Logique et équilibre dans les comportements du sujet. Logique et équilibre (1957) a

Introduction.
Logique et équilibre dans les comportements du sujet 1

La prĂ©sente Ă©tude poursuit deux fins. Il s’agit d’abord de montrer que les structures logiques se manifestant au sein des activitĂ©s du sujet, ne rĂ©sultent exclusivement ni de structures innĂ©es, ni des propriĂ©tĂ©s dĂ©couvertes par expĂ©rience dans les objets, ni de structures sociales (ou linguistiques), ni d’une rĂ©union Ă  deux ou Ă  trois de ces seuls facteurs, qui sont irrĂ©ductibles quoique toujours interdĂ©pendants, mais qu’elles relĂšvent aussi, et, nous semble-t-il, de façon plus fondamentale, d’un quatriĂšme facteur Ă©galement irrĂ©ductible : le facteur d’équilibration, plus gĂ©nĂ©ral que les trois premiers et les conditionnant dans leurs interactions ainsi que chacun respectivement, mais comportant ses modes propres d’explication. Or, s’il existe une telle correspondance entre les structures logiques du sujet et certaines formes d’équilibre (le comportement pouvant prĂ©senter un grand nombre de formes d’équilibre dont certaines seules correspondent aux structures logiques), elle devrait se manifester dans le mode de dĂ©veloppement propre Ă  ces structures : notre second but est donc de rechercher comment on peut interprĂ©ter le dĂ©veloppement des structures logiques en termes d’équilibration et en quoi le mĂ©canisme de dĂ©veloppement ainsi atteint serait susceptible d’ĂȘtre spĂ©cifique eu Ă©gard Ă  ces structures.

I. Structures opératoires et équilibre

§ 1. Le langage de l’équilibre

Sans dĂ©finir encore les termes d’opĂ©ration, de structure et d’équilibre (voir plus loin § 2-4), disons simplement pour l’instant que les structures opĂ©ratoires de nature logico-mathĂ©matiques reposent sur des coordinations d’actions telles que le rĂ©sultat de ces coordinations comportent une signification ne dĂ©pendant que de celles des actions coordonnĂ©es entre elles et non pas des propriĂ©tĂ©s des objets sur lesquels portent ces actions. Par exemple, rĂ©unissant une collection d’objets A Ă  une collection A’ en un ensemble total B, le sujet mĂȘme Ă  7-8 ans peut parvenir Ă  comprendre que A + A’ = B ; B − A’ = A ; B — A = A’ ; B — A − A’ = 0 ; A ≀ B et A’ ≀ B, indĂ©pendamment des propriĂ©tĂ©s des objets ainsi rĂ©unis. Bien entendu, pour que de telles actions soient possibles, il faut que les objets ne s’anĂ©antissent pas au cours des manifestations, ce qui suppose donc une rĂ©fĂ©rence Ă  leurs propriĂ©tĂ©s physiques de permanence (relative). Mais il se trouve, et c’est lĂ  un Ă©tat de fait fondamental au point de vue psychologique, que la permanence ou conservation de la collection (B, A ou A’) n’est prĂ©cisĂ©ment admise par le sujet (vers 7 ou 8 ans) qu’à partir du moment oĂč il y a structure opĂ©ratoire, tandis qu’auparavant il n’y a ni conservation du tout ni comprĂ©hension des Ă©galitĂ©s et inĂ©galitĂ©s A = B − A’ ou mĂȘme A < B 2. La conservation du tout apparaĂźt ainsi comme l’invariant d’un systĂšme de transformations opĂ©ratoires, avant ou en mĂȘme temps qu’elle acquiert une signification physique. Notons d’ailleurs que quand le sujet ne raisonnera plus sur des objets matĂ©riels mais sur des reprĂ©sentations mentales ou sur des symboles, le raisonnement logique supposera Ă©galement une conservation — mais psychologique et non plus physique — des objets mentaux reprĂ©sentĂ©s ou symbolisĂ©s.

C’est donc simultanĂ©ment au sujet des structures opĂ©ratoires et des notions de conservation constituant leurs invariants qu’il s’agit de poser, en termes d’abord gĂ©nĂ©raux, le problĂšme de l’équilibre.

Ces structures et leurs invariants ne sauraient en premier lieu dĂ©river de mĂ©canismes purement hĂ©rĂ©ditaires, puisqu’elles donnent lieu Ă  une longue construction et que l’achĂšvement de celle-ci, mĂȘme si elle dĂ©pend de la maturation de certaines coordinations nerveuses, dĂ©pend aussi du milieu social et de l’expĂ©rience acquise comme en tĂ©moignent les variations des moyennes d’ñges.

Ces structures ne sauraient rĂ©sulter non plus exclusivement de l’expĂ©rience acquise en fonction des objets, puisqu’elles consistent essentiellement en coordinations des actions du sujet et non pas en propriĂ©tĂ©s des objets. Quant Ă  leurs invariants, la plupart d’entre eux ne pourraient pas donner lieu, dans l’expĂ©rience de l’enfant, Ă  une vĂ©rification expĂ©rimentale de la conservation. Par exemple, la conservation de la quantitĂ© de matiĂšre 3, qui apparaĂźt avant celle du poids et celle du volume, ne correspond Ă  aucun « observable » : la « substance » se conservant ainsi indĂ©pendamment de son poids et de son volume est une notion toute relative Ă  la coordination des actions ; elle se rĂ©duit en fait Ă  un simple postulat de dĂ©ductibilitĂ© mĂȘme si l’enfant la traduit en termes de quantitĂ© de matiĂšre mangeable ou buvable.

Les mĂȘmes structures et leurs invariants ne peuvent pas non plus s’expliquer par les seuls facteurs sociaux et linguistiques. Sans insister ici sur leurs racines sensori-motrices, sur lesquelles nous reviendrons, il suffit pour s’en convaincre de constater que l’ensemble des structures opĂ©ratoires Ă©lĂ©mentaires ou concrĂštes (conservation du tout lors de l’emboĂźtement des parties en un tout, sĂ©riation, transitivitĂ© des Ă©galitĂ©s, etc.) qui s’appliquent vers 7-8 ans Ă  la quantitĂ© de matiĂšre, dans une expĂ©rience comme celle des dĂ©formations d’une boulette d’argile, ne sont achevĂ©es dans le domaine du poids que vers 9-10 ans et dans celui du volume que vers 11-12 ans : malgrĂ© l’identitĂ© des expressions verbales employĂ©es (« on n’a rien ĂŽtĂ© ni rien ajouté », « on peut refaire la boulette comme avant », etc.) ces structurations obĂ©issent donc Ă  un ordre de succession qui serait inexplicable par les seuls facteurs d’éducation et de langage 4.

C’est cette triple rĂ©sistance aux facteurs classiques, invoquĂ©s dans les explications habituelles du dĂ©veloppement, qui nous contraint de chercher une autre voie d’interprĂ©tation, plus intrinsĂšque aux structures, et qui nous a engagĂ© dans la direction des facteurs d’équilibre. Notre hypothĂšse consistera donc Ă  supposer que, si les structures logiques Ă©lĂ©mentaires avec leurs invariants prĂ©sentent certes toujours simultanĂ©ment certains aspects innĂ©s, d’autres relevant de l’expĂ©rience acquise et les troisiĂšmes du milieu social, cependant les caractĂšres propres de ces structures rĂ©sultent d’un processus d’équilibration portant, il est vrai, toujours sur tous ces aspects rĂ©unis, mais excipant par ailleurs de modes spĂ©cifiques d’explication.

Seulement, il ne faut pas nous dissimuler qu’un tel mode d’explication comporte presque autant de dangers que d’avantages. Contrairement aux facteurs classiques, qui sont d’ordre causal, le facteur d’équilibre ne relĂšve pas nĂ©cessairement d’une causalitĂ© simple, mais statistique, et peut ĂȘtre interprĂ©tĂ© d’une maniĂšre « impersonnelle » ou neutre, Ă  la maniĂšre dont on invoque, par exemple, les principes de « moindre action » de la mĂ©canique analytique pour « dĂ©crire » la trajectoire d’une particule comme Ă©tant celle qui correspond Ă  la « moindre action » dans le passage du point de dĂ©part au point d’arrivĂ©e. Et ceci est vrai d’un Ă©quilibre relatif Ă  un groupe de transformations aussi bien que de l’équilibre d’un champ de forces. Mais l’abandon de la causalitĂ© stricte pour un tel systĂšme d’interprĂ©tation nous paraĂźt ne prĂ©senter, pour la psychologie elle-mĂȘme, que des avantages : mĂȘme en dehors des structures logiques, on n’a jamais pu rĂ©duire une conduite donnĂ©e Ă  une sĂ©rie causale simple faisant intervenir Ă  titre exclusif la maturation, l’expĂ©rience ou la sociĂ©tĂ©, et l’analyse de chacun de ces trois facteurs rĂ©vĂšle dĂ©jĂ  un monde de complexitĂ©.

Par contre l’inconvĂ©nient d’un langage non causal est le cĂŽtĂ© nĂ©cessairement arbitraire de tout modĂšle d’équilibre, aussi bien du point de vue du nombre de comportements virtuels que l’on considĂšre, que du critĂšre de choix entre ces comportements. Il est Ă  prĂ©sumer qu’avec un peu d’imagination on pourra incorporer n’importe quelle structure dans un systĂšme par rapport auquel elle serait « en Ă©quilibre », tout comme on a pu inventer des douzaines d’« actions » pour tenter d’expliquer certains phĂ©nomĂšnes de la mĂ©canique quantique. Cependant le succĂšs historique des mĂ©thodes thermodynamiques, dans lesquelles on part Ă©galement de modĂšles arbitraires du dĂ©tail des interactions et au moyen de thĂ©orĂšmes limites du calcul des probabilitĂ©s, quitte Ă  les choisir les plus simples possibles et Ă  parvenir par leur intermĂ©diaire Ă  des rĂ©sultats d’une Ă©chelle supĂ©rieure permettant ensuite de les nĂ©gliger, montre que l’emploi des modĂšles arbitraires peut conduire Ă  des rĂ©sultats apprĂ©ciables (comme d’ailleurs chacun y insiste aujourd’hui en « mĂ©canophysiologie », en linguistique, en Ă©conomĂ©trie, etc. 5).

Reste alors une difficultĂ© en apparence plus grave. Le choix des modĂšles revient toujours, en fin de compte, Ă  des critĂšres d’acceptabilitĂ© et de simplicitĂ©. Mais ces critĂšres eux-mĂȘmes sont essentiellement relatifs Ă  l’observateur, c’est-Ă -dire Ă  l’adulte cultivĂ© auquel est comparĂ© l’enfant et qui constituera le prototype de l’équilibre achevĂ© et permanent. N’y a-t-il donc pas lĂ  un cercle vicieux ? En effet, les notions qu’élabore l’adulte varient au cours de l’histoire et le dĂ©roulement de celle-ci n’a rien de nĂ©cessairement linĂ©aire. Le relativisme historique intĂ©gral de L. Brunschvicg dans les domaines logico-mathĂ©matiques aussi bien que physiques, et le relativisme sociologique de Benjamin L. Whorf et de Cl. LĂ©vi-Strauss sont lĂ  pour nous mettre en garde contre les systĂšmes de rĂ©fĂ©rences absolus.

Mais sur ce point encore, il est possible d’échapper aux difficultĂ©s majeures. Si presque tous les systĂšmes notionnels sont susceptibles d’évoluer sans direction ou « vections », l’originalitĂ© peut-ĂȘtre exclusive des structures logico-mathĂ©matiques est que leur construction jamais achevĂ©e a prĂ©sentĂ© jusqu’ici un caractĂšre nettement intĂ©gratif. MalgrĂ© les adjonctions continuelles en extension et le remaniement perpĂ©tuel des points de dĂ©part en comprĂ©hension, une structure logico-mathĂ©matique valable Ă  un moment dĂ©terminĂ© du dĂ©veloppement de la science, conserve un haut degrĂ© de validitĂ© lorsqu’elle est dĂ©passĂ©e par de nouvelles structures qui l’englobent ou qui, sans l’englober encore, appellent la constitution de coordinations futures et demeurant imprĂ©vues. De plus, lorsque de nouvelles structures dĂ©passent les prĂ©cĂ©dentes, les « meilleures » sont celles qui, tout en accentuant leur apport spĂ©cifique, coordonnent prĂ©cisĂ©ment l’ensemble de l’acquis et ne le contredisent pas. En un mot, la raison n’évolue pas sans raison et l’évolution de ses structures prend ainsi, bien qu’a posteriori, l’allure d’une sorte d’« orthogenĂšse » 6.

Sans quitter le terrain de la psychogenĂšse, nous ne croyons donc pas qu’il y ait cercle vicieux Ă  mettre en rĂ©fĂ©rence les structures logiques se constituant chez l’enfant avec la logique bivalente usuelle de l’adulte pour cette raison qu’il existe un ensemble d’autres logiques, ni la construction du nombre chez l’enfant avec les nombres « naturels » de l’adulte sous le prĂ©texte qu’il existe des nombres transfinis ou que les entiers ont Ă©tĂ© rĂ©interprĂ©tĂ©s Ă  titre de cas particuliers des nombres fractionnaires, par la thĂ©orie des couples de Weierstrass et de HĂ€nkel : la logique bivalente et la suite des nombres demeurent de bons exemples de systĂšmes en Ă©quilibre, car leurs propriĂ©tĂ©s initiales n’ont point Ă©tĂ© contredites, mais simplement indĂ©finiment enrichies au cours des intĂ©grations successives (au sens biologique du terme) auxquelles ces systĂšmes ont Ă©tĂ© soumis. Ce n’est que dans la perspective d’un conventionalisme intĂ©gral — hypothĂšse sociologiquement concevable sinon lĂ©gitime, mais psychologiquement impensable dĂšs que l’on reconnaĂźt les racines sensori-motrices et pragmatiques des structures opĂ©ratoires — qu’il y aurait vice de mĂ©thode Ă  comparer les phases successives de l’équilibration des structures logico-mathĂ©matiques de l’enfant aux phases relativement « finales » de l’adulte 7, mais toujours ouvertes sur les dĂ©passements et les intĂ©grations ultĂ©rieures.

§ 2. Position du problĂšme et signification de la notion d’équilibre

Rappelons d’abord qu’on a recouru Ă  la notion d’équilibre dans tous les domaines de la psychologie et pas seulement dans celui de la perception (thĂ©orie de la Gestalt) ou de l’intelligence. ClaparĂšde, par exemple, qui soutenait que toute conduite est dĂ©clenchĂ©e par un besoin et tend Ă  la satisfaction de celui-ci, faisait correspondre le besoin Ă  un dĂ©sĂ©quilibre (ce qui est bien clair dans le cas des besoins organiques comme la faim et la soif) et la satisfaction Ă  un retour Ă  l’équilibre, le comportement consistant ainsi Ă  subir sans cesse (du dehors ou du dedans) des effets de dĂ©sĂ©quilibre et Ă  tendre Ă  une rééquilibration continuelle ; il s’y ajoute alors la possibilitĂ© d’anticipations, de corrections anticipĂ©es, etc. P. Janet, K. Lewin et Freud lui-mĂȘme ont utilisĂ© de mĂȘme les notions d’équilibre en psychologie affective. Tout rĂ©cemment encore T. Parsons, traitant des interactions familiales du point de vue de sa thĂ©orie gĂ©nĂ©rale de l’action, utilise de mĂȘme les notions d’équilibre et rĂ©serve un appendice de son ouvrage Ă  une formalisation de ces notions due Ă  M. Zelditsch-jun 8.

Il conviendrait alors peut-ĂȘtre de distinguer deux classes de processus d’équilibre selon qu’ils sont relatifs Ă  la vie affective ou aux fonctions cognitives. On pourrait Ă  cet Ă©gard invoquer les critĂšres classiques de l’économie des conduites et leur structures (P. Janet), de la dynamique du champ et de sa structure (K. Lewin), etc., ou, d’une maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale encore, les critĂšres de valeur et de constatation. Mais, dans la mesure oĂč nous allons chercher Ă  expliquer les structures logiques Ă©lĂ©mentaires par l’équilibre du comportement et non par l’inverse, nous ne pouvons pas scinder d’avance en deux les aspects affectifs et cognitifs de la conduite puisque la solution d’un problĂšme, aussi abstrait soit-il, suppose elle-mĂȘme des intĂ©rĂȘts, des besoins, des satisfactions, etc., donc des facteurs affectifs. D’autre part, en recourant Ă  la thĂ©orie des jeux, on fait appel aux coĂ»ts et aux gains des stratĂ©gies, ce qui, mĂȘme s’il s’agit de gains d’information, constitue un facteur Ă©conomique se rĂ©fĂ©rant classiquement Ă  l’aspect affectif de la conduite (c’est Ă  l’affectivitĂ© que l’on doit de prĂ©fĂ©rer un moindre effort Ă  une solution coĂ»teuse, mĂȘme lorsqu’il s’agit de mathĂ©matiques).

Nous renoncerons donc aux divisions de ce genre et nous bornerons Ă  dĂ©limiter les questions comme telles, en commençant par nous demander selon quels critĂšres une structure peut-elle ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme Ă©tant en Ă©quilibre, et en cherchant ensuite comment expliquer cette Ă©quilibration des structures.

Nous dirons d’abord qu’il y a structure (sous son aspect le plus gĂ©nĂ©ral) quand des Ă©lĂ©ments sont rĂ©unis en une totalitĂ© prĂ©sentant certaines propriĂ©tĂ©s en tant que totalitĂ© et quand les propriĂ©tĂ©s des Ă©lĂ©ments dĂ©pendent, entiĂšrement ou partiellement, de ces caractĂšres de la totalitĂ©.

Par exemple deux ou plusieurs segments de droites (en positions quelconques) perçues simultanĂ©ment constituent une structure, car leurs longueurs respectives sont plus ou moins surestimĂ©es ou dĂ©valuĂ©es en fonction les unes des autres : il y a donc figure d’ensemble (lois de totalitĂ©), dont dĂ©pendent en partie certaines propriĂ©tĂ©s (longueurs, orientation, etc.) des Ă©lĂ©ments.

De mĂȘme une classification constitue une structure, car la signification de chaque classe dĂ©pend en partie de celle des autres et du systĂšme entier.

Cette dĂ©finition est un peu plus Ă©troite que celle de Russell-Whitehead (ensemble des propriĂ©tĂ©s communes aux systĂšmes isomorphes), car elle implique la dĂ©pendance des parties par rapport au tout. Elle est par contre un peu plus large que celle de Bourbaki (tables Ă  double entrĂ©e, lesquelles impliquent aussi la dĂ©pendance des parties eu Ă©gard aux lois de totalitĂ©), car il existe des structures psychologiques ne pouvant pas ĂȘtre mises sous la forme de telles tables, sinon Ă  titre momentanĂ©, faute de dĂ©termination suffisante et surtout suffisamment stable des parties (par exemple dans le domaine de la perception) 9.

Cela dit, il est immĂ©diatement visible que certaines structures sont plus rĂ©sistantes que d’autres. Ces degrĂ©s de rĂ©sistance pourront ĂȘtre Ă©valuĂ©s Ă  l’occasion, soit Ă  l’adjonction de nouveaux Ă©lĂ©ments (ou de la suppression d’anciens), soit des manipulations internes que l’on pourra introduire entre Ă©lĂ©ments ou entre sous-structures. C’est ainsi qu’il suffira d’ajouter ou d’enlever l’un des segments de droites de la structure perceptive citĂ©e pour modifier la longueur ou l’orientation apparentes des autres, tandis qu’une classification bien faite n’est pas modifiĂ©e si l’on ajoute de nouveaux casiers (l’ancienne structure pouvant par exemple se conserver intĂ©gralement Ă  titre de sous-structure d’une nouvelle structure d’ensemble). Il sera ainsi possible de dĂ©finir les diffĂ©rentes formes d’équilibre selon la rĂ©sistance aux changements prĂ©sentĂ©e par les diffĂ©rentes structures (y compris leurs sous-structures et leurs Ă©lĂ©ments).

La marche que nous allons suivre sera donc la suivante. Nous allons d’abord essayer de montrer qu’à chaque variĂ©tĂ© de structure mentale correspond une ou plusieurs formes spĂ©cifiques d’équilibre. AprĂšs quoi nous nous demanderons sur quelques cas privilĂ©giĂ©s comment on peut expliquer l’équilibre et le mĂ©canisme de l’équilibration. Enfin nous chercherons si la succession mĂȘme des structures, c’est-Ă -dire en fait leurs lois de filiation et de dĂ©veloppement, pourrait ĂȘtre interprĂ©tĂ©e grĂące Ă  une extension aux diffĂ©rents niveaux de ces mĂȘmes mĂ©canismes d’équilibration.

Mais avant d’aborder le programme, il nous paraĂźt utile de dissiper encore quelques malentendus relatifs au terme mĂȘme d’équilibre et au choix de la notion d’équilibration pour caractĂ©riser ce qui nous paraĂźt ĂȘtre un des aspects fondamentaux des processus d’apprentissage. Ces malentendus, d’ailleurs surtout sĂ©mantiques, sont parfois si tenaces qu’on nous a parfois suggĂ©rĂ© de renoncer au mot « équilibre » (qui est sans doute plus large en français qu’« equilibrium » ou « balance » en anglais) pour parler plus gĂ©nĂ©ralement d’« états stables dans un systĂšme ouvert », etc. 10 Nous prĂ©fĂ©rons conserver le terme d’équilibre, mais en prĂ©cisant les cinq points suivants et en insistant sur le fait qu’il convient de s’y rĂ©fĂ©rer systĂ©matiquement en tout ce qui suit :

(1) Un corps physique quelconque ne possĂšde pas d’organes particuliers tendant Ă  assurer son Ă©quilibre : un caillou, par exemple, peut se trouver en position d’équilibre instable, stable ou indiffĂ©rent sans que les caractĂšres occasionnels ou pour ainsi dire surajoutĂ©s reflĂštent sa structure interne. Au contraire les propriĂ©tĂ©s homĂ©ostatiques (mĂȘme si on les interprĂšte comme le rĂ©sultat non pas d’une « balance » exacte, mais d’un ensemble d’activitĂ©s pouvant aboutir parfois Ă  certaines surcompensations), les Ă©changes entre l’organisme et le milieu (impliquant un Ă©quilibre mobile entre l’assimilation des substances et Ă©nergies et l’accommodation aux situations donnĂ©es), etc., etc., ne sont pas des caractĂšres occasionnels mais intrinsĂšques, car ils correspondent Ă  l’organisation mĂȘme des ĂȘtres vivants. En parlant d’équilibre dans le domaine mental et dans celui de la formation des structures logiques, nous pensons Ă©galement Ă  des aspects internes d’organisation et non pas simplement Ă  une stabilitĂ© ou Ă  une instabilitĂ© qui s’ajouteraient comme du dehors aux mĂ©canismes en jeu.

(2) En parlant d’équilibre dans le domaine mental nous ne songeons nullement Ă  des Ă©tats de repos, mais au contraire Ă  des systĂšmes d’activitĂ©s dont l’équilibre ou le dĂ©sĂ©quilibre traduisent certaines interactions. Au sens courant (mĂ©canique, etc.) du terme, il va de soi qu’un organisme n’est jamais en Ă©quilibre et que l’état de repos complet en systĂšme clos correspondrait Ă  la mort. Nous supposons au contraire que les Ă©tats les mieux Ă©quilibrĂ©s au sens oĂč nous prendrons ce mot correspondent au maximum d’activitĂ©s et au maximum d’ouverture dans les Ă©changes. C’est pourquoi nous ne considĂ©rerons nullement comme contradictoire de chercher Ă  dĂ©crire les Ă©tats d’équilibre en termes de stratĂ©gies (thĂ©orie des jeux), de probabilitĂ© de rĂ©actions, etc.

(3) Si nous conservons cependant le vocable d’« équilibre », c’est qu’il correspond Ă  deux caractĂšres essentiels de ces activitĂ©s : d’une part, elles tendent Ă  une certaine cohĂ©rence, malgrĂ© leur spontanĂ©itĂ©, ce qui signifie une certaine stabilitĂ© opposĂ©e au dĂ©sordre ; d’autre part (et c’est sur ce point que le mot « équilibre » est plus expressif que celui de simple « état stable »), cette stabilitĂ© implique un jeu de compensations actives, condition nĂ©cessaire de la cohĂ©rence lorsque celle-ci ne se rĂ©duit pas au repos.

