Traité de logique : essai de logistique opératoire ()

Chapitre premier.
ProblÚmes préliminaires : propositions, classes et relations a

Avant de pouvoir aborder le calcul des classes et des relations, il s’agit d’élucider un certain nombre de questions prĂ©alables : dĂ©limitation des domaines intrapropositionnel et interpropositionnel, rĂŽle des fonctions propositionnelles, rapports entre la forme et le contenu, etc. C’est Ă  de telles discussions prĂ©liminaires qu’est consacrĂ© ce premier chapitre, au cours duquel nous ne dĂ©crirons encore aucun algorithme complet.

§ 1. Propositions, opérations intrapropositionnelles et opérations interpropositionnelles

La logique classique distinguait les concepts, les jugements et les raisonnements, ces derniers constituant une composition de jugements. Quant aux concepts, ils ont Ă©tĂ© d’abord conçus comme existant en eux-mĂȘmes, statiquement, le jugement consistant de ce point de vue en une composition de concepts. AprĂšs quoi l’on s’est aperçu que les concepts rĂ©sultaient eux-mĂȘmes de jugements antĂ©rieurs et prĂ©figuraient Ă  leur tour un ensemble de « jugements virtuels »1. La logique classique a donc dĂ©jĂ  Ă©tĂ© conduite Ă  mettre en Ă©vidence le primat du jugement, en tant qu’acte opĂ©ratoire. Mais elle a laissĂ© un problĂšme essentiel en suspens : le raisonnement repose-t-il alors sur une pure combinaison formelle de jugements, ou dĂ©pend-il des concepts reliĂ©s entre eux par ceux-ci, c’est-Ă -dire des termes mĂȘmes de ces jugements ?

Un tel problĂšme montre d’emblĂ©e la nĂ©cessitĂ© d’une formalisation : seul un symbolisme prĂ©cis permet de le poser de façon adĂ©quate

1. Goblot, Traité de logique, p. 87.

et de distinguer, en partant du jugement, les deux catĂ©gories d’opĂ©rations dont l’étude se partage toute la logistique.

Exprimons d’abord le jugement par une proposition p ; c’est lĂ  une condition de tpute formulation, car un jugement implicite ou inhĂ©rent Ă  une action muette ne saurait ĂȘtre analysĂ© avec exactitude.

DÉFINITION 1. — Nous appellerons « propositions »-p, q, r, etc., les Ă©noncĂ©s catĂ©goriques, vrais ou faux, et affirmatifs (positifs) ou nĂ©gatifs.

Les signes servant Ă  formuler l’énoncĂ© peuvent ĂȘtre ceux du langage courant ou d’un symbolisme conventionnel. Dire que l’énoncĂ© est catĂ©gorique exclut les impĂ©ratifs et les optatifs, mais n’exclut pas que la vĂ©ritĂ© ou la faussetĂ© de la proposition soit posĂ©e Ă  titre de simple hypothĂšse. Dire que l’énoncĂ© est vrai ou faux implique qu’il prĂ©sente une signification, par opposition aux Ă©noncĂ©s dĂ©nuĂ©s de sens. Le vrai et le faux sont les deux seules valeurs possibles dans la logique bivalente, mais on en peut ajouter d’autres dans les logiques polyvalentes (le ni vrai ni faux, le probable, etc.). Nous Ă©crirons p, q, r pour les propositions vraies, et p, q, r pour les propositions fausses. Mais une proposition affirmative (ou positive) fausse, par exemple « le hanneton est un Crustacé » Ă©quivaut Ă  une proposition nĂ©gative vraie, « le hanneton n’est pas un Crustacé », et une nĂ©gative fausse Ă©quivaut Ă  une affirmative vraie : nous Ă©crirons donc Ă©galement p pour une proposition nĂ©gative vraie et p (ou p) pour une nĂ©gative fausse.

On peut alors concevoir un ensemble d’opĂ©rations consistant Ă  composer une proposition avec une autre ou avec elle-mĂȘme, de maniĂšre Ă  obtenir une nouvelle proposition bien dĂ©terminĂ©e quant Ă  son signe (positive ou nĂ©gative). Par exemple la nĂ©gation p d’une proposition p sera une nouvelle proposition affirmant que p n’est pas - vraie ; l’implication p=> q sera une nouvelle proposition affirmant que la vĂ©ritĂ© de p entraĂźne celle de q ; la conjonction p ■ q est une nouvelle proposition affirmant que p et q sont vraies ensemble, etc. Nous appellerons « interpropositionnelles » de telles opĂ©rations et les dĂ©finirons comme suit :

DÉFINITION 2.— Sera dite « opĂ©ration interpropositionnelle » toute transformation permettant de construire, au moyen de propositions quelconques, p, q, r, dont on ne connaĂźt que les valeurs de vĂ©ritĂ© ou de faussetĂ©, d’autres propositions bien dĂ©terminĂ©es, et caractĂ©risĂ©es respectivement par les diverses combinaisons possibles de ces seules valeurs (positives ou nĂ©gatives).

On peut au contraire concevoir un ensemble d’opĂ©rations consistant Ă  transformer les propositions par dĂ©composition de chacune d’entre elles en ses Ă©lĂ©ments et par modification des Ă©lĂ©ments ainsi dĂ©composĂ©s. Par exemple en une proposition telle que « cette rose est rouge », on peut remplacer « cette rose » par d’autres termes (« ce drapeau est rouge », « toutes les roses sont rouges », etc.), ou remplacer « rouges » par d’autres prĂ©dicats (« jaune », « noir », etc.), ou encore modifier le rapport « est » ( « cette rose l’emporte en beautĂ© sur celle-ci », etc.). Telles sont les opĂ©rations intrapropositionnelles :

DÉFINITION 3. — Nous appellerons « intrapropositionnelles » les opĂ©rations permettant de dĂ©composer une proposition en Ă©lĂ©ments (cette dĂ©composition pouvant ĂȘtre poussĂ©e Ă  des degrĂ©s variables) et de construire de nouvelles propositions dĂ©terminĂ©es par les transformations de ces Ă©lĂ©ments ; les valeurs vraies et fausses des propositions ainsi engendrĂ©es rĂ©sultant alors des combinaisons entre les Ă©lĂ©ments eux-mĂȘmes.

Pour ce qui est des rapports entre les jugements et les raisonnements, on voit immĂ©diatement l’ambiguĂŻtĂ© que la logique classique laissait subsister dans la notion de la structure formelle du raisonnement. « Raisonner, dit par exemple L. Liard, c’est infĂ©rer ; infĂ©rer c’est tirer une proposition d’une ou de plusieurs propositions dans lesquelles elle est implicitement contenue. TantĂŽt l’infĂ©rence se fait sans intermĂ©diaire ; elle est alors immĂ©diate [
]; tantĂŽt elle se fait Ă  l’aide d’intermĂ©diaires ; elle est alors mĂ©diate.1 » Or, tant les infĂ©rences immĂ©diates entre propositions gĂ©nĂ©rales et spĂ©ciales ou singuliĂšres que les infĂ©rences mĂ©diates ou syllogismes, envisagĂ©es par la logique d’Aristote, reposent sur la distinction du « tous » et du « quelque » en un sens qui intĂ©resse surtout les opĂ©rations intrapropositionnelles. Dire que « tous les hommes sont mortels ; Socrate est un homme ; donc Socrate est mortel », c’est, en effet, dĂ©composer les propositions en classes, inclure la classe des hommes dans celle des mortels et conclure de l’appartenance de Socrate Ă  la premiĂšre classe Ă  son appartenance Ă  la seconde. C’est donc fonder le raisonnement sur les concepts, en extension, comme nous venons de le faire, ou en comprĂ©hension (par une hiĂ©rarchie de prĂ©dicats). Mais on peut aussi fonder le raisonnement sur la seule combinaison interpropositionnelle des jugements : [(p □ q) ∙ (q ⊃ r) d (p r)], c’est-Ă -dire si p implique q et que q implique r alors p implique r. De tels raisonnements ignorĂ©s sous cette forme gĂ©nĂ©rale par la

1. Logique (10e éd.), p. 31.

logique classique sont alors d’un niveau plus Ă©levĂ© de formalisation que ceux de la syllogistique, comme l’analyse symbolique le montre Ă  l’évidence.

Quant aux rapports entre les concepts et le jugement, ils ne peuvent ĂȘtre Ă©tablis que par une dĂ©composition de celui-ci, selon un jeu d’opĂ©rations intrapropositionnelles. Mais il importe de saisir que cette dĂ©composition comporte des degrĂ©s variables. Gela signifie, d’une part, que la dĂ©composition dont s’est contentĂ©e la logique classique ne constitue qu’une premiĂšre approximation : la logistique a distinguĂ© depuis des classes et des attributs de diffĂ©rents types et surtout une « logique des relations », ignorĂ©e par celle d’Aristote qui rĂ©duisait tout Ă  la copule « est ». Mais cela signifie, d’autre part, que toute dĂ©composition en Ă©lĂ©ments premiers ( « faits » atomiques, etc.) demeure relative, de tels Ă©lĂ©ments n’acquĂ©rant leur propriĂ©tĂ© d’ĂȘtre premiers que relativement Ă  un mode de dĂ©composition, dĂ©pendant lui-mĂȘme du mode de recomposition que l’on a en vue.

§ 2. La notion de « structure » formelle et la distinction des « formes » et des « contenus »

La distinction des opĂ©rations intra et interpropositionnelles met dĂ©jĂ  en Ă©vidence l’existence de deux sortes de connexions que l’on peut toutes deux qualifier de formelles, mais qui tĂ©moignent de degrĂ©s diffĂ©rents de formalisation. Il serait pourtant erronĂ© de croire que le palier infĂ©rieur ne puisse pas ĂȘtre caractĂ©risĂ© par une structure formelle se suffisant Ă  elle-mĂȘme. « La logique des propositions est ou veut ĂȘtre [
] une logique formelle »1, dit cependant Serrus, tandis que celle des relations « n’est plus une discipline formelle »2, parce que ses principes « dĂ©pendent de la considĂ©ration de l’objet »3. Il est parfaitement exact que la logique intraproposi- tionnelle porte, en un sens Ă  dĂ©finir, sur le contenu des propositions, par opposition Ă  la forme, constituĂ©e par leurs liaisons ; elle est donc moins formelle que la thĂ©orie des opĂ©rations interpropositionnelles. Mais ce contenu a lui-mĂȘme une forme constituĂ©e par les structures de classes et de relations, et il existe des contenus d’un niveau encore infĂ©rieur par rapport Ă  cette forme, c’est-Ă -dire qu’ils sont contenus

1. Traité, p. 15.

2. Ibid., p. 197.

3. Ibid., p. 15.

dans cette forme, laquelle est elle-mĂȘme contenue dans les formes interpropositionnelles. Par exemple le rapport gĂ©nĂ©ral d’inclusion A < B est une forme qui peut comporter Ă  titre de contenu l’inclusion concrĂšte « Oiseaux < VertĂ©brĂ©s », mais qui est elle-mĂȘme contenue, Ă  titre de rĂ©alisation particuliĂšre, dans la forme plus gĂ©nĂ©rale de l’implication p ⊃ q (par exemple « x est Oiseau » implique « x est VertĂ©bré »).

Il n’est donc pas lĂ©gitime de soutenir que la logique intraproposi- tionnelle dĂ©pend de la considĂ©ration de l’objet, tandis que la logique interpropositionnelle serait seule « pure ». Toutes deux constituent des formalisations d’opĂ©rations, c’est-Ă -dire des Ă©laborations formelles portant sur ces sortes de rĂ©alitĂ© qui, psychologiquement et Ă©pistĂ©mologiquement, constituent des actions du sujet sur l’objet ; mais toutes deux ne retiennent des opĂ©rations que leurs coordinations structurales pour les reconstruire dĂ©ductivement. L’un des deux domaines de la logique est Ă  cet Ă©gard plus « pur » ou formalisĂ© que l’autre, mais il s’agit de degrĂ©s et non pas d’une opposition de nature. Lorsque l’on parle, par exemple, de la transitivitĂ© d’une relation symĂ©trique quelconque prĂ©sentant cette propriĂ©tĂ©, a = b b — c, donc a = c, on exprime un caractĂšre propre Ă  l’opĂ©ration gĂ©nĂ©rale de la substitution, sans invoquer les innombrables modĂšles particuliers qu’il est possible d’en rĂ©aliser : il n’y a donc pas lĂ  rĂ©fĂ©rence Ă  l’objet, mais seulement Ă  l’action opĂ©rative sous sa forme la plus dĂ©pouillĂ©e. Lorsque l’on passe, d’autre part, de cette forme commune aux formes plus spĂ©ciales, telles que l’identitĂ© A = A, l’équivalence qualitative ou intensive A = A’ (ou plutĂŽt, comme nous le verrons au § 19, les multiples formes possibles d’équivalence logique), l’égalitĂ© entre deux nombres (ou Ă©quipotence de deux ensembles), on descend naturellement du plus formel au moins formel, mais ce sont encore des structures formelles que l’on Ă©tudie : ce ne sont pas des propriĂ©tĂ©s d’objets partiçuliers, mais les propriĂ©tĂ©s structurales des opĂ©rations que l’on peut effectuer sur les objets en les rĂ©unissant sous la forme de classes Ă  structures spĂ©cialisĂ©es ; ce sont donc toujours exclusivement les propriĂ©tĂ©s structurales qui intĂ©ressent la logique, mĂȘme lorsque celle-ci cherche Ă  atteindre les plus Ă©lĂ©mentaires de ces propriĂ©tĂ©s.

Il convient donc de dĂ©finir ce qu’on entendra par structures, par formes et par contenus. Selon Wittgenstein, la structure de la proposition est caractĂ©risĂ©e par ce qui en reste si l’on ne parle que de faits quelconques p, q, r, d’objets quelconques x, y, z et de prĂ©dicats

quelconques φ, χ, ψ, c’est-Ă -dire en langage courant que si l’on ne raisonne que sur des propositions quelconques et dont les termes soient aussi quelconques. DĂ©gager la « structure » d’un.systĂšme d’énoncĂ©s consistera donc Ă  substituer, Ă  chacun des termes concrets employĂ©s et Ă  chacune des liaisons inter ou intraproposition- nelles, d’autres termes, mais quelconques et dĂ©signĂ©s par des symboles abstraits. L’on voit alors qu’il existera des degrĂ©s distincts de formalisation : Wittgenstein et Russell (dans la seconde Ă©dition des Principid) partent ainsi de propositions Ă©nonçant un fait dĂ©terminĂ© pour ne passer qu’ensuite aux propositions de plus en plus gĂ©nĂ©rales (avec prĂ©dicats dĂ©terminĂ©s et objets indĂ©terminĂ©s ou l’inverse, et finalement avec objets et prĂ©dicats quelconques). C’est pourquoi il importe de prĂ©ciser notre vocabulaire en ce qui concerne les formes et les contenus.

Soit une succession d’implications [(p □ q) ‱ (q □ r)] □ [p □ r], ce qui se lit : « si la proposition p implique la proposition q et si q implique r, alors pimpliquer ». En un tel cas, les implications p □ q et ç ⊃ r sont donnĂ©es, tandis que l’implication p d r est construite. Il intervient donc dĂ©jĂ  ici, bien que nous soyons en prĂ©sence d’un genre de connexions essentiel Ă  la pure logique des propositions, deux degrĂ©s de formalisation : l’implication construisant p ⊃ r, au moyen de (p ⊃ q) et de (<∕≡ r), est de caractĂšre plus formel que les deux autres, comme y a insistĂ© Lewis, et peut donc ĂȘtre dite implication formelle ; au contraire les implications p d q et q □ r, Ă©tant simplement donnĂ©es, seront dites matĂ©rielles. L’implication en gĂ©nĂ©ral est dĂ©finie par Russell (p d q) = (p √ q), ce qui signifie « p implique q Ă©quivaut Ă  l’alternative ou non-p ou q »1. Cette dĂ©finition met en Ă©vidence le caractĂšre de simple fait qui exprime l’implication pj p lorsqu’elle est donnĂ©e sans plus : que l’on ait Ă  choisir entre non-p ou q (ou les deux, mais toujours avec exclusion de non-q et p); si cette alternative n’est pas le rĂ©sultat d’une construction formelle antĂ©rieure, elle ne saurait, en effet, provenir que du contenu de ces propositions. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la donnĂ©e prĂ©alable, qui consiste Ă  considĂ©rer les propositions p, q et r comme distinctes, ne saurait Ă©galement tenir qu’à leur contenu. La construction formelle ne s’occupe, il est vrai, ni du contenu des implications p □ q et q □ r ni de celui des propositions distinctes, p, q et r, et considĂšre simplement ces propositions comme donnĂ©es avec leurs distinctions et leurs impli-

1. Exemple : « mammifÚre implique vertébré » équivaut à « ou bien x est non-mammifÚre, ou bien il est vertébré ».

cations : mais ce donnĂ© se rĂ©fĂšre nĂ©cessairement Ă  un contenu. Nous pouvons donc, en ce cas, imaginer un autre critĂšre que celui de Wittgenstein et considĂ©rer les implications q et q^>r comme des contenus par rapport Ă  la construction formelle aboutissant Ă  p⊃rrle contenu Ă©quivaudrait ici au donnĂ© et la forme Ă  la construction.

