Logique et équilibre dans les comportements du sujet. Logique et équilibre (1957) a
Introduction.
Logique et équilibre dans les comportements du sujet 1
La prĂ©sente Ă©tude poursuit deux fins. Il sâagit dâabord de montrer que les structures logiques se manifestant au sein des activitĂ©s du sujet, ne rĂ©sultent exclusivement ni de structures innĂ©es, ni des propriĂ©tĂ©s dĂ©couvertes par expĂ©rience dans les objets, ni de structures sociales (ou linguistiques), ni dâune rĂ©union Ă deux ou Ă trois de ces seuls facteurs, qui sont irrĂ©ductibles quoique toujours interdĂ©pendants, mais quâelles relĂšvent aussi, et, nous semble-t-il, de façon plus fondamentale, dâun quatriĂšme facteur Ă©galement irrĂ©ductible : le facteur dâĂ©quilibration, plus gĂ©nĂ©ral que les trois premiers et les conditionnant dans leurs interactions ainsi que chacun respectivement, mais comportant ses modes propres dâexplication. Or, sâil existe une telle correspondance entre les structures logiques du sujet et certaines formes dâĂ©quilibre (le comportement pouvant prĂ©senter un grand nombre de formes dâĂ©quilibre dont certaines seules correspondent aux structures logiques), elle devrait se manifester dans le mode de dĂ©veloppement propre Ă ces structures : notre second but est donc de rechercher comment on peut interprĂ©ter le dĂ©veloppement des structures logiques en termes dâĂ©quilibration et en quoi le mĂ©canisme de dĂ©veloppement ainsi atteint serait susceptible dâĂȘtre spĂ©cifique eu Ă©gard Ă ces structures.
I. Structures opératoires et équilibre
§ 1. Le langage de lâĂ©quilibre
Sans dĂ©finir encore les termes dâopĂ©ration, de structure et dâĂ©quilibre (voir plus loin § 2-4), disons simplement pour lâinstant que les structures opĂ©ratoires de nature logico-mathĂ©matiques reposent sur des coordinations dâactions telles que le rĂ©sultat de ces coordinations comportent une signification ne dĂ©pendant que de celles des actions coordonnĂ©es entre elles et non pas des propriĂ©tĂ©s des objets sur lesquels portent ces actions. Par exemple, rĂ©unissant une collection dâobjets A Ă une collection Aâ en un ensemble total B, le sujet mĂȘme Ă 7-8 ans peut parvenir Ă comprendre que A + Aâ = B ; B â Aâ = A ; B â A = Aâ ; B â A â Aâ = 0 ; A â€Â B et Aâ â€Â B, indĂ©pendamment des propriĂ©tĂ©s des objets ainsi rĂ©unis. Bien entendu, pour que de telles actions soient possibles, il faut que les objets ne sâanĂ©antissent pas au cours des manifestations, ce qui suppose donc une rĂ©fĂ©rence Ă leurs propriĂ©tĂ©s physiques de permanence (relative). Mais il se trouve, et câest lĂ un Ă©tat de fait fondamental au point de vue psychologique, que la permanence ou conservation de la collection (B, A ou Aâ) nâest prĂ©cisĂ©ment admise par le sujet (vers 7 ou 8 ans) quâĂ partir du moment oĂč il y a structure opĂ©ratoire, tandis quâauparavant il nây a ni conservation du tout ni comprĂ©hension des Ă©galitĂ©s et inĂ©galitĂ©s A = B â Aâ ou mĂȘme A < B 2. La conservation du tout apparaĂźt ainsi comme lâinvariant dâun systĂšme de transformations opĂ©ratoires, avant ou en mĂȘme temps quâelle acquiert une signification physique. Notons dâailleurs que quand le sujet ne raisonnera plus sur des objets matĂ©riels mais sur des reprĂ©sentations mentales ou sur des symboles, le raisonnement logique supposera Ă©galement une conservation â mais psychologique et non plus physique â des objets mentaux reprĂ©sentĂ©s ou symbolisĂ©s.
Câest donc simultanĂ©ment au sujet des structures opĂ©ratoires et des notions de conservation constituant leurs invariants quâil sâagit de poser, en termes dâabord gĂ©nĂ©raux, le problĂšme de lâĂ©quilibre.
Ces structures et leurs invariants ne sauraient en premier lieu dĂ©river de mĂ©canismes purement hĂ©rĂ©ditaires, puisquâelles donnent lieu Ă une longue construction et que lâachĂšvement de celle-ci, mĂȘme si elle dĂ©pend de la maturation de certaines coordinations nerveuses, dĂ©pend aussi du milieu social et de lâexpĂ©rience acquise comme en tĂ©moignent les variations des moyennes dâĂąges.
Ces structures ne sauraient rĂ©sulter non plus exclusivement de lâexpĂ©rience acquise en fonction des objets, puisquâelles consistent essentiellement en coordinations des actions du sujet et non pas en propriĂ©tĂ©s des objets. Quant Ă leurs invariants, la plupart dâentre eux ne pourraient pas donner lieu, dans lâexpĂ©rience de lâenfant, Ă une vĂ©rification expĂ©rimentale de la conservation. Par exemple, la conservation de la quantitĂ© de matiĂšre 3, qui apparaĂźt avant celle du poids et celle du volume, ne correspond Ă aucun « observable » : la « substance » se conservant ainsi indĂ©pendamment de son poids et de son volume est une notion toute relative Ă la coordination des actions ; elle se rĂ©duit en fait Ă un simple postulat de dĂ©ductibilitĂ© mĂȘme si lâenfant la traduit en termes de quantitĂ© de matiĂšre mangeable ou buvable.
Les mĂȘmes structures et leurs invariants ne peuvent pas non plus sâexpliquer par les seuls facteurs sociaux et linguistiques. Sans insister ici sur leurs racines sensori-motrices, sur lesquelles nous reviendrons, il suffit pour sâen convaincre de constater que lâensemble des structures opĂ©ratoires Ă©lĂ©mentaires ou concrĂštes (conservation du tout lors de lâemboĂźtement des parties en un tout, sĂ©riation, transitivitĂ© des Ă©galitĂ©s, etc.) qui sâappliquent vers 7-8 ans Ă la quantitĂ© de matiĂšre, dans une expĂ©rience comme celle des dĂ©formations dâune boulette dâargile, ne sont achevĂ©es dans le domaine du poids que vers 9-10 ans et dans celui du volume que vers 11-12 ans : malgrĂ© lâidentitĂ© des expressions verbales employĂ©es (« on nâa rien ĂŽtĂ© ni rien ajouté », « on peut refaire la boulette comme avant », etc.) ces structurations obĂ©issent donc Ă un ordre de succession qui serait inexplicable par les seuls facteurs dâĂ©ducation et de langage 4.
Câest cette triple rĂ©sistance aux facteurs classiques, invoquĂ©s dans les explications habituelles du dĂ©veloppement, qui nous contraint de chercher une autre voie dâinterprĂ©tation, plus intrinsĂšque aux structures, et qui nous a engagĂ© dans la direction des facteurs dâĂ©quilibre. Notre hypothĂšse consistera donc Ă supposer que, si les structures logiques Ă©lĂ©mentaires avec leurs invariants prĂ©sentent certes toujours simultanĂ©ment certains aspects innĂ©s, dâautres relevant de lâexpĂ©rience acquise et les troisiĂšmes du milieu social, cependant les caractĂšres propres de ces structures rĂ©sultent dâun processus dâĂ©quilibration portant, il est vrai, toujours sur tous ces aspects rĂ©unis, mais excipant par ailleurs de modes spĂ©cifiques dâexplication.
Seulement, il ne faut pas nous dissimuler quâun tel mode dâexplication comporte presque autant de dangers que dâavantages. Contrairement aux facteurs classiques, qui sont dâordre causal, le facteur dâĂ©quilibre ne relĂšve pas nĂ©cessairement dâune causalitĂ© simple, mais statistique, et peut ĂȘtre interprĂ©tĂ© dâune maniĂšre « impersonnelle » ou neutre, Ă la maniĂšre dont on invoque, par exemple, les principes de « moindre action » de la mĂ©canique analytique pour « dĂ©crire » la trajectoire dâune particule comme Ă©tant celle qui correspond Ă la « moindre action » dans le passage du point de dĂ©part au point dâarrivĂ©e. Et ceci est vrai dâun Ă©quilibre relatif Ă un groupe de transformations aussi bien que de lâĂ©quilibre dâun champ de forces. Mais lâabandon de la causalitĂ© stricte pour un tel systĂšme dâinterprĂ©tation nous paraĂźt ne prĂ©senter, pour la psychologie elle-mĂȘme, que des avantages : mĂȘme en dehors des structures logiques, on nâa jamais pu rĂ©duire une conduite donnĂ©e Ă une sĂ©rie causale simple faisant intervenir Ă titre exclusif la maturation, lâexpĂ©rience ou la sociĂ©tĂ©, et lâanalyse de chacun de ces trois facteurs rĂ©vĂšle dĂ©jĂ un monde de complexitĂ©.
Par contre lâinconvĂ©nient dâun langage non causal est le cĂŽtĂ© nĂ©cessairement arbitraire de tout modĂšle dâĂ©quilibre, aussi bien du point de vue du nombre de comportements virtuels que lâon considĂšre, que du critĂšre de choix entre ces comportements. Il est Ă prĂ©sumer quâavec un peu dâimagination on pourra incorporer nâimporte quelle structure dans un systĂšme par rapport auquel elle serait « en Ă©quilibre », tout comme on a pu inventer des douzaines dâ« actions » pour tenter dâexpliquer certains phĂ©nomĂšnes de la mĂ©canique quantique. Cependant le succĂšs historique des mĂ©thodes thermodynamiques, dans lesquelles on part Ă©galement de modĂšles arbitraires du dĂ©tail des interactions et au moyen de thĂ©orĂšmes limites du calcul des probabilitĂ©s, quitte Ă les choisir les plus simples possibles et Ă parvenir par leur intermĂ©diaire Ă des rĂ©sultats dâune Ă©chelle supĂ©rieure permettant ensuite de les nĂ©gliger, montre que lâemploi des modĂšles arbitraires peut conduire Ă des rĂ©sultats apprĂ©ciables (comme dâailleurs chacun y insiste aujourdâhui en « mĂ©canophysiologie », en linguistique, en Ă©conomĂ©trie, etc. 5).
Reste alors une difficultĂ© en apparence plus grave. Le choix des modĂšles revient toujours, en fin de compte, Ă des critĂšres dâacceptabilitĂ© et de simplicitĂ©. Mais ces critĂšres eux-mĂȘmes sont essentiellement relatifs Ă lâobservateur, câest-Ă -dire Ă lâadulte cultivĂ© auquel est comparĂ© lâenfant et qui constituera le prototype de lâĂ©quilibre achevĂ© et permanent. Nây a-t-il donc pas lĂ un cercle vicieux ? En effet, les notions quâĂ©labore lâadulte varient au cours de lâhistoire et le dĂ©roulement de celle-ci nâa rien de nĂ©cessairement linĂ©aire. Le relativisme historique intĂ©gral de L. Brunschvicg dans les domaines logico-mathĂ©matiques aussi bien que physiques, et le relativisme sociologique de Benjamin L. Whorf et de Cl. LĂ©vi-Strauss sont lĂ pour nous mettre en garde contre les systĂšmes de rĂ©fĂ©rences absolus.
Mais sur ce point encore, il est possible dâĂ©chapper aux difficultĂ©s majeures. Si presque tous les systĂšmes notionnels sont susceptibles dâĂ©voluer sans direction ou « vections », lâoriginalitĂ© peut-ĂȘtre exclusive des structures logico-mathĂ©matiques est que leur construction jamais achevĂ©e a prĂ©sentĂ© jusquâici un caractĂšre nettement intĂ©gratif. MalgrĂ© les adjonctions continuelles en extension et le remaniement perpĂ©tuel des points de dĂ©part en comprĂ©hension, une structure logico-mathĂ©matique valable Ă un moment dĂ©terminĂ© du dĂ©veloppement de la science, conserve un haut degrĂ© de validitĂ© lorsquâelle est dĂ©passĂ©e par de nouvelles structures qui lâenglobent ou qui, sans lâenglober encore, appellent la constitution de coordinations futures et demeurant imprĂ©vues. De plus, lorsque de nouvelles structures dĂ©passent les prĂ©cĂ©dentes, les « meilleures » sont celles qui, tout en accentuant leur apport spĂ©cifique, coordonnent prĂ©cisĂ©ment lâensemble de lâacquis et ne le contredisent pas. En un mot, la raison nâĂ©volue pas sans raison et lâĂ©volution de ses structures prend ainsi, bien quâa posteriori, lâallure dâune sorte dâ« orthogenĂšse » 6.
Sans quitter le terrain de la psychogenĂšse, nous ne croyons donc pas quâil y ait cercle vicieux Ă mettre en rĂ©fĂ©rence les structures logiques se constituant chez lâenfant avec la logique bivalente usuelle de lâadulte pour cette raison quâil existe un ensemble dâautres logiques, ni la construction du nombre chez lâenfant avec les nombres « naturels » de lâadulte sous le prĂ©texte quâil existe des nombres transfinis ou que les entiers ont Ă©tĂ© rĂ©interprĂ©tĂ©s Ă titre de cas particuliers des nombres fractionnaires, par la thĂ©orie des couples de Weierstrass et de HĂ€nkel : la logique bivalente et la suite des nombres demeurent de bons exemples de systĂšmes en Ă©quilibre, car leurs propriĂ©tĂ©s initiales nâont point Ă©tĂ© contredites, mais simplement indĂ©finiment enrichies au cours des intĂ©grations successives (au sens biologique du terme) auxquelles ces systĂšmes ont Ă©tĂ© soumis. Ce nâest que dans la perspective dâun conventionalisme intĂ©gral â hypothĂšse sociologiquement concevable sinon lĂ©gitime, mais psychologiquement impensable dĂšs que lâon reconnaĂźt les racines sensori-motrices et pragmatiques des structures opĂ©ratoires â quâil y aurait vice de mĂ©thode Ă comparer les phases successives de lâĂ©quilibration des structures logico-mathĂ©matiques de lâenfant aux phases relativement « finales » de lâadulte 7, mais toujours ouvertes sur les dĂ©passements et les intĂ©grations ultĂ©rieures.
§ 2. Position du problĂšme et signification de la notion dâĂ©quilibre
Rappelons dâabord quâon a recouru Ă la notion dâĂ©quilibre dans tous les domaines de la psychologie et pas seulement dans celui de la perception (thĂ©orie de la Gestalt) ou de lâintelligence. ClaparĂšde, par exemple, qui soutenait que toute conduite est dĂ©clenchĂ©e par un besoin et tend Ă la satisfaction de celui-ci, faisait correspondre le besoin Ă un dĂ©sĂ©quilibre (ce qui est bien clair dans le cas des besoins organiques comme la faim et la soif) et la satisfaction Ă un retour Ă lâĂ©quilibre, le comportement consistant ainsi Ă subir sans cesse (du dehors ou du dedans) des effets de dĂ©sĂ©quilibre et Ă tendre Ă une rééquilibration continuelle ; il sây ajoute alors la possibilitĂ© dâanticipations, de corrections anticipĂ©es, etc. P. Janet, K. Lewin et Freud lui-mĂȘme ont utilisĂ© de mĂȘme les notions dâĂ©quilibre en psychologie affective. Tout rĂ©cemment encore T. Parsons, traitant des interactions familiales du point de vue de sa thĂ©orie gĂ©nĂ©rale de lâaction, utilise de mĂȘme les notions dâĂ©quilibre et rĂ©serve un appendice de son ouvrage Ă une formalisation de ces notions due Ă M. Zelditsch-jun 8.
Il conviendrait alors peut-ĂȘtre de distinguer deux classes de processus dâĂ©quilibre selon quâils sont relatifs Ă la vie affective ou aux fonctions cognitives. On pourrait Ă cet Ă©gard invoquer les critĂšres classiques de lâĂ©conomie des conduites et leur structures (P. Janet), de la dynamique du champ et de sa structure (K. Lewin), etc., ou, dâune maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale encore, les critĂšres de valeur et de constatation. Mais, dans la mesure oĂč nous allons chercher Ă expliquer les structures logiques Ă©lĂ©mentaires par lâĂ©quilibre du comportement et non par lâinverse, nous ne pouvons pas scinder dâavance en deux les aspects affectifs et cognitifs de la conduite puisque la solution dâun problĂšme, aussi abstrait soit-il, suppose elle-mĂȘme des intĂ©rĂȘts, des besoins, des satisfactions, etc., donc des facteurs affectifs. Dâautre part, en recourant Ă la thĂ©orie des jeux, on fait appel aux coĂ»ts et aux gains des stratĂ©gies, ce qui, mĂȘme sâil sâagit de gains dâinformation, constitue un facteur Ă©conomique se rĂ©fĂ©rant classiquement Ă lâaspect affectif de la conduite (câest Ă lâaffectivitĂ© que lâon doit de prĂ©fĂ©rer un moindre effort Ă une solution coĂ»teuse, mĂȘme lorsquâil sâagit de mathĂ©matiques).
Nous renoncerons donc aux divisions de ce genre et nous bornerons Ă dĂ©limiter les questions comme telles, en commençant par nous demander selon quels critĂšres une structure peut-elle ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme Ă©tant en Ă©quilibre, et en cherchant ensuite comment expliquer cette Ă©quilibration des structures.
Nous dirons dâabord quâil y a structure (sous son aspect le plus gĂ©nĂ©ral) quand des Ă©lĂ©ments sont rĂ©unis en une totalitĂ© prĂ©sentant certaines propriĂ©tĂ©s en tant que totalitĂ© et quand les propriĂ©tĂ©s des Ă©lĂ©ments dĂ©pendent, entiĂšrement ou partiellement, de ces caractĂšres de la totalitĂ©.
Par exemple deux ou plusieurs segments de droites (en positions quelconques) perçues simultanĂ©ment constituent une structure, car leurs longueurs respectives sont plus ou moins surestimĂ©es ou dĂ©valuĂ©es en fonction les unes des autres : il y a donc figure dâensemble (lois de totalitĂ©), dont dĂ©pendent en partie certaines propriĂ©tĂ©s (longueurs, orientation, etc.) des Ă©lĂ©ments.
De mĂȘme une classification constitue une structure, car la signification de chaque classe dĂ©pend en partie de celle des autres et du systĂšme entier.
Cette dĂ©finition est un peu plus Ă©troite que celle de Russell-Whitehead (ensemble des propriĂ©tĂ©s communes aux systĂšmes isomorphes), car elle implique la dĂ©pendance des parties par rapport au tout. Elle est par contre un peu plus large que celle de Bourbaki (tables Ă double entrĂ©e, lesquelles impliquent aussi la dĂ©pendance des parties eu Ă©gard aux lois de totalitĂ©), car il existe des structures psychologiques ne pouvant pas ĂȘtre mises sous la forme de telles tables, sinon Ă titre momentanĂ©, faute de dĂ©termination suffisante et surtout suffisamment stable des parties (par exemple dans le domaine de la perception) 9.
Cela dit, il est immĂ©diatement visible que certaines structures sont plus rĂ©sistantes que dâautres. Ces degrĂ©s de rĂ©sistance pourront ĂȘtre Ă©valuĂ©s Ă lâoccasion, soit Ă lâadjonction de nouveaux Ă©lĂ©ments (ou de la suppression dâanciens), soit des manipulations internes que lâon pourra introduire entre Ă©lĂ©ments ou entre sous-structures. Câest ainsi quâil suffira dâajouter ou dâenlever lâun des segments de droites de la structure perceptive citĂ©e pour modifier la longueur ou lâorientation apparentes des autres, tandis quâune classification bien faite nâest pas modifiĂ©e si lâon ajoute de nouveaux casiers (lâancienne structure pouvant par exemple se conserver intĂ©gralement Ă titre de sous-structure dâune nouvelle structure dâensemble). Il sera ainsi possible de dĂ©finir les diffĂ©rentes formes dâĂ©quilibre selon la rĂ©sistance aux changements prĂ©sentĂ©e par les diffĂ©rentes structures (y compris leurs sous-structures et leurs Ă©lĂ©ments).
La marche que nous allons suivre sera donc la suivante. Nous allons dâabord essayer de montrer quâĂ chaque variĂ©tĂ© de structure mentale correspond une ou plusieurs formes spĂ©cifiques dâĂ©quilibre. AprĂšs quoi nous nous demanderons sur quelques cas privilĂ©giĂ©s comment on peut expliquer lâĂ©quilibre et le mĂ©canisme de lâĂ©quilibration. Enfin nous chercherons si la succession mĂȘme des structures, câest-Ă -dire en fait leurs lois de filiation et de dĂ©veloppement, pourrait ĂȘtre interprĂ©tĂ©e grĂące Ă une extension aux diffĂ©rents niveaux de ces mĂȘmes mĂ©canismes dâĂ©quilibration.
Mais avant dâaborder le programme, il nous paraĂźt utile de dissiper encore quelques malentendus relatifs au terme mĂȘme dâĂ©quilibre et au choix de la notion dâĂ©quilibration pour caractĂ©riser ce qui nous paraĂźt ĂȘtre un des aspects fondamentaux des processus dâapprentissage. Ces malentendus, dâailleurs surtout sĂ©mantiques, sont parfois si tenaces quâon nous a parfois suggĂ©rĂ© de renoncer au mot « équilibre » (qui est sans doute plus large en français quâ« equilibrium » ou « balance » en anglais) pour parler plus gĂ©nĂ©ralement dâ« états stables dans un systĂšme ouvert », etc. 10 Nous prĂ©fĂ©rons conserver le terme dâĂ©quilibre, mais en prĂ©cisant les cinq points suivants et en insistant sur le fait quâil convient de sây rĂ©fĂ©rer systĂ©matiquement en tout ce qui suit :
(1) Un corps physique quelconque ne possĂšde pas dâorganes particuliers tendant Ă assurer son Ă©quilibre : un caillou, par exemple, peut se trouver en position dâĂ©quilibre instable, stable ou indiffĂ©rent sans que les caractĂšres occasionnels ou pour ainsi dire surajoutĂ©s reflĂštent sa structure interne. Au contraire les propriĂ©tĂ©s homĂ©ostatiques (mĂȘme si on les interprĂšte comme le rĂ©sultat non pas dâune « balance » exacte, mais dâun ensemble dâactivitĂ©s pouvant aboutir parfois Ă certaines surcompensations), les Ă©changes entre lâorganisme et le milieu (impliquant un Ă©quilibre mobile entre lâassimilation des substances et Ă©nergies et lâaccommodation aux situations donnĂ©es), etc., etc., ne sont pas des caractĂšres occasionnels mais intrinsĂšques, car ils correspondent Ă lâorganisation mĂȘme des ĂȘtres vivants. En parlant dâĂ©quilibre dans le domaine mental et dans celui de la formation des structures logiques, nous pensons Ă©galement Ă des aspects internes dâorganisation et non pas simplement Ă une stabilitĂ© ou Ă une instabilitĂ© qui sâajouteraient comme du dehors aux mĂ©canismes en jeu.
(2) En parlant dâĂ©quilibre dans le domaine mental nous ne songeons nullement Ă des Ă©tats de repos, mais au contraire Ă des systĂšmes dâactivitĂ©s dont lâĂ©quilibre ou le dĂ©sĂ©quilibre traduisent certaines interactions. Au sens courant (mĂ©canique, etc.) du terme, il va de soi quâun organisme nâest jamais en Ă©quilibre et que lâĂ©tat de repos complet en systĂšme clos correspondrait Ă la mort. Nous supposons au contraire que les Ă©tats les mieux Ă©quilibrĂ©s au sens oĂč nous prendrons ce mot correspondent au maximum dâactivitĂ©s et au maximum dâouverture dans les Ă©changes. Câest pourquoi nous ne considĂ©rerons nullement comme contradictoire de chercher Ă dĂ©crire les Ă©tats dâĂ©quilibre en termes de stratĂ©gies (thĂ©orie des jeux), de probabilitĂ© de rĂ©actions, etc.
(3) Si nous conservons cependant le vocable dâ« équilibre », câest quâil correspond Ă deux caractĂšres essentiels de ces activitĂ©s : dâune part, elles tendent Ă une certaine cohĂ©rence, malgrĂ© leur spontanĂ©itĂ©, ce qui signifie une certaine stabilitĂ© opposĂ©e au dĂ©sordre ; dâautre part (et câest sur ce point que le mot « équilibre » est plus expressif que celui de simple « état stable »), cette stabilitĂ© implique un jeu de compensations actives, condition nĂ©cessaire de la cohĂ©rence lorsque celle-ci ne se rĂ©duit pas au repos.
(4) Ces compensations sont assurĂ©es par des mĂ©canismes trĂšs variĂ©s de rĂ©gulations (rĂ©troactions et anticipations ; « feedbacks » dans la terminologie anglo-saxonne, « rĂ©affĂ©rences » dans la rĂ©flexologie soviĂ©tique, etc., etc.). Mais il est essentiel de prĂ©ciser dâemblĂ©e, pour comprendre lâessai qui va suivre, que les opĂ©rations logiques en formation (une opĂ©ration Ă©tant caractĂ©risĂ©e par sa rĂ©versibilitĂ© rigoureuse) ne se surajoutent pas du dehors Ă ces rĂ©gulations, etc., et quâelles en constituent au contraire le terme dâĂ©quilibre final : une opĂ©ration est une rĂ©gulation devenue entiĂšrement rĂ©versible dans un systĂšme entiĂšrement Ă©quilibrĂ©, et devenue entiĂšrement rĂ©versible parce quâentiĂšrement Ă©quilibrĂ©e.
(5) Dâun tel point de vue, on peut soutenir que, dans le domaine cognitif, seules les structures logiques sont entiĂšrement Ă©quilibrĂ©es. La notion dâĂ©quilibre nâen conserve pas moins son intĂ©rĂȘt trĂšs gĂ©nĂ©ral, car, Ă dĂ©faut dâĂ©quilibre complet, on retrouve Ă tous les niveaux des processus dâĂ©quilibration obĂ©issant, en tant que processus, Ă des lois communes. De plus, aux diffĂ©rentes Ă©tapes de ces processus correspondent des formes dâĂ©quilibre variĂ©es, dont les structures logiques constituent une manifestation parmi bien dâautres, mais une manifestation Ă la fois privilĂ©giĂ©e en sa rĂ©alisation et solidaire de toutes les autres, en son dĂ©veloppement progressif et jusquâen son achĂšvement.
§ 3. Les caractĂšres gĂ©nĂ©raux et les diffĂ©rentes formes dâĂ©quilibre
Pour distinguer les diffĂ©rentes formes dâĂ©quilibre il faut auparavant dĂ©finir les caractĂšres gĂ©nĂ©raux ou dimensions de toute forme dâĂ©quilibre en psychologie :
(1) Nous appellerons champ de lâĂ©quilibre lâensemble des objets ou des propriĂ©tĂ©s dâobjets sur lesquels portent les actions dâune certaine catĂ©gorie susceptibles de sâĂ©quilibrer entre elles.
Ce champ est dĂ©limitĂ© par la structure mĂȘme des actions considĂ©rĂ©es. Par exemple, pour un effet perceptif visuel primaire, le champ dâĂ©quilibre se confond avec le champ visuel en liaison avec une seule centration ; pour un effet perceptif visuel secondaire câest le champ dâexploration du regard ; pour une classification, câest lâextension de la classe totale considĂ©rĂ©e ; etc.
Pour autant que lâon aura Ă traduire lâĂ©quilibre en langage probabiliste, ce champ doit prendre la forme dâun « corps dâĂ©vĂ©nements », tel que, pour deux « évĂ©nements » quelconques se produisant dans le champ, lâun et lâautre ainsi que lâun ou lâautre, constituent encore des « évĂ©nements », et que la probabilitĂ© de A ou B (si A et B = 0) soit Ă©gale Ă prob. (A) + prob. (B), du moins en principe et si les Ă©vĂ©nements sont indĂ©pendants stochastiquement 11.
(2) Il faut ensuite dĂ©finir la mobilitĂ© de lâĂ©quilibre, car sauf le cas des formes perceptives primaires relatives Ă des objets immobiles, les structures dont nous Ă©tudierons lâĂ©quilibration sont relatives Ă des actions, des opĂ©rations ou en gĂ©nĂ©ral des transformations. LâĂ©quilibre est alors relatif Ă la compensation des transformations et se trouve ainsi comparable Ă un Ă©quilibre chimique de forme (â), ce qui nâexclut pas sa stabilitĂ©, etc.
Df. On peut définir cette mobilité par les distances spatio-temporelles entre les éléments du champ, en tant que ces distances sont parcourues, à vitesses supposées égales, par des actions (effectives ou intériorisées) du sujet.