(4) Ces compensations sont assurĂ©es par des mĂ©canismes trĂšs variĂ©s de rĂ©gulations (rĂ©troactions et anticipations ; « feedbacks » dans la terminologie anglo-saxonne, « rĂ©affĂ©rences » dans la rĂ©flexologie soviĂ©tique, etc., etc.). Mais il est essentiel de prĂ©ciser d’emblĂ©e, pour comprendre l’essai qui va suivre, que les opĂ©rations logiques en formation (une opĂ©ration Ă©tant caractĂ©risĂ©e par sa rĂ©versibilitĂ© rigoureuse) ne se surajoutent pas du dehors Ă  ces rĂ©gulations, etc., et qu’elles en constituent au contraire le terme d’équilibre final : une opĂ©ration est une rĂ©gulation devenue entiĂšrement rĂ©versible dans un systĂšme entiĂšrement Ă©quilibrĂ©, et devenue entiĂšrement rĂ©versible parce qu’entiĂšrement Ă©quilibrĂ©e.

(5) D’un tel point de vue, on peut soutenir que, dans le domaine cognitif, seules les structures logiques sont entiĂšrement Ă©quilibrĂ©es. La notion d’équilibre n’en conserve pas moins son intĂ©rĂȘt trĂšs gĂ©nĂ©ral, car, Ă  dĂ©faut d’équilibre complet, on retrouve Ă  tous les niveaux des processus d’équilibration obĂ©issant, en tant que processus, Ă  des lois communes. De plus, aux diffĂ©rentes Ă©tapes de ces processus correspondent des formes d’équilibre variĂ©es, dont les structures logiques constituent une manifestation parmi bien d’autres, mais une manifestation Ă  la fois privilĂ©giĂ©e en sa rĂ©alisation et solidaire de toutes les autres, en son dĂ©veloppement progressif et jusqu’en son achĂšvement.

§ 3. Les caractĂšres gĂ©nĂ©raux et les diffĂ©rentes formes d’équilibre

Pour distinguer les diffĂ©rentes formes d’équilibre il faut auparavant dĂ©finir les caractĂšres gĂ©nĂ©raux ou dimensions de toute forme d’équilibre en psychologie :

(1) Nous appellerons champ de l’équilibre l’ensemble des objets ou des propriĂ©tĂ©s d’objets sur lesquels portent les actions d’une certaine catĂ©gorie susceptibles de s’équilibrer entre elles.

Ce champ est dĂ©limitĂ© par la structure mĂȘme des actions considĂ©rĂ©es. Par exemple, pour un effet perceptif visuel primaire, le champ d’équilibre se confond avec le champ visuel en liaison avec une seule centration ; pour un effet perceptif visuel secondaire c’est le champ d’exploration du regard ; pour une classification, c’est l’extension de la classe totale considĂ©rĂ©e ; etc.

Pour autant que l’on aura Ă  traduire l’équilibre en langage probabiliste, ce champ doit prendre la forme d’un « corps d’évĂ©nements », tel que, pour deux « évĂ©nements » quelconques se produisant dans le champ, l’un et l’autre ainsi que l’un ou l’autre, constituent encore des « évĂ©nements », et que la probabilitĂ© de A ou B (si A et B = 0) soit Ă©gale Ă  prob. (A) + prob. (B), du moins en principe et si les Ă©vĂ©nements sont indĂ©pendants stochastiquement 11.

(2) Il faut ensuite dĂ©finir la mobilitĂ© de l’équilibre, car sauf le cas des formes perceptives primaires relatives Ă  des objets immobiles, les structures dont nous Ă©tudierons l’équilibration sont relatives Ă  des actions, des opĂ©rations ou en gĂ©nĂ©ral des transformations. L’équilibre est alors relatif Ă  la compensation des transformations et se trouve ainsi comparable Ă  un Ă©quilibre chimique de forme (⇄), ce qui n’exclut pas sa stabilitĂ©, etc.

Df. On peut définir cette mobilité par les distances spatio-temporelles entre les éléments du champ, en tant que ces distances sont parcourues, à vitesses supposées égales, par des actions (effectives ou intériorisées) du sujet.

Par exemple, la forme perceptive visuelle de quelques Ă©lĂ©ments perçus simultanĂ©ment en fonction d’une seule centration du regard est de mobilitĂ© nulle, car la distance entre les Ă©lĂ©ments n’est pas parcourue par le regard du sujet pendant les 0,3 ou 0,4 sec. que dure la centration, mĂȘme s’il s’agit d’étoiles perçues simultanĂ©ment dans un mĂȘme champ visuel, alors qu’elles sont Ă  des centaines d’annĂ©es-lumiĂšre les unes des autres ou par rapport au sujet.

Par contre, une classification comporte un Ă©quilibre bien plus mobile, car, non seulement chaque classe peut rĂ©unir des Ă©lĂ©ments fort distants les uns des autres, mais encore des opĂ©rations telles que A + A’ = B ; B + B’ = C ; etc., et C’ = D — B − B’ comportent, par l’intermĂ©diaire d’un symbolisme formĂ© de signes prĂ©sents et proches, un brassage d’objets Ă  distances variĂ©es.

(3) Il faut encore distinguer du caractĂšre stable ou instable d’un Ă©tat d’équilibre une autre propriĂ©tĂ©, qui est la permanence ou la non-permanence des conditions de cet Ă©quilibre, ce qui dans le second cas entraĂźne l’apparition des « dĂ©placements d’équilibre ». Par exemple l’état d’équilibre d’un gaz parfait dĂ©pend de la pression et de la tempĂ©rature : mais si on le comprime, il s’échauffe et sa pression augmente, d’oĂč une rĂ©sistance Ă  la compression (dĂ©placement d’équilibre avec tendance Ă  la modĂ©ration du facteur de perturbation selon le principe de Le ChĂątelier).

Or, cette distinction est essentielle du point de vue de l’équilibre des actions. Un Ă©quilibre perceptif, par exemple, se dĂ©place sans cesse en fonction des modifications du champ, ce qui se constate au fait que les Ă©lĂ©ments objectivement inchangĂ©s prennent de nouvelles valeurs subjectives (surestimations, etc.) en fonction des Ă©lĂ©ments ajoutĂ©s ou des retraits : nous parlerons en ce cas de dĂ©placements d’équilibre. Par contre, l’équilibre des opĂ©rations de dĂ©nombrement n’est pas modifiĂ© si l’on ajoute de nouveaux objets Ă  une collection : les cinq premiers objets, par exemple, seront toujours de nombre 5, qu’on en ajoute 0 ou un nombre quelconque.

Nous pouvons alors dĂ©finir comme suit le caractĂšre en question : Df. Nous dirons qu’une structure prĂ©sente un Ă©quilibre de conditions permanentes, ou plus simplement un Ă©quilibre permanent si, lorsque le champ initial C est modifiĂ© en C’, la sous-structure des Ă©lĂ©ments correspondant Ă  C conserve le mĂȘme Ă©quilibre qu’auparavant ; nous dirons par contre qu’il y a dĂ©placement d’équilibre si la nouvelle forme d’équilibre correspondant Ă  C’ diffĂšre de celle qui correspondait Ă  C.

(4) Quant Ă  la stabilitĂ© de l’équilibre (compatible aussi bien avec un Ă©quilibre dĂ©placĂ© qu’avec un Ă©quilibre permanent), on pourrait ĂȘtre tentĂ© de la dĂ©finir par analogie avec les critĂšres de la mĂ©canique (l’équilibre est stable si la somme gĂ©omĂ©trique des forces et la somme gĂ©omĂ©trique des moments sont nulles, ce qui revient Ă  dire « si la somme algĂ©brique des travaux virtuels compatibles avec les liaisons du systĂšme est nulle », ou, en un mot, si les travaux virtuels se compensent entiĂšrement), ou avec les critĂšres plus gĂ©nĂ©raux de la physique (minimum d’énergie potentielle, ce qui entraĂźne Ă©galement la compensation exacte des transformations virtuelles). En effet, le physicalisme a une grande tradition en psychologie, notamment depuis la thĂ©orie de la Forme (Koehler avait Ă©tĂ© physicien avant de devenir psychologue), et il est fort possible que quand les concomitants neurophysiologiques des perceptions et des opĂ©rations intellectuelles nous seront suffisamment connus, on puisse se servir de tels critĂšres mĂ©caniques en s’appuyant sur des mesures suffisantes des forces et vitesses (ou des Ă©nergies). Mais comme nous faisons pour le moment de la pure psychologie (en entretenant mĂȘme l’espoir trĂšs ambitieux que nos modĂšles explicatifs de certains mĂ©canismes perceptifs et des mĂ©canismes opĂ©ratoires puissent acquĂ©rir, sur le seul terrain psychologique, une gĂ©nĂ©ralitĂ© suffisante pour ĂȘtre nĂ©cessairement retenue, Ă  titre de cadre structural, par les futures analyses causales de la psychophysiologie), il s’agit, non pas d’invoquer des forces ou des Ă©nergies qui resteraient tributaires de la seule imagination, mais de retenir exclusivement des dĂ©finitions physiques usuelles de l’équilibre stable leurs caractĂšres non spĂ©cifiquement « physiques », c’est-Ă -dire les caractĂšres assez gĂ©nĂ©raux pour ĂȘtre appliquĂ©s au comportement aussi bien qu’aux Ă©tats matĂ©riels 12. Deux propriĂ©tĂ©s soulignĂ©es par les dĂ©finitions mĂ©caniques et physiques prĂ©sentent cette gĂ©nĂ©ralité : ce sont, par ordre d’importance, la compensation des transformations virtuelles, et le minimum d’action.

Au minimum d’action correspondront les transformations les plus simples possibles conduisant Ă  un rĂ©sultat dĂ©terminĂ©. Par exemple, dans le cas de la modification de la forme d’un objet, ou du dĂ©placement d’une tige droite, l’enfant peut interprĂ©ter l’évĂ©nement soit comme un simple dĂ©placement (des parties de l’objet entier), soit comme un dĂ©placement s’accompagnant d’un accroissement de matiĂšre ou de longueur (d’une longueur objectivement inchangĂ©e, etc.) Nous dirons alors que le pur dĂ©placement constitue dans ce cas la transformation minimum (= la plus simple), ce qui est naturellement relatif Ă  l’état d’équilibre de l’adulte, ou du moins Ă  celui du stade final (provisoirement) du processus Ă©volutif en jeu.

Mais nous avons surtout Ă  considĂ©rer, car c’est ce caractĂšre qui est fondamental, la compensation plus ou moins complĂšte des transformations en prĂ©sence. Dans le cas d’un Ă©quilibre immobile comme la perception d’une « bonne forme » carrĂ©e, nous dirons que la compensation est maximum quand les surestimations, etc., Ă©ventuelles partant sur les cĂŽtĂ©s de la figure se compensent Ă  peu prĂšs complĂštement. Dans le cas d’une moins bonne forme comme un rectangle, il y aura au contraire surestimation persistante du grand cĂŽtĂ©, donc une dĂ©formation (Df. : transformation non compensĂ©e) et l’équilibre sera moins stable parce que cette surestimation peut varier d’un moment Ă  l’autre (ou d’un sujet Ă  l’autre, etc.). Dans le cas des formes d’équilibre mobile, comme des systĂšmes opĂ©ratoires (classification, etc.), il s’y ajoute cette considĂ©ration essentielle que, outre les opĂ©rations rĂ©ellement effectuĂ©es, il faut tenir compte de l’ensemble des opĂ©rations possibles. Or, ces opĂ©rations possibles qui correspondent Ă  un ensemble de « transformations virtuelles » (compatibles avec les liaisons du systĂšme qui sont ici les donnĂ©es relatives au champ et Ă  la mobilitĂ© de l’équilibre) constituent en un tel cas un bel exemple de compensation entiĂšre (ou de somme algĂ©brique nulle) puisque, Ă  toute opĂ©ration +A on peut faire correspondre une inverse −A qui l’annule.

Le caractĂšre de compensation plus ou moins complĂšte des transformations intervenant dans les formes d’équilibre mentales est donc d’importance essentielle. Il est possible que le caractĂšre se confonde avec celui de la simplicitĂ© des transformations (minimum), c’est-Ă -dire que les transformations les plus simples seraient en mĂȘme temps les mieux compensĂ©es (ce qui est vrai si l’on compare les opĂ©rations aux reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires et aux perceptions), mais cela n’est pas dĂ©montrĂ© et nous dĂ©finirons donc la stabilitĂ© de l’équilibre par la compensation seule [DP(E). DS(E) = 1 dans les dĂ©finitions de Mandelbrot], en laissant ouverte la question de savoir si la compensation la plus complĂšte correspond Ă  la transformation la plus simple, ce qui est Ă  dĂ©terminer en chaque cas particulier :

Df. : un Ă©tat d’équilibre est d’autant plus stable que les transformations en jeu se compensent les unes les autres.

(5) Il reste Ă  coordonner les quatre dimensions prĂ©cĂ©dentes pour en tirer une dĂ©finition gĂ©nĂ©rale des degrĂ©s hiĂ©rarchiques d’équilibre. Il est clair, en effet, que si, pour un champ restreint et une faible mobilitĂ©, l’équilibre est plus facile Ă  atteindre, il restera Ă  la merci d’un Ă©largissement du champ ou d’un accroissement de la mobilitĂ©. Il peut donc se faire que, par suite de modifications dans le milieu ou dans ses propres activitĂ©s, le sujet en vienne Ă  considĂ©rer comme souhaitable d’élargir un champ ou de le structurer autrement, ou surtout d’accroĂźtre les distances spatio-temporelles qui dĂ©finissent la mobilitĂ© de ses actions, et qu’il tende ainsi vers de nouvelles formes d’équilibre considĂ©rĂ©es comme « meilleures » tout en ayant atteint des formes stables sur le palier antĂ©rieur. On peut alors considĂ©rer comme d’autant « meilleur » un Ă©quilibre qui, pour le champ le plus Ă©tendu et la mobilitĂ© la plus grande compatibles avec les capacitĂ©s du sujet, parviendra au maximum de permanence et de stabilitĂ©, c’est-Ă -dire aux transformations les plus simples et les mieux compensĂ©es. Or, l’étendue du champ et la mobilitĂ© fournissent Ă  elles deux la mesure du nombre des liaisons entre les Ă©lĂ©ments du champ considĂ©ré : ce qui prĂ©cĂšde revient donc Ă  dire que l’équilibre le « meilleur » est celui qui rĂ©alise un compromis, Ă  dĂ©finir de façon plus exacte en chaque cas particulier, entre le maximum de liaisons construites et le minimum de transformations :

Df. De deux formes d’équilibre, la « meilleure » est celle qui fait correspondre, selon un dosage optimum devant ĂȘtre caractĂ©rise en chaque cas d’espĂšce, au champ le plus Ă©tendu et Ă  la mobilitĂ© la plus grande donc le maximum de liaisons engendrĂ©es) les transformations les plus simples et les mieux compensĂ©es.

Il n’est naturellement pas question de transformer cette dĂ©finition en un postulat ou en un axiome : les problĂšmes subsistent entiers de savoir si le sujet tend toujours aux formes d’équilibre les meilleures et surtout d’établir par quels mĂ©canismes il est conduit Ă  y tendre lorsque le fait se produit.

§ 4. Classification et dĂ©finition des principales variĂ©tĂ©s de structures mentales ; leur correspondance avec les formes d’équilibre

Il s’agit d’abord de caractĂ©riser les diverses structures susceptibles d’ĂȘtre Ă©quilibrĂ©es, de montrer Ă  quelles formes respectives d’équilibre correspondent ces structures et de chercher notamment si les structures logiques ou logico-mathĂ©matiques Ă©lĂ©mentaires rĂ©pondent Ă  une forme spĂ©cifique d’équilibre. AprĂšs quoi seulement nous en pourrons venir au problĂšme central qui sera de dĂ©cider si ce sont les structures qui expliquent l’équilibration ou si au contraire les structures peuvent ĂȘtre interprĂ©tĂ©es comme le produit ou le rĂ©sultat d’un processus autonome d’équilibration. Auquel cas il restera Ă  rendre compte de celui-ci.

On pourrait soutenir, il est vrai, qu’il s’agit lĂ  d’un pseudo-problĂšme, parce qu’une structure constitue ipso facto une forme d’équilibre (nous nous sommes mĂȘme parfois exprimĂ©s de cette maniĂšre). Mais, dans le prĂ©sent essai, nous nous plaçons essentiellement au point de vue d’une distinction entre la structure (ou organe) et la fonction (au sens biologique du terme) : Ă  cet Ă©gard, l’équilibration est un processus fonctionnel distinct de la structure et le problĂšme que nous posons constitue ainsi Ă  un cas particulier de la question sans cesse dĂ©battue de savoir si une structure est le produit d’un fonctionnement, ou si celui-ci rĂ©sulte de celle-lĂ . Par exemple, le correspondant structural d’un mĂ©canisme fonctionnel de compensations complĂštes n’est autre que la rĂ©versibilité : le problĂšme se pose alors, et en un sens trĂšs concret, de savoir si l’on peut expliquer la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire par le jeu progressif des compensations, ou si les compensations complĂštes qui caractĂ©risent l’équilibre d’une structure opĂ©ratoire ne sont que le rĂ©sultat de l’action de cette structure considĂ©rĂ©e comme donnĂ©e (comme innĂ©e ou comme imposĂ©e par le langage, l’éducation, etc.), et comme donnĂ©e y compris sa rĂ©versibilitĂ©.

Cela dit, il convient au prĂ©alable de dĂ©finir certains termes. Df. Nous appellerons rĂ©versibilitĂ© la capacitĂ© d’exĂ©cuter une mĂȘme action dans les deux sens de parcours, mais en ayant conscience qu’il s’agit de la mĂȘme action.

Le fait de pouvoir dĂ©rouler la mĂȘme action dans les deux sens correspond ainsi en un sens Ă  la dĂ©finition physique de la rĂ©versibilitĂ© (passage de A Ă  B et de B Ă  A mais en repassant par les mĂȘmes Ă©tats), tandis que la conscience de l’identitĂ© de cette action, malgrĂ© la diffĂ©rence des sens de parcours, confĂšre Ă  la rĂ©versibilitĂ© une signification opĂ©ratoire correspondant au caractĂšre involutif d’une transformation logico-mathĂ©matique (par exemple NN = I ou RR = I oĂč NN est la nĂ©gation de la nĂ©gation, RR la rĂ©ciproque de la rĂ©ciproque et I la transformation identique).

Df. Nous dirons qu’une action est renversable ou encore qu’il y a retour empirique au point de dĂ©part quand le sujet revient Ă  celui-ci sans la conscience de l’identitĂ© de l’action exĂ©cutĂ©e dans les deux sens.

Le renversable psychologique correspond donc en un sens au renversable physique (cf. Duhem : non-identitĂ© des Ă©tats Ă  l’aller et au retour) et l’absence de conscience de l’identitĂ© prive le renversable de tout caractĂšre opĂ©ratoire (par exemple, les figures perceptives dites rĂ©versibles parce qu’on peut les voir alternativement en relief ou en profondeur ne sont que « renversables ») 13.

Df. Nous appellerons intĂ©riorisĂ©e une action exĂ©cutĂ©e en pensĂ©e sur des objets symboliques (voir plus bas), soit par reprĂ©sentation de son dĂ©roulement possible et de son application Ă  des objets rĂ©els Ă©voquĂ©s par images mentales (c’est alors l’image qui joue le rĂŽle du symbole), soit par application directe Ă  des systĂšmes symboliques (signes verbaux, etc.). Df. Nous nommerons opĂ©rations des actions intĂ©riorisĂ©es ou intĂ©riorisables, rĂ©versibles et coordonnĂ©es en structures totales (voir la Df. de la structure § 2).

Il devient alors possible de distinguer les diverses structures mentales et de leur faire correspondre des formes d’équilibre au sens du § 3.

Df. Nous appellerons d’abord perceptions primaires celles qui peuvent ĂȘtre obtenues au moyen d’un seul acte portant sur des Ă©lĂ©ments donnĂ©s simultanĂ©ment (une seule centration du regard, etc.) et perceptions secondaires celles qui relĂšvent d’activitĂ©s perceptives, c’est-Ă -dire de comparaisons Ă  distances spatio-temporelles dĂ©passant le champ simultanĂ©. Df. Les structures des perceptions primaires peuvent ĂȘtre appelĂ©es Gestalt en ce sens qu’elles sont irrĂ©versibles et non associatives.

L’irrĂ©versibilitĂ© des Gestalt se traduit par la prĂ©sence de « transformations non compensĂ©es » ou dĂ©formations perceptives (telles que les illusions optico-gĂ©omĂ©triques, les Ă©galisations illusoires intraliminaires, etc.).

Leur principal caractĂšre est Ă  cet Ă©gard l’absence de composition additive 14. Soit, par exemple, une figure rectiligne formĂ©e de deux segments A et A’ se prolongeant directement : la longueur perçue (A + A’) est distincte de l’addition des deux longueurs qui seraient perçues pour A et A’ isolĂ©s : (A + A’) ≶ (A) + (A’).

Du point de vue de l’équilibre, les Gestalt ne correspondent qu’à des formes d’équilibre Ă  champ trĂšs restreint (Ă©lĂ©ments simultanĂ©ment perçus) ; Ă  mobilitĂ© trĂšs faible ; instables dans la mesure oĂč interviennent les transformations non compensĂ©es ; et surtout sans conditions permanentes, donc avec « dĂ©placements d’équilibre » lors de chaque modification des facteurs.

Les structures perceptives secondaires sont intermédiaires entre les Gestalt et les schÚmes sensori-moteurs (voir plus loin). Elles se caractérisent surtout par leurs régulations correctrices et anticipatrices :

Df. Nous appellerons régulations les compensations partielles ayant pour effet de modérer les déformations (= transformations non compensées), par rétroaction ou par anticipation.

Les structures perceptives secondaires correspondent ainsi Ă  des formes d’équilibre Ă  champ un peu plus Ă©tendu que les structures primaires (distances spatio-temporelles du champ d’exploration perceptive) ; Ă  mobilitĂ© un peu plus grande (en fonction des activitĂ©s perceptives) ; elles sont un peu plus stables en fonction de leurs rĂ©gulations ; mais sont encore Ă  conditions non permanentes (dĂ©placements d’équilibre).

Df. On appelle sensori-motrices les activitĂ©s ne faisant intervenir que la perception, les attitudes (tonus) et les mouvements, et intelligence sensori-motrice la capacitĂ© de rĂ©soudre les problĂšmes pratiques au moyen de telles activitĂ©s, avant l’apparition du langage.

Df. Nous appelons schĂšmes sensori-moteurs les organisations sensori-motrices susceptibles d’application Ă  un ensemble de situations analogues et tĂ©moignant ainsi d’assimilations reproductrices (rĂ©pĂ©tition des mĂȘmes activitĂ©s), rĂ©cognitives (reconnaĂźtre les objets en leur attribuant une signification en fonction du schĂšme) et gĂ©nĂ©ralisatrices (avec diffĂ©renciations en fonction de situations nouvelles).

Les schĂšmes sensori-moteurs correspondent alors Ă  des formes d’équilibre Ă  champ encore plus large que les activitĂ©s perceptives et Ă  mobilitĂ© plus grande, puisqu’ils intĂ©ressent l’action du corps propre entier (espace de la prĂ©hension et des dĂ©placements proches). Ces formes prĂ©sentent tous les intermĂ©diaires entre l’instabilitĂ© et une stabilitĂ© relative. Il se produit toujours des dĂ©placements d’équilibre, sauf dans le cas du schĂšme de l’objet permanent et du groupe pratique des dĂ©placements qui atteignent la frontiĂšre des formes d’équilibre Ă  conditions permanentes (ainsi que de la rĂ©versibilitĂ© en actions matĂ©rielles, par delĂ  sans doute les activitĂ©s simplement renversables).

Df. Nous parlerons de fonction symbolique Ă  partir du moment oĂč les signifiants et les signifiĂ©s sont diffĂ©renciĂ©s. C’est le cas des symboles et des signes (par opposition aux indices et signaux perceptifs et sensori-moteurs qui constituent des parties ou aspects peu diffĂ©renciĂ©s du signifiĂ©) : l’imitation diffĂ©rĂ©e, le jeu symbolique, l’image mentale (ou imitation intĂ©riorisĂ©e), etc., constituent de tels symboles, tandis que le langage repose sur le systĂšme des signes collectifs.

DJ. Nous parlerons de reprĂ©sentation et de pensĂ©e Ă  partir du moment oĂč la solution des problĂšmes (intelligence) utilise la fonction symbolique et surajoute ainsi un systĂšme de schĂšmes conceptuels aux schĂšmes sensori-moteurs.