Or on voit d’emblĂ©e que les deux critĂšres tendent Ă  coĂŻncider, sauf que le second met mieux en Ă©vidence le caractĂšre relatif ou mobile des notions de forme et de contenu. Ils convergent, en effet, car le dĂ©terminĂ© coĂŻncide en fait avec le donnĂ© et le quelconque avec le construit. La diffĂ©rence entre un terme quelconque x et un terme dĂ©terminĂ© x1 est que le premier rĂ©sulte de substitutions indĂ©finies entre x1, x2, etc., donc dĂ©jĂ  d’une construction. Dans les cas des implications matĂ©rielle et formelle, l’implication q, qui est donnĂ©e, est d’autre part moins quelconque que celle qui constitue l’infĂ©rence [(p □ q)∙(q^ r)] => [p r], car celle-ci resterait vraie mĂȘme si les deux premiĂšres implications Ă©taient elles-mĂȘmes construites, tandis que, dans le cas particulier, p q est vraie seulement en tant que donnĂ©e. Bref, il y a des degrĂ©s dans le dĂ©terminĂ© et le quelconque et ces degrĂ©s convergent avec ceux du donnĂ© et du construit.

Nous pouvons donc dĂ©finir la forme comme Ă©tant ce qui demeure inchangĂ© en une liaison opĂ©ratoire lors des substitutions de donnĂ©es et le contenu comme constituĂ© par ces donnĂ©es elles-mĂȘmes, celles- ci pouvant prĂ©senter pourtant tous les degrĂ©s de dĂ©termination :

DÉFINITION 4. — Le « contenu » d’une liaison opĂ©ratoire est constituĂ© par les donnĂ©es, ou les termes pouvant leur ĂȘtre substituĂ©s, tandis que la « forme » est ce qui demeure inchangĂ© au cours de telles substitutions.

Par exemple dans la construction [(p d q) ‱ (q ⊃ r)] ⊃ [p □ r], les implications donnĂ©es (p □ q) et (q □ r) constituent le contenu de la liaison tandis que l’implication qui les relie Ă  la conclusion [p □ r] en constitue la forme. Mais l’implication matĂ©rielle (p □ q) qui joue donc le rĂŽle de contenu par rapport Ă  la construction de [p ⊃ r] est elle-mĂȘme une forme par rapport Ă  l’ensemble des propositions non quelconques substituables Ă  p et Ă  q dans le rapport p □ q et dont celui-ci reprĂ©sente la forme gĂ©nĂ©rale. L’implication matĂ©rielle (p⊃ q) est donc Ă  la fois contenu et forme, contenu par rapport Ă  la forme dans laquelle elle entre comme Ă©lĂ©ment et forme par rapport aux propositions plus dĂ©terminĂ©es dont elle reprĂ©sente la classe, c’est-Ă -dire le produit formel d’opĂ©rations de substitution.

Piaget. —   TraitĂ© de Logique. * 4

A

Examinons maintenant le cas d’une de ces propositions dĂ©terminĂ©es p1 □ ql ou p2 □ q2, auxquelles a Ă©tĂ© substituĂ©e pz q. Une telle implication matĂ©rielle particuliĂšre demeurera contenu tant qu’elle jouera le rĂŽle de donnĂ©e, mais elle prendra rang de forme pour autant qu’on pourra la construire. Or, on le peut, mais au moyen d’opĂ©rations intrapropositionnelles, c’est-Ă -dire de structures d’un rang infĂ©rieur aux formes interpropositionnelles. Supposons ainsi que p1 signifie « x est A » et que p1 signifie « a ; est B », les deux termes A et B reprĂ©sentant deux classes telles que A soit incluse en B (donc A < B ou A + B = B). En ce cas l’implication matĂ©rielle p1 d ql sera vraie non plus en tant que donnĂ©e, mais en tant qu’exprimant la transitivitĂ© des relations d’inclusion (y compris l’appartenance Δ) : elle sera donc forme par rapport Ă  un contenu de niveau infĂ©rieur constituĂ© par les classes A et B et les rapports (xΔA) et (A < B).

Quant aux classes A et B elles-mĂȘmes, elles peuvent Ă  leur tour ĂȘtre donnĂ©es ou construites et en ce second cas constituer des formes Ă  contenus variables (selon des opĂ©rations d’addition de sous-classes, de rĂ©unions d’individus, d’intersection, de correspondance, etc.). Et si, au lieu de considĂ©rer les classes, nous analysons les relations entre termes individuels, nous retrouvons les deux possibilitĂ©s : relations donnĂ©es Ă  titre de contenus d’une construction formelle, ou relations construites au moyen d’autres rapports plus Ă©lĂ©mentaires et donnĂ©s Ă  titre de contenus.

Bref, la forme et le contenu logiques des liaisons opĂ©ratoires sont relatifs l’un Ă  l’autre et par consĂ©quent indissociables. Mais pour discuter les questions que soulĂšve une telle situation, il importe d’introduire encore deux dĂ©finitions :

DÉFINITION 5. — Nous appellerons « structure » toute liaison logique susceptible de jouer, alternativement ou simultanĂ©ment, le rĂŽle de forme et celui de contenu.

DÉFINITION 6. — Nous appellerons « contenu extralogique » les termes ne pouvant jouer que le rĂŽle de contenus.

Chaque structure constitue ainsi une forme par rapport aux structures de rang infĂ©rieur qu’elle englobe dans sa composition et un contenu par rapport aux structures supĂ©rieures qui l’utilisent Ă  titre de donnĂ©e ou de matiĂšre Ă  construction. Plus prĂ©cisĂ©ment chaque structure est Ă  la fois construction (forme), Ă  l’égard des formes infĂ©rieures, et application (contenu) par rapport aux supĂ©-

rieures. C’est pourquoi la notion du « formel », qui caractĂ©rise la logique, se rĂ©fĂšre Ă  un processus continu de formalisation et non pas Ă  une situation statique.

Mais il se pose naturellement alors deux problĂšmes essentiels. En premier lieu existe-t-il, au sommet d’une telle hiĂ©rarchie de structures, une forme pure qui ne soit que forme et non plus contenu, et qui constitue ainsi la forme de toutes les formes, autrement dit qui joue le rĂŽle de logique gĂ©nĂ©rale ou de norme suprĂȘme ? Ou bien le sommet de l’édifice demeure-t-il ouvert ? Tel est sans doute le problĂšme essentiel de la logique mathĂ©matique. En second lieu, en quoi consiste la base de l’édifice, puisqu’on y trouve nĂ©cessairement des contenus qui demeurent purement contenus et ne sont plus la forme de rien ? Ces contenus extralogiques sont-ils reconnaissables Ă  un passage brusque sautant du symbole de l’individu logique, par exemple x1, Ă  l’individu empirique1 connotĂ© par lui et lui servant ainsi de contenu ultime ? Ou bien au contraire se trouve-t-on en prĂ©sence d’une rĂ©gression indĂ©finie, telle que les donnĂ©es logiques initiales, toujours arbitrairement choisies, constituent simplement ce que l’on pourrait appeler des « structures individualisĂ©es » susceptibles Ă  la fois de servir de contenu aux constructions supĂ©rieures et de forme Ă  un contenu conventionnellement considĂ©rĂ© comme extralogique, ce qui revient Ă  dire non encore formalisé ? C’est ce second problĂšme qu’il s’agit d’examiner maintenant.

§ 3. Les propositions Ă©lĂ©mentaires et l’individualisation des formes

Si les structures logiques constituent ainsi une hiĂ©rarchie de structures telle que chacune joue le rĂŽle de forme par rapport aux infĂ©rieures et de contenu par rapport aux supĂ©rieures, le problĂšme prĂ©alable de la construction logique consiste Ă  dĂ©terminer en quoi consistent les Ă©lĂ©ments de dĂ©part et quel est Ă  leur sujet le rapport entre les structures Ă©lĂ©mentaires (dĂ©finition 5) et les contenus extralogiques (dĂ©finition 6). Le problĂšme paraĂźt simple Ă  rĂ©soudre pour un atomisme logique, et compliquĂ© pour une logique des totalitĂ©s ; mais peut-ĂȘtre cette apparence est-elle doublement trompeuse.

1. Notons que l’individu empirique peut ĂȘtre un objet mental comme un objet physique, car la logique n’a pas Ă  dissocier l’objet de l’action effectuĂ©e sur lui. Russell refuse Ă  « une licorne » l’existence logique : mais alors les rayons N pu le Bathybius Haeckeli constituaient des ĂȘtres logiques tant qu’on y croyait et auraient perdu cette existence conceptuelle une fois reconnue l’illusion ?

Un effort admirable a Ă©tĂ© fourni par Wittgenstein et par Russell pour rĂ©soudre le problĂšme sur le terrain de l’atomisme propositionnel, effort dont sont redevables aussi bien ceux qui se sĂ©parent d’un tel point de vue que ses partisans eux-mĂȘmes. Il existe, nous disent ces auteurs, des Ă©noncĂ©s Ă©lĂ©mentaires sans gĂ©nĂ©ralisation et portant sur des faits non dĂ©composables en d’autres faits. Wittgenstein les appelle sans plus « faits atomiques » p ou q, etc., et Russell « propositions atomiques ». Une proposition molĂ©culaire est constituĂ©e selon Russell (par dĂ©finition) par les propositions que l’on peut former en composant entre elles des propositions atomiques au moyen de la relation d’incompatibilitĂ© (p | q soit p est incompatible avec q). Les propositions Ă©lĂ©mentaires seraient alors l’ensemble des propositions atomiques et molĂ©culaires. Le caractĂšre propre des propositions atomiques serait de consister en Ă©noncĂ©s de faits individuels sans aucune mention de « tous », « quelques », ou « toujours » et « parfois » : elles ne comportent ainsi que des termes bien dĂ©terminĂ©s (par opposition Ă  quelconques). Par contre elles admettent les opĂ©rations de nĂ©gation (p), de conjonction (p ‱ q), de disjonction (p √ q), etc., toutes rĂ©ductibles Ă  l’incompatibilitĂ©.

Le problĂšme que nous soulevons alors est de savoir si la notion mĂȘme d’une proposition atomique n’est pas contradictoire. Nous n’entendons pas soutenir qu’il existe des contradictions dans le calcul des propositions Ă©lĂ©mentaires construit par Wittgenstein et Russell et destinĂ© Ă  servir de fondement au calcul des propositions en gĂ©nĂ©ral. Nous demandons simplement si les soi-disant propositions atomiques sont vraiment isolables Ă  titre d’élĂ©ments antĂ©rieurs Ă  leurs compositions mutuelles et si elles constituent ainsi le point de dĂ©part le plus naturel pour la construction de l’édifice logique. Nous croyons au contraire qu’elles rĂ©sultent toujours de dĂ©compositions Ă  partir de structures totales plus complexes.

En quel sens, en effet, peut-on parler de propositions Ă©lĂ©mentaires ? Si l’on se place au point de vue exclusif des opĂ©rations interpropositionnelles, sans considĂ©rer le contenu des propositions, une proposition Ă©lĂ©mentaire ne se distingue naturellement pas alors d’une proposition quelconque p, q, r, par opposition aux assemblages (p-q ou p⊃ q, etc.). Ce n’est donc pas de cela qu’il s’agit. Si l’on se place, par contre, au point de vue des opĂ©rations intrapropositionnelles, une proposition Ă©lĂ©mentaire ou atomique sera caractĂ©risĂ©e par certains rapports entre un prĂ©dicat dĂ©terminĂ© (a ou ÎČ)

et un terme individuel (τ1 ou ^2)1 auquel ce prĂ©dicat est attribué ; nous Ă©crirons ces rapports α(x1) ou ÎČ(rr2) en cas de vĂ©ritĂ©, et ÎČ(x3) en cas de faussetĂ©. Deux problĂšmes sont alors Ă  distinguer soigneusement dont on a, malgrĂ© tout, l’impression que Russell et Witt- genstein les ont laissĂ©s quelque peu interfĂ©rer : la question du caractĂšre logiquement premier (ou indĂ©composable) de telles structures et celle de leur rapport avec les contenus extralogiques correspondants (simplicitĂ© des faits individualisĂ©s dans le rĂ©el).

Or, le premier de ces problĂšmes comporte une solution Ă  laquelle il est difficile d’échapper ; Ă©noncer sous forme d’une proposition p un rapport entre un terme individuel x1 et un prĂ©dicat a consiste nĂ©cessairement Ă  mettre le terme individuel x1 en relation avec d’autres termes, non pas seulement parce que la proposition p peut ĂȘtre associĂ©e Ă  q, r, etc., mais parce que les termes intraproposi- tionnels eux-mĂȘmes a et x1, dont elle se compose, ne sauraient avoir de signification logique qu’à une condition : c’est de caractĂ©riser a et x1 en liaison avec d’autres termes (ÎČ, etc., ou x2, etc.) empruntĂ©s Ă  d’autres propositions, ou en liaison avec les mĂȘmes termes (a et rr1) se retrouvant en d’autres propositions et rĂ©apparaissant donc en tant qu’engagĂ©s en des rapports distincts de α(aq).

Il n’existe, en effet, que deux procĂ©dĂ©s pour dĂ©crire, c’est-Ă -dire pour isoler l’individu logique x1 : ou bien lui attribuer des prĂ©dicats distincts de ceux de tous les autres individus (en faire une « classe » singuliĂšre), ou le comparer Ă  tous les autres par le moyen de « relations » dont il serait lui-mĂȘme l’un des termes. Supposons d’abord que le terme individuel xj ne prĂ©sente qu’un caractĂšre distinctif a qui le diffĂ©rencie de Ÿ Ÿ, etc., qualifiĂ©s par ÎČ, Îł, etc. Cela revient alors Ă  dire qu’il existe deux classes X et X’, dont l’une X ne contient que x1 et est caractĂ©risĂ©e par la prĂ©sence de la qualitĂ© a et dont l’autre X’ contient x2, x3, etc., et est caractĂ©risĂ©e par l’absence de la qualitĂ© a, c’est-Ă -dire par Ăą. De plus X et X’ constitueront par leur rĂ©union la classe, totale Y. On aura donc :

(0) X [se rĂ©duisant Ă  α(z1)] = Y — X’ et X + X’ = Y

De plus, on pourra toujours rĂ©unir α(^1) et ÎČ(Ÿ) ou a(τ1) et Îł(x1), etc., en sous-classes K1, K2, etc., telles que α(x1) Ă©quivale Ă  K1 moins ÎČ(‰) ; ou Ă  K2 moins Îł(Ÿ), etc. :

(0’) α(x1) = K1 — ÎČ(τ2) ; a(x1) = K2 — γ(Ÿ) ; etc.

1. Nous Ă©crirons au cours de ce TraitĂ©, x1 ; x, ; 
 ou y1 ; y, ; 
 pour les termes dĂ©terminĂ©s et x ou y
 pour les termes indĂ©terminĂ©s.

/

Cela revient Ă  dire que le terme x1 n’est pas uniquement caractĂ©risĂ© par la prĂ©sence du prĂ©dicat a, mais aussi par l’absence de ÎČ, de Îł, etc. (soit par ÎČ, Îł, etc.),’et que ces prĂ©sences et ces absences suffisent dĂ©jĂ  Ă  constituer un ensemble de sous-classes dĂ©terminĂ©es, c’est-Ă -dire une classification. La partie commune de ces classes K1,

K2, etc., sera alors Ă©galĂ© a X et la somme des parties non communes Ă©quivaudra Ă  X’ (voir la figure 1). Supposons maintenant que, au lieu d’une qualitĂ© positive a caractĂ©risant x1, le terme xl soit seulement reconnaissable Ă  l’absence des qualitĂ©s ÎČ, Îł, etc. Cela reviendra Ă  dĂ©finir le prĂ©dicat a par l’absence simultanĂ©e des qualitĂ©s ÎČ, Îł, etc., et rien ne sera changĂ© Ă  ce qui prĂ©cĂšde : le fait atomique sera toujours solidaire d’une classification d’ensemble.

Fia. 1.

