tout » sont deux assertions bien distinctes. La raison en est (et ceci nous conduit au mécanisme formel) que p soutient la même relation p • (q, r, s… T) = p avec une série d’autres totalités emboîtées avant de la soutenir avec le système total considéré T. On peut donc poser :

poç ; q^r-, r^s ; … ; p, q, r, s…□T

On s’aperçoit alors que p • T = p n’est que le cas le plus général d’une suite d’« identiques spéciales » (tautifications et absorptions) :

(264) (p • p) = p ; (p ■ q) = p ; (p ■ r) = p ;

(P’S) = P5 …. ; (p • T) — p

Si l’identique (• T) est considérée comme équivalant à (w o), il doit donc en être de même de chaque proposition p, q, r, etc., vis- à-vis d’elle-même et il en est également ainsi de chaque proposition impliquée (q, r, …) vis-à-vis de ses impliquantes. L’identique (p • T) = p n’est donc bien que la plus générale des « identiques spéciales » telles qu’on les rencontre en un « groupement » et elle ne constitue pas une opération identique unique. Il n’y a donc pas correspondance bi-univoque entre (w o) et (• T), mais (w o) correspond à une série d’identiques spéciales laissant p invariante. Or, ce sont ces identiques spéciales qui restreignent la mobilité du système, comme nous l’avons vu sous (2°).

V. Conclusion

Au total, il est donc clair que les deux groupes d’opérations (w) et ( = ) ne sauraient être fondus en un seul et que le système d’ensemble constitué par la logique des propositions bivalentes ne peut donc être réduit à un groupe. La raison profonde en est que la considération des emboîtements de partie à tout, dont s’occupe la logique, impose l’existence des identiques spéciales (tautification, résorption et absorption), qui distinguent les groupements des groupes. Ce n’est qu’en considérant à part les exclusions réciproques (w) et les équivalences ( = ) que l’on peut constituer ces groupes, parce qu’alors on déboîte les éléments de leurs inclusions ou on resserre les emboîtements jusqu’à l’équivalence : bref on ne considère plus que les parties non communes ou les parties communes, alors que tout emboîtement suppose les deux à la fois (comme nous l’avons vu de l’implication unissant p • q à p • q). C’est ainsi que pour la logique, l’expression (p w q) = x (empruntée à B. A. Bernstein) forme une expression totale et unique, dans laquelle le rapport (p w q) est indissociable du rapport (= x) : au- contraire, on ne la fait entrer dans les groupes de Boole-Bernstein qu’en dissociant les liaisons (w) et ( = ) pour les traiter séparément. Bien plus, du point de vue des opérations interpropositionnelles les deux expressions (p w q) et (p = q) traduisent des opérations qui sont l’inverse l’une de l’autre ; mais à vouloir les réunir en un seul tout opératoire et fondre ainsi en un seul système les deux groupes

complémentaires, on réintroduit les emboîtements et avec eux nécessairement les identiques spéciales qui s’opposent à la construction d’un groupe unique.

Par contre, il est clair que si le « corps » que forment à eux deux le groupe des exclusions réciproques et celui des équivalences ne parvient pas à embrasser la totalité des opérations interpropositionnelles, il joue un rôle essentiel dans cette structure d’ensemble. De façon générale, le produit de deux bi-groupes (un bi-groupe est un groupe élémentaire formé par l’opération et par l’identité) est un « groupe de quatre », tel que celui dont nous avons déjà entrevu le rôle dans la logique des propositions (théorème VI du § 31). Or, les équivalences positives ( = ) et négatives (w) constituent des bi-groupes, et déterminent par ailleurs les réciprocités et les corré- lativités (théorème III et V du § 31) : ils interviennent ainsi, avec la négation qui les oppose l’un à l’autre (w est le complémentaire de =), dans le groupe de quatre transformations qui exprime les divers aspects de la réversibilité interpropositionnnelle. Mais ce groupe de quatre (théorème VI), quoique fondamental de ce point de vue de la réversibilité, ne suffit pas à rendre compte de l’ensemble des emboîtements eux-mêmes, puisqu’il n’englobe pas les « identiques spéciales », dues à l’existence des auto-emboîtements, ni, par conséquent, toutes les relations élémentaires dans lesquelles ces « identiques spéciales » interviennent.

§ 37. La réduction de la logique des propositions à un réseau (lattice)

Si nous en revenons donc aux emboîtements comme tels, par opposition aux réunions de parties soit non communes, soit communes, les opérations fondamentales de la logique bivalente ne seront plus représentées par le couple de l’exclusion (w) et de la conjonction (•), mais bien par celui de la disjonction non exclusive (v) et de la conjonction (•). Ces deux opérations mettront en particulier en évidence les « identiques spéciales » ou auto-emboîtements (p ∨ p) et (p • p) qui s’opposaient à la réduction des opérations précédentes à un groupe unique.

Négligeons donc pour un instant le problème de la réversibilité, laquelle constitue l’essence de la notion de groupe, et cherchons à dégager le système d’ensemble que constituent les disjonctions et conjonctions réunies. Or, un tel système présente une structure bien définie, appelée en théorie des ensembles « ensemble — réti-

culé », « réseau », « treilli » ou plus simplement « lattice » du nom que lui ont donné ses inventeurs américains. Un lattice est caractérisé par un certain nombre de propriétés que nous avons décrites au § 10 (sous II) en termes généraux. Notons-les maintenant en langage de logique des propositions. Si nous nous rappelons la définition des deux « manipulations » désignées sous le nom de « join » (ou borne supérieure = le plus petit des majorants) et de « meet » (ou borne inférieure = le plus grand des minorants), nous constatons que les opérations (v) et (•) correspondent respectivement à ces deux définitions et remplissent les sept conditions suivantes1 :

1- (P ∨ q) =  (q ∨ p) 1 bis. (p • q) =  (q • p)

2. (p ∨ q) ∨ r  =  p ∨  (q ∨  r) 2 bis. p • (q • r)  =  (p • q) • r

3. (pv p) — p 3 bis. (p • p) =  p

4 et 4 bis. Si (p  ∨  q)  = q alors (p • q) = p et, inversement, si

(P • q) = P alors (p ∨ q) = q

Étant donné deux propositions quelconques, leur borne supérieure (join), soit (p ∨ q), et leur borne inférieure (meet), soit (p • q), seront donc univoquement déterminées. Le système des propositions dans son ensemble constitue ainsi un réseau.

Mais, si les deux groupes dont il s’agissait à l’instant (§ 37) sont trop étroits pour supporter le poids de toute la logique des propositions, le lattice apparaît au contraire comme un système trop large, qui ne serre pas de près le détail des transformations et se contente de décrire leur pourtour général sans les atteindre en leur mécanisme même.

1° En effet, la lacune essentielle de la notion de lattice, du point de vue de ses applications à la logique, est de se contenter d’une réversibilité atténuée. Un réseau ne comporte point d’opération inverse, car la borne inférieure ne soutient pas de rapport d’inversion stricte avec la borne supérieure. Dans le cas du lattice des opérations interpropositionnelles, les deux opérations jouant le rôle de bornes supérieure et inférieure, la disjonction (v) et la conjonction (∙), ne sont ni les complémentaires (inverses), ni les réciproques l’une de l’autre, mais simplement les « corrélatives » (définition 34 et § 31). Certes la corrélative est l’inverse de la réci- \

1. Ces sept conditions sont formulées par Arend Heyting, Formai Logic and Mathe- matics, Amsterdam, Synthèse, vol. VI, 1948, p. 275 (voir p. 281).

proque. On peut donc passer (par négation de p et de q) de l’opération (p ∨ q) à sa réciproque (p ∨ q), et, par négation de celle-ci, à la corrélative :

(p ∨ q) → (p ∨ q) et pvq = p • q

(p∙q)→(p∙q) θt p • q = (p v ?)

Mais ni la négation d’une proposition (p) ni celle d’une opération (p ∨ q = p • q) ne sont des opérations constitutives du réseau : ce sont des propositions comme les autres, qui sont donc « bornées » comme les autres, mais ce ne sont pas des conditions nécessaires à l’existence d’un lattice. Sur les trois sortes de transformations fondamentales de la logique interpropositionnelle (voir § 31), les inversions, les réciprocités et les corrélativités, le lattice formé par les disjonctions et les conjonctions ne connaît donc que la troisième. Or, les deux premières sont essentielles à toute déduction.

2° On pourrait, il est vrai, concevoir l’opération qui consisterait à dissocier le « meet » du « join ». On aurait en ce cas :

(pvq)∙ (pτq) = (p∙q)v(p∙q) = (pwq)

Mais on retombe alors sur le système, des parties non communes et des parties communes, discuté au § 36.

3° Le lattice ne comporte pas, d’autre part, d’opération telle que, étant donné une borne supérieure (p ∨ q) et l’une des deux propositions en jeu (p), l’autre soit univoquement déterminée. Supposons que cette opération consiste à nier p, soit (• p). Aura-t-on alors : (p ∨ q) • p = q ? Mais, si l’on prend l’opération (p ∨ q) dans le sens général d’une réunion de p et de q constituant simplement leur « join » ou « borne supérieure », rien ne nous renseigne sur les rapports détaillés de p et de q : on sait seulement que l’une au moins des trois conjonctions (p • q) ou (p • q) ou (p ■ q) est vraie, mais sans savoir laquelle ou lesquelles. On peut donc avoir, entre p et q : a) un rapport de disjonction complète : (p • q) w (p • q) ; b) un rapport de disjonction incomplète : (p • q) ∨ (p • q) ∨ (p • q) avec vérité des trois possibilités ; c) un rapport d’implication (qi p) : (p ■ q) ∨ (p • q) ; d) un rapport d’implication (p 1 q) : (p ■ q) ∨ (p • q) ; e) un rapport d’équivalence (p = q) : (p • q). Dès lors (p ∨ q) • p donnera (p • q) dans les cas a), b) et d) et (o) dans les cas c) et e).