De 2 Ă  7-8 ans il y a dĂ©jĂ  reprĂ©sentation, mais prĂ©opĂ©ratoire, c’est-Ă -dire sans rĂ©versibilitĂ© entiĂšre et surtout sans conservation des ensembles sur lesquels porte la pensĂ©e (voir § 5), parce que la pensĂ©e naissante consiste surtout, pendant cette pĂ©riode, Ă  traduire en reprĂ©sentations les actions, presque toutes irrĂ©versibles, du niveau sensori-moteur et Ă  les prolonger en fonction des nouvelles distances spatio-temporelles que permet d’atteindre la fonction symbolique (espace lointain, rĂ©cits portant sur le passĂ© et projets sur l’avenir).

NĂ©anmoins, grĂące aux rĂ©gulations reprĂ©sentatives, la pensĂ©e prĂ©opĂ©ratoire atteint certaines formes d’équilibre Ă  champ plus Ă©tendu et Ă  mobilitĂ© plus grande que les schĂšmes sensori-moteurs, mais encore peu stables et sans conditions permanentes faute de structures rĂ©versibles.

Vers 7-8 ans, enfin, apparaissent les premiĂšres structures opĂ©ratoires concrĂštes (voir § 12) et vers 11-12 ans les premiĂšres structures formelles (voir § 13) qui correspondent, comme nous le verrons plus en dĂ©tail, aux deux paliers essentiels de la construction des structures logiques. À ces deux paliers la pensĂ©e parvient alors, et pour la premiĂšre fois en ce qui concerne le niveau de 7-8 ans, Ă  des formes d’équilibre dont les champs croissent indĂ©finiment en Ă©tendue, dont la mobilitĂ© progresse de mĂȘme ; et surtout Ă  des formes stables susceptibles d’échapper Ă  tout dĂ©placement d’équilibre une fois atteintes les conditions permanentes qui correspondent Ă  ces structures.

On constate, au total, qu’aux phases essentielles de la structuration intellectuelle correspondent des phases Ă©galement distinctes de l’équilibration.

§ 5. Les notions de conservation en tant que structures rĂ©sultant d’une Ă©quilibration progressive

Il s’agit maintenant de chercher si c’est le processus d’équilibration qui explique la formation des structures, ou si c’est l’inverse, et comment, dans le premier cas, peut ĂȘtre interprĂ©tĂ©e cette Ă©quilibration elle-mĂȘme, d’une maniĂšre qui en fournisse les raisons. Si nous choisissons comme exemple prĂ©liminaire les notions de conservation, qui ne correspondent qu’aux invariants des structures opĂ©ratoires et non pas Ă  ces structures dans leur totalitĂ©, c’est que nous rĂ©servons celles-ci pour la partie II de cet article (problĂšmes de dĂ©veloppement) et que les invariants constituent dĂ©jĂ  Ă  eux seuls un exemple particuliĂšrement typique du point de vue des « stratĂ©gies » du sujet.

1. Les faits. — Le caractĂšre le plus frappant de l’avĂšnement des structures logiques, chez l’enfant, est l’attribution de l’invariance aux Ă©lĂ©ments de ces structures ainsi qu’à leurs ensembles respectifs : par exemple la correspondance biunivoque entre n1 jetons rouges et n2 jetons bleus supposera la conservation de ces ensembles n1 et n2 ainsi que de l’équivalence n1 = n2. On dira que cela tombe sous le sens. Mais ce qu’il y a d’instructif et mĂȘme d’admirablement suggestif dans les donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques est que prĂ©cisĂ©ment l’enfant n’est certain ni de l’invariance des collections n1 et n2 ni de la conservation de l’équivalence n1 = n2, tant que la correspondance ne dĂ©passe pas le niveau des relations optiques (auquel cas tout changement de configuration dĂ©truit l’équivalence) et n’a pas atteint le niveau d’une opĂ©ration rĂ©versible 15. Il en est de mĂȘme pour toute collection d’objets discontinus (transvasement d’un ensemble de 10 Ă  20 perles d’un rĂ©cipient dans un autre de forme diffĂ©rente), ou pour toute quantitĂ© continue (transvasement d’une quantitĂ© de liquide, non conservation de la quantitĂ© de pĂąte Ă  modeler lors de la transformation d’une boulette en boudin, en galette, etc., ou lors de la division de la boulette en 2 ou en 4), notamment pour les quantitĂ©s spatiales (non conservation des longueurs de deux barres dont l’égalitĂ© de longueur est constatĂ©e par congruence avant que l’une des deux soit dĂ©calĂ©e par rapport Ă  l’autre, non conservation de la longueur totale de segments de droite se prolongeant en une droite unique puis disposĂ©s en ligne brisĂ©e), non conservation de l’égalitĂ© de deux surfaces lorsque l’une change de forme ou lorsqu’on enlĂšve aux deux une partie Ă©gale mais Ă  des places diffĂ©rentes, etc.

II. Les stratĂ©gies du sujet. — Dans tous ces exemples, malgrĂ© leur diversitĂ©, on retrouve certains Ă©lĂ©ments communs de rĂ©action, et ceci dans un ordre de succession constant. Nous nous limiterons Ă  ces caractĂšres gĂ©nĂ©raux, sans entrer dans les dĂ©tails particuliers Ă  telle ou telle expĂ©rience, ce qui permettra de confĂ©rer au vu des centaines de cas examinĂ©s dans les diffĂ©rents domaines, une sĂ©curitĂ© suffisante aux descriptions qui vont suivre.

Dans tous ces exemples, en effet, le sujet peut hĂ©siter entre les rĂ©ponses « plus », « moins » ou « égal » en fonction de deux caractĂšres A et B de la configuration, caractĂšres variant simultanĂ©ment en sens inverse l’un de l’autre. Dans le cas de la boulette d’argile sectionnĂ©e en morceaux ou du grand verre plein de liquide ou de perles dont le contenu est rĂ©parti en plusieurs petits verres, les deux facteurs antagonistes sont le nombre croissant des Ă©lĂ©ments et leur grandeur dĂ©croissante. Dans le cas de la boulette transformĂ©e en saucisse, du verre large et bas transvasĂ© en un bocal allongĂ© ou des surfaces modifiĂ©es, la nouvelle configuration gagne en hauteur ou longueur et perd en largeur ou Ă©paisseur. Dans le cas des correspondances optiques entre jetons, altĂ©rĂ©es par l’allongement de l’une des rangĂ©es, la nouvelle rangĂ©e gagne en longueur et perd en densitĂ©. Dans le cas des nombres rĂ©partis en 1 + 6, 2 + 5 ou 3 + 4 l’un des sous-ensembles croĂźt et l’autre dĂ©croĂźt. Dans le cas des deux rĂ©glettes Ă©galement l’une est dĂ©calĂ©e par rapport Ă  l’autre, l’une gagne en longueur d’un cĂŽtĂ©, mais perd de l’autre cĂŽtĂ©. Etc.

En de tels cas, les stratĂ©gies du sujet, rĂ©duites Ă  ce qu’elles prĂ©sentent de commun, sont uniformĂ©ment les suivantes, dans l’ordre indiqué :

(1) La stratĂ©gie la plus primitive consiste Ă  ne centrer que l’un des deux caractĂšres opposĂ©s A de la nouvelle configuration : par exemple, le nombre des parties du tout divisĂ© et non pas leur petitesse ; ou la longueur de la boulette Ă©tirĂ©e et non pas sa minceur ; ou l’une des extrĂ©mitĂ©s de la rĂ©glette dĂ©calĂ©e et non pas l’autre, etc. Il s’agit lĂ  bien entendu d’une centration reprĂ©sentative, et non pas perceptive : d’abord, parce que le sujet perçoit fort bien l’autre caractĂšre (ce qui est facile Ă  prouver par une mĂ©thode de reproduction ou par des mesures perceptives directes), mais le nĂ©glige simplement, c’est-Ă -dire en fait abstraction (non pas par un « masquage » perceptif mais par abstraction notionnelle) ; ensuite parce que le caractĂšre centrĂ© donne lieu Ă  une infĂ©rence immĂ©diate et constitue ainsi un indice perceptif mais immĂ©diatement significatif en fonction d’un schĂšme conceptuel.

Cette premiÚre stratégie donne alors lieu à un jugement de non-conservation : en plus ou en moins, selon le caractÚre choisi.

(2) La seconde stratĂ©gie consiste Ă  centrer l’autre des deux caractĂšres B, jusque-lĂ  nĂ©gligĂ©. Mais il importe ici d’examiner trois points : le moment d’apparition de cette seconde stratĂ©gie, ses relations de filiation avec la premiĂšre et les coordinations que le sujet lui-mĂȘme Ă©tablit ou n’établit pas entre elles.

(a) Aux niveaux les plus Ă©lĂ©mentaires, le sujet ne parvient pas spontanĂ©ment Ă  cette seconde stratĂ©gie et reste accrochĂ© Ă  la premiĂšre, malgrĂ© les modifications multiples qu’on introduit dans la configuration, mais il adopte d’emblĂ©e la seconde stratĂ©gie si l’on attire son attention sur le caractĂšre nĂ©gligĂ© jusque-lĂ . (b) Au niveau un peu plus Ă©levĂ©, le sujet est amenĂ© Ă  la seconde stratĂ©gie par un changement brusque ou continu de la configuration, mais ce changement d’attitude du sujet dĂ©pend alors de cet ordre de succession des prĂ©sentations (contrastes, comme lors du passage d’une division en deux de la boulette Ă  une division en huit ou davantage ; ou exagĂ©ration de la modification, comme lorsque la boulette mise en saucisse est Ă©tirĂ©e de plus en plus jusqu’à devenir une sorte de fil dont la minceur finit par frapper, etc.), (c). À un niveau encore supĂ©rieur, le sujet peut passer de lui-mĂȘme de la premiĂšre stratĂ©gie Ă  la seconde, pour une mĂȘme configuration donnĂ©e. Ce dernier cas (c) marque la transition entre les stratĂ©gies (2) et (3).

DĂšs le cas (b), d’autre part, il y a dĂ©jĂ  une filiation indirecte entre la stratĂ©gie (2) et celle qui prĂ©cĂšde : sans passer encore de lui-mĂȘme de la premiĂšre stratĂ©gie Ă  la seconde, le sujet n’en vient nĂ©anmoins Ă  celle-ci que parce qu’il a perçu certaines configurations antĂ©rieures Ă  propos desquelles il avait choisi la premiĂšre solution et par rapport auxquelles les configurations actuelles crĂ©ent un effet de contraste ou d’excĂšs dans un mĂȘme sens. Avec le cas (c) la filiation devient plus directe.

Mais le propre de cette stratĂ©gie (2) comparĂ©e Ă  la suivante (3) est que le sujet n’établit dans sa pensĂ©e aucune coordination entre les stratĂ©gies (1) et (2) : lorsqu’il passe de la centration sur le premier caractĂšre Ă  la centration sur le second, il oublie le premier, soit parce qu’il est en prĂ©sence d’une nouvelle configuration qui lui semble sans rapport avec ce qui prĂ©cĂšde (cas b), soit parce qu’il change simplement d’avis (cas c). Il y a donc dans les deux cas deux rĂ©ponses opposĂ©es, compatibles entre elles ou incompatibles, mais entre lesquelles le sujet ne cherche pas de conciliation.

(3) Avec la troisiĂšme stratĂ©gie, nous en arrivons au contraire Ă  un nouveau type de conduite, oĂč le sujet hĂ©site entre les rĂ©ponses « plus », « moins » ou « égal » et qui marque ainsi un dĂ©but de coordination entre les deux stratĂ©gies (1) et (2) ou un dĂ©but de composition entre les deux caractĂšres opposĂ©s Ă  la configuration. Cette troisiĂšme stratĂ©gie pourrait ĂȘtre subdivisĂ©e en plusieurs variĂ©tĂ©s, mais comme nous voulons nous en tenir aux caractĂšres les plus gĂ©nĂ©raux, nous la compterons comme une seule unitĂ© comprenant tous les cas intermĂ©diaires entre la non-conservation franche (stratĂ©gies 1 et 2) et la conservation jugĂ©e Ă©vidente ou nĂ©cessaire (stratĂ©gie 4). Voici les principaux cas particuliers :

(a) Le sujet ayant passĂ© de l’un des caractĂšres opposĂ©s A (stratĂ©gie 1) Ă  l’autre B (stratĂ©gie 2) Ă  propos de configurations successives, mais sans coordinations entre elles, se met Ă  hĂ©siter, en prĂ©sence d’une nouvelle configuration, entre ces deux solutions, avant de se dĂ©cider 16.

(b) Le sujet a conscience dĂšs le dĂ©part, de l’existence des deux caractĂšres mais n’en choisit qu’un, parce qu’il lui paraĂźt prĂ©dominer, et relĂšgue l’autre Ă  l’arriĂšre-plan ; en prĂ©sence d’une configuration diffĂ©rente, il renverse la situation, quitte Ă  hĂ©siter en de nouveaux cas.

(c) Le sujet se rĂ©fĂšre explicitement aux deux caractĂšres, mais n’en conclut pas Ă  une compensation exacte. Par exemple, dans le cas des deux rĂ©glettes dĂ©calĂ©es, il dira que l’une dĂ©passe d’un cĂŽtĂ© et l’autre de l’autre, sans pouvoir dĂ©cider si l’une est plus longue ni laquelle.

(d) Le sujet admet la compensation pour les petites modifications et non pour les grandes, donc une conservation de fait (mais non nécessaire) pour certains cas, mais pas pour tous.

(e) Le sujet en vient parfois Ă  effectuer un retour Ă  l’état initial, mais sans conclure que les boulettes ou rĂ©glettes, etc., redevenues Ă©gales l’étaient durant la modification prĂ©sentĂ©e (il s’agit donc d’un retour empirique au point de dĂ©part et non pas encore d’une rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire).

Le caractĂšre commun Ă  ces divers cas particuliers est donc qu’au lieu de se limiter Ă  une seule centration reprĂ©sentative (1) ou Ă  une seconde Ă©liminant la premiĂšre (2), le sujet se livre Ă  une sorte de dĂ©centration, c’est-Ă -dire de mise en relation entre les deux centrations. Il y a donc dorĂ©navant non seulement filiation entre les deux solutions possibles au dĂ©part, mais effort Ă  des degrĂ©s divers de coordination entre elles.

(4) La quatriĂšme stratĂ©gie consiste Ă  considĂ©rer la conservation comme nĂ©cessaire. Le sujet invoque trois sortes d’arguments (qui sont toujours les mĂȘmes dans toutes les expĂ©riences) : « On n’a rien ĂŽtĂ© ni ajouté », « on n’a fait que changer la forme, mais on peut tout remettre en place comme avant », « on gagne ici (premier caractĂšre) ce qu’on perd lĂ  (deuxiĂšme caractĂšre) ». En fait les deux premiĂšres de ses trois raisons sous-entendent, comme l’exprime explicitement la troisiĂšme, la coordination compensatrice des deux caractĂšres opposĂ©s de la modification prĂ©sentĂ©e.

III. L’équilibre atteint par les stratĂ©gies. — Pour juger de l’équilibre atteint par les stratĂ©gies du sujet, de mĂȘme que, comme nous le ferons plus loin, pour juger de la probabilitĂ© du choix de ces stratĂ©gies, il faut d’abord dĂ©terminer aussi prĂ©cisĂ©ment que possible et pour chacun des cas envisagĂ©s, la nature du champ de l’équilibre (dont le dernier correspondra au corps d’évĂ©nements du point de vue des probabilitĂ©s) et son degrĂ© de mobilitĂ©. Or, il est essentiel de constater que ce champ et cette mobilitĂ© ne sont pas les mĂȘmes au cours des quatre types de stratĂ©gies : tandis que l’enfant commence par ne raisonner que sur des configurations sans s’occuper des transformations ou actions (stratĂ©gies 1, 2 et dĂ©but de 3) il parvient Ă  la fin Ă  subordonner les configurations aux transformations ou actions (4).

(1) Le champ initial est donc formĂ© simplement par les diverses configurations prĂ©sentĂ©es, avec leurs couples de caractĂšres opposĂ©s (donc A ou B ainsi que A et B) mais Ă  l’exclusion des actions qui transforment ces configurations les unes dans les autres. Cela revient Ă  dire que, conformĂ©ment Ă  une loi d’ailleurs gĂ©nĂ©rale, l’enfant commence par ne prendre conscience que des rĂ©sultats de l’action en jeu (Ă©tirer la boulette, dĂ©caler les rĂ©glettes, etc.) et non pas de l’action en tant que processus. La mobilitĂ© de l’équilibre est donc limitĂ©e aux activitĂ©s de comparaison Ă©ventuelle entre un aspect et un autre des configurations par opposition aux activitĂ©s de transformation.

D’autre part, malgrĂ© le caractĂšre restreint de ce champ initial, la stratĂ©gie (1) n’en recouvre qu’une partie seulement, c’est-Ă -dire qu’elle a elle-mĂȘme pour champ d’équilibre le sous-champ formĂ© soit par les caractĂšres A soit par les caractĂšres B selon que la premiĂšre centration (reprĂ©sentative) porte sur l’une ou sur l’autre de ces propriĂ©tĂ©s.

Il est donc clair que la stratĂ©gie (1) n’aboutit pas Ă  l’équilibre : la centration unilatĂ©rale sur l’un des deux caractĂšres seulement donne lieu Ă  une transformation non compensĂ©e qui se traduit par la non-conservation.

(2) Il en est de mĂȘme de la stratĂ©gie (2), puisqu’elle ne donne pas lieu Ă  une coordination entre les caractĂšres A et B.

(3) Avec la stratĂ©gie (3) par contre, nous atteignons certaines formes d’équilibre momentanĂ©es. On assiste d’abord, au cours des stratĂ©gies que nous avons classĂ©es sous (3), Ă  la formation d’un processus de rĂ©troaction : partant d’une centration sur le caractĂšre A le sujet centre ensuite B puis revient Ă  A, etc. : en d’autres termes, sa premiĂšre tendance (direction A) donne lieu Ă  une correction l’orientant dans la direction B, avec nouvelle correction dans la direction A, etc. (= rĂ©troaction Ă  boucle authentique avec corrections au cours des essais pour juger une seule configuration). Ou bien, ayant dĂšs le dĂ©part conscience des caractĂšres A et B, le sujet choisit A pour certaines configurations et renverse son jugement et adoptant B Ă  partir d’un certain point (= rĂ©troaction avec fermeture sur les actions suivantes par l’intermĂ©diaire de nouvelles configurations) 17.

En de telles stratĂ©gies le sujet parvient en fin de compte Ă  certains Ă©tats d’équilibre, mais peu stables et Ă  conditions non permanentes.

Mais l’apparition des processus de rĂ©troactions dans le passage de la centration sur A Ă  la centration sur B et rĂ©ciproquement, donc l’accroissement de mobilitĂ© que constitue cette dĂ©centration a pour effet de modifier le champ de l’équilibre dans la direction des transformations elles-mĂȘmes. En effet, les deux caractĂšres A et B n’étaient pas jusqu’ici assimilĂ©s par le sujet en tant que rĂ©sultat des actions de transformation (Ă©tirer la boulette, dĂ©caler des tiges, espacer une rangĂ©e d’élĂ©ments, etc.), mais simplement en tant que caractĂšres statiques de configuration. Au contraire le processus de rĂ©troaction aboutit tĂŽt ou tard Ă  considĂ©rer comme champ, non seulement les caractĂšres A0 ; A1 ; A2 successifs (par exemple la longueur croissante de la boulette qu’on Ă©tire), ni seulement les caractĂšres B0 ; B1 ; B2 successifs (par exemple l’épaisseur dĂ©croissante), mais encore leurs liaisons :

Ces liaisons (A0 et B0 Ă  la fois, etc.) Ă©taient dĂ©jĂ  incluses dans le champ initial, mais non remarquĂ©es par le sujet. Une fois qu’elles le sont, celui-ci en vient alors tĂŽt ou tard Ă  interprĂ©ter les couples successifs comme les rĂ©sultats d’une transformation (dans cet exemple : de l’action d’étirer), de telle sorte que les actions elles-mĂȘmes de transformation vont ĂȘtre incorporĂ©es dans le champ sous l’effet des stratĂ©gies (3).

C’est pourquoi, en fin de compte (voir stratĂ©gie 3 sous e) le sujet en vient souvent Ă  des actions proprement dites (par opposition Ă  la simple exploration des configurations), consistant Ă  remettre les Ă©lĂ©ments dans la situation initiale. Mais, mĂȘme ce contrĂŽle ne suffit pas encore Ă  conduire aux compensations entiĂšres : le sujet peut fort bien comprendre qu’une action modifie A et B simultanĂ©ment et admettre cependant que l’un des changements l’emporte sur l’autre, et il peut fort bien constater Ă  nouveau l’égalitĂ© des Ă©lĂ©ments dans la situation initiale tout en niant la conservation au cours des modifications. Il peut mĂȘme admettre (stratĂ©gie 3 sous d) la conservation pour les petites modifications et la nier pour les grandes.

En bref, l’équilibre atteint par les stratĂ©gies (3) est, ou non stable, ou relativement stable, mais avec dĂ©placements d’équilibre lors de nouvelles modifications (donc Ă  conditions non permanentes).

(4) Avec la stratĂ©gie (4) par contre l’équilibre atteint est Ă  la fois stable et permanent. Notons d’abord que le champ comprend dorĂ©navant l’ensemble des caractĂšres (A ou B) et (A et B) mais avec en plus l’ensemble des transformations possibles reliant entre eux ces termes et perçues ou conçues Ă  titre de processus donc d’évĂ©nements particuliers. La mobilitĂ© de l’équilibre est donc complĂšte pour le champ considĂ©rĂ©, c’est-Ă -dire que les mises en relation reliant entre eux les A ou les B ou les couples AB correspondent dorĂ©navant Ă  des transformations rĂ©elles ou possibles par actions matĂ©rielles ou intĂ©riorisĂ©es.

Or, malgrĂ© cette mobilitĂ© maximum les transformations considĂ©rĂ©es sont minimum puisqu’elles se rĂ©duisent dĂšs ce niveau Ă  de simples dĂ©placements sans accroissements de matiĂšre, de nombre, de longueur absolue, etc. Ce qui revient par ailleurs Ă  une compensation maximum puisque les seules transformations retenues (= dĂ©placements) se compensent exactement, chaque dĂ©placement pouvant ĂȘtre annulĂ© par le dĂ©placement inverse, tandis que les dilatations ou contractions admises jusque-lĂ  ne comportaient pas d’inverse nĂ©cessaire.

§ 6. Essai d’interprĂ©tation des mĂ©canismes prĂ©cĂ©dents d’équilibration

Rappelons que les notions de conservation constituent les invariants des structures opĂ©ratoires correspondantes. L’équilibre permanent atteint par la stratĂ©gie (4) correspond donc au dĂ©but de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire et marque la constitution des premiĂšres structures logiques appliquĂ©es Ă  la manipulation des objets concrets. Il importe donc de chercher Ă  rendre compte de cette Ă©quilibration pour introduire Ă  l’analyse des structures opĂ©ratoires en gĂ©nĂ©ral, dans l’hypothĂšse selon laquelle ces structures constituent essentiellement les formes permanentes de la coordination des actions du sujet.

I. CoĂ»t et rendement des stratĂ©gies. — Pour comprendre comment le sujet en arrive au comportement d’équilibre, il convient d’abord d’examiner du point de vue objectif (indĂ©pendamment des apprĂ©ciations du sujet, par exemple des probabilitĂ©s subjectives) le coĂ»t et le rendement des stratĂ©gies en jeu. Ce rendement pourrait ĂȘtre Ă©valuĂ© par le gain absolu (G), par le gain moins le coĂ»t C (soit G − C) ou par leur rapport (G : C). Nous nous placerions au point de vue du rapport en raison du rĂŽle essentiel des proportions dans les structures prĂ©opĂ©ratoires (perceptives, etc.), si nous Ă©tions en possession d’une mĂ©trique proprement dite. Mais du point de vue ordinal auquel nous nous limiterons, la convention (G − C) suffit 18.

Ia. On constate en premier lieu que les stratégies sont de plus en plus coûteuses à construire, si leur coût est mesuré (ordinalement) par leur complexité graduelle dans toute échelle « raisonnable » de complexité.

(1) La stratĂ©gie 1 est la moins coĂ»teuse, ne requĂ©rant qu’une seule centration, donc un acte d’attention reprĂ©sentative sur un seul caractĂšre.

(2) La stratĂ©gie 2 est Ă  peine plus coĂ»teuse, mais elle l’est cependant, car il faut un effort lĂ©gĂšrement supĂ©rieur pour Ă©chapper Ă  une persĂ©vĂ©ration et changer de point d’attention.