Admettons enfin que la diffĂ©rence entre le fait individualisĂ© x1et les autres faits x2, Ÿ, etc., soit une diffĂ©rence de degrĂ©, exprimable en plus ou en moins. Cela signifiera alors que le terme x1 se distinguera de Ÿ Ÿ, etc., par un jeu de relations asymĂ©triques. Si nous dĂ©signons par une flĂšche (→- ou →-) ces relations exprimant une diffĂ©rence orientĂ©e, nous aurons donc :

(0") (x1 →- x2) ou (x1 x2) ; (x1 →- x3) ou (τ1 x3) ; etc.

En ce cas (fig. 1 bis) le terme x1 sera bien distinguĂ© de z2, x3, etc., mais il s’en trouvera par cela mĂȘme solidaire grĂące Ă  l’existence d’un systĂšme de relations.

Au total, mĂȘme Ă  n’envisager que des diffĂ©rences entre x1 et les autres termes individuels x2, etc., ces diffĂ©rences supposent ou une classification (0) ou (0’) ou un systĂšme de rapports (0"). Autrement dit, un fait individualisĂ© est nĂ©cessairement ou bien une classe singuliĂšre rĂ©sultant de l’intersection de plusieurs sous-classes (fig. 1) ou bien un centre de relations constituant l’interfĂ©rence de multiples couples ou de sĂ©riations plus complexes (fig. 1 bis). Dans les deux cas, l’individualisation mĂȘme du fait soi-disant atomique est

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

le rĂ©sultat soit d’un dĂ©coupage Ă  l’intĂ©rieur d’un certain nombre, d’autres classes, soit d’une mise en relation Ă  l’intĂ©rieur d’un systĂšme de rapports. Ce sont ces classes et ces relations asymĂ©triques qui seules permettent l’élaboration des opĂ©rations propositionnelles auxquelles Wittgenstein soumet ses propositions atomiques. La possibilitĂ© mĂȘme de ces propositions suppose dĂ©jĂ  un classement ou une mise en relations prĂ©alables. En effet, Wittgenstein a reconnu avec profondeur que les premiĂšres propositions Ă©nonçant un « fait » se construisent par nĂ©gations Ă  partir d’autres « faits » : or ces nĂ©gations et incompatibilitĂ©s ne sont pas autre chose que l’expression

propositionnelle des soustractions de classes de forme (0) et (0’) ou des diffĂ©rences asymĂ©triques de forme (0"). Quant aux opĂ©rations de disjonctions, d’implications, etc., elles traduisent en termes interpropositionnels les interfĂ©rences ou les inclusions propres Ă  ces classes ou aux champs de ces relations (voir § 28).

On peut donc résoudre le premier des deux problÚmes

lence Ă©tant une diffĂ©rence nulle) ; en effet, l’identitĂ© (x1 = x1) suppose une dĂ©limitation entre ce qui est identique Ă  x1 et ce qui ne l’est pas dans le bloc de « faits » auquel appartient x1. Ainsi l’identitĂ© elle-mĂȘme ne saurait ĂȘtre caractĂ©risĂ©e qu’en fonction d’autres relations qui la dĂ©bordent.

Nous pouvons alors en venir au second problĂšme : en quoi consiste le contenu extralogique (dĂ©finition 6) des formes les plus simples, c’est-Ă -dire de la classe singuliĂšre et du rapport d’identité ? Autrement dit, qu’est-ce qu’un « contenu » qui ne soit plus la « forme » de rien, si tout individu envisagĂ© par la logique est nĂ©cessairement membre de classes et terme de rapports ? Sommes-nous enfin en prĂ©sence d’un vrai fait atomique, c’est-Ă -dire d’un Ă©lĂ©ment isolĂ© prĂ©alable ? Il n’en est rien non plus. Psychologiquement et Ă©pistĂ©mologiquement, sans que la logique ait Ă  prendre position sur ce point, un fait ou un objet individualisĂ©s sont toujours relatifs au dĂ©coupage exigĂ© par l’action du sujet, et par consĂ©quent relatifs aux structures perceptives ou intellectuelles d’ensemble qui les assimilent (et s’accommodent en retour Ă  eux) : d’un tel point de vue il n’existe donc pas de faits isolĂ©s et les Ă©lĂ©ments individuels ne sont pas antĂ©rieurs aux systĂšmes qu’ils constituent entre eux, mais seulement dĂ©composables en fonction de l’ensemble de chaque systĂšme. Du point de vue logique, qui seul nous importe ici, il en va exactement de mĂȘme : le donnĂ© individuel servant de contenu Ă  la forme la plus simple (par exemple un caillou en tant qu’individu, seul membre d’une classe singuliĂšre et seul terme d’un rapport d’identitĂ©) ne constitue un Ă©lĂ©ment indĂ©composable que relativement au systĂšme des opĂ©rations considĂ©rĂ©es Ă  son sujet. En construisant un autre systĂšme de classes et de relations l’élĂ©ment individuel du premier systĂšme peut devenir forme d’un rang supĂ©rieur dans le second systĂšme (le mĂȘme caillou envisagĂ© en tant que collection de corpuscules ou que faisceau de rapports gĂ©omĂ©triques, etc.). Le terme ultime de la dĂ©composition logique est donc essentiellement relatif Ă  l’édifice des formes assurant son individualisation, c’est-Ă -dire que cette individualisation elle-mĂȘme est fonction de la totalitĂ© du systĂšme. Le contenu individualisĂ© des formes logiques n’est par consĂ©quent extralogique que dans l’exacte mesure oĂč il est donnĂ© et non pas construit opĂ©ratoirement comme le sont les classes, les relations et les propositions dont l’élaboration relĂšve de structures opĂ©ratoires d’ensemble. Mais les qualificatifs de donnĂ© ou d’extralogique ne signifient nullement que l’on atteigne ainsi des Ă©lĂ©-

ments premiers en eux-mĂȘmes, soit du point de vue physique ou psychologique, soit du point de vue logique. Il en rĂ©sulte que le systĂšme des structures est donc toujours ouvert vers le bas, c’est- Ă -dire susceptible de donner lieu Ă  des analyses ultĂ©rieures plus fines et Ă  de nouvelles formalisations de contenus jusque-lĂ  considĂ©rĂ©s comme donnĂ©s et extralogiques. Cette ouverture vers le bas est assurĂ©ment gĂȘnante pour tout systĂšme atomistique procĂ©dant de l’élĂ©ment Ă  la totalité : elle n’exprime au contraire que la diffĂ©renciation indĂ©finie possible des totalitĂ©s dans les systĂšmes logiques fondĂ©s sur les rapports d’ensemble du tout Ă  la partie.

§ 4. Les fonctions propositionnelles, les classes et les relations

Dans ce qui prĂ©cĂšde nous avons traduit les opĂ©rations intrapro- positionnelles en termes de classes (et de relations), comme si la notion de classe logique Ă©tait d’une validitĂ© Ă©vidente. Or, aprĂšs avoir Ă©tĂ© l’objet d’une admirable rĂ©organisation dans les travaux de Russell, la logique des classes a Ă©tĂ© abandonnĂ©e par lui Ă  titre de fondement de l’édifice logique et mĂȘme Ă  titre de nĂ©cessitĂ© formelle en gĂ©nĂ©ral, pour des raisons subtiles qu’il s’agit d’examiner maintenant.

La notion capitale que l’on doit Ă  Russell et qui relie de la façon la plus naturelle la notion de classe Ă  celle de proposition (au point qu’elle a rendu presque inutile Ă  ses yeux l’existence des classes elles-mĂȘmes) est la notion de « fonction propositionnelle ». C’est le passage de la proposition comme telle Ă  la fonction propositionnelle qui introduit donc Ă  l’étude des opĂ©rations intrapropositionnelles.

Une proposition p est vraie ou fausse et c’est exclusivement Ă  ce titre qu’elle intervient dans le calcul des propositions, c’est-Ă -dire dans la logique des opĂ©rations interpropositionnelles.. CaractĂ©risĂ©e par ses seules valeurs de vĂ©ritĂ© et de faussetĂ©, elle ne comporte donc pas de quantification explicite, et les expressions « un », « quelques », « tous », etc. n’intĂ©ressent ainsi pas directement la logique des propositions, puisqu’elles sont relatives au contenu de la proposition, donc opĂ©rations intrapropositionnelles. >

Mais, Ă  un terme dĂ©terminĂ© d’une proposition, on peut substituer un terme quelconque : la proposition « cette rose est rouge » deviendra ainsi « a : est rouge », et, si nous dĂ©signons le fait d’ĂȘtre rouge par le signe φ, nous Ă©crirons cette proposition φ(z). Seulement un

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tel Ă©noncĂ© n’est plus ni vrai ni faux. Il n’est pas toujours vrai puisque certains termes dĂ©terminĂ©s x1 et x2 que nous pouvons substituer Ă  x ne sont pas rouges : les propositions φ(rr1) et φ(a⅛) sΞnt alors fausses. Mais l’énoncĂ© ^(x) n’est pas non plus toujours faux : il n’est en lui-mĂȘme ni vrai ni faux et ne constitue donc plus une proposition, puisque le caractĂšre essentiel d’une proposition est d’ĂȘtre vraie ou fausse (dĂ©finition 1). Nous l’appellerons avec Russell « fonction propositionnelle », en dĂ©signant sous le nom d’« argument » le terme x et en considĂ©rant φ comme la fonction elle-mĂȘme :

DEFINITION 7. — Une fonction propositionnelle φ(≈) est un Ă©noncĂ© ni vrai ni faux, mais susceptible d’acquĂ©rir une valeur de vĂ©ritĂ© ou de faussetĂ© selon la dĂ©termination des arguments substituĂ©s Ă  l’argument indĂ©terminĂ© x.

Une fonction propositionnelle sera « toujours vraie » si pour tous les x la fonction prend une valeur de vĂ©ritĂ©, ce que Russell Ă©crit (x) φx ; elle sera « quelquefois vraie » si elle est vĂ©rifiĂ©e par un x au moins, ce qui s’écrit 3(z)φz∙ Les notions de « tous », « quelques » et « aucun » liĂ©es par la syllogistique Ă  la thĂ©orie des propositions s’expriment ainsi en termes de fonctions propositionnelles par les mots « toujours », « quelquefois » et « jamais ». Or ces notions exprimant essentiellement une structure d’emboĂźtement de classes, on aperçoit la parentĂ© entre la notion de fonction propositionnelle et celle de classe logique. Une fonction φ(z) conduit, en effet, Ă  dĂ©composer les propositions en classes, puisque les arguments x saturant la fonction constituent des classes positives ou nulles. RĂ©ciproquement, chaque classe peut ĂȘtre dĂ©finie par quelque fonction propositionnelle qui sera vraie pour les membres de la classe K et fausse pour tous les termes de la classe complĂ©mentaire K.

Mais le passage de la fonction propositionnelle Ă  la classe comporte des prĂ©cautions. Les unes sont relatives Ă  la « thĂ©orie des types » qui exclut les classes se comprenant elles-mĂȘmes comme Ă©lĂ©ments (par exemple la classe de toutes les classes). Les autres concernent l’existence mĂȘme des classes en tant que structures logiques fondamentales et c’est sur ce dernier point que Russell a introduit les corrections qu’il nous faut examiner maintenant.

Une classe logique ne saurait ĂȘtre conçue, en effet, comme un simple amas d’individus : la meilleure preuve, dit Russell, en est qu’une classe peut ĂȘtre vide ou nulle. Il faut ajouter que, lorsqu’ils existent, les individus formant une classe sont qualifiĂ©s et sont par consĂ©quent l’objet de propositions. Ainsi la classe ne se rĂ©duit pas

Ă  une collection physique, mais rĂ©sulte de la substitution d’un individu Ă  un autre au sein d’une proposition : la premiĂšre condition de l’existence logique d’une classe est donc bien la construction d’une fonction propositionnelle (Ă©quivalent logique de ce qu’est psychologiquement un schĂšme d’assimilation conceptuelle).

Mais cette condition ne suffit pas, selon Russell. Outre les conditions restrictives propres aux classes mathĂ©matiques (ensembles), qui ne nous intĂ©ressent pas ici (voir chap. IV), Russell formule l’exigence suivante : deux fonctions propositionnelles « formellement Ă©quivalentes », c’est-Ă -dire toujours Ă©quivalentes, doivent s’appliquer aux mĂȘmes objets, tandis que deux fonctions non formellement Ă©quivalentes doivent dĂ©terminer des objets diffĂ©rents. Or, si toute fonction propositionnelle correspond Ă  une classe, on aura alors plusieurs classes pour les mĂȘmes objets, ce qui est exclu. « Deux fonctions propositionnelles φ(Îčr) et ψ(x), dit Russell, sont formellement Ă©quivalentes, quand φ(rr) est toujours Ă©quivalente Ă  ψ(ic). C’est le fait qu’il y a d’autres fonctions, formellement Ă©quivalentes Ă  une fonction donnĂ©e, qui rend impossible l’identification d’une classe avec une fonction, car nous ne voulons pas que les classes soient telles que deux classes distinctes aient exactement les mĂȘmes membres.1 » Il s’agit par consĂ©quent que deux fonctions formellement Ă©quivalentes dĂ©terminent la mĂȘme classe. Mais selon Russell, cela n’est pas possible dans tous les cas. Il existe, en effet, des propositions qu’il appelle « extensives » parce que vraies de toutes les fonctions formellement Ă©quivalentes : par exemple 4 et 2 4- 2. Mais il en est d’autres, qu’il dĂ©nomme « intensives », pour lesquelles cela n’est pas le cas. Par exemple, bien que « homme » et « animal raisonnable » soient deux fonctions formellement Ă©quivalentes, ces deux termes ne sont plus substituables dans une phrase telle que « X dit qu’il a rencontrĂ© un homme », car X n’a pas dit qu’il a croisĂ© sur son chemin un « animal raisonnable » ! En ce cas il n’y a plus correspondance univoque entre la classe et la fonction.

Une telle maniĂšre de concevoir les rapports logiques est assurĂ©ment surprenante (ce qui explique pourquoi Wittgenstein a cherchĂ© Ă  Ă©carter Ă  la fois la notion de classe et celle de « proposition intensive »). Mais elle est parfaitement consĂ©quente avec l’atomisme logique, qui s’avĂšre ainsi un atomisme grammatical ou verbal. Si une proposition peut ĂȘtre dĂ©composĂ©e en elle-mĂȘme, indĂ©pendam-

1. Introduction à la philosophie mathématique, p. 218.

ment de tout systĂšme de classes ou de relations comportant certaines lois de totalitĂ©, il est Ă©vident que l’on a le droit de considĂ©rer les propositions « Le signe IV dĂ©signe le quatriĂšme nombre cardinal » et « Le signe 4 dĂ©signe le quatriĂšme nombre cardinal » comme comportant deux fonctions formellement Ă©quivalentes (IV et 4), et ensuite de dĂ©clarer que dans la proposition « Il a Ă©crit 4 », la fonction IV ne peut plus ĂȘtre substituĂ©e Ă  la fonction 4. Mais, dans une logique des totalitĂ©s, il est permis de se demander si le fait que 4 ne soit plus Ă©quivalent Ă  IV dans la proposition « Il a Ă©crit 4 » n’est pas contradictoire avec l’affirmation que IV et 4 sont « toujours Ă©quivalents ». Autrement dit, si l’on se place au point de vue des structures d’ensemble il faut dire, en premier lieu, qu’on ne saurait isoler une proposition de son contexte sans tomber dans le verbalisme, et, en second lieu, que l’équivalence comporte des paliers hiĂ©rarchiques et par consĂ©quent des significations distinctes : il n’existe donc pas de termes « toujours Ă©quivalents » hormis l’identitĂ© stricte.

Dans l’exemple des signes 4 et IV nous pouvons construire une classe singuliĂšre A ne comprenant que « le signe 4 » et une classe A’ comprenant « les signes autres que 4 reprĂ©sentant le quatriĂšme nombre cardinal ». Cette classe A’ comprendra donc le signe IV. RĂ©unies l’une Ă  l’autre, les deux classes A et A’ constituent alors la classe B = A + A’, comprenant « tous les signes qui reprĂ©sentent le quatriĂšme nombre cardinal ». On peut alors dĂ©finir une Ă©quivalence intĂ©rieure Ă  une classe singuliĂšre, que nous Ă©crirons dans le cas de A, sous la forme 4 = 4 et qui est l’identitĂ© ou auto-Ă©quivalence. Par contre l’équivalence entre 4 et IV n’est que relative Ă  la classe B, donc 4 = IV. Il est faux que 4 soit Ă©quivalent Ă  IV du point de vue de A et cela est faux aussi du point de vue de A’, puisque IV n’appartient pas Ă  la classe A, ni 4 Ă  la classe A’ : les expressions 4 A IV et 4 = IV sont donc contradictoires avec ce qui prĂ©cĂšde, c’est-Ă -dire fausses. De son cĂŽtĂ©, le signe IV constituera une classe singuliĂšre A2 ; d’oĂč IV AĂź IV. En outre, A2 aura pour complĂ©mentaire sous B la classe A2 ( = B — A2), qui comprendra la classe A, comme la classe A’ comprend la classe A2. Il y aura donc autant de variĂ©tĂ©s d’équivalences que de classes ainsi construites : l’équivalence sera, dans ce systĂšme, la co-appartenance de deux individus Ă  une mĂȘme classe ou la co-inclusion de deux sous- classes Ă  une mĂȘme classe totale. D’un tel point de vue, qui est celui d’un systĂšme d’ensemble, il n’est plus lĂ©gitime de parler d’équi- /

valence gĂ©nĂ©rale : on y perd en gĂ©nĂ©ralitĂ©, mais on y Ă©vite la contradiction entre la notion de « toujours Ă©quivalent » et les cas oĂč il n’y a prĂ©cisĂ©ment pas Ă©quivalence !