4° Quant à retrouver l’une des propositions q à partie de la borne inférieure (p • q), l’indétermination est encore plus grande, puisque

(p • q) n’est que la partie commune à p et à q : cette partie (p • q) peut donc soit recouvrir les deux propositions, soit l’une d’entre elles seulement, soit encore être nulle (si p|ç).

5° Il n’est qu’un cas où l’inversion soit possible de façon univoque : c’est celui où l’on a (p ∨ q) = q et par conséquent (p • q) = p.   La réunion (p vq) est alors dichotomiquement répartie en (p • q) ∨ (p • q) : d’où [(p v^) ∙ (pτq)] = (p -q) et [(p ∨ q) • (p • ç)] = (p • q). Mais c’est qu’en ce cas p est inclus dans q, ce qui permet de diviser la proposition q en ses deux constituantes : p = (p • q) et p’ = (p • q). Seulement, en un tel cas, la structure du lattice est précisément limitée dans le sens du groupement.

En bref, le lattice est une structure trop générale pour exprimer les transformations spéciales de la logique des propositions. Le lattice s’applique, en effet, aux structures les plus diverses, par * exemple aux nombres entiers (la borne supérieure est alors le plus petit commun multiple et la borne inférieure le plus grand commun diviseur), à l’espace projectif, etc. Par sa généralité même, il exprime bien un mécanisme logique essentiel d’inclusion de la partie dans le tout et d’intersection corrélative. Mais il néglige la réversibilité qui constitue la caractéristique la plus spécifique de toute transformation logique.

§ 38. Le passage du lattice au groupement

La conclusion à tirer de cette double analyse des groupes de Boole-Bernstein et du lattice interpropositionnel des disjonctions et conjonctions est que ni l’une ni l’autre de ces deux structures d’ensemble ne rend compte adéquatement de la totalité des opérations de la logique bivalente : ces groupes parce qu’ils ne portent pas sur les emboîtements comme tels et le lattice parce qu’il sacrifie la réversibilité. Le problème de la structure d’ensemble des opérations interpropositionnelles consiste donc à unir en un seul système les emboîtements propres au lattice et la réversibilité du groupe. Or, à ajouter des « identiques spéciales » à un groupe, on en élargit la structure, tandis qu’à ajouter la réversibilité à un lattice on le spécialise simplement. Il s’agit donc de construire des lattices réversibles. Dès lors, au lieu des opérations (w) et ( = ) des deux groupes de Boole-Bernstein ou des opérations (w) et (•) de 1’« anneau » résultant de leur réunion, et au lieu des opérations (v) et (•) qui carac-

térise le lattice, il s’agira de fonder la structure embrassant la ’ totalité des opérations bivalentes sur les deux opérations (v p) et (• p), c’est-à-dire sur la disjonction à titre d’opération directe et sur la négation conjointe qui est son inverse au sens de la complémentarité simple. Un tel choix correspond, on le voit, à la loi de dualité (p^vq) = (p÷f) et (p • g) = (p ∨ q).

Si p est la complémentaire de p et si T est la réunion de p et de p (ou de q et de g, etc.), on a alors :

1. Opération directe : (p ∨ p) = T

2. Opération inverse : (p • p) = o

3. Identique générale : (v) o parce que p∙p = oetpvo = p

i. Identiques spéciales : (p ∨ p) = p et (p ∨ T) = T

Le jeu des opérations directe et inverse et de l’identique générale unique présente alors la même réversibilité que celle du groupe, tandis que les identiques spéciales correspondent aux auto-emboîtements du lattice. En effet, la réversibilité de (v p) et de (• p) permet de déduire de (p ∨ p = T), par transfert d’un membre à l’autre, les égalités :

p = T • p et p = T ■ p = T • p

D’où la transformation fondamentale du lattice :

[(p ∨ T) = T] = [(p • T) = p]

D’autre part, il est clair que le rapport entre p et T constitue une implication, puisque T = (p • T) ∨ (p • T) et que p • T = o (puisque T = o). Il suffit alors d’introduire une série d’intermédiaires entre p et T, sous la forme p^q∙, q∑>r∙, r^s ; s 3… 3 T, pour que l’on ait (proposition 238) une suite telle que :

p ∨ p’ = q\ q ∨ q’ = r ; r ∨ r’ = s ; …

et que (proposition 241) l’on puisse égaler p à (p = p’ ∨ q’ ∨ r’…). On transforme ainsi le lattice en une structure réversible, conservant les propriétés générales du réseau, mais y ajoutant, avec la réversibilité, les transformations fondamentales de la logique interpropositionnelle. Or, c’est précisément ce système que recouvre, comme nous l’avons vu au § 35, l’axiome unique de Nicod et qui constitue ce que nous avons appelé un « groupement ».

La structure d’ensemble spécifique de la logique bivalente n’est donc ni le groupe, trop étroit pour embrasser les opérations d’autoemboîtements, ni le lattice trop large pour rendre compte de la

réversibilité, mais le groupement qui concilie la réversibilité avec les emboîtements de partie à tout. C’est ce que nous allons voir plus en détail.

§ 39. Le « groupement » des opérations interpropositionnelles

Contrairement aux groupements intrapropositionnels, qui se répartissent selon huit formes distinctes (opérations additives ou multiplicatives, de classes ou de relations et primaires ou secondaires), on peut réduire la totalité des opérations interpropositionnelles à un groupement unique, dont les formes diverses se composent directement les unes à partir des autres. Nous procéderons ainsi selon cinq étapes, en débutant comme on vient de le voir, par les relations d’une seule proposition avec le système auquel elle appartient (A), puis en développant les groupements d’implications (B), celui des opérations binaires en général (C) et celui des compositions ternaires, etc. (E), en passant par le groupe des quatre transformations d’inversion (D).

A. Les rapports d’une proposition avec le système dont elle fait partie

Partons d’une seule proposition p, non pas à titre d’élément atomique, mais au contraire pour marquer les rapports que soutiennent ses transformations avec l’ensemble du système dont elle fait partie. Soit donc une proposition quelconque (p) ; sans introduire encore la négation à titre d’opération, nous appellerons p la proposition qui est vraie quand p est fausse et qui est fausse quand p est vraie. On peut alors définir les opérations suivantes, qui constituent déjà à elles seules un « groupement »:

1. L’opération directe sera l’affirmation de p réunie disjonctive- ment (v p) à tout autre proposition du système (nous ne connaissons pour le moment que p) :

(265) ’ p ∨ p = T

(où T est la proposition toujours vraie).

On constate que, pour une seule proposition p et sa complémentaire p sous T, l’opération directe de départ équivaut au principe du tiers exclus.

2. L’opération inverse sera la négation de p réunie conjonctive- ment (• p) à tout autre proposition du système (c’est-à-dire pour le moment à p) :

(266) p • p = o .

Pour une seule proposition et sa négation l’opération inverse équivaut ainsi au principe de non-contradiction.

3. Il existe une opération identique générale unique, qui 1° sera le produit des opérations directe et inverse et qui 2° ne modifiera aucune opération avec laquelle elle est composée. Nous la noterons (v) o. Soit1 :

(267) p ■ p = o ; p ∨ o = p ; p ∨ o = p ;T ∨ o = T ; o y o — o

L Il existe des opérations identiques spéciales ne modifiant pas les opérations avec lesquelles elles sont composées. Ce sont :

(268) pvp = p ;pvp=p et p ■ p = p (tautifications)

(269) p ∨ T = T (résorption), c’est-à-dire p ∨ {p ∨ p) = (p ∨ p)

5. Ces compositions sont associatives, sous les mêmes réserves qu’à propos des groupements intrapropositionnels :

(270) p ∨ (p ∨ o) = (p ∨ )p ∨ o = T

Par contre :

(271) pv(p∙p)≠(pvp)∙p

car pv(p∙p) = pvo = p et (pvp)∙p = p∙p = o

C’est donc la dualité des fonctions de p ∨ p (tautification) et de p ∨ o (opérations directe et identique générale) qui seule restreint l’associativité.

6. Ces définitions admises, on peut inverser l’opération inverse comme on inverse l’opération directe. L’inversion d’une opération se notera par une barre située au-dessus de l’expression donnée, soit (vp) = (• p). L’inversion de l’opération inverse ramènera alors à l’opération directe :

(272) (vp) = (∙p) et (^ = (vp)

transformation que nous écrirons aussi : (p = p).

Il importe de noter soigneusement la différence qui existe entre l’inversion d’une négation, c’est-à-dire la négation de l’opération de négation (• p), et la simple répétition d’une négation, c’est-à-dire l’identique spéciale p • p = p. 

7. Les opérations fondamentales (v p) et (• p) étant ainsi posées avec leur réversibilité, on peut introduire deux nouvelles opérations

1. Il faut donc dictinguer (v)o de (∙)o, qui sera introduit dans la suite.

résultant des précédentes elles-mêmes. Si p fait partie de T sans lui être équivalent, on a donc (p ∨ p) = T (proposition 265). On peut alors se proposer d’inverser (v p) de manière à établir la relation existant entre (p) et (T), soit p = T ■ (v p) = T • p = T • p.   On est ainsi conduit à définir le nouveau couple opératoire :

(273) 6T) = (∙p) et (ψ) = (vp)

Sa signification est la suivante. Si l’on pose (p ∨ T) = T (270) la disjonction (p ∨ T) enveloppe l’existence de parties communes entre (p) et (T), soit (p • T) et de parties non communes (T • p). La conjonction (T • p) apparaît alors comme une inversion partielle au sein de la disjonction, par négation des parties non communes (v p). Inversement, l’inversion de la conjonction (• p) consiste en une réintroduction de la partie non commune (v p). La corrélativité conduisant de (p ∨ T) à (p • T) n’est donc pas autre chose qu’une inversion partielle au sein de l’opération fondamentale (v).’