Par exemple, la forme perceptive visuelle de quelques Ă©lĂ©ments perçus simultanĂ©ment en fonction dâune seule centration du regard est de mobilitĂ© nulle, car la distance entre les Ă©lĂ©ments nâest pas parcourue par le regard du sujet pendant les 0,3 ou 0,4 sec. que dure la centration, mĂȘme sâil sâagit dâĂ©toiles perçues simultanĂ©ment dans un mĂȘme champ visuel, alors quâelles sont Ă des centaines dâannĂ©es-lumiĂšre les unes des autres ou par rapport au sujet.
Par contre, une classification comporte un Ă©quilibre bien plus mobile, car, non seulement chaque classe peut rĂ©unir des Ă©lĂ©ments fort distants les uns des autres, mais encore des opĂ©rations telles que A + Aâ = B ; B + Bâ = C ; etc., et Câ = D â B â Bâ comportent, par lâintermĂ©diaire dâun symbolisme formĂ© de signes prĂ©sents et proches, un brassage dâobjets Ă distances variĂ©es.
(3) Il faut encore distinguer du caractĂšre stable ou instable dâun Ă©tat dâĂ©quilibre une autre propriĂ©tĂ©, qui est la permanence ou la non-permanence des conditions de cet Ă©quilibre, ce qui dans le second cas entraĂźne lâapparition des « dĂ©placements dâĂ©quilibre ». Par exemple lâĂ©tat dâĂ©quilibre dâun gaz parfait dĂ©pend de la pression et de la tempĂ©rature : mais si on le comprime, il sâĂ©chauffe et sa pression augmente, dâoĂč une rĂ©sistance Ă la compression (dĂ©placement dâĂ©quilibre avec tendance Ă la modĂ©ration du facteur de perturbation selon le principe de Le ChĂątelier).
Or, cette distinction est essentielle du point de vue de lâĂ©quilibre des actions. Un Ă©quilibre perceptif, par exemple, se dĂ©place sans cesse en fonction des modifications du champ, ce qui se constate au fait que les Ă©lĂ©ments objectivement inchangĂ©s prennent de nouvelles valeurs subjectives (surestimations, etc.) en fonction des Ă©lĂ©ments ajoutĂ©s ou des retraits : nous parlerons en ce cas de dĂ©placements dâĂ©quilibre. Par contre, lâĂ©quilibre des opĂ©rations de dĂ©nombrement nâest pas modifiĂ© si lâon ajoute de nouveaux objets Ă une collection : les cinq premiers objets, par exemple, seront toujours de nombre 5, quâon en ajoute 0 ou un nombre quelconque.
Nous pouvons alors dĂ©finir comme suit le caractĂšre en question : Df. Nous dirons quâune structure prĂ©sente un Ă©quilibre de conditions permanentes, ou plus simplement un Ă©quilibre permanent si, lorsque le champ initial C est modifiĂ© en Câ, la sous-structure des Ă©lĂ©ments correspondant Ă C conserve le mĂȘme Ă©quilibre quâauparavant ; nous dirons par contre quâil y a dĂ©placement dâĂ©quilibre si la nouvelle forme dâĂ©quilibre correspondant Ă Câ diffĂšre de celle qui correspondait Ă C.
(4) Quant Ă la stabilitĂ© de lâĂ©quilibre (compatible aussi bien avec un Ă©quilibre dĂ©placĂ© quâavec un Ă©quilibre permanent), on pourrait ĂȘtre tentĂ© de la dĂ©finir par analogie avec les critĂšres de la mĂ©canique (lâĂ©quilibre est stable si la somme gĂ©omĂ©trique des forces et la somme gĂ©omĂ©trique des moments sont nulles, ce qui revient Ă dire « si la somme algĂ©brique des travaux virtuels compatibles avec les liaisons du systĂšme est nulle », ou, en un mot, si les travaux virtuels se compensent entiĂšrement), ou avec les critĂšres plus gĂ©nĂ©raux de la physique (minimum dâĂ©nergie potentielle, ce qui entraĂźne Ă©galement la compensation exacte des transformations virtuelles). En effet, le physicalisme a une grande tradition en psychologie, notamment depuis la thĂ©orie de la Forme (Koehler avait Ă©tĂ© physicien avant de devenir psychologue), et il est fort possible que quand les concomitants neurophysiologiques des perceptions et des opĂ©rations intellectuelles nous seront suffisamment connus, on puisse se servir de tels critĂšres mĂ©caniques en sâappuyant sur des mesures suffisantes des forces et vitesses (ou des Ă©nergies). Mais comme nous faisons pour le moment de la pure psychologie (en entretenant mĂȘme lâespoir trĂšs ambitieux que nos modĂšles explicatifs de certains mĂ©canismes perceptifs et des mĂ©canismes opĂ©ratoires puissent acquĂ©rir, sur le seul terrain psychologique, une gĂ©nĂ©ralitĂ© suffisante pour ĂȘtre nĂ©cessairement retenue, Ă titre de cadre structural, par les futures analyses causales de la psychophysiologie), il sâagit, non pas dâinvoquer des forces ou des Ă©nergies qui resteraient tributaires de la seule imagination, mais de retenir exclusivement des dĂ©finitions physiques usuelles de lâĂ©quilibre stable leurs caractĂšres non spĂ©cifiquement « physiques », câest-Ă -dire les caractĂšres assez gĂ©nĂ©raux pour ĂȘtre appliquĂ©s au comportement aussi bien quâaux Ă©tats matĂ©riels 12. Deux propriĂ©tĂ©s soulignĂ©es par les dĂ©finitions mĂ©caniques et physiques prĂ©sentent cette gĂ©nĂ©ralité : ce sont, par ordre dâimportance, la compensation des transformations virtuelles, et le minimum dâaction.
Au minimum dâaction correspondront les transformations les plus simples possibles conduisant Ă un rĂ©sultat dĂ©terminĂ©. Par exemple, dans le cas de la modification de la forme dâun objet, ou du dĂ©placement dâune tige droite, lâenfant peut interprĂ©ter lâĂ©vĂ©nement soit comme un simple dĂ©placement (des parties de lâobjet entier), soit comme un dĂ©placement sâaccompagnant dâun accroissement de matiĂšre ou de longueur (dâune longueur objectivement inchangĂ©e, etc.) Nous dirons alors que le pur dĂ©placement constitue dans ce cas la transformation minimum (= la plus simple), ce qui est naturellement relatif Ă lâĂ©tat dâĂ©quilibre de lâadulte, ou du moins Ă celui du stade final (provisoirement) du processus Ă©volutif en jeu.
Mais nous avons surtout Ă considĂ©rer, car câest ce caractĂšre qui est fondamental, la compensation plus ou moins complĂšte des transformations en prĂ©sence. Dans le cas dâun Ă©quilibre immobile comme la perception dâune « bonne forme » carrĂ©e, nous dirons que la compensation est maximum quand les surestimations, etc., Ă©ventuelles partant sur les cĂŽtĂ©s de la figure se compensent Ă peu prĂšs complĂštement. Dans le cas dâune moins bonne forme comme un rectangle, il y aura au contraire surestimation persistante du grand cĂŽtĂ©, donc une dĂ©formation (Df. : transformation non compensĂ©e) et lâĂ©quilibre sera moins stable parce que cette surestimation peut varier dâun moment Ă lâautre (ou dâun sujet Ă lâautre, etc.). Dans le cas des formes dâĂ©quilibre mobile, comme des systĂšmes opĂ©ratoires (classification, etc.), il sây ajoute cette considĂ©ration essentielle que, outre les opĂ©rations rĂ©ellement effectuĂ©es, il faut tenir compte de lâensemble des opĂ©rations possibles. Or, ces opĂ©rations possibles qui correspondent Ă un ensemble de « transformations virtuelles » (compatibles avec les liaisons du systĂšme qui sont ici les donnĂ©es relatives au champ et Ă la mobilitĂ© de lâĂ©quilibre) constituent en un tel cas un bel exemple de compensation entiĂšre (ou de somme algĂ©brique nulle) puisque, Ă toute opĂ©ration +A on peut faire correspondre une inverse âA qui lâannule.
Le caractĂšre de compensation plus ou moins complĂšte des transformations intervenant dans les formes dâĂ©quilibre mentales est donc dâimportance essentielle. Il est possible que le caractĂšre se confonde avec celui de la simplicitĂ© des transformations (minimum), câest-Ă -dire que les transformations les plus simples seraient en mĂȘme temps les mieux compensĂ©es (ce qui est vrai si lâon compare les opĂ©rations aux reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires et aux perceptions), mais cela nâest pas dĂ©montrĂ© et nous dĂ©finirons donc la stabilitĂ© de lâĂ©quilibre par la compensation seule [DP(E). DS(E) = 1 dans les dĂ©finitions de Mandelbrot], en laissant ouverte la question de savoir si la compensation la plus complĂšte correspond Ă la transformation la plus simple, ce qui est Ă dĂ©terminer en chaque cas particulier :
Df. : un Ă©tat dâĂ©quilibre est dâautant plus stable que les transformations en jeu se compensent les unes les autres.
(5) Il reste Ă coordonner les quatre dimensions prĂ©cĂ©dentes pour en tirer une dĂ©finition gĂ©nĂ©rale des degrĂ©s hiĂ©rarchiques dâĂ©quilibre. Il est clair, en effet, que si, pour un champ restreint et une faible mobilitĂ©, lâĂ©quilibre est plus facile Ă atteindre, il restera Ă la merci dâun Ă©largissement du champ ou dâun accroissement de la mobilitĂ©. Il peut donc se faire que, par suite de modifications dans le milieu ou dans ses propres activitĂ©s, le sujet en vienne Ă considĂ©rer comme souhaitable dâĂ©largir un champ ou de le structurer autrement, ou surtout dâaccroĂźtre les distances spatio-temporelles qui dĂ©finissent la mobilitĂ© de ses actions, et quâil tende ainsi vers de nouvelles formes dâĂ©quilibre considĂ©rĂ©es comme « meilleures » tout en ayant atteint des formes stables sur le palier antĂ©rieur. On peut alors considĂ©rer comme dâautant « meilleur » un Ă©quilibre qui, pour le champ le plus Ă©tendu et la mobilitĂ© la plus grande compatibles avec les capacitĂ©s du sujet, parviendra au maximum de permanence et de stabilitĂ©, câest-Ă -dire aux transformations les plus simples et les mieux compensĂ©es. Or, lâĂ©tendue du champ et la mobilitĂ© fournissent Ă elles deux la mesure du nombre des liaisons entre les Ă©lĂ©ments du champ considĂ©ré : ce qui prĂ©cĂšde revient donc Ă dire que lâĂ©quilibre le « meilleur » est celui qui rĂ©alise un compromis, Ă dĂ©finir de façon plus exacte en chaque cas particulier, entre le maximum de liaisons construites et le minimum de transformations :
Df. De deux formes dâĂ©quilibre, la « meilleure » est celle qui fait correspondre, selon un dosage optimum devant ĂȘtre caractĂ©rise en chaque cas dâespĂšce, au champ le plus Ă©tendu et Ă la mobilitĂ© la plus grande donc le maximum de liaisons engendrĂ©es) les transformations les plus simples et les mieux compensĂ©es.
Il nâest naturellement pas question de transformer cette dĂ©finition en un postulat ou en un axiome : les problĂšmes subsistent entiers de savoir si le sujet tend toujours aux formes dâĂ©quilibre les meilleures et surtout dâĂ©tablir par quels mĂ©canismes il est conduit Ă y tendre lorsque le fait se produit.
§ 4. Classification et dĂ©finition des principales variĂ©tĂ©s de structures mentales ; leur correspondance avec les formes dâĂ©quilibre
Il sâagit dâabord de caractĂ©riser les diverses structures susceptibles dâĂȘtre Ă©quilibrĂ©es, de montrer Ă quelles formes respectives dâĂ©quilibre correspondent ces structures et de chercher notamment si les structures logiques ou logico-mathĂ©matiques Ă©lĂ©mentaires rĂ©pondent Ă une forme spĂ©cifique dâĂ©quilibre. AprĂšs quoi seulement nous en pourrons venir au problĂšme central qui sera de dĂ©cider si ce sont les structures qui expliquent lâĂ©quilibration ou si au contraire les structures peuvent ĂȘtre interprĂ©tĂ©es comme le produit ou le rĂ©sultat dâun processus autonome dâĂ©quilibration. Auquel cas il restera Ă rendre compte de celui-ci.
On pourrait soutenir, il est vrai, quâil sâagit lĂ dâun pseudo-problĂšme, parce quâune structure constitue ipso facto une forme dâĂ©quilibre (nous nous sommes mĂȘme parfois exprimĂ©s de cette maniĂšre). Mais, dans le prĂ©sent essai, nous nous plaçons essentiellement au point de vue dâune distinction entre la structure (ou organe) et la fonction (au sens biologique du terme) : Ă cet Ă©gard, lâĂ©quilibration est un processus fonctionnel distinct de la structure et le problĂšme que nous posons constitue ainsi Ă un cas particulier de la question sans cesse dĂ©battue de savoir si une structure est le produit dâun fonctionnement, ou si celui-ci rĂ©sulte de celle-lĂ . Par exemple, le correspondant structural dâun mĂ©canisme fonctionnel de compensations complĂštes nâest autre que la rĂ©versibilité : le problĂšme se pose alors, et en un sens trĂšs concret, de savoir si lâon peut expliquer la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire par le jeu progressif des compensations, ou si les compensations complĂštes qui caractĂ©risent lâĂ©quilibre dâune structure opĂ©ratoire ne sont que le rĂ©sultat de lâaction de cette structure considĂ©rĂ©e comme donnĂ©e (comme innĂ©e ou comme imposĂ©e par le langage, lâĂ©ducation, etc.), et comme donnĂ©e y compris sa rĂ©versibilitĂ©.
Cela dit, il convient au prĂ©alable de dĂ©finir certains termes. Df. Nous appellerons rĂ©versibilitĂ© la capacitĂ© dâexĂ©cuter une mĂȘme action dans les deux sens de parcours, mais en ayant conscience quâil sâagit de la mĂȘme action.
Le fait de pouvoir dĂ©rouler la mĂȘme action dans les deux sens correspond ainsi en un sens Ă la dĂ©finition physique de la rĂ©versibilitĂ© (passage de A Ă B et de B Ă A mais en repassant par les mĂȘmes Ă©tats), tandis que la conscience de lâidentitĂ© de cette action, malgrĂ© la diffĂ©rence des sens de parcours, confĂšre Ă la rĂ©versibilitĂ© une signification opĂ©ratoire correspondant au caractĂšre involutif dâune transformation logico-mathĂ©matique (par exemple NN = I ou RR = I oĂč NN est la nĂ©gation de la nĂ©gation, RR la rĂ©ciproque de la rĂ©ciproque et I la transformation identique).
Df. Nous dirons quâune action est renversable ou encore quâil y a retour empirique au point de dĂ©part quand le sujet revient Ă celui-ci sans la conscience de lâidentitĂ© de lâaction exĂ©cutĂ©e dans les deux sens.
Le renversable psychologique correspond donc en un sens au renversable physique (cf. Duhem : non-identitĂ© des Ă©tats Ă lâaller et au retour) et lâabsence de conscience de lâidentitĂ© prive le renversable de tout caractĂšre opĂ©ratoire (par exemple, les figures perceptives dites rĂ©versibles parce quâon peut les voir alternativement en relief ou en profondeur ne sont que « renversables ») 13.
Df. Nous appellerons intĂ©riorisĂ©e une action exĂ©cutĂ©e en pensĂ©e sur des objets symboliques (voir plus bas), soit par reprĂ©sentation de son dĂ©roulement possible et de son application Ă des objets rĂ©els Ă©voquĂ©s par images mentales (câest alors lâimage qui joue le rĂŽle du symbole), soit par application directe Ă des systĂšmes symboliques (signes verbaux, etc.). Df. Nous nommerons opĂ©rations des actions intĂ©riorisĂ©es ou intĂ©riorisables, rĂ©versibles et coordonnĂ©es en structures totales (voir la Df. de la structure § 2).
Il devient alors possible de distinguer les diverses structures mentales et de leur faire correspondre des formes dâĂ©quilibre au sens du § 3.
Df. Nous appellerons dâabord perceptions primaires celles qui peuvent ĂȘtre obtenues au moyen dâun seul acte portant sur des Ă©lĂ©ments donnĂ©s simultanĂ©ment (une seule centration du regard, etc.) et perceptions secondaires celles qui relĂšvent dâactivitĂ©s perceptives, câest-Ă -dire de comparaisons Ă distances spatio-temporelles dĂ©passant le champ simultanĂ©. Df. Les structures des perceptions primaires peuvent ĂȘtre appelĂ©es Gestalt en ce sens quâelles sont irrĂ©versibles et non associatives.
LâirrĂ©versibilitĂ© des Gestalt se traduit par la prĂ©sence de « transformations non compensĂ©es » ou dĂ©formations perceptives (telles que les illusions optico-gĂ©omĂ©triques, les Ă©galisations illusoires intraliminaires, etc.).
Leur principal caractĂšre est Ă cet Ă©gard lâabsence de composition additive 14. Soit, par exemple, une figure rectiligne formĂ©e de deux segments A et Aâ se prolongeant directement : la longueur perçue (A + Aâ) est distincte de lâaddition des deux longueurs qui seraient perçues pour A et Aâ isolĂ©s : (A + Aâ) â¶ (A) + (Aâ).
Du point de vue de lâĂ©quilibre, les Gestalt ne correspondent quâĂ des formes dâĂ©quilibre Ă champ trĂšs restreint (Ă©lĂ©ments simultanĂ©ment perçus) ; Ă mobilitĂ© trĂšs faible ; instables dans la mesure oĂč interviennent les transformations non compensĂ©es ; et surtout sans conditions permanentes, donc avec « dĂ©placements dâĂ©quilibre » lors de chaque modification des facteurs.
Les structures perceptives secondaires sont intermédiaires entre les Gestalt et les schÚmes sensori-moteurs (voir plus loin). Elles se caractérisent surtout par leurs régulations correctrices et anticipatrices :
Df. Nous appellerons régulations les compensations partielles ayant pour effet de modérer les déformations (= transformations non compensées), par rétroaction ou par anticipation.
Les structures perceptives secondaires correspondent ainsi Ă des formes dâĂ©quilibre Ă champ un peu plus Ă©tendu que les structures primaires (distances spatio-temporelles du champ dâexploration perceptive) ; Ă mobilitĂ© un peu plus grande (en fonction des activitĂ©s perceptives) ; elles sont un peu plus stables en fonction de leurs rĂ©gulations ; mais sont encore Ă conditions non permanentes (dĂ©placements dâĂ©quilibre).
Df. On appelle sensori-motrices les activitĂ©s ne faisant intervenir que la perception, les attitudes (tonus) et les mouvements, et intelligence sensori-motrice la capacitĂ© de rĂ©soudre les problĂšmes pratiques au moyen de telles activitĂ©s, avant lâapparition du langage.
Df. Nous appelons schĂšmes sensori-moteurs les organisations sensori-motrices susceptibles dâapplication Ă un ensemble de situations analogues et tĂ©moignant ainsi dâassimilations reproductrices (rĂ©pĂ©tition des mĂȘmes activitĂ©s), rĂ©cognitives (reconnaĂźtre les objets en leur attribuant une signification en fonction du schĂšme) et gĂ©nĂ©ralisatrices (avec diffĂ©renciations en fonction de situations nouvelles).
Les schĂšmes sensori-moteurs correspondent alors Ă des formes dâĂ©quilibre Ă champ encore plus large que les activitĂ©s perceptives et Ă mobilitĂ© plus grande, puisquâils intĂ©ressent lâaction du corps propre entier (espace de la prĂ©hension et des dĂ©placements proches). Ces formes prĂ©sentent tous les intermĂ©diaires entre lâinstabilitĂ© et une stabilitĂ© relative. Il se produit toujours des dĂ©placements dâĂ©quilibre, sauf dans le cas du schĂšme de lâobjet permanent et du groupe pratique des dĂ©placements qui atteignent la frontiĂšre des formes dâĂ©quilibre Ă conditions permanentes (ainsi que de la rĂ©versibilitĂ© en actions matĂ©rielles, par delĂ sans doute les activitĂ©s simplement renversables).
Df. Nous parlerons de fonction symbolique Ă partir du moment oĂč les signifiants et les signifiĂ©s sont diffĂ©renciĂ©s. Câest le cas des symboles et des signes (par opposition aux indices et signaux perceptifs et sensori-moteurs qui constituent des parties ou aspects peu diffĂ©renciĂ©s du signifiĂ©) : lâimitation diffĂ©rĂ©e, le jeu symbolique, lâimage mentale (ou imitation intĂ©riorisĂ©e), etc., constituent de tels symboles, tandis que le langage repose sur le systĂšme des signes collectifs.
DJ. Nous parlerons de reprĂ©sentation et de pensĂ©e Ă partir du moment oĂč la solution des problĂšmes (intelligence) utilise la fonction symbolique et surajoute ainsi un systĂšme de schĂšmes conceptuels aux schĂšmes sensori-moteurs.
De 2 Ă 7-8 ans il y a dĂ©jĂ reprĂ©sentation, mais prĂ©opĂ©ratoire, câest-Ă -dire sans rĂ©versibilitĂ© entiĂšre et surtout sans conservation des ensembles sur lesquels porte la pensĂ©e (voir § 5), parce que la pensĂ©e naissante consiste surtout, pendant cette pĂ©riode, Ă traduire en reprĂ©sentations les actions, presque toutes irrĂ©versibles, du niveau sensori-moteur et Ă les prolonger en fonction des nouvelles distances spatio-temporelles que permet dâatteindre la fonction symbolique (espace lointain, rĂ©cits portant sur le passĂ© et projets sur lâavenir).
NĂ©anmoins, grĂące aux rĂ©gulations reprĂ©sentatives, la pensĂ©e prĂ©opĂ©ratoire atteint certaines formes dâĂ©quilibre Ă champ plus Ă©tendu et Ă mobilitĂ© plus grande que les schĂšmes sensori-moteurs, mais encore peu stables et sans conditions permanentes faute de structures rĂ©versibles.
Vers 7-8 ans, enfin, apparaissent les premiĂšres structures opĂ©ratoires concrĂštes (voir § 12) et vers 11-12 ans les premiĂšres structures formelles (voir § 13) qui correspondent, comme nous le verrons plus en dĂ©tail, aux deux paliers essentiels de la construction des structures logiques. Ă ces deux paliers la pensĂ©e parvient alors, et pour la premiĂšre fois en ce qui concerne le niveau de 7-8 ans, Ă des formes dâĂ©quilibre dont les champs croissent indĂ©finiment en Ă©tendue, dont la mobilitĂ© progresse de mĂȘme ; et surtout Ă des formes stables susceptibles dâĂ©chapper Ă tout dĂ©placement dâĂ©quilibre une fois atteintes les conditions permanentes qui correspondent Ă ces structures.
On constate, au total, quâaux phases essentielles de la structuration intellectuelle correspondent des phases Ă©galement distinctes de lâĂ©quilibration.
§ 5. Les notions de conservation en tant que structures rĂ©sultant dâune Ă©quilibration progressive
Il sâagit maintenant de chercher si câest le processus dâĂ©quilibration qui explique la formation des structures, ou si câest lâinverse, et comment, dans le premier cas, peut ĂȘtre interprĂ©tĂ©e cette Ă©quilibration elle-mĂȘme, dâune maniĂšre qui en fournisse les raisons. Si nous choisissons comme exemple prĂ©liminaire les notions de conservation, qui ne correspondent quâaux invariants des structures opĂ©ratoires et non pas Ă ces structures dans leur totalitĂ©, câest que nous rĂ©servons celles-ci pour la partie II de cet article (problĂšmes de dĂ©veloppement) et que les invariants constituent dĂ©jĂ Ă eux seuls un exemple particuliĂšrement typique du point de vue des « stratĂ©gies » du sujet.
1. Les faits. â Le caractĂšre le plus frappant de lâavĂšnement des structures logiques, chez lâenfant, est lâattribution de lâinvariance aux Ă©lĂ©ments de ces structures ainsi quâĂ leurs ensembles respectifs : par exemple la correspondance biunivoque entre n1 jetons rouges et n2 jetons bleus supposera la conservation de ces ensembles n1 et n2 ainsi que de lâĂ©quivalence n1 = n2. On dira que cela tombe sous le sens. Mais ce quâil y a dâinstructif et mĂȘme dâadmirablement suggestif dans les donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques est que prĂ©cisĂ©ment lâenfant nâest certain ni de lâinvariance des collections n1 et n2 ni de la conservation de lâĂ©quivalence n1 = n2, tant que la correspondance ne dĂ©passe pas le niveau des relations optiques (auquel cas tout changement de configuration dĂ©truit lâĂ©quivalence) et nâa pas atteint le niveau dâune opĂ©ration rĂ©versible 15. Il en est de mĂȘme pour toute collection dâobjets discontinus (transvasement dâun ensemble de 10 Ă 20 perles dâun rĂ©cipient dans un autre de forme diffĂ©rente), ou pour toute quantitĂ© continue (transvasement dâune quantitĂ© de liquide, non conservation de la quantitĂ© de pĂąte Ă modeler lors de la transformation dâune boulette en boudin, en galette, etc., ou lors de la division de la boulette en 2 ou en 4), notamment pour les quantitĂ©s spatiales (non conservation des longueurs de deux barres dont lâĂ©galitĂ© de longueur est constatĂ©e par congruence avant que lâune des deux soit dĂ©calĂ©e par rapport Ă lâautre, non conservation de la longueur totale de segments de droite se prolongeant en une droite unique puis disposĂ©s en ligne brisĂ©e), non conservation de lâĂ©galitĂ© de deux surfaces lorsque lâune change de forme ou lorsquâon enlĂšve aux deux une partie Ă©gale mais Ă des places diffĂ©rentes, etc.
II. Les stratĂ©gies du sujet. â Dans tous ces exemples, malgrĂ© leur diversitĂ©, on retrouve certains Ă©lĂ©ments communs de rĂ©action, et ceci dans un ordre de succession constant. Nous nous limiterons Ă ces caractĂšres gĂ©nĂ©raux, sans entrer dans les dĂ©tails particuliers Ă telle ou telle expĂ©rience, ce qui permettra de confĂ©rer au vu des centaines de cas examinĂ©s dans les diffĂ©rents domaines, une sĂ©curitĂ© suffisante aux descriptions qui vont suivre.
Dans tous ces exemples, en effet, le sujet peut hĂ©siter entre les rĂ©ponses « plus », « moins » ou « égal » en fonction de deux caractĂšres A et B de la configuration, caractĂšres variant simultanĂ©ment en sens inverse lâun de lâautre. Dans le cas de la boulette dâargile sectionnĂ©e en morceaux ou du grand verre plein de liquide ou de perles dont le contenu est rĂ©parti en plusieurs petits verres, les deux facteurs antagonistes sont le nombre croissant des Ă©lĂ©ments et leur grandeur dĂ©croissante. Dans le cas de la boulette transformĂ©e en saucisse, du verre large et bas transvasĂ© en un bocal allongĂ© ou des surfaces modifiĂ©es, la nouvelle configuration gagne en hauteur ou longueur et perd en largeur ou Ă©paisseur. Dans le cas des correspondances optiques entre jetons, altĂ©rĂ©es par lâallongement de lâune des rangĂ©es, la nouvelle rangĂ©e gagne en longueur et perd en densitĂ©. Dans le cas des nombres rĂ©partis en 1 + 6, 2 + 5 ou 3 + 4 lâun des sous-ensembles croĂźt et lâautre dĂ©croĂźt. Dans le cas des deux rĂ©glettes Ă©galement lâune est dĂ©calĂ©e par rapport Ă lâautre, lâune gagne en longueur dâun cĂŽtĂ©, mais perd de lâautre cĂŽtĂ©. Etc.
En de tels cas, les stratĂ©gies du sujet, rĂ©duites Ă ce quâelles prĂ©sentent de commun, sont uniformĂ©ment les suivantes, dans lâordre indiqué :
(1) La stratĂ©gie la plus primitive consiste Ă ne centrer que lâun des deux caractĂšres opposĂ©s A de la nouvelle configuration : par exemple, le nombre des parties du tout divisĂ© et non pas leur petitesse ; ou la longueur de la boulette Ă©tirĂ©e et non pas sa minceur ; ou lâune des extrĂ©mitĂ©s de la rĂ©glette dĂ©calĂ©e et non pas lâautre, etc. Il sâagit lĂ bien entendu dâune centration reprĂ©sentative, et non pas perceptive : dâabord, parce que le sujet perçoit fort bien lâautre caractĂšre (ce qui est facile Ă prouver par une mĂ©thode de reproduction ou par des mesures perceptives directes), mais le nĂ©glige simplement, câest-Ă -dire en fait abstraction (non pas par un « masquage » perceptif mais par abstraction notionnelle) ; ensuite parce que le caractĂšre centrĂ© donne lieu Ă une infĂ©rence immĂ©diate et constitue ainsi un indice perceptif mais immĂ©diatement significatif en fonction dâun schĂšme conceptuel.