Le problĂšme des propositions intensives1 Ă©tant ainsi Ă©cartĂ© du point de vue d’une logique qui subordonne les diverses sortes d’équivalence Ă  la considĂ©ration des systĂšmes d’ensemble, il est alors lĂ©gitime de faire correspondre Ă  toute fonction propositionnelle une classe dĂ©finie par l’ensemble des valeurs vraies de cette fonction. Il reste cependant Ă  respecter la hiĂ©rarchie des classes en ne mĂȘlant pas les valeurs de niveaux diffĂ©rents. C’est ce que Russell observe au moyen de sa fameuse « thĂ©orie des types » : les individus Ă©tant de type (0) les classes ne contenant que des individus seront dites de type (1) ; les classes ne comprenant que des classes de type (1) seront dites de type (2), etc. Le principe essentiel de la construction des classes sera alors de ne jamais englober en une classe donnĂ©e que des classes de type infĂ©rieur Ă  elles. Nous retrouverons le problĂšme Ă  propos des « groupements » de classes (chap. II) et constaterons que les lois d’ensemble propre au « groupement » suffisent Ă  le rĂ©soudre.

Avant de pouvoir aborder l’étude de ces systĂšmes d’ensemble, contentons-nous donc de dĂ©finir comme suit les classes, en premiĂšre approximation :

DÉFINITION 8. — Une classe est l’ensemble des termes pouvant ĂȘtre substituĂ©s les uns aux autres Ă  titre d’arguments confĂ©rant une valeur de vĂ©ritĂ© Ă  une fonction propositionnelle.

Une telle dĂ©finition revient, d’une part, Ă  dire qu’une classe est un ensemble de termes Ă©quivalents Ă  un certain point de vue ; mais cela implique, d’autre part, que cette Ă©quivalence doit ĂȘtre subordonnĂ©e Ă  un jeu de substitutions dont il s’agira de fixer les rĂšgles.

En effet, les propositions peuvent ĂȘtre reliĂ©es entre elles par des opĂ©rations soit intra soit interpropositionnelles : les substitutions possibles au sein des fonctions propositionnelles seront donc, en deuxiĂšme approximation, dĂ©terminĂ©es par les lois mĂȘmes de composition de telles opĂ©rations.

Mais les fonctions propositionnelles dont nous nous sommes occupĂ©s jusqu’ici ne comportaient qu’un seul argument : φ(x) ou ψ(τ), etc. Or, il en existe Ă  deux arguments, φ(τ, y), ou davantage, et on a

1. Il est inutile d’insister sur le fait que la terminologie de Russell ne coĂŻncide pas avec la nĂŽtre en ce qui concerne l’emploi des mots « intensif » et « extensif » (voir dĂ©fin. 14 et 15).

coutume de considĂ©rer ces fonctions Ă  deux ou plusieurs arguments comme caractĂ©risant les « relations »1 : en effet, la fonction tf(x, y) est vĂ©rifiĂ©e lorsque deux termes x1 et y1 prĂ©sentent entre eux la relation φ. Faut-il donc se borner, pour distinguer les classes des relations, Ă  cette diffĂ©rence entre les fonctions Ă  un seul argument <f(x) qui correspondraient aux classes et les fonctions φ(τ, y) ou φ(τ, y, z) qui correspondraient aux relations ? Et la dĂ©finition (8), dans laquelle nous n’avons point introduit une telle distinction, ne serait-elle donc pas gĂ©nĂ©rale ?

Seulement, une telle maniĂšre de prĂ©senter les choses, quoique frĂ©quente, appelle les deux rĂ©serves suivantes. En premier lieu, deux termes x1 et x2 satisfaisant tour Ă  tour aux conditions de vĂ©ritĂ© de la fonction Ă  un seul argument φ(z) soutiennent entre eux au moins une relation : la relation d’équivalence du point de vue de φ(Îčr), puisque x1 et x2 sont l’un et l’autre substituables Ă  2. La , classe x1 + x2 + 
 est donc qualifiĂ©e au moyen de cette Ă©quivalence mĂȘme, qui est une relation. En effet, cette Ă©quivalence entre x1et x2 est dĂ©terminĂ©e par leur prĂ©dicat commun φ, lequel joue en ce sens le rĂŽle d’une relation : si la classe correspondant Ă  φ(x) est composĂ©e par les x1, x2, 
, la fonction <p est donc une relation. En second lieu, dans la fonction Ă  double argument ^(x, y), Ă©nonçant une relation entre x et y, la relation est Ă  nouveau constituĂ©e par le prĂ©dicat ψ, c’est-Ă -dire par la fonction comme telle, tandis que les termes eux-mĂȘmes, x et y, constituent ce qu’on appelle le « champ » de la relation et forment ainsi une classe en tant que reliĂ©s par la relation ψ. L’imbrication des classes et des relations est donc plus Ă©troite qu’il ne pourrait paraĂźtre au vu des Ă©noncĂ©s Ă  un ou Ă  plusieurs arguments φ(τ) et φ(τ, y).

Mais ici se pose une question prĂ©alable : il se pourrait que les classes fussent elles-mĂȘmes des relations ou l’inverse ; autrement dit le problĂšme de la diffĂ©rence entre les deux sortes de structures doit d’abord mettre en question la lĂ©gitimitĂ© mĂȘme de cette distinction. En effet, une classe est une rĂ©union de termes individuels ■ (ou une rĂ©union d’autres classes dont les sous-classes rĂ©unissent toujours elles-mĂȘmes, en dĂ©finitive, des termes individuels), tandis / qu’une relation est au contraire ce qui permet de rĂ©unir ces termes selon leurs Ă©quivalences, leur ordre, etc. : une classe n’est-elle donc pas elle-mĂȘme une relation, ou une forme particuliĂšre de relation ?

1. Par exemple ?(x, y) signifiera que x est le pĂšre (?) de y.

Non, parce que la classe est essentiellement « extension » : elle est constituĂ©e par les x ou par les x et les y des fonctions φ(aj) et ψ(τ,y) ; au contraire, ce qui permet de rĂ©unir les x, ou les x et les y, c’est la fonction elle-mĂȘme, φ ou ψ, qui est « comprĂ©hension », et nous allons voir que c’est elle qui constitue dans tous les cas la relation.

En d’autres termes, on peut admettre que la classe est constituĂ©e par sa propre « extension », tandis que la « comprĂ©hension » correspondante consiste en relations. RĂ©ciproquement l’extension d’une relation, ou plus prĂ©cisĂ©ment son champ n’est autre qu’une classe, tandis que la relation elle-mĂȘme, en tant que relation, est constituĂ©e par sa propre comprĂ©hension. C’est du moins ce que nous allons chercher Ă  justifier, d’abord directement, puis (§ 5) par l’analyse des prĂ©dicats en gĂ©nĂ©ral.

La logique traditionnelle, qui ne distinguait pas les classes et les relations, mais les rĂ©unissait sous le. terme indiffĂ©renciĂ© de « concepts », opposait par contre soigneusement l’une Ă  l’autre l’extension et la comprĂ©hension : l’extension est par dĂ©finition l’ensemble des individus auxquels s’applique (justement) le concept, tandis que la comprĂ©hension est l’ensemble des attributs que possĂšdent en commun ces individus. Cette extension correspond ainsi Ă  ce que l’on appelle aujourd’hui la classe et l’on peut dĂ©finir par classe tout concept en extension (cf. dĂ©finition 8). Il s’agira seulement de dĂ©terminer s’il n’existe qu’une seule forme de classes, telle que les classes non ordonnĂ©es, par exemple « les hommes », ou s’il existe des classes plus ou moins structurĂ©es en fonction des relations qui unissent leurs termes, par exemple « les pĂšres et les fils » ou « les nombres entiers », etc. Quant aux qualitĂ©s caractĂ©risant la comprĂ©hension, le problĂšme est beaucoup plus complexe. La logique classique assimilait tous les jugements Ă  la forme attributive « x est a », la seule copule envisagĂ©e Ă©tant donc l’appartenance (Δ) ou l’inclusion (<). Il en rĂ©sultait que dans un jugement tel que « x est plus grand que y » le jugement Ă©tait dĂ©coupĂ© en un sujet x, un attribut « plus grand que y » et la copule elle-mĂȘme’,« est ». Mais, si « les objets plus grands que y » constituent bien une classe, la signification principale de ce jugement consiste Ă  relier les deux objets x et y par la copule « plus grand que », c’est-Ă -dire par un prĂ©dicat qui n’a plus le mĂȘme sens attributif que dans le jugement « x est grand » et qui n’est plus un attribut au sens classique du terme. C’est pourquoi le langage moderne des fonctions propositionnelles distinguera soigneusement une expression telle que « x est grand », qui

s’écrira φ(aj) et une relation telle que « x est plus grand que y », qui s’écrira φ(τ, y) ou ψ(rr, y), etc.

Seulement, comme nous l’avons entrevu, cette distinction des fonctions Ă  un seul ou Ă  plusieurs arguments ne suffit pas encore Ă  caractĂ©riser la diffĂ©rence entre les classes et les relations, car, mĂȘme dans une fonction Ă  deux arguments ψ(τ, y), les termes x et y constituent, en tant que termes, une classe ; et, mĂȘme dans une fonction Ă  un seul argument φ(z), la fonction φ constitue une relation par rapport aux x exactement comme la fonction ψ par rapport Ă  x et Ă  y.

En effet, en toute relation ψ(τ, y), on distingue le « domaine » de la relation, c’est-Ă -dire l’ensemble des antĂ©cĂ©dents (x) de la relation ψ(ÎČ, y) considĂ©rĂ©e, le « co-domaine » ou « domaine rĂ©ciproque », c’est- Ă -dire l’ensemble des consĂ©quents (y) de la relation ψ(<r, y), et le « champ » de la relation, c’est-Ă -dire, le domaine et le co-domaine rĂ©unis, donc l’ensemble des antĂ©cĂ©dents (x) et des consĂ©quents (y). Par exemple, dans la relation « mari Ă  femme » les maris seront les antĂ©cĂ©dents x, les Ă©pouses les consĂ©quents y (ce serait l’inverse pour la relation « femme Ă  mari ») ; le domaine sera ainsi l’ensemble des maris, le co-domaine l’ensemble des Ă©pouses et le champ l’ensemble des gens mariĂ©s. Notons dĂšs maintenant que Russell appelle extension d’une relation la classe des couples ordonnĂ©es x, y tels que x ait avec y la relation ψ(aj, y). Mais pour autant que cette notion diffĂšre de celle du champ, nous n’emploierons pas pour la caractĂ©riser le terme d’extension, mais celui de « portĂ©e ». Quant aux domaines, co-domaines et champs, nous dirons que ce sont lĂ  diffĂ©rentes formes d’extension, ce mot Ă©tant alors pris dans le mĂȘme sens que quand on parle de l’extension d’un concept, c’est-Ă -dire de l’ensemble des individus constituant une classe. Il est donc clair que, sous ses diffĂ©rentes formes, l’extension des relations ψ(x, y) caractĂ©rise des classes (par opposition Ă  la relation elle-mĂȘme, constituĂ©e par la fonction ψ comme telle). Mais en quoi consistent ces classes (x, y) ?

Il est d’abord un cas particuliĂšrement simple : c’est celui des relations dites symĂ©triques telles que φ(x, y) = <?(y, x) ; exemple : A = B Ă©quivaut Ă  B = A. Les relations symĂ©triques sont donc caractĂ©risĂ©es par des champs tels que le domaine se confonde avec le co-domaine. On voit alors immĂ©diatement que les relations symĂ©triques caractĂ©risent les classes les plus simples du point de vue de leur structure : celles dont les individus sont rĂ©unis sans plus par

leurs qualitĂ©s communes (par exemple la classe des objets de mĂȘme couleur, en opposition avec les couples dĂ©terminĂ©s par la relation « x plus rouge que y »). En un tel cas la comprĂ©hension dĂ©limitant la classe comporte au moins une relation : c’est la relation d’équivalence exprimant la co-possession d’une mĂȘme qualitĂ© (« co-rouges ») et dĂ©terminant la co-appartenance Ă  la mĂȘme classe.

Il y a en second lieu les relations dites asymĂ©triques, telles que la fonction φ(τ, y) exprime une autre relation que φ(y, x); exemple : A < B et B < A. En un tel cas le domaine de la relation est distinct du co-domaine : pour trois objets rangĂ©s dans l’ordre A < B < C, le domaine comprend A, mais pas C et le co-domaine comprend C, mais pas A. Quant Ă  la classe constituĂ©e par le champ, il importe de distinguer deux choses : la classe ordonnĂ©e A, B, C et la classe non ordonnĂ©e formĂ©e par les mĂȘmes objets indĂ©pendamment de leur ordre. Cette derniĂšre est simplement dĂ©finie par la qualitĂ© commune (« pesants » s’il s’agit d’objets plus ou moins lourds), tandis que la premiĂšre n’est plus une classe d’individus Ă©quivalents, mais une classe structurĂ©e par les relations asymĂ©triques en jeu. En ce nouveau cas, il est donc clair que l’extension de la relation constitue une classe, tandis que la relation elle-mĂȘme est constituĂ©e par les rapports en comprĂ©hension (« plus ou moins lourds », etc.). Nous pouvons donc poser la dĂ©finition suivante (en premiĂšre approximation) :

DÉFINITION 9. — Une relation est ce qui caractĂ©rise un terme par l’intermĂ©diaire d’un autre1.

Une telle dĂ©finition soulĂšve alors deux problĂšmes : la relation ainsi dĂ©finie en comprĂ©hension est-elle distincte ou non de l’opĂ©ration en gĂ©nĂ©ral (par exemple + ou x, etc.); et recouvre-t-elle tout prĂ©dicat en comprĂ©hension, par exemple la fonction φ dans φ(a>) ou seulement les prĂ©dicats des fonctions Ă  deux arguments, par exemple ψ en ψ(z, y) ?

En ce qui concerne le premier point, on soutient souvent, soit en logique, soit en mathĂ©matiques, que les opĂ©rations elles-mĂȘmes constituent des relations. C’est ainsi que deux classes A et A’ peuvent ĂȘtre rĂ©unies en une mĂȘme classe totale A + A’ = B et que deux classes X et Y peuvent comporter des Ă©lĂ©ments communs : leur multiplication X × Y consistera ainsi Ă  construire une nou-

1. Ceci est vrai de l’identitĂ© elle-mĂȘme puisque dans A ≡ A le consĂ©quent est posĂ© de façon distincte de l’antĂ©cĂ©dent pour ĂȘtre ensuite qualifiĂ© de substituable Ă  ce dernier en toute circonstance.

velle classe (XY) formĂ©e des Ă©lĂ©ments appartenant Ă  la fois Ă  X et Ă  Y. Les mots « et » ou « à la fois » qui expriment ces opĂ©rations de rĂ©union ou de multiplication peuvent alors ĂȘtre conçus comme des relations unissant A Ă  A’ ou X Ă  Y. Inversement on pourrait soutenir que toute relation est une opĂ©ration consistant Ă  unir des termes, puisqu’elle les caractĂ©rise les uns par l’intermĂ©diaire des autres. Il n’existerait ainsi aucune diffĂ©rence de nature entre les relations et les opĂ©rations. Mais, si l’on peut effectivement concevoir la construction de toute relation, et par surcroĂźt de toute classe comme solidaire d’un systĂšme d’opĂ©rations, il reste indispensable de distinguer ces relations (ou ces classes), donnĂ©es ou construites, mais demeurant toujours Ă  elles seules invariantes, et les opĂ©rations qui sont des transformations et qui modifient les structures sur lesquelles elles portent : Wittgenstein lui-mĂȘme, qui enseigne le caractĂšre tautologique de toutes les liaisons logiques, dĂ©finit une - opĂ©ration comme Ă©tant « ce qu’il faut faire » pour transformer une structure en une autre. Cette dĂ©finition, que nous adopterons en la complĂ©tant par un rappel de la rĂ©versibilitĂ©1, exprime fort bien le caractĂšre constructif de l’opĂ©ration, par opposition Ă  l’invariance des relations tant qu’elles ne sont pas composĂ©es entre elles au moyen d’opĂ©rations.