7 bis. Notons que les transformations (v p), (• p), (v p) et (• p) caractérisent à elles seules les opérateurs direct, inverse, réciproque et corrélatif d’un « groupe de quatre » (voir théor. VI, p. 286), indépendamment des identiques spéciales.

8. Les opérations (• p) et (v p) ainsi introduites comportent aussi leurs propres identiques spéciales. Nous avons déjà vu p vp =p (sous 268). Quant à (• p), on a :

(274) p ■ p = p (tautification)

(275) p - T = p ou p • T = p (absorption)

Autrement dit toute proposition (p, p ou T) jointe à elle-même ou à une proposition qu’elle englobe laisse celle-ci invariante. La proposition (p • T = p) présente à cet égard deux significations équivalentes : a) si j’affirme la partie commune à T (=pvp) et à p, je n’ajoute rien à (p) ; b) si je nie p au sein de T (= pv p), je n’affirme plus que p. 

9. La plus générale des identiques spéciales (275), c’est-à-dire (• T) équivaut alors à (’identique générale (v o), non pas en tant que produit des opérations directe et inverse (première fonction de l’identique générale, voir 3°), mais en tant que laissant invariante toute autre opération (deuxième fonction de l’identique générale) : (p ∨ o) = (p • T) ; (p ∨ o) = (p • T) ; etc. De ce second point de vue, mais de ce second point de vue seulement on peut inverser T en T = O et O en O = T.

10. Le rapport d’équivalence ( = ) fait partie du système et exprime la substitution possible des expressions formant les deux membres de l’équivalence considérée, donc la vérité de leur réciprocité. Cette nouvelle opération se déduit en effet des précédentes :

(276) (p = p) = (p • p) ∨ (p ■ p)

11. On peut alors transférer d’un membre à l’autre d’une équivalence tout terme (v p) sous la forme (• p) et tout terme (• p) sous la forme (v p), ou réciproquement. Ces transferts sont cependant limités par les mêmes règles que dans les groupements de classes (§ 10, sous III : règles I-IV) : il importe donc de suivre un certain ordre entre les tautifications et les simplifications avant les transferts. Par exemple (p ∨ p) = (p • p) ne peut donner lieu à aucun transfert avant les résorptions (p = p). Par contre (p = p) donnera (p • p — o) ou (p — p), etc.

12. De tels transferts se traduisent par l’emploi de la règle de dualité. Les transformations pvp = p∙p^, p∙p = pvp∙, p ■ p = pvp∙, p ∨ p = p ■ p \ p ∨ p = p • p ; p • p — pvp- etc., ne constituent pas autre chose, en effet, que l’expression des diverses formes précédentes d’inversion.

On a alors les compositions suivantes qui, jointes aux précédentes, constituent un groupement (désignons par → les transformations) :

(p ∨ p = T) → (p = T • p) =► (p = T • p)

ou : (pvp = T)→(p∙p = o)

(p . p = o) → (p = p) → (p = p)

ou : (p • P = b) → [(p vp) = T]

(p ■ o = o) → (T = p vT)

Etc.

De la composition (p ∨ p = T) = (p = T • p) = (p = T • p), on peut déduire que T est toujours affirmé quand (p) est vrai, mais sans réciprocité puisque (T) est aussi affirmé dans le cas (p). On dira alors que (p) implique (T), soit (p ⊃ T) :

(277) (p⊃T) = (p∙T)v(p∙T)v(p∙T)

(où T = o, donc p • o = o) d’où l’équivalence :

(277 bis) T = (p • T) ∨ (p • T)

Cette dernière expression représente 1’« affirmation » de T.

B. Les groupements d’implications

Subdivisons maintenant le système T en totalités emboîtées :

p q ; q^r-, r s ; s ? … ; q^T

Cela revient à dire que la proposition (q) jouera par rapport à (p) le même rôle que jouait (T) dans les compositions précédentes (265 à 277) ; que (r) jouera vis-à-vis de (q) le même rôle que (q) vis-à-vis de (p) ; etc. Il est donc facile de généraliser les transformations du groupement précédent à des ensembles multipropositionnels aussi riches en éléments que l’on voudra. Mais il y a avantage, pour la clarté de l’exposé, à dissocier les opérations (v p) et (• p) des opérations (• p) et (v p). Décrivons donc d’abord les formes distinctes que peut prendre le groupement multipropositionnel, puis nous les réunirons en un seul tout.

Forme I. — Ne considérons donc, sous le nom de forme I, que les opérations fondamentales (v p) ; (• p) et ( = ), et généralisons sans plus, à la suite d’implications enchaînées p □ q ; q ⊃ r ; etc., les rapports établis entre p, p, T et o dans le cas p T (proposition 277).

Dès lors, si (p □ q), cela signifiera, en vertu de (277), que :

(P d q) = (p ■ q) ∨ (p • q) ∨ (p ■ q)

et que (277 bis) q = (p ■ q) ∨ (p ■ q). Appelons (p’) la complémentaire de (p) sous (q) tel que (p’ = p • q). Nous avons donc :

(p ql [{p q} ■ (p’q)} θt (p ^q) = [(p vp’) = ?1

On reconnaît les propositions 170-172 du § 30.

On aura de même (fig. 46) :

r = (q ∨ q’) où ⅛’ = g • r); (s = r ∨ r’) où (r’ = r • s) ; etc.

D’où :

(278) Si p ⊃ q ; q d r ; r ⊃ s ; etc.

alors [(p ∨ p’) = g] ; [(^ ∨ q’) = r] ; [(r ∨ r’) = s] ; etc.

Cette forme I du groupement des implications correspond au groupement additif de classes (§ 12). Par exemple p = « x est un Félin ». et q = « x est un Carnassier », d’où p’ = « x est un Carnassier non Félin » ; r = « x est un Mammifère », d’où q’ — « x est un Mammifère non Carnassier »; s = « x est un Vertébré » et r’ = « x est un Vertébré non Mammifère », etc…

D’où les compositions suivantes qui constituent un « groupement » :

1. L’opération directe (v p) consiste à réunir une proposition p à une autre proposition du système (278) disjointe de p, de manière à obtenir une équivalence : par exemple p ∨ p’ = q.

1 bis. L’affirmation d’une seule proposition équivaut à une opération directe portant sur cette proposition : ainsi (p) équivaut à (v p), ou plus précisément à p ∨ p (voir 4).

2. L’opération inverse (• p) consiste à joindre la négation d’une proposition p à une autre proposition du système :

p ■ p, = q ou (r • p = p, ∨ q’) ; etc.

2 bis. La négation d’une seule proposition équivaut à une opération inverse : p équivaut à (• p) et à p • p. D’où la double négation p = p qui équivaut à (• p) — p ou à (p • p) = (p ∨ p).

2 ter. Le passage d’une proposition d’un membre à l’autre d’une équivalence équivaut à une opération inverse :

S1 (P v P ) = q> ars p = q ∙~p’ et p’ ≈ q-p ; de même (p ∨ p’) • q = o

3. L’opération identique^ générale (y o) constitue le produit des

Fig. 46.

opérations directe et inverse : p-p = o.

L’identique générale ne modifie pas les opérations avec lesquelles elle est composée : pvo = p ;pvo = p ; parce que pv(p∙p) =petpv(p∙p)=p. 

4. Les identiques spéciales sont la tautification et la résorption :

Tautification : (p ∨ p = p) ; (p ∨ p) = p ; p • p = p. 

Résorption : Si p i q, alors (pvq = q).

i bis. L’existence des iden

tiques spéciales nécessitent l’application des mêmes règles de composition que dans le cas des groupements de classes (§ 10). Par exemple (p vp) = p ne saurait donner p = (p • p) par transfert de (v p) en (• p). Mais p = p donne o = p ■ p. 

5. L’associativité est limitée aux éléments disjoints, après toutes tautifications et résorptions.

 

Les compositions du groupement sont alors les suivantes (voir la figure 46) :

(279) (pvp’) = q

[(p ∨ p’  = ç)  ∨ ?’]  = [(p ∨ p’ ∨ q’) = r]

Kç ∨ q’  = r) v r’]  = [(p v p’ ∨ q’ ∨ r’) = s]

[(r ∨ r’  = s)  ∨ s’]  = [(p ∨ p’ ∨ q’ ∨ r’ ∨ s’) =  Z]

Etc.

D’où :

(280) (p ∨ q’) = (r • p’) ou (p’ ∨ q’) = (r ■ p)

(p ∨ r’) = (s- p’ ■ q’) ou (p’ ∨ r’) = (s • p • q’)

Etc.

(281) Sip = q • p’ et p’ = q • p alors (p • p’ — o)

Il en résulte, puisqu’alors p • q = p’ • q et p’ • q = p ■ q, l’incompatibilité p∖p’ :

(282) [(p vp’) ( = p∣p’)] = [(p ■ ’) ∨ (p ■ p’) ∨ (p ∙ p’)]=(p w p’ w q) et :

(283) q = (p w p’)

(284) si (p^q) et r = (q w q’) alors p⅛’, etc.