Cette premiÚre stratégie donne alors lieu à un jugement de non-conservation : en plus ou en moins, selon le caractÚre choisi.
(2) La seconde stratĂ©gie consiste Ă centrer lâautre des deux caractĂšres B, jusque-lĂ nĂ©gligĂ©. Mais il importe ici dâexaminer trois points : le moment dâapparition de cette seconde stratĂ©gie, ses relations de filiation avec la premiĂšre et les coordinations que le sujet lui-mĂȘme Ă©tablit ou nâĂ©tablit pas entre elles.
(a) Aux niveaux les plus Ă©lĂ©mentaires, le sujet ne parvient pas spontanĂ©ment Ă cette seconde stratĂ©gie et reste accrochĂ© Ă la premiĂšre, malgrĂ© les modifications multiples quâon introduit dans la configuration, mais il adopte dâemblĂ©e la seconde stratĂ©gie si lâon attire son attention sur le caractĂšre nĂ©gligĂ© jusque-lĂ . (b) Au niveau un peu plus Ă©levĂ©, le sujet est amenĂ© Ă la seconde stratĂ©gie par un changement brusque ou continu de la configuration, mais ce changement dâattitude du sujet dĂ©pend alors de cet ordre de succession des prĂ©sentations (contrastes, comme lors du passage dâune division en deux de la boulette Ă une division en huit ou davantage ; ou exagĂ©ration de la modification, comme lorsque la boulette mise en saucisse est Ă©tirĂ©e de plus en plus jusquâĂ devenir une sorte de fil dont la minceur finit par frapper, etc.), (c). Ă un niveau encore supĂ©rieur, le sujet peut passer de lui-mĂȘme de la premiĂšre stratĂ©gie Ă la seconde, pour une mĂȘme configuration donnĂ©e. Ce dernier cas (c) marque la transition entre les stratĂ©gies (2) et (3).
DĂšs le cas (b), dâautre part, il y a dĂ©jĂ une filiation indirecte entre la stratĂ©gie (2) et celle qui prĂ©cĂšde : sans passer encore de lui-mĂȘme de la premiĂšre stratĂ©gie Ă la seconde, le sujet nâen vient nĂ©anmoins Ă celle-ci que parce quâil a perçu certaines configurations antĂ©rieures Ă propos desquelles il avait choisi la premiĂšre solution et par rapport auxquelles les configurations actuelles crĂ©ent un effet de contraste ou dâexcĂšs dans un mĂȘme sens. Avec le cas (c) la filiation devient plus directe.
Mais le propre de cette stratĂ©gie (2) comparĂ©e Ă la suivante (3) est que le sujet nâĂ©tablit dans sa pensĂ©e aucune coordination entre les stratĂ©gies (1) et (2) : lorsquâil passe de la centration sur le premier caractĂšre Ă la centration sur le second, il oublie le premier, soit parce quâil est en prĂ©sence dâune nouvelle configuration qui lui semble sans rapport avec ce qui prĂ©cĂšde (cas b), soit parce quâil change simplement dâavis (cas c). Il y a donc dans les deux cas deux rĂ©ponses opposĂ©es, compatibles entre elles ou incompatibles, mais entre lesquelles le sujet ne cherche pas de conciliation.
(3) Avec la troisiĂšme stratĂ©gie, nous en arrivons au contraire Ă un nouveau type de conduite, oĂč le sujet hĂ©site entre les rĂ©ponses « plus », « moins » ou « égal » et qui marque ainsi un dĂ©but de coordination entre les deux stratĂ©gies (1) et (2) ou un dĂ©but de composition entre les deux caractĂšres opposĂ©s Ă la configuration. Cette troisiĂšme stratĂ©gie pourrait ĂȘtre subdivisĂ©e en plusieurs variĂ©tĂ©s, mais comme nous voulons nous en tenir aux caractĂšres les plus gĂ©nĂ©raux, nous la compterons comme une seule unitĂ© comprenant tous les cas intermĂ©diaires entre la non-conservation franche (stratĂ©gies 1 et 2) et la conservation jugĂ©e Ă©vidente ou nĂ©cessaire (stratĂ©gie 4). Voici les principaux cas particuliers :
(a) Le sujet ayant passĂ© de lâun des caractĂšres opposĂ©s A (stratĂ©gie 1) Ă lâautre B (stratĂ©gie 2) Ă propos de configurations successives, mais sans coordinations entre elles, se met Ă hĂ©siter, en prĂ©sence dâune nouvelle configuration, entre ces deux solutions, avant de se dĂ©cider 16.
(b) Le sujet a conscience dĂšs le dĂ©part, de lâexistence des deux caractĂšres mais nâen choisit quâun, parce quâil lui paraĂźt prĂ©dominer, et relĂšgue lâautre Ă lâarriĂšre-plan ; en prĂ©sence dâune configuration diffĂ©rente, il renverse la situation, quitte Ă hĂ©siter en de nouveaux cas.
(c) Le sujet se rĂ©fĂšre explicitement aux deux caractĂšres, mais nâen conclut pas Ă une compensation exacte. Par exemple, dans le cas des deux rĂ©glettes dĂ©calĂ©es, il dira que lâune dĂ©passe dâun cĂŽtĂ© et lâautre de lâautre, sans pouvoir dĂ©cider si lâune est plus longue ni laquelle.
(d) Le sujet admet la compensation pour les petites modifications et non pour les grandes, donc une conservation de fait (mais non nécessaire) pour certains cas, mais pas pour tous.
(e) Le sujet en vient parfois Ă effectuer un retour Ă lâĂ©tat initial, mais sans conclure que les boulettes ou rĂ©glettes, etc., redevenues Ă©gales lâĂ©taient durant la modification prĂ©sentĂ©e (il sâagit donc dâun retour empirique au point de dĂ©part et non pas encore dâune rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire).
Le caractĂšre commun Ă ces divers cas particuliers est donc quâau lieu de se limiter Ă une seule centration reprĂ©sentative (1) ou Ă une seconde Ă©liminant la premiĂšre (2), le sujet se livre Ă une sorte de dĂ©centration, câest-Ă -dire de mise en relation entre les deux centrations. Il y a donc dorĂ©navant non seulement filiation entre les deux solutions possibles au dĂ©part, mais effort Ă des degrĂ©s divers de coordination entre elles.
(4) La quatriĂšme stratĂ©gie consiste Ă considĂ©rer la conservation comme nĂ©cessaire. Le sujet invoque trois sortes dâarguments (qui sont toujours les mĂȘmes dans toutes les expĂ©riences) : « On nâa rien ĂŽtĂ© ni ajouté », « on nâa fait que changer la forme, mais on peut tout remettre en place comme avant », « on gagne ici (premier caractĂšre) ce quâon perd lĂ (deuxiĂšme caractĂšre) ». En fait les deux premiĂšres de ses trois raisons sous-entendent, comme lâexprime explicitement la troisiĂšme, la coordination compensatrice des deux caractĂšres opposĂ©s de la modification prĂ©sentĂ©e.
III. LâĂ©quilibre atteint par les stratĂ©gies. â Pour juger de lâĂ©quilibre atteint par les stratĂ©gies du sujet, de mĂȘme que, comme nous le ferons plus loin, pour juger de la probabilitĂ© du choix de ces stratĂ©gies, il faut dâabord dĂ©terminer aussi prĂ©cisĂ©ment que possible et pour chacun des cas envisagĂ©s, la nature du champ de lâĂ©quilibre (dont le dernier correspondra au corps dâĂ©vĂ©nements du point de vue des probabilitĂ©s) et son degrĂ© de mobilitĂ©. Or, il est essentiel de constater que ce champ et cette mobilitĂ© ne sont pas les mĂȘmes au cours des quatre types de stratĂ©gies : tandis que lâenfant commence par ne raisonner que sur des configurations sans sâoccuper des transformations ou actions (stratĂ©gies 1, 2 et dĂ©but de 3) il parvient Ă la fin Ă subordonner les configurations aux transformations ou actions (4).
(1) Le champ initial est donc formĂ© simplement par les diverses configurations prĂ©sentĂ©es, avec leurs couples de caractĂšres opposĂ©s (donc A ou B ainsi que A et B) mais Ă lâexclusion des actions qui transforment ces configurations les unes dans les autres. Cela revient Ă dire que, conformĂ©ment Ă une loi dâailleurs gĂ©nĂ©rale, lâenfant commence par ne prendre conscience que des rĂ©sultats de lâaction en jeu (Ă©tirer la boulette, dĂ©caler les rĂ©glettes, etc.) et non pas de lâaction en tant que processus. La mobilitĂ© de lâĂ©quilibre est donc limitĂ©e aux activitĂ©s de comparaison Ă©ventuelle entre un aspect et un autre des configurations par opposition aux activitĂ©s de transformation.
Dâautre part, malgrĂ© le caractĂšre restreint de ce champ initial, la stratĂ©gie (1) nâen recouvre quâune partie seulement, câest-Ă -dire quâelle a elle-mĂȘme pour champ dâĂ©quilibre le sous-champ formĂ© soit par les caractĂšres A soit par les caractĂšres B selon que la premiĂšre centration (reprĂ©sentative) porte sur lâune ou sur lâautre de ces propriĂ©tĂ©s.
Il est donc clair que la stratĂ©gie (1) nâaboutit pas Ă lâĂ©quilibre : la centration unilatĂ©rale sur lâun des deux caractĂšres seulement donne lieu Ă une transformation non compensĂ©e qui se traduit par la non-conservation.
(2) Il en est de mĂȘme de la stratĂ©gie (2), puisquâelle ne donne pas lieu Ă une coordination entre les caractĂšres A et B.
(3) Avec la stratĂ©gie (3) par contre, nous atteignons certaines formes dâĂ©quilibre momentanĂ©es. On assiste dâabord, au cours des stratĂ©gies que nous avons classĂ©es sous (3), Ă la formation dâun processus de rĂ©troaction : partant dâune centration sur le caractĂšre A le sujet centre ensuite B puis revient Ă A, etc. : en dâautres termes, sa premiĂšre tendance (direction A) donne lieu Ă une correction lâorientant dans la direction B, avec nouvelle correction dans la direction A, etc. (= rĂ©troaction Ă boucle authentique avec corrections au cours des essais pour juger une seule configuration). Ou bien, ayant dĂšs le dĂ©part conscience des caractĂšres A et B, le sujet choisit A pour certaines configurations et renverse son jugement et adoptant B Ă partir dâun certain point (= rĂ©troaction avec fermeture sur les actions suivantes par lâintermĂ©diaire de nouvelles configurations) 17.
En de telles stratĂ©gies le sujet parvient en fin de compte Ă certains Ă©tats dâĂ©quilibre, mais peu stables et Ă conditions non permanentes.
Mais lâapparition des processus de rĂ©troactions dans le passage de la centration sur A Ă la centration sur B et rĂ©ciproquement, donc lâaccroissement de mobilitĂ© que constitue cette dĂ©centration a pour effet de modifier le champ de lâĂ©quilibre dans la direction des transformations elles-mĂȘmes. En effet, les deux caractĂšres A et B nâĂ©taient pas jusquâici assimilĂ©s par le sujet en tant que rĂ©sultat des actions de transformation (Ă©tirer la boulette, dĂ©caler des tiges, espacer une rangĂ©e dâĂ©lĂ©ments, etc.), mais simplement en tant que caractĂšres statiques de configuration. Au contraire le processus de rĂ©troaction aboutit tĂŽt ou tard Ă considĂ©rer comme champ, non seulement les caractĂšres A0 ; A1 ; A2 successifs (par exemple la longueur croissante de la boulette quâon Ă©tire), ni seulement les caractĂšres B0 ; B1 ; B2 successifs (par exemple lâĂ©paisseur dĂ©croissante), mais encore leurs liaisons :
Ces liaisons (A0 et B0 Ă la fois, etc.) Ă©taient dĂ©jĂ incluses dans le champ initial, mais non remarquĂ©es par le sujet. Une fois quâelles le sont, celui-ci en vient alors tĂŽt ou tard Ă interprĂ©ter les couples successifs comme les rĂ©sultats dâune transformation (dans cet exemple : de lâaction dâĂ©tirer), de telle sorte que les actions elles-mĂȘmes de transformation vont ĂȘtre incorporĂ©es dans le champ sous lâeffet des stratĂ©gies (3).
Câest pourquoi, en fin de compte (voir stratĂ©gie 3 sous e) le sujet en vient souvent Ă des actions proprement dites (par opposition Ă la simple exploration des configurations), consistant Ă remettre les Ă©lĂ©ments dans la situation initiale. Mais, mĂȘme ce contrĂŽle ne suffit pas encore Ă conduire aux compensations entiĂšres : le sujet peut fort bien comprendre quâune action modifie A et B simultanĂ©ment et admettre cependant que lâun des changements lâemporte sur lâautre, et il peut fort bien constater Ă nouveau lâĂ©galitĂ© des Ă©lĂ©ments dans la situation initiale tout en niant la conservation au cours des modifications. Il peut mĂȘme admettre (stratĂ©gie 3 sous d) la conservation pour les petites modifications et la nier pour les grandes.
En bref, lâĂ©quilibre atteint par les stratĂ©gies (3) est, ou non stable, ou relativement stable, mais avec dĂ©placements dâĂ©quilibre lors de nouvelles modifications (donc Ă conditions non permanentes).
(4) Avec la stratĂ©gie (4) par contre lâĂ©quilibre atteint est Ă la fois stable et permanent. Notons dâabord que le champ comprend dorĂ©navant lâensemble des caractĂšres (A ou B) et (A et B) mais avec en plus lâensemble des transformations possibles reliant entre eux ces termes et perçues ou conçues Ă titre de processus donc dâĂ©vĂ©nements particuliers. La mobilitĂ© de lâĂ©quilibre est donc complĂšte pour le champ considĂ©rĂ©, câest-Ă -dire que les mises en relation reliant entre eux les A ou les B ou les couples AB correspondent dorĂ©navant Ă des transformations rĂ©elles ou possibles par actions matĂ©rielles ou intĂ©riorisĂ©es.
Or, malgrĂ© cette mobilitĂ© maximum les transformations considĂ©rĂ©es sont minimum puisquâelles se rĂ©duisent dĂšs ce niveau Ă de simples dĂ©placements sans accroissements de matiĂšre, de nombre, de longueur absolue, etc. Ce qui revient par ailleurs Ă une compensation maximum puisque les seules transformations retenues (= dĂ©placements) se compensent exactement, chaque dĂ©placement pouvant ĂȘtre annulĂ© par le dĂ©placement inverse, tandis que les dilatations ou contractions admises jusque-lĂ ne comportaient pas dâinverse nĂ©cessaire.
§ 6. Essai dâinterprĂ©tation des mĂ©canismes prĂ©cĂ©dents dâĂ©quilibration
Rappelons que les notions de conservation constituent les invariants des structures opĂ©ratoires correspondantes. LâĂ©quilibre permanent atteint par la stratĂ©gie (4) correspond donc au dĂ©but de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire et marque la constitution des premiĂšres structures logiques appliquĂ©es Ă la manipulation des objets concrets. Il importe donc de chercher Ă rendre compte de cette Ă©quilibration pour introduire Ă lâanalyse des structures opĂ©ratoires en gĂ©nĂ©ral, dans lâhypothĂšse selon laquelle ces structures constituent essentiellement les formes permanentes de la coordination des actions du sujet.
I. CoĂ»t et rendement des stratĂ©gies. â Pour comprendre comment le sujet en arrive au comportement dâĂ©quilibre, il convient dâabord dâexaminer du point de vue objectif (indĂ©pendamment des apprĂ©ciations du sujet, par exemple des probabilitĂ©s subjectives) le coĂ»t et le rendement des stratĂ©gies en jeu. Ce rendement pourrait ĂȘtre Ă©valuĂ© par le gain absolu (G), par le gain moins le coĂ»t C (soit G â C) ou par leur rapport (G : C). Nous nous placerions au point de vue du rapport en raison du rĂŽle essentiel des proportions dans les structures prĂ©opĂ©ratoires (perceptives, etc.), si nous Ă©tions en possession dâune mĂ©trique proprement dite. Mais du point de vue ordinal auquel nous nous limiterons, la convention (G â C) suffit 18.
Ia. On constate en premier lieu que les stratégies sont de plus en plus coûteuses à construire, si leur coût est mesuré (ordinalement) par leur complexité graduelle dans toute échelle « raisonnable » de complexité.
(1) La stratĂ©gie 1 est la moins coĂ»teuse, ne requĂ©rant quâune seule centration, donc un acte dâattention reprĂ©sentative sur un seul caractĂšre.
(2) La stratĂ©gie 2 est Ă peine plus coĂ»teuse, mais elle lâest cependant, car il faut un effort lĂ©gĂšrement supĂ©rieur pour Ă©chapper Ă une persĂ©vĂ©ration et changer de point dâattention.
(3) La ou les stratĂ©gies 3 supposent une mise en relation, donc une dĂ©centration, ainsi quâun ajustement avec rĂ©troactions, et reprĂ©sentent ainsi des conduites plus complexes que (1-2), donc plus coĂ»teuses.
(4) Les opĂ©rations rĂ©versibles de la stratĂ©gie 4 correspondent Ă la conduite la plus complexe parce que portant sur les transformations comme telles et non plus seulement sur leurs rĂ©sultats. Une telle conduite suppose donc la constitution dâune structure dâensemble, dont les formes de conservation considĂ©rĂ©es ne sont que les invariants.
Ib. Mais, dâautre part, le rendement brut des stratĂ©gies est dâautant meilleur quâelles sont plus coĂ»teuses Ă combiner :
(4) Le rendement de la stratégie 4 est meilleur que celui des précédentes pour les deux raisons suivantes :
(a) Gain de sĂ©curité : cette stratĂ©gie Ă©vite une multiplicitĂ© dâestimations arbitraires Ă valeurs indĂ©terminables pour le sujet (dilatations et contradictions des objets, mais en tant que transformations non compensĂ©es). Cette suppression des Ă©quivocations qui correspond Ă la rĂ©versibilitĂ© est due, du point de vue de lâinformation, Ă lâintervention des redondances correspondant aux Ă©quivoques possibles (par exemple dans le cas des tiges dĂ©calĂ©es le dĂ©passement Ă lâune des extrĂ©mitĂ©s Ă©quivaut au dĂ©passement observable Ă lâautre extrĂ©mitĂ©).
(b) Gain de prĂ©visibilité : le systĂšme des transformations exactement compensĂ©es permet la prĂ©vision dâune sĂ©rie de positions, de distance de relations de grandeur, etc., et en de nombreux cas la constitution dâune mesure (la mesure linĂ©aire apparaĂźt, par exemple, vers 8 ans en moyenne tĂŽt aprĂšs lâacquisition de la conservation des longueurs, celle-ci conduisant Ă celle-lĂ sans la supposer).
(3) La stratĂ©gie 3 bien que de rendement nettement infĂ©rieur Ă celui de la prĂ©cĂ©dente (la conservation nâest prĂ©vue au mieux que pour les petites modifications) rapporte cependant davantage que les stratĂ©gies 1 et 2 puisquâelle comporte un processus dâajustements Ă la fois rĂ©troactifs et anticipateurs qui permet certaines approximations.
(2) La stratégie 2 comporte encore une légÚre supériorité par rapport à la premiÚre, en tant que conduisant à la comparaison entre les caractÚres A et B (1). La stratégie 1 est la moins productive de toutes en tant que reposant sur un choix arbitraire.
II. La matrice dâimputation. 19 â Il reste maintenant Ă comprendre de façon plus numĂ©rique pourquoi le comportement dâĂ©quilibre (4), qui est donc Ă la fois le plus coĂ»teux et le plus productif, finit par sâimposer et par supplanter les stratĂ©gies moins coĂ»teuses, mais moins productives.
Il serait peut-ĂȘtre possible de construire Ă cet Ă©gard une matrice dâimputation sur le modĂšle de celles quâutilise la thĂ©orie des jeux et de chercher si la stratĂ©gie 4 correspond bien au point dâĂ©quilibre (selon le critĂšre de Bayes, mais mĂȘme, si lâon voulait, selon le critĂšre minimax en considĂ©rant les configurations prĂ©sentĂ©es comme induisant systĂ©matiquement le sujet au maximum dâerreurs Ă cause de leurs apparences trompeuses). Il resterait certes Ă dĂ©montrer que le rendement G â C augmente des stratĂ©gies 1 Ă Â 4, ce qui ne rĂ©sulte naturellement pas de lâaccroissement des G et des C, mais ce qui supposerait une analyse de chacune des stratĂ©gies en termes simultanĂ©s de coĂ»t et de gain dâinformation, donc en termes de rendement net.
Mais, si faute de prĂ©cisions, lâemploi dâune telle matrice nâaboutit en lâoccurrence quâĂ des considĂ©rations triviales, il soulĂšve par contre un certain nombre de questions qui sont en elles-mĂȘmes dâun intĂ©rĂȘt rĂ©el pour la solution de notre problĂšme gĂ©nĂ©ral. Comment, en effet, concevoir les imputations dont nous avons donnĂ© le rĂ©sultat sous I, si lâon se place au point de vue du sujet et non pas de lâobservateur ? Autrement dit, si le sujet tend effectivement Ă atteindre une stratĂ©gie fournissant un maximum de rendement, dĂ©falcation faite du coĂ»t, comment imaginer la maniĂšre dont sâeffectue dans son comportement le calcul des profits et pertes ?
Il va de soi, en effet, que le sujet ne se livre pas Ă un calcul conscient, dâautant plus que, parvenu Ă la stratĂ©gie 4 il perd en gĂ©nĂ©ral, et en tous cas trĂšs rapidement, le moindre souvenir des stratĂ©gies 1-3. Dâautre part, avant dâatteindre le niveau de la stratĂ©gie 4, il lui faudrait, pour supputer ses avantages, utiliser dans son calcul et dans chacune de ses imputations, toute la logique des opĂ©rations concrĂštes qui, dans notre hypothĂšse, rĂ©sultera de lâĂ©quilibre final des actions en jeu dans chaque domaine de structuration explorĂ© par le mĂȘme sujet. Il y aurait donc cercle vicieux Ă vouloir expliquer la marche Ă lâĂ©quilibre par un systĂšme dâimputations explicites Ă©manant de ce sujet, si ces imputations devaient utiliser des infĂ©rences de niveau trop Ă©levĂ©.
Par contre, rien ne nous empĂȘche de concevoir les imputations comme sâeffectuant : (a) par couples successifs et non pas par comparaisons simultanĂ©es portant sur lâensemble 20 ; et (b) au moyen dâune simple orientation des conduites du sujet vers les solutions les plus probables pour un corps dĂ©terminĂ© dâĂ©vĂ©nements, et non pas au moyen dâun choix conscient entre toutes les possibilitĂ©s confrontĂ©es entre elles. La matrice dâimputation sera ainsi Ă remplacer par lâanalyse probabiliste de la sĂ©rie historique des comportements, et lâĂ©quilibre de la stratĂ©gie finale 4 sâexpliquera en fonction des contrĂŽles sĂ©quentiels corrigeant les stratĂ©gies successives, et retenant dâelles de quoi stabiliser enfin les rĂ©troactions compensatrices en un systĂšme de transformations rĂ©versibles.
Il est Ă noter quâen remplaçant ainsi la matrice dâimputations simultanĂ©es par une suite de stratĂ©gies se dĂ©roulant dans le temps et sâexpliquant chacun par les Ă©checs ou les insuffisances de la prĂ©cĂ©dente, nous retrouvons un problĂšme thĂ©orique concret de la thĂ©orie des jeux et nous nous facilitons en mĂȘme temps la solution de la question soulevĂ©e par la victoire finale de la stratĂ©gie dont le coĂ»t est maximum mais dont les gains quâelle assure le sont Ă©galement sans que lâon puisse dĂ©terminer dâavance si le rendement G â C correspond lui-mĂȘme Ă un tel maximum.
Sur le terrain thĂ©orique, Schutzenberger sâest en effet, demandĂ© si, du point de vue de lâobservateur, on parvient au mĂȘme point dâarrivĂ©e par une solution globale de la stratĂ©gie ou par une sĂ©rie de pas dâapproche. Il est, en particulier, difficile dâexpliquer en certains cas les sauts brusques qui correspondraient, en termes de solution globale, Ă la possibilitĂ© dâune approche dĂ©tournĂ©e par petits pas successifs.
Or, en termes psychologiques, il est clair quâun sujet reculant devant le coĂ»t, câest-Ă -dire lâeffort correspondant Ă la stratĂ©gie la plus difficile, tant quâelle est Ă accepter ou Ă rejeter en bloc, peut fort bien y parvenir par une sĂ©rie de dĂ©tours en fonction du rĂ©sultat des approches successives. En dâautres termes, on peut hĂ©siter devant le coĂ»t Ă©levĂ© actuel dâune stratĂ©gie, sans cĂ©der Ă la perspective dâun haut rendement futur, tandis que, par Ă©tapes, les coĂ»ts antĂ©rieurs ne comptent plus (les efforts passĂ©s dont on se souvient ne laissent mĂȘme quâun souvenir positif) et les gains immĂ©diatement rĂ©alisables facilitent lâacceptation dâun coĂ»t supplĂ©mentaire. Câest pourquoi lâaccroissement de G quâil est facile dâĂ©tablir dâun point de vue ordinal en correspondance avec la succession des stratĂ©gies suffit Ă expliquer lâarrivĂ©e au rendement G â C final lorsquâil sâagit dâapproches successives, tandis quâil serait peut-ĂȘtre difficile dâexpliquer le choix de la stratĂ©gie (4) en termes dâimputations simultanĂ©es, câest-Ă -dire de solution globale, car elle impliquerait une sorte de saut brusque (de ces sauts quâil vaut mieux rĂ©server aux intuitions exceptionnelles du gĂ©nie que de les attribuer sans nĂ©cessitĂ© aux Ă©tapes du dĂ©veloppement normal).
III. Remarques prĂ©alables sur lâemploi des probabilitĂ©s dans lâinterprĂ©tation des choix successifs du sujet. 21 â De façon gĂ©nĂ©rale nous considĂ©rons donc que le « pas Ă pas » en quoi consiste la sĂ©rie gĂ©nĂ©tique (1) Ă Â (4) est encore une stratĂ©gie ou une succession de stratĂ©gies (on peut parler ici indiffĂ©remment de stratĂ©gie dâensemble avec ses tactiques successives particuliĂšres, ou dâune succession de stratĂ©gies) ; et que le passage dâune stratĂ©gie Ă la suivante sâexpliquera par des raisons probabilistes. Le schĂšme explicatif du comportement serait donc : Ă chaque niveau le comportement adoptĂ© est le plus probable. Mais que signifie alors le terme de probable ?
On peut distinguer trois dĂ©finitions courantes de la probabilitĂ© (sans compter lâinterprĂ©tation causaliste ou logiciste) et elles sont fondĂ©es sur : (1) la limite des frĂ©quences ; (2) la probabilitĂ© subjective ou (3) le rapport des cas favorables Ă lâensemble des cas possibles.
Si lâon adopte la premiĂšre de ces dĂ©finitions, lâexplication revient Ă dire en particulier : « à chaque niveau, le comportement adoptĂ© est celui qui sera Ă la limite le plus frĂ©quent pour une population de plus en plus grande de ce stade. » Mais il va de soi quâune telle interprĂ©tation manque de toute vertu explicative et quâelle se borne Ă mettre en Ă©vidence le critĂšre mĂȘme du stade ou du niveau considĂ©rĂ©.
Selon la deuxiĂšme interprĂ©tation, lâexplication devient : « le comportement adoptĂ© est celui dont le sujet escompte que le rĂ©sultat correspond le plus probablement Ă la solution vraie. » Mais nous ne savons que trĂšs peu de choses sur la probabilitĂ© subjective chez lâadulte et absolument rien de cette notion chez lâenfant (notre ouvrage avec B. Inhelder sur LâIdĂ©e de hasard chez lâenfant porte sur la probabilitĂ© de fait chez lâenfant, câest-Ă -dire sur la probabilitĂ© attribuĂ©e par lui aux Ă©vĂ©nements â si subjective soit-elle au sens vulgaire du terme â et non pas sur les probabilitĂ©s de croyance).
Il ne reste donc que la troisiĂšme interprĂ©tation, mais elle soulĂšve deux difficultĂ©s. Il faut dâabord Ă©chapper au cercle connu qui lui est propre, selon lequel le possible ne se dĂ©termine que par le probable. Il sâagit, dâautre part, de dĂ©terminer lâensemble des actions possibles, mais sans avoir le droit (en psychologie gĂ©nĂ©tique) dâeffectuer cette dĂ©termination dâune maniĂšre a priori.