DÉFINITION 10. — Nous appellerons « opĂ©ration » la transformation rĂ©versible d’une structure (dĂ©finition 5) en une autre, soit par modification de la « forme », soit par substitution portant sur le « contenu ».

Il est donc clair que les notions de relation et d’opĂ©ration ne sauraient se recouvrir. Par contre, si une relation est ce qui caractĂ©rise en comprĂ©hension un terme par l’intermĂ©diaire d’un autre, la question subsiste de savoir si cette dĂ©finition s’applique exclusivement aux fonctions de forme ψ(x, y) ou si elle est Ă  Ă©tendre jusqu’aux fonctions ψ(aj). C’est la question gĂ©nĂ©rale de la signification des prĂ©dicats qui est ainsi soulevĂ©e : existe-t-il des prĂ©dicats en comprĂ©hension qui ne soient pas des relations ? Si ce n’est pas le cas, il est clair que toute fonction φ, de forme φ(x) comme y(x, y), constituera une relation ; la seule diffĂ©rence sera que, en φ(τ, y), la relation φ est explicitement posĂ©e comme relation (asymĂ©trique ou symĂ©trique) entre x et y, tandis qu’en <f(x) il s’agit d’une relation symĂ©trique, demeurant implicite, entre les arguments x1 et x2, etc. substituables Ă  x : d’oĂč φ(x) = φ(x15 x2’, 
).

1. Cf. plus bas, § 31

§ 5. Les prédicats en extension et en compréhension

La diffĂ©rence que nous venons d’admettre entre les classes et les relations est une diffĂ©rence de structure : en une fonction propositionnelle quelconque, φ(z) ou φ(τ, y), la classe est constituĂ©e par l’ensemble des termes (x) ou (x, y), considĂ©rĂ©s en extension (dĂ©finition 8), tandis que la relation est ce qui les caractĂ©rise les uns par l’intermĂ©diaire des autres (dĂ©finition 9), c’est-Ă -dire qu’elle est la fonction elle-mĂȘme (φ) envisagĂ©e en comprĂ©hension. Mais alors que devient le « prĂ©dicat » ?

Rappelons d’abord que la distinction entre le sujet et le prĂ©dicat est d’ordre fonctionnel et non pas structural ; ce sont deux rĂŽles distincts que les termes jouent dans la proposition, mais deux rĂŽles essentiellement relatifs Ă  l’ordre des emboĂźtements : dans la proposition « cet homme est noir », « noir » joue le rĂŽle de prĂ©dicat et « homme » de sujet, tandis que, dans la proposition « ce noir est homme », c’est l’inverse. En chacun des deux cas, le langage isole l’une des qualitĂ©s de l’individu en jeu pour le dĂ©signer, et lui ■ en attribue d’autres Ă  titre de prĂ©dicats. Le problĂšme intĂ©ressant n’est donc pas de savoir comment un prĂ©dicat isolĂ© est attribuĂ© Ă  un sujet, mais de quelle maniĂšre les diverses qualitĂ©s d’un individu ou d’une classe d’individus sont logiquement liĂ©s entre elles : ces qualitĂ©s seront-elles simplement juxtaposĂ©es ou superposĂ©es, selon leurs prĂ©sences ou absences donnĂ©es, ou soutiendront-elles les unes avec les autres certains rapports susceptibles de construction opĂ©ratoire, telles que les propriĂ©tĂ©s d’un triangle ou d’une classe de nombres, etc.

De ce point de vue, la signification d’une proposition importe plus que sa forme verbale. Ceci peut paraĂźtre Ă©vident dĂšs qu’on se propose de faire de la logique et non pas de la grammaire, mais une telle affirmation de principe se heurte Ă  tout le courant nominaliste contemporain. Les logisticiens ont parfois l’ambition d’aboutir Ă  une traduction algĂ©brique fidĂšle des propositions verbales, selon toutes les formes adoptĂ©es par le langage. Il en rĂ©sulte naturellement un renforcement de l’atomisme logique, puisque la langue morcĂšle l’action et la pensĂ©e opĂ©ratoire en Ă©lĂ©ments artificiels, tandis que l’analyse des significations met en Ă©vidence certains rapports non explicitĂ©s dans la phrase, mais qui n’en jouent pas moins un rĂŽle fondamental. D’autre part, la langue introduit souvent, en plus des rapports effectifs, des rapports artificiels tenant

✓

Ă  la forme des mots plus qu’à leur sens. C’est ainsi que Russell, dans sa thĂ©orie par ailleurs si subtile des prĂ©dicats de prĂ©dicats, en vient Ă  construire des formes logistiques Ă©pousant exactement certaines expressions verbales, comme « NapolĂ©on avait toutes les qualitĂ©s d’un grand gĂ©nĂ©ral ». Si l’on s’attache au seul sens des mots, on dira qu’un « grand gĂ©nĂ©ral » est un individu pourvu d’un certain nombre de qualitĂ©s (prĂ©dicats) α, ÎČ, Îł, etc., et que, NapolĂ©on les ayant toutes, il Ă©tait donc par dĂ©finition un grand gĂ©nĂ©ral. Mais Russell ne s’en tient pas lĂ  et dĂ©sire formuler le fait que d’ĂȘtre un grand gĂ©nĂ©ral (φ) implique la possession de toutes les qualitĂ©s (ψ) de ce concept : il en rĂ©sulte que, si φ(τ) implique ψ(x) et que si x1est un argument vrai de la fonction φ(z), il le sera aussi de ψ(tr). Mais nous pouvons continuer : « NapolĂ©on avait toutes les aptitudes qui caractĂ©risent toutes les qualitĂ©s d’un grand gĂ©nĂ©ral », etc., et ces tautologies ne seront ni plus ni moins instructives que la premiĂšre φ(τ) □ ψ(aj). La question est alors de savoir si la logistique veut ĂȘtre une analyse du langage comme tel et se borner Ă  constituer une langue universelle (un espĂ©ranto Ă  l’usage des mathĂ©maticiens), ou si elle veut atteindre les connexions opĂ©ratoires de la pensĂ©e. A prĂ©fĂ©rer les idĂ©es aux mots, il est certes important de savoir que la possession de la qualitĂ© caractĂ©ristique d’une classe implique la possession de toutes les autres propriĂ©tĂ©s gĂ©nĂ©rales de cette classe ; mais il est encore plus intĂ©ressant de savoir selon quelle structure ces propriĂ©tĂ©s s’impliquent les unes les autres et si cette structure est la mĂȘme pour toutes les classes ou se diffĂ©rencie en formes hĂ©tĂ©rogĂšnes1.

Cela dit, nous devons rendre pleine justice Ă  Russell d’avoir fort bien dĂ©gagĂ© les ambiguĂŻtĂ©s de la notion grammaticale de prĂ©dicat. Aussi ne parle-t-il que de fonctions « toujours » vraies ou « parfois » vraies lĂ  oĂč interviennent les « tous » et le « quelques » ; et rĂ©serve- t-il le terme de « prĂ©dicat » aux propriĂ©tĂ©s ne comportant aucune gĂ©nĂ©ralisation. Seulement le problĂšme est de dĂ©cider si la notion de prĂ©dicat conserve alors son utilitĂ© et s’il n’est pas plus opportun de s’en tenir Ă  l’analyse des fonctions propositionnelles en termes d’opĂ©rations de classes et de relations. Comme nous l’avons vu (§ 3),

1. Il est vrai que symboliser les idĂ©es plus que les mots risque de limiter le symbolisme et qu’il est plus commode de s’en tenir aux expressions verbales elles-mĂȘmes. Mais de toute maniĂšre il est des limites au symbolisme, car on ne saurait mettre en symboles les principes du symbolisme ni les dĂ©finitions de dĂ©part. Wittgenstein a tournĂ© la difficultĂ© en Ă©laborant une thĂ©orie intĂ©ressante du symbole en tant qu’imagĂ© directe des objets. Mais c’est lĂ  de la psychologie et non plus de la logique, et une psychologie discutable : un symbole est toujours solidaire d’un systĂšme d’ensemble de significations et est par nature rĂ©fractaire Ă  tout atomisme.

il n’existe pas de « faits » individuels, mais seulement des « contenus individualisĂ©s » en relation avec un ensemble systĂ©matique d’autres donnĂ©es, affirmĂ©es ou niĂ©es Ă  son sujet. Il est donc douteux qu’il existe des prĂ©dicats sans gĂ©nĂ©ralisation : « Ceci (x1) est rouge (φ)⅛ signifie que « ceci (x1) a la mĂȘme couleur que quelques autres termes (x2, x3, etc.) appelĂ©s rouges, mais non pas la mĂȘme que tous les objets colorĂ©s ». Sur le terrain des prĂ©dicats, comme sur celui des termes eux-mĂȘmes, il importe ainsi de se placer au point de vue des totalitĂ©s opĂ©ratoires effectives, et c’est de ce point de vue que tout prĂ©dicat se rĂ©duit, comme nous allons le voir, Ă  une relation plus ou moins simple ou complexe.

Dressons d’abord le tableau exhaustif des diverses sortes possibles de prĂ©dicats, avant de les traduire dans le langage des fonctions propositionnelles. On peut d’abord concevoir des prĂ©dicats en extension ou en comprĂ©hension. En second lieu on peut attribuer les prĂ©dicats Ă  d’autres termes en mĂȘme temps qu’au terme considĂ©rĂ©, mais on peut aussi ne l’attribuer qu’à lui-mĂȘme ou encore Ă  une partie seulement de lui-mĂȘme. Enfin on peut distinguer les prĂ©dicats simples et des prĂ©dicats de prĂ©dicats (Ă  des degrĂ©s divers).

Les prĂ©dicats en extension Ă©taient admis sans plus par la logique classique. « Tous les mammifĂšres sont des vertĂ©brĂ©s » ou « Quelques mammifĂšres sont des animaux aquatiques » sont des exemples de propositions dont les prĂ©dicats en extension se rapportent Ă  d’autres termes encore qu’au terme considĂ©rĂ©. La proposition « Les animaux sont les ĂȘtres vivants autres que les vĂ©gĂ©taux » ne rapporte le prĂ©dicat qu’au terme considĂ©rĂ©. L’imprĂ©cision de ces rapports d’extension a conduit Hamilton Ă  son idĂ©e cĂ©lĂšbre de la quantification du prĂ©dicat, consistant Ă  traduire tous les prĂ©dicats en termes d’extension explicitement dĂ©terminĂ©es : « Tous les mammifĂšres sont vertĂ©brĂ©s » devient ainsi « Tous les mammifĂšres sont quelques vertĂ©brĂ©s ».

L’idĂ©e fĂ©conde de Hamilton met en Ă©vidence le fait que les prĂ©dicats en extension sont tous rĂ©ductibles Ă  des opĂ©rations de classes. Aussi la logistique russellienne Ă©limine-t-elle avec raison de la notion de prĂ©dicat toute intervention de l’extension. Pour passer des propositions Ă©lĂ©mentaires aux propositions dans lesquelles entrent en jeu le « tous » ou le « quelques », Russell ajoute simplement, comme nous l’avons vu (§ 4), un « quantificateur » (x)φx ou 3(x)φ^. Ces quantificateurs remplissent le rĂŽle de dĂ©termination de l’extension, dont Hamilton avait aperçu la nĂ©cessitĂ©, mais le

fait d’en dissocier l’expression symbolique de celle de la fonction comme telle (φ), permet de rĂ©server Ă  celle-ci sa signification propre, qui est relative Ă  la comprĂ©hension. Or, comme l’extension de toute fonction propositionnelle (x) ou Qz) constitue une classe (une fois levĂ©e, grĂące aux Ă©quivalences de divers ordres, la difficultĂ© exposĂ©e au § 4), nous pouvons en revenir au langage des classes : c’est ce que nous ferons au chapitre II, en poussant plus loin encore que Hamilton la quantification des extensions.

La notion de prĂ©dicat (ou de fonction elle-mĂȘme, par opposition Ă  ses arguments et Ă  la quantification) Ă©tant ainsi rĂ©duite Ă  la seule comprĂ©hension, examinons maintenant en quoi consiste cette derniĂšre. Nous allons chercher Ă  montrer que tout prĂ©dicat en comprĂ©hension se rĂ©duit Ă  une relation, et que, parallĂšlement Ă  la traduction en opĂ©rations de classes des rapports entre le sujet et les prĂ©dicats en extension, il importe de traduire en opĂ©rations de relations les rapports entre le sujet et les prĂ©dicats en comprĂ©hension. Trois cas sont Ă  considĂ©rer Ă  cet Ă©gard : les prĂ©dicats attribuĂ©s Ă  des termes autres que le terme envisagĂ©, les prĂ©dicats attribuĂ©s Ă  lui seul et ceux qui se rĂ©fĂšrent Ă  l’une de ses parties.

1° Le premier cas se prĂ©sente lui-mĂȘme sous deux formes : φ(^) et φ(τ, y)(« x est rouge » ou « x est plus rouge que y »). La fonction φ(x, y) exprimant explicitement une relation (voir § 4), elle vĂ©rifie donc l’hypothĂšse et il est inutile d’y insister. Quant aux fonctions de forme φ(τ), il convient d’abord de noter que le langage exprime bien souvent, par l’attribution d’un prĂ©dicat φ Ă  un sujet x, une qualitĂ© essentiellement relative, dont la signification se rĂ©fĂšre nĂ©cessairement, quoique implicitement, Ă  d’autres termes sous- entendus. Lorsqu’on dit que « cette montagne est haute » ou que « cette colline est Ă©levĂ©e », les prĂ©dicats de « haut » ou d’« élevé » ne sauraient avoir le mĂȘme sens pour la colline et la montagne, mais seront relatifs Ă  ces deux termes inĂ©gaux ; sous peine d’exprimer une pure tautologie, ils signifient, d’autre part, que la montagne ou la colline en jeu sont plus hautes ou Ă©levĂ©es que les moyennes respectives de hauteur des montagnes ou des collines : les prĂ©dicats ou fonctions φ(z) seront donc doublement relatifs, malgrĂ© la forme absolue de l’affirmation. Il en est de mĂȘme d’une sĂ©rie d’attributs tels que « nordique », « polaire », etc., qui expriment des relations complexes sous une forme prĂ©dicative simple.

Mais ordinairement la fonction φ(x) attribue sans plus aux objets des qualitĂ©s absolues : colorĂ©, pesant, menteur, etc. Seulement, en

attachant le prĂ©dicat φ Ă  l’objet individuel x1, la fonction φ(ic) le qualifie au moyen d’une qualitĂ© appartenant aussi Ă  Ÿ Ă  Ÿ, etc., bref Ă  tous les individus de la classe (x) ; le prĂ©dicat φ constitue, en effet, l’une des qualitĂ©s entrant dans la « comprĂ©hension » correspondant Ă  l’extension (x), donc Ă  la classe des (x). Mais il est alors Ă  nouveau et nĂ©cessaiiement un rapport, puisqu’il s’agit d’une qualitĂ© attribuĂ©e simultanĂ©ment Ă  plusieurs individus : de fait, le prĂ©dicat φ n’est pas autre chose qu’une relation de ressemblance Ă©tablie entre x1∙ x2; x3;
, c’est-Ă -dire entre tous les x constituant une mĂȘme classe parce que prĂ©sentant la mĂȘme qualité ; Ă©crire φ(τ) pour dĂ©signer φ(tc1) ; φ(rc2) ; φ(⅝) ; etc., c’est Ă©tablir entre les termes en extension x1∙, x2; x3; 
 un rapport d’équivalence φ dĂ©finissable par la co-possession de la mĂȘme qualitĂ©. On rĂ©pondra peut-ĂȘtre qu’il faut distinguer, en cette qualitĂ© commune, la qualitĂ© comme telle (« rouge ») et le fait d’ĂȘtre commune (« co-rouge »). Mais il n’existe rien, en une qualitĂ© envisagĂ©e en comprĂ©hension, qui ne puisse ĂȘtre dĂ©fini, Ă©noncĂ© ni mĂȘme repĂ©rĂ©, sinon en rĂ©fĂ©rence avec d’autres objets que le terme qualifié : il n’y a pas davantage dans l’énoncĂ© « x1 est rouge » que la constatation d’une certaine Ă©quivalence qualitative entre x1 et d’autres termes par l’intermĂ©diaire desquels il est caractĂ©risĂ© (dĂ©finition 9)1.