On constate donc que : 1° Chacune des propositions soit primaires (p, q, r, etc.) soit secondaires (p’, q’, r’, etc.) implique les propositions primaires de rang supérieur : p’ d t ou r 3 u, etc. 2° Réciproquement chaque proposition primaire implique les propositions qui la composent, mais en tant qu’ensemble : s 3 (p ∨ p’ ∨ r’). 3° Toute proposition peut être déduite de celles de rang supérieur par négation des complémentaires : (q’ = t • s’ • r’ • q). Enfin 4° chaque proposition (primaire ou secondaire) est incompatible avec sa complémentaire ainsi qu’avec les propositions secondaires de rang supérieur : r∣r’ ; r|s’; r|Z’; etc ; de même r’|r ; r’|s’; r’|Z’; etc. (cf. 281 à 284).

Ces quatre sortes d’inférences, jointes à la conjonction (p ■ q) (résultant de q = p ■ qv p’ • q), suffisent, à fonder toute la syllogistique classique, comme nous le verrons au chapitre VII : (p^q) correspond, en effet, à l’universelle affirmative ; (p∖q’) à l’universelle négative ; (p • q) à la particulière affirmative et (p • q) à la particulière négative.

Notons enfin que, en vertu de définition de p’ = p • q, la disjonction (p ∨ p’) équivaut toujours à une disjonction exclusive (par opposition à p1 ∨ p2 que nous utiliserons dans la forme III, et qui sera un trilemme). Mais on ne saurait choisir l’opération (w) comme opération fondamentale du groupement, car on aurait alors {p w p = o) au lieu de (p ∨ p = p) et, si (p q), (p w q = p’) et non pas (p ∨ q = q). Par opposition au groupe de Boole-Bernstein le groupement exige, en effet, une opération fondamentale susceptible de rendre compte des emboîtements (p ∨ q = q) et auto-emboîtements (p ∨ p) comme des réunions disjonctives (p ∨ p’ = q).

Forme II. — La deuxième forme du groupement des implications a pour opération directe la conjonction (• p) et pour inverse l’expression (v p). Notons d’abord qu’il est facile de donner cette forme II à la forme I en écrivant :

(p ∨ p’ = q ) = [(p d q) • (p’ q) = q}

Mais si la forme I correspond au groupement de l’addition des classes (A + A’ = B ; B + B’ = C ; etc.), la forme II est seule apte à traduire en opérations interpropositionnelles le groupement de l’addition des relations asymétriques transitives :

4. + → = Λ ; → + →- = → ; etc

par exemple :

(A < B) + (B < C) = A < C ; (A < C) + (G < D) = (A < D) ; etc.

En effet, si nous appelons p la proposition affirmant (A < B), p’ la proposition affirmant (B < C) et q la proposition affirmant (A < C), on constate que l’on ne saurait écrire (p ^q) ni (p’ ^q) comme dans le cas où p = « æeA » et q = « zeB », mais que, pour exprimer le rapport entre (A < B), (B < C) et (A < C), c’est-à-dire entre p, p’ et q, il faut poser (p ■ p’) d q ; car p n’implique q que jointe à p’ et p’ n’implique q que jointe à p.   Mais réciproquement on a aussi (pp • p’). D’où (voir la figure 47, page suivante) :

(285) (p • p’) = q ; (q • q’) = r ; {r ■ r’) = s ; etc.

Quant à l’opération inverse, elle ne saurait être p = q ∙p’ ou p’ — q - p, puisque l’on ne saurait affirmer simultanément la vérité de q et la fausseté de l’une de ses composantes nécessaires (par

exemple affirmer que « C est plus grand, que B et que A », et en même temps exclure que « C est plus grand, que B »). Par contre, et conformément à ce que nous avons vu plus haut (proposition 273), l’inverse de (• p) sera (v p) :

(286) p = (q V p’) ; p’ = (q ∨ p) ; q = (p ∨ p’) ; etc.

En effet (p ∨ p’) = (p∖p’), ce qui est bien équivalent à q (= la fausseté de q équivaut à l’incompatibilité des éléments dont la conjonction définit la vérité de q). D’autre part, l’inversion de

l’inverse, soit pvp’=q, signifie bien (p • p’ = q).

Or, les expressions (q ∨ p) ou (q ∨ p’) ont un sens précis, qui équivaut à (p i q) et à (p’⊃^) (voirpropositionl59). Cela revient donc à dire qu’en isolant p’ de l’expression (p ∨ p’ = q) on affirme simultanément que p’ implique (p i q) et que (p □ q) implique p’ (l’équivalence =

Fig. 47’.

signifie en effet, g) ; de même en isolant p on affirme que p implique (p’ ⊃ q) et que (p’ ⊃ q) implique p.   Il est remarquable de trouver ainsi de telles équivalences (286) à titre d’opérations inverses du groupement exprimant en termes d’implications l’enchaînement des relations asymétriques transitives : on se rappelle, en effet, que l’inverse de la relation A < B est sa converse B > A, le produit de l’inégalité (A < B) et de son inverse (B > A) étant l’équivalence (A = A). Ainsi la réversibilité des groupements de relations, qui est une réciprocité et non pas une négation par complémentarité, correspond sur le plan interpropositionnel à une inversion proprement dite (7p) —   (v p), mais exprimant également une réciprocité dans les implications et non pas la négation des propositions en jeu. Rien ne saurait mieux illustrer un tel fait que la correspondance de cette forme II avec une sériation, dans

f.La figure 47 se lit comme suit. Chaque casier contenant (ρ • p’) ou (q • q’) ; (r • r’), etc., représente l’intersection entre le casier situé en dessous de lui et le casier, situé à sa droite Par exemple le casier (p • p’) est l’intersection de (p) et de (p,) ; le casier (q ■ q’) est l’intersection de q(= p • p’) et de (q’) ; le casier (r • r’) est l’intersection de r (= q . q’) et de r’, etc.

 

laquelle tous les éléments se tiennent en fonction des différences ordonnées, par opposition aux simples emboîtements de classes non ordonnées.

Forme III. — La forme I du groupement des implications relie q à deux propositions constituant un dilemme (p ∨ p’) = ql d’où deux

implications complémentaires (p ∑> q) et (p’ p). La forme II relie plus étroitement p et p’ par la conjonction (p • p’) = q, d’où P 5 (p’ ⊃ q) et p’ (p 3 q). Envisageons maintenant le cas où q est formé de deux propositions p1 et p2 qui ne seraient plus entièrement disjointes ni entièrement conjointes, mais reliées par une disjonction non exclusive (p1 ∨ p2). Ces propositions élémentaires s’impliqueront par conséquent1 sous la forme (p13 p2) et (p2 3 p1). Si nous appelons p[

Fig. 48.

la proposition (p1q) et p2 la proposition (p2q), nous aurons donc la double implication2 :

(287) (p1 ∨ p2) = (p’1 3 p2) ∙ (p’ 3 pl) (voir la figure 48)

et la réciprocité :

(288) (p1 vp2) = (pj∣pa)

puisque pf = (p1q) et p’2 = (p2q).

On se trouve alors en présence d’un groupement de la forme suivante (l’un des deux cas possibles que recouvre l’axiome de Nicod) :

(289) (p1 ∨ p2) = ql

⅛ι v ?2) = (Pi ∨ Pu ∨ q^ = rι

(r1 ∨ r2) = (p1 ∨ p2 ∨ q2 ∨ r2) = s1

(s1 ∨ s2) = (p1 vp2vq2vr2v s2) = t1

Etc.

1. On se rappelle que le trilemme (p v q) est une double implication p d q et q 3 p (proposition 132).

2. On reconnaît la vicariance des classes. Si p( = A1 ; pj = As ; p, = A ; et pl = A,, on a (A, + AJ = A, + AJ) ainsi que A, < As et A2 < A1. On a en outre A1∕A,.

 

On a alors :

(290) q1 = (p1 ■ p2) ∨ (p1 ∙ p’) ∨ (p] ■ p2)

G = (7i • 7a) v (71 ■ 70 v (71 • 7a) Etc.

Il s’ensuit que les inverses seront :

(291) q = p1p2 ; p1 = q1 ∙ (p2 • p0 ; p2 = q1 ∙ (p1p2)

L’identique générale est :

(292) q • q = o, c’est-à-dire (p1 ∨ p2) ∙ (p1 ∙ p2) = o et les identiques spéciales : p1 v p1 = p1 ; p1 ∨ q1 = q1 ; etc.

Voici un exemple concret. Soit p1 = ex appartient à une classe de parenté par filiation (que nous appellerons PJ » ; et p2 = « x appartient à une classe de parents par alliance (P2) ». On a alors pi ∨ p2 = q1 (un individu pouvant vérifier à la fois p1 et p2 ou l’un sans l’autre). Si P1 + P2 = Q, on a en outre ql = « x appartient à la classe Q, » ; un des membres de Q1s’étant marié, on a une nouvelle classe de parentés par alliance Q2, d’où q2 = « kQ2i et (q1 ∨ qt) = r1, etc…

Les compositions intéressantes sont d’abord les incompatibilités :

(293) (p(∣⅝) ∙ (g(∣70 ≡>(pl∣gl)

On a de même (pi | r() ; (pi 150 ; etc.

Et surtout, si nous appelons q3 la réunion q3 = (p2 ∨ q2), on aura :

(294) (p2^q3)^ [(PιVp2)⊃(p1V73)]

(Voir la figure 49.)

Fig. 49.

Cette implication (294) constitue l’axiome IV de Russell et Hilbert : (p d q) □ [(r ∨ p) d (r ∨ g)].