(3) La ou les stratĂ©gies 3 supposent une mise en relation, donc une dĂ©centration, ainsi qu’un ajustement avec rĂ©troactions, et reprĂ©sentent ainsi des conduites plus complexes que (1-2), donc plus coĂ»teuses.

(4) Les opĂ©rations rĂ©versibles de la stratĂ©gie 4 correspondent Ă  la conduite la plus complexe parce que portant sur les transformations comme telles et non plus seulement sur leurs rĂ©sultats. Une telle conduite suppose donc la constitution d’une structure d’ensemble, dont les formes de conservation considĂ©rĂ©es ne sont que les invariants.

Ib. Mais, d’autre part, le rendement brut des stratĂ©gies est d’autant meilleur qu’elles sont plus coĂ»teuses Ă  combiner :

(4) Le rendement de la stratégie 4 est meilleur que celui des précédentes pour les deux raisons suivantes :

(a) Gain de sĂ©curité : cette stratĂ©gie Ă©vite une multiplicitĂ© d’estimations arbitraires Ă  valeurs indĂ©terminables pour le sujet (dilatations et contradictions des objets, mais en tant que transformations non compensĂ©es). Cette suppression des Ă©quivocations qui correspond Ă  la rĂ©versibilitĂ© est due, du point de vue de l’information, Ă  l’intervention des redondances correspondant aux Ă©quivoques possibles (par exemple dans le cas des tiges dĂ©calĂ©es le dĂ©passement Ă  l’une des extrĂ©mitĂ©s Ă©quivaut au dĂ©passement observable Ă  l’autre extrĂ©mitĂ©).

(b) Gain de prĂ©visibilité : le systĂšme des transformations exactement compensĂ©es permet la prĂ©vision d’une sĂ©rie de positions, de distance de relations de grandeur, etc., et en de nombreux cas la constitution d’une mesure (la mesure linĂ©aire apparaĂźt, par exemple, vers 8 ans en moyenne tĂŽt aprĂšs l’acquisition de la conservation des longueurs, celle-ci conduisant Ă  celle-lĂ  sans la supposer).

(3) La stratĂ©gie 3 bien que de rendement nettement infĂ©rieur Ă  celui de la prĂ©cĂ©dente (la conservation n’est prĂ©vue au mieux que pour les petites modifications) rapporte cependant davantage que les stratĂ©gies 1 et 2 puisqu’elle comporte un processus d’ajustements Ă  la fois rĂ©troactifs et anticipateurs qui permet certaines approximations.

(2) La stratégie 2 comporte encore une légÚre supériorité par rapport à la premiÚre, en tant que conduisant à la comparaison entre les caractÚres A et B (1). La stratégie 1 est la moins productive de toutes en tant que reposant sur un choix arbitraire.

II. La matrice d’imputation. 19 — Il reste maintenant Ă  comprendre de façon plus numĂ©rique pourquoi le comportement d’équilibre (4), qui est donc Ă  la fois le plus coĂ»teux et le plus productif, finit par s’imposer et par supplanter les stratĂ©gies moins coĂ»teuses, mais moins productives.

Il serait peut-ĂȘtre possible de construire Ă  cet Ă©gard une matrice d’imputation sur le modĂšle de celles qu’utilise la thĂ©orie des jeux et de chercher si la stratĂ©gie 4 correspond bien au point d’équilibre (selon le critĂšre de Bayes, mais mĂȘme, si l’on voulait, selon le critĂšre minimax en considĂ©rant les configurations prĂ©sentĂ©es comme induisant systĂ©matiquement le sujet au maximum d’erreurs Ă  cause de leurs apparences trompeuses). Il resterait certes Ă  dĂ©montrer que le rendement G − C augmente des stratĂ©gies 1 à 4, ce qui ne rĂ©sulte naturellement pas de l’accroissement des G et des C, mais ce qui supposerait une analyse de chacune des stratĂ©gies en termes simultanĂ©s de coĂ»t et de gain d’information, donc en termes de rendement net.

Mais, si faute de prĂ©cisions, l’emploi d’une telle matrice n’aboutit en l’occurrence qu’à des considĂ©rations triviales, il soulĂšve par contre un certain nombre de questions qui sont en elles-mĂȘmes d’un intĂ©rĂȘt rĂ©el pour la solution de notre problĂšme gĂ©nĂ©ral. Comment, en effet, concevoir les imputations dont nous avons donnĂ© le rĂ©sultat sous I, si l’on se place au point de vue du sujet et non pas de l’observateur ? Autrement dit, si le sujet tend effectivement Ă  atteindre une stratĂ©gie fournissant un maximum de rendement, dĂ©falcation faite du coĂ»t, comment imaginer la maniĂšre dont s’effectue dans son comportement le calcul des profits et pertes ?

Il va de soi, en effet, que le sujet ne se livre pas Ă  un calcul conscient, d’autant plus que, parvenu Ă  la stratĂ©gie 4 il perd en gĂ©nĂ©ral, et en tous cas trĂšs rapidement, le moindre souvenir des stratĂ©gies 1-3. D’autre part, avant d’atteindre le niveau de la stratĂ©gie 4, il lui faudrait, pour supputer ses avantages, utiliser dans son calcul et dans chacune de ses imputations, toute la logique des opĂ©rations concrĂštes qui, dans notre hypothĂšse, rĂ©sultera de l’équilibre final des actions en jeu dans chaque domaine de structuration explorĂ© par le mĂȘme sujet. Il y aurait donc cercle vicieux Ă  vouloir expliquer la marche Ă  l’équilibre par un systĂšme d’imputations explicites Ă©manant de ce sujet, si ces imputations devaient utiliser des infĂ©rences de niveau trop Ă©levĂ©.

Par contre, rien ne nous empĂȘche de concevoir les imputations comme s’effectuant : (a) par couples successifs et non pas par comparaisons simultanĂ©es portant sur l’ensemble 20 ; et (b) au moyen d’une simple orientation des conduites du sujet vers les solutions les plus probables pour un corps dĂ©terminĂ© d’évĂ©nements, et non pas au moyen d’un choix conscient entre toutes les possibilitĂ©s confrontĂ©es entre elles. La matrice d’imputation sera ainsi Ă  remplacer par l’analyse probabiliste de la sĂ©rie historique des comportements, et l’équilibre de la stratĂ©gie finale 4 s’expliquera en fonction des contrĂŽles sĂ©quentiels corrigeant les stratĂ©gies successives, et retenant d’elles de quoi stabiliser enfin les rĂ©troactions compensatrices en un systĂšme de transformations rĂ©versibles.

Il est Ă  noter qu’en remplaçant ainsi la matrice d’imputations simultanĂ©es par une suite de stratĂ©gies se dĂ©roulant dans le temps et s’expliquant chacun par les Ă©checs ou les insuffisances de la prĂ©cĂ©dente, nous retrouvons un problĂšme thĂ©orique concret de la thĂ©orie des jeux et nous nous facilitons en mĂȘme temps la solution de la question soulevĂ©e par la victoire finale de la stratĂ©gie dont le coĂ»t est maximum mais dont les gains qu’elle assure le sont Ă©galement sans que l’on puisse dĂ©terminer d’avance si le rendement G − C correspond lui-mĂȘme Ă  un tel maximum.

Sur le terrain thĂ©orique, Schutzenberger s’est en effet, demandĂ© si, du point de vue de l’observateur, on parvient au mĂȘme point d’arrivĂ©e par une solution globale de la stratĂ©gie ou par une sĂ©rie de pas d’approche. Il est, en particulier, difficile d’expliquer en certains cas les sauts brusques qui correspondraient, en termes de solution globale, Ă  la possibilitĂ© d’une approche dĂ©tournĂ©e par petits pas successifs.

Or, en termes psychologiques, il est clair qu’un sujet reculant devant le coĂ»t, c’est-Ă -dire l’effort correspondant Ă  la stratĂ©gie la plus difficile, tant qu’elle est Ă  accepter ou Ă  rejeter en bloc, peut fort bien y parvenir par une sĂ©rie de dĂ©tours en fonction du rĂ©sultat des approches successives. En d’autres termes, on peut hĂ©siter devant le coĂ»t Ă©levĂ© actuel d’une stratĂ©gie, sans cĂ©der Ă  la perspective d’un haut rendement futur, tandis que, par Ă©tapes, les coĂ»ts antĂ©rieurs ne comptent plus (les efforts passĂ©s dont on se souvient ne laissent mĂȘme qu’un souvenir positif) et les gains immĂ©diatement rĂ©alisables facilitent l’acceptation d’un coĂ»t supplĂ©mentaire. C’est pourquoi l’accroissement de G qu’il est facile d’établir d’un point de vue ordinal en correspondance avec la succession des stratĂ©gies suffit Ă  expliquer l’arrivĂ©e au rendement G − C final lorsqu’il s’agit d’approches successives, tandis qu’il serait peut-ĂȘtre difficile d’expliquer le choix de la stratĂ©gie (4) en termes d’imputations simultanĂ©es, c’est-Ă -dire de solution globale, car elle impliquerait une sorte de saut brusque (de ces sauts qu’il vaut mieux rĂ©server aux intuitions exceptionnelles du gĂ©nie que de les attribuer sans nĂ©cessitĂ© aux Ă©tapes du dĂ©veloppement normal).

III. Remarques prĂ©alables sur l’emploi des probabilitĂ©s dans l’interprĂ©tation des choix successifs du sujet. 21 — De façon gĂ©nĂ©rale nous considĂ©rons donc que le « pas Ă  pas » en quoi consiste la sĂ©rie gĂ©nĂ©tique (1) à (4) est encore une stratĂ©gie ou une succession de stratĂ©gies (on peut parler ici indiffĂ©remment de stratĂ©gie d’ensemble avec ses tactiques successives particuliĂšres, ou d’une succession de stratĂ©gies) ; et que le passage d’une stratĂ©gie Ă  la suivante s’expliquera par des raisons probabilistes. Le schĂšme explicatif du comportement serait donc : Ă  chaque niveau le comportement adoptĂ© est le plus probable. Mais que signifie alors le terme de probable ?

On peut distinguer trois dĂ©finitions courantes de la probabilitĂ© (sans compter l’interprĂ©tation causaliste ou logiciste) et elles sont fondĂ©es sur : (1) la limite des frĂ©quences ; (2) la probabilitĂ© subjective ou (3) le rapport des cas favorables Ă  l’ensemble des cas possibles.

Si l’on adopte la premiĂšre de ces dĂ©finitions, l’explication revient Ă  dire en particulier : « à chaque niveau, le comportement adoptĂ© est celui qui sera Ă  la limite le plus frĂ©quent pour une population de plus en plus grande de ce stade. » Mais il va de soi qu’une telle interprĂ©tation manque de toute vertu explicative et qu’elle se borne Ă  mettre en Ă©vidence le critĂšre mĂȘme du stade ou du niveau considĂ©rĂ©.

Selon la deuxiĂšme interprĂ©tation, l’explication devient : « le comportement adoptĂ© est celui dont le sujet escompte que le rĂ©sultat correspond le plus probablement Ă  la solution vraie. » Mais nous ne savons que trĂšs peu de choses sur la probabilitĂ© subjective chez l’adulte et absolument rien de cette notion chez l’enfant (notre ouvrage avec B. Inhelder sur L’IdĂ©e de hasard chez l’enfant porte sur la probabilitĂ© de fait chez l’enfant, c’est-Ă -dire sur la probabilitĂ© attribuĂ©e par lui aux Ă©vĂ©nements — si subjective soit-elle au sens vulgaire du terme — et non pas sur les probabilitĂ©s de croyance).

Il ne reste donc que la troisiĂšme interprĂ©tation, mais elle soulĂšve deux difficultĂ©s. Il faut d’abord Ă©chapper au cercle connu qui lui est propre, selon lequel le possible ne se dĂ©termine que par le probable. Il s’agit, d’autre part, de dĂ©terminer l’ensemble des actions possibles, mais sans avoir le droit (en psychologie gĂ©nĂ©tique) d’effectuer cette dĂ©termination d’une maniĂšre a priori.

Or, il est une solution simple pour tourner ces deux obstacles simultanĂ©ment : c’est de ne considĂ©rer comme comportements possibles que les comportements rĂ©alisables et de choisir comme critĂšre du rĂ©alisable ce qui a pu ĂȘtre rĂ©alisĂ© en fait Ă  l’un quelconque des stades du dĂ©veloppement envisagĂ© jusqu’au dernier inclusivement (le dernier Ă©tant celui de l’adulte moyen).

Or, comme dans le cas particulier, c’est dĂšs le niveau de 7 Ă  12 ans que l’enfant atteint les diverses notions de conservation qui caractĂ©risent dans nos civilisations la pensĂ©e de l’adulte moyen, le tableau des comportements possibles est aisĂ© Ă  construire et coĂŻncide avec l’ensemble des actions observĂ©es aux niveaux caractĂ©risĂ©s par les stratĂ©gies (1) à (4).

Nous pouvons donc raisonner sur la probabilitĂ© d’adoption des comportements en dĂ©finissant cette probabilitĂ© comme le rapport des cas favorables Ă  l’ensemble des cas possibles 22. Pour ce fait, nous allons rĂ©unir les champs successifs d’équilibre, distinguĂ©s jusqu’ici, en un corps d’évĂ©nements unique, que nous circonscrirons comme suit : appartiennent Ă  ce corps la considĂ©ration par le sujet des caractĂšres A ou B, avec leurs valeurs A1 A2, etc., et B1 B2, etc., celle des caractĂšres A et B, celle des actions modifiant An en An + 1 ou Bn en Bn + 1 ainsi que celle des actions modifiant An et Bn en An + 1 et Bn + 1. Nous employons le terme neutre de « considĂ©ration par le sujet » pour dĂ©signer des prises de connaissances possibles s’effectuant soit par centration reprĂ©sentative sur un caractĂšre ou une action isolĂ©s soit par construction de relations portant sur les caractĂšres A et B Ă  la fois ou sur les transformations ou actions qui les modifient simultanĂ©ment.

IV. Les probabilitĂ©s attachĂ©es aux stratĂ©gies successives. — Le principe de notre essai d’explication va donc consister Ă  attribuer le choix de la premiĂšre stratĂ©gie Ă  sa plus grande probabilitĂ© (pour un ensemble de sujets ou parmi les conduites possibles d’un mĂȘme sujet, en liaison avec un corps dĂ©terminĂ© d’évĂ©nements) ; puis Ă  interprĂ©ter le choix de la seconde stratĂ©gie comme dictĂ© par des considĂ©rations probabilistes analogues, mais en fonction des rĂ©sultats obtenus par la premiĂšre stratĂ©gie ; puis Ă  interprĂ©ter le choix de la troisiĂšme en fonction des rĂ©sultats de la seconde ; etc. Il s’agira enfin de chercher Ă  interprĂ©ter l’équilibre final (en tant que systĂšme rĂ©versible, Ă  compensations complĂštes) comme rĂ©sultant des rĂ©troactions ou rĂ©gulations compensatrices rendues de plus en plus probables au cours du dĂ©roulement historique prĂ©cĂ©dent.

(1) Le choix de la premiĂšre stratĂ©gie s’explique facilement par son caractĂšre le plus simple 23. Pour un corps d’évĂ©nements constituĂ© par les centrations possibles sur les caractĂšres A ou B et les liaisons possibles entre les caractĂšres A et B, il va de soi que chez un sujet dĂ©terminĂ© (autant que chez un ensemble de sujets), la rĂ©action la plus probable sera la centration sur l’un seulement de ces deux caractĂšres opposĂ©s. En effet, la succession mĂȘme des quatre stratĂ©gies observĂ©es montre que les caractĂšres A et B commencent par ĂȘtre indĂ©pendants du point de vue d’un sujet qui ne comprend pas leur liaison nĂ©cessaire : si donc la probabilitĂ© d’une centration sur A est de p et d’une centration sur B est de p’, la probabilitĂ© d’une liaison entre les deux, c’est-Ă -dire d’une attention portĂ©e sur les deux Ă  la fois sera de pp’ < p et pp’ < p’. Comme, d’autre part, le choix de A ou de B est indiffĂ©rent, puisque la premiĂšre stratĂ©gie consiste simplement Ă  raisonner, sur l’un des deux caractĂšres (quel qu’il soit) Ă  l’exclusion de l’autre, on peut, semble-t-il, admettre que le choix de cette premiĂšre stratĂ©gie s’explique par des raisons simplement probabilistes, Ă©tant admis, bien entendu, le peu d’« informations » du sujet sur les liaisons objectives des caractĂšres A et B.

Quant Ă  expliquer pourquoi le sujet va s’attacher d’abord aux caractĂšres A ou B plutĂŽt qu’aux actions qui les transforment, il est facile d’en rendre compte par les mĂȘmes considĂ©rations probabilistes. En premier lieu, une transformation ou une action transformante suppose le repĂ©rage d’au moins deux Ă©tats successifs, dont les plus frappants sont l’état initial a et l’état terminal c avec Ă©ventuellement un Ă©tat intermĂ©diaire b. Or, mĂȘme si ces Ă©tats ne sont repĂ©rĂ©s qu’au moyen d’un seul caractĂšre A (par opposition Ă  B), tel que a corresponde Ă  A, b Ă  A’ et c Ă  A”, un raisonnement analogue au prĂ©cĂ©dent montrera alors que la centration sur l’état c seul (caractĂ©risĂ© par A” et actuellement donnĂ©, tandis que les Ă©tats a et b ont cessĂ© d’exister Ă  cause de la transformation mĂȘme) est plus probable que la considĂ©ration de a et c Ă  la fois ou que celle de a, b et c Ă  la fois 24. Mais il y a plus. Une transformation n’est pas seulement une succession d’états discontinus : c’est un passage continu et la considĂ©ration de la transformation supposerait une centration reprĂ©sentative sur le passage comme tel. Or, mĂȘme si celui-ci est perceptible (comme dans le cas du mouvement d’un mobile qui est suivi du regard ou dans celui d’une boulette de plasticine dont l’étirement est Ă©galement visible), cela n’est pas encore une raison pour que ce passage donne lieu, en tant que passage, Ă  une centration reprĂ©sentative distincte, car celle-ci exige alors une assimilation plus complexe que ce n’est le cas pour une configuration statique (un Ă©tat de repos) 25. En effet, tandis que la centration reprĂ©sentative sur une configuration statique ne comporte qu’un acte simple d’attention intellectuelle, sans autre activitĂ© du sujet (cette attention utilisant bien entendu des indices perceptifs ou imagĂ©s), la centration sur un passage en tant que tel rĂ©clame en plus l’intervention d’activitĂ©s permettant de confĂ©rer la continuitĂ© Ă  un tel passage, c’est-Ă -dire permettant de le parcourir ou de le reparcourir mentalement. Or, tandis que sur le plan perceptif ce parcours continu peut ĂȘtre assurĂ© par de simples « transports » oculaires, etc., (malgrĂ© ce qu’ont soutenu v. WeizsĂ€cker et Auersperg de la nĂ©cessitĂ© d’une « prolepsis » 26), la reprĂ©sentation distincte de la transformation comme telle, en tant que passage continu, suppose un jeu de rĂ©troactions et d’anticipations reprĂ©sentatives nĂ©cessaires pour permettre au sujet de parcourir lui-mĂȘme ou de reparcourir ce passage. Or, ces mĂ©canismes rĂ©troactifs et anticipateurs sont plus complexes que l’attention statique simple et ne pourront s’amorcer, verrons-nous Ă  l’instant, qu’à propos de la stratĂ©gie 3, pour ne s’achever qu’avec la stratĂ©gie 4.

Ces deux raisons suffisent sans doute Ă  rendre compte du fait si gĂ©nĂ©ral (dans les domaines les plus variĂ©s et pas seulement dans celui des notions de conservation) que les petits raisonnent sur les configurations et leurs caractĂšres statiques bien plus que sur les transformations et que, lorsqu’ils sont obligĂ©s de tenir compte de celles-ci, c’est prĂ©cisĂ©ment Ă  leur phase terminale qu’ils s’attachent d’abord, c’est-Ă -dire Ă  ce qui caractĂ©rise leur seul rĂ©sultat.

(2) Admettons qu’un sujet ait centrĂ© d’abord le seul caractĂšre A et qu’on puisse justifier que la probabilité p de cette centration sur A l’emporte quelque peu sur la probabilité p’ d’une centration sur B : par exemple, s’il s’agit de deux tiges dĂ©calĂ©es, la centration sur le dĂ©passement en surplombement (Ă  gauche comme Ă  droite) est un peu plus probable (pour des raisons perceptives orientant l’attention reprĂ©sentative) que la centration sur le dĂ©passement infĂ©rieur situĂ© de l’autre cĂŽté ; de mĂȘme dans le cas d’une rangĂ©e de jetons qu’on espace ou qu’on resserre, la centration sur la longueur de la rangĂ©e est un peu plus probable que sur sa densité ; etc. Par contre, avec la modification progressive des configurations, il viendra un moment oĂč, aprĂšs avoir constamment centrĂ© le caractĂšre A en vertu de l’inĂ©galitĂ© p > p’ le sujet sera frappĂ© par le fait que le changement de A n’est pas seul en jeu, mais s’accompagne (sans encore d’idĂ©e de liaison nĂ©cessaire ni mĂȘme de corrĂ©lation plus ou moins vague) d’un autre changement : en comparant certaines figures extrĂȘmes ou les phases d’une modification continue, l’attention du sujet est, en effet, attirĂ©e par le changement de B.

Comme les centrations sur les caractĂšres A et B sous leurs diverses valeurs A0 B0 ; A1 B1 ; A2 B2 ; etc., appartiennent dĂšs le dĂ©part au corps des Ă©vĂ©nements possibles, on peut donc interprĂ©ter le passage de A Ă  B (de la stratĂ©gie 1 à 2) par un changement de valeur des probabilitĂ©s attachĂ©es à A et à B, (jusque lĂ  p > p’ et dorĂ©navant p < p’), mais sans changement du corps. En d’autres termes, pour un corps comprenant des A et des B, le sujet peut dĂ©buter par des A et s’y attacher un certain temps, mais, mĂȘme si pA > p’B il y a peu de chances pour qu’il n’aperçoive jamais les B s’il est actif et explore rĂ©ellement les configurations prĂ©sentĂ©es : la probabilitĂ© d’une centration sur B s’accroĂźt donc au cours mĂȘme du dĂ©roulement des conduites, soit parce que le sujet se trouve tĂŽt ou tard insatisfait de porter toujours le mĂȘme jugement (sans pouvoir contrĂŽler l’augmentation ou la diminution continuelles de quantitĂ©, etc., qu’il attribue Ă  l’objet), soit parce que la succession des prĂ©sentations crĂ©e des effets de contraste ou des effets sĂ©riaux qui attirent l’attention sur l’autre caractĂšre nĂ©gligĂ© jusque-lĂ .

De ces deux raisons qui expliquent le passage de pA > p’B Ă  pA < p’B, la seconde est sans doute la plus importante : il n’est guĂšre possible que le sujet assiste Ă  une sĂ©rie de transformations successives, aprĂšs n’avoir remarquĂ© que les variations du caractĂšre A, sans ĂȘtre frappĂ© tĂŽt ou tard (ce qui signifie aprĂšs quelques instants, quelques jours ou quelques semaines suivant les cas) par les variations objectives du caractĂšre B. Mais si ce rĂŽle des effets sĂ©riaux (ou de contraste, etc.) est probablement le principal, il ne faut pas nĂ©gliger pour autant celui de l’insatisfaction subjective. Celle-ci peut tenir Ă  la situation d’interrogation : le fait que l’expĂ©rimentateur posera plusieurs fois les mĂȘmes questions tout en faisant varier le dispositif, peut pousser le sujet au doute et l’amener Ă  centrer le caractĂšre B jusque lĂ  nĂ©gligĂ©. Mais, indĂ©pendamment mĂȘme de ce facteur supplĂ©mentaire, les variations du dispositif, surtout quand elles sont extrĂȘmes, peuvent conduire le sujet Ă  se demander si la solution qu’il a choisie, et qui lui paraĂźt Ă©vidente pour les quelques configurations initiales, reste aussi certaine dans le cas de multiples configurations nouvelles et imprĂ©vues : la centration sur B acquiert alors, pour cette raison Ă©galement, une probabilitĂ© plus grande qu’au dĂ©part.

(3) Le passage des stratĂ©gies 1 et 2 Ă  la stratĂ©gie 3 correspond par contre au passage de A ou B Ă  la conjonction A et B et soulĂšve le problĂšme global suivant : aprĂšs une centration indĂ©pendante sur A (en 1) et une autre centration, en partie indĂ©pendante, sur B (en 2), il y a dorĂ©navant dĂ©centration croissante, c’est-Ă -dire dĂ©veloppement de rĂ©gulations compensant en partie les dĂ©formations fondĂ©es sur A par les dĂ©formations fondĂ©es sur B et rĂ©ciproquement. Qu’est-ce alors que cette dĂ©centration compensatrice ou que ce jeu de rĂ©gulations ?