2° Examinons maintenant le second cas : celui oĂč le prĂ©dicat φ s’applique Ă  un seul terme individuel aq et Ă  nul autre individu. La question est alors de savoir comment l’on peut dĂ©crire le prĂ©dicat φ, comme qualitĂ© distincte par hypothĂšse de toutes les autres. Il y a alors deux possibilitĂ©s : que la qualitĂ© propre Ă  x1 soit dĂ©finie par un jeu de relations explicites (x1 est le plus petit terme d’une suite ordonnĂ©e, ou le point d’intersection de deux droites, etc.) ou qu’elle soit dĂ©signĂ©e sous une forme absolue. La premiĂšre de ces deux possibilitĂ©s confirme ce que nous voulons dĂ©montrer. Quant Ă  la seconde, on ne saurait caractĂ©riser une qualitĂ© absolue unique que par l’espĂšce et la diffĂ©rence individuelle, celle-ci consistant alors en une nĂ©gation par rapport aux qualitĂ©s des autres individus de l’espĂšce.

1. On pourrait, d’autre part, objecter (et c’est une objection que nous ont faite en particulier certains mathĂ©maticiens partisans du « calcul des prĂ©dicats » de Hilbert) qu’en disant < cette pierre est blanche » ou ■ le ciel est bleu » on n’éprouve aucune « conscience de relation », mais uniquement l’impression d’attribuer une qualitĂ© Ă  un objet. Seulement, de notre point de vue, la logique n’a pas Ă  tenir compte des illusions de la psychologie introspective : de mĂȘme que le gĂ©omĂštre ne se soumet pas au verdict de l’intuition sensible (comme dans le cas des courbes sans tangentes), mais la corrige par une analyse plus fine, de mĂȘme le logicien doit remonter aux opĂ©rations effectives de l’esprit par delĂ  les dĂ©formations de la conscience et du langage (dĂ©formations d’ailleurs en gĂ©nĂ©ral convergentes).

On dĂ©finira donc la qualitĂ© Ɠ propre au seul x1 par un prĂ©dicat composĂ© tel que α = ÎČa’ (= la qualitĂ© a est une qualitĂ© ÎČ, mais non pas a’). Mais cette fonction composĂ©e constitue comme nous le verrons (chap. III, § 19) l’une des relations du groupement des relations symĂ©triques d’équivalence : Y altĂ©ritĂ©, produit de l’affirmation d’une premiĂšre Ă©quivalence et de la nĂ©gation d’une seconde incluse dans la premiĂšre (« cousin germain » = petit-fils du mĂȘme grand-pĂšre, mais non pas fils du mĂȘme pĂšre). De ce point de vue, les qualitĂ©s absolues, mĂȘme attribuĂ©es en propre Ă  un terme individuel, sont elles-mĂȘmes des relations.

3° Quant au troisiĂšme cas, celui des prĂ©dicats relatifs Ă  une partie de l’objet qualifiĂ©, il se ramĂšne aux prĂ©cĂ©dents. Si l’animal x1 est unique en son genre par le fait que tel de ses membres prĂ©sente une malformation, on pourra exprimer cette qualitĂ© selon plusieurs formes logiques distinctes. On utilisera d’abord la relation asymĂ©trique de propriĂ©té : tel individu possĂšde tel caractĂšre (ĂȘtre vertĂ©brĂ© signifie qu’il possĂšde des vertĂšbres, etc.). A cet Ă©gard, toutes les attributions de qualitĂ©s peuvent ĂȘtre rĂ©duites Ă  de tels rapports, portant soit sur un aspect/ soit sur une partie de l’individu. Mais on peut aussi, selon des opĂ©rations de partition, distribuer les Ă©lĂ©ments de l’individu en classes : un ĂȘtre vivant sera une classe d’organes, une ligne un ensemble de points, etc. Ce morcelage consistera en nouvelles opĂ©rations d’extension : la qualification de telles classes et de leurs Ă©lĂ©ments se rĂ©duira alors Ă  son tour Ă  la construction de relations de divers genres, qui nous ramĂšnera aux cas prĂ©cĂ©dents.

Nous pouvons donc conclure que, dans tous les cas, l’attribution de prĂ©dicats Ă  des termes individuels ou collectifs, attribution qui caractĂ©rise leur « comprĂ©hension », se rĂ©duit Ă  la construction d’un systĂšme de relations. Le problĂšme essentiel qui se pose alors est de dĂ©terminer quels rapports soutiennent entre eux les prĂ©dicats, dans le cas de « prĂ©dicats de prĂ©dicats ». Selon son point de vue habituel, Russell a cherchĂ© (et a pleinement rĂ©ussi) Ă  dĂ©gager sous sa forme la plus gĂ©nĂ©rale la structure des prĂ©dicats de prĂ©dicats et a construit ainsi un formulaire valable aussi bien pour les prĂ©dicats non mathĂ©matiques que mathĂ©matiques. Mais, si tout prĂ©dicat est une relation1, le problĂšme des prĂ©dicats de prĂ©dicats devient alors celui des relations entre relations : il devient de ce fait plus intĂ©ressant Ă  aborder du point de vue de la diversitĂ© des types

I. Ceci devient Ă©vident en mathĂ©matiques oĂč un prĂ©dicat est une ■ propriĂ©tĂ© ‱, car une propriĂ©tĂ© mathĂ©matique ne peut ĂȘtre qu’une relation, au sens logique du terme.

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d’organisation possibles que de celui de la gĂ©nĂ©ralitĂ© la plus grande et la plus formelle. Un ĂȘtre vivant peut ĂȘtre Ă  la fois quadrumane (φ), mammifĂšre (χ) et vertĂ©brĂ© (ψ) : or si quadrumane implique mammifĂšre (Ï†â–Ą χ) et si mammifĂšre implique vertĂ©brĂ© (χ⊃ ψ), la rĂ©ciproque n’est pas vraie et ces implications ne traduisent que les inclusions des classes construites au moyen des fonctions φ(x), χ(x) et ψ(z). En effet, on peut dĂ©finir la qualitĂ© mammifĂšre sans faire appel Ă  la qualitĂ© vertĂ©brĂ© et la qualitĂ© quadrumane sans faire appel Ă  mammifĂšre : il n’y aurait aucune contradiction logique Ă  construire idĂ©alement un ĂȘtre qui serait quadrumane sans porter de glandes mammaires, ou qui possĂ©derait de telles glandes sans possĂ©der de vertĂšbres. Il est entendu qu’on ne rencontre pas empiriquement de tels ĂȘtres, ce qui donne bien Ă  penser qu’il y a incompatibilitĂ© entre les propriĂ©tĂ©s caractĂ©ristiques des InvertĂ©brĂ©s et la possession de mains ou de glandes mammaires. Mais, tant que l’on ne peut pas dĂ©duire, par des opĂ©rations dĂ©finies, les rapports unissant ces organes aux vertĂšbres, de telles corrĂ©lations demeurent Ă  l’état de simples faits constatĂ©s : il n’y a pas de construction possible des rapports en jeu les uns Ă  partir des autres et les implications en jeu sont donc donnĂ©es et non pas dĂ©duites. Comparons maintenant Ă  un vertĂ©brĂ© mammifĂšre et quadrumane un triangle euclidien, dont les propriĂ©tĂ©s sont entre autres d’ĂȘtre fermĂ©, trilatĂšre, triangulaire et de prĂ©senter 180° comme valeur totale de ses angles : chaque couple de ces quatre propriĂ©tĂ©s implique alors les deux autres, c’est-Ă -dire que chacune de ces propriĂ©tĂ©s consiste en relations susceptibles d’ĂȘtre engendrĂ©es par des opĂ©rations dĂ©finies (Ă  partir des notions topologiques de fermeture et de dimensions, jusqu’à la mesure des angles). Les prĂ©dicats en jeu sont donc Ă  nouveau des rapports, mais ces relations consistent cette fois en « structures » (dĂ©finition 5) davantage Ă©laborĂ©es et ne se rĂ©fĂšrent plus directement Ă  des « contenus extralogiques » (dĂ©finition 6) comme dans le cas du vertĂ©brĂ© quadrumane. La question essentielle nous parait ĂȘtre alors, non pas de savoir si le fait d’ĂȘtre un quadrumane ou un triangle, soit <t(x), en implique toutes les qualitĂ©s ψ(τ), d’oĂč φ(τ) ⊃ ψ(τ) comme dans l’exemple du grand gĂ©nĂ©ral, mais de dĂ©terminer quel rapport existe entre les qualitĂ©s (donc les relations) qui caractĂ©risent soit une classe Ă  « comprĂ©hension » peu formalisĂ©e comme celle des quadrumanes, soit une classe dont la « comprĂ©hension » ne comporte que des relations essentiellement construites et bien structurĂ©es comme la classe des triangles.

Le problĂšme essentiel que soulĂšvent, du point de vue d’une logique des totalitĂ©s, les rapports entre les prĂ©dicats est donc celui des diverses « structures » possibles (dĂ©finition 5) des classes en extension et des relations en comprĂ©hension. D’un tel point de vue il est illĂ©gitime d’assimiler sans plus sous le nom de classes des structures aussi diffĂ©rentes par leur degrĂ© de formalisation que la classe des InvertĂ©brĂ©s et l’ensemble des nombres entiers. Selon qu’une classe sera engendrĂ©e par un simple systĂšme d’emboĂźtements ou par une « loi de formation », — justement par une construction possible des relations les unes Ă  partir des autres, — sa structure opĂ©ratoire sera diffĂ©rente et les relations entre les prĂ©dicats dĂ©finissant sa comprĂ©hension prĂ©senteront des formes distinctes. Pour rĂ©soudre un tel problĂšme, il s’agit donc d’aborder maintenant celui des rapports entre l’extension et la comprĂ©hension en gĂ©nĂ©ral.

§ 6. Les rapports entre l’extension et la comprĂ©hension et les diverses structures de classes

Si les classes correspondent Ă  l’extension des concepts et les relations Ă  leur comprĂ©hension, la question des rapports entre l’extension et la comprĂ©hension doit pouvoir ĂȘtre Ă©clairĂ©e par l’analyse des rapports entre les classes et les relations.

La logique classique, qui ignorait les structures de relations, considĂ©rait le prĂ©dicat soit comme une classe plus gĂ©nĂ©rale que celle du sujet, et incluant cette derniĂšre, soit comme une qualitĂ© comprise parmi celles du sujet, l’extension et la comprĂ©hension se faisant ainsi exactement symĂ©trie selon deux systĂšmes d’emboĂźtements, inverses l’un de l’autre. D’oĂč la fameuse loi selon laquelle l’extension est en raison inverse de la comprĂ©hension : Dieu qui est unique a toutes les qualitĂ©s, donc une extension minimum et une comprĂ©hension maximum, tandis que l’ĂȘtre en gĂ©nĂ©ral est d’extension illimitĂ©e et de comprĂ©hension minimale. Or, il est fort important de constater que cette loi, exacte en ce qui concerne les classes les moins structurĂ©es, cesse de l’ĂȘtre dans le domaine des classes ordonnĂ©es ou qualifiĂ©es selon certaines relations. C’est ainsi que l’équation gĂ©nĂ©rale des sections coniques correspond Ă  une classe d’extension plus grande que celle des paraboles puisque la parabole n’est que l’une des espĂšces du genre constituĂ© par les sections coniques : cependant cette Ă©quation gĂ©nĂ©rale est d’une comprĂ©hension supĂ©rieure Ă  celle de la parabole puisqu’elle la contient Ă  titre de cas particulier. Il

s’agit donc maintenant de comprendre pourquoi cette loi de proportion inverse entre la comprĂ©hension et l’extension n’est vraie qu’en certains domaines, et de chercher Ă  dĂ©gager la diffĂ©rence entre les structures de classes selon qu’elles se conforment ou non Ă  la loi en question. C’est une chose remarquable que de constater combien la logistique s’intĂ©resse peu Ă  la structure interne des classes : la tendance atomistique, conduisant Ă  considĂ©rer une classe indĂ©pendamment des rapports avec ses voisines, et la recherche des Ă©lĂ©ments communs Ă  la logique mathĂ©matique et Ă  la logique Ă©lĂ©mentaire concourent, en effet, Ă  centrer l’intĂ©rĂȘt sur l’aspect le plus gĂ©nĂ©ral des classes, plus que sur leurs structures diffĂ©renciĂ©es. Pourtant une telle discussion Ă©tait amorcĂ©e dĂ©jĂ  par les difficultĂ©s relatives aux ensembles infinis, et Ă  l’intervention des propriĂ©tĂ©s se rĂ©fĂ©rant Ă  la totalitĂ© mĂȘme des ensembles considĂ©rĂ©s, difficultĂ©s qui ont conduit Ă  un ostracisme illĂ©gitime Ă  l’égard des dĂ©finitions non-prĂ©dicatives et au recours Ă  ce palliatif qui a Ă©tĂ© la thĂ©orie des types de Russell ; au lieu d’exploiter le problĂšme, la logistique a ainsi cherchĂ© Ă  l’écarter.

Partons des deux extrĂȘmes. La forme la plus simple des classes est sans doute celle que caractĂ©rise la dĂ©finition per genus et diffe- rentiam specificam. Telles sont ainsi les classes utilisĂ©es par la systĂ©matique zoologique, telle que celle des mammifĂšres quadrumanes discutĂ©e au § 5. Le propre de ces classifications est d’invoquer exclusivement des qualitĂ©s pouvant ĂȘtre dĂ©crites pour chaque classe indĂ©pendamment des prĂ©dicats des classes supĂ©rieures ou infĂ©rieures : le fait de possĂ©der des glandes mammaires peut ĂȘtre, en effet, Ă©noncĂ© sans rĂ©fĂ©rence aux vertĂšbres ni Ă  la prĂ©sence de quatre mains. PoincarĂ© appelait prĂ©dicatives de telles classifications et il leur opposait les classifications non-prĂ©dicatives dont « le principe [
] repose sur quelque relation de l’élĂ©ment Ă  classer avec la collection tout entiĂšre ». D’oĂč deux catĂ©gories : « les classifications prĂ©dicatives qui ne peuvent ĂȘtre bouleversĂ©es par l’introduction de nouveaux Ă©lĂ©ments ; les classifications non-prĂ©dicatives que l’introduction de nouveaux Ă©lĂ©ments oblige Ă  remanier sans cesse »1. Mais, si les dĂ©finitions non-prĂ©dicatives, dont les mathĂ©maticiens ont continuĂ© Ă  se servir malgrĂ© Russell, ne concernent que certains ensembles infinis, il est possible de diffĂ©rencier davantage, et d’un point de vue analogue, les diverses sortes de classes. Si nous com-

1. H. Poincaré, DerniÚres pensées, Flammarion 1913, p. J04-105

v

parons, en effet, le rapport des mammifĂšres aux vertĂ©brĂ©s Ă  celui du cercle Ă  l’équation gĂ©nĂ©rale des sections coniques :

(Az2 + A’?/2 + Bxy + Cx + C’y + 0) = D

(Ă©quation dans laquelle on a pour le cercle A = A’ et B = 0), nous voyons immĂ©diatement que le cercle n’est pas simplement une section conique (genus) plus un certain nombre de propriĂ©tĂ©s ajoutĂ©es Ă  celles des sections coniques, mais sans relation directe avec ces propriĂ©tĂ©s gĂ©nĂ©riques : tandis que les rapports dĂ©finissant les glandes mammaires ne sauraient ĂȘtre engendrĂ©es par une simple transformation des rapports caractĂ©risant les vertĂšbres, les propriĂ©tĂ©s du cercle rĂ©sultent d’une transformation de celles de l’ellipse, de la parabole, etc., et ce sont justement les transformations possibles, conduisant d’une sous-classe Ă  l’autre tout en conservant certains invariants, qui caractĂ©risent la classe gĂ©nĂ©rale des sections coniques. Les propriĂ©tĂ©s de la sous-classe ou de l’espĂšce « cercle » se rĂ©fĂšrent ainsi, en ce sens, Ă  celles de la classe gĂ©nĂ©rale ou genre « section conique », alors que la diffĂ©rence spĂ©cifique « glandes mammaires » s’ajoute simplement, sans composition constructive, Ă  la qualitĂ© gĂ©nĂ©rique « vertĂ©bré ». De mĂȘme la classe des « nombres pairs » prĂ©sente une diffĂ©rence spĂ©cifique (multiplication de n par 2) qui se rĂ©fĂšre nĂ©cessairement aux qualitĂ©s du genre « nombres entiers », puisque l’opĂ©ration (n × 2) implique l’unitĂ© 1 dont l’itĂ©ration + 1 dĂ©finit la suite des nombres- entiers : nous n’avons plus Ă  faire, en ce cas, Ă  des « genres » ni Ă  des « espĂšces », du moins dans le mĂȘme sens que prĂ©cĂ©demment, mais Ă  des classes caractĂ©risĂ©es par une loi interne de composition engendrant leurs Ă©lĂ©ments les uns en fonction des autres.