Les formes I et III du groupement des implications condensent ainsi les axiomes I à IV de la logique bivalente. L’axiome I, (p ∨ p) d p, exprime l’opération identique spéciale du groupement (p ∨ p) = p ; l’axiome II, p ⊃ (p ∨ q), exprime l’emboîtement de la partie dans le tout (p ∨ p’) = q, ainsi que la résorption (p ∨ q) = q ; l’axiome 111, (p ∨ g) d (g vp), exprime la commutativité de la réunion (v) sur laquelle reposent les formes I et III du groupement ; et l’axiome IV traduit la transitivité des compositions (proposition 294). C’est

 

pourquoi il y a identité entre les formes I et III du groupement et l’axiome unique de Nicod, comme nous l’avons déjà vu au § 35.

r-

Forme IV. — Introduisons maintenant une complication de plus. Admettons que les propositions élémentaires p1 et p2, qui constituent q avec leurs complémentaires p’1 et p’2, ne se composent plus seulement (comme dans la forme III) selon l’opération :

l(P1P2) ∨ (p1p2) ∨ (p,1p2) = q]

mais que q comprenne en outre (p[p2). On aura alors une nouvelle disposition, correspondant à l’opération que nous avons appelée « affirmation complète » (et symbolisée par le signe *) :

(295) q = (p1* p2) = (p1p2) ∨ (p1p’2) ∨ (p’1p2) ∨ (p⅛’)

et l’on pourra ainsi grouper une suite d’affirmations complètes :

(Pi * Pi) = 7i ; (71 * ?2) = O ; (G * r2) = s1 ; etc.

ce qui nous ramène aux opérations classiques de la logique bivalente, fondées sur les « tautologies » binaires, ternaires, etc.1.

1. Opérations directes :

(296) {p*q) = (p • q) ∨ (p ■ q) ∨ (p • q) ∨ (p ■ q)

(P*q)*r = (p ■ q - r) ∨ (p ■ q - r) ∨ (p ■ q ■ r) ∨ (p ■ q ■ r) v∖p∙qτ)v(p∙qτ)v{p∙q∙r)v(p∙q∙r) ,

(p*q*r)*s = (p ■ q • r • s) ∨ (p • q • r • s) ∨ (p • q ■ r ■ s)

• ∨ (p • q • r • s) ∨ … etc. (16 combinaisons)

(p*q*r*s) *t = (p • q ■ r ■ s ■ t) ∨ (p • q • r ■ s ■ t) v… etc.

(32 combinaisons) etc.

2. L’opération inverse présente ici un intérêt particulier, du fait que cette forme IV du groupement (comme d’ailleurs en partie la forme III) combine en un seul tout les opérations (v p) et (• p) ainsi que leurs inverses (• p) et (v p). L’opération directe signifie ainsi une adjonction simultanée de nouveaux (•) et de nouveaux (v), comme dans le passage de (p * q) à (p * q *r). On comprend alors en quoi consistera l’opération inverse, que nous écrirons :

(297) (p*q)*r = (p*q) ou (p*q)*q = (p ∨ p)

1. Pour ne pas compliquer le symbolisme, nous allons donc reprendre simplement les lettres dont nous nous sommes servis au § 31 (étant entendu que p ; s’écrira ainsi p ; que p 2 s’écrira q et que pi se notera q, etc.).

Décomposons pour cela l’expression directe (p*q) :

[p - I

P* Q — !Pp\qq > = [(P • (î ∨ 7)] ∨ [p • (ç ∨ ç)] I P • ? ’

Pour inverser (q ∨ q’) dans j[p • (q v ç)] ∨ [p ■ (q ∨ il suffit alors d’inverser [• (q ∨ ^)] en [v (q ■ q)], c’est-à-dire en [v (q • ç)] = v(o). D’où :

(298) [⅛*g)ij] = [(pvp) v(o)] = (p vp)

Une telle opération correspond donc à ce qu’est, dans le domaine des opérations de classes, la division logique ou abstraction (PQ : Q = P), qui signifie : « abstraction faite de Q, le produit PQ se réduit à P ». En termes d’opérations interpropositionnelles, l’opération inverse revient donc à inverser simultanément (•) et (v) par opposition à (∙-) seul ou à (v~ ) seul.

3. L’opération identique générale est donc :

(299) (*P)*(P) = (v) o

Les identiques spéciales sont :

(300) (p * p) = p ; (p * q) * p — (p* q) ; etc.

5. Associativité : règles habituelles.

En conclusion, les quatre formes de groupements d’implications dérivent toutes quatre des mêmes opérations élémentaires que le groupement de départ étudié’ sous (A). Il n’y a rien de plus, en effet, dans ces quatre formes que l’extension progressive des mêmes opérations (v p) et (∙p) d’où l’on dérive (• p) et (v p) : la forme II est corrélative de la forme 1 qui prolonge elle-même directement le groupement (A), la forme III introduit deux implications réciproques là où la forme I n’en connaît qu’une, et la forme IV réunit en un seul tout les opérations développées dans les formes précédentes. Il n’existe donc bien qu’un seul groupement sous quatre formes distinctes, puisque les inverses, réciproques et corrélatives (vPf > (’ P) j (’P) θt (vP) s°nt composables les unes à partir des autres.

C. Le groupement des seize liaisons binaires

Il suffira maintenant d’appliquer les opérations de la forme I aux conjonctions de propositions engendrées par la forme IV (voir proposition 295), que

nous écrirons (p*q = p∙qvp∙qvp∙qvp∙q), pour obtenir une nouvelle forme du même groupement général : celle qui relie les unes aux autres les seize liaisons binaires analysées au cours du chapitre V.

En effet, étant donnés les huit couples possibles d’opérations binaires complémentaires, si on en relie les termes soit par l’opération [v (p<∕)] soit par l’opération [∙ (pq)], il va de soi que ces couples donneront dans le premier cas l’affirmation totale (p * q) et dans le second la négation totale (o) :

(301)

(pvq) v(p-q)  =  (p*q) (p ∨ q) . (p . q)  =  o puisque (p ■ q)  =  (pvq)

(Pl ?) v(p-^  =  (p*q) (plî) ∙(p∙q)  =  o puisque (pl ?) = (p÷q)

(p ? q) ∨ (p - q)  =  (p * q) (p^q) • (p • q)  =  o etc.

(p cq) ∨ (p ■ q)  =  (p*q) (p c. q) ■ (p ■ q)  =  o

(p*q) v√o) =(p*q) (P*q)∙(0)  = 0

(p = q) ∨  (pw q)≈ (p* q) (p. = q) . (pwq)  =  o

p[q] v p[?] = (p * q) p⅛] . p⅛]  =  o

?[?]v⅛] =(p*q) ⅛1 • ?[f] — o

L’existence de telles équivalences permet donc de traiter ces liaisons binaires (p\q) ou (p d q), etc., reliées par les opérations ’[v (pq)] et [∙(p<z)] comme constituant elles-mêmes les éléments d’un groupement. En ce cas, le groupement, qui constituera ainsi la plus générale des formes envisagées jusqu’ici, ne portera plus sur les propositions comme telles p ou q, mais sur les paires de propositions conjointes, telles que (p ∙’q) ou (p • q), etc.

Appelons (T) le système total, T = (p * q), et partons de l’équivalence :

(P • q’) ∨ (p • q) ∨ (p ■ q) ∨ (p • q) = T

Il suffira ainsi de transférer d’un membre à l’autre toute conjonction, (p ■ q) ou (p • q), etc., en changeant le signe de la conjonction comme telle (mais non pas des propositions elles-mêmes) et en permutant les opérations [v (pq)] et [■ (pq)] pour engendrer toutes les opérations binaires possibles. L’ensemble de ces transformations constitue alors un groupement.

En effet, si l’on transfère du premier dans le second membre de l’expression totale la dernière conjonction (p • q), on aura :

(302) (p • q) ∨ (p • q) ∨ (p • q) = T • (p • q) = p • q c’est-à-dire (p ∨ q) = p ■ q (cf. 124).

En transférant l’avant-dernière conjonction, on obtiendra :

(303) (p • q) ∨ (p • q) ∨ (p • q) = T • (p • q)

c’est-à-dire p^ q = p • q (cf. proposition 155) et ainsi de suite.

Les conjonctions comme telles, dont les diverses associations définissent les seize opérations binaires, constituent donc un groupement bien défini, identique au groupement d’implications de forme I à cette seule différence que l’élément n’est plus une proposition simple (v p), mais une proposition conjonctive [v (p ■ q)]. Voici les opérations de ce groupement :

1. L’opération directe est la réunion disjonctive (v) d’une conjonction à une autre : (o) ∨ (p • q) ; (p ■ q) ∨ (p • q) ; etc.

2. L’opération inverse est la négation d’une conjonction, réunie conjonctivement à une autre : [• (p ■ g)] ; [• (p ■ q)] ; etc.

3. L’opération identique générale [v (o)] est le produit de toute opération directe et de son inverse : (p • q) • (p ■ q) = o.

Composée avec une opération quelconque, l’identique générale ne la modifie pas : (p ■ q) ∨ (o) = (p ■ q).

4. Les identiques spéciales sont :

a) La tautification : (p • q) ∨ (p • q) = (p • q).

b) La résorption : (p • g) ∨ [(p • g) ∨ (p • g)] = [(p • g) ∨ (p ■ g)].

c) L’absorption : (p • g) • (p * g) = (p • g).

5. Associativité : Règles habituelles des groupements.

Les compositions du groupement embrassent alors toute la logique des liaisons binaires, tout en pouvant être mises sous la forme commode d’équivalences, c’est-à-dire d’équations à transformations algébriques usuelles (cf. § 10 sous III) :

1° On a d’abord les compositions correspondant à celles que nous avons mises (au § 32) sous la forme d’un modèle de classes :

(304) (p|g) = (p » g) ∙ (pTg)

(305) (p ■ q) = (p * q) • (p • g) ■ (p • q) • (p • g)

En effet une incompatibilité (p\q) est une affirmation complète moins la conjonction [p • q). D’autre part, une conjonction (p • q) est une affirmation complète moins l’exclusion réciproque [p • q) ∨ (p ■ q) et moins la négation conjointe (p • g).