Sans changer le corps des Ă©vĂ©nements, on peut concevoir en principe cette dĂ©centration comme rĂ©sultant du fait que la mise en relation A et B acquiert une probabilitĂ© nouvelle. La raison gĂ©nĂ©rale en est que, les centrations sur A ou sur B, Ă©tant dorĂ©navant toutes deux acquises (bien que chacune soit indĂ©pendante de l’autre au moment oĂč elle se produit), elles vont tĂŽt ou tard alterner, suivant les configurations. On vient de voir comment la centration sur B peut succĂ©der Ă  celle sur A en raison des contrastes, etc. Mais la marche rĂ©ciproque est ensuite possible, pour des raisons du mĂȘme ordre, ce qui crĂ©era un dĂ©but d’alternance. Lorsque cette alternance, d’abord lente, deviendra plus rapide, ce fait seul diminuera progressivement l’indĂ©pendance des centrations reprĂ©sentatives sur A ou sur B et renforcera la probabilitĂ© de la conjonction A et B (Ă  la fois). Le problĂšme spĂ©cial que pose cette stratĂ©gie 3 est en un mot, d’expliquer l’apparition de la dĂ©pendance A et B et nous ne venons d’y rĂ©pondre que de façon gĂ©nĂ©rale.

Une solution plus spĂ©ciale, et qui semblerait la plus simple, consisterait Ă  dire que, puisque les variations des caractĂšres A et B sont liĂ©es objectivement, le sujet associe peu Ă  peu ces deux caractĂšres par un apprentissage inconscient du type Hull ou Bush-Mosteller. Mais deux difficultĂ©s nous empĂȘchent de nous engager dans cette voie trop facile. La premiĂšre est que cette stratĂ©gie 3 est tardive (vers 6-7 ans en gĂ©nĂ©ral), tandis qu’un mĂ©canisme associatif Ă©lĂ©mentaire devrait imposer la conjonction A et B de façon trĂšs prĂ©coce : on comprend au contraire ce caractĂšre tardif si elle rĂ©sulte d’une alternance entre les stratĂ©gies antĂ©rieures 1 et 2, alternance qui prĂ©lude elle-mĂȘme aux rĂ©troactions et anticipations conduisant aux « opĂ©rations » rĂ©versibles de la stratĂ©gie 4. La seconde difficultĂ© tient Ă  la notion d’association : nous n’avons jamais vu un sujet « comprendre » rĂ©ellement la relation entre deux caractĂšres ou deux variations sur la base d’une simple « association », car cette comprĂ©hension suppose toujours une assimilation proprement dite, s’effectuant au moyen d’instruments intellectuels qui permettent de reconstruire la relation en question.

Or, dans le cas particulier, la comprĂ©hension de la dĂ©pendance complĂšte de A et B supposera la considĂ©ration des transformations elles-mĂȘmes, et nous avons dĂ©jĂ  vu (Ă  propos de la stratĂ©gie 1) que cette considĂ©ration, contrairement Ă  la simple centration sur des configurations statiques, suppose la mise en action d’un jeu de rĂ©troactions et d’anticipations permettant de reconstituer le passage en tant que tel qui caractĂ©rise les transformations. Nous croyons donc que c’est dans la mesure oĂč s’élaborent ces rĂ©troactions et anticipations que la conjonction A et B acquiert une probabilitĂ© croissante, en opposition avec les probabilitĂ©s antĂ©rieures des centrations, d’abord isolĂ©es, sur A ou B. Cette mise en relation A et B va donc prendre diffĂ©rentes formes en liaison avec la constitution des rĂ©troactions et anticipations, et selon les variĂ©tĂ©s de la stratĂ©gie 3 que nous avons distinguĂ©es sous a-e (§ 5, II, 3, a-e) :

Cas (a) et (b). — On peut d’abord avoir une simple alternance (avec pĂ©riodes variables), telle que le sujet rĂ©ponde « plus » en centrant A puis « moins » en centrant B (ou l’inverse). On est alors, comme on l’a vu (§ 5), en prĂ©sence d’un processus de rĂ©troaction, Ă  boucle authentique (avec correction au cours d’une seule action 27) ou avec fermeture sur la rĂ©pĂ©tition suivante (par l’intermĂ©diaire des configurations successives) 28. Or, du point de vue du modĂšle probabiliste, on peut concevoir ces alternances de centrations sur A et sur B conduisant aux jugements alternĂ©s « plus » ou « moins » sans encore de compensation ou conservation, comme le simple prolongement, mais Ă  un rythme plus rapide, du processus qui a conduit le sujet Ă  substituer la stratĂ©gie 2 Ă  la premiĂšre : en d’autres termes, le changement initial de pA > p’B en pA < p’B se poursuit en un processus alternatif p > p’ et p < p’ sans stabilisation de la relation A et B.

Cas (c) et (d). — Mais la rĂ©troaction d’abord entiĂšre tend naturellement Ă  ne devenir que partielle, avec des origines progressivement repoussĂ©es, ce qui diminue les larges oscillations initiales et rapproche le processus rĂ©troactif d’une compensation graduelle. En effet, plus le sujet aperçoit de couples A et B, mieux il remarque que les variations de l’un des caractĂšres sont solidaires de celles de l’autre : en d’autres termes, la rĂ©troaction ramenant du jugement portĂ© sur A au jugement portĂ© sur B s’accompagne tĂŽt ou tard, comme toutes les rĂ©troactions, d’un processus anticipateur en mĂȘme temps que rĂ©troactif, permettant d’apprĂ©hender simultanĂ©ment les variations de A et de B.

Toujours sans changer le corps des Ă©vĂ©nements possibles, ce passage de la rĂ©troaction Ă  la compensation naissante se marquerait alors par une diminution de la probabilitĂ© des centrations privilĂ©giĂ©es sur A ou sur B au profit d’un accroissement progressif de la probabilitĂ© des conjonctions A et B (= A et B Ă  la fois = A . B) ce qui signifie que A et B cessent d’ĂȘtre indĂ©pendants.

Cas (e). — Mais en fusionnant en une mĂȘme relation les modifications conjointes des caractĂšres A et B jusque lĂ  dissociĂ©s, et en atteignant cette relation par un processus simultanĂ©ment rĂ©troactif et anticipateur, le sujet renonce par cela mĂȘme Ă  ne raisonner que sur des configurations statiques et s’oriente dans la direction des transformations comme telles. C’est alors qu’apparaĂźt frĂ©quemment (mais sans constituer un intermĂ©diaire nĂ©cessaire entre les stratĂ©gies 3 et 4) la conduite que nous avons classĂ©e sous (3 e) et qui consiste Ă  remettre les Ă©lĂ©ments en leur Ă©tat initial pour contrĂŽler qu’ils retrouvent leur Ă©galitĂ©. En un tel cas, grĂące aux rĂ©troactions et anticipations reliant A et B le sujet conçoit leurs transformations en fonction de l’action mĂȘme consistant Ă  modifier les Ă©lĂ©ments ou Ă  les remettre en place. Sans aboutir d’emblĂ©e Ă  la rĂ©versibilitĂ© et Ă  la compensation entiĂšres de la stratĂ©gie 4, ce comportement y conduit naturellement : tirant sa probabilitĂ© du primat (dĂ©jĂ  Ă©tabli sous c-d) de la conjonction A et B par rapport Ă  la disjonction A ou B, ce retour au point de dĂ©part annonce, en effet, l’intervention des transformations comme telles (actions) qui caractĂ©risent la stratĂ©gie 4.

(4) Pour atteindre les raisons qui expliquent la victoire finale de la stratĂ©gie 4 (laquelle s’observe chez plus de 75 % des sujets Ă  partir de 7-8 ans), il s’agit de comprendre pourquoi l’enfant considĂšre dorĂ©navant, en plus des caractĂšres A et B, les actions mĂȘmes transformant un couple An Bn en un autre An + 1 Bn + 1. Le passage des rĂ©gulations avec compensations incomplĂštes de la stratĂ©gie 3 aux opĂ©rations rĂ©versibles, Ă  compensations complĂštes, de la stratĂ©gie 4 tient, en effet, Ă  la maniĂšre dont le sujet renouvelle la position mĂȘme des questions qu’il est appelĂ© Ă  rĂ©soudre.

Auparavant le sujet raisonnait en termes de configuration. Qu’il ait assistĂ© du dehors aux actions modifiant le dispositif ou qu’il les ait exĂ©cutĂ©es lui-mĂȘme, il les nĂ©gligeait totalement pour ne considĂ©rer que leurs rĂ©sultats : modifications des caractĂšres A ou B et finalement des deux Ă  la fois. Mais en cas de modification des deux caractĂšres Ă  la fois, il restait la possibilitĂ© que l’un l’emportĂąt sur l’autre : d’oĂč les oscillations avec rĂ©troactions caractĂ©risant la stratĂ©gie 3. Seulement dans la mesure oĂč les rĂ©troactions, devenues anticipatrices, permettaient d’imaginer les variations conjointes de A et de B, l’accent Ă©tait dĂ©placĂ© sur ces variations mĂȘmes. En d’autres termes, le passage continuel d’un point de vue Ă  un autre (augmentation de A entraĂźnant une non-conservation en « plus » ou diminution de B entraĂźnant une non-conservation en « moins », ou rĂ©ciproquement) a conduit le sujet Ă  ne plus raisonner en termes purement statiques, mais en termes de variations en partie compensĂ©es dĂšs l’instant oĂč le couple A × B commençait Ă  l’emporter sur les caractĂšres dissociĂ©s. C’est pourquoi le champ de l’équilibre se modifie Ă  ses yeux : ce champ ne comprend plus seulement des valeurs statiques variĂ©es, mais les variations comme telles et par consĂ©quent les actions elles-mĂȘmes qui constituent la source de ces transformations (nous avons donc incorporĂ© dĂšs le dĂ©part la considĂ©ration de ces actions ou transformations dans le corps des Ă©vĂ©nements possibles : voir sous III).

Le problĂšme est donc d’expliquer pourquoi la considĂ©ration de ces transformations comme telles acquiert une probabilitĂ© qu’elle n’avait pas jusque lĂ  et mĂȘme une probabilitĂ© finalement si grande qu’elle rend compte du caractĂšre nĂ©cessaire des opĂ©rations. L’acquisition propre Ă  la stratĂ©gie 3, sous ses diverses variĂ©tĂ©s, est la probabilitĂ© croissante de la conjonction A et B, du fait qu’avec les alternances de centrations sur A ou sur B. puis les rĂ©troactions, puis les anticipations, A et B cessent d’ĂȘtre indĂ©pendants. Or, une fois considĂ©rĂ©e la conjonction A et B, il ne reste plus qu’à dĂ©couvrir que les caractĂšres A et B sont solidaires, ce qui revient Ă  mettre en relation un Ă©tat An et Bn Ă  un autre Ă©tat An + 1 et Bn + 1. Or cette conjonction de deux conjonctions est prĂ©cisĂ©ment ce qui caractĂ©rise la transformation comme telle, dont il est alors facile d’expliquer pourquoi sa considĂ©ration acquiert une probabilitĂ© croissante Ă  partir du moment oĂč la conjonction A et B Ă©limine les disjonctions A ou B. Nous avons vu, Ă  propos de la stratĂ©gie 1, que pour une action modifiant A (ou B) la considĂ©ration simultanĂ©e des points de dĂ©part a, d’arrivĂ©e c et des intervalles b est moins probable que celle du point d’arrivĂ©e seul, ce qui revient Ă  dire que la considĂ©ration de l’action comme telle est moins probable que celle de son seul rĂ©sultat. Mais dĂšs le moment oĂč les conjonctions A et B priment les disjonctions A ou B, la situation change : A et B n’étant plus indĂ©pendants, An et An + 1 ne le sont plus non plus ni Bn et Bn + 1 ; il en rĂ©sulte alors que la conjonction de conjonctions (An et Bn) et (An + 1 et Bn + 1) s’impose faute d’indĂ©pendance entre ses termes. Autrement dit la probabilitĂ© de considĂ©rer les transformations comme telles croĂźt Ă  partir du moment oĂč celle de la conjonction AB l’emporte sur leur disjonction, et elle croĂźt de plus en plus rapidement au fur et Ă  mesure des mises en relation entre les diffĂ©rentes valeurs constatĂ©es de AB.

De plus, en vertu mĂȘme du mĂ©canisme simultanĂ©ment rĂ©troactif et anticipateur qui a conduit Ă  ce primat des conjonctions AB, les actions auxquelles celles-ci sont liĂ©es sont conçues comme pouvant se dĂ©rouler dans les deux sens : il en rĂ©sulte que pour un champ oĂč toute lecture d’évĂ©nement est dorĂ©navant rattachĂ©e Ă  chacun des autres en raison prĂ©cisĂ©ment du rĂŽle attribuĂ© aux transformations, la probabilitĂ© de la compensation complĂšte l’emporte dĂ©finitivement, en vertu de sa simplicitĂ© sur celle des semi-compensations qui conduiraient Ă  des complications inextricables en cette nouvelle situation. C’est pourquoi, sitĂŽt conçue, la conservation gĂ©nĂ©rale A0 B0 = A1 B1 = 
 An Bn, s’impose avec la nĂ©cessitĂ© du tout ou rien, comparĂ©e aux estimations simplement probables auxquelles conduisait la stratĂ©gie prĂ©cĂ©dente.

Au total, on peut concevoir l’équilibration progressive des comportements relatifs Ă  la conservation, comme due aux modifications successives de la probabilitĂ© des Ă©vĂ©nements dans un mĂȘme corps, comprenant un champ d’équilibre d’abord dĂ©limitĂ© par les caractĂšres des configurations statiques initiales, puis Ă©largi par l’intervention des actions elles-mĂȘmes dans le champ : du seul fait de la probabilitĂ© croissante acquise par la considĂ©ration de ces transformations ou actions, les liaisons deviennent si simples que l’équilibre permanent et stable entre les actions, interprĂ©tĂ©es en tant qu’opĂ©rations rĂ©versibles, s’impose finalement en vertu non plus seulement d’une probabilitĂ© relative, mais d’une sorte de tout ou rien correspondant aux valeurs 1 et 0 des jugements inhĂ©rents aux structures logiques naissantes.

IV. DĂ©roulement historique et indĂ©pendance par rapport au passĂ©. — L’apparition de la stratĂ©gie 2 Ă  la suite de la stratĂ©gie 1 constitue le rĂ©sultat d’un processus historique, puisque c’est l’exagĂ©ration de l’erreur Ă  laquelle conduisait la premiĂšre stratĂ©gie appliquĂ©e Ă  des configurations prĂ©sentĂ©es en ordre sĂ©rial, ou les effets de contrastes dus Ă  un autre ordre de prĂ©sentation, etc., qui ont conduit au renversement d’estimation qui caractĂ©rise la stratĂ©gie 2. Avec la stratĂ©gie 3, qui marque une hĂ©sitation entre les deux sortes de rĂ©ponses prĂ©cĂ©dentes et un dĂ©but de compensation entre ces deux erreurs contraires, la dimension historique prend une importance plus grande encore, sous la forme d’une influence croissante des expĂ©riences et rĂ©actions antĂ©rieures sur l’estimation actuelle, et cela en partie selon l’ordre suivi et non pas uniquement en fonction des frĂ©quences. Au niveau prĂ©opĂ©ratoire l’ordre de prĂ©sentation des configurations joue, en effet, un rĂŽle considĂ©rable sauf au dĂ©but (stratĂ©gie 1) lorsqu’une mĂȘme rĂ©ponse est appliquĂ©e indiffĂ©remment Ă  tout.

Par contre, sitĂŽt l’équilibre atteint (compensations assurĂ©es par les opĂ©rations rĂ©versibles), tout se passe comme si le sujet cessait de dĂ©pendre de son passĂ© et comme si la structure acquise constituait un instrument extemporanĂ© susceptible d’ĂȘtre appliquĂ© ou non, selon les cas Ă  de nouveaux problĂšmes, ou d’ĂȘtre intĂ©grĂ© ou non en de nouvelles structures, mais tel que son emploi ne dĂ©pende que de son Ă©tat actuel et non pas du passĂ© antĂ©rieur Ă  son achĂšvement (et encore moins de l’ordre de succession des Ă©tapes qui ont caractĂ©risĂ© ce passĂ©).

Il y a lĂ , comme nous l’a suggĂ©rĂ© B. Mandelbrot, un critĂšre possible de l’équilibre opĂ©ratoire par opposition aux phases prĂ©opĂ©ratoires non encore Ă©quilibrĂ©es : tandis que celles-ci relĂšvent d’un modĂšle de dĂ©roulement historique ou « hĂ©rĂ©ditaire », les structures Ă©quilibrĂ©es se comporteraient dans la dimension temporelle selon un modĂšle qui correspondrait au principe de Huyghens en mĂ©canique et aux chaĂźnes ou processus de Markoff du point de vue statistique.

II. L’équilibre et le dĂ©veloppement des structures logiques

Il reste deux questions Ă  examiner. L’une est de savoir si le mĂ©canisme d’équilibration proposĂ© pour la constitution des notions de conservation vaut aussi pour les structures opĂ©ratoires en gĂ©nĂ©ral, dont ces conservations constituent les invariants. L’autre est de comprendre comment l’assimilation Ă  des structures antĂ©rieures plus simples peut, par suite des modifications imposĂ©es du dehors au champ de l’équilibre, conduire Ă  la construction et Ă  l’équilibration de structures nouvelles plus complexes. Ces deux questions se rejoignent naturellement Ă  partir du moment oĂč ces derniĂšres structures prennent la forme de structures opĂ©ratoires logico-mathĂ©matiques. Mais il est utile, pour comprendre la signification psychologique de celles-ci, de les situer briĂšvement dans l’ensemble du dĂ©veloppement.

§ 7. Assimilation et accommodation sensori-motrices et perceptives

Le point de dĂ©part du dĂ©veloppement mental n’est pas Ă  chercher dans la perception, mais dans le fonctionnement de schĂšmes sensori-moteurs ; ceux-ci englobent certes des perceptions, mais en les subordonnant d’emblĂ©e Ă  des totalitĂ©s d’échelles supĂ©rieures comprenant aussi des postures et des mouvements. En un schĂšme comme celui de la succion, par exemple (qui consiste en un montage entiĂšrement hĂ©rĂ©ditaire, composĂ© par un ensemble complexe de rĂ©flexes absolus coordonnĂ©s entre eux, avec rĂŽle consolidateur de l’exercice, mais sans incorporation d’élĂ©ments nouveaux tirĂ©s de l’expĂ©rience), il intervient bien un ensemble de perceptions Ă  la fois extĂ©ro- et proprio-ceptives (contact avec le mamelon, mouvements des lĂšvres, dĂ©glutition, etc.) ; mais celles-ci ne prĂ©existent pas au schĂšme d’ensemble et sont dĂšs le dĂ©part subordonnĂ©es Ă  son fonctionnement total, puisque c’est ce dernier qui leur confĂšre leur signification.

Les premiers tableaux perceptifs ne comportent ainsi de signification que par assimilation aux schÚmes réflexes correspondants : ces tableaux se répartissent par exemple en choses 29 à sucer (schÚme précédent), à saisir (préhension réflexe en cas de contact avec la paume de la main), à suivre des yeux (réflexe oculocéphalogyre), etc.

C’est Ă  partir de ces conduites initiales que se dessinent deux mouvements complĂ©mentaires, l’un de diffĂ©renciation des schĂšmes innĂ©s par assimilation ou incorporation d’élĂ©ments nouveaux dĂ©couverts grĂące Ă  l’expĂ©rience (dĂ©but des apprentissages), l’autre de coordination des schĂšmes par assimilation rĂ©ciproque (coordinations encore innĂ©es au dĂ©but, comme entre la vision et la prĂ©hension, mais se doublant ensuite de coordinations acquises).

En effet, les premiĂšres formes d’apprentissage rĂ©sultent de rencontres entre les schĂšmes rĂ©flexes et certains objets susceptibles d’ĂȘtre assimilĂ©s Ă  eux (par exemple, dĂšs le second mois, sucer son pouce entre les repas, etc.). Les schĂšmes ainsi Ă©largis par incorporation d’élĂ©ments nouveaux se diffĂ©rencient Ă  leur tour selon le mĂȘme mĂ©canisme assimilateur et accommodateur jusqu’à constituer des ensembles d’unitĂ©s de comportements (telles que tirer, pousser, balancer, frotter, frapper, etc.).

RĂ©ciproquement, l’extension progressive des assimilations caractĂ©risant chaque schĂšme ou ensemble de schĂšmes conduit Ă  des assimilations rĂ©ciproques avec interfĂ©rence des domaines correspondants : d’oĂč les coordinations entre la prĂ©hension et la succion, la vision et l’audition, la prĂ©hension et la vision, etc., et, de proche en proche, les coordinations entre schĂšmes particuliers (tirer une couverture pour saisir l’objet posĂ© dessus, etc.), lesquelles constitueront les dĂ©buts de l’intelligence sensori-motrice.

Or, c’est au sein de ce contexte d’activitĂ©s qu’il convient de situer la perception. La perception ne constitue donc pas, rĂ©pĂ©tons-le, le point de dĂ©part des comportements, mĂȘme sous leur aspect cognitif, mais elle se situe au point d’intersection entre l’assimilation des objets Ă  des schĂšmes antĂ©rieurs et l’accommodation de ces schĂšmes aux particularitĂ©s de ces objets : c’est entre autres en fonction de la prĂ©hension, par exemple, que le bĂ©bĂ© Ă©valuera la grandeur de l’objet Ă  saisir, sa distance par rapport Ă  lui, etc. En particulier toutes les perceptions des donnĂ©es dites « significatives » (par exemple d’une main, d’un bĂąton, etc.) se rĂ©fĂšrent Ă  des assimilations aux schĂšmes de l’action en gĂ©nĂ©ral.

Mais comme la plupart des champs perceptifs ou sensoriels (le champ visuel, ou sonore, etc.) dĂ©bordent largement les frontiĂšres de l’action en cours, et comme les diverses espĂšces de perception fonctionnent, Ă  l’état de veille, de façon quasi ininterrompue (deux propriĂ©tĂ©s qui rĂ©sultent sans doute de la fonction gĂ©nĂ©rale de signalisation propre Ă  la perception, et utiles en vue des anticipations nĂ©cessaires au dĂ©roulement normal des actions actuelles, ainsi que du choix de celles-ci parmi les comportements possibles), il en rĂ©sulte que la perception est souvent interprĂ©tĂ©e abusivement comme une sorte de connaissance dĂ©sintĂ©ressĂ©e et surtout comme le point de dĂ©part des connaissances plus complexes. En rĂ©alitĂ© la perception des donnĂ©es parfois appelĂ©es (Ă  tort) « non significatives », comme la perception des formes, des grandeurs, etc. (telle qu’on l’étudie par exemple en laboratoire) ne constitue que le cas limite des accommodations du sujet Ă  un ensemble d’évĂ©nements fortuits, par rapport Ă  lui ou ne prĂ©sentant que des caractĂšres non utilisables actuellement du point de vue de ses schĂšmes d’assimilation.

Par contre, les mĂ©canismes propres Ă  ces effets perceptifs primaires (ou « effet de champ ») sont, dĂšs le dĂ©part, encadrĂ©s par des activitĂ©s perceptives plus complexes, se dĂ©veloppent en corrĂ©lation avec les schĂšmes sensori-moteurs dont ils ne constituent qu’un secteur spĂ©cial, diffĂ©renciĂ© en fonction des diverses sortes de perceptions. À tous les points de vue, la perception ne constitue ainsi qu’un cas particulier des activitĂ©s sensori-motrices dans leur ensemble : la jonction entre les activitĂ©s proprement perceptives et les activitĂ©s sensori-motrices en gĂ©nĂ©ral est particuliĂšrement claire dans le cas des constances perceptives, qui reprĂ©sentent divers aspects particuliers de la construction d’ensemble de l’objet permanent (de 6 Ă  12 mois environ) ; et aussi dans les cas de la coordination des mouvements oculaires et manuels en fonction de la construction d’ensemble du groupe des dĂ©placements (mĂȘmes dates).

Pour dĂ©crire les phases du dĂ©veloppement et les diverses formes d’équilibration aboutissant Ă  la constitution des structures logiques nous devrions donc, pour ĂȘtre complets, partir de la construction des schĂšmes sensori-moteurs dans leur ensemble, et ne situer qu’aprĂšs coup parmi eux les structures perceptives. Mais ces derniĂšres constituant, sous leur forme primaire, un cas limite particuliĂšrement simple (tout est relatif
) 30, nous nous bornerons, pour abrĂ©ger, Ă  partir de celui-ci pour ne rejoindre les schĂšmes sensori-moteurs en gĂ©nĂ©ral qu’au niveau de l’objet permanent et du groupe des dĂ©placements.