Or, il est une solution simple pour tourner ces deux obstacles simultanĂ©ment : câest de ne considĂ©rer comme comportements possibles que les comportements rĂ©alisables et de choisir comme critĂšre du rĂ©alisable ce qui a pu ĂȘtre rĂ©alisĂ© en fait Ă lâun quelconque des stades du dĂ©veloppement envisagĂ© jusquâau dernier inclusivement (le dernier Ă©tant celui de lâadulte moyen).
Or, comme dans le cas particulier, câest dĂšs le niveau de 7 Ă 12 ans que lâenfant atteint les diverses notions de conservation qui caractĂ©risent dans nos civilisations la pensĂ©e de lâadulte moyen, le tableau des comportements possibles est aisĂ© Ă construire et coĂŻncide avec lâensemble des actions observĂ©es aux niveaux caractĂ©risĂ©s par les stratĂ©gies (1) Ă Â (4).
Nous pouvons donc raisonner sur la probabilitĂ© dâadoption des comportements en dĂ©finissant cette probabilitĂ© comme le rapport des cas favorables Ă lâensemble des cas possibles 22. Pour ce fait, nous allons rĂ©unir les champs successifs dâĂ©quilibre, distinguĂ©s jusquâici, en un corps dâĂ©vĂ©nements unique, que nous circonscrirons comme suit : appartiennent Ă ce corps la considĂ©ration par le sujet des caractĂšres A ou B, avec leurs valeurs A1 A2, etc., et B1 B2, etc., celle des caractĂšres A et B, celle des actions modifiant An en An + 1 ou Bn en Bn + 1 ainsi que celle des actions modifiant An et Bn en An + 1 et Bn + 1. Nous employons le terme neutre de « considĂ©ration par le sujet » pour dĂ©signer des prises de connaissances possibles sâeffectuant soit par centration reprĂ©sentative sur un caractĂšre ou une action isolĂ©s soit par construction de relations portant sur les caractĂšres A et B Ă la fois ou sur les transformations ou actions qui les modifient simultanĂ©ment.
IV. Les probabilitĂ©s attachĂ©es aux stratĂ©gies successives. â Le principe de notre essai dâexplication va donc consister Ă attribuer le choix de la premiĂšre stratĂ©gie Ă sa plus grande probabilitĂ© (pour un ensemble de sujets ou parmi les conduites possibles dâun mĂȘme sujet, en liaison avec un corps dĂ©terminĂ© dâĂ©vĂ©nements) ; puis Ă interprĂ©ter le choix de la seconde stratĂ©gie comme dictĂ© par des considĂ©rations probabilistes analogues, mais en fonction des rĂ©sultats obtenus par la premiĂšre stratĂ©gie ; puis Ă interprĂ©ter le choix de la troisiĂšme en fonction des rĂ©sultats de la seconde ; etc. Il sâagira enfin de chercher Ă interprĂ©ter lâĂ©quilibre final (en tant que systĂšme rĂ©versible, Ă compensations complĂštes) comme rĂ©sultant des rĂ©troactions ou rĂ©gulations compensatrices rendues de plus en plus probables au cours du dĂ©roulement historique prĂ©cĂ©dent.
(1) Le choix de la premiĂšre stratĂ©gie sâexplique facilement par son caractĂšre le plus simple 23. Pour un corps dâĂ©vĂ©nements constituĂ© par les centrations possibles sur les caractĂšres A ou B et les liaisons possibles entre les caractĂšres A et B, il va de soi que chez un sujet dĂ©terminĂ© (autant que chez un ensemble de sujets), la rĂ©action la plus probable sera la centration sur lâun seulement de ces deux caractĂšres opposĂ©s. En effet, la succession mĂȘme des quatre stratĂ©gies observĂ©es montre que les caractĂšres A et B commencent par ĂȘtre indĂ©pendants du point de vue dâun sujet qui ne comprend pas leur liaison nĂ©cessaire : si donc la probabilitĂ© dâune centration sur A est de p et dâune centration sur B est de pâ, la probabilitĂ© dâune liaison entre les deux, câest-Ă -dire dâune attention portĂ©e sur les deux Ă la fois sera de ppâ < p et ppâ < pâ. Comme, dâautre part, le choix de A ou de B est indiffĂ©rent, puisque la premiĂšre stratĂ©gie consiste simplement Ă raisonner, sur lâun des deux caractĂšres (quel quâil soit) Ă lâexclusion de lâautre, on peut, semble-t-il, admettre que le choix de cette premiĂšre stratĂ©gie sâexplique par des raisons simplement probabilistes, Ă©tant admis, bien entendu, le peu dâ« informations » du sujet sur les liaisons objectives des caractĂšres A et B.
Quant Ă expliquer pourquoi le sujet va sâattacher dâabord aux caractĂšres A ou B plutĂŽt quâaux actions qui les transforment, il est facile dâen rendre compte par les mĂȘmes considĂ©rations probabilistes. En premier lieu, une transformation ou une action transformante suppose le repĂ©rage dâau moins deux Ă©tats successifs, dont les plus frappants sont lâĂ©tat initial a et lâĂ©tat terminal c avec Ă©ventuellement un Ă©tat intermĂ©diaire b. Or, mĂȘme si ces Ă©tats ne sont repĂ©rĂ©s quâau moyen dâun seul caractĂšre A (par opposition Ă B), tel que a corresponde Ă A, b Ă Aâ et c Ă Aâ, un raisonnement analogue au prĂ©cĂ©dent montrera alors que la centration sur lâĂ©tat c seul (caractĂ©risĂ© par Aâ et actuellement donnĂ©, tandis que les Ă©tats a et b ont cessĂ© dâexister Ă cause de la transformation mĂȘme) est plus probable que la considĂ©ration de a et c Ă la fois ou que celle de a, b et c Ă la fois 24. Mais il y a plus. Une transformation nâest pas seulement une succession dâĂ©tats discontinus : câest un passage continu et la considĂ©ration de la transformation supposerait une centration reprĂ©sentative sur le passage comme tel. Or, mĂȘme si celui-ci est perceptible (comme dans le cas du mouvement dâun mobile qui est suivi du regard ou dans celui dâune boulette de plasticine dont lâĂ©tirement est Ă©galement visible), cela nâest pas encore une raison pour que ce passage donne lieu, en tant que passage, Ă une centration reprĂ©sentative distincte, car celle-ci exige alors une assimilation plus complexe que ce nâest le cas pour une configuration statique (un Ă©tat de repos) 25. En effet, tandis que la centration reprĂ©sentative sur une configuration statique ne comporte quâun acte simple dâattention intellectuelle, sans autre activitĂ© du sujet (cette attention utilisant bien entendu des indices perceptifs ou imagĂ©s), la centration sur un passage en tant que tel rĂ©clame en plus lâintervention dâactivitĂ©s permettant de confĂ©rer la continuitĂ© Ă un tel passage, câest-Ă -dire permettant de le parcourir ou de le reparcourir mentalement. Or, tandis que sur le plan perceptif ce parcours continu peut ĂȘtre assurĂ© par de simples « transports » oculaires, etc., (malgrĂ© ce quâont soutenu v. WeizsĂ€cker et Auersperg de la nĂ©cessitĂ© dâune « prolepsis » 26), la reprĂ©sentation distincte de la transformation comme telle, en tant que passage continu, suppose un jeu de rĂ©troactions et dâanticipations reprĂ©sentatives nĂ©cessaires pour permettre au sujet de parcourir lui-mĂȘme ou de reparcourir ce passage. Or, ces mĂ©canismes rĂ©troactifs et anticipateurs sont plus complexes que lâattention statique simple et ne pourront sâamorcer, verrons-nous Ă lâinstant, quâĂ propos de la stratĂ©gie 3, pour ne sâachever quâavec la stratĂ©gie 4.
Ces deux raisons suffisent sans doute Ă rendre compte du fait si gĂ©nĂ©ral (dans les domaines les plus variĂ©s et pas seulement dans celui des notions de conservation) que les petits raisonnent sur les configurations et leurs caractĂšres statiques bien plus que sur les transformations et que, lorsquâils sont obligĂ©s de tenir compte de celles-ci, câest prĂ©cisĂ©ment Ă leur phase terminale quâils sâattachent dâabord, câest-Ă -dire Ă ce qui caractĂ©rise leur seul rĂ©sultat.
(2) Admettons quâun sujet ait centrĂ© dâabord le seul caractĂšre A et quâon puisse justifier que la probabilité p de cette centration sur A lâemporte quelque peu sur la probabilité pâ dâune centration sur B : par exemple, sâil sâagit de deux tiges dĂ©calĂ©es, la centration sur le dĂ©passement en surplombement (Ă gauche comme Ă droite) est un peu plus probable (pour des raisons perceptives orientant lâattention reprĂ©sentative) que la centration sur le dĂ©passement infĂ©rieur situĂ© de lâautre cĂŽté ; de mĂȘme dans le cas dâune rangĂ©e de jetons quâon espace ou quâon resserre, la centration sur la longueur de la rangĂ©e est un peu plus probable que sur sa densité ; etc. Par contre, avec la modification progressive des configurations, il viendra un moment oĂč, aprĂšs avoir constamment centrĂ© le caractĂšre A en vertu de lâinĂ©galitĂ© p > pâ le sujet sera frappĂ© par le fait que le changement de A nâest pas seul en jeu, mais sâaccompagne (sans encore dâidĂ©e de liaison nĂ©cessaire ni mĂȘme de corrĂ©lation plus ou moins vague) dâun autre changement : en comparant certaines figures extrĂȘmes ou les phases dâune modification continue, lâattention du sujet est, en effet, attirĂ©e par le changement de B.
Comme les centrations sur les caractĂšres A et B sous leurs diverses valeurs A0 B0 ; A1 B1 ; A2 B2 ; etc., appartiennent dĂšs le dĂ©part au corps des Ă©vĂ©nements possibles, on peut donc interprĂ©ter le passage de A Ă B (de la stratĂ©gie 1 Ă Â 2) par un changement de valeur des probabilitĂ©s attachĂ©es Ă Â A et Ă Â B, (jusque lĂ p > pâ et dorĂ©navant p < pâ), mais sans changement du corps. En dâautres termes, pour un corps comprenant des A et des B, le sujet peut dĂ©buter par des A et sây attacher un certain temps, mais, mĂȘme si pA > pâB il y a peu de chances pour quâil nâaperçoive jamais les B sâil est actif et explore rĂ©ellement les configurations prĂ©sentĂ©es : la probabilitĂ© dâune centration sur B sâaccroĂźt donc au cours mĂȘme du dĂ©roulement des conduites, soit parce que le sujet se trouve tĂŽt ou tard insatisfait de porter toujours le mĂȘme jugement (sans pouvoir contrĂŽler lâaugmentation ou la diminution continuelles de quantitĂ©, etc., quâil attribue Ă lâobjet), soit parce que la succession des prĂ©sentations crĂ©e des effets de contraste ou des effets sĂ©riaux qui attirent lâattention sur lâautre caractĂšre nĂ©gligĂ© jusque-lĂ .
De ces deux raisons qui expliquent le passage de pA > pâB Ă pA < pâB, la seconde est sans doute la plus importante : il nâest guĂšre possible que le sujet assiste Ă une sĂ©rie de transformations successives, aprĂšs nâavoir remarquĂ© que les variations du caractĂšre A, sans ĂȘtre frappĂ© tĂŽt ou tard (ce qui signifie aprĂšs quelques instants, quelques jours ou quelques semaines suivant les cas) par les variations objectives du caractĂšre B. Mais si ce rĂŽle des effets sĂ©riaux (ou de contraste, etc.) est probablement le principal, il ne faut pas nĂ©gliger pour autant celui de lâinsatisfaction subjective. Celle-ci peut tenir Ă la situation dâinterrogation : le fait que lâexpĂ©rimentateur posera plusieurs fois les mĂȘmes questions tout en faisant varier le dispositif, peut pousser le sujet au doute et lâamener Ă centrer le caractĂšre B jusque lĂ nĂ©gligĂ©. Mais, indĂ©pendamment mĂȘme de ce facteur supplĂ©mentaire, les variations du dispositif, surtout quand elles sont extrĂȘmes, peuvent conduire le sujet Ă se demander si la solution quâil a choisie, et qui lui paraĂźt Ă©vidente pour les quelques configurations initiales, reste aussi certaine dans le cas de multiples configurations nouvelles et imprĂ©vues : la centration sur B acquiert alors, pour cette raison Ă©galement, une probabilitĂ© plus grande quâau dĂ©part.
(3) Le passage des stratĂ©gies 1 et 2 Ă la stratĂ©gie 3 correspond par contre au passage de A ou B Ă la conjonction A et B et soulĂšve le problĂšme global suivant : aprĂšs une centration indĂ©pendante sur A (en 1) et une autre centration, en partie indĂ©pendante, sur B (en 2), il y a dorĂ©navant dĂ©centration croissante, câest-Ă -dire dĂ©veloppement de rĂ©gulations compensant en partie les dĂ©formations fondĂ©es sur A par les dĂ©formations fondĂ©es sur B et rĂ©ciproquement. Quâest-ce alors que cette dĂ©centration compensatrice ou que ce jeu de rĂ©gulations ?
Sans changer le corps des Ă©vĂ©nements, on peut concevoir en principe cette dĂ©centration comme rĂ©sultant du fait que la mise en relation A et B acquiert une probabilitĂ© nouvelle. La raison gĂ©nĂ©rale en est que, les centrations sur A ou sur B, Ă©tant dorĂ©navant toutes deux acquises (bien que chacune soit indĂ©pendante de lâautre au moment oĂč elle se produit), elles vont tĂŽt ou tard alterner, suivant les configurations. On vient de voir comment la centration sur B peut succĂ©der Ă celle sur A en raison des contrastes, etc. Mais la marche rĂ©ciproque est ensuite possible, pour des raisons du mĂȘme ordre, ce qui crĂ©era un dĂ©but dâalternance. Lorsque cette alternance, dâabord lente, deviendra plus rapide, ce fait seul diminuera progressivement lâindĂ©pendance des centrations reprĂ©sentatives sur A ou sur B et renforcera la probabilitĂ© de la conjonction A et B (Ă la fois). Le problĂšme spĂ©cial que pose cette stratĂ©gie 3 est en un mot, dâexpliquer lâapparition de la dĂ©pendance A et B et nous ne venons dây rĂ©pondre que de façon gĂ©nĂ©rale.
Une solution plus spĂ©ciale, et qui semblerait la plus simple, consisterait Ă dire que, puisque les variations des caractĂšres A et B sont liĂ©es objectivement, le sujet associe peu Ă peu ces deux caractĂšres par un apprentissage inconscient du type Hull ou Bush-Mosteller. Mais deux difficultĂ©s nous empĂȘchent de nous engager dans cette voie trop facile. La premiĂšre est que cette stratĂ©gie 3 est tardive (vers 6-7 ans en gĂ©nĂ©ral), tandis quâun mĂ©canisme associatif Ă©lĂ©mentaire devrait imposer la conjonction A et B de façon trĂšs prĂ©coce : on comprend au contraire ce caractĂšre tardif si elle rĂ©sulte dâune alternance entre les stratĂ©gies antĂ©rieures 1 et 2, alternance qui prĂ©lude elle-mĂȘme aux rĂ©troactions et anticipations conduisant aux « opĂ©rations » rĂ©versibles de la stratĂ©gie 4. La seconde difficultĂ© tient Ă la notion dâassociation : nous nâavons jamais vu un sujet « comprendre » rĂ©ellement la relation entre deux caractĂšres ou deux variations sur la base dâune simple « association », car cette comprĂ©hension suppose toujours une assimilation proprement dite, sâeffectuant au moyen dâinstruments intellectuels qui permettent de reconstruire la relation en question.
Or, dans le cas particulier, la comprĂ©hension de la dĂ©pendance complĂšte de A et B supposera la considĂ©ration des transformations elles-mĂȘmes, et nous avons dĂ©jĂ vu (Ă propos de la stratĂ©gie 1) que cette considĂ©ration, contrairement Ă la simple centration sur des configurations statiques, suppose la mise en action dâun jeu de rĂ©troactions et dâanticipations permettant de reconstituer le passage en tant que tel qui caractĂ©rise les transformations. Nous croyons donc que câest dans la mesure oĂč sâĂ©laborent ces rĂ©troactions et anticipations que la conjonction A et B acquiert une probabilitĂ© croissante, en opposition avec les probabilitĂ©s antĂ©rieures des centrations, dâabord isolĂ©es, sur A ou B. Cette mise en relation A et B va donc prendre diffĂ©rentes formes en liaison avec la constitution des rĂ©troactions et anticipations, et selon les variĂ©tĂ©s de la stratĂ©gie 3 que nous avons distinguĂ©es sous a-e (§ 5, II, 3, a-e) :
Cas (a) et (b). â On peut dâabord avoir une simple alternance (avec pĂ©riodes variables), telle que le sujet rĂ©ponde « plus » en centrant A puis « moins » en centrant B (ou lâinverse). On est alors, comme on lâa vu (§ 5), en prĂ©sence dâun processus de rĂ©troaction, Ă boucle authentique (avec correction au cours dâune seule action 27) ou avec fermeture sur la rĂ©pĂ©tition suivante (par lâintermĂ©diaire des configurations successives) 28. Or, du point de vue du modĂšle probabiliste, on peut concevoir ces alternances de centrations sur A et sur B conduisant aux jugements alternĂ©s « plus » ou « moins » sans encore de compensation ou conservation, comme le simple prolongement, mais Ă un rythme plus rapide, du processus qui a conduit le sujet Ă substituer la stratĂ©gie 2 Ă la premiĂšre : en dâautres termes, le changement initial de pA > pâB en pA < pâB se poursuit en un processus alternatif p > pâ et p < pâ sans stabilisation de la relation A et B.
Cas (c) et (d). â Mais la rĂ©troaction dâabord entiĂšre tend naturellement Ă ne devenir que partielle, avec des origines progressivement repoussĂ©es, ce qui diminue les larges oscillations initiales et rapproche le processus rĂ©troactif dâune compensation graduelle. En effet, plus le sujet aperçoit de couples A et B, mieux il remarque que les variations de lâun des caractĂšres sont solidaires de celles de lâautre : en dâautres termes, la rĂ©troaction ramenant du jugement portĂ© sur A au jugement portĂ© sur B sâaccompagne tĂŽt ou tard, comme toutes les rĂ©troactions, dâun processus anticipateur en mĂȘme temps que rĂ©troactif, permettant dâapprĂ©hender simultanĂ©ment les variations de A et de B.
Toujours sans changer le corps des Ă©vĂ©nements possibles, ce passage de la rĂ©troaction Ă la compensation naissante se marquerait alors par une diminution de la probabilitĂ© des centrations privilĂ©giĂ©es sur A ou sur B au profit dâun accroissement progressif de la probabilitĂ© des conjonctions A et B (= A et B Ă la fois = A . B) ce qui signifie que A et B cessent dâĂȘtre indĂ©pendants.
Cas (e). â Mais en fusionnant en une mĂȘme relation les modifications conjointes des caractĂšres A et B jusque lĂ dissociĂ©s, et en atteignant cette relation par un processus simultanĂ©ment rĂ©troactif et anticipateur, le sujet renonce par cela mĂȘme Ă ne raisonner que sur des configurations statiques et sâoriente dans la direction des transformations comme telles. Câest alors quâapparaĂźt frĂ©quemment (mais sans constituer un intermĂ©diaire nĂ©cessaire entre les stratĂ©gies 3 et 4) la conduite que nous avons classĂ©e sous (3 e) et qui consiste Ă remettre les Ă©lĂ©ments en leur Ă©tat initial pour contrĂŽler quâils retrouvent leur Ă©galitĂ©. En un tel cas, grĂące aux rĂ©troactions et anticipations reliant A et B le sujet conçoit leurs transformations en fonction de lâaction mĂȘme consistant Ă modifier les Ă©lĂ©ments ou Ă les remettre en place. Sans aboutir dâemblĂ©e Ă la rĂ©versibilitĂ© et Ă la compensation entiĂšres de la stratĂ©gie 4, ce comportement y conduit naturellement : tirant sa probabilitĂ© du primat (dĂ©jĂ Ă©tabli sous c-d) de la conjonction A et B par rapport Ă la disjonction A ou B, ce retour au point de dĂ©part annonce, en effet, lâintervention des transformations comme telles (actions) qui caractĂ©risent la stratĂ©gie 4.
(4) Pour atteindre les raisons qui expliquent la victoire finale de la stratĂ©gie 4 (laquelle sâobserve chez plus de 75 % des sujets Ă partir de 7-8 ans), il sâagit de comprendre pourquoi lâenfant considĂšre dorĂ©navant, en plus des caractĂšres A et B, les actions mĂȘmes transformant un couple An Bn en un autre An + 1 Bn + 1. Le passage des rĂ©gulations avec compensations incomplĂštes de la stratĂ©gie 3 aux opĂ©rations rĂ©versibles, Ă compensations complĂštes, de la stratĂ©gie 4 tient, en effet, Ă la maniĂšre dont le sujet renouvelle la position mĂȘme des questions quâil est appelĂ© Ă rĂ©soudre.
Auparavant le sujet raisonnait en termes de configuration. Quâil ait assistĂ© du dehors aux actions modifiant le dispositif ou quâil les ait exĂ©cutĂ©es lui-mĂȘme, il les nĂ©gligeait totalement pour ne considĂ©rer que leurs rĂ©sultats : modifications des caractĂšres A ou B et finalement des deux Ă la fois. Mais en cas de modification des deux caractĂšres Ă la fois, il restait la possibilitĂ© que lâun lâemportĂąt sur lâautre : dâoĂč les oscillations avec rĂ©troactions caractĂ©risant la stratĂ©gie 3. Seulement dans la mesure oĂč les rĂ©troactions, devenues anticipatrices, permettaient dâimaginer les variations conjointes de A et de B, lâaccent Ă©tait dĂ©placĂ© sur ces variations mĂȘmes. En dâautres termes, le passage continuel dâun point de vue Ă un autre (augmentation de A entraĂźnant une non-conservation en « plus » ou diminution de B entraĂźnant une non-conservation en « moins », ou rĂ©ciproquement) a conduit le sujet Ă ne plus raisonner en termes purement statiques, mais en termes de variations en partie compensĂ©es dĂšs lâinstant oĂč le couple A Ă B commençait Ă lâemporter sur les caractĂšres dissociĂ©s. Câest pourquoi le champ de lâĂ©quilibre se modifie Ă ses yeux : ce champ ne comprend plus seulement des valeurs statiques variĂ©es, mais les variations comme telles et par consĂ©quent les actions elles-mĂȘmes qui constituent la source de ces transformations (nous avons donc incorporĂ© dĂšs le dĂ©part la considĂ©ration de ces actions ou transformations dans le corps des Ă©vĂ©nements possibles : voir sous III).
Le problĂšme est donc dâexpliquer pourquoi la considĂ©ration de ces transformations comme telles acquiert une probabilitĂ© quâelle nâavait pas jusque lĂ et mĂȘme une probabilitĂ© finalement si grande quâelle rend compte du caractĂšre nĂ©cessaire des opĂ©rations. Lâacquisition propre Ă la stratĂ©gie 3, sous ses diverses variĂ©tĂ©s, est la probabilitĂ© croissante de la conjonction A et B, du fait quâavec les alternances de centrations sur A ou sur B. puis les rĂ©troactions, puis les anticipations, A et B cessent dâĂȘtre indĂ©pendants. Or, une fois considĂ©rĂ©e la conjonction A et B, il ne reste plus quâĂ dĂ©couvrir que les caractĂšres A et B sont solidaires, ce qui revient Ă mettre en relation un Ă©tat An et Bn Ă un autre Ă©tat An + 1 et Bn + 1. Or cette conjonction de deux conjonctions est prĂ©cisĂ©ment ce qui caractĂ©rise la transformation comme telle, dont il est alors facile dâexpliquer pourquoi sa considĂ©ration acquiert une probabilitĂ© croissante Ă partir du moment oĂč la conjonction A et B Ă©limine les disjonctions A ou B. Nous avons vu, Ă propos de la stratĂ©gie 1, que pour une action modifiant A (ou B) la considĂ©ration simultanĂ©e des points de dĂ©part a, dâarrivĂ©e c et des intervalles b est moins probable que celle du point dâarrivĂ©e seul, ce qui revient Ă dire que la considĂ©ration de lâaction comme telle est moins probable que celle de son seul rĂ©sultat. Mais dĂšs le moment oĂč les conjonctions A et B priment les disjonctions A ou B, la situation change : A et B nâĂ©tant plus indĂ©pendants, An et An + 1 ne le sont plus non plus ni Bn et Bn + 1 ; il en rĂ©sulte alors que la conjonction de conjonctions (An et Bn) et (An + 1 et Bn + 1) sâimpose faute dâindĂ©pendance entre ses termes. Autrement dit la probabilitĂ© de considĂ©rer les transformations comme telles croĂźt Ă partir du moment oĂč celle de la conjonction AB lâemporte sur leur disjonction, et elle croĂźt de plus en plus rapidement au fur et Ă mesure des mises en relation entre les diffĂ©rentes valeurs constatĂ©es de AB.
De plus, en vertu mĂȘme du mĂ©canisme simultanĂ©ment rĂ©troactif et anticipateur qui a conduit Ă ce primat des conjonctions AB, les actions auxquelles celles-ci sont liĂ©es sont conçues comme pouvant se dĂ©rouler dans les deux sens : il en rĂ©sulte que pour un champ oĂč toute lecture dâĂ©vĂ©nement est dorĂ©navant rattachĂ©e Ă chacun des autres en raison prĂ©cisĂ©ment du rĂŽle attribuĂ© aux transformations, la probabilitĂ© de la compensation complĂšte lâemporte dĂ©finitivement, en vertu de sa simplicitĂ© sur celle des semi-compensations qui conduiraient Ă des complications inextricables en cette nouvelle situation. Câest pourquoi, sitĂŽt conçue, la conservation gĂ©nĂ©rale A0 B0 = A1 B1 = ⊠An Bn, sâimpose avec la nĂ©cessitĂ© du tout ou rien, comparĂ©e aux estimations simplement probables auxquelles conduisait la stratĂ©gie prĂ©cĂ©dente.
Au total, on peut concevoir lâĂ©quilibration progressive des comportements relatifs Ă la conservation, comme due aux modifications successives de la probabilitĂ© des Ă©vĂ©nements dans un mĂȘme corps, comprenant un champ dâĂ©quilibre dâabord dĂ©limitĂ© par les caractĂšres des configurations statiques initiales, puis Ă©largi par lâintervention des actions elles-mĂȘmes dans le champ : du seul fait de la probabilitĂ© croissante acquise par la considĂ©ration de ces transformations ou actions, les liaisons deviennent si simples que lâĂ©quilibre permanent et stable entre les actions, interprĂ©tĂ©es en tant quâopĂ©rations rĂ©versibles, sâimpose finalement en vertu non plus seulement dâune probabilitĂ© relative, mais dâune sorte de tout ou rien correspondant aux valeurs 1 et 0 des jugements inhĂ©rents aux structures logiques naissantes.
IV. DĂ©roulement historique et indĂ©pendance par rapport au passĂ©. â Lâapparition de la stratĂ©gie 2 Ă la suite de la stratĂ©gie 1 constitue le rĂ©sultat dâun processus historique, puisque câest lâexagĂ©ration de lâerreur Ă laquelle conduisait la premiĂšre stratĂ©gie appliquĂ©e Ă des configurations prĂ©sentĂ©es en ordre sĂ©rial, ou les effets de contrastes dus Ă un autre ordre de prĂ©sentation, etc., qui ont conduit au renversement dâestimation qui caractĂ©rise la stratĂ©gie 2. Avec la stratĂ©gie 3, qui marque une hĂ©sitation entre les deux sortes de rĂ©ponses prĂ©cĂ©dentes et un dĂ©but de compensation entre ces deux erreurs contraires, la dimension historique prend une importance plus grande encore, sous la forme dâune influence croissante des expĂ©riences et rĂ©actions antĂ©rieures sur lâestimation actuelle, et cela en partie selon lâordre suivi et non pas uniquement en fonction des frĂ©quences. Au niveau prĂ©opĂ©ratoire lâordre de prĂ©sentation des configurations joue, en effet, un rĂŽle considĂ©rable sauf au dĂ©but (stratĂ©gie 1) lorsquâune mĂȘme rĂ©ponse est appliquĂ©e indiffĂ©remment Ă tout.
Par contre, sitĂŽt lâĂ©quilibre atteint (compensations assurĂ©es par les opĂ©rations rĂ©versibles), tout se passe comme si le sujet cessait de dĂ©pendre de son passĂ© et comme si la structure acquise constituait un instrument extemporanĂ© susceptible dâĂȘtre appliquĂ© ou non, selon les cas Ă de nouveaux problĂšmes, ou dâĂȘtre intĂ©grĂ© ou non en de nouvelles structures, mais tel que son emploi ne dĂ©pende que de son Ă©tat actuel et non pas du passĂ© antĂ©rieur Ă son achĂšvement (et encore moins de lâordre de succession des Ă©tapes qui ont caractĂ©risĂ© ce passĂ©).