(306) p□g = p*g∙(p∙g)

Une implication est une affirmation complète moins la non-implication (P ■ ?)•

« 

2° On a ensuite les transformations des liaisons les unes dans les autres par réunion de deux d’entre elles :

(307) (p w q) ∨ (p • q) = (p\q)

et :

(308) (p\q) • (p -q) = (p w q)

En effet, une exclusion réciproque plus une négation conjointe donnent une incompatibilité. Inversement, la partie commune à une incompatibilité et à une disjonction (p ■ q) = (p ∨ q) est [(p • q) ∨ (p ■ q)], c’est-à-dire une exclusion réciproque (pw ?).

(309) (pïq) ∨ (pUq) = (p w q)

En effet une exclusion réciproque (p w q) = (p • q) ∨ (p • q) est la réunion de deux non-implications (p 1 q) = (p • q) et (p c q) = (p • q).

(310) p[?] v (p ■ q) = (p iq)

La négation de p réunie à la conjonction donne l’implication.

(3ll) (p = q) = {p* q) • (p • q) ■ (p ■ q)

Une équivalence est une affirmation complète moins les deux non-implications, ou encore est ce qu’il y a de commun à la tautologie et aux deux implications (p • q) = (p d q) et (p • q) = (q 1 p), c’est-à-dire (p ■ q) ∨ (p • q).

(312) p[q] v(p • q) = {p∖q)

La négation de p jointe à la non-implication p 1 q = (p • q) donne l’incompatibilité.

(313) (p ∨ q) ∨ (p ■ q) = (p * q)

d’où :

(p V q) = T • (p • q) = p • q

Etc.

3° On a enfin le passage général des opérations à leurs inverses, réciproques et corrélatives conformément aux théorèmes I-V et à leurs corollaires (§ 31) :

a) L’inverse est donnée par l’opération inverse du groupement ou par le transfert d’un membre à l’autre des équivalences.

b) Le passage d’une opération à sa corrélative est encore une opération du groupement, puisque la corrélative d’une opération se confond avec cette opération elle-même dans le cas des affirmations

ou négations de p et de g (théorème II et IV), ou avec l’opération inverse dans le cas des autres expressions à quatre, deux ou zéro conjonctions (théorèmes II et V, corollaire I) ; quant aux expressions à trois ou une conjonctions, la corrélative s’obtient (théorème III et corollaire I) par adjonction [v (pg] ou négation [• (pg)] des parties communes (p • g) ∨ (p • g) ou des parties non communes (p • q) ∨ (p • g) à partir de l’expression considérée :

(314) (P ∨ g) • (p • g) • (p • g) = (p • g)

et :

(315) (p∙7)v[(p-g) v(p∙g)] = (pvg)

(316) (p∣g) ∙ (p • g) ∙ (p-q) = (p • q)

et :

(317) (p • g) ∨ [(p • g) ∨ (p • g)] = (p|g)

(318) (p^q)∙ (p~rq) • (p -q) = (p ■ g)

et :

(319) (p ■ q) y [(p • q) ∨ (p • g)] = (p ⊃g)

(320) (q3 p) ■ Cp7q) ∙(p∙q) = (p -q) et :

(320 bis) (p ■ q) v [(p • g) ∨ (p • g)] = (q d p)

Le calcul des corrélatives rentrant ainsi dans les opérations du groupement, il est alors permis de l’abréger par la simple permutation des (v) et des (•), par exemple (p ∨ q) → (p • q) (proposition 314). On peut donc incorporer les opérations (• p) et (v p) dans le système (voir proposition 273 et commentaire), ce qui autorise la transformation des formes normales disjonctives, sur lesquelles portent les opérations fondamentales du groupement, en formes normales conjonctives exprimant la corrélative des expressions considérées. Par exemple :

[(p • q) ∨ (p • g)] → J[(p ∨ q) ■ (p ∨ g)] = (p w q)\

c) Enfin, la réciproque étant l’inverse de la corrélative, il suffit donc d’appliquer l’opération inverse du groupement à la corrélative d’une expression donnée pour obtenir la réciproque de cette dernière. Il est alors permis de calculer cette réciproque par simple interversion des signes (p) et (p) dans l’expression initiale.

Bref, l’ensemble des transformations binaires relève de cette forme (C) du groupement général. Quant à cette forme (C) ses compositions apparaissent toutes comme des réunions (v), dissociations (∙-), substitutions et « vicariances » à partir de l’expression (p * q) donnée dans la forme IV du groupement des implications (voir B sous IV).

D. Le groupe des inversions, réciprocités et corrélativités

Comme nous l’avons vu (théorème VI du § 31), les inversions, réciprocités et corrélativités, jointes à la transformation identique, forment entre elles un « groupe » proprement dit et non pas un « groupement ». Si nous désignons par N l’inversion, par R la réciprocité et par C la corrélativité (le symbole 1 représentant la transformation nulle, ou « identique »), on a, en effet :

(321) NN = 1 ; RR = 1 et CG = 1

(321 bis) N = CR (= RC) ; R = NC ( = CN) ; C = NR (=RN) (321 ter) 1 = CRN (= RCN = NCR = etc.)

Comment donc un groupe de transformations peut-il résulter du groupement des opérations élémentaires, puisque celui-ci repose uniquement sur des emboîtements de partie à tout et sur des complémentarités ? La raison en est que les transformations de ce groupes consistent exclusivement en inversions de diverses formes, qui sont alors, à celles seules, composables les unes avec les autres de façon à la fois réversible, associative et commutative. L’inversion N est, en effet, une négation, c’est-à-dire une complémentarité par rapport à l’affirmation complète (*). La réciprocité R est une inversion des propositions comme telles, c’est-à-dire une complémentarité par rapport à 1’« équivalence » (théorème V). Enfin la corrélativité C est une inversion simple (négation) de la réciproque R, c’est-à-dire à nouveau une complémentarité par rapport à l’affirmation complète (*). Il n’intervient donc, en un tel sous-système (N, R, G, et 1) aucune « identique spéciale », puisque les identiques spéciales d’un « groupement » ne sont possibles qu’entre éléments de mêmes signes :

[(p vp) = p] ; [(p • p) = pj ; [(/> • q) ∨ (p • q) = (p • q)] ; etc.

Il en résulte qu’il n’existe, dans le cas particulier des seules transformations N, R et C, qu’une opération identique unique (1) : par le fait même qu’elles sont séparées des autres compositions possibles

du « groupement » et composées entre elles seules, les trois sortes d’inversions fondamentales du groupement sont alors composables en un « groupe » de transformations proprement dit.

On voit à ce propos d’une façon particulièrement claire en quoi le « groupement » est une structure intermédiaire entre le « groupe » et le « réseau », puisque le groupement est un cas particulier du réseau et qu’il englobe lui-même un groupe de transformations si l’on se borne à composer entre eux les opérateurs d’inversion du groupement et l’identité. Rappelons, en effet, que l’inversion N correspond à l’opération inverse des groupements additifs de classes (et du groupement général des opérations interpropositionnelles) et que la réciprocité R correspond à l’opération inverse des groupements additifs de relations (et à la permutation des termes de l’équivalence ou de l’implication entre propositions). La corrélativité C, enfin, produit de l’inversion et de la réciprocité (NR ou RN) caractérise le rapport entre les bornes inférieures et supérieures du réseau correspondant.

E. Le groupement des liaisons ternaires, etc.

Tout ce qui vient d’être dit des liaisons binaires devient ensuite applicable aux liaisons ternaires, etc., engendrées par les opérations (p * q * r) ou (p *q * r * s), etc., de la même forme IV du groupement des implications (B). On aura ainsi, pour (p » q * r), les opérations directes : (p • q • r) ∨ (p • q • r), etc., et les opérations inverses :

(p • q ■ r) • (p • q ■ r) = o ; etc.

Il sera alors possible d’engendrer les liaisons ternaires, soit par composition directe à partir de deux ou trois liaisons binaires (pq ; qr et pr), soit par négation à partir de l’affirmation complète (p * q * r) (proposition 296).

Prenons comme exemple la composition (p∖q) ■ (q∖r)∙ On peut d’abord composer les deux liaisons binaires entre elles :

(322) (P\q) = (P ■ q) ∨ (p ■ q) ∨ (p ■ q)

⅛∣r) = (q∙f)v(q∙r) ∨ (q ■ r)

(PI ?) ■ (q\r) = (P ■ q ■ r) ∨ (p ■ q ■ r) ∨ (p ■ q ■ r) ∨ (p ■ q ■ r) ∨ (p ■ q ■ r)

En effet (p • q • r), (p • q • r) et (p • q ■ r) sont exclus, car l’on n’a, dans les six composantes, ni l’association (p ■ q) ni l’association (q ■ r).

Mais on peut également composer (p∖q) • (q\r) selon une seconde méthode, en niant, au sein des huit associations de (p * q * r) (voir proposition 296), les trois associations contradictoires avec (p\q) ou avec (q |r), c’est-à-dire celles qui contiennent (p ■ q) ou (g • r) :

(323) (p|g) ■ (q∖r) = (p*q*r) ■ (p ■ q ■ r) • (p ■ q ■ r) • (p ■ q ■ r)

Exemple : Si p — ex est Invertébré », g = « x est Vertébré » et r = « x vit fixé sur les rochers (huîtres, algues, etc.) », on a des associations vraies : (p • q • r) = ni Invertébré, ni Vertébré, ni fixé aux rochers ; (p ■ q • r) ; etc. (voir proposition 322), mais il est exclus que l’on ait (p • q • r) = à la fois Invertébré, Vertébré et fixé aux rochers ; (p ■ q • r) = non-Invertébré, Vertébré et fixé aux rochers ; ni (p • q • r) = à la fois Invertébré et Vertébré, mais non fixé aux rochers.