§ 8. Structures et équilibres perceptifs

Étant donc entendu que la perception primaire constitue le cas limite des accommodations du sujet avec le minimum d’organisation prĂ©alable, il est d’un certain intĂ©rĂȘt de comparer mĂȘme trĂšs sommairement les structures et Ă©quilibres perceptifs aux structures et Ă©quilibres opĂ©ratoires, pour dĂ©gager de cette comparaison les analogies possibles, mais aussi les diffĂ©rences, celles-ci conduisant alors Ă  saisir l’originalitĂ© propre aux mĂ©canismes opĂ©ratoires, sources des structures logiques.

I. Centration et dĂ©centration perceptives. 31 — DĂšs les effets de champ, et en ne considĂ©rant que la variĂ©tĂ© la plus simple des activitĂ©s perceptives (l’activitĂ© d’exploration au moyen des « grands » mouvements du globe oculaire, par opposition aux petits mouvements oscillatoires ou micronystagmus), on se trouve en prĂ©sence d’un beau problĂšme d’équilibre et de compensation partielle. Cette Ă©quilibration se prĂ©sente dĂ©jĂ  sous une forme analogue Ă  celle des rĂ©gulations reprĂ©sentatives aboutissant Ă  la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire (cf. § 5 et 6), mais Ă  une Ă©chelle infĂ©rieure et en partant de dĂ©formations (Df. : transformations non compensĂ©es) qui ne se compensent en principe jamais ou ne le font qu’exceptionnellement et approximativement (bonnes formes) mais sans la mobilitĂ© ni la stabilitĂ© des Ă©quilibres opĂ©ratoires. Ce problĂšme est, en effet, de comprendre comment le sujet procĂšde d’une centration perceptive, nĂ©cessairement dĂ©formante Ă  une dĂ©centration active et correctrice (qui constitue dĂ©jĂ  une sorte de rĂ©gulation semi-rĂ©versible ou de semi-rĂ©ciprocitĂ©) en passant par l’intermĂ©diaire de changements automatiques de centration.

Rappelons d’abord qu’une centration perceptive conduit par son mĂ©canisme mĂȘme Ă  une dĂ©formation consistant en une surestimation de l’élĂ©ment centrĂ© (par opposition aux Ă©lĂ©ments pĂ©riphĂ©riques du champ visuel ou du champ d’attention). Étant donnĂ© qu’il s’agit ici d’un compromis entre une accommodation maximale et un minimum d’assimilation Ă  des structures antĂ©rieures 32, on peut rĂ©duire en ce cas le mĂ©canisme de cette surestimation par centration Ă  un processus stochastique de « rencontres », dont voici le modĂšle le plus compatible avec les donnĂ©es de l’expĂ©rience : pour un nombre (arbitraire) N de points ou de segments de « rencontres » possibles rĂ©partir de façon homogĂšne sur un Ă©lĂ©ment donnĂ© (une droite, par exemple), supposons que pour une unitĂ© x (de temps, etc., ou d’élĂ©ments rencontrants : groupe de cellules, etc.) le sujet rencontre une fraction ∝ seulement des N élĂ©ments rencontrables : il restera donc (1 − ∝) N Ă©lĂ©ments non rencontrĂ©s, soit N1. De ces N1, pour une seconde unité x, seule la fraction a sera de nouveau rencontrĂ©e, et ainsi de suite 33. Il en rĂ©sulte alors un accroissement des rencontres prĂ©sentant une forme logarithmique et correspondant qualitativement aux courbes expĂ©rimentales, la surestimation de l’élĂ©ment centrĂ© Ă©tant Ă  concevoir en ce cas comme fonction du nombre des rencontres effectives 34.

Quant au freinage de ces dĂ©formations, notons d’abord que la surestimation absolue due Ă  la centration sur un seul Ă©lĂ©ment (surestimation absolue que nous appellerons « erreur Ă©lĂ©mentaire I ») peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme durable pendant toute les comparaisons en cours (ce que nous admettrons ici pour simplifier) ou comme diminuant par le fait que les premiĂšres rencontres cessent d’ĂȘtre actives quand commencent celles d’ordre nx. Mais si tous les Ă©lĂ©ments Ă©taient surestimĂ©s de façon homogĂšne (proportionnellement Ă  leurs longueurs) on ne s’en apercevrait pas. Par contre, lorsque l’on compare entre eux, deux Ă©lĂ©ments linĂ©aires L1 et L2, l’un des deux Ă©lĂ©ments peut ĂȘtre surestimĂ© davantage que l’autre : d’oĂč une surestimation relative (= erreur Ă©lĂ©mentaire II), qui sera renforcĂ©e ou freinĂ©e par le jeu des centrations. C’est ce freinage particulier, que nous appellerons « dĂ©centration », dont nous allons maintenant proposer un modĂšle fondĂ© sur les liaisons (ou « couplages ») entre les points de rencontres sur L1 et L2. Nous dĂ©signerons par le terme de « couplage » les correspondances 1 à n entre les points de rencontre n1 sur L1 et n2 sur L2, soit n1 n2. ConsidĂ©rons maintenant l’élĂ©ment L1 ou L2 sur lequel le nombre des rencontres est le plus grand relativement Ă  sa longueur (c’est le cas en principe du plus long des deux Ă©lĂ©ments). Nous appellerons « couplage homogĂšne » le couplage n1 n2 qui rĂ©sulterait des correspondances 1 à n entre les deux Ă©lĂ©ments, si tous deux prĂ©sentaient le mĂȘme nombre relatif de rencontres par unitĂ© de longueur. Nous appellerons enfin « couplage rĂ©el » le couplage n1 n2 rĂ©sultant des rencontres supposĂ©es effectives (et pouvant ĂȘtre hĂ©tĂ©rogĂšnes), « couplage complet » celui pour lequel le couplage rĂ©el Ă©gale le couplage homogĂšne et nous mesurerons le caractĂšre incomplet des couplages au moyen du rapport entre le couplage rĂ©el et ce couplage homogĂšne.

En adoptant ce modĂšle — le plus simple parmi bien d’autres concevables — il est alors facile de dĂ©crire schĂ©matiquement en quoi consiste l’équilibre perceptif des effets de centration, Ă©tant admis que le freinage ou la compensation des surestimations relatives seront fonction du caractĂšre complet des couplages et que la dĂ©centration consistera par consĂ©quent Ă  assurer de façon toujours plus active les couplages les plus complets possibles. Nous allons retrouver Ă  cet Ă©gard des « stratĂ©gies » trĂšs analogues, fonctionnellement parlant, Ă  celles des § 5-6, mais aboutissant structuralement Ă  des formes d’équilibre de niveau bien infĂ©rieur Ă  celles des structures opĂ©ratoires, faute prĂ©cisĂ©ment de liaisons ou « couplages » suffisamment complets.

II. Les phases de l’équilibration. 35 — Soit deux Ă©lĂ©ments linĂ©aires A et B assez proches pour que l’un des deux reste visible quand l’autre est centrĂ©. Le champ de l’équilibre est constituĂ© par l’ensemble des centrations possibles sur l’un ou l’autre et ces Ă©lĂ©ments ou des centrations les englobant tous deux. Ce champ correspondra Ă  un corps d’évĂ©nements composĂ© Ă  partir des rencontres n1A ou n2B ainsi que des couplages n1A et n2B. La mobilitĂ© de l’équilibre, d’autre part, s’accroĂźt au cours des stratĂ©gies ou dĂ©butant par de simples dĂ©placements des centrations et en s’acheminant vers des explorations avec transports oculaires toujours plus systĂ©matiques. Cela dit, les stratĂ©gies successives seraient les suivantes : (il vaudrait mieux parler ici de tactiques au sein d’une mĂȘme stratĂ©gie, bien que le point terminal de celui-ci Ă©volue avec l’ñge, mais nous garderons le terme de stratĂ©gie pour faire pendant Ă  la description du § 5, Ă©tant entendu qu’il s’agit de conduites pouvant se succĂ©der trĂšs rapidement) :

(1) La premiĂšre stratĂ©gie consiste Ă  centrer l’un des deux Ă©lĂ©ments A ou B ou son voisinage, d’oĂč une dĂ©formation momentanĂ©e (surestimation) de cet Ă©lĂ©ment, dĂ©signĂ©e par Ct(A).

(2) La seconde stratĂ©gie consiste Ă  centrer le second Ă©lĂ©ment ou son voisinage, d’oĂč une dĂ©formation Ct(B) qui attĂ©nue Ct(A).

(3) Dans la mesure oĂč le sujet devient plus scrupuleux et ne se contente plus d’une ou deux centrations, il tend alors Ă  comparer A et B plus activement, c’est-Ă -dire en « transportant » par le regard A sur B et B sur A, avec correction alternĂ©e ou progressive des estimations.

(3 bis). Il reste enfin une quatriĂšme possibilitĂ©, mais qui, dans le cas de ces effets perceptifs, ne constitue pas une derniĂšre stratĂ©gie indĂ©pendante et demeure au mieux Ă  l’état de simple diffĂ©renciation de la troisiĂšme : c’est que le sujet au lieu de mettre fin aux fluctuations de ses estimations par un simple arrĂȘt (arbitraire) de la comparaison, distingue lui-mĂȘme entre une phase de fluctuation (3) et une phase de stabilisation relative ; en particulier le sujet, aprĂšs des fluctuations avec centrations alternĂ©es sur A et B, peut choisir un point de fixation Ă  mi-distance, etc., Ă  titre de contrĂŽle ultime.

On constate donc que ces phases d’équilibration sont Ă  la fois trĂšs semblables aux phases dĂ©crites Ă  propos des conservations opĂ©ratoires (§ 5 sous II) et cependant bien diffĂ©rentes du point de vue de la forme d’équilibre Ă  laquelle elles aboutissent. L’isomorphisme partiel tient au fait que les deux processus d’équilibration constituent essentiellement, l’un aussi bien que l’autre, un passage de la centration (1 et 2) Ă  la dĂ©centration (3 et 3 bis) : centration sur l’un des deux caractĂšres A ou B en jeu, ou sur l’un des deux Ă©lĂ©ments A ou B, et centration dĂ©formante soit par surestimation perceptive (dans le cas des Ă©lĂ©ments) soit par surestimation reprĂ©sentative (dilatation ou contraction attribuĂ©es Ă  l’objet parce que l’un seulement de ses caractĂšres est considĂ©rĂ©e Ă  l’exclusion de l’autre) ; dĂ©centration ensuite, en ce sens que les deux Ă©lĂ©ments Ă©tant reliĂ©s par des couplages perceptifs ou les deux caractĂšres par une correspondance reprĂ©sentative, les dĂ©formations (surestimations perceptives ou reprĂ©sentatives) s’attĂ©nuent par le fait mĂȘme.

Mais la diffĂ©rence, Ă©galement essentielle, entre ces deux processus d’équilibration, tient Ă  ce que le processus reprĂ©sentatif aboutit, avec sa stratĂ©gie (4), Ă  une forme stable et permanente d’équilibre, Ă  cause des compensations complĂštes entre les transformations virtuelles (rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire), tandis que le processus perceptif n’aboutit qu’à des formes instables d’équilibre, sans conditions permanentes, Ă  cause du caractĂšre incomplet des compensations obtenues (rĂ©gulations semi-rĂ©versibles par opposition aux opĂ©rations) : c’est pourquoi on ne saurait distinguer dans le processus perceptif, de stratĂ©gie Ă©quivalant à (4) mais seulement des stabilisations incomplĂštes (3 bis).

III. CoĂ»t, rendement et probabilitĂ© des stratĂ©gies. — L’isomorphisme partiel que nous venons de constater se retrouve, quoiqu’un peu affaibli, dans le domaine des coĂ»ts et des rendements. Il va de soi qu’une seule centration (1) est moins coĂ»teuse que deux successives (2), et que ces derniĂšres le sont moins qu’une exploration active (3) et que la recherche du point de comparaison donnant les estimations les plus stables (3 bis). Quant au rendement, il se mesurera par dĂ©finition Ă  la diminution des erreurs systĂ©matiques ou dĂ©formations, c’est-Ă -dire, dans notre hypothĂšse, au caractĂšre plus ou moins complet des couplages 36. On constate en effet, que l’erreur (mesurĂ©e en vision libre) est maximale dans le cas d’une seule centration polarisĂ©e (1) parce que les couplages sont alors peu nombreux et trĂšs hĂ©tĂ©rogĂšnes. Dans le cas d’un changement de centration (2) l’erreur diminue quelque peu parce que les couplages sont rendus automatiquement un peu plus homogĂšnes. Avec les comparaisons actives des stratĂ©gies (3) et surtout (3 bis) les couplages atteignent enfin la plus grande homogĂ©nĂ©itĂ© compatible avec les procĂ©dĂ©s imparfaits de la perception, c’est-Ă -dire que l’erreur devient minimum (en vision libre) sans ĂȘtre en gĂ©nĂ©ral nulle.

Les phases de l’équilibration perceptive prĂ©sentent donc les deux mĂȘmes caractĂšres de coĂ»t et de rendement croissants que celle de l’équilibration reprĂ©sentative ou opĂ©ratoire (§ 6) bien que l’équilibre atteint soit incomplet (compensations non entiĂšres) et bien moins stable dans le premier cas que dans le second.

Quant aux probabilitĂ©s successives des diverses stratĂ©gies, on retrouve Ă©galement le mĂȘme mĂ©canisme dĂ» Ă  des contrĂŽles sĂ©quentiels fonctionnellement analogues (malgrĂ© les diffĂ©rences de structures et d’échelles). Pour le montrer, nous ne considĂ©rerons pas le nombre des centrations, qui n’est pas intĂ©ressant en lui-mĂȘme (d’autant plus qu’il faut distinguer les centrations du regard, en liaison avec la topographie du champ visuel, et celles de l’attention perceptive, sans oublier les durĂ©es de centration et leur ordre de succession), mais le nombre des rencontres n1A ou n2B et des couplages n1A et n2B (comme il a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© dit sous II), c’est-Ă -dire le produit des diverses centrations ou explorations, etc.

De ce point de vue, dire que la premiĂšre stratĂ©gie (centration privilĂ©giant l’élĂ©ment A) est la plus probable au dĂ©part revient donc Ă  affirmer que le couplage le plus incomplet est initialement le plus probable 37. Or, la chose va de soi dans la mesure oĂč les couples demeurent indĂ©pendants les uns des autres, c’est-Ă -dire dans la mesure oĂč il n’intervient pas au dĂ©but d’activitĂ© proprement dite (exploration, transports, etc.) prĂ©cisĂ©ment orientĂ©e vers le couplage. Tant qu’une telle activitĂ© n’entre pas en jeu on peut, en effet, admettre qu’il y a indĂ©pendance stochastique entre les rencontres 38, donc que, si la probabilitĂ© pour qu’une rencontre se produise en A en mĂȘme temps qu’une rencontre en B est de p, cette probabilitĂ© sera de p’ pour une rencontre en A couplĂ©e avec deux rencontres en B, etc. Il en rĂ©sultera que la probabilitĂ© de couplages complets diminuera en fonction de l’augmentation des nombre n1 et n2, puisqu’elle sera de pn1n2.

(2) Le passage de la premiĂšre Ă  la seconde stratĂ©gie s’explique alors comme suit. Dans la mesure oĂč la premiĂšre centration aboutit Ă  privilĂ©gier l’un des Ă©lĂ©ments, les dĂ©placements automatiques du regard aboutissent ensuite Ă  des estimations lĂ©gĂšrement diffĂ©rentes : il en rĂ©sulte une tendance Ă  complĂ©ter et en mĂȘme temps Ă  contrĂŽler l’estimation de dĂ©part, ce qui, par un effet de simple succession et sans qu’il intervienne encore de dĂ©centration systĂ©matique (c’est-Ă -dire de recherche de la compensation), diminue l’indĂ©pendance des rencontres sur A et B en augmentant la probabilitĂ© des rencontres sur l’élĂ©ment jusque lĂ  insuffisamment centrĂ©, donc la probabilitĂ© des couplages n1A et n2B.

(3) La succession (1) et (2) aboutit alors Ă  un processus rĂ©troactif : d’une centration sur A le sujet passe Ă  une centration sur B et vice-versa dans la mesure oĂč il a l’impression de gagner en prĂ©cision, c’est-Ă -dire que la simple succession des centrations devient mise en relation (« dĂ©centration »), avec rĂ©gulation active. Du point de vue probabiliste, cette nouveautĂ© revient donc Ă  dire que, sans changement du corps des Ă©vĂ©nements, les rencontres n1A ou n2B cessent d’ĂȘtre indĂ©pendantes et que les couplages n1A et n2B acquiĂšrent une probabilitĂ© d’autant plus grande qu’ils sont dorĂ©navant recherchĂ©s pour eux-mĂȘmes.

(3 bis) La comparaison perceptive entre A et B prend fin quand le gain de prĂ©cision ne compense plus le coĂ»t de l’exploration, c’est-Ă -dire quand le sujet estime avoir trouvĂ© les centrations les plus avantageuses pour aboutir Ă  une Ă©valuation stable (position mĂ©diane, etc.). Mais rappelons que cet Ă©quilibre final reste peu stable et surtout non permanent, c’est-Ă -dire qu’il pourrait donner lieu Ă  de nouveaux « dĂ©placements d’équilibre » lors de chaque nouvelle modification des facteurs en jeu de centration ou de transport, etc.

La raison de ce caractĂšre imparfait de l’équilibre perceptif est, rĂ©pĂ©tons-le, que des dĂ©formations subsistent, c’est-Ă -dire des « transformations, non compensĂ©es », et qu’ainsi la compensation n’atteint jamais le maximum effectif des Ă©quilibres opĂ©ratoires : selon la loi des centrations relatives au moyen de laquelle nous avons cherchĂ© Ă  expliquer les illusions optico-gĂ©omĂ©triques en nous appuyant sur le schĂ©ma prĂ©cĂ©dent 39, l’erreur est fonction de la diffĂ©rence entre les Ă©lĂ©ments A et B, ce qui revient Ă  dire que pour deux longueurs inĂ©gales le couplage ne saurait ĂȘtre complet que trĂšs improbablement (effets dits de « contraste »).

§ 9. « Bonnes formes » et constances perceptives

Il est cependant deux cas oĂč l’équilibre perceptif semble au premier abord rejoindre en stabilitĂ© et en compensation les formes opĂ©ratoires ou logiques d’équilibre et il importe donc que nous montrions encore briĂšvement que tel n’est pas le cas.

Les « bonnes formes » donnent, en effet lieu Ă  une compensation maximale des dĂ©formations par centration, mais c’est dans la mesure oĂč leurs Ă©lĂ©ments (cĂŽtĂ©s du carrĂ©, diamĂštre du cercle, etc.) sont Ă©gaux entre eux et oĂč les couplages peuvent ainsi ĂȘtre relativement homogĂšnes et complets. Mais l’étude des seuils, etc., montre que la rĂ©sistance des bonnes formes n’est pas identique Ă  tout Ăąge mais s’accroĂźt 40 en fonction de mĂ©canismes analogues Ă  ceux de la stratĂ©gie 3.

Quant aux constances perceptives, leur Ă©quilibre qui est d’une permanence relative remarquable, semble presque atteindre la stratĂ©gie 4 des conservations opĂ©ratoires et constitue ainsi l’intermĂ©diaire le plus frappant entre les processus perceptifs et les structures logiques, mais avec le paradoxe que les constances perceptives se constituent dĂšs la seconde moitiĂ© de la premiĂšre annĂ©e tandis que les conservations opĂ©ratoires ne s’élaborent qu’à partir de 7-8 ans ! Notons d’abord que pour chacune des constances, le champ de l’équilibre ou le corps des Ă©vĂ©nements est formĂ© par les diffĂ©rentes valeurs d’un caractĂšre A (par exemple la grandeur, la forme ou la couleur apparentes), par celles d’un caractĂšre B (la distance, l’angle de rotation ou l’éclairement), et par les possibilitĂ©s A ou B et A et B : la qualitĂ© constante est alors celle qui correspond au produit A et B (par exemple la grandeur rĂ©elle correspond Ă  une certaine grandeur apparente An situĂ©e Ă  une certaine distance Bn).

Cela dit, les faits indiquent que les stratĂ©gies 1 et 2, ou bien ne se manifestent presque pas dans le cas des constances ou bien sont dĂ©passĂ©es dĂšs les premiers six Ă  douze mois de l’existence, ce qui signifie que les caractĂšres A et B sont trĂšs peu indĂ©pendants et que la probabilitĂ© A et B est prĂ©cocement trĂšs forte. D’autre part, la stratĂ©gie 4 (rĂ©versibilitĂ© ou compensation entiĂšres) n’est jamais atteinte car les constances ne sont que bien exceptionnellement exactes (pour celle des grandeurs, la « surconstance » est de rĂšgle chez l’adulte, c’est-Ă -dire une surcompensation due Ă  l’exagĂ©ration des rĂ©gulations ou rĂ©troactions, tandis que l’enfant prĂ©sente une lĂ©gĂšre sous-constance par dĂ©faut de compensation).

Le problĂšme est alors d’expliquer la faible probabilitĂ© des A ou B, la grande probabilitĂ© des A et B et la probabilitĂ© quasi nulle de la stratĂ©gie 4 : autrement dit de comprendre pourquoi les constances perceptives sont si prĂ©coces et demeurent imparfaites alors que les conservations opĂ©ratoires sont tardives et complĂštes. Or, la raison en est simplement que le champ et la mobilitĂ© de l’équilibre sont diffĂ©rents dans les deux cas, Ă©tant donnĂ© que la conservation opĂ©ratoire porte sur les caractĂšres d’un objet ou d’une collection se transformant objectivement entre un Ă©tat e1 et un Ă©tat e2, tandis que la constante perceptive porte sur les qualitĂ©s d’un objet ne se transformant pas objectivement. Il en rĂ©sulte (mĂȘme dans le cas oĂč l’enfant ne raisonne pas d’emblĂ©e sur la transformation comme telle, mais seulement sur les rĂ©sultats de cette transformation : cf. stratĂ©gie 1-3 opposĂ©s à 4 au § 5 et 6) que le champ de l’équilibre est nĂ©cessairement reprĂ©sentatif, c’est-Ă -dire infĂ©rentiel, dans le cas des conservations opĂ©ratoires (Ă  cause de la nĂ©cessitĂ© de raisonner sur les transformations ou sur leurs rĂ©sultats), tandis que le champ de l’équilibre demeure perceptif et n’englobe donc aucune infĂ©rence dans le cas des constances. D’oĂč alors la troisiĂšme diffĂ©rence, qui est la plus importante : lorsqu’il y a infĂ©rence, il y a choix et abstraction possibles, ce qui permet au sujet de raisonner sur le caractĂšre A en nĂ©gligeant B ou l’inverse (stratĂ©gie 1-2), tandis que dans un champ perceptif oĂč les caractĂšres A et B sont donnĂ©s simultanĂ©ment, il n’y a ni choix ni abstraction possibles d’oĂč la haute probabilitĂ© de la conjonction A et B (il y a tout au plus possibilitĂ© de centrations privilĂ©giĂ©es sur A ou sur B ; seulement comme A et B sont, non pas deux Ă©lĂ©ments distincts, mais deux qualitĂ©s rĂ©unies d’un mĂȘme objet en fonction de son cadre, les stratĂ©gies perceptives 1 et 2 ne prĂ©sentent dĂšs un niveau prĂ©coce qu’une probabilitĂ© faible).

On voit ainsi que, malgrĂ© l’analogie fonctionnelle des processus d’équilibration, les structures perceptives n’atteignent en fait jamais, mĂȘme dans le cas des bonnes formes et celui, plus impressionnant encore, des constances classiques, la compensation et la rĂ©versibilitĂ© exactes des structures opĂ©ratoires. La raison en est que ces structures perceptives ne parviennent jamais Ă  la stratĂ©gie (4) faute d’une considĂ©ration des transformations comme telles, opposĂ©es aux configurations. On peut bien incorporer ces transformations ou actions dans le corps des Ă©vĂ©nements possibles, mais la probabilitĂ© qui leur est attachĂ©e demeure extrĂȘmement faible de par les limitations mĂȘmes inhĂ©rentes Ă  la perception.