Il y a lĂ , comme nous lâa suggĂ©rĂ© B. Mandelbrot, un critĂšre possible de lâĂ©quilibre opĂ©ratoire par opposition aux phases prĂ©opĂ©ratoires non encore Ă©quilibrĂ©es : tandis que celles-ci relĂšvent dâun modĂšle de dĂ©roulement historique ou « hĂ©rĂ©ditaire », les structures Ă©quilibrĂ©es se comporteraient dans la dimension temporelle selon un modĂšle qui correspondrait au principe de Huyghens en mĂ©canique et aux chaĂźnes ou processus de Markoff du point de vue statistique.
II. LâĂ©quilibre et le dĂ©veloppement des structures logiques
Il reste deux questions Ă examiner. Lâune est de savoir si le mĂ©canisme dâĂ©quilibration proposĂ© pour la constitution des notions de conservation vaut aussi pour les structures opĂ©ratoires en gĂ©nĂ©ral, dont ces conservations constituent les invariants. Lâautre est de comprendre comment lâassimilation Ă des structures antĂ©rieures plus simples peut, par suite des modifications imposĂ©es du dehors au champ de lâĂ©quilibre, conduire Ă la construction et Ă lâĂ©quilibration de structures nouvelles plus complexes. Ces deux questions se rejoignent naturellement Ă partir du moment oĂč ces derniĂšres structures prennent la forme de structures opĂ©ratoires logico-mathĂ©matiques. Mais il est utile, pour comprendre la signification psychologique de celles-ci, de les situer briĂšvement dans lâensemble du dĂ©veloppement.
§ 7. Assimilation et accommodation sensori-motrices et perceptives
Le point de dĂ©part du dĂ©veloppement mental nâest pas Ă chercher dans la perception, mais dans le fonctionnement de schĂšmes sensori-moteurs ; ceux-ci englobent certes des perceptions, mais en les subordonnant dâemblĂ©e Ă des totalitĂ©s dâĂ©chelles supĂ©rieures comprenant aussi des postures et des mouvements. En un schĂšme comme celui de la succion, par exemple (qui consiste en un montage entiĂšrement hĂ©rĂ©ditaire, composĂ© par un ensemble complexe de rĂ©flexes absolus coordonnĂ©s entre eux, avec rĂŽle consolidateur de lâexercice, mais sans incorporation dâĂ©lĂ©ments nouveaux tirĂ©s de lâexpĂ©rience), il intervient bien un ensemble de perceptions Ă la fois extĂ©ro- et proprio-ceptives (contact avec le mamelon, mouvements des lĂšvres, dĂ©glutition, etc.) ; mais celles-ci ne prĂ©existent pas au schĂšme dâensemble et sont dĂšs le dĂ©part subordonnĂ©es Ă son fonctionnement total, puisque câest ce dernier qui leur confĂšre leur signification.
Les premiers tableaux perceptifs ne comportent ainsi de signification que par assimilation aux schÚmes réflexes correspondants : ces tableaux se répartissent par exemple en choses 29 à sucer (schÚme précédent), à saisir (préhension réflexe en cas de contact avec la paume de la main), à suivre des yeux (réflexe oculocéphalogyre), etc.
Câest Ă partir de ces conduites initiales que se dessinent deux mouvements complĂ©mentaires, lâun de diffĂ©renciation des schĂšmes innĂ©s par assimilation ou incorporation dâĂ©lĂ©ments nouveaux dĂ©couverts grĂące Ă lâexpĂ©rience (dĂ©but des apprentissages), lâautre de coordination des schĂšmes par assimilation rĂ©ciproque (coordinations encore innĂ©es au dĂ©but, comme entre la vision et la prĂ©hension, mais se doublant ensuite de coordinations acquises).
En effet, les premiĂšres formes dâapprentissage rĂ©sultent de rencontres entre les schĂšmes rĂ©flexes et certains objets susceptibles dâĂȘtre assimilĂ©s Ă eux (par exemple, dĂšs le second mois, sucer son pouce entre les repas, etc.). Les schĂšmes ainsi Ă©largis par incorporation dâĂ©lĂ©ments nouveaux se diffĂ©rencient Ă leur tour selon le mĂȘme mĂ©canisme assimilateur et accommodateur jusquâĂ constituer des ensembles dâunitĂ©s de comportements (telles que tirer, pousser, balancer, frotter, frapper, etc.).
RĂ©ciproquement, lâextension progressive des assimilations caractĂ©risant chaque schĂšme ou ensemble de schĂšmes conduit Ă des assimilations rĂ©ciproques avec interfĂ©rence des domaines correspondants : dâoĂč les coordinations entre la prĂ©hension et la succion, la vision et lâaudition, la prĂ©hension et la vision, etc., et, de proche en proche, les coordinations entre schĂšmes particuliers (tirer une couverture pour saisir lâobjet posĂ© dessus, etc.), lesquelles constitueront les dĂ©buts de lâintelligence sensori-motrice.
Or, câest au sein de ce contexte dâactivitĂ©s quâil convient de situer la perception. La perception ne constitue donc pas, rĂ©pĂ©tons-le, le point de dĂ©part des comportements, mĂȘme sous leur aspect cognitif, mais elle se situe au point dâintersection entre lâassimilation des objets Ă des schĂšmes antĂ©rieurs et lâaccommodation de ces schĂšmes aux particularitĂ©s de ces objets : câest entre autres en fonction de la prĂ©hension, par exemple, que le bĂ©bĂ© Ă©valuera la grandeur de lâobjet Ă saisir, sa distance par rapport Ă lui, etc. En particulier toutes les perceptions des donnĂ©es dites « significatives » (par exemple dâune main, dâun bĂąton, etc.) se rĂ©fĂšrent Ă des assimilations aux schĂšmes de lâaction en gĂ©nĂ©ral.
Mais comme la plupart des champs perceptifs ou sensoriels (le champ visuel, ou sonore, etc.) dĂ©bordent largement les frontiĂšres de lâaction en cours, et comme les diverses espĂšces de perception fonctionnent, Ă lâĂ©tat de veille, de façon quasi ininterrompue (deux propriĂ©tĂ©s qui rĂ©sultent sans doute de la fonction gĂ©nĂ©rale de signalisation propre Ă la perception, et utiles en vue des anticipations nĂ©cessaires au dĂ©roulement normal des actions actuelles, ainsi que du choix de celles-ci parmi les comportements possibles), il en rĂ©sulte que la perception est souvent interprĂ©tĂ©e abusivement comme une sorte de connaissance dĂ©sintĂ©ressĂ©e et surtout comme le point de dĂ©part des connaissances plus complexes. En rĂ©alitĂ© la perception des donnĂ©es parfois appelĂ©es (Ă tort) « non significatives », comme la perception des formes, des grandeurs, etc. (telle quâon lâĂ©tudie par exemple en laboratoire) ne constitue que le cas limite des accommodations du sujet Ă un ensemble dâĂ©vĂ©nements fortuits, par rapport Ă lui ou ne prĂ©sentant que des caractĂšres non utilisables actuellement du point de vue de ses schĂšmes dâassimilation.
Par contre, les mĂ©canismes propres Ă ces effets perceptifs primaires (ou « effet de champ ») sont, dĂšs le dĂ©part, encadrĂ©s par des activitĂ©s perceptives plus complexes, se dĂ©veloppent en corrĂ©lation avec les schĂšmes sensori-moteurs dont ils ne constituent quâun secteur spĂ©cial, diffĂ©renciĂ© en fonction des diverses sortes de perceptions. Ă tous les points de vue, la perception ne constitue ainsi quâun cas particulier des activitĂ©s sensori-motrices dans leur ensemble : la jonction entre les activitĂ©s proprement perceptives et les activitĂ©s sensori-motrices en gĂ©nĂ©ral est particuliĂšrement claire dans le cas des constances perceptives, qui reprĂ©sentent divers aspects particuliers de la construction dâensemble de lâobjet permanent (de 6 Ă 12 mois environ) ; et aussi dans les cas de la coordination des mouvements oculaires et manuels en fonction de la construction dâensemble du groupe des dĂ©placements (mĂȘmes dates).
Pour dĂ©crire les phases du dĂ©veloppement et les diverses formes dâĂ©quilibration aboutissant Ă la constitution des structures logiques nous devrions donc, pour ĂȘtre complets, partir de la construction des schĂšmes sensori-moteurs dans leur ensemble, et ne situer quâaprĂšs coup parmi eux les structures perceptives. Mais ces derniĂšres constituant, sous leur forme primaire, un cas limite particuliĂšrement simple (tout est relatifâŠ) 30, nous nous bornerons, pour abrĂ©ger, Ă partir de celui-ci pour ne rejoindre les schĂšmes sensori-moteurs en gĂ©nĂ©ral quâau niveau de lâobjet permanent et du groupe des dĂ©placements.
§ 8. Structures et équilibres perceptifs
Ătant donc entendu que la perception primaire constitue le cas limite des accommodations du sujet avec le minimum dâorganisation prĂ©alable, il est dâun certain intĂ©rĂȘt de comparer mĂȘme trĂšs sommairement les structures et Ă©quilibres perceptifs aux structures et Ă©quilibres opĂ©ratoires, pour dĂ©gager de cette comparaison les analogies possibles, mais aussi les diffĂ©rences, celles-ci conduisant alors Ă saisir lâoriginalitĂ© propre aux mĂ©canismes opĂ©ratoires, sources des structures logiques.
I. Centration et dĂ©centration perceptives. 31 â DĂšs les effets de champ, et en ne considĂ©rant que la variĂ©tĂ© la plus simple des activitĂ©s perceptives (lâactivitĂ© dâexploration au moyen des « grands » mouvements du globe oculaire, par opposition aux petits mouvements oscillatoires ou micronystagmus), on se trouve en prĂ©sence dâun beau problĂšme dâĂ©quilibre et de compensation partielle. Cette Ă©quilibration se prĂ©sente dĂ©jĂ sous une forme analogue Ă celle des rĂ©gulations reprĂ©sentatives aboutissant Ă la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire (cf. § 5 et 6), mais Ă une Ă©chelle infĂ©rieure et en partant de dĂ©formations (Df. : transformations non compensĂ©es) qui ne se compensent en principe jamais ou ne le font quâexceptionnellement et approximativement (bonnes formes) mais sans la mobilitĂ© ni la stabilitĂ© des Ă©quilibres opĂ©ratoires. Ce problĂšme est, en effet, de comprendre comment le sujet procĂšde dâune centration perceptive, nĂ©cessairement dĂ©formante Ă une dĂ©centration active et correctrice (qui constitue dĂ©jĂ une sorte de rĂ©gulation semi-rĂ©versible ou de semi-rĂ©ciprocitĂ©) en passant par lâintermĂ©diaire de changements automatiques de centration.
Rappelons dâabord quâune centration perceptive conduit par son mĂ©canisme mĂȘme Ă une dĂ©formation consistant en une surestimation de lâĂ©lĂ©ment centrĂ© (par opposition aux Ă©lĂ©ments pĂ©riphĂ©riques du champ visuel ou du champ dâattention). Ătant donnĂ© quâil sâagit ici dâun compromis entre une accommodation maximale et un minimum dâassimilation Ă des structures antĂ©rieures 32, on peut rĂ©duire en ce cas le mĂ©canisme de cette surestimation par centration Ă un processus stochastique de « rencontres », dont voici le modĂšle le plus compatible avec les donnĂ©es de lâexpĂ©rience : pour un nombre (arbitraire) N de points ou de segments de « rencontres » possibles rĂ©partir de façon homogĂšne sur un Ă©lĂ©ment donnĂ© (une droite, par exemple), supposons que pour une unitĂ© x (de temps, etc., ou dâĂ©lĂ©ments rencontrants : groupe de cellules, etc.) le sujet rencontre une fraction â seulement des N élĂ©ments rencontrables : il restera donc (1 â â) N Ă©lĂ©ments non rencontrĂ©s, soit N1. De ces N1, pour une seconde unité x, seule la fraction a sera de nouveau rencontrĂ©e, et ainsi de suite 33. Il en rĂ©sulte alors un accroissement des rencontres prĂ©sentant une forme logarithmique et correspondant qualitativement aux courbes expĂ©rimentales, la surestimation de lâĂ©lĂ©ment centrĂ© Ă©tant Ă concevoir en ce cas comme fonction du nombre des rencontres effectives 34.
Quant au freinage de ces dĂ©formations, notons dâabord que la surestimation absolue due Ă la centration sur un seul Ă©lĂ©ment (surestimation absolue que nous appellerons « erreur Ă©lĂ©mentaire I ») peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme durable pendant toute les comparaisons en cours (ce que nous admettrons ici pour simplifier) ou comme diminuant par le fait que les premiĂšres rencontres cessent dâĂȘtre actives quand commencent celles dâordre nx. Mais si tous les Ă©lĂ©ments Ă©taient surestimĂ©s de façon homogĂšne (proportionnellement Ă leurs longueurs) on ne sâen apercevrait pas. Par contre, lorsque lâon compare entre eux, deux Ă©lĂ©ments linĂ©aires L1 et L2, lâun des deux Ă©lĂ©ments peut ĂȘtre surestimĂ© davantage que lâautre : dâoĂč une surestimation relative (= erreur Ă©lĂ©mentaire II), qui sera renforcĂ©e ou freinĂ©e par le jeu des centrations. Câest ce freinage particulier, que nous appellerons « dĂ©centration », dont nous allons maintenant proposer un modĂšle fondĂ© sur les liaisons (ou « couplages ») entre les points de rencontres sur L1 et L2. Nous dĂ©signerons par le terme de « couplage » les correspondances 1 Ă Â n entre les points de rencontre n1 sur L1 et n2 sur L2, soit n1 n2. ConsidĂ©rons maintenant lâĂ©lĂ©ment L1 ou L2 sur lequel le nombre des rencontres est le plus grand relativement Ă sa longueur (câest le cas en principe du plus long des deux Ă©lĂ©ments). Nous appellerons « couplage homogĂšne » le couplage n1 n2 qui rĂ©sulterait des correspondances 1 Ă Â n entre les deux Ă©lĂ©ments, si tous deux prĂ©sentaient le mĂȘme nombre relatif de rencontres par unitĂ© de longueur. Nous appellerons enfin « couplage rĂ©el » le couplage n1 n2 rĂ©sultant des rencontres supposĂ©es effectives (et pouvant ĂȘtre hĂ©tĂ©rogĂšnes), « couplage complet » celui pour lequel le couplage rĂ©el Ă©gale le couplage homogĂšne et nous mesurerons le caractĂšre incomplet des couplages au moyen du rapport entre le couplage rĂ©el et ce couplage homogĂšne.
En adoptant ce modĂšle â le plus simple parmi bien dâautres concevables â il est alors facile de dĂ©crire schĂ©matiquement en quoi consiste lâĂ©quilibre perceptif des effets de centration, Ă©tant admis que le freinage ou la compensation des surestimations relatives seront fonction du caractĂšre complet des couplages et que la dĂ©centration consistera par consĂ©quent Ă assurer de façon toujours plus active les couplages les plus complets possibles. Nous allons retrouver Ă cet Ă©gard des « stratĂ©gies » trĂšs analogues, fonctionnellement parlant, Ă celles des § 5-6, mais aboutissant structuralement Ă des formes dâĂ©quilibre de niveau bien infĂ©rieur Ă celles des structures opĂ©ratoires, faute prĂ©cisĂ©ment de liaisons ou « couplages » suffisamment complets.
II. Les phases de lâĂ©quilibration. 35 â Soit deux Ă©lĂ©ments linĂ©aires A et B assez proches pour que lâun des deux reste visible quand lâautre est centrĂ©. Le champ de lâĂ©quilibre est constituĂ© par lâensemble des centrations possibles sur lâun ou lâautre et ces Ă©lĂ©ments ou des centrations les englobant tous deux. Ce champ correspondra Ă un corps dâĂ©vĂ©nements composĂ© Ă partir des rencontres n1A ou n2B ainsi que des couplages n1A et n2B. La mobilitĂ© de lâĂ©quilibre, dâautre part, sâaccroĂźt au cours des stratĂ©gies ou dĂ©butant par de simples dĂ©placements des centrations et en sâacheminant vers des explorations avec transports oculaires toujours plus systĂ©matiques. Cela dit, les stratĂ©gies successives seraient les suivantes : (il vaudrait mieux parler ici de tactiques au sein dâune mĂȘme stratĂ©gie, bien que le point terminal de celui-ci Ă©volue avec lâĂąge, mais nous garderons le terme de stratĂ©gie pour faire pendant Ă la description du § 5, Ă©tant entendu quâil sâagit de conduites pouvant se succĂ©der trĂšs rapidement) :
(1) La premiĂšre stratĂ©gie consiste Ă centrer lâun des deux Ă©lĂ©ments A ou B ou son voisinage, dâoĂč une dĂ©formation momentanĂ©e (surestimation) de cet Ă©lĂ©ment, dĂ©signĂ©e par Ct(A).
(2) La seconde stratĂ©gie consiste Ă centrer le second Ă©lĂ©ment ou son voisinage, dâoĂč une dĂ©formation Ct(B) qui attĂ©nue Ct(A).
(3) Dans la mesure oĂč le sujet devient plus scrupuleux et ne se contente plus dâune ou deux centrations, il tend alors Ă comparer A et B plus activement, câest-Ă -dire en « transportant » par le regard A sur B et B sur A, avec correction alternĂ©e ou progressive des estimations.
(3 bis). Il reste enfin une quatriĂšme possibilitĂ©, mais qui, dans le cas de ces effets perceptifs, ne constitue pas une derniĂšre stratĂ©gie indĂ©pendante et demeure au mieux Ă lâĂ©tat de simple diffĂ©renciation de la troisiĂšme : câest que le sujet au lieu de mettre fin aux fluctuations de ses estimations par un simple arrĂȘt (arbitraire) de la comparaison, distingue lui-mĂȘme entre une phase de fluctuation (3) et une phase de stabilisation relative ; en particulier le sujet, aprĂšs des fluctuations avec centrations alternĂ©es sur A et B, peut choisir un point de fixation Ă mi-distance, etc., Ă titre de contrĂŽle ultime.
On constate donc que ces phases dâĂ©quilibration sont Ă la fois trĂšs semblables aux phases dĂ©crites Ă propos des conservations opĂ©ratoires (§ 5 sous II) et cependant bien diffĂ©rentes du point de vue de la forme dâĂ©quilibre Ă laquelle elles aboutissent. Lâisomorphisme partiel tient au fait que les deux processus dâĂ©quilibration constituent essentiellement, lâun aussi bien que lâautre, un passage de la centration (1 et 2) Ă la dĂ©centration (3 et 3 bis) : centration sur lâun des deux caractĂšres A ou B en jeu, ou sur lâun des deux Ă©lĂ©ments A ou B, et centration dĂ©formante soit par surestimation perceptive (dans le cas des Ă©lĂ©ments) soit par surestimation reprĂ©sentative (dilatation ou contraction attribuĂ©es Ă lâobjet parce que lâun seulement de ses caractĂšres est considĂ©rĂ©e Ă lâexclusion de lâautre) ; dĂ©centration ensuite, en ce sens que les deux Ă©lĂ©ments Ă©tant reliĂ©s par des couplages perceptifs ou les deux caractĂšres par une correspondance reprĂ©sentative, les dĂ©formations (surestimations perceptives ou reprĂ©sentatives) sâattĂ©nuent par le fait mĂȘme.
Mais la diffĂ©rence, Ă©galement essentielle, entre ces deux processus dâĂ©quilibration, tient Ă ce que le processus reprĂ©sentatif aboutit, avec sa stratĂ©gie (4), Ă une forme stable et permanente dâĂ©quilibre, Ă cause des compensations complĂštes entre les transformations virtuelles (rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire), tandis que le processus perceptif nâaboutit quâĂ des formes instables dâĂ©quilibre, sans conditions permanentes, Ă cause du caractĂšre incomplet des compensations obtenues (rĂ©gulations semi-rĂ©versibles par opposition aux opĂ©rations) : câest pourquoi on ne saurait distinguer dans le processus perceptif, de stratĂ©gie Ă©quivalant Ă Â (4) mais seulement des stabilisations incomplĂštes (3 bis).
III. CoĂ»t, rendement et probabilitĂ© des stratĂ©gies. â Lâisomorphisme partiel que nous venons de constater se retrouve, quoiquâun peu affaibli, dans le domaine des coĂ»ts et des rendements. Il va de soi quâune seule centration (1) est moins coĂ»teuse que deux successives (2), et que ces derniĂšres le sont moins quâune exploration active (3) et que la recherche du point de comparaison donnant les estimations les plus stables (3 bis). Quant au rendement, il se mesurera par dĂ©finition Ă la diminution des erreurs systĂ©matiques ou dĂ©formations, câest-Ă -dire, dans notre hypothĂšse, au caractĂšre plus ou moins complet des couplages 36. On constate en effet, que lâerreur (mesurĂ©e en vision libre) est maximale dans le cas dâune seule centration polarisĂ©e (1) parce que les couplages sont alors peu nombreux et trĂšs hĂ©tĂ©rogĂšnes. Dans le cas dâun changement de centration (2) lâerreur diminue quelque peu parce que les couplages sont rendus automatiquement un peu plus homogĂšnes. Avec les comparaisons actives des stratĂ©gies (3) et surtout (3 bis) les couplages atteignent enfin la plus grande homogĂ©nĂ©itĂ© compatible avec les procĂ©dĂ©s imparfaits de la perception, câest-Ă -dire que lâerreur devient minimum (en vision libre) sans ĂȘtre en gĂ©nĂ©ral nulle.
Les phases de lâĂ©quilibration perceptive prĂ©sentent donc les deux mĂȘmes caractĂšres de coĂ»t et de rendement croissants que celle de lâĂ©quilibration reprĂ©sentative ou opĂ©ratoire (§ 6) bien que lâĂ©quilibre atteint soit incomplet (compensations non entiĂšres) et bien moins stable dans le premier cas que dans le second.
Quant aux probabilitĂ©s successives des diverses stratĂ©gies, on retrouve Ă©galement le mĂȘme mĂ©canisme dĂ» Ă des contrĂŽles sĂ©quentiels fonctionnellement analogues (malgrĂ© les diffĂ©rences de structures et dâĂ©chelles). Pour le montrer, nous ne considĂ©rerons pas le nombre des centrations, qui nâest pas intĂ©ressant en lui-mĂȘme (dâautant plus quâil faut distinguer les centrations du regard, en liaison avec la topographie du champ visuel, et celles de lâattention perceptive, sans oublier les durĂ©es de centration et leur ordre de succession), mais le nombre des rencontres n1A ou n2B et des couplages n1A et n2B (comme il a dĂ©jĂ Ă©tĂ© dit sous II), câest-Ă -dire le produit des diverses centrations ou explorations, etc.
De ce point de vue, dire que la premiĂšre stratĂ©gie (centration privilĂ©giant lâĂ©lĂ©ment A) est la plus probable au dĂ©part revient donc Ă affirmer que le couplage le plus incomplet est initialement le plus probable 37. Or, la chose va de soi dans la mesure oĂč les couples demeurent indĂ©pendants les uns des autres, câest-Ă -dire dans la mesure oĂč il nâintervient pas au dĂ©but dâactivitĂ© proprement dite (exploration, transports, etc.) prĂ©cisĂ©ment orientĂ©e vers le couplage. Tant quâune telle activitĂ© nâentre pas en jeu on peut, en effet, admettre quâil y a indĂ©pendance stochastique entre les rencontres 38, donc que, si la probabilitĂ© pour quâune rencontre se produise en A en mĂȘme temps quâune rencontre en B est de p, cette probabilitĂ© sera de pâ pour une rencontre en A couplĂ©e avec deux rencontres en B, etc. Il en rĂ©sultera que la probabilitĂ© de couplages complets diminuera en fonction de lâaugmentation des nombre n1 et n2, puisquâelle sera de pn1n2.
(2) Le passage de la premiĂšre Ă la seconde stratĂ©gie sâexplique alors comme suit. Dans la mesure oĂč la premiĂšre centration aboutit Ă privilĂ©gier lâun des Ă©lĂ©ments, les dĂ©placements automatiques du regard aboutissent ensuite Ă des estimations lĂ©gĂšrement diffĂ©rentes : il en rĂ©sulte une tendance Ă complĂ©ter et en mĂȘme temps Ă contrĂŽler lâestimation de dĂ©part, ce qui, par un effet de simple succession et sans quâil intervienne encore de dĂ©centration systĂ©matique (câest-Ă -dire de recherche de la compensation), diminue lâindĂ©pendance des rencontres sur A et B en augmentant la probabilitĂ© des rencontres sur lâĂ©lĂ©ment jusque lĂ insuffisamment centrĂ©, donc la probabilitĂ© des couplages n1A et n2B.
(3) La succession (1) et (2) aboutit alors Ă un processus rĂ©troactif : dâune centration sur A le sujet passe Ă une centration sur B et vice-versa dans la mesure oĂč il a lâimpression de gagner en prĂ©cision, câest-Ă -dire que la simple succession des centrations devient mise en relation (« dĂ©centration »), avec rĂ©gulation active. Du point de vue probabiliste, cette nouveautĂ© revient donc Ă dire que, sans changement du corps des Ă©vĂ©nements, les rencontres n1A ou n2B cessent dâĂȘtre indĂ©pendantes et que les couplages n1A et n2B acquiĂšrent une probabilitĂ© dâautant plus grande quâils sont dorĂ©navant recherchĂ©s pour eux-mĂȘmes.
(3 bis) La comparaison perceptive entre A et B prend fin quand le gain de prĂ©cision ne compense plus le coĂ»t de lâexploration, câest-Ă -dire quand le sujet estime avoir trouvĂ© les centrations les plus avantageuses pour aboutir Ă une Ă©valuation stable (position mĂ©diane, etc.). Mais rappelons que cet Ă©quilibre final reste peu stable et surtout non permanent, câest-Ă -dire quâil pourrait donner lieu Ă de nouveaux « dĂ©placements dâĂ©quilibre » lors de chaque nouvelle modification des facteurs en jeu de centration ou de transport, etc.
La raison de ce caractĂšre imparfait de lâĂ©quilibre perceptif est, rĂ©pĂ©tons-le, que des dĂ©formations subsistent, câest-Ă -dire des « transformations, non compensĂ©es », et quâainsi la compensation nâatteint jamais le maximum effectif des Ă©quilibres opĂ©ratoires : selon la loi des centrations relatives au moyen de laquelle nous avons cherchĂ© Ă expliquer les illusions optico-gĂ©omĂ©triques en nous appuyant sur le schĂ©ma prĂ©cĂ©dent 39, lâerreur est fonction de la diffĂ©rence entre les Ă©lĂ©ments A et B, ce qui revient Ă dire que pour deux longueurs inĂ©gales le couplage ne saurait ĂȘtre complet que trĂšs improbablement (effets dits de « contraste »).
§ 9. « Bonnes formes » et constances perceptives
Il est cependant deux cas oĂč lâĂ©quilibre perceptif semble au premier abord rejoindre en stabilitĂ© et en compensation les formes opĂ©ratoires ou logiques dâĂ©quilibre et il importe donc que nous montrions encore briĂšvement que tel nâest pas le cas.
Les « bonnes formes » donnent, en effet lieu Ă une compensation maximale des dĂ©formations par centration, mais câest dans la mesure oĂč leurs Ă©lĂ©ments (cĂŽtĂ©s du carrĂ©, diamĂštre du cercle, etc.) sont Ă©gaux entre eux et oĂč les couplages peuvent ainsi ĂȘtre relativement homogĂšnes et complets. Mais lâĂ©tude des seuils, etc., montre que la rĂ©sistance des bonnes formes nâest pas identique Ă tout Ăąge mais sâaccroĂźt 40 en fonction de mĂ©canismes analogues Ă ceux de la stratĂ©gie 3.
Quant aux constances perceptives, leur Ă©quilibre qui est dâune permanence relative remarquable, semble presque atteindre la stratĂ©gie 4 des conservations opĂ©ratoires et constitue ainsi lâintermĂ©diaire le plus frappant entre les processus perceptifs et les structures logiques, mais avec le paradoxe que les constances perceptives se constituent dĂšs la seconde moitiĂ© de la premiĂšre annĂ©e tandis que les conservations opĂ©ratoires ne sâĂ©laborent quâĂ partir de 7-8 ans ! Notons dâabord que pour chacune des constances, le champ de lâĂ©quilibre ou le corps des Ă©vĂ©nements est formĂ© par les diffĂ©rentes valeurs dâun caractĂšre A (par exemple la grandeur, la forme ou la couleur apparentes), par celles dâun caractĂšre B (la distance, lâangle de rotation ou lâĂ©clairement), et par les possibilitĂ©s A ou B et A et B : la qualitĂ© constante est alors celle qui correspond au produit A et B (par exemple la grandeur rĂ©elle correspond Ă une certaine grandeur apparente An situĂ©e Ă une certaine distance Bn).