Or, entre ces deux structures s’intercale un tertium : si nous sĂ©rions diffĂ©rents objets A < B < C
 selon une diffĂ©rence ordonnĂ©e quelconque (par exemple de plus en plus lourd), il est clair qu’une diffĂ©rence partielle (A < B) peut ĂȘtre Ă©noncĂ©e, ou caractĂ©risĂ©e, indĂ©pendamment des diffĂ©rences d’ordre supĂ©rieur (B < C ou A < C) ; mais les diffĂ©rences totales constituent par contre la somme des diffĂ©rences partielles (A < C) = [(A < B) + (B < C)] et dĂ©pendent ainsi d’elles. En ce cas, il n’y a plus hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© entre la sous-classe (soit la classe formĂ©e des termes A et B) et la classe supĂ©rieure (soit la classe formĂ©e des termes A, B et C) comme dans l’exemple des classes dĂ©finies per genus et differentiam specifi- cam, et cependant aucune loi de transformation n’est donnĂ©e qui

permette de construire la relation B < C Ă  partir de la relation A < B : les deux relations A < B et B < C sont simplement rĂ©unies l’une Ă  l’autre de maniĂšre Ă  construire la relation totale A < C.

Il convient donc de distinguer au moins trois structures de classes. DĂ©signons par le symbole <a >; <iQ, <c ⅜, etc., les relations d’équivalence qualitative exprimant la co-possession des propriĂ©tĂ©s spĂ©cifiques ou gĂ©nĂ©riques, caractĂ©ristiques des classes A, B, C, etc. Rappelons, d’autre part, la dĂ©finition de l’opĂ©ration (dĂ©finition 10) en tant que transformation des structures, ce qui signifierait dans le cas des relations etc., la transformation d’une propriĂ©tĂ© √‰ en une propriĂ©tĂ© ^>_ :

DÉFINITION 11. — Nous appellerons « faiblement structurĂ©es », les classes telles que les individus appartenant Ă  l’une d’elles (par exemple B) soient reliĂ©s entre eux par la possession de certaines qualitĂ©s communes (→LV) propres Ă  cette classe, sans qu’aucune opĂ©ration donnĂ©e ne permette de construire, Ă  ’ partir de ces propriĂ©tĂ©s ^→-, ⅛s qualitĂ©s etc. propres aux classes C, etc., dans lesquelles la classe B est incluse, ni les qualitĂ©s propres aux classes A incluses en B.

Remarque I. — Les relations ; etc., intervenant dans la

dĂ©finition prĂ©cĂ©dente sont donc celles qui constituent la comprĂ©hension correspondant aux classes A, B, C, etc. Par exemple la relation -+→ existant entre les individus de la classe A signifiera qu’ils possĂšdent en commun les caractĂšres spĂ©cifiques des Quadrumanes ; la relation dĂ©finira de mĂȘme la classe B des MammifĂšres par la possession en commun des glandes mammaires et la relation la classe G des VertĂ©brĂ©s par la qualitĂ© commune de possĂ©der des vertĂšbres. Nous appellerons Ă©quivalences qualitatives de telles relations 1.

Remarque IL — La dĂ©finition (11) signifie donc que les relations √L>j etc., en qualifiant les classes faiblement structurĂ©es constituent des propriĂ©tĂ©s donnĂ©es et non pas construites, c’est-Ă -dire que l’on ne peut pas transformer ⅜ b  » en -⅜-c-⅜- ou en^.%.: on ne peut pas, en effet, engendrer les mains des Quadrumanes (A) ou les vertĂšbres des VertĂ©brĂ©s (G) Ă  partir des glandes mammaires des MammifĂšres (B) comme on peut, en mathĂ©matiques, engendrer les propriĂ©tĂ©s d’un groupe B Ă  partir de celles d’un sous- groupe A ou d’un groupe supĂ©rieur C (dont B serait le sous-groupe), moyennant certaines opĂ©rations donnĂ©es.

Remarque III. — Il ne faut pas confondre les « équivalences qualitatives » -t α⅜ ; > c  » ; etc., avec les autres relations qu’il est possible de

tirer des classes A, B, G, etc., par exemple l’appartenance xzN ou l’inclusion A < B. Ces inclusions sont composables au moyen d’opĂ©rations telles

1. Voir plus loin § 8, défin. 16 et prop. 1-2.

que (A < B) + (B < C) = (A < G) et l’on peut en tirer des implications telles que [ « x est Quadrumane » □ « x est MammifĂšre »] et [ « x MammifĂšre » d « Ê est VertĂ©bré »]. Mais ces opĂ©rations n’équivalent nullement Ă  la construction des relations < a > ; < b> ; « U », les unes Ă  partir des autres : elles se bornent Ă  construire des emboĂźtements de classes (avec leurs relations asymĂ©triques d’appartenance et d’inclusion) et Ă  tirer de ces emboĂźtements un jeu de propositions s’enchaĂźnant nĂ©cessairement les unes les autres, une fois les donnĂ©es admises.

DÉFINITION 12. — Nous appellerons « semi-structurĂ©es » les classes ordonnĂ©es N →- B — >- C
 telles que les relations asymĂ©triques (— »-), unissant un Ă©lĂ©ment A de la classe Ă  un Ă©lĂ©ment G, constituent la somme des relations partielles (A →- B) + (B->-G), mais sans qu’aucune opĂ©ration donnĂ©e ne permette de composer la relation A →- G Ă  partir de la seule relation A →- B (c’est-Ă -dire sans qu’il soit possible de transformer A →- B en B →- G ou en A →- G).

Remarque IV. — Supposons trois objets de grandeurs distinctes A < B < C. Nous dirons que la classe formĂ©e de ces trois objets est « semi- structurĂ©e » si aucune opĂ©ration ne permet de composer les diffĂ©rences A →- G ou B →- C Ă  partir de A →- B. Par contre, il est’clair que, si A →- B et B →- G sont donnĂ©s, on peut composer (A →-B) + (B →- G) = (A→-G) et que, si A →- B et A→-C sont donnĂ©s, on a (B →- G) = (A→-C) — (B →- G).

Ici à nouveau, comme dans le cas des classes faiblement structurées, les relations partielles en jeu sont donc données et non pas construites, mais les relations totales constituent sans plus la somme des relations partielles.

Supposons au contraire une suite d’intervalles dĂ©croissants selon une loi dĂ©terminĂ©e (comme les segments Ă©gaux d’une droite, mais vue en perspective Ă  la maniĂšre d’une « fuyante »). En ce cas, une opĂ©ration donnĂ©e N (dans cet exemple : une transformation projective) permet de construire les relations successives (c’est-Ă -dire la longueur des segments vus en perspective et leurs diffĂ©rences) Ă  partir de l’une d’entre elles et nous n’avons pas affaire, selon la dĂ©finition 12, Ă  une classe semi-structurĂ©e, mais bien Ă  une classe « structurĂ©e » (dĂ©finition 13).

DÉFINITION 13. — Nous appellerons « classes structurĂ©es » les classes telles que, partant des propriĂ©tĂ©s (relations) qui caractĂ©risent une sous-classe A, on puisse, au moyen d’opĂ©rations donnĂ©es, composer les relations caractĂ©ristiques des autres sous-classes N’ ainsi que les relations dĂ©finissant la classe totale B (ou rĂ©ciproquement composer les propriĂ©tĂ©s de A ou de N’ en partant de celles de~ÎČ).

Remarque V. — La plupart des classes mathĂ©matiques sont structurĂ©es, mais non pas toutes. D’un « groupe fondamental » gĂ©omĂ©trique, tel que celui des « affinitĂ©s », on peut, moyennant certaines opĂ©rations concernant ou non les droites, les parallĂšles,les angles et les distances,tirer les propriĂ©tĂ©s de ses sous-groupes (similitudes et dĂ©placements) ou remonter Ă  celles des groupes qui l’englobent (projectivitĂ©s et homĂ©omorphies). Par contre les sous-ensembles d’un ensemble quelconque ne constituent pas Ă  eux seuls un systĂšme de classes structurĂ©es.

Ces distinctions introduites, il est facile de voir que la loi de la proportionnalitĂ© inverse entre l’extension et la comprĂ©hension s’applique aux classes faiblement structurĂ©es, mais ne vaut plus dans le cas des classes semi-structurĂ©es ou structurĂ©es. Dans le premier cas, en effet, pour trois classes A, B, C d’extension croissante, c’est-Ă -dire telles que A soit incluse en B et que B soit incluse en C, la comprĂ©hension de la classe A comporte, outre la qualitĂ© <a , , les caractĂšres ^b > et < c ; au contraire la comprĂ©hension de B comporte ( b , et < c x , mais non pas < α > ; et la comprĂ©hension de C comporte la qualitĂ© < cr , mais ni , b, ni < α>. Il en rĂ©sulte que plus une classe faiblement structurĂ©e est Ă©tendue moins elle est riche en comprĂ©hension : en un mot, 1’« espĂšce » est de comprĂ©hension plus riche que le « genre » puisqu’elle englobe les caractĂšres gĂ©nĂ©riques plus la diffĂ©rence spĂ©cifique tandis que la comprĂ©hension du genre comporte les premiers et exclut la seconde.

Au contraire, dans le cas d’une classe semi-structurĂ©e, la comprĂ©hension augmente avec l’extension, pour cette raison que plus la classe est Ă©tendue, plus les rapports sont nombreux entre les termes et que les rapports partiels entrent dans la comprĂ©hension du rapport total. Soit la sĂ©rie A < B < C (par exemple : A plus lĂ©ger que B et B plus lĂ©ger que C) : la classe formĂ©e par les termes ABC prĂ©sente une extension plus grande que la classe composĂ©e des termes A et B, mais elle a aussi une comprĂ©hension plus riche puisque la relation A < C comprend les relations A < B et B < C ; la comprĂ©hension est donc en raison directe de l’extension. Notons qu’un tel raisonnement ne pourrait pas s’appliquer aux inclusions des classes faiblement structurĂ©es ; soit : (Quadrumanes) < (MammifĂšres) < (VertĂ©brĂ©s), que nous symboliserons aussi par A < B < C. En effet, dans le cas de l’emboĂźtement de telles classes, il intervient, contrairement Ă  la sĂ©riation des termes selon l’ordre d’une seule relation asymĂ©trique (plus ou moins lourd), des classes A’ (les MammifĂšres non Quadrumanes) et B’ (les VertĂ©brĂ©s non MammifĂšres) : il en rĂ©sulte que l’on ne saurait plus sĂ©rier l’ensemble des termes, puisque, si l’on a A < B < C, on n^a par contre ni A < A’ ni A > A’ (ni B ≀ B’ ni B ≄ B’). C’est prĂ©cisĂ©ment faute d’un ordre unique que le systĂšme est faiblement structurĂ© et non pas semi-structuré : la comprĂ©hension relevant alors nĂ©cessairement de la dĂ©finition par les caractĂšres gĂ©nĂ©riques et les diffĂ©rences spĂ©cifiques, il y a proportion inverse entre la comprĂ©hension et l’extension. Dans le cas des classes semi-structurĂ©es, au contraire, la comprĂ©hension relevant

d’une seule relation asymĂ©trique, qui s’applique Ă  tous les termes (connexitĂ©), il y a ordre unique et proportion directe entre l’extension et la comprĂ©hension.

Dans les classes structurĂ©es, enfin, il est clair que la comprĂ©hension croĂźt Ă©galement en raison de l’extension, puisque les propriĂ©tĂ©s de la classe totale comprennent, Ă  titre de cas particuliers, celles des sous-classes partielles.

Cherchons maintenant Ă  analyser l’extension elle-mĂȘme, c’est- Ă -dire la quantitĂ© correspondant aux classes en tant que rĂ©unions d’individus, par opposition aux relations qui dĂ©terminent leurs qualitĂ©s en comprĂ©hension. On trouve alors une diffĂ©rence fondamentale, non plus entre la premiĂšre forme (faiblement structurĂ©e) et les deux autres, mais entre les deux premiĂšres formes (faiblement et semi-structurĂ©es) et la troisiĂšme (classes structurĂ©es). Une telle diffĂ©rence est mĂȘme de nature Ă  servir de critĂšre gĂ©nĂ©ral dans la distinction du logique et du mathĂ©matique.

Commençons par deux dĂ©finitions, dans lesquelles le terme de « rapport quantitatif » signifie l’égalitĂ© ou l’inĂ©galitĂ© d’extension :

DÉFINITION 14. — Nous appellerons « intensifs » les rapports quantitatifs comprenant exclusivement l’inĂ©galitĂ© de la partie (classe A) et du tout (classe B), soit A < B, ou l’identitĂ© (A = A et B = B), sans considĂ©ration de relations quantitatives entre une partie (classe A) et les autres parties disjointes de A (classe A’), appartenant au mĂȘme tout (classe B), ou entre les parties (classes A ou A’) et d’autres parties (classe B’, etc.) appartenant Ă  d’autres totalitĂ©s.

DÉFINITION 15. — Nous appellerons « extensifs » les rapports quantitatifs entre classes disjointes, notamment les rapports entre une partie (classe A) et lĂ©s autres parties disjointes (classe A’) appartenant au mĂȘme tout (classe B) ou entre une partie (classe A) et des parties quelconques d’autres totalitĂ©s.

DÉFINITION 15 bis. — Nous distinguerons parmi les rapports extensifs les rapports numĂ©riques (ou mĂ©triques) impliquant l’itĂ©ration d’une unitĂ© et les rapports extensifs simples englobant des relations quantitatives entre / parties disjointes (A < A’), mais sans’itĂ©ration d’unitĂ©s.

Remarque VI. — Nous appellerons « quantitĂ©s intensives » les quantitĂ©s formĂ©es de seuls rapports intensifs et « quantitĂ©s quelconques » les quantitĂ©s formĂ©es de rapports indiffĂ©remment intensifs ou extensifs. Nous emploierons en outre le terme de « classes intensives » pour les classes dont la quantification demeure exclusivement intensive : les classes intensives sont constituĂ©es, comme nous allons le montrer, par les classes faiblement structurĂ©es et les classes semi-structurĂ©es.

On aperçoit d’emblĂ©e l’importance des distinctions prĂ©cĂ©dentes : dire que les structures logiques relĂšvent d’une quantification exclusivement intensive, c’est, en effet, affirmer qu’aucune comparaison des extensions n’est possible, en logique, entre classes disjointes ; au contraire la quantitĂ© mathĂ©matique, Ă©tant quelconque, connaĂźt les relations quantitatives entre classes disjointes aussi bien qu’entre classes emboĂźtĂ©es.

Pour ce qui est d’abord des classes faiblement structurĂ©es, nous constatons que, sauf le cas des classes nulles ou singuliĂšres, leur extension ne saurait ĂȘtre connue que relativement Ă  celle des classes emboĂźtantes ou des classes emboĂźtĂ©es. Soit B une classe telle que celle des mammifĂšres incluse en une classe G (vertĂ©brĂ©s) et incluant une classe A (quadrumanes) : nous ne savons qu’une chose des extensions de A, de B et de C : c’est que B > A et B < C. Qu’il ne soit donnĂ© qu’un seul mammifĂšre non-quadrumane (classe A’) ou un nombre aussi grand qu’on le voudra, et un seul vertĂ©brĂ© non- mammifĂšre (classe B’) ou un nombre quelconque, ce fait n’entre point en considĂ©ration dans la construction de ces classes : nous savons seulement que les extensions de A, B et C prĂ©sentent le rapport quantitatif A < B < G, mais nous ne savons rien des extensions respectives des classes disjointes A et A’ ou B et B’ ; nous savons d’autre part que l’on a aussi A’ < B et B’ < C, puisque A’ est inclus en B, et B’ en C, mais, si l’on s’en tient aux « formes » propres aux classes faiblement structĂčrĂ©es, les rapports d’extension entre A et A’ ou entre B et B’ demeurent indĂ©terminĂ©s. Seules les classes singuliĂšres et les classes nulles ont une extension dĂ©terminĂ©e en elle-mĂȘme, puisque rĂ©duite Ă  l’individu ou au zĂ©ro logique. Mais le « un » logique n’est pas l’unitĂ© arithmĂ©tique, puisqu’il ignore l’itĂ©ration : Socrate + Socrate = Socrate et non pas 2 Socrates. Il se dĂ©finit, en effet, par l’identitĂ©, ce qui signifie que les Ă©lĂ©ments d’une classe singuliĂšre sont tous identiques entre eux (qu’il s’agisse de Socrate, du maĂźtre de Platon, de l’époux de Xanthippe ou de ce philosophe condamnĂ© Ă  boire la ciguĂ«), sans qu’il intervienne Ă  leur sujet aucune composition cardinale. Quant aux classes nulles, elles rĂ©sultent de la soustraction logique A — A = 0. De ce qui prĂ©cĂšde on peut donc conclure que l’extension des classes faiblement.structurĂ©es ne connaĂźt que les quantitĂ©s : tous, quelques, un et aucun (avec leurs nĂ©gations). Sans prĂ©juger de ce qui est la quantitĂ© mathĂ©matique, nous pourrons ainsi construire une logique des classes faiblement structurĂ©es et cette logique est d’abord Ă  construire

pour elle-mĂȘme, avant que nous puissions dĂ©cider de ses rapports avec celle des ensembles ou classes mathĂ©matiques.