§ 10. Le groupe des dĂ©placements sensori-moteurs et le schĂšme de l’objet permanent

Il existe tous les intermĂ©diaires entre les activitĂ©s perceptives (explorations, comparaisons et transports, transpositions, anticipations perceptives, etc.) et les activitĂ©s sensori-motrices proprement « intelligentes », puisque les premiĂšres sont dĂ©jĂ  de nature sensori-motrice et non pas exclusivement sensorielle ou perceptive, et que toutes deux aboutissent Ă  la formation de schĂšmes de stabilitĂ© relativement Ă©levĂ©e. La conjonction entre les deux sortes d’activitĂ© se marque en particulier Ă  propos du schĂšme de l’objet permanent, qui devient le support des constances perceptives tout en se trouvant consolidĂ© par elles en retour.

La seule diffĂ©rence entre les activitĂ©s perceptives et sensori-motrices tient au fait que les premiĂšres sont spĂ©cialisĂ©es en fonction des divers organes sensoriels (mouvements oculaires, etc.), tandis que les secondes portent sur des rĂ©alitĂ©s poly-sensorielles et font intervenir l’action entiĂšre, par coordination notamment de la vision et des activitĂ©s manuelles. Le champ d’équilibre Ă  considĂ©rer pour les secondes est donc quelque peu Ă©largi par rapport Ă  celui des premiĂšres, ce qui leur permet d’atteindre des structures plus mobiles et d’un isomorphisme plus poussĂ© eu Ă©gard aux structures opĂ©ratoires. C’est le cas en particulier du groupe sensori-moteur des dĂ©placements qui, bien que ne portant que sur des actions successives et n’atteignant pas le niveau des reprĂ©sentations coordonnĂ©es en un tout simultanĂ©, prĂ©figurĂ© d’assez prĂšs un groupe d’opĂ©rations.

PrĂ©vu par H. PoincarĂ© (qui le considĂ©rait comme une condition a priori de toute organisation des mouvements), mais constituant en rĂ©alitĂ© une forme d’équilibre finale des structures sensori-motrices prĂ©verbales, le groupe pratique des dĂ©placements (allers, retours, dĂ©placements nuls et dĂ©tours, correspondant aux opĂ©rations directes inverses, identiques et Ă  l’associativitĂ©) est, en effet, le plus bel exemple d’une organisation Ă©quilibrĂ©e dans le domaine des actions successives sans reprĂ©sentation d’ensemble. Il s’agit donc de chercher Ă  l’expliquer en fonction des hypothĂšses prĂ©cĂ©dentes.

Tant qu’il s’agit des dĂ©placements du sujet lui-mĂȘme par rapport Ă  un cadre immobile (dĂ©placements de la main ou du corps entier), le schĂšme d’un mouvement rĂ©versible n’est que le prolongement du processus de dĂ©centration dĂ©crit Ă  l’instant (§ 8 sous I et II) et ne soulĂšve pas de nouveau problĂšme de principe, puisqu’il ne s’agit que d’une extension Ă  d’autres mouvements de ce que nous avons vu de ceux du regard.

Par contre, dĂšs qu’il s’agit des dĂ©placements des objets par rapport au sujet autant que de l’inverse, une difficultĂ© systĂ©matique surgit, que PoincarĂ© avait rĂ©solue trop sommairement en considĂ©rant comme primitive la distinction des changements de position (annulables grĂące Ă  un mouvement inverse de l’objet ou rĂ©ciproque du corps propre) et les changements d’état (irrĂ©versibles). En rĂ©alitĂ©, pendant les premiers mois de l’existence, tout est changement d’état, pour ces deux raisons solidaires qu’un objet sortant du champ perceptif semble disparaĂźtre sans retour (par rĂ©sorption, etc., sa rĂ©apparition Ă©ventuelle rĂ©sultant alors d’un nouveau changement d’état et non pas d’un dĂ©placement) et que le mouvement d’un mobile n’est pas encore compris comme indĂ©pendant des actions propres. Il en rĂ©sulte qu’il ne saurait y avoir, au dĂ©part, de groupe des dĂ©placements ni en translations ni en rotations 41, et que la construction de ce groupe est insĂ©parable de celle du schĂšme de l’objet permanent, condition de la distinction des changements de position et d’état.

Nous pouvons alors distinguer les quatre stratégies successives, qui correspondent aux quatre stratégies des § 5 et 6 (notions de conservation) et parviennent ainsi à un équilibre meilleur que les structures perceptives :

(1) Centration sur le caractĂšre A, c’est-Ă -dire sur le mouvement de dĂ©part de l’objet, avec localisation dans le seul Ă©cran). Pas de recherche de l’objet disparu, sa disparition Ă©tant interprĂ©tĂ©e comme une Ă©vanescence.

(2) DĂ©but de recherche de l’objet disparu, donc centration sur le caractĂšre B (retour) 42. Mais cette recherche n’est pas, au dĂ©but, coordonnĂ©e avec les mouvements de dĂ©part de l’objet, c’est-Ă -dire que, si Ă  un dĂ©part A1 correspond bien un retour B1, Ă  un dĂ©part A2 (avec point de disparition 2, diffĂ©rent de 1) peut correspondre la mĂȘme recherche de B1 (comme si l’objet Ă©tait Ă  nouveau en 1 parce que c’est le point de disparition oĂč une premiĂšre action de recherche a rĂ©ussi antĂ©rieurement !)

(3) Coordination progressive entre les caractĂšres A et B, c’est-Ă -dire qu’à chacun des trajets An correspond un des Bn, qui est bien son inverse dans les cas simples, mais avec encore tĂątonnement dans les cas complexes et manque de gĂ©nĂ©ralisation Ă  tous les cas (il conviendrait donc de subdiviser cette troisiĂšme stratĂ©gie en fonction des progrĂšs de la composition associative) (4) coordination entiĂšre dans l’espace de l’action proche.

L’équilibre est donc atteint quand le sujet adopte un systĂšme de transformations minimum (= dĂ©placements seuls avec conservation du mobile au lieu du systĂšme primitif qui ajoutait aux dĂ©placements la sĂ©rie des changements d’états, sous forme d’annihilations et des reformations) mais fournissant le maximum de relations utilisables avec compensation des Ă©quivocations par les redondances appropriĂ©es.

Du point de vue du rendement des stratĂ©gies, il est donc atteint pour celle qui parvient au maximum de « gains moins pertes ». À comparer les stratĂ©gies successives il est clair, en effet, qu’en (1) l’action du sujet ne coĂ»te presque rien (simples localisations perceptives) mais ne rapporte rien (l’objet disparu n’est plus ni localisable ni retrouvable), tandis qu’au coĂ»t progressif des coordinations spatio-temporelles correspond le rendement des localisations et des rĂ©cupĂ©rations possibles, et cela dans toutes les situations nouvelles malgrĂ© l’uniformitĂ© des procĂ©dĂ©s employĂ©s.

Du point de vue de la probabilitĂ© des stratĂ©gies successives eu Ă©gard au corps habituel An ou Bn et An et Bn plus les actions, 43 le problĂšme est de comprendre le passage d’un Ă©tat initial oĂč tout est centrĂ© en fonction de la perception et de l’action propres Ă  un Ă©tat final de dĂ©centration dans lequel le corps propre devient un objet parmi les autres, au sein d’un espace unique tel que tous les mouvements, extĂ©rieurs ou propres, se coordonnent entre eux. En fait le passage des An aux Bn et vice-versa, puis aux diverses conjonctions An × Bn, qui correspond d’abord Ă  une modification des probabilitĂ©s attachĂ©es aux Ă©vĂ©nements A ou B et A et B puis Ă  celle de la probabilitĂ© attachĂ©e aux actions (avec les dĂ©placements rĂ©versibles de la stratĂ©gie 4), peut ĂȘtre dĂ©crit, en ce cas comme dans les autres, en termes d’actions d’abord isolĂ©es, puis oscillant entre elles, puis reliĂ©es par des rĂ©troactions devenant ensuite anticipatrices, jusqu’aux actions Ă  coordinations rĂ©versibles (voir § 6 sous III).

§ 11. Les « groupements Ă©lĂ©mentaires » d’opĂ©rations « concrĂštes »

DĂšs l’apparition de la fonction symbolique (symboles imagĂ©s et signes verbaux), le champ de l’équilibre ne se limite plus aux perceptions et aux mouvements, c’est-Ă -dire Ă  l’espace et au temps de l’action propre, mais englobe en outre les reprĂ©sentations portant sur des objets situĂ©s Ă  des distances spatio-temporelles plus considĂ©rables telles que celles dont dispose l’image mentale et le langage du niveau considĂ©rĂ©. Toutefois, jusqu’au niveau des opĂ©rations que nous appellerons « formelles » (11-12 ans), il ne s’agit en fait que d’objets manipulables, soit perceptibles soit aisĂ©ment imaginables (d’oĂč le qualificatif de « concrĂštes » appliquĂ©es aux opĂ©rations du prĂ©sent niveau).

Nous avons dĂ©jĂ  cherchĂ© Ă  expliquer aux § 5 et 6 comment se constituent par Ă©quilibrations successives les notions de conservation qui reprĂ©sentent les invariants des structures opĂ©ratoires dont nous allons parler maintenant. Le moment est venu de chercher si ces structures elles-mĂȘmes peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme le rĂ©sultat d’une telle Ă©quilibration ou si au contraire celle-ci suppose au prĂ©alable l’existence des structures que nous appellerons « groupements Ă©lĂ©mentaires ».

Partons d’abord d’un exemple particulier de groupement, dont nous connaissons spĂ©cialement bien les Ă©tapes gĂ©nĂ©tiques : celui de la « sĂ©riation » ou enchaĂźnement des relations asymĂ©triques transitives 44. Nous savons, en effet, que les enfants de 3-4 Ă  7-8 ans, Ă  qui l’on demande de sĂ©rier une dizaine de rĂ©glettes de longueurs distinctes (mais peu diffĂ©rentes les unes des autres sans quoi la perception supplĂ©e au raisonnement), commencent par construire des couples x < y (ou de petites sĂ©ries x < y < z), mais sans parvenir Ă  les ordonner entre eux ; puis ils procĂšdent de mĂȘme, mais avec rĂ©ordination aprĂšs coup ; puis ils construisent toute la sĂ©rie, mais par tĂątonnements successifs et enfin seulement trouvent une mĂ©thode permettant de construire la sĂ©rie sans aucun tĂątonnement (chercher le plus petit Ă©lĂ©ment parmi tous, puis le plus petit de tous ceux qui restent, etc., etc.). Or, il est immĂ©diatement visible que nous retrouvons en ce cas les quatre stratĂ©gies successives dĂ©crites au § 5 (sous II), Ă  cette seule diffĂ©rence prĂšs que la stratĂ©gie (2) ne s’oppose pas Ă  la stratĂ©gie (1) d’une maniĂšre aussi indĂ©pendante, c’est-Ă -dire avec un renversement si complet, qu’à propos des notions de conservation, mais qu’elle s’en diffĂ©rencie d’une maniĂšre plus continue.

Appelons d’abord, par analogie avec les caractĂšres A et B des § 5 et 6, caractĂšre An les diverses relations A < B, B < C, etc., et caractĂšre Bn les diverses relations B > A, C > B, etc., qui, quoique converses des premiĂšres, sont loin d’ĂȘtre d’emblĂ©e conçues comme aboutissant Ă  la mĂȘme sĂ©riation, mais dans l’autre sens de parcours. Le champ de l’équilibre (ou corps des probabilitĂ©s) est donc formĂ© par l’ensemble des relations An, Bn (An ou Bn) et An et Bn. Les stratĂ©gies successives sont alors les suivantes :

(1) Centration (reprĂ©sentative) sur une seule des relations An ou Bn, par exemple la relation An : l’enfant construit ainsi un couple x1 < y1 plus un autre x2 < y2, mais sans mise en relation entre x1 et x2 ou y2 ni entre y2 et x2 ou y2 ; aprĂšs quoi il ne sait plus comment rĂ©unir ces couples en une sĂ©riation unique faute de faire intervenir la relation converse.

(2) Ce sujet dĂ©bute comme en (1) mais utilise ensuite la relation converse lorsqu’il permute aprĂšs coup les Ă©lĂ©ments voulus pour rĂ©unir deux couples (ou trios) en une sĂ©rie unique. En effet permuter A < C > B en A < B < C implique l’utilisation de la relation C > B, qui, coordonnĂ©e avec les relations A < C et A < B, aboutit Ă  la conversion B < C.

(3) Le sujet dĂ©bute par une courte sĂ©rie, puis ajoute des Ă©lĂ©ments au hasard en corrigeant par tĂątonnements successifs les irrĂ©gularitĂ©s qui rĂ©sultent de ces adjonctions ; il passe ainsi pĂ©riodiquement des relations An aux relations Bn et rĂ©ciproquement par un processus d’oscillations d’abord, puis de rĂ©troaction et finalement d’anticipation partielle.

(4) Le sujet coordonne dĂšs le dĂ©part les relations An et Bn donc < et > : en effet en posant le plus petit de tous les Ă©lĂ©ments, puis le plus petit de tous ceux qui restent, etc., il considĂšre comme Ă©vident qu’un Ă©lĂ©ment quelconque tel que E soit Ă  la fois plus petit que les suivants (E < F, G, H, etc.) et plus grand que les prĂ©cĂ©dents (E > D, C, B, A).

On constate donc Ă  nouveau qu’aprĂšs centration sur l’une seulement des relations en jeu (1), puis intervention de la seconde (2), on observe une sĂ©rie de corrections rĂ©troactives avec oscillations entre les deux (3) et enfin une compensation exacte avec rĂ©versibilitĂ© entiĂšre (4). Il serait facile, d’autre part, de reprendre une Ă  une ces quatre stratĂ©gies pour montrer que, si leur coĂ»t augmente de la premiĂšre Ă  la derniĂšre, leur rendement s’accroĂźt Ă©galement. Mais le problĂšme essentiel, pour juger des relations entre la structuration et l’équilibration, est d’examiner si le jeu des probabilitĂ©s intervenant lors de ces quatre Ă©tapes est le mĂȘme que dans le cas des caractĂšres A et B considĂ©rĂ©s Ă  propos des conservations.

En premiĂšre approximation il est sans doute permis de l’admettre : on montrera ainsi que la centration sur une seule des deux relations An ou Bn est plus probable que sur les deux rĂ©unies (1) ; on constatera ensuite que les erreurs commises selon cette mĂ©thode imposent tĂŽt ou tard la centration sur la seconde relation (2) ; les deux relations cessant d’ĂȘtre indĂ©pendantes, on admettra que, pour un mĂȘme corps d’évĂ©nement, une probabilitĂ© plus grande s’attachera Ă  partir de cette phase Ă  la conjonction An × Bn (3) ; enfin, les oscillations et rĂ©troactions devenant anticipatrices, la conjonction An × Bn finira par s’imposer, non plus en cours de route, mais dĂšs la mĂ©thode mĂȘme de dĂ©part (4), cette quatriĂšme stratĂ©gie acquĂ©rant ainsi, en fonction des rĂ©sultats de la troisiĂšme, une probabilitĂ© maximale, du fait que la conjonction des conjonctions An et Bn constitue le schĂšme anticipateur d’une action susceptible d’ordonner n Ă©lĂ©ments selon la double relation < dans un sens et > dans l’autre.

Mais, Ă  prĂ©senter les choses ainsi, on semble faire intervenir, pour expliquer la stratĂ©gie (4), l’opĂ©ration elle-mĂȘme en tant que schĂšme anticipateur, au lieu d’expliquer la structure opĂ©ratoire par l’équilibration comme telle. Le nƓud de la question est donc dans le passage des oscillations du dĂ©but de la phase (3) aux rĂ©troactions et anticipations de la fin de cette phase, car c’est la compensation progressive, assurĂ©e par ces rĂ©gulations toujours plus mobiles qui aboutit Ă  l’équilibre stable de la phase (4). Le schĂšme anticipateur qui intervient dans la stratĂ©gie (4) et qui annule les probabilitĂ©s de An ou Bn au profit de An et Bn est en effet le rĂ©sultat direct de l’équilibration qui s’effectue au cours de la phase (3). Quant Ă  cette Ă©quilibration, elle s’explique alors dans le dĂ©tail par la probabilitĂ© qu’acquiert chaque rĂ©troaction et chaque anticipation en fonction de l’ensemble des prĂ©cĂ©dentes (selon un processus historique qui prend fin sitĂŽt dĂ©couverte la mĂ©thode qui caractĂ©rise la stratĂ©gie 4). Nous reviendrons sur cette question centrale au § 12.

Il serait maintenant facile de montrer comment le groupement Ă©lĂ©mentaire de la classification 45 donne lieu Ă  des stratĂ©gies analogues, qui trouvent leur Ă©quilibre lorsque le sujet parvient Ă  coordonner en un seul systĂšme les deux sortes d’actions consistant soit Ă  rĂ©unir des collections par additions successives soit Ă  les dissocier par soustractions successives. L’expĂ©rience psychologique centrale porte ici sur l’inclusion A < B et permet de constater qu’au niveau prĂ©opĂ©ratoire (jusque vers 7-8 ans), le sujet, en prĂ©sence d’une collection nB entiĂšrement visible (comprenant par exemple 18A et 2A’) ne parvient pas Ă  comparer le tout B et la partie A sous la forme nB > n’A parce que, quand il raisonne sur les parties, le tout n’existe plus comme tel, et que, quand il pense Ă  celui-ci, les parties ne sont plus isolables. La relation d’inclusion n’est ainsi comprise que lorsque le sujet parvient Ă  coordonner en un seul systĂšme les deux opĂ©rations B = A + A’ et A = B − A’, donc Ă  promouvoir de telles actions en opĂ©rations rĂ©versibles, faute de quoi la classification apparente ne consiste qu’en juxtaposition sans emboĂźtements rĂ©els.

De mĂȘme, dans le cas des groupements multiplicatifs, les deux caractĂšres Ă  coordonner sont, d’une part, l’action multiplicative elle-mĂȘme (par exemple B1 × B2 = A1A2 + A1A’2 + A’1A2 + A’1A’2) et, d’autre part, l’action inverse que nous appellerons abstraction (B1B2 abstraction faite de B2 Ă©quivaut Ă  B1 soit B1B2 : B2 = B1 : par exemple les carrĂ©s rouges abstraction faite de la classe des rouges sont Ă  classer comme carrĂ©s). Ici encore, il serait facile de montrer comment les stratĂ©gies aboutissant Ă  la coordination Ă©quilibrĂ©e se conforment au schĂ©ma gĂ©nĂ©ral d’une Ă©quilibration par paliers successifs Ă  partir de l’un des caractĂšres puis de l’autre, avec ensuite oscillations entre deux, rĂ©troaction anticipatrice et finalement rĂ©versibilitĂ©.

Il en est ainsi des huit groupements d’opĂ©rations « concrĂštes » que l’on peut distinguer entre 7-8 et 11-12 ans (classes et relations, additions et multiplications, symĂ©trie et asymĂ©trie : 2 × 2 × 2 = 8).

§ 12. Réversibilité opératoire et équilibre

Nous pouvons alors reprendre, Ă  propos des opĂ©rations concrĂštes, le problĂšme gĂ©nĂ©ral auquel il a Ă©tĂ© dĂ©jĂ  fait allusion : peut-on « expliquer » la genĂšse des opĂ©rations par le mĂ©canisme de l’équilibration ou au contraire l’achĂšvement de celle-ci suppose-t-elle l’intervention de celles-lĂ , Ă  titre de donnĂ©es nouvelles Ă©mergeant indĂ©pendamment du processus mĂȘme de cette Ă©quilibration ? Pseudo-problĂšme en apparence, cette question est en rĂ©alitĂ© au centre de nos prĂ©occupations, car, ou bien les structures logiques constituent les formes d’équilibre vers lesquelles tend la coordination des actions du sujet, ou bien elles relĂšvent nĂ©cessairement, soit de montages hĂ©rĂ©ditaires, soit des propriĂ©tĂ©s des objets dĂ©couvertes par expĂ©rience, soit de structures sociales particuliĂšres (linguistiques, etc.).

Constatons d’abord, de maniĂšre Ă  mieux poser le problĂšme, que, contrairement aux structures perceptives, dont l’équilibre est instable et non permanent faute de compensations complĂštes, et aux structures sensori-motrices dont l’équilibre n’est atteint sous une forme plus stable que dans le cas de quelques structures limitĂ©es comme le groupe des dĂ©placements dans l’espace proche (avec son invariant, la conservation de l’objet ; voir § 10), les structures opĂ©ratoires concrĂštes parviennent Ă  la seule forme stable en gĂ©nĂ©ral d’équilibre, Ă  conditions permanentes, avec compensations entiĂšres entre transformations virtuelles relativement mobiles, que l’on rencontre jusqu’au niveau des opĂ©rations formelles (11-12 ans). Il y a donc bien correspondance univoque et nĂ©cessaire entre cette forme spĂ©cifique d’équilibre Ă  compensations complĂštes et les premiĂšres structures logiques se constituant chez l’enfant, caractĂ©risĂ©es par leur rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire.

D’oĂč alors le problĂšme : Ă©tant admis que le caractĂšre constitutif de ces premiĂšres structures logiques consiste en leur rĂ©versibilitĂ©, faut-il considĂ©rer celle-ci comme le rĂ©sultat des compensations de plus en plus complĂštes qui caractĂ©rise les phases successives de l’équilibration, ou faut-il considĂ©rer les compensations entiĂšres propres Ă  la derniĂšre phase comme le rĂ©sultat de l’apparition des opĂ©rations rĂ©versibles ? Il ne sert de rien d’objecter qu’en nous donnant des « stratĂ©gies » nous nous sommes donnĂ© l’opĂ©ration rĂ©versible, et qu’en attachant des probabilitĂ©s Ă  ces stratĂ©gies nous nous la sommes redonnĂ©e sous une autre forme (sous les espĂšces d’une conjonction des conjonctions A et B). Le problĂšme n’est pas là : il est d’établir si la rĂ©versibilitĂ© apparaĂźt d’un bloc en fonction de la prĂ©sence ou de l’absence d’une structure toute faite, ou si elle est l’expression d’un processus Ă  croissance continue (ou par paliers multiples), avec changement qualitatif au niveau d’achĂšvement, du fait de la fermeture d’une structure jusque-lĂ  incomplĂšte. En ce second cas, mais en ce second cas seulement, il est alors lĂ©gitime d’interprĂ©ter la rĂ©versibilitĂ©, en tant que structure, comme le rĂ©sultat des compensations qu’un fonctionnement global des conduites Ă©tablit peu Ă  peu, ce qui revient Ă  subordonner l’aspect structural du processus Ă  son aspect fonctionnel et Ă  interprĂ©ter ces ajustements successifs en termes d’équilibration.

Or, le caractĂšre progressif de la rĂ©versibilitĂ© ne laisse aucun doute, car la rĂ©versibilitĂ© complĂšte des opĂ©rations (stratĂ©gie 4) est prĂ©parĂ©e par la semi-rĂ©versibilitĂ© propre aux rĂ©gulations (stratĂ©gie 3), avec leur caractĂšre de rĂ©troaction anticipatrice semi-opĂ©ratoire. L’opĂ©ration ne surgit donc pas ex nihilo : le vocable d’« opĂ©rations » dĂ©signe simplement le systĂšme des actions jusque-lĂ  partiellement compensatrices, dĂšs le moment oĂč elles parviennent Ă  la compensation entiĂšre. La structure de groupe (ou de « groupement », etc.) qu’elles acquiĂšrent alors n’est pas une structure prĂ©formĂ©e, ni dans l’organisme, ni dans les objets (bien que les transformations de ceux-ci se laissent assimiler Ă  une telle structure et peuvent alors, mais aprĂšs coup, ĂȘtre dites obĂ©ir Ă  ses lois) : elle n’est que l’expression de la forme que prennent les actions coordonnĂ©es entre elles lorsque cette coordination atteint un Ă©tat d’équilibre stable, et, mĂȘme si l’on dĂ©finit l’équilibre par rĂ©fĂ©rence au groupe, on ne peut, psychologiquement parlant, considĂ©rer cette forme d’équilibre comme rĂ©sultant de l’existence prĂ©alable de ce groupe, puisqu’au contraire le groupe n’apparaĂźt, en tant que structure, qu’au moment oĂč la coordination des actions a trouvĂ© son mode particulier de stabilitĂ© mobile 46.

Ce n’est donc pas jouer sur les mots que d’expliquer la genĂšse des structures logiques Ă©lĂ©mentaires par un processus d’équilibration : c’est la seule maniĂšre valable d’échapper simultanĂ©ment Ă  l’apriorisme des structures innĂ©es, Ă  l’empirisme des structures acquises et au conventionnalisme des structures qui seraient d’origine purement verbales.