Cela dit, les faits indiquent que les stratĂ©gies 1 et 2, ou bien ne se manifestent presque pas dans le cas des constances ou bien sont dĂ©passĂ©es dĂšs les premiers six Ă douze mois de lâexistence, ce qui signifie que les caractĂšres A et B sont trĂšs peu indĂ©pendants et que la probabilitĂ© A et B est prĂ©cocement trĂšs forte. Dâautre part, la stratĂ©gie 4 (rĂ©versibilitĂ© ou compensation entiĂšres) nâest jamais atteinte car les constances ne sont que bien exceptionnellement exactes (pour celle des grandeurs, la « surconstance » est de rĂšgle chez lâadulte, câest-Ă -dire une surcompensation due Ă lâexagĂ©ration des rĂ©gulations ou rĂ©troactions, tandis que lâenfant prĂ©sente une lĂ©gĂšre sous-constance par dĂ©faut de compensation).
Le problĂšme est alors dâexpliquer la faible probabilitĂ© des A ou B, la grande probabilitĂ© des A et B et la probabilitĂ© quasi nulle de la stratĂ©gie 4 : autrement dit de comprendre pourquoi les constances perceptives sont si prĂ©coces et demeurent imparfaites alors que les conservations opĂ©ratoires sont tardives et complĂštes. Or, la raison en est simplement que le champ et la mobilitĂ© de lâĂ©quilibre sont diffĂ©rents dans les deux cas, Ă©tant donnĂ© que la conservation opĂ©ratoire porte sur les caractĂšres dâun objet ou dâune collection se transformant objectivement entre un Ă©tat e1 et un Ă©tat e2, tandis que la constante perceptive porte sur les qualitĂ©s dâun objet ne se transformant pas objectivement. Il en rĂ©sulte (mĂȘme dans le cas oĂč lâenfant ne raisonne pas dâemblĂ©e sur la transformation comme telle, mais seulement sur les rĂ©sultats de cette transformation : cf. stratĂ©gie 1-3 opposĂ©s Ă Â 4 au § 5 et 6) que le champ de lâĂ©quilibre est nĂ©cessairement reprĂ©sentatif, câest-Ă -dire infĂ©rentiel, dans le cas des conservations opĂ©ratoires (Ă cause de la nĂ©cessitĂ© de raisonner sur les transformations ou sur leurs rĂ©sultats), tandis que le champ de lâĂ©quilibre demeure perceptif et nâenglobe donc aucune infĂ©rence dans le cas des constances. DâoĂč alors la troisiĂšme diffĂ©rence, qui est la plus importante : lorsquâil y a infĂ©rence, il y a choix et abstraction possibles, ce qui permet au sujet de raisonner sur le caractĂšre A en nĂ©gligeant B ou lâinverse (stratĂ©gie 1-2), tandis que dans un champ perceptif oĂč les caractĂšres A et B sont donnĂ©s simultanĂ©ment, il nây a ni choix ni abstraction possibles dâoĂč la haute probabilitĂ© de la conjonction A et B (il y a tout au plus possibilitĂ© de centrations privilĂ©giĂ©es sur A ou sur B ; seulement comme A et B sont, non pas deux Ă©lĂ©ments distincts, mais deux qualitĂ©s rĂ©unies dâun mĂȘme objet en fonction de son cadre, les stratĂ©gies perceptives 1 et 2 ne prĂ©sentent dĂšs un niveau prĂ©coce quâune probabilitĂ© faible).
On voit ainsi que, malgrĂ© lâanalogie fonctionnelle des processus dâĂ©quilibration, les structures perceptives nâatteignent en fait jamais, mĂȘme dans le cas des bonnes formes et celui, plus impressionnant encore, des constances classiques, la compensation et la rĂ©versibilitĂ© exactes des structures opĂ©ratoires. La raison en est que ces structures perceptives ne parviennent jamais Ă la stratĂ©gie (4) faute dâune considĂ©ration des transformations comme telles, opposĂ©es aux configurations. On peut bien incorporer ces transformations ou actions dans le corps des Ă©vĂ©nements possibles, mais la probabilitĂ© qui leur est attachĂ©e demeure extrĂȘmement faible de par les limitations mĂȘmes inhĂ©rentes Ă la perception.
§ 10. Le groupe des dĂ©placements sensori-moteurs et le schĂšme de lâobjet permanent
Il existe tous les intermĂ©diaires entre les activitĂ©s perceptives (explorations, comparaisons et transports, transpositions, anticipations perceptives, etc.) et les activitĂ©s sensori-motrices proprement « intelligentes », puisque les premiĂšres sont dĂ©jĂ de nature sensori-motrice et non pas exclusivement sensorielle ou perceptive, et que toutes deux aboutissent Ă la formation de schĂšmes de stabilitĂ© relativement Ă©levĂ©e. La conjonction entre les deux sortes dâactivitĂ© se marque en particulier Ă propos du schĂšme de lâobjet permanent, qui devient le support des constances perceptives tout en se trouvant consolidĂ© par elles en retour.
La seule diffĂ©rence entre les activitĂ©s perceptives et sensori-motrices tient au fait que les premiĂšres sont spĂ©cialisĂ©es en fonction des divers organes sensoriels (mouvements oculaires, etc.), tandis que les secondes portent sur des rĂ©alitĂ©s poly-sensorielles et font intervenir lâaction entiĂšre, par coordination notamment de la vision et des activitĂ©s manuelles. Le champ dâĂ©quilibre Ă considĂ©rer pour les secondes est donc quelque peu Ă©largi par rapport Ă celui des premiĂšres, ce qui leur permet dâatteindre des structures plus mobiles et dâun isomorphisme plus poussĂ© eu Ă©gard aux structures opĂ©ratoires. Câest le cas en particulier du groupe sensori-moteur des dĂ©placements qui, bien que ne portant que sur des actions successives et nâatteignant pas le niveau des reprĂ©sentations coordonnĂ©es en un tout simultanĂ©, prĂ©figurĂ© dâassez prĂšs un groupe dâopĂ©rations.
PrĂ©vu par H. PoincarĂ© (qui le considĂ©rait comme une condition a priori de toute organisation des mouvements), mais constituant en rĂ©alitĂ© une forme dâĂ©quilibre finale des structures sensori-motrices prĂ©verbales, le groupe pratique des dĂ©placements (allers, retours, dĂ©placements nuls et dĂ©tours, correspondant aux opĂ©rations directes inverses, identiques et Ă lâassociativitĂ©) est, en effet, le plus bel exemple dâune organisation Ă©quilibrĂ©e dans le domaine des actions successives sans reprĂ©sentation dâensemble. Il sâagit donc de chercher Ă lâexpliquer en fonction des hypothĂšses prĂ©cĂ©dentes.
Tant quâil sâagit des dĂ©placements du sujet lui-mĂȘme par rapport Ă un cadre immobile (dĂ©placements de la main ou du corps entier), le schĂšme dâun mouvement rĂ©versible nâest que le prolongement du processus de dĂ©centration dĂ©crit Ă lâinstant (§ 8 sous I et II) et ne soulĂšve pas de nouveau problĂšme de principe, puisquâil ne sâagit que dâune extension Ă dâautres mouvements de ce que nous avons vu de ceux du regard.
Par contre, dĂšs quâil sâagit des dĂ©placements des objets par rapport au sujet autant que de lâinverse, une difficultĂ© systĂ©matique surgit, que PoincarĂ© avait rĂ©solue trop sommairement en considĂ©rant comme primitive la distinction des changements de position (annulables grĂące Ă un mouvement inverse de lâobjet ou rĂ©ciproque du corps propre) et les changements dâĂ©tat (irrĂ©versibles). En rĂ©alitĂ©, pendant les premiers mois de lâexistence, tout est changement dâĂ©tat, pour ces deux raisons solidaires quâun objet sortant du champ perceptif semble disparaĂźtre sans retour (par rĂ©sorption, etc., sa rĂ©apparition Ă©ventuelle rĂ©sultant alors dâun nouveau changement dâĂ©tat et non pas dâun dĂ©placement) et que le mouvement dâun mobile nâest pas encore compris comme indĂ©pendant des actions propres. Il en rĂ©sulte quâil ne saurait y avoir, au dĂ©part, de groupe des dĂ©placements ni en translations ni en rotations 41, et que la construction de ce groupe est insĂ©parable de celle du schĂšme de lâobjet permanent, condition de la distinction des changements de position et dâĂ©tat.
Nous pouvons alors distinguer les quatre stratégies successives, qui correspondent aux quatre stratégies des § 5 et 6 (notions de conservation) et parviennent ainsi à un équilibre meilleur que les structures perceptives :
(1) Centration sur le caractĂšre A, câest-Ă -dire sur le mouvement de dĂ©part de lâobjet, avec localisation dans le seul Ă©cran). Pas de recherche de lâobjet disparu, sa disparition Ă©tant interprĂ©tĂ©e comme une Ă©vanescence.
(2) DĂ©but de recherche de lâobjet disparu, donc centration sur le caractĂšre B (retour) 42. Mais cette recherche nâest pas, au dĂ©but, coordonnĂ©e avec les mouvements de dĂ©part de lâobjet, câest-Ă -dire que, si Ă un dĂ©part A1 correspond bien un retour B1, Ă un dĂ©part A2 (avec point de disparition 2, diffĂ©rent de 1) peut correspondre la mĂȘme recherche de B1 (comme si lâobjet Ă©tait Ă nouveau en 1 parce que câest le point de disparition oĂč une premiĂšre action de recherche a rĂ©ussi antĂ©rieurement !)
(3) Coordination progressive entre les caractĂšres A et B, câest-Ă -dire quâĂ chacun des trajets An correspond un des Bn, qui est bien son inverse dans les cas simples, mais avec encore tĂątonnement dans les cas complexes et manque de gĂ©nĂ©ralisation Ă tous les cas (il conviendrait donc de subdiviser cette troisiĂšme stratĂ©gie en fonction des progrĂšs de la composition associative) (4) coordination entiĂšre dans lâespace de lâaction proche.
LâĂ©quilibre est donc atteint quand le sujet adopte un systĂšme de transformations minimum (= dĂ©placements seuls avec conservation du mobile au lieu du systĂšme primitif qui ajoutait aux dĂ©placements la sĂ©rie des changements dâĂ©tats, sous forme dâannihilations et des reformations) mais fournissant le maximum de relations utilisables avec compensation des Ă©quivocations par les redondances appropriĂ©es.
Du point de vue du rendement des stratĂ©gies, il est donc atteint pour celle qui parvient au maximum de « gains moins pertes ». Ă comparer les stratĂ©gies successives il est clair, en effet, quâen (1) lâaction du sujet ne coĂ»te presque rien (simples localisations perceptives) mais ne rapporte rien (lâobjet disparu nâest plus ni localisable ni retrouvable), tandis quâau coĂ»t progressif des coordinations spatio-temporelles correspond le rendement des localisations et des rĂ©cupĂ©rations possibles, et cela dans toutes les situations nouvelles malgrĂ© lâuniformitĂ© des procĂ©dĂ©s employĂ©s.
Du point de vue de la probabilitĂ© des stratĂ©gies successives eu Ă©gard au corps habituel An ou Bn et An et Bn plus les actions, 43 le problĂšme est de comprendre le passage dâun Ă©tat initial oĂč tout est centrĂ© en fonction de la perception et de lâaction propres Ă un Ă©tat final de dĂ©centration dans lequel le corps propre devient un objet parmi les autres, au sein dâun espace unique tel que tous les mouvements, extĂ©rieurs ou propres, se coordonnent entre eux. En fait le passage des An aux Bn et vice-versa, puis aux diverses conjonctions An Ă Bn, qui correspond dâabord Ă une modification des probabilitĂ©s attachĂ©es aux Ă©vĂ©nements A ou B et A et B puis Ă celle de la probabilitĂ© attachĂ©e aux actions (avec les dĂ©placements rĂ©versibles de la stratĂ©gie 4), peut ĂȘtre dĂ©crit, en ce cas comme dans les autres, en termes dâactions dâabord isolĂ©es, puis oscillant entre elles, puis reliĂ©es par des rĂ©troactions devenant ensuite anticipatrices, jusquâaux actions Ă coordinations rĂ©versibles (voir § 6 sous III).
§ 11. Les « groupements Ă©lĂ©mentaires » dâopĂ©rations « concrĂštes »
DĂšs lâapparition de la fonction symbolique (symboles imagĂ©s et signes verbaux), le champ de lâĂ©quilibre ne se limite plus aux perceptions et aux mouvements, câest-Ă -dire Ă lâespace et au temps de lâaction propre, mais englobe en outre les reprĂ©sentations portant sur des objets situĂ©s Ă des distances spatio-temporelles plus considĂ©rables telles que celles dont dispose lâimage mentale et le langage du niveau considĂ©rĂ©. Toutefois, jusquâau niveau des opĂ©rations que nous appellerons « formelles » (11-12 ans), il ne sâagit en fait que dâobjets manipulables, soit perceptibles soit aisĂ©ment imaginables (dâoĂč le qualificatif de « concrĂštes » appliquĂ©es aux opĂ©rations du prĂ©sent niveau).
Nous avons dĂ©jĂ cherchĂ© Ă expliquer aux § 5 et 6 comment se constituent par Ă©quilibrations successives les notions de conservation qui reprĂ©sentent les invariants des structures opĂ©ratoires dont nous allons parler maintenant. Le moment est venu de chercher si ces structures elles-mĂȘmes peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme le rĂ©sultat dâune telle Ă©quilibration ou si au contraire celle-ci suppose au prĂ©alable lâexistence des structures que nous appellerons « groupements Ă©lĂ©mentaires ».
Partons dâabord dâun exemple particulier de groupement, dont nous connaissons spĂ©cialement bien les Ă©tapes gĂ©nĂ©tiques : celui de la « sĂ©riation » ou enchaĂźnement des relations asymĂ©triques transitives 44. Nous savons, en effet, que les enfants de 3-4 Ă 7-8 ans, Ă qui lâon demande de sĂ©rier une dizaine de rĂ©glettes de longueurs distinctes (mais peu diffĂ©rentes les unes des autres sans quoi la perception supplĂ©e au raisonnement), commencent par construire des couples x < y (ou de petites sĂ©ries x < y < z), mais sans parvenir Ă les ordonner entre eux ; puis ils procĂšdent de mĂȘme, mais avec rĂ©ordination aprĂšs coup ; puis ils construisent toute la sĂ©rie, mais par tĂątonnements successifs et enfin seulement trouvent une mĂ©thode permettant de construire la sĂ©rie sans aucun tĂątonnement (chercher le plus petit Ă©lĂ©ment parmi tous, puis le plus petit de tous ceux qui restent, etc., etc.). Or, il est immĂ©diatement visible que nous retrouvons en ce cas les quatre stratĂ©gies successives dĂ©crites au § 5 (sous II), Ă cette seule diffĂ©rence prĂšs que la stratĂ©gie (2) ne sâoppose pas Ă la stratĂ©gie (1) dâune maniĂšre aussi indĂ©pendante, câest-Ă -dire avec un renversement si complet, quâĂ propos des notions de conservation, mais quâelle sâen diffĂ©rencie dâune maniĂšre plus continue.
Appelons dâabord, par analogie avec les caractĂšres A et B des § 5 et 6, caractĂšre An les diverses relations A < B, B < C, etc., et caractĂšre Bn les diverses relations B > A, C > B, etc., qui, quoique converses des premiĂšres, sont loin dâĂȘtre dâemblĂ©e conçues comme aboutissant Ă la mĂȘme sĂ©riation, mais dans lâautre sens de parcours. Le champ de lâĂ©quilibre (ou corps des probabilitĂ©s) est donc formĂ© par lâensemble des relations An, Bn (An ou Bn) et An et Bn. Les stratĂ©gies successives sont alors les suivantes :
(1) Centration (reprĂ©sentative) sur une seule des relations An ou Bn, par exemple la relation An : lâenfant construit ainsi un couple x1 < y1 plus un autre x2 < y2, mais sans mise en relation entre x1 et x2 ou y2 ni entre y2 et x2 ou y2 ; aprĂšs quoi il ne sait plus comment rĂ©unir ces couples en une sĂ©riation unique faute de faire intervenir la relation converse.
(2) Ce sujet dĂ©bute comme en (1) mais utilise ensuite la relation converse lorsquâil permute aprĂšs coup les Ă©lĂ©ments voulus pour rĂ©unir deux couples (ou trios) en une sĂ©rie unique. En effet permuter A < C > B en A < B < C implique lâutilisation de la relation C > B, qui, coordonnĂ©e avec les relations A < C et A < B, aboutit Ă la conversion B < C.
(3) Le sujet dĂ©bute par une courte sĂ©rie, puis ajoute des Ă©lĂ©ments au hasard en corrigeant par tĂątonnements successifs les irrĂ©gularitĂ©s qui rĂ©sultent de ces adjonctions ; il passe ainsi pĂ©riodiquement des relations An aux relations Bn et rĂ©ciproquement par un processus dâoscillations dâabord, puis de rĂ©troaction et finalement dâanticipation partielle.
(4) Le sujet coordonne dĂšs le dĂ©part les relations An et Bn donc < et > : en effet en posant le plus petit de tous les Ă©lĂ©ments, puis le plus petit de tous ceux qui restent, etc., il considĂšre comme Ă©vident quâun Ă©lĂ©ment quelconque tel que E soit Ă la fois plus petit que les suivants (E < F, G, H, etc.) et plus grand que les prĂ©cĂ©dents (E > D, C, B, A).
On constate donc Ă nouveau quâaprĂšs centration sur lâune seulement des relations en jeu (1), puis intervention de la seconde (2), on observe une sĂ©rie de corrections rĂ©troactives avec oscillations entre les deux (3) et enfin une compensation exacte avec rĂ©versibilitĂ© entiĂšre (4). Il serait facile, dâautre part, de reprendre une Ă une ces quatre stratĂ©gies pour montrer que, si leur coĂ»t augmente de la premiĂšre Ă la derniĂšre, leur rendement sâaccroĂźt Ă©galement. Mais le problĂšme essentiel, pour juger des relations entre la structuration et lâĂ©quilibration, est dâexaminer si le jeu des probabilitĂ©s intervenant lors de ces quatre Ă©tapes est le mĂȘme que dans le cas des caractĂšres A et B considĂ©rĂ©s Ă propos des conservations.
En premiĂšre approximation il est sans doute permis de lâadmettre : on montrera ainsi que la centration sur une seule des deux relations An ou Bn est plus probable que sur les deux rĂ©unies (1) ; on constatera ensuite que les erreurs commises selon cette mĂ©thode imposent tĂŽt ou tard la centration sur la seconde relation (2) ; les deux relations cessant dâĂȘtre indĂ©pendantes, on admettra que, pour un mĂȘme corps dâĂ©vĂ©nement, une probabilitĂ© plus grande sâattachera Ă partir de cette phase Ă la conjonction An Ă Bn (3) ; enfin, les oscillations et rĂ©troactions devenant anticipatrices, la conjonction An Ă Bn finira par sâimposer, non plus en cours de route, mais dĂšs la mĂ©thode mĂȘme de dĂ©part (4), cette quatriĂšme stratĂ©gie acquĂ©rant ainsi, en fonction des rĂ©sultats de la troisiĂšme, une probabilitĂ© maximale, du fait que la conjonction des conjonctions An et Bn constitue le schĂšme anticipateur dâune action susceptible dâordonner n Ă©lĂ©ments selon la double relation < dans un sens et > dans lâautre.
Mais, Ă prĂ©senter les choses ainsi, on semble faire intervenir, pour expliquer la stratĂ©gie (4), lâopĂ©ration elle-mĂȘme en tant que schĂšme anticipateur, au lieu dâexpliquer la structure opĂ©ratoire par lâĂ©quilibration comme telle. Le nĆud de la question est donc dans le passage des oscillations du dĂ©but de la phase (3) aux rĂ©troactions et anticipations de la fin de cette phase, car câest la compensation progressive, assurĂ©e par ces rĂ©gulations toujours plus mobiles qui aboutit Ă lâĂ©quilibre stable de la phase (4). Le schĂšme anticipateur qui intervient dans la stratĂ©gie (4) et qui annule les probabilitĂ©s de An ou Bn au profit de An et Bn est en effet le rĂ©sultat direct de lâĂ©quilibration qui sâeffectue au cours de la phase (3). Quant Ă cette Ă©quilibration, elle sâexplique alors dans le dĂ©tail par la probabilitĂ© quâacquiert chaque rĂ©troaction et chaque anticipation en fonction de lâensemble des prĂ©cĂ©dentes (selon un processus historique qui prend fin sitĂŽt dĂ©couverte la mĂ©thode qui caractĂ©rise la stratĂ©gie 4). Nous reviendrons sur cette question centrale au § 12.
Il serait maintenant facile de montrer comment le groupement Ă©lĂ©mentaire de la classification 45 donne lieu Ă des stratĂ©gies analogues, qui trouvent leur Ă©quilibre lorsque le sujet parvient Ă coordonner en un seul systĂšme les deux sortes dâactions consistant soit Ă rĂ©unir des collections par additions successives soit Ă les dissocier par soustractions successives. LâexpĂ©rience psychologique centrale porte ici sur lâinclusion A < B et permet de constater quâau niveau prĂ©opĂ©ratoire (jusque vers 7-8 ans), le sujet, en prĂ©sence dâune collection nB entiĂšrement visible (comprenant par exemple 18A et 2Aâ) ne parvient pas Ă comparer le tout B et la partie A sous la forme nB > nâA parce que, quand il raisonne sur les parties, le tout nâexiste plus comme tel, et que, quand il pense Ă celui-ci, les parties ne sont plus isolables. La relation dâinclusion nâest ainsi comprise que lorsque le sujet parvient Ă coordonner en un seul systĂšme les deux opĂ©rations B = A + Aâ et A = B â Aâ, donc Ă promouvoir de telles actions en opĂ©rations rĂ©versibles, faute de quoi la classification apparente ne consiste quâen juxtaposition sans emboĂźtements rĂ©els.
De mĂȘme, dans le cas des groupements multiplicatifs, les deux caractĂšres Ă coordonner sont, dâune part, lâaction multiplicative elle-mĂȘme (par exemple B1 Ă B2 = A1A2 + A1Aâ2 + Aâ1A2 + Aâ1Aâ2) et, dâautre part, lâaction inverse que nous appellerons abstraction (B1B2 abstraction faite de B2 Ă©quivaut Ă B1 soit B1B2 : B2 = B1 : par exemple les carrĂ©s rouges abstraction faite de la classe des rouges sont Ă classer comme carrĂ©s). Ici encore, il serait facile de montrer comment les stratĂ©gies aboutissant Ă la coordination Ă©quilibrĂ©e se conforment au schĂ©ma gĂ©nĂ©ral dâune Ă©quilibration par paliers successifs Ă partir de lâun des caractĂšres puis de lâautre, avec ensuite oscillations entre deux, rĂ©troaction anticipatrice et finalement rĂ©versibilitĂ©.
Il en est ainsi des huit groupements dâopĂ©rations « concrĂštes » que lâon peut distinguer entre 7-8 et 11-12 ans (classes et relations, additions et multiplications, symĂ©trie et asymĂ©trie : 2 Ă 2 Ă 2 = 8).
§ 12. Réversibilité opératoire et équilibre
Nous pouvons alors reprendre, Ă propos des opĂ©rations concrĂštes, le problĂšme gĂ©nĂ©ral auquel il a Ă©tĂ© dĂ©jĂ fait allusion : peut-on « expliquer » la genĂšse des opĂ©rations par le mĂ©canisme de lâĂ©quilibration ou au contraire lâachĂšvement de celle-ci suppose-t-elle lâintervention de celles-lĂ , Ă titre de donnĂ©es nouvelles Ă©mergeant indĂ©pendamment du processus mĂȘme de cette Ă©quilibration ? Pseudo-problĂšme en apparence, cette question est en rĂ©alitĂ© au centre de nos prĂ©occupations, car, ou bien les structures logiques constituent les formes dâĂ©quilibre vers lesquelles tend la coordination des actions du sujet, ou bien elles relĂšvent nĂ©cessairement, soit de montages hĂ©rĂ©ditaires, soit des propriĂ©tĂ©s des objets dĂ©couvertes par expĂ©rience, soit de structures sociales particuliĂšres (linguistiques, etc.).
Constatons dâabord, de maniĂšre Ă mieux poser le problĂšme, que, contrairement aux structures perceptives, dont lâĂ©quilibre est instable et non permanent faute de compensations complĂštes, et aux structures sensori-motrices dont lâĂ©quilibre nâest atteint sous une forme plus stable que dans le cas de quelques structures limitĂ©es comme le groupe des dĂ©placements dans lâespace proche (avec son invariant, la conservation de lâobjet ; voir § 10), les structures opĂ©ratoires concrĂštes parviennent Ă la seule forme stable en gĂ©nĂ©ral dâĂ©quilibre, Ă conditions permanentes, avec compensations entiĂšres entre transformations virtuelles relativement mobiles, que lâon rencontre jusquâau niveau des opĂ©rations formelles (11-12 ans). Il y a donc bien correspondance univoque et nĂ©cessaire entre cette forme spĂ©cifique dâĂ©quilibre Ă compensations complĂštes et les premiĂšres structures logiques se constituant chez lâenfant, caractĂ©risĂ©es par leur rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire.
DâoĂč alors le problĂšme : Ă©tant admis que le caractĂšre constitutif de ces premiĂšres structures logiques consiste en leur rĂ©versibilitĂ©, faut-il considĂ©rer celle-ci comme le rĂ©sultat des compensations de plus en plus complĂštes qui caractĂ©rise les phases successives de lâĂ©quilibration, ou faut-il considĂ©rer les compensations entiĂšres propres Ă la derniĂšre phase comme le rĂ©sultat de lâapparition des opĂ©rations rĂ©versibles ? Il ne sert de rien dâobjecter quâen nous donnant des « stratĂ©gies » nous nous sommes donnĂ© lâopĂ©ration rĂ©versible, et quâen attachant des probabilitĂ©s Ă ces stratĂ©gies nous nous la sommes redonnĂ©e sous une autre forme (sous les espĂšces dâune conjonction des conjonctions A et B). Le problĂšme nâest pas lĂ Â : il est dâĂ©tablir si la rĂ©versibilitĂ© apparaĂźt dâun bloc en fonction de la prĂ©sence ou de lâabsence dâune structure toute faite, ou si elle est lâexpression dâun processus Ă croissance continue (ou par paliers multiples), avec changement qualitatif au niveau dâachĂšvement, du fait de la fermeture dâune structure jusque-lĂ incomplĂšte. En ce second cas, mais en ce second cas seulement, il est alors lĂ©gitime dâinterprĂ©ter la rĂ©versibilitĂ©, en tant que structure, comme le rĂ©sultat des compensations quâun fonctionnement global des conduites Ă©tablit peu Ă peu, ce qui revient Ă subordonner lâaspect structural du processus Ă son aspect fonctionnel et Ă interprĂ©ter ces ajustements successifs en termes dâĂ©quilibration.
Or, le caractĂšre progressif de la rĂ©versibilitĂ© ne laisse aucun doute, car la rĂ©versibilitĂ© complĂšte des opĂ©rations (stratĂ©gie 4) est prĂ©parĂ©e par la semi-rĂ©versibilitĂ© propre aux rĂ©gulations (stratĂ©gie 3), avec leur caractĂšre de rĂ©troaction anticipatrice semi-opĂ©ratoire. LâopĂ©ration ne surgit donc pas ex nihilo : le vocable dâ« opĂ©rations » dĂ©signe simplement le systĂšme des actions jusque-lĂ partiellement compensatrices, dĂšs le moment oĂč elles parviennent Ă la compensation entiĂšre. La structure de groupe (ou de « groupement », etc.) quâelles acquiĂšrent alors nâest pas une structure prĂ©formĂ©e, ni dans lâorganisme, ni dans les objets (bien que les transformations de ceux-ci se laissent assimiler Ă une telle structure et peuvent alors, mais aprĂšs coup, ĂȘtre dites obĂ©ir Ă ses lois) : elle nâest que lâexpression de la forme que prennent les actions coordonnĂ©es entre elles lorsque cette coordination atteint un Ă©tat dâĂ©quilibre stable, et, mĂȘme si lâon dĂ©finit lâĂ©quilibre par rĂ©fĂ©rence au groupe, on ne peut, psychologiquement parlant, considĂ©rer cette forme dâĂ©quilibre comme rĂ©sultant de lâexistence prĂ©alable de ce groupe, puisquâau contraire le groupe nâapparaĂźt, en tant que structure, quâau moment oĂč la coordination des actions a trouvĂ© son mode particulier de stabilitĂ© mobile 46.