Quant aux classes semi-structurĂ©es, il faut distinguer deux choses Ă  leur sujet : l’extension des classes comme telles, c’est-Ă -dire des collections d’individus ordonnĂ©s par des relations asymĂ©triques transitives, et ces relations en tant que rapports en comprĂ©hension. Mais comme, en de telles structures, il y a corrĂ©lation directe entre l’extension et la comprĂ©hension, les relations de diffĂ©rence ordonnĂ©e qui constituent cette comprĂ©hension se trouvent prĂ©cisĂ©ment exprimer une notion de graduation « intensive », correspondant bi-uni- voquement aux rapports quantitatifs d’extension (lesquels relĂšvent donc eux aussi de la quantitĂ© intensive). Soit un ensemble d’objets sĂ©riĂ©s selon une qualitĂ© multivalente quelconque A<B<C<D<
 (une suite de bouteilles de vin ordonnĂ©es suivant leur finesse). Les relations qui unissent ces objets expriment donc les diffĂ©rences sĂ©parant B de A, C de B, etc., selon la qualitĂ© considĂ©rĂ©e. Appelons ⅞ la relation A < B, ⅞ la relation B < C, la relation G < D, Si la relation D < E, etc. Il est en outre possible de composer ces relations entre elles, additivement :

Λ + → = →- [soit (A < B) + (B < C) = (A < C)] ;

b = X + JJ [soit (A < C) + (C < D) = (A < D)] ; etc


Nous constatons alors qu’il existe, entre les relations ° , a>’ Ξt →-, des rapports correspondant Ă  ceux que nous avons relevĂ©s entre les classes A, A’ et B : nous savons que la diffĂ©rence ° est plus petite que la diffĂ©rence 4- puisque celle-ci englobe celle-là ; que la diffĂ©rence \ est plus petite que la diffĂ©rence JL pour la mĂȘme raison, etc. : autrement dit, il y a moins de diffĂ©rence entre A et B qu’entre A et C ; entre A et C qu’entre A et D, etc. Mais nous ne savons rien des rapports entre ° et Si ; entre b et b„’ ; etc., ou entre j et Si, etc. : en d’autres termes, nous ne savons pas s’il existe une plus grande diffĂ©rence entre A et B qu’entre B et C, ou qu’entre C et D, etc., puisque les relations partielles sont disjointes et ne s’englobent pas les unes les autres (contrairement aux diffĂ©rences entre A et B et entre A et C, etc.). Il y a donc Ă  nouveau quantitĂ© intensive et rien de plus (quant aux relations d’équivalence, elles constituent, de ce point de vue, des relations de diffĂ©rence nulle).

Si nous traduisons maintenant en termes d’extension ces relations de diffĂ©rences ordonnĂ©es, il est clair (Ă©tant donnĂ©e la corrĂ©la-

tion directe observable en ce cas entre l’extension et la comprĂ©hension) que nous retrouvons une quantification intensive, mais cette fois en termes de classes et non plus de relations. En effet les classes de termes ordonnĂ©s, qui correspondent aux relations prĂ©cĂ©dentes, sont elles-mĂȘmes d’extension croissante : Ă  la relation " correspond la classe (AB), Ă  la relation ⅞ correspond la classe (ABC), etc. On a alors les inclusions (AB) < (ABC) < (ABCD), etc., qui comportent une quantification exclusivement intensive analogue Ă  celle des classes faiblement structurĂ©es. Il est vrai que l’on pourrait considĂ©rer comme d’extensions Ă©gales toutes les classes singuliĂšres formĂ©es par la diffĂ©rence entre chaque classe et la prĂ©cĂ©dente, c’est-Ă -dire les classes (C), (D), (E), etc. Mais, d’une part, ces termes C, D, E, etc., mĂȘme s’ils demeurent singuliers, ne constituent pas des unitĂ©s itĂ©rĂ©es puisqu’ils n’ont pas la mĂȘme valeur (faute de pouvoir dĂ©terminer la diffĂ©rence entre l’un de ces termes et le prĂ©cĂ©dent). D’autre part, on pourrait intercaler bien d’autres termes entre A, B, C, etc., ce qui exclurait toute comparaison d’extension entre classes successives disjointes pour ne conserver que les comparaisons entre les classes partielles et les classes totales qui les englobent : par exemple (A
 B
 C) < (A
 B
 C
 D), etc. Or, ce sont prĂ©cisĂ©ment ces comparaisons qui correspondent en comprĂ©hension au jeu des relations de diffĂ©rence ordonnĂ©e elles-mĂȘmes.

Pour ce qui est des classes structurĂ©es, il va de soi, par contre, qu’elles sont susceptibles de quantification extensive. En effet, leur dĂ©finition mĂȘme implique qu’une classe partielle A soit dĂ©limitĂ©e en fonction des autres classes partielles A’ et du tout B : une comparaison des extensions est alors possible entre A et A’. Par exemple dans la notion, propre Ă  la thĂ©orie des ensembles, exprimĂ©e par les mots « presque tous », c’est-Ă -dire « tous sauf un nombre fini », la classe B reprĂ©sente l’ensemble total, la classe A « presque tous » et la classe A’ l’ensemble faiblement reprĂ©sentĂ© ou fini correspondant Ă  B — A ; on pourra alors confĂ©rer une signification au rapport quantitatif A > A’, ce qui caractĂ©rise la quantitĂ© extensive.

Nous pouvons résumer cette discussion sous la forme suivante :

lemme i. — Lorsque, en un systĂšme de classes, les propriĂ©tĂ©s caractĂ©risant la classe totale (B) ne peuvent ĂȘtre composĂ©es, au moyen d’opĂ©rations dĂ©finies, Ă  partir des propriĂ©tĂ©s caractĂ©ristiques de l’une des sous-classes (A), la quantification du systĂšme demeure intensive.

En effet la quantification extensive (dĂ©finition 15) constituant une comparaison des extensions propres Ă  une sous-classe A et aux autres sous-classes A’ (disjointes de A) de la mĂȘme classe totale B, il est nĂ©cessaire, pour Ă©tablir de tels rapports quantitatifs, de pouvoir dĂ©limiter les classes A, A’ et B autrement que par complĂ©mentaritĂ© de A et de A’ sous B (soit A = B — A’ et A’ = B — A) ; sinon les rapports quantitatifs entre A et A’ demeurent indĂ©terminĂ©s. Or, dans le cas des classes faiblement structurĂ©es (dĂ©finition 11), les propriĂ©tĂ©s des classes A, A’ et B sont simplement donnĂ©es sans pouvoir ĂȘtre construites les unes Ă  partir des autres : seules la prĂ©sence ou l’absence de telles propriĂ©tĂ©s dĂ©limitera donc ces classes et les extensions respectives de A et de A’ ne seront ainsi dĂ©terminĂ©es que par leur complĂ©mentaritĂ© sous B. Les seuls rapports quantitatifs dĂ©terminĂ©s seront alors A < B ; A’ < B et B = A + A’. De mĂȘme, en une classe semi-structurĂ©e (dĂ©finition 12), telle que A→-B->-C, les diffĂ©rences 4_(=A->-B); 4-(=B→-C) et ⅞ (=A→-C) sont simplement donnĂ©es, sans que (4L) ou ( ⅛ ) puissent ĂȘtre construites Ă  partir de (4-) seule. On ne connaĂźtra donc les diffĂ©rences ( a ) et (4L) que par complĂ©mentaritĂ© sous (4-) : soit (4L) = ( > ) — (→-) Ξt (→-) = (4-) — ( l> )- Il en rĂ©sulte que les seuls rapports de diffĂ©rence connus en comprĂ©hension seront (4-) < (4-) ou (4L) < ( > ) et (4-) = ( a ) + ( a’ ), sans que l’on puisse dĂ©terminer si la diffĂ©rence (4.) est plus grande, Ă©gale ou plus petite par rapport Ă  la diffĂ©rence (4L). Il en sera alors de mĂȘme en extension, parce que les intervalles AB, AG et BC peuvent ĂȘtre meublĂ©s d’un nombre indĂ©terminĂ© de termes : on saura ainsi que (AB) < (ABC) et (BC) < (ABC), mais on ne saura rien des rapports d’extension entre les classes (A
 B) et (B ;.. C).

§ 7. Opérations logiques et opérations mathématiques

Selon le point de vue classique, la logique est autonome Ă  l’égard des mathĂ©matiques et s’applique Ă  elles comme une forme Ă  son contenu. Selon Russell les mathĂ©matiques entiĂšres sont en principe rĂ©ductibles Ă  la logique. Selon Hilbert (et la plupart des mathĂ©maticiens actuels), c’est au contraire la logique qui fait partie des mathĂ©matiques, car la logique des classes suppose elle-mĂȘme le nombre cardinal. Or, la dictinction des quantitĂ©s intensives et extensives, telles que nous venons de l’introduire en fonction de la structuration plus ou moins grande des classes, permet de conce-

voir le rapport entre les opĂ©rations logiques et mathĂ©matiques d’une quatriĂšme maniĂšre (voir Introduction, § III) : d’une part la logique est autonome, puisqu’elle repose exclusivement sur la quantitĂ© intensive, et que celle-ci n’implique pas le nombre ; par contre la logique interfĂšre avec les mathĂ©matiques et ne s’applique donc pas, Ă  proprement parler, Ă  elles, car les mathĂ©matiques tĂ©moignent d’une structuration supĂ©rieure, et rĂ©unissent en une quantitĂ© « quelconque » (voir Remarque VI) les rapports extensifs et les rapports intensifs eux-mĂȘmes. Il en rĂ©sulte que les mathĂ©matiques, ou bien sont Ă  elles-mĂȘmes leur propre logique, ou bien requiĂšrent la construction d’une logique mathĂ©matique spĂ©ciale, Ă©laborĂ©e par des moyens mathĂ©matiques.

En effet, toutes les thĂ©ories mathĂ©matiques supposent l’intervention de classes structurĂ©es et de quantitĂ©s extensives, en plus des classes faiblement ou semi-structĂčrĂ©es et de la quantitĂ© simplement intensive. En thĂ©orie des ensembles dĂ©jĂ , l’introduction de l’infini, de la notion de puissance et mĂȘme du produit de deux ensembles requiĂšrent la quantitĂ© extensive. Il en est de mĂȘme de la topologie avec les notions de continu et de point d’accumulation. On peut au contraire construire toute la logique des classes, des relations et des propositions bivalentes au moyen de la seule quantitĂ© intensive.

Or, la diffĂ©rence essentielle entre les classes faiblement ou semi- structurĂ©es, d’une part, et les classes structurĂ©es, d’autre part, tient aux relations entre leurs « formes » et leurs « contenus ». On se rappelle (dĂ©finition 4) que la forme d’une construction opĂ©ratoire est ce qui demeure inchangĂ© en cas de substitution des donnĂ©es, tandis que le contenu est constituĂ© par le donnĂ© substituable. De ce point de vue les classes faiblement ou semi-structurĂ©es, toutes deux dĂ©finissables soit per genus et diffĂ©rentiam specificam, soit par l’intermĂ©diaire de relations asymĂ©triques de diffĂ©rences ordonnĂ©es, sont construites au moyen de relations simplement donnĂ©es, ne dĂ©passant pas la structure des emboĂźtements intensifs, et dont le contenu peut ĂȘtre « extralogique » (dĂ©finition 6). Leur forme est donc la moins riche des formes logiques : des classes telles que celles des vertĂ©brĂ©s, etc., ou que celles d’objets ordonnĂ©s selon leurs qualitĂ©s perceptibles ne comportent, en effet, qu’une forme minimale, directement applicable Ă  un contenu extralogique.

Au contraire les classes structurĂ©es, qu’elles soient ordonnĂ©es ou non, prĂ©sentent une forme plus riche, dĂšs le dĂ©part, que les prĂ©cĂ©-

dentes, puisque, outre les rapports intensifs entre les parties et le tout, elles comportent en extension des relations extensives entre les parties elles-mĂȘmes et, en comprĂ©hension, une caractĂ©risation des propriĂ©tĂ©s des sous-classes en fonction de celles du systĂšme total. Par exemple un ensemble de puissances ou une suite d’intervalles emboĂźtĂ©s convergeant vers un point limite impliquent une loi de construction dont toutes les parties sont solidaires. Il en rĂ©sulte que, au lieu de pouvoir porter directement sur un contenu extralogique, les classes structurĂ©es ou extensives constituent des formes qui ont pour contenu d’autres formes, lesquelles consistent prĂ©cisĂ©ment en constructions logiques prĂ©alables. C’est ainsi que pour dĂ©nombrer un ensemble d’individus, il faut auparavant les avoir Ă  la fois rĂ©unis et distinguĂ©s, c’est-Ă -dire les avoir classĂ©s et sĂ©riĂ©s. DĂšs lors, les prĂ©dicats de prĂ©dicats ou relations entre relations se prĂ©sentent de façon autre dans le cas des classes structurĂ©es ou mathĂ©matiques et dans celui des classes logiques (faiblement ou semi-structurĂ©es) : plus une classe est structurĂ©e, plus les relations qui la dĂ©finissent (propriĂ©tĂ©s) sont, en effet, dĂ©terminĂ©es les unes par rapport aux autres ; elles sont alors composables et non plus simplement donnĂ©es, ce qui enrichit d’autant l’élĂ©ment formel, qui consiste alors en vĂ©ritables « lois de formation » et non plus en simples emboĂźtements intensifs.

Il est donc singuliĂšrement Ă©quivoque de parler d’une « application » de la logique aux mathĂ©matiques. En rĂ©alitĂ© celles-ci utilisent celle-lĂ  Ă  titre de partie intĂ©grante, mais sans rĂ©duction complĂšte dans un sens ou dans l’autre. La logique conserve donc une certaine autonomie en tant que thĂ©orie des structures intensives, bien que celles-ci interviennent aussi dans les « quantitĂ©s quelconques » dont s’occupent les mathĂ©matiques. Mais la question des rapports entre les deux sortes de structures est Ă  laisser ouverte tant que subsistent les discussions sur la nature des infĂ©rences mathĂ©matiques et sur la non-contradiction de l’arithmĂ©tique.

Pour avancer dans l’étude de cette question fondamentale il importe surtout de se placer non pas au point de vue des Ă©lĂ©ments isolĂ©s, mais bien, et exclusivement, des systĂšmes opĂ©ratoires d’ensemble. En logique comme en mathĂ©matiques, les opĂ©rations n’existent que dans leur solidaritĂ© et constituent des totalitĂ©s bien dĂ©finies. MĂȘme si le propre des relations qui caractĂ©risent les classes faiblement et semi-structurĂ©es est de demeurer indĂ©pendantes des relations totales, les opĂ©rations portant sur les classes ou relations

partielles sont d’emblĂ©e dĂ©pendantes de totalitĂ©s opĂ©ratoires : quelles que soient les dĂ©finitions de A, de A’ et de B, l’addition A + A’ = B est solidaire de la soustraction A = B — A’ et des autres additions et soustractions qui emboĂźtent ou dĂ©boĂźtent B dans la suite B, C, D, etc. Il s’agit donc d’abord d’étudier Ă  titre de totalitĂ© l’ensemble des opĂ©rations qu’il faut effectuer pour construire et transformer un systĂšme de classes Ă  quantification purement intensive. Il s’agit ensuite d’analyser les systĂšmes opĂ©ratoires d’ensemble constituĂ©s par les relations intensives. AprĂšs quoi seulement il sera possible de caractĂ©riser les opĂ©rations mathĂ©matiques, ainsi que les classes et relations engendrĂ©es par elles, de maniĂšre Ă  Ă©tablir leur parentĂ© ou leurs diffĂ©rences par rapport aux opĂ©rations intensives.

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