Fig. 50.

De même, pour composer l’expression (p • q) d r, nous n’aurons qu’à nier l’association (p ■ q • r), seule exclue :

(324) [ (p • q) □ r] = (p * q * r) ■ (p • q • r) (voir fig. 50)

Cette expression équivaudra donc à :

(324 bis) [(p • g) d r] = [(p • g) • r] ∨ [(p7g) • r] ∨ [(pTg) • r]

 

Or (p • q) = (p\q) = (p • q) ∨ (p • q) ∨ (p ■ q), d’où six combinaisons :

_ _ ( r _ ( r _ ( r

P∙q∖r’, P∙q∖r et P’l∖r

qui donnent, avec (p • q • f), le total :

(324 ter) [(p • q) d r]=(p • q • r) ∨ (p • q • r) ∨ (p • q • r)v (p • q • r) ∨ (p • q • r) ∨ (p - q • r) v (p • g • r)

= [(P * q * r) ■ (p • q ■ r)]

Exemple : p = « £ est un animal aquatique » ; q = « x est un∙ animal terrestre » et r = « .x est un animal volant », d’où (p • q) = « x est amphibie » et (p • q) 3 r = amphibie implique non-volant. Les sept combinaisons de la proposition 324 ter sont alors vérifiées.

Voici encore un exemple, équivalant au précédent :

(325) (p • q) I (q • r) = (p * q * r) • (p ■ q ■ r)

D’autre part, on a :

(P ■ q)∖⅛ • r) = [(Γ77) ∙ (7^)1 v [(P ‘ g) ∙ (gτr)] ∨ [(p÷g) • (q • Q]

Or :

(p^^) ∙ (g^r) = (pjg) ∙(q∖r) = (p • q -r) ∨ (p ■ q ■ r)
v (p • q • r) ∨ (p -q • r) ∨ (p • q • r)

(Voir propositions 322 et 323.)

D’autre part (p • q) • (q^r) = (p • q • r) et (p^g) • (q -r) = (p • q • r) D’où au total les sept mêmes associations qu’en (324 ter).

Même exemple : Amphibie (p • q) incompatible avec terrestre et volant ⅛∙r).

Ainsi le passage est aisé des opérations binaires du type (C) aux opérations ternaires, etc. (E), qui demeurent les mêmes en procédant de (p * q) à (p * q * r), etc. Mais au fur et à mesure de leur complication, ces dernières cessent d’être intéressantes, à cause du nombre des combinaisons possibles : à part précisément les compositions I à III du type B (qui sont multipropositionnelles et constituent ainsi un cas particulier de E), elles ne sont pas transitives et comportent par conséquent une multivocité croissante. C’est ce qui nous reste à souligner pour conclure.

§ 40. Conclusion s le groupement des opérations (vp) et (-p), fondement de la déduction

Les développements qui précèdent montrent qu’il est possible de déduire l’ensemble des opérations de la logique bivalente de la seule opération (v p) et de son inverse (■ p), appliquées initialement au seul système {p ∨ p = T) et (p ■ p = o). Passant de ce système de départ (qui définit ainsi d’emblée ses propres conditions de non- contradiction et de tiers exclus) au groupement des implications (p o g), c’est-à-dire (p ∨ p’ = q) ; (g ∨ q’ = r) ; etc., et de là à celui des affirmations complètes, le couple des opérations (v p) et (• p) rejoint alors les formes normales disjonctives des opérations binaires puis les opérations à trois ou n éléments. Ainsi toutes les opérations de la logique bivalente sont réductibles à un seul et même « groupement » caractérisé par ses lois bien définies de réversibilité, de compositions contiguës (complémentarités), d’emboîtements dichotomiques et d’auto-emboîtements (identiques spéciales).

La logique des propositions ne repose donc pas sur une simple combinatoire atomistique, mais sur une structure d’ensemble dont les axiomes de Russell-Hilbert et surtout de Nicod révèlent déjà l’existence et que la construction précédente manifeste sous la forme la plus simple. Cette structure ne se réduit pas à un groupe parce qu’elle est astreinte à ne porter que sur les relations de partie à tout, d’où la présence nécessaire des identiques spéciales : c’est pourquoi l’opération (v) est fondamentale, par opposition à l’opération (w) du groupe de Boole-Bernstein, qui dissocie les parties non communes : l’implication (p d q) exprime, en effet, la réunion en un seul tout des parties communes (p • g) et non communes (p ■ q), soit (p ■ q vp • q), donc (p ∨ p’) = q. Cette structure ne constitue pas non plus un simple lattice, puisqu’elle exige l’intervention de compositions réversibles. Elle se ramène donc aux lois du groupement, et cela en complet parallélisme avec les structures d’ensemble de classes et de relations.

Or, cette conclusion présente quelque intérêt à un triple point de vue : en ce qui concerne, d’abord, le rôle essentiel de l’implication et de l’équivalence (ou double implication), en tant qu’assurant les seules compositions multipropositionnelles indéfiniment transitives, c’est-à-dire la possibilité de la déduction elle-même ; en ce qui concerne, ensuite, la nature de la non-contradiction logique ;

et, enfin, les rapports entre la logique des propositions bivalentes et le raisonnement mathématique.

1° L’opération fondamentale du groupement unique décrit précédemment, c’est-à-dire (p ∨ p = T) ou de façon générale (x ∨ y = z), constitue, en effet, dès le départ un jeu d’implications, et met ainsi l’implication à la source même des compositions du groupement. En effet, (xvy = z) signifie (x ⊃ z) ; (y i z) ; (xvy)iz et zi(xvy). C’est assez dire que la réunion disjonctive (x ∨ y) engendre, par son mécanisme propre, un emboîtement de x et de y en un tout z, les relations des parties et de ce tout n’étant autres que l’implication elle-même. C’est donc l’implication comme telle qui, par ses différenciations successives, fonde l’affirmation complète (p * q) et ce n’est pas celle-ci, comme on le dit généralement, qui engendre toutes les autres opérations.

La chose ressort à l’évidence de la construction même du groupement. Les compositions de l’espèce (C), c’est-à-dire les seize liaisons binaires et leurs transformations les unes dans les autres (ainsi que a fortiori les compositions E, c’est-à-dire ternaires, etc.) ne constituent, en effet, qu’une extension, avec intervention de substitutions simples ou complémentaires (vicariances) toujours plus nombreuses, des compositions B (I à IV), c’est-à-dire du groupement des implications. Par exemple, une composition telle que :

[(p wç) ∨ (p ■ ç)] = [(p * q) ∙ (p÷q)] = (p\q)

n’est qu’une substitution complémentaire (vicariance), à l’intérieur de l’ensemble (p * q) et celui-ci n’est que le résultat de deux implications (p ∨ p) g (q ∨ q) entrecroisées (toute intersection constituant une double implication).

Or, ce primat de l’implication (ou de l’équivalence qui est une implication réciproque) est dû à son caractère fondamental (source du groupement) qui est la transitivité des emboîtements qu’elle constitue. En effet, parmi les seize liaisons binaires, seules précisément l’implication (p i q ou p c q) et l’équivalence (p J q) présentent ce qu’on pourrait appeler une transitivité majorante. La seule autre liaison binaire transitive est, en effet, la conjonction : (p • q) ■ (q • r) = (p • r), mais, comme (p ■ q) n’exclut ni la vérité possible de (p ■ q) ni celle de (p • q), et que (q ■ r) n’exclut ni (q • r) ni (q • r) (par exemple la disjonction pvq implique la vérité possible des trois combinaisons p ■ q ∨ p -qv p • q), la transitivité propre à la conjonction peut être dite minorante en ce qu’elle porte

sur des intersections toujours plus restreintes. Par exemple si « x est à la fois Vertébré et Aquatique » (p • g), et « à la fois Aquatique et Pulmoné » (g • r), donc « à la fois Vertébré et Pulmoné » (p • r) (voir fig. 51), la conjonction totale (p • q • r) est la borne inférieure (le plus grand des minorants) de p, q et r. Au contraire, dans une relation telle que p => q, q^r, donc p ^r, la transitivité est majorante en ce sens qu’elle incorpore p dans une borne supérieure p ∨ q ∨ r (voir fig. 44) qui constitue le plus petit des majorants de p, q et de r. Quant à l’équivalence, la transitivité p = q, q = r donc (p = r) insère p, g et r dans une totalité (p = q = r) qui

est la borne à la fois supérieure et inférieure de ces propositions.

Fig. 51.

C’est pourquoi tout groupement étant une suite d’équivalences, c’est-à-dire de compositions transitives, l’implication joue un rôle fondamental dans le groupement des opérations in terpro positionnelles. D’autre part, tout groupement étant une suite d’emboîtements dichotomiques à compositions « contiguës » (voir § 10),

l’implication remplit précisément ses conditions, puisque (p ⊃ g) ; (g d r) ; etc., équivalent à p ∨ p’ = q (où p’ = p • q) ; g v-g’ = r (où q’ = q ■ r), etc. Or, par le fait même qu’elle fusionne en un seul tout les opérations (v p), (• p) et (p d g) l’expression (p ∨ p’ = g) confère précisément une transitivité majorante indirecte aux opérations (v), (w), puis (•) et (*) qui n’en possèdent pas par elles-mêmes’: en effet, si p d g on a alors (p ■ r) d (g • r) ; on a de même :

(p ∨ r) □ (g ∨ r) et (q∖r) □ (r\p) ; etc.1

Il en résulte que, si une composition intransitive, par exemple (p | g) • (g|r), n’a aucun intérêt en elle-même pour la déduction puisqu’elle comporte seulement une conclusion multivoque (voir les

1. Voir l’axiome IV de Russell-Hilbert et l’axiome unique de Nicod.

 

cinq possibilités de la proposition 322), le groupement des mêmes opérations leur confère un pouvoir opératif spécifique en les subordonnant aux implications.