Ce nâest donc pas jouer sur les mots que dâexpliquer la genĂšse des structures logiques Ă©lĂ©mentaires par un processus dâĂ©quilibration : câest la seule maniĂšre valable dâĂ©chapper simultanĂ©ment Ă lâapriorisme des structures innĂ©es, Ă lâempirisme des structures acquises et au conventionnalisme des structures qui seraient dâorigine purement verbales.
Il sâajoute Ă cela une raison qui nous paraĂźt fondamentale pour concilier les caractĂšres propres des structures logiques avec les rĂšgles de lâexplication psychologique. Les structures logico-mathĂ©matiques prĂ©sentent, en effet, en propre ce caractĂšre de dĂ©passer constamment le rĂ©el et de porter sur lâensemble des possibles. Toutes les fois quâen mathĂ©matiques on introduit trois points de suspension (1, 2, 3, âŠ) ou le signe « etc. », on se rĂ©fĂšre Ă une suite indĂ©finie dâopĂ©rations possibles. Or, ce caractĂšre est extrĂȘmement paradoxal dans la perspective psychologique, car le possible dont il sâagit, ne correspond pas Ă une simple absence de rĂ©alitĂ© (comme dans lâĂ©noncĂ© « il aurait Ă©tĂ© possible Ă NapolĂ©on de gagner la bataille de Waterloo »), mais au contraire Ă quelque chose de trĂšs rĂ©el au point de vue mental : il correspond parfois, mais nullement toujours (on ne rejoint jamais lâinfiniâŠ) au fait quâon atteindra ce possible tĂŽt ou tard, et il correspond surtout au fait que les opĂ©rations rĂ©ellement effectuĂ©es dĂ©pendent dâune structure portant sur un ensemble cohĂ©rent dâopĂ©rations possibles (dont beaucoup ne sont cependant jamais rĂ©alisĂ©es). Cette action des structures englobant le possible est ce que nous avons appelĂ© ailleurs 47 le caractĂšre causal du possible en psychologie. Or, ce caractĂšre, qui est inexplicable en termes dâhĂ©rĂ©ditĂ© et dâexpĂ©rience physique ou sociale, va de soi si lâon se place au point de vue de lâĂ©quilibre, puisque le possible correspond alors directement aux transformations virtuelles du systĂšme. Ă partir dâun certain niveau, en effet, (qui est celui auquel nous en arrivons au § 13), tant les perturbations DP (E) que les compensations DS (E) peuvent ĂȘtre non seulement imaginĂ©es par le sujet, mais dĂ©duites et construites par lui, ce qui leur confĂšre le rang de transformations possibles. Dâun tel point de vue, toute opĂ©ration directe dâun groupe peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e psychologiquement comme un DP (E) et toute inverse comme un DS (E) qui lâannule, que ces opĂ©rations (ou lâune seulement des deux) soient rĂ©elles ou possibles, et cela peut aussi ĂȘtre le cas pour des DP (E) entre eux ou des DS (E) entre eux. De façon plus gĂ©nĂ©rale, toute structure rĂ©versible aussi vaste soit-elle constitue un systĂšme en Ă©quilibre dont les compositions directes et inverses constituent les transformations virtuelles se compensant entiĂšrement. Comme il est de la nature mĂȘme des modĂšles dâĂ©quilibre de faire intervenir de telles transformations virtuelles, expliquer les structures logico-mathĂ©matiques par un schĂ©ma dâĂ©quilibration fournit la solution de ce problĂšme de lâaction du possible au sein de la pensĂ©e sans sâenfermer dans les paradoxes.
§ 13. Les structures opératoires « formelles » (ou interpropositionnelles)
Vers 11-12 ans (avec palier dâĂ©quilibre vers 14-15 ans) apparaissent un certain nombre dâopĂ©rations nouvelles sâorganisant en structures plus complexes que prĂ©cĂ©demment. On peut dĂ©crire ces nouvelles opĂ©rations en se servant de diffĂ©rents langages formels plus ou moins adĂ©quats (selon que les isomorphismes obtenus sont plus ou moins complets). On peut les considĂ©rer comme un achĂšvement de la logique des classes (par opposition aux « groupements Ă©lĂ©mentaires » du § 11 qui ne recouvrent ni toute la logique des classes, notamment du point de vue de la loi de dualitĂ©, ni toute celle des relations). On peut les exprimer dans le langage de la logique des fonctions du premier ordre (mais sans isomorphisme complet en ce qui concerne quelques-uns des axiomes), ou simplement dans celui de la logique des propositions (mĂȘme remarque). Nous adopterons par convention, et pour simplifier cette derniĂšre notation. Lâimportant, du point de vue psychologique, nâest dâailleurs pas le langage choisi (car la logique du sujet rĂ©el est isomorphe Ă une algĂšbre en tant que calcul plus quâĂ un langage formalisĂ©), mais le fait de lâapparition des structures nouvelles de « rĂ©seau » (lattice) et de groupe de quatre transformations, qui dĂ©bordent largement des « groupements Ă©lĂ©mentaires » du niveau prĂ©cĂ©dent.
Le premier problĂšme qui se pose est de comprendre pourquoi les structures Ă©quilibrĂ©es du niveau antĂ©rieur ne suffisent plus au sujet, Ă un moment donnĂ© et comment surgissent de nouveaux dĂ©sĂ©quilibres en fonction de problĂšmes non encore rĂ©solus (dĂ©sĂ©quilibres qui ne se manifestent naturellement pas Ă lâintĂ©rieur des champs dâĂ©quilibre correspondant aux structures prĂ©cĂ©dentes, mais Ă la frontiĂšre ou Ă lâextĂ©rieur de tels champs). La raison en est simplement que tous les problĂšmes rencontrĂ©s par un prĂ©adolescent ne se rĂ©duisent pas Ă des problĂšmes de classification, de sĂ©riation ou de correspondance et que, en prĂ©sence de certaines questions nouvelles, il devient nĂ©cessaire de considĂ©rer un nouveau champ ou un nouveau corps dâĂ©vĂ©nements et de construire de nouvelles structures qui nâaboliront pas les prĂ©cĂ©dentes, mais les intĂ©greront ou les dĂ©passeront sans les modifier pour autant en ce qui concerne leur champs particuliers.
Un exemple particuliĂšrement clair de cette situation est fourni par les expĂ©riences de B. Inhelder sur lâinduction des lois physiques, lorsque le sujet se trouve en prĂ©sence de plusieurs facteurs non dissociĂ©s (tels la longueur, lâĂ©paisseur, la forme de section, etc., de tiges dont il sâagit dâexpliquer les diffĂ©rences de flexibilitĂ©). Le sujet du niveau prĂ©cĂ©dent se borne alors Ă classer les observables, Ă les sĂ©rier et Ă les mettre en correspondance, mais sans se douter que de telles correspondances ne prouvent rien tant que lâobservation ne porte pas sur les variations dâun seul facteur, les autres Ă©tant maintenus inchangĂ©s. Pour dĂ©couvrir la preuve fondĂ©e sur un tel principe (dĂ©couverte qui se gĂ©nĂ©ralise seulement vers 14-15 ans, les sujets plus jeunes faisant au contraire varier plusieurs facteurs Ă la fois « pour quâon voie mieux les diffĂ©rences » 1), il faut donc que le sujet renonce Ă lâemploi exclusif des groupements Ă©lĂ©mentaires utilisĂ©s par lui jusque lĂ et quâil recourt Ă une combinatoire, câest-Ă -dire Ă une nouvelle structure.
Cette nouvelle structure consiste en ceci que, les donnĂ©es une fois Ă©laborĂ©es au moyen des groupements Ă©lĂ©mentaires, il devient possible de les grouper Ă nouveau au moyen de ce que lâon pourrait appeler des opĂ©rations Ă la seconde puissance, câest-Ă -dire qui portent sur les rĂ©sultats des opĂ©rations prĂ©cĂ©dentes. En partant du plus complet des groupements prĂ©cĂ©dents (correspondances multiplicatives), on aura par exemple les quatre associations de base : (a . b) + (a . non b) + (non a . b) + (non a . non b) ; il suffira alors de classer ces quatre associations de toutes les maniĂšres possibles pour aboutir Ă seize sous-ensembles, le combinatoire ne constituant pas autre chose que cette classification de toutes les classifications possibles partant sur des donnĂ©es dĂ©jĂ Ă©laborĂ©es grĂące aux opĂ©rations concrĂštes de classifications multiples ou correspondances.
Autrement dit, la nouveautĂ© propre Ă ce nouveau palier du dĂ©veloppement est lâapparition des « ensembles de sous-ensembles » se superposant aux simples ensembles dichotomiques Ă©tablis jusque-lĂ et cette apparition est due Ă une gĂ©nĂ©ralisation directe de la classification, mais Ă la seconde puissance, câest-Ă -dire portant sur le rĂ©sultat des classifications multiplicatives du niveau prĂ©cĂ©dent.
Le problĂšme principal est alors dâexpliquer, en fonction du schĂ©ma qui nous a servi jusquâici, pourquoi cette structure dâ« ensemble de sous-ensembles » est si tardive et comment elle se forme. Ătant admis que cette nouvelle structure prĂ©sente toujours Ă la fois le caractĂšre dâun rĂ©seau lattice) et celui dâun groupe de quatre transformations (inverse N, rĂ©ciproque R, corrĂ©lative C = NR et identique I) il convient de faire porter lâanalyse sur ces deux aspects simultanĂ©ment.
Soit donc un champ dâĂ©quilibre constituĂ© par les rĂ©sultats des opĂ©rations du niveau prĂ©cĂ©dent et se rĂ©sumant en un ensemble de correspondances ; et partons, pour simplifier des quatre associations donnĂ©es se correspondant deux Ă deux : (a . b) âšÂ (a . non b) âšÂ (non a . b) âšÂ (non a . non b), que nous nommerons 1, 2, 3 et 4 (on en pourrait choisir de mĂȘme huit pour a, b et c ; seize pour a, b, c et d ; etc.). De telles associations peuvent alors ĂȘtre groupĂ©es sous la forme 1 + 2 (que nous dĂ©signerons par 12) ; 1 + 3 (= 13), etc., ou sous la forme 12 Ă 13 = 1 (partie commune), etc., selon toutes les combinaisons. Le corps des Ă©vĂ©nements possibles porte en ce cas, non pas seulement sur deux caractĂšres A et B (A ou B ainsi que A et B), mais sur deux couples de caractĂšres A et B ainsi que Aâ et Bâ, tels que la relation entre Bâ et Aâ soit la mĂȘme quâentre B et A, mais que la relation entre Bâ et A (ou entre Aâ et B), soit diffĂ©rente. Si nous dĂ©signons par x et par y deux quelconques des ensembles 1, 2, 3, 4 ou 12, 13, 14, etc., ou 123, etc., on peut avoir, en effet :
A = toute rĂ©union dâun x et dâun y, soit x âšÂ y.
B = la nĂ©gation de cette rĂ©union, câest-Ă -dire lâĂ©limination de non-x et de non-y Ă la fois, soit (non x) . (non y).
Aâ = toute conjonction dâun x et dâun y, soit x . y.
Bâ = la nĂ©gation de cette conjonction, soit (non x) âšÂ (non y).
On constate alors que ces quatre possibilitĂ©s satisfont simultanĂ©ment aux lois du rĂ©seau et Ă celles du groupe des quatre transformations INRC. Du premier de ces deux points de vue le caractĂšre A se rĂ©fĂšre Ă la borne supĂ©rieure (x âšÂ y) deux termes quelconques x ou y choisis parmi les ensembles 1âŠ4, 12âŠÂ ; 123⊠etc., et le caractĂšre Aâ Ă leur borne infĂ©rieure (x . y), Ă©tant entendu que ces liaisons sont commutatives et associatives. Au second de ces deux points de vue, le caractĂšre B se rĂ©fĂšre Ă la nĂ©gation ou inversion N de A et le caractĂšre Bâ Ă celle de Aâ, tandis que Bâ se rĂ©fĂšre Ă la rĂ©ciproque (R) de A, et B Ă la rĂ©ciproque R de Aâ (dâoĂč il rĂ©sulte que Aâ correspond Ă la corrĂ©lative C de A). Enfin, comme tout Ă©lĂ©ment x ou y peut ĂȘtre envisagĂ© en lui-mĂȘme (ou nâĂȘtre rĂ©uni quâĂ lui-mĂȘme ou Ă Â O), il comporte sa propre nĂ©gation N, sa propre rĂ©ciproque N et sa propre corrĂ©lative C, ce qui gĂ©nĂ©ralise les transformations possibles ainsi que lâapplication des caractĂšres A, B, Aâ et Bâ. Le corps des Ă©vĂ©nements considĂ©rĂ© englobe donc bien simultanĂ©ment la construction possible du rĂ©seau 48 ainsi que celle du groupe INRC dans toute leur gĂ©nĂ©ralitĂ©.
Cela dit, il est facile de montrer que, dans lâun quelconque des innombrables problĂšmes qui comportent ces quatre sortes dâĂ©vĂ©nements, la solution nâest trouvĂ©e quâau niveau de 12 Ă 15 ans parce que le sujet ne parvient Ă la double coordination (A et B) et (Aâ et Bâ) quâaprĂšs des sĂ©ries de centrations reprĂ©sentatives incomplĂštes telles que (A ou B), (A ou Bâ) et surtout (A et B) ou (Aâ et Bâ).
Bornons-nous Ă lâun des exemples les plus simples, qui est celui des dĂ©placements groupĂ©s en fonction de deux systĂšmes de rĂ©fĂ©rences Ă la fois, tels que ceux dâun escargot allant et venant sur une planchette, elle-mĂȘme susceptible de mouvements qui renforcent ou annulent ceux de lâescargot. En Ă©tudiant le problĂšme (au moyen dâun dispositif matĂ©riel reprĂ©sentant rĂ©ellement les mouvements en question et en demandant au sujet de dĂ©duire le rĂ©sultat de deux dĂ©placements quâon exĂ©cute sĂ©parĂ©ment devant lui), on observe une sĂ©rie de stratĂ©gies successives, dont nous ne considĂ©rerons que celles des dĂ©buts du niveau considĂ©rĂ© en ce § . Au cours du stade prĂ©cĂ©dent (§ 11) lâenfant arrive, en effet, Ă considĂ©rer simultanĂ©ment les mouvements dâaller et de retour soit de lâescargot (Aân et Bân) soit de la planchette (Aân et Bân) aprĂšs avoir centrĂ© sĂ©parĂ©ment soit les allers soit les retours (An ou Bn et Aân ou Bân), mais cette dĂ©couverte progressive de la rĂ©versibilitĂ© de chacun des deux systĂšmes Ă part nâajoute rien Ă ce que nous avons vu aux § 11-12. Par contre la question se pose de savoir par quelles stratĂ©gies le sujet en viendra Ă coordonner ces deux systĂšmes rĂ©versibles, dont chacun Ă part ne prĂ©sente pas de difficultĂ© particuliĂšre, en un seul systĂšme total. Or, câest sur ce point que le problĂšme est nouveau, car une telle coordination suppose que le sujet distingue et cependant relie entre elles deux formes diffĂ©rentes de rĂ©versibilité : le mouvement de lâescargot peut, en effet, ĂȘtre soit annulĂ© par un retour de celui-ci (N), soit compensĂ© et non pas annulĂ© par un mouvement en sens inverse de la planchette (R). DâoĂč les stratĂ©gies suivantes :
(1) Le sujet centre lâun des deux systĂšmes, dĂ©jĂ rĂ©versible Ă ses yeux : (A et B) ou (Aâ et Bâ), mais sans sâoccuper de lâautre : par exemple, il constate que lâescargot avance par rapport au systĂšme de rĂ©fĂ©rence constituĂ© par la planchette, mais ne met pas les dĂ©placements de celle-ci en relation avec des rĂ©fĂ©rences extĂ©rieures.
(2) Il tient compte de lâautre systĂšme, mais sans coordonner les dĂ©placements du second mobile avec ceux du premier : il sâoccupe, par exemple, des mouvements de la planchette par rapport Ă un repĂšre extĂ©rieur, mais ne peut les mettre en relation avec ceux de lâescargot.
(3) Le sujet dĂ©couvre que les deux systĂšmes sont solidaires, mais il ne parvient pas dâemblĂ©e Ă comprendre la composition des mouvements : il se borne alors Ă tĂątonner en prĂ©sentant les oscillations, rĂ©troactions et anticipations habituelles, en passant de lâun Ă lâautre des deux termes intervenant dans les compositions mixtes de type (A et Bâ, B et Aâ, A et Aâ ou B et Bâ).
(4) Il parvient enfin Ă coordonner les quatre types de mouvements possibles en un seul systĂšme (A et B) et (Aâ et Bâ).
Il est donc clair que lâon retrouvera, ici encore, le mĂȘme schĂšme quâen tous les exemples prĂ©cĂ©dents en ce qui concerne le rendement des stratĂ©gies et leurs probabilitĂ©s successives en fonction des rĂ©sultats des prĂ©cĂ©dents. Notons dâabord que le caractĂšre tardif de telles structures va de soi du point de vue de la possibilitĂ© des conjonctions (A et B), puisquâil ne sâagit pas seulement en ce cas de deux conjonctions sĂ©parĂ©es mais de la conjonction entre les deux conjonctions 49 (A et B) et (Aâ et Bâ). Il est donc clair quâau point de dĂ©part, la stratĂ©gie (1) est la plus probable puisquâelle ne fait intervenir que lâune de ces deux conjonctions (A et B) ou (Aâ et Bâ). Mais, lâemploi exclusif de cette premiĂšre mĂ©thode ne mettant le mobile en relation quâavec lâun des systĂšmes de rĂ©fĂ©rences et pas avec lâautre, ces secondes relations sâimposent tĂŽt ou tard Ă lâattention du sujet avec une probabilitĂ© renforcĂ©e par ces Ă©checs de la premiĂšre stratĂ©gie. Les Ă©checs de la seconde (2) aboutissent Ă leur tour Ă une oscillation entre les deux (3), câest-Ă -dire Ă un renforcement de la conjonction (A et B) et (Aâ et Bâ) jusque lĂ peu probable. Enfin, sitĂŽt la double conjonction amorcĂ©e il se produit, conformĂ©ment au mĂȘme schĂ©ma gĂ©nĂ©ral, un changement de la probabilitĂ© attachĂ©e aux transformations comme telles, en ce sens que le sujet ne raisonne plus seulement sur les mouvements considĂ©rĂ©s par couples isolĂ©s (A et son inverse B ou Aâ et son inverse Bâ) mais sur les transformations reliant entre eux les ternies de ces couples (A et Aâ ou Bâ et B et Bâ ou Aâ). Autrement dit, le groupe des quatre transformations INRC qui constituait la structure la moins probable au dĂ©but de ce processus Ă©volutif finit par sâimposer comme devenant la plus simple une fois Ă©bauchĂ©es en (3) les coordinations dont la forme dâĂ©quilibre est constituĂ©e par cette structure de groupe.
III. Conclusion : Ăquilibre et apprentissage. Les trois Ă©chelles de structuration
Des structurations les plus simples, telles que les formes perceptives (qui, rappelons-le, sans constituer le point de dĂ©part de la connaissance, prĂ©sentent cependant une simplicitĂ© privilĂ©giĂ©e due au maximum dâaccommodation) aux structures les plus complexes, telles que celles des opĂ©rations formelles, nous retrouvons ainsi Ă tous les niveaux le mĂȘme schĂšme gĂ©nĂ©ral dâĂ©quilibration. Cette convergence est dâautant plus remarquable quâen deçà du niveau des premiĂšres opĂ©rations rĂ©versibles (niveau des opĂ©rations concrĂštes de 7-8 ans), lâĂ©quilibre nâest jamais atteint complĂštement, sauf en ce qui concerne le schĂšme de lâobjet permanent et le groupe sensori-moteur des dĂ©placements qui prĂ©figurent sur le plan de lâaction les futures structures logiques, correspondant aux formes dĂ©finitives dâĂ©quilibre.
Cette gĂ©nĂ©ralitĂ© du mĂȘme schĂ©ma dâĂ©quilibration montre, dâautre part, que le dĂ©veloppement des fonctions cognitives, tout en tĂ©moignant dâune extension et dâun progrĂšs continuels, est Ă©galement caractĂ©risĂ© par une sĂ©rie de recommencements, puisquâĂ chaque nouveau palier se rĂ©pĂšte avec un dĂ©calage dans le temps le mĂȘme processus dâĂ©quilibration, mais relativement Ă de nouveaux champs et Ă une nouvelle Ă©chelle de comportements.
Il nous reste donc deux problĂšmes Ă examiner dans cette conclusion. Le premier est de chercher quelles relations peuvent exister entre le schĂ©ma de lâĂ©quilibration et les lois de lâapprentissage, car, dans la mesure prĂ©cisĂ©ment oĂč un tel schĂ©ma semble gĂ©nĂ©ral, il faut le concevoir ou comme sâaccordant avec ceux de lâapprentissage ou comme conduisant Ă les retoucher. Le second problĂšme est celui des changements dâĂ©chelle ainsi que du mode dâabstraction liĂ© Ă ces changements, question qui, dâun autre point de vue, rejoint elle aussi lâun des aspects du problĂšme de lâapprentissage.
§ 14. Ăquilibration et apprentissage 50
Pour expliquer, dâabord les notions de conservation, puis les structures opĂ©ratoires de la pensĂ©e, nous avons commencĂ© par montrer que leur dĂ©veloppement passe par un certain nombre de phases que lâon peut caractĂ©riser par leur Ă©quilibration graduelle. Nous avons alors dĂ©crit ces phases en termes de stratĂ©gies et essayĂ© de rendre compte du choix et de la succession de celles-ci par une suite de changements dans la probabilitĂ© des conduites. Lâessentiel dâun tel schĂ©ma tient donc, en fin de compte, Ă un ensemble de lois sur les Ă©volutions des probabilitĂ©s des conduites : or, câest justement le cas dâune thĂ©orie de lâapprentissage comme, par exemple, celle de Bush-Mosteller.
Mais, il ne suffit pas dâĂ©noncer de telles lois : il faut les expliquer, et ici encore lâon peut se demander si les mĂ©canismes couramment invoquĂ©s pour rendre compte de lâapprentissage ne devront pas ĂȘtre finalement retenus Ă titre de soubassement nĂ©cessaire de lâinterprĂ©tation par la notion dâĂ©quilibre. Plus prĂ©cisĂ©ment, il nous reste Ă chercher si cette derniĂšre notion conserve en dĂ©finitive la vertu explicative que nous lui supposions, ou si, de proche en proche, elle nâaboutit pas Ă un statut simplement descriptif, lâexplication rĂ©elle se rĂ©duisant Ă une interprĂ©tation probabiliste de lâapprentissage. Nous allons naturellement essayer de montrer quâil nâen est rien et que, Ă vouloir rendre compte des lois mentionnĂ©es dâĂ©volution des probabilitĂ©s des conduites par les facteurs habituels dâapprentissage, ou bien lâon rencontre quelques difficultĂ©s, ou bien lâon doit au contraire assouplir le schĂ©ma de lâapprentissage jusquâĂ y incorporer celui de lâĂ©quilibration.
Rappelons dâabord les lois en question, synchroniques comme diachroniques :
1 Il va de soi que le but de ce § nâest pas de discuter de maniĂšre approfondie les thĂ©ories, dĂ©jĂ si Ă©laborĂ©es, de lâapprentissage, mais exclusivement de soulever le problĂšme des relations entre lâapprentissage et lâĂ©quilibration dans la perspective de la prĂ©sente Ă©tude.
2. La considération des caractÚres A ou B en telle ou telle de leurs valeurs statiques (An ou Bn) est initialement plus probable que la considération de leurs transformations (An en An + 1 ou Bn en Bn + 1) (loi synchronique).
3. Les considĂ©rations respectives de An ou Bn sont indĂ©pendantes au stade initial. Leur conjonction (An et Bn) est donc moins probable que lâune dâentre elles (loi synchronique).
4. Lorsque lâun des deux (An) a Ă©tĂ© considĂ©rĂ©, la probabilitĂ© pour que lâautre le soit Ă son tour est non nulle et sâaccroĂźt avec le temps, jusquâĂ considĂ©ration de Bn seul et nĂ©gligence de An (loi diachronique).
5. à la suite de cette substitution de Bn à  An une alternance entre An et Bn devient probable (loi diachronique).
6. à la suite de cette alternance, la conjonction An et Bn acquiert une probabilité croissante (loi diachronique).
7. Les conjonctions (An et Bn) une fois réalisées, la mise en relation ou conjonction des conjonctions (An et Bn) et (An + 1 et Bn + 1) devient probable, ce qui signifie une considération des transformations comme telles et non plus seulement des configurations statiques comme en 2 (loi diachronique).
Ces lois Ă©tant rappelĂ©es, demandons-nous donc alors si lâexplication que nous avons cherchĂ© Ă en donner, et que nous allons prĂ©ciser Ă lâaide de la confrontation qui va suivre, se rĂ©duit au schĂ©ma classique de lâapprentissage ou demeure au contraire nĂ©cessairement et dĂšs le dĂ©part liĂ©e Ă la notion dâĂ©quilibration, ce qui conduirait Ă un Ă©largissement du schĂ©ma de lâapprentissage. Dans la premiĂšre hypothĂšse, tout le problĂšme serait naturellement dĂ©placĂ© et le modĂšle de lâĂ©quilibration demeurerait dĂ©pendant dâune thĂ©orie prĂ©alable de lâapprentissage, qui rendrait compte de la formation des conduites ou stratĂ©gies, le facteur dâĂ©quilibre nâintervenant quâĂ la suite ou en marge de cette formation : le mĂ©canisme de lâapprentissage constituerait donc la condition prĂ©alable et le soubassement indispensable des mĂ©canismes dâĂ©quilibration. Dans la deuxiĂšme hypothĂšse, au contraire, Ă©quilibration et apprentissage ne reprĂ©senteraient que les deux faces complĂ©mentaires dâun seul et mĂȘme processus caractĂ©risant aussi bien la construction des conduites les plus Ă©lĂ©mentaires (structures perceptives, schĂšmes sensori-moteurs, etc.) que les structures supĂ©rieures, de telle sorte que, pour expliquer les lois dâĂ©volution des probabilitĂ©s de conduites que nous venons de rappeler, on nâaurait pas Ă sortir du domaine de lâĂ©quilibration ; dâautre part, on ne parviendrait Ă traduire cette explication en termes dâapprentissage quâen complĂ©tant lâaspect dâacquisition extĂ©rieure (sur lequel a surtout insistĂ© Hull) par un appel plus poussĂ© aux conditions dâorganisation interne. En dâautres termes, lâĂ©tude de lâĂ©quilibration pourrait et devrait se prolonger en une analyse de lâapprentissage rĂ©unissant en un mĂȘme tout ces deux sortes de mĂ©canismes, mais, pour ce faire, un certain nombre de retouches seraient sans doute Ă introduire dans les conceptions classiques de lâapprentissage.
La premiĂšre de ces retouches est lâĂ©conomie des facteurs de renforcement externe, qui nâinterviennent pas dans les lois synchroniques ou diachroniques rappelĂ©s Ă lâinstant. Lâacquisition des notions de conservation, en particulier, montre que ces facteurs ne sont nullement nĂ©cessaires Ă cette forme dâapprentissage 51 cependant authentique, mais sans doute plus spontanĂ©e que celles dont on sâest servi dans les Ă©tudes de laboratoire (le seul renforcement en jeu dans les conservations est dĂ» au plaisir fonctionnel de la recherche et de la dĂ©couverte des solutions).
La seconde est plus essentielle et concerne la notion dâassociation et la maniĂšre dâinterprĂ©ter le rĂŽle de la rĂ©pĂ©tition. Il est immĂ©diat que quand une conduite x a Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©e n fois il existe une certaine probabilitĂ© pour quâelle le soit n + 1 et que cette probabilitĂ© est entre autres fonction de n. Mais est-ce au moyen de lois de cette forme que nous parviendrons Ă expliquer les lois dâĂ©volution des probabilitĂ©s des conduites, en discussion maintenant ? Nous ne croyons pas quâelles puissent nous suffire car la question centrale nâest pas le nombre des rĂ©pĂ©titions mais les raisons de la rĂ©pĂ©tition (ou de la non rĂ©pĂ©tition) : de lâinertie ou de la persĂ©vĂ©ration Ă la gĂ©nĂ©ralisation intentionnelle et intelligente, il existe toute une gamme de situations dans lesquelles la rĂ©pĂ©tition est fonction plus ou moins simple du nombre dâexĂ©cutions antĂ©rieures de la conduite, mais sans quâil sâagisse des mĂȘmes mĂ©canismes ; et seule la connaissance de ce mĂ©canisme nous apprendra si une conduite est reproduite par rĂ©pĂ©tition automatique (parce quâelle a dĂ©jĂ Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©e n fois et quâil nây a pas dâinhibition, etc.) ou sâil intervient dĂšs cette rĂ©pĂ©tition une tendance Ă la compensation donc un facteur dâĂ©quilibration.
Le problĂšme se prĂ©cise encore en ce qui concerne lâassociation. Toute thĂ©orie de lâapprentissage est obligĂ©e de se donner au dĂ©part un mĂ©canisme Ă©lĂ©mentaire dâacquisition. On peut ainsi postuler un pouvoir dâassociation : le stimulus A dĂ©clenche Aâ et Bâ si les stimulus A et B ont Ă©tĂ© associĂ©s aprĂšs avoir dĂ©clenchĂ© respectivement Aâ et Bâ. Mais, ici Ă nouveau, tout est dans le mĂ©canisme et le fait global ainsi dĂ©crit est susceptible dâau moins deux interprĂ©tations bien diffĂ©rentes, selon que la soi-disant association rĂ©sulte dâun enregistrement cumulatif simplement passif (Ă supposer que ce processus existe) ou que le stimulus B ait Ă©tĂ© assimilĂ© au schĂšme AAâ, câest-Ă -dire incorporĂ© activement Ă une organisation : mais en ce second cas, il se pourrait que lâassimilation comporte nĂ©cessairement ces facteurs de compensation (ne serait-ce quâĂ titre de satisfaction dâun besoin), donc dâĂ©quilibration dĂšs le dĂ©part, et câest ce que nous allons voir maintenant.
En un mot, rien ne prouve quâil existe un mĂ©canisme dâapprentissage indĂ©pendant de lâĂ©quilibration, ni quâen nous donnant quatre stratĂ©gies, avec leurs lois de probabilitĂ© ou dâĂ©volution des probabilitĂ©s, nous sortions du domaine des mĂ©canismes de lâĂ©quilibre pour faire appel Ă des processus qui leur seraient prĂ©alables. Que les stratĂ©gies en question dĂ©pendent de lâexpĂ©rience antĂ©rieure du sujet, cela tombe sous le sens : elles consistent alors en lâapplication Ă une situation nouvelle des schĂšmes dâassimilation dĂ©jĂ construits, en tout ou en partie, mais cette construction a consistĂ© elle aussi en une Ă©quilibration progressive (selon les paliers ou Ă©chelle des comportements considĂ©rĂ©s, avec les recommencements dont il sera question dans la suite aux § 15 et 16) ; en effet, le jeu des assimilations du donnĂ© Ă des schĂšmes antĂ©rieurs et des accommodations de ces schĂšmes Ă ce donnĂ© est prĂ©cisĂ©ment un mĂ©canisme dâĂ©quilibre.
Si nous nous rĂ©fĂ©rons aux dĂ©finitions de lâĂ©quilibre quâa Ă©laborĂ©es B. Mandelbrot en vue dâune utilisation psycho-gĂ©nĂ©tique aussi bien que physique 52, nous dirons quâun Ă©quilibre est localement stable si, lorsquâun Ă©tat E est perturbĂ© de DP (E) petit, il suffit dâun DS (E) spontanĂ© Ă©galement petit pour le remettre dans une nouvelle position dâĂ©quilibre, qui peut ĂȘtre diffĂ©rente de la premiĂšre mais de peu.
Tout le problĂšme de lâacquisition des stratĂ©gies, donc des lois de probabilitĂ©, ou dâĂ©volution de probabilitĂ©s, rappelĂ©es au dĂ©but de ce § 14, peut donc ĂȘtre Ă©noncĂ© comme suit, du point de vue des relations entre lâĂ©quilibration et lâapprentissage : les conduites adoptĂ©es par le sujet constituent-elles Ă des degrĂ©s divers des compensations Ă des perturbations, et tendent-elles donc, Ă des degrĂ©s divers, Ă constituer des DS (E) compensant des DP (E), ou bien leur acquisition est-elle indĂ©pendante de telles tendances pour ne constituer que le rĂ©sultat de n rĂ©pĂ©titions ou dâassociations diverses ?
Or, câest en prĂ©sence dâune telle question que la notion dâassimilation prend toute sa signification et sâavĂšre diffĂ©rer de celle dâassociation non pas comme un langage diffĂšre dâun autre langage, mais comme un mode gĂ©nĂ©ral dâinterprĂ©tation se distingue dâun autre mode gĂ©nĂ©ral dâinterprĂ©tation. LĂ oĂč lâassociationnisme expliquera la solution dâun problĂšme par lâeffet cumulatif des expĂ©riences antĂ©rieures, lâhypothĂšse de lâĂ©quilibration consiste Ă voir dans le problĂšme posĂ© (sâil y a vraiment problĂšme) une perturbation introduite dans le systĂšme des schĂšmes antĂ©rieurs du sujet : la double rĂ©action de celui-ci consistera alors Ă assimiler dans la mesure du possible les donnĂ©es perturbatrices Ă ces schĂšmes antĂ©rieurs, et Ă modifier dans la mesure oĂč cela est nĂ©cessaire ces mĂȘmes schĂšmes aux donnĂ©es par une accommodation qui diffĂ©renciera ceux-lĂ . Du point de vue de lâassimilation, il y a donc un problĂšme dâĂ©quilibre dĂšs le dĂ©part â dâĂ©quilibre entre lâassimilation et lâaccommodation â et la succession des stratĂ©gies nâest pas autre chose que la sĂ©rie des phases de cette Ă©quilibration, sĂ©rie orientĂ©e par consĂ©quent dĂšs le dĂ©but par les exigences mĂȘmes de lâassimilation et de lâaccommodation (ce qui implique donc nĂ©cessairement, rĂ©pĂ©tons-le, une exigence dâĂ©quilibre).
Dans une telle perspective, lâexplication que nous avons cherchĂ© Ă donner (§ 6) de la formation des stratĂ©gies, ainsi que des modifications diachroniques des probabilitĂ©s qui leur sont attachĂ©es, va donc de soi et ne nĂ©cessite aucun recours Ă une thĂ©orie extrinsĂšque de lâapprentissage (sauf bien entendu si lâon substitue le point de vue associationniste Ă celui de lâassimilation).
Pourquoi, par exemple, la considĂ©ration des caractĂšres A ou B est-elle initialement plus probable que celle des autres aspects (loi 1) et la considĂ©ration de leurs valeurs statiques plus probable que celle de leurs transformations (loi 2), et pourquoi y a-t-il initialement indĂ©pendance entre A et B (loi 3) ? Bien entendu, Ă cause des rĂ©actions antĂ©rieures du sujet, qui est habituĂ©, dans le contexte ordinaire de ses actions, Ă raisonner sur des Ă©tats qui ne se conservent pas et Ă caractĂ©riser ceux-ci par des qualitĂ©s isolĂ©es sans mises en relations ; etc. Mais toute la question est de savoir sâil faut interprĂ©ter le rĂŽle de ces expĂ©riences passĂ©es dans le sens dâune tendance Ă la rĂ©pĂ©tition ou dans celui dâune assimilation des donnĂ©es nouvelles et perturbatrices au systĂšme des schĂšmes jusque lĂ satisfaisants et simples, donc dans le sens de lâassociation ou dans celui de la gĂ©nĂ©ralisation assimilatrice ? Dans la premiĂšre hypothĂšse la modification ultĂ©rieure des probabilitĂ©s pose un problĂšme plus grave, tandis que dans la seconde, il est plus naturel quâune assimilation outranciĂšre soit freinĂ©e tĂŽt ou tard par les difficultĂ©s mĂȘmes de cette gĂ©nĂ©ralisation.
Autrement dit, le passage aux lois diachroniques (modification des probabilitĂ©s attachĂ©es aux stratĂ©gies initiales) va soulever le problĂšme rĂ©ciproque, donc le problĂšme de la non-rĂ©pĂ©tition, et lâon peut aussi le rĂ©soudre de deux maniĂšres, soit, en termes dâassociations nĂ©gatives (inhibitions), soit en termes de refus de gĂ©nĂ©ralisation (accommodation des schĂšmes remplaçant lâassimilation immĂ©diate). Pourquoi, par exemple, le sujet passe-t-il de la centration sur A Ă celle sur B (loi 4), puis Ă une alternance entre les deux (loi 5) aboutissant en fin de compte Ă une conjonction (loi 6) ? En termes de simples associations positives et nĂ©gatives, la question est dâune difficultĂ© croissante, tandis que le point de vue de lâĂ©quilibre ajoute tout au moins une dimension nouvelle : lâadoption de la stratĂ©gie 1 (considĂ©ration exclusive de A) assure-t-elle Ă la longue lâĂ©quilibre de la conduite, ce qui revient Ă dire est-elle susceptible de satisfaire indĂ©finiment le sujet ? Or, Ă une assimilation dĂ©formante il est comprĂ©hensible Ă la fois que les donnĂ©es rĂ©sistent et que le sujet ne sâen aperçoive pas de sitĂŽt (ce qui caractĂ©rise la double destinĂ©e de toute thĂ©orie insuffisante en sciences naturelles). Le changement de probabilitĂ© quâexprime la loi 4 tiendra donc, dâune part, Ă lâinsĂ©curitĂ© du sujet (prĂ©caritĂ© des assimilations trop faciles) et, dâautre part, mais corrĂ©lativement, Ă la rĂ©sistance des aspects nĂ©gligĂ©s des donnĂ©es : dâoĂč lâaccommodation nĂ©cessaire, qui peut prendre la forme dâun changement de schĂšmes ou dâune diffĂ©renciation nouvelle. Mais alors, par le fait mĂȘme que le changement de stratĂ©gie est rĂ©sultĂ© dâun conflit entre deux tendances Ă Ă©quilibrer (assimilation au schĂšme antĂ©rieur et accommodation aux donnĂ©es nouvellement remarquĂ©es), il va de soi que la victoire de la seconde stratĂ©gie ne saurait ĂȘtre dĂ©finitive et que lâantithĂšse ne saurait ĂȘtre plus stable que la thĂšse : lâalternance entre les centrations sur A et sur B puis leur conjonction avec le jeu habituel des rĂ©troactions et anticipations (lors des modifications des valeurs An et Bn) sont conformes Ă un modĂšle de feedback devenu si banal que, sans contester naturellement lâimmense complexitĂ© du dĂ©tail de ces mĂ©canismes encore pleins de mystĂšre, lâĂ©volution des probabilitĂ©s globalement Ă©noncĂ©e par les lois 5 et 6 ne saurait laisser de doute au degrĂ© dâapproximation dont nous devons nous contenter.
La considĂ©ration des transformations rĂ©versibles elles-mĂȘmes (ou conjonction des conjonctions de la loi 7), apparaĂźt ainsi, non pas simplement comme une forme dâĂ©quilibre obtenue en fin de compte, Ă la suite dâune construction de conduites ou stratĂ©gies indĂ©pendante, en tant que construction, des facteurs dâĂ©quilibration, mais comme la seule mĂ©thode dont dispose le sujet pour Ă©quilibrer lâassimilation des donnĂ©es Ă son systĂšme de schĂšmes et lâaccommodation de ceux-ci Ă tous les Ă©tats que peuvent prĂ©senter ces donnĂ©es au cours de leurs variations. En dâautres termes, la stratĂ©gie finale constitue bien lâaboutissement dâun processus dâĂ©quilibration amorcĂ© dĂšs le dĂ©part, et tel que les modifications diachroniques des probabilitĂ©s attachĂ©es aux stratĂ©gies successives ne relĂšvent pas dâun mĂ©canisme dâapprentissage Ă©tranger Ă ce processus, mais en marquent pas Ă pas les Ă©tapes selon un systĂšme de contrĂŽles sĂ©quentiels. Comme nous lâavons vu au § 6, si la probabilitĂ© attachĂ©e Ă chaque nouvelle stratĂ©gie est autre que ce quâelle Ă©tait au point dâorigine du processus dâensemble, câest parce quâelle a Ă©tĂ© modifiĂ©e en fonction des rĂ©sultats de la stratĂ©gie prĂ©cĂ©dente. Nous pouvons ajouter maintenant que ces modifications successives sont elles-mĂȘmes dues Ă un jeu de compensations graduelles, dans le cadre de ce processus global qui sâavĂšre donc comme le dĂ©roulement dâun effort entrepris dĂšs le dĂ©part pour Ă©quilibrer lâassimilation des donnĂ©es aux schĂšmes et lâaccommodation des schĂšmes aux donnĂ©es. Et ce cadre nâest pas spĂ©cial Ă la formation (ou apprentissage) des structures logiques, car toute conduite est, dans notre hypothĂšse, essentiellement compensatrice ; mais seules les structures logiques parviennent Ă un jeu de compensations tel quâil assure une forme permanente dâĂ©quilibre.
§ 15. Le mĂ©canisme des recommencements avec dĂ©calages 53 et la poursuite de lâĂ©quilibre le « meilleur »
Sans que naturellement les processus dâĂ©quilibration expliquent lâapparition de fonctions mentales nouvelles, (telles que, par exemple, la fonction symbolique y compris le langage), puisque chacune de celles-ci suppose en plus certains mĂ©canismes innĂ©s, certaines expĂ©riences physiques et certaines influences sociales, câest cependant en raison de considĂ©rations dâĂ©quilibre que ces mĂ©canismes, ces expĂ©riences et ces influences sâorganisent et fonctionnent, et que le sujet sâoriente sans cesse vers un « dĂ©passement » de son niveau actuel dâaction.
Deux tournants sont Ă cet Ă©gard particuliĂšrement remarquables : lâun est celui qui sĂ©pare les conduites opĂ©ratoires (ou prĂ©opĂ©ratoires mais reprĂ©sentatives) des comportements sensori-moteurs et perceptifs, et lâautre celui qui conduit des opĂ©rations concrĂštes aux opĂ©rations formelles. Sur le premier point nous avons Ă©tudiĂ© jadis avec B. Inhelder la maniĂšre dont les enfants de 4 Ă 8 ans, pour construire une tour C de mĂȘme hauteur quâun modĂšle A (mais Ă une certaine distance) se contentent dâabord de simples estimations perceptives (transport visuel), puis cherchent Ă rapprocher la copie du modĂšle (transport manuel), puis utilisent un moyen terme B Ă titre de commune mesure (dĂ©but de la transivitĂ© A = B, B = C donc A = C) et enfin en viennent Ă une mĂ©trique spontanĂ©e (report dâune unitĂ© A = nB, etc.) 54. Sur le second point nous avons vu plus haut (§ 13) comment, en cas de facteurs multiples, lâindĂ©termination oĂč laissent les sĂ©riations, correspondances, etc., appliquĂ©es aux phĂ©nomĂšnes Ă facteurs non dissociĂ©s, conduit le sujet aux mĂ©thodes combinatoires nouvelles qui caractĂ©risent le niveau formel.
En ces deux cas, nous assistons Ă ce que lâon peut appeler un changement dâĂ©chelle, ce que nous caractĂ©riserons comme suit. Dans le premier cas, le sujet prenant conscience du manque de stabilitĂ© de lâĂ©quilibre perceptif 55 ne retient de la perception que les indices certains (congruence avec vĂ©rification de la coĂŻncidence des extrĂ©mitĂ©s de A et B puis de B et de C) pour insĂ©rer ces indices dans un systĂšme dâinfĂ©rences (cf. la transitivitĂ© dans lâemploi de la commune mesure), qui constitue alors un champ plus Ă©tendu mais Ă conditions plus limitatives parce que plus abstraites. Dans le second cas, le sujet utilise les correspondances, etc., dues aux opĂ©rations concrĂštes, comme point de dĂ©part dâune nouvelle structuration qui correspond de nouveau Ă un champ Ă©largi, mais Ă conditions Ă©galement plus limitatives parce quâencore plus abstraites.
On constate ainsi que le changement dâĂ©chelle consiste (1) à étendre davantage le champ dâapplication des actions, donc le champ de lâĂ©quilibre (2) à utiliser des actions nouvelles qui rendent lâĂ©quilibre plus mobile et (3) à rechercher une stabilitĂ© plus grande et des conditions permanentes dâĂ©quilibre, mais au prix dâune abstraction plus poussĂ©e qui nĂ©glige certains des caractĂšres de la rĂ©alitĂ© au profit exclusif de ceux sur lesquels porte la structuration. Le changement dâĂ©chelle sâeffectue donc dans la direction dâun « meilleur Ă©quilibre », selon la dĂ©finition du § 3.
Or, tout le dĂ©veloppement conduisant aux structures logiques et toute lâĂ©volution de celles-ci des plus concrĂštes aux plus formelles, peut ĂȘtre caractĂ©risĂ© par de tels changements dâĂ©chelle et une telle poursuite dâun meilleur Ă©quilibre. En passant Ă la perception primaire aux activitĂ©s perceptives, de celles-ci aux activitĂ©s sensori-motrice intĂ©ressant la prĂ©hension et les mouvements du corps entier, de celles-ci aux reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires dont les rĂ©gulations aboutissent aux opĂ©rations concrĂštes et de celles-ci aux structures formelles, on retrouve en chaque passage dâune Ă©chelle Ă la suivante un mĂȘme Ă©largissement du champ de lâĂ©quilibre, un mĂȘme assouplissement dans le sens de la mobilitĂ© et une mĂȘme recherche de formes dâĂ©quilibre stables et permanentes. Mais dans chaque cas aussi, ces progrĂšs de lâĂ©quilibration se caractĂ©risent par une abstraction plus grande des structures Ă©laborĂ©es.
Il importe Ă cet Ă©gard (et bien quâen reconnaissant donc que les lois de lâĂ©quilibre nâexpliquent pas Ă elles seules tout le dĂ©veloppement mental) dâanalyser encore le processus de cette abstraction, car câest par lui que se manifeste une fois de plus, mais maintenant dans le passage dâune Ă©chelle Ă une autre et non plus seulement Ă lâintĂ©rieur de chaque champ, le schĂ©ma ou Ă©quilibration dont nous nous sommes servis pour expliquer chacune des structures particuliĂšres.
§ 16. Le mode dâabstraction liĂ© aux changements dâĂ©chelles
Notons dâabord, que cette abstraction qui permet le passage dâune structure moins gĂ©nĂ©rale Ă une structure plus gĂ©nĂ©rale consiste toujours Ă extraire du systĂšme dâactions prĂ©cĂ©demment utilisĂ©, lâune de ses actions composantes, puis Ă la dĂ©velopper de maniĂšre Ă obtenir par son moyen un ensemble de liaisons susceptibles dâune composition plus complĂšte, mais dans le secteur dĂ©limitĂ© grĂące Ă elle (par opposition aux autres secteurs possibles). En un mot, il sâagit donc toujours de ce que nous avons appelĂ© ailleurs lâ« abstraction Ă partir des coordinations de lâaction » et non pas dâune « abstraction Ă partir des propriĂ©tĂ©s de lâobjet » 56.
Câest ainsi que le dĂ©veloppement des activitĂ©s perceptives repose sur une extension des mouvements de dĂ©centration, dĂ©jĂ Ă lâĆuvre dans les perceptions primaires, mais qui sont ensuite abstraits de ce contexte initial limité ; ou que lâavĂšnement de la fonction symbolique repose sur une extension des pouvoirs dâimitation (terme de passage entre le sensori-moteur et le reprĂ©sentatif et condition dâacquisition de langage social), dĂ©jĂ Ă lâĆuvre dans les activitĂ©s sensori-motrices, mais qui sont ensuite abstraits de lâaction immĂ©diate et actuelle ; ou que la formation des opĂ©rations concrĂštes repose sur lâextension des rĂ©gulations reprĂ©sentatives prĂ©opĂ©ratoires se prolongeant dans le sens des transformations par opposition aux configurations statiques (§ 11-12); et enfin que lâĂ©laboration de la combinatoire formelle prolonge en les gĂ©nĂ©ralisant les classifications concrĂštes (comme on lâa vu au § 13). Bref, aucune structure nâest jamais radicalement nouvelle, mais chacune se borne Ă gĂ©nĂ©raliser telle ou telle forme dâaction abstraite de la prĂ©cĂ©dente.
Cela dit, il est clair quâune telle abstraction Ă partir des coordinations antĂ©rieures de lâaction consiste elle aussi en une sorte de stratĂ©gie, mais portant sur le choix dâune mĂ©thode nouvelle 57 plus que sur celui dâun acte particulier Ă exĂ©cuter ; et que, en tant que stratĂ©gie, cette abstraction sera soumise elle aussi Ă des considĂ©rations de gains et de pertes et Ă une dĂ©termination probabiliste qui commanderont en fin de compte son orientation vers une nouvelle forme dâĂ©quilibre.
Du premier de ces deux points de vue, on peut admettre que lâabstraction en jeu ne conduit Ă une structure nouvelle que dans lâespoir dâun double gain de prĂ©visibilitĂ© et de sĂ©curité 58, mais au prix, non seulement dâun plus grand effort liĂ© Ă cette abstraction, mais encore dâune sĂ©lection parmi les caractĂšres Ă coordonner. Il est remarquable Ă cet Ă©gard que les compositions opĂ©ratoires constituent toujours des mĂ©thodes exhaustives, par opposition aux compositions perceptives, etc. (gain de prĂ©visibilitĂ© et de sĂ©curitĂ©), mais portant sur un aspect dĂ©limitĂ© seulement des objets considĂ©rĂ©s (exemple le nombre, qui nĂ©glige les qualitĂ©s des unitĂ©s individuelles, etc., tandis que la perception ne peut Ă©carter aucun des aspects donnĂ©s).
Du second de ces deux points de vue, lâabstraction conduisant Ă une structure nouvelle est toujours liĂ©e Ă une modification du champ de lâĂ©quilibre. Câest ce que nous avons constatĂ© en analysant la formation de chaque structure particuliĂšre : dans le cas oĂč deux caractĂšres A ou B ainsi que A et B sont donnĂ©s au dĂ©part, la probabilitĂ© acquise par la conjonction A et B aprĂšs que les centrations sur A ou sur B aient Ă©puisĂ© leurs effets, conduit tĂŽt ou tard aprĂšs une phase de rĂ©gulations ou de rĂ©troactions anticipatrices Ă lâĂ©mergence dâun nouvel Ă©vĂ©nement qui est lâaction conduisant Ă cette conjonction.
Lâabstraction gĂ©nĂ©ralisatrice dont il est maintenant question nâest pas autre chose que la prise de conscience du rĂŽle dĂ©terminant de cette action. Or, comme nous lâavons vu en dĂ©tail Ă propos de chaque structuration particuliĂšre, câest Ă la suite des modifications successives des probabilitĂ©s attachĂ©es aux Ă©vĂ©nements du corps primitif que le champ des conduites en jeu finit par sâĂ©largir. Il est donc permis de considĂ©rer lâavĂšnement de lâaction nouvelle qui est au point de dĂ©part dâun changement de structure comme liĂ© Ă la succession des phases antĂ©rieures, dont chacune Ă©tait dĂ©terminĂ©e par son jeu respectif de probabilitĂ©s, quand bien mĂȘme cet avĂšnement inaugure une mĂ©thode destinĂ©e Ă devenir indĂ©pendante de son mode de formation (§ 6 sous V).
Ainsi la succession des structures, en fonction des changements dâĂ©chelle, obĂ©it elle-mĂȘme aux mĂȘmes lois dâĂ©quilibration que la constitution de chaque structure particuliĂšre. Aucune structure nâest donc due Ă une crĂ©ation ou Ă une Ă©mergence radicalement nouvelles, mais chacune constitue lâachĂšvement des rĂ©gulations du systĂšme prĂ©cĂ©dent, lorsque celui-ci nâatteignait pas une forme complĂšte dâĂ©quilibre, ou le prolongement des opĂ©rations du systĂšme prĂ©cĂ©dent lorsque celui-ci Ă©tait parvenu Ă une structuration Ă©quilibrĂ©e mais relative Ă un champ restreint et pouvait ainsi sâintĂ©grer sans changement dans des structures nouvelles portant sur un champ plus Ă©tendu.
En conclusion, les structures logiques, quoique tardives en leur achĂšvement, ne comportent pas dans le dĂ©veloppement mental de commencement absolu, puisquâelles procĂšdent de proche en proche de la coordination des actions du sujet. Mais elles ne deviennent logiques, et ne parviennent donc Ă leur Ă©tat sui generis de composition nĂ©cessaire et formalisable, quâĂ partir du niveau oĂč elles atteignent ces formes Ă la fois mobiles et permanentes dâĂ©quilibre, dont les compensations entre transformations rĂ©elles et virtuelles constituent lâĂ©quivalent psychologique de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire caractĂ©ristique de leur fonctionnement algĂ©brique.
Du point de vue des relations entre la logique et le hasard, on peut se reprĂ©senter comme suit ce processus dâĂ©quilibration qui aboutit aux structures opĂ©ratoires rĂ©versibles de la logique. Les conduites initiales du sujet consistent en actions de tous genres tendant Ă assimiler le milieu ambiant Ă leurs schĂšmes, mais obligĂ©es de sâaccommoder sans cesse aux objets et Ă©vĂ©nements de ce milieu. On peut appeler « rencontres » au sens le plus large (quitte naturellement Ă prĂ©ciser la dĂ©finition en chaque cas particulier, comme nous lâavons fait au § 8 pour la perception), les points de jonction entre lâaccommodation des schĂšmes et les objets, et « couplages » au sens le plus large (mĂȘme remarque), les relations introduites entre les rencontres par lâassimilation aux schĂšmes. Les rencontres sont donc ce qui est dĂ©couvert des objets Ă lâoccasion dâune action quelconque et les couplages la maniĂšre dont ces dĂ©couvertes sont structurĂ©es par le sujet. Il va donc de soi que les rencontres peuvent ĂȘtre plus ou moins complĂštes ou incomplĂštes par rapport Ă un ensemble donnĂ© de propriĂ©tĂ©s (ou relations) dâun ensemble donnĂ© dâobjets ; et que pour un ensemble donnĂ© de rencontres complĂštes ou incomplĂštes, les couplages peuvent ĂȘtre eux-mĂȘmes complets ou incomplets du point de vue dâun systĂšme donnĂ© de relations. Il est en outre Ă©vident que les caractĂšres complet ou incomplet comportent un aspect alĂ©atoire et peuvent ĂȘtre traitĂ©s de façon probabiliste pour des corps dâĂ©vĂ©nements dĂ©finis en chaque cas dâespĂšce. Cela dit, on peut alors concevoir les relations entre le hasard, lâĂ©quilibre et la logique de la façon trĂšs gĂ©nĂ©rale qui suit :
(1) Dans la mesure oĂč les rencontres sont incomplĂštes, il y a dâautant moins de chances que les conduites parviennent Ă lâĂ©quilibre, dâune part parce que les nouvelles rencontres exercerons un effet perturbateur, et, dâautre part parce que le nombre insuffisant des rencontres sâoppose Ă une composition suffisante des couplages (exemple : les premiĂšres des quatre stratĂ©gies des § 5 et 6, oĂč A seul ou B seul est rencontrĂ©, etc.).
(2) DâoĂč une tendance (se manifestant par les rĂ©actions compensatrices qui visent Ă assurer lâĂ©quilibre) Ă complĂ©ter les rencontres, soit directement, soit par un choix (abstraction) dĂ©limitant en secteur de rencontres sĂ©lectionnĂ©es mais susceptibles dâĂȘtre complĂštes (cf. les changements dâĂ©chelles du § 15).
(3) Dans la mesure oĂč les couplages sont incomplets ils nâaboutissent quâĂ la construction de structures irrĂ©versibles (structures perceptives, rĂ©gulations reprĂ©sentatives prĂ©opĂ©ratoires, etc.).
(4) DâoĂč la tendance Ă les complĂ©ter : les structures opĂ©ratoires rĂ©versibles constituent ainsi finalement les diverses formes de composition des couplages complets portant (lorsquâelles sâappliquent Ă des objets) sur des rencontres sĂ©lectionnĂ©es par abstraction mais Ă©galement complĂštes dans le secteur considĂ©rĂ©.
(5) Les structures logiques ne sont donc ni expression dâun anti-hasard organisĂ© dĂšs le dĂ©part (seule Ă©tant alors donnĂ©e lâactivitĂ© assimilatrice, mais Ă titre de fonctionnement et non pas de structures toutes faites), ni le rĂ©sultat le plus probable des conduites initiales, mais elles acquiĂšrent une probabilitĂ© croissante au cours du dĂ©veloppement par une suite de contrĂŽles sĂ©quentiels orientant les conduites vers lâĂ©quilibre et la rĂ©versibilitĂ©.
N.B. Le prĂ©sent essai ne se rattache Ă aucun modĂšle physiologique ou mĂ©cano-physiologique particulier. Mais il va de soi quâil sâaccorde spĂ©cialement bien avec le schĂ©ma dĂ©veloppĂ© par W. R. Ashby (Dynamics of the cerebral cortex automatic development of equilibrium in self-organizing Systems, Psychometrika, t. 12, 1947, pp. 135-140), selon lequel les processus nerveux dâĂ©quilibration (sources de lâhabituation pour les petites compensations et de lâadaptation pour les compensations plus actives et plus complexes) relĂšveraient dâune probabilitĂ© croissant indĂ©finiment en un systĂšme commutatif (= le systĂšme nerveux et le milieu).