Ainsi la déduction concluante ne peut s’appuyer que sur des implications et des équivalences, quitte à subordonner les opérations non transitives aux emboîtements constitués par les séries transitives. Tel est le rôle des formes A et B (avec ses variétés I à IV) du groupement des opérations interpropositionnelles, par opposition aux formes C et E qui les généralisent simplement. Mais ces formes B (I à IV) sont-elles complètes (à la condition naturellement de pouvoir les mélanger entre elles)? Il est facile de s’en assurer, car, si elles subordonnent à l’implication les opérations (v), (•), (w = cas particulier de v) et (*), elles comprennent naturellement les inverses (par exemple x\y = z donnera x ∨ y = z, etc.). Il en sera de même des implications inverses. Quant aux affirmations et négations de p ou de g, ce ne sont que des semi-implications directes ou inverses.

Il n’existe donc qu’un seul et même vaste groupement des opérations de la logique bivalente, et ses différentes formes n’en sont que des sous-groupements. Comparé aux groupements de classes et de relations, qu’il recouvre entièrement et traduit en propositions, ’ ce groupement unique réunit en un seul tout les opérations additives (v p) et multiplicatives (■ p) puisque l’inverse de « p ou g » (pvq = P + Q) est « ni p ni g », c’est-à-dire p • g = P × Q. L’opération identique générale est donc (v o) qui est l’identique des opérations additives,tandis que Z qui est l’identique des opérations multiplicatives de classes correspond à l’identique spéciale (p • T = p), la plus générale des identiques spéciales du système, et non pas à (P • P = o).

2° Le second intérêt de ce groupement est de fournir quelque lumière sur la non-contradiction logique et par conséquent de faire entrevoirie pourquoi des difficultés de son application à la non-contradiction arithmétique ou mathématique en général.

En effet, si la fécondité du système est due, comme on vient de le voir, à la transitivité des implications et équivalences, sa cohérence repose entièrement sur la réversibilité (sous ses trois formes de complémentarité, de réciprocité et de corrélativité, les deux secondes se déduisant de la première). Or, l’opération inverse fondamentale du groupement (sous sa forme de départ A) est p • p = o, c’est-à-dire l’énoncé même du principe de non-contra- * diction. D’autre part, l’opération que nous avons appelée la « néga-

tion complète » et qu’on désigne ordinairement sous le nom de contradiction (o) constitue la même expression (p ■ p = o), mais appliquée à des couples de propositions, par exemple :

[(p • q) ■ (p^q)] = o ou [(p ■ q) ■ (p|ÿ)] = o

On voit donc que, du point de vue du groupement, la non-contradiction se confond identiquement avec la réversibilité : est contradictoire tout produit non nul d’opérations dont l’une est l’inverse de l’autre, et est exempte de contradiction toute composition strictement réversible.

Mais, s’il en est ainsi, il devient évident qu’il existera des formes diverses ou même des degrés de non-contradiction, correspondant aux différentes structures réversibles connues. Dire qu’un animal est à la fois Invertébré et Mammifère est peut-être contradictoire selon un mode différent que de poser (n —   n> o). En effet, la réversibilité du groupement interpropositionnel repose tout entière sur la complémentarité : on a (p • p = o) parce que p ∨ p —   T et que p = T • p ou p = T • p, de même qu’en logique des classes on a : (A + A’ = B) ; (A = B — A’) et (A’ = B — A), d’où A × A’ = o. La contradiction « x est à la fois Mammifère et Invertébré » repose donc simplement sur le fait que l’on a réparti les animaux (B) en Vertébrés .(A) et Invertébrés (A’ = BA) et que, les Mammifères étant compris en A et non pas en A’, la proposition en question donnerait (A × A) > o ou p • p ≠ o. Mais la non-contradiction fondée sur cette réversibilité par complémentarité suffit-elle à rendre compte de la non-contradiction propre aux mathématiques, c’est- à-dire d’une cohérence fondée sur des formes de réversibilité beaucoup plus structurées ? C’est ce que nous chercherons au chapitre VIII.

3° Ceci nous conduit au troisième aspect intéressant que présente le groupement des opérations interpropositionnelles bivalentes. L’existence d’un tel groupement total démontre, en effet, de la manière la plus décisive (à cause même de son caractère complet), que la logique bivalente des propositions repose exclusivement sur les relations de partie à tout (implications simples ou intersection) et de complémentarité, c’est-à-dire des parties entre elles, mais par l’intermédiaire du tout. Tant la réversibilité propre au groupement (complémentarité par rapport à l’affirmation complète), que la réciprocité (complémentarité par rapport à l’équivalence : voir théorème V du § 31) et que par conséquent la corrélativité elle-

même (inversion des réciproques : voir théorème I du § 31) relèvent de ce seul principe. Telle est la grande différence entre la logique bivalente et la logique mathématique, qui admet (grâce aux correspondances bi-univoques quelconques, au principe général de récurrence, etc.) une mise en relations directes des parties entre elles et parvient ainsi à dépasser les limites du groupement dans la direction de groupes de plus en plus complexes.

Mais n’y a-t-il pas contradiction à opposer aux « groupes » mathématiques le « groupement » propre aux relations logiques de partie à tout, alors que les opérations (p w q) et (p = q) constituent déjà à elles seules des groupes et que le système des inversions, réciprocités et corrélativités forme, d’autre part, un véritable « groupe de transformations » ? Non, parce que l’opération (w) ne conduit à la construction d’un groupe qu’à la condition de déboîter de leurs inclusions ou implications les parties non communes pour les relier directement entre elles : cela signifie donc que le groupe des disjonctions exclusives (w) ne peut être tiré du groupement des disjonctions simples (v) qu’à la condition précisément d’écarter les identiques spéciales (p ∨ p) nécessaires aux emboîtements logiques et distinguant le groupement des groupes. Quant aux équivalences, chaque équivalence p — q étant à la fois l’opération directe, inverse et identique du groupe p = q = r —   …, il va de soi que si l’on a deux équivalences distinctes, par exemple p = q et s = t, mais (p ≠ s), le passage de l’une de ces équivalences à l’autre ne sera plus une équivalence : le groupe des équivalences ne porte donc que sur la relation la plus générale qui soit, et sur une relation commune à la logique et aux mathématiques, mais non pas sur les opérations permettant de construire les équivalences et de distinguer leurs diverses variétés. Donc, si le groupe des équivalences exprime l’aspect le plus général du groupement, c’est à la condition d’en éliminer les parties non communes (w), de même que le groupe des exclusions élimine les parties communes. Ainsi l’opposition subsiste entre le groupement d’ensemble des opérations logiques, qui réunit en un seul tout les parties communes et les parties non communes du système, parce que portant sur les emboîtements comme tels, et les groupes (w) et ( = ) qui abstraient du groupement deux sortes de relations pour les considérer à part : seule leur connexion indissociable (pwq = x) leur confère, en effet, une signification logique en subordonnant les parties disjointes (p w q) au tout (= x) qui les réunit (sous la forme p • x et q • x ou p ⊃ q et q d x).

Quant au groupe des quatre opérateurs d’inversion, de réciprocité, de corrélativité et d’identité, il résulte, comme nous l’avons vu, du fait que ces opérateurs sont alors considérés en eux-mêmes et indépendamment des autres opérations du groupement. Il s’ensuit que les opérations interpropositionnelles élémentaires (v ; ⊃ ; * ; etc.) sur lesquelles procèdent les transformations ne sont envisagées que dans leurs divers rapports d’inversion (N, R et C) et non pas de réunion.

Donné dès le départ (voir § 39, A, sous 7 bis), avec le quaterne des opérations (vp); (-p);(vp) et(∙p), un tel groupe consiste, en effet, non pas à utiliser ces dernières telles quelles, comme le font les opérations de réunion du groupement, mais à les transformer les unes dans les autres. Il constitue donc non pas la source, mais le régulateur du groupement, dont il exprime le facteur de mobilité par opposition aux emboîtements comme tels : en dissociant les complémentarités elles-mêmes (inversions et réciprocités) des emboîtements qui les fondent, il marque la frontière des rapports de partie à tout et des relations entre les parties. Au sein même du groupement, on discerne ainsi deux aspects distincts, quoique indissociables, en cette structure élémentaire : l’aspect de réversibilité, origine du groupe, et l’aspect d’emboîtement, origine des « identiques spéciales ». Mais, s’il existe donc des groupes sur le plan de la logique pure, ils ne suffisent pas à embrasser celle-ci en sa totalité, puisqu’ils demeurent subordonnés aux rapports de partie à tout et de complémentarité. C’est ce qui explique à la fois l’autonomie et les limites de la logique bivalente. Son autonomie, parce que le groupement se suffit à lui-même en tant que théorie des relations entre la partie et le tout. Mais ses limites parce que les raisonnements mathématiques reposant sur des structures de groupe plus complexes, et notamment le fameux raisonnement par récurrence, ne peuvent être réduits à ces seules relations et supposent une théorie des rapports entre les parties elles-mêmes.