Il s’ajoute Ă  cela une raison qui nous paraĂźt fondamentale pour concilier les caractĂšres propres des structures logiques avec les rĂšgles de l’explication psychologique. Les structures logico-mathĂ©matiques prĂ©sentent, en effet, en propre ce caractĂšre de dĂ©passer constamment le rĂ©el et de porter sur l’ensemble des possibles. Toutes les fois qu’en mathĂ©matiques on introduit trois points de suspension (1, 2, 3, 
) ou le signe « etc. », on se rĂ©fĂšre Ă  une suite indĂ©finie d’opĂ©rations possibles. Or, ce caractĂšre est extrĂȘmement paradoxal dans la perspective psychologique, car le possible dont il s’agit, ne correspond pas Ă  une simple absence de rĂ©alitĂ© (comme dans l’énoncĂ© « il aurait Ă©tĂ© possible Ă  NapolĂ©on de gagner la bataille de Waterloo »), mais au contraire Ă  quelque chose de trĂšs rĂ©el au point de vue mental : il correspond parfois, mais nullement toujours (on ne rejoint jamais l’infini
) au fait qu’on atteindra ce possible tĂŽt ou tard, et il correspond surtout au fait que les opĂ©rations rĂ©ellement effectuĂ©es dĂ©pendent d’une structure portant sur un ensemble cohĂ©rent d’opĂ©rations possibles (dont beaucoup ne sont cependant jamais rĂ©alisĂ©es). Cette action des structures englobant le possible est ce que nous avons appelĂ© ailleurs 47 le caractĂšre causal du possible en psychologie. Or, ce caractĂšre, qui est inexplicable en termes d’hĂ©rĂ©ditĂ© et d’expĂ©rience physique ou sociale, va de soi si l’on se place au point de vue de l’équilibre, puisque le possible correspond alors directement aux transformations virtuelles du systĂšme. À partir d’un certain niveau, en effet, (qui est celui auquel nous en arrivons au § 13), tant les perturbations DP (E) que les compensations DS (E) peuvent ĂȘtre non seulement imaginĂ©es par le sujet, mais dĂ©duites et construites par lui, ce qui leur confĂšre le rang de transformations possibles. D’un tel point de vue, toute opĂ©ration directe d’un groupe peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e psychologiquement comme un DP (E) et toute inverse comme un DS (E) qui l’annule, que ces opĂ©rations (ou l’une seulement des deux) soient rĂ©elles ou possibles, et cela peut aussi ĂȘtre le cas pour des DP (E) entre eux ou des DS (E) entre eux. De façon plus gĂ©nĂ©rale, toute structure rĂ©versible aussi vaste soit-elle constitue un systĂšme en Ă©quilibre dont les compositions directes et inverses constituent les transformations virtuelles se compensant entiĂšrement. Comme il est de la nature mĂȘme des modĂšles d’équilibre de faire intervenir de telles transformations virtuelles, expliquer les structures logico-mathĂ©matiques par un schĂ©ma d’équilibration fournit la solution de ce problĂšme de l’action du possible au sein de la pensĂ©e sans s’enfermer dans les paradoxes.

§ 13. Les structures opératoires « formelles » (ou interpropositionnelles)

Vers 11-12 ans (avec palier d’équilibre vers 14-15 ans) apparaissent un certain nombre d’opĂ©rations nouvelles s’organisant en structures plus complexes que prĂ©cĂ©demment. On peut dĂ©crire ces nouvelles opĂ©rations en se servant de diffĂ©rents langages formels plus ou moins adĂ©quats (selon que les isomorphismes obtenus sont plus ou moins complets). On peut les considĂ©rer comme un achĂšvement de la logique des classes (par opposition aux « groupements Ă©lĂ©mentaires » du § 11 qui ne recouvrent ni toute la logique des classes, notamment du point de vue de la loi de dualitĂ©, ni toute celle des relations). On peut les exprimer dans le langage de la logique des fonctions du premier ordre (mais sans isomorphisme complet en ce qui concerne quelques-uns des axiomes), ou simplement dans celui de la logique des propositions (mĂȘme remarque). Nous adopterons par convention, et pour simplifier cette derniĂšre notation. L’important, du point de vue psychologique, n’est d’ailleurs pas le langage choisi (car la logique du sujet rĂ©el est isomorphe Ă  une algĂšbre en tant que calcul plus qu’à un langage formalisĂ©), mais le fait de l’apparition des structures nouvelles de « rĂ©seau » (lattice) et de groupe de quatre transformations, qui dĂ©bordent largement des « groupements Ă©lĂ©mentaires » du niveau prĂ©cĂ©dent.

Le premier problĂšme qui se pose est de comprendre pourquoi les structures Ă©quilibrĂ©es du niveau antĂ©rieur ne suffisent plus au sujet, Ă  un moment donnĂ© et comment surgissent de nouveaux dĂ©sĂ©quilibres en fonction de problĂšmes non encore rĂ©solus (dĂ©sĂ©quilibres qui ne se manifestent naturellement pas Ă  l’intĂ©rieur des champs d’équilibre correspondant aux structures prĂ©cĂ©dentes, mais Ă  la frontiĂšre ou Ă  l’extĂ©rieur de tels champs). La raison en est simplement que tous les problĂšmes rencontrĂ©s par un prĂ©adolescent ne se rĂ©duisent pas Ă  des problĂšmes de classification, de sĂ©riation ou de correspondance et que, en prĂ©sence de certaines questions nouvelles, il devient nĂ©cessaire de considĂ©rer un nouveau champ ou un nouveau corps d’évĂ©nements et de construire de nouvelles structures qui n’aboliront pas les prĂ©cĂ©dentes, mais les intĂ©greront ou les dĂ©passeront sans les modifier pour autant en ce qui concerne leur champs particuliers.

Un exemple particuliĂšrement clair de cette situation est fourni par les expĂ©riences de B. Inhelder sur l’induction des lois physiques, lorsque le sujet se trouve en prĂ©sence de plusieurs facteurs non dissociĂ©s (tels la longueur, l’épaisseur, la forme de section, etc., de tiges dont il s’agit d’expliquer les diffĂ©rences de flexibilitĂ©). Le sujet du niveau prĂ©cĂ©dent se borne alors Ă  classer les observables, Ă  les sĂ©rier et Ă  les mettre en correspondance, mais sans se douter que de telles correspondances ne prouvent rien tant que l’observation ne porte pas sur les variations d’un seul facteur, les autres Ă©tant maintenus inchangĂ©s. Pour dĂ©couvrir la preuve fondĂ©e sur un tel principe (dĂ©couverte qui se gĂ©nĂ©ralise seulement vers 14-15 ans, les sujets plus jeunes faisant au contraire varier plusieurs facteurs Ă  la fois « pour qu’on voie mieux les diffĂ©rences » 1), il faut donc que le sujet renonce Ă  l’emploi exclusif des groupements Ă©lĂ©mentaires utilisĂ©s par lui jusque lĂ  et qu’il recourt Ă  une combinatoire, c’est-Ă -dire Ă  une nouvelle structure.

Cette nouvelle structure consiste en ceci que, les donnĂ©es une fois Ă©laborĂ©es au moyen des groupements Ă©lĂ©mentaires, il devient possible de les grouper Ă  nouveau au moyen de ce que l’on pourrait appeler des opĂ©rations Ă  la seconde puissance, c’est-Ă -dire qui portent sur les rĂ©sultats des opĂ©rations prĂ©cĂ©dentes. En partant du plus complet des groupements prĂ©cĂ©dents (correspondances multiplicatives), on aura par exemple les quatre associations de base : (a . b) + (a . non b) + (non a . b) + (non a . non b) ; il suffira alors de classer ces quatre associations de toutes les maniĂšres possibles pour aboutir Ă  seize sous-ensembles, le combinatoire ne constituant pas autre chose que cette classification de toutes les classifications possibles partant sur des donnĂ©es dĂ©jĂ  Ă©laborĂ©es grĂące aux opĂ©rations concrĂštes de classifications multiples ou correspondances.

Autrement dit, la nouveautĂ© propre Ă  ce nouveau palier du dĂ©veloppement est l’apparition des « ensembles de sous-ensembles » se superposant aux simples ensembles dichotomiques Ă©tablis jusque-lĂ  et cette apparition est due Ă  une gĂ©nĂ©ralisation directe de la classification, mais Ă  la seconde puissance, c’est-Ă -dire portant sur le rĂ©sultat des classifications multiplicatives du niveau prĂ©cĂ©dent.

Le problĂšme principal est alors d’expliquer, en fonction du schĂ©ma qui nous a servi jusqu’ici, pourquoi cette structure d’« ensemble de sous-ensembles » est si tardive et comment elle se forme. Étant admis que cette nouvelle structure prĂ©sente toujours Ă  la fois le caractĂšre d’un rĂ©seau lattice) et celui d’un groupe de quatre transformations (inverse N, rĂ©ciproque R, corrĂ©lative C = NR et identique I) il convient de faire porter l’analyse sur ces deux aspects simultanĂ©ment.

Soit donc un champ d’équilibre constituĂ© par les rĂ©sultats des opĂ©rations du niveau prĂ©cĂ©dent et se rĂ©sumant en un ensemble de correspondances ; et partons, pour simplifier des quatre associations donnĂ©es se correspondant deux Ă  deux : (a . b) √ (a . non b) √ (non a . b) √ (non a . non b), que nous nommerons 1, 2, 3 et 4 (on en pourrait choisir de mĂȘme huit pour a, b et c ; seize pour a, b, c et d ; etc.). De telles associations peuvent alors ĂȘtre groupĂ©es sous la forme 1 + 2 (que nous dĂ©signerons par 12) ; 1 + 3 (= 13), etc., ou sous la forme 12 × 13 = 1 (partie commune), etc., selon toutes les combinaisons. Le corps des Ă©vĂ©nements possibles porte en ce cas, non pas seulement sur deux caractĂšres A et B (A ou B ainsi que A et B), mais sur deux couples de caractĂšres A et B ainsi que A’ et B’, tels que la relation entre B’ et A’ soit la mĂȘme qu’entre B et A, mais que la relation entre B’ et A (ou entre A’ et B), soit diffĂ©rente. Si nous dĂ©signons par x et par y deux quelconques des ensembles 1, 2, 3, 4 ou 12, 13, 14, etc., ou 123, etc., on peut avoir, en effet :

A = toute rĂ©union d’un x et d’un y, soit x √ y.

B = la nĂ©gation de cette rĂ©union, c’est-Ă -dire l’élimination de non-x et de non-y Ă  la fois, soit (non x) . (non y).

A’ = toute conjonction d’un x et d’un y, soit x . y.

B’ = la nĂ©gation de cette conjonction, soit (non x) √ (non y).

On constate alors que ces quatre possibilitĂ©s satisfont simultanĂ©ment aux lois du rĂ©seau et Ă  celles du groupe des quatre transformations INRC. Du premier de ces deux points de vue le caractĂšre A se rĂ©fĂšre Ă  la borne supĂ©rieure (x √ y) deux termes quelconques x ou y choisis parmi les ensembles 1
4, 12
 ; 123
 etc., et le caractĂšre A’ Ă  leur borne infĂ©rieure (x . y), Ă©tant entendu que ces liaisons sont commutatives et associatives. Au second de ces deux points de vue, le caractĂšre B se rĂ©fĂšre Ă  la nĂ©gation ou inversion N de A et le caractĂšre B’ Ă  celle de A’, tandis que B’ se rĂ©fĂšre Ă  la rĂ©ciproque (R) de A, et B Ă  la rĂ©ciproque R de A’ (d’oĂč il rĂ©sulte que A’ correspond Ă  la corrĂ©lative C de A). Enfin, comme tout Ă©lĂ©ment x ou y peut ĂȘtre envisagĂ© en lui-mĂȘme (ou n’ĂȘtre rĂ©uni qu’à lui-mĂȘme ou à O), il comporte sa propre nĂ©gation N, sa propre rĂ©ciproque N et sa propre corrĂ©lative C, ce qui gĂ©nĂ©ralise les transformations possibles ainsi que l’application des caractĂšres A, B, A’ et B’. Le corps des Ă©vĂ©nements considĂ©rĂ© englobe donc bien simultanĂ©ment la construction possible du rĂ©seau 48 ainsi que celle du groupe INRC dans toute leur gĂ©nĂ©ralitĂ©.

Cela dit, il est facile de montrer que, dans l’un quelconque des innombrables problĂšmes qui comportent ces quatre sortes d’évĂ©nements, la solution n’est trouvĂ©e qu’au niveau de 12 Ă  15 ans parce que le sujet ne parvient Ă  la double coordination (A et B) et (A’ et B’) qu’aprĂšs des sĂ©ries de centrations reprĂ©sentatives incomplĂštes telles que (A ou B), (A ou B’) et surtout (A et B) ou (A’ et B’).

Bornons-nous Ă  l’un des exemples les plus simples, qui est celui des dĂ©placements groupĂ©s en fonction de deux systĂšmes de rĂ©fĂ©rences Ă  la fois, tels que ceux d’un escargot allant et venant sur une planchette, elle-mĂȘme susceptible de mouvements qui renforcent ou annulent ceux de l’escargot. En Ă©tudiant le problĂšme (au moyen d’un dispositif matĂ©riel reprĂ©sentant rĂ©ellement les mouvements en question et en demandant au sujet de dĂ©duire le rĂ©sultat de deux dĂ©placements qu’on exĂ©cute sĂ©parĂ©ment devant lui), on observe une sĂ©rie de stratĂ©gies successives, dont nous ne considĂ©rerons que celles des dĂ©buts du niveau considĂ©rĂ© en ce § . Au cours du stade prĂ©cĂ©dent (§ 11) l’enfant arrive, en effet, Ă  considĂ©rer simultanĂ©ment les mouvements d’aller et de retour soit de l’escargot (A’n et B’n) soit de la planchette (A’n et B’n) aprĂšs avoir centrĂ© sĂ©parĂ©ment soit les allers soit les retours (An ou Bn et A’n ou B’n), mais cette dĂ©couverte progressive de la rĂ©versibilitĂ© de chacun des deux systĂšmes Ă  part n’ajoute rien Ă  ce que nous avons vu aux § 11-12. Par contre la question se pose de savoir par quelles stratĂ©gies le sujet en viendra Ă  coordonner ces deux systĂšmes rĂ©versibles, dont chacun Ă  part ne prĂ©sente pas de difficultĂ© particuliĂšre, en un seul systĂšme total. Or, c’est sur ce point que le problĂšme est nouveau, car une telle coordination suppose que le sujet distingue et cependant relie entre elles deux formes diffĂ©rentes de rĂ©versibilité : le mouvement de l’escargot peut, en effet, ĂȘtre soit annulĂ© par un retour de celui-ci (N), soit compensĂ© et non pas annulĂ© par un mouvement en sens inverse de la planchette (R). D’oĂč les stratĂ©gies suivantes :

(1) Le sujet centre l’un des deux systĂšmes, dĂ©jĂ  rĂ©versible Ă  ses yeux : (A et B) ou (A’ et B’), mais sans s’occuper de l’autre : par exemple, il constate que l’escargot avance par rapport au systĂšme de rĂ©fĂ©rence constituĂ© par la planchette, mais ne met pas les dĂ©placements de celle-ci en relation avec des rĂ©fĂ©rences extĂ©rieures.

(2) Il tient compte de l’autre systĂšme, mais sans coordonner les dĂ©placements du second mobile avec ceux du premier : il s’occupe, par exemple, des mouvements de la planchette par rapport Ă  un repĂšre extĂ©rieur, mais ne peut les mettre en relation avec ceux de l’escargot.

(3) Le sujet dĂ©couvre que les deux systĂšmes sont solidaires, mais il ne parvient pas d’emblĂ©e Ă  comprendre la composition des mouvements : il se borne alors Ă  tĂątonner en prĂ©sentant les oscillations, rĂ©troactions et anticipations habituelles, en passant de l’un Ă  l’autre des deux termes intervenant dans les compositions mixtes de type (A et B’, B et A’, A et A’ ou B et B’).

(4) Il parvient enfin à coordonner les quatre types de mouvements possibles en un seul systùme (A et B) et (A’ et B’).

Il est donc clair que l’on retrouvera, ici encore, le mĂȘme schĂšme qu’en tous les exemples prĂ©cĂ©dents en ce qui concerne le rendement des stratĂ©gies et leurs probabilitĂ©s successives en fonction des rĂ©sultats des prĂ©cĂ©dents. Notons d’abord que le caractĂšre tardif de telles structures va de soi du point de vue de la possibilitĂ© des conjonctions (A et B), puisqu’il ne s’agit pas seulement en ce cas de deux conjonctions sĂ©parĂ©es mais de la conjonction entre les deux conjonctions 49 (A et B) et (A’ et B’). Il est donc clair qu’au point de dĂ©part, la stratĂ©gie (1) est la plus probable puisqu’elle ne fait intervenir que l’une de ces deux conjonctions (A et B) ou (A’ et B’). Mais, l’emploi exclusif de cette premiĂšre mĂ©thode ne mettant le mobile en relation qu’avec l’un des systĂšmes de rĂ©fĂ©rences et pas avec l’autre, ces secondes relations s’imposent tĂŽt ou tard Ă  l’attention du sujet avec une probabilitĂ© renforcĂ©e par ces Ă©checs de la premiĂšre stratĂ©gie. Les Ă©checs de la seconde (2) aboutissent Ă  leur tour Ă  une oscillation entre les deux (3), c’est-Ă -dire Ă  un renforcement de la conjonction (A et B) et (A’ et B’) jusque lĂ  peu probable. Enfin, sitĂŽt la double conjonction amorcĂ©e il se produit, conformĂ©ment au mĂȘme schĂ©ma gĂ©nĂ©ral, un changement de la probabilitĂ© attachĂ©e aux transformations comme telles, en ce sens que le sujet ne raisonne plus seulement sur les mouvements considĂ©rĂ©s par couples isolĂ©s (A et son inverse B ou A’ et son inverse B’) mais sur les transformations reliant entre eux les ternies de ces couples (A et A’ ou B’ et B et B’ ou A’). Autrement dit, le groupe des quatre transformations INRC qui constituait la structure la moins probable au dĂ©but de ce processus Ă©volutif finit par s’imposer comme devenant la plus simple une fois Ă©bauchĂ©es en (3) les coordinations dont la forme d’équilibre est constituĂ©e par cette structure de groupe.

III. Conclusion : Équilibre et apprentissage. Les trois Ă©chelles de structuration

Des structurations les plus simples, telles que les formes perceptives (qui, rappelons-le, sans constituer le point de dĂ©part de la connaissance, prĂ©sentent cependant une simplicitĂ© privilĂ©giĂ©e due au maximum d’accommodation) aux structures les plus complexes, telles que celles des opĂ©rations formelles, nous retrouvons ainsi Ă  tous les niveaux le mĂȘme schĂšme gĂ©nĂ©ral d’équilibration. Cette convergence est d’autant plus remarquable qu’en deçà du niveau des premiĂšres opĂ©rations rĂ©versibles (niveau des opĂ©rations concrĂštes de 7-8 ans), l’équilibre n’est jamais atteint complĂštement, sauf en ce qui concerne le schĂšme de l’objet permanent et le groupe sensori-moteur des dĂ©placements qui prĂ©figurent sur le plan de l’action les futures structures logiques, correspondant aux formes dĂ©finitives d’équilibre.

Cette gĂ©nĂ©ralitĂ© du mĂȘme schĂ©ma d’équilibration montre, d’autre part, que le dĂ©veloppement des fonctions cognitives, tout en tĂ©moignant d’une extension et d’un progrĂšs continuels, est Ă©galement caractĂ©risĂ© par une sĂ©rie de recommencements, puisqu’à chaque nouveau palier se rĂ©pĂšte avec un dĂ©calage dans le temps le mĂȘme processus d’équilibration, mais relativement Ă  de nouveaux champs et Ă  une nouvelle Ă©chelle de comportements.

Il nous reste donc deux problĂšmes Ă  examiner dans cette conclusion. Le premier est de chercher quelles relations peuvent exister entre le schĂ©ma de l’équilibration et les lois de l’apprentissage, car, dans la mesure prĂ©cisĂ©ment oĂč un tel schĂ©ma semble gĂ©nĂ©ral, il faut le concevoir ou comme s’accordant avec ceux de l’apprentissage ou comme conduisant Ă  les retoucher. Le second problĂšme est celui des changements d’échelle ainsi que du mode d’abstraction liĂ© Ă  ces changements, question qui, d’un autre point de vue, rejoint elle aussi l’un des aspects du problĂšme de l’apprentissage.

§ 14. Équilibration et apprentissage 50

Pour expliquer, d’abord les notions de conservation, puis les structures opĂ©ratoires de la pensĂ©e, nous avons commencĂ© par montrer que leur dĂ©veloppement passe par un certain nombre de phases que l’on peut caractĂ©riser par leur Ă©quilibration graduelle. Nous avons alors dĂ©crit ces phases en termes de stratĂ©gies et essayĂ© de rendre compte du choix et de la succession de celles-ci par une suite de changements dans la probabilitĂ© des conduites. L’essentiel d’un tel schĂ©ma tient donc, en fin de compte, Ă  un ensemble de lois sur les Ă©volutions des probabilitĂ©s des conduites : or, c’est justement le cas d’une thĂ©orie de l’apprentissage comme, par exemple, celle de Bush-Mosteller.

Mais, il ne suffit pas d’énoncer de telles lois : il faut les expliquer, et ici encore l’on peut se demander si les mĂ©canismes couramment invoquĂ©s pour rendre compte de l’apprentissage ne devront pas ĂȘtre finalement retenus Ă  titre de soubassement nĂ©cessaire de l’interprĂ©tation par la notion d’équilibre. Plus prĂ©cisĂ©ment, il nous reste Ă  chercher si cette derniĂšre notion conserve en dĂ©finitive la vertu explicative que nous lui supposions, ou si, de proche en proche, elle n’aboutit pas Ă  un statut simplement descriptif, l’explication rĂ©elle se rĂ©duisant Ă  une interprĂ©tation probabiliste de l’apprentissage. Nous allons naturellement essayer de montrer qu’il n’en est rien et que, Ă  vouloir rendre compte des lois mentionnĂ©es d’évolution des probabilitĂ©s des conduites par les facteurs habituels d’apprentissage, ou bien l’on rencontre quelques difficultĂ©s, ou bien l’on doit au contraire assouplir le schĂ©ma de l’apprentissage jusqu’à y incorporer celui de l’équilibration.

Rappelons d’abord les lois en question, synchroniques comme diachroniques :

1 Il va de soi que le but de ce § n’est pas de discuter de maniĂšre approfondie les thĂ©ories, dĂ©jĂ  si Ă©laborĂ©es, de l’apprentissage, mais exclusivement de soulever le problĂšme des relations entre l’apprentissage et l’équilibration dans la perspective de la prĂ©sente Ă©tude.

2. La considération des caractÚres A ou B en telle ou telle de leurs valeurs statiques (An ou Bn) est initialement plus probable que la considération de leurs transformations (An en An + 1 ou Bn en Bn + 1) (loi synchronique).

3. Les considĂ©rations respectives de An ou Bn sont indĂ©pendantes au stade initial. Leur conjonction (An et Bn) est donc moins probable que l’une d’entre elles (loi synchronique).

4. Lorsque l’un des deux (An) a Ă©tĂ© considĂ©rĂ©, la probabilitĂ© pour que l’autre le soit Ă  son tour est non nulle et s’accroĂźt avec le temps, jusqu’à considĂ©ration de Bn seul et nĂ©gligence de An (loi diachronique).

5. À la suite de cette substitution de Bn à An une alternance entre An et Bn devient probable (loi diachronique).

6. À la suite de cette alternance, la conjonction An et Bn acquiert une probabilitĂ© croissante (loi diachronique).

7. Les conjonctions (An et Bn) une fois réalisées, la mise en relation ou conjonction des conjonctions (An et Bn) et (An + 1 et Bn + 1) devient probable, ce qui signifie une considération des transformations comme telles et non plus seulement des configurations statiques comme en 2 (loi diachronique).

Ces lois Ă©tant rappelĂ©es, demandons-nous donc alors si l’explication que nous avons cherchĂ© Ă  en donner, et que nous allons prĂ©ciser Ă  l’aide de la confrontation qui va suivre, se rĂ©duit au schĂ©ma classique de l’apprentissage ou demeure au contraire nĂ©cessairement et dĂšs le dĂ©part liĂ©e Ă  la notion d’équilibration, ce qui conduirait Ă  un Ă©largissement du schĂ©ma de l’apprentissage. Dans la premiĂšre hypothĂšse, tout le problĂšme serait naturellement dĂ©placĂ© et le modĂšle de l’équilibration demeurerait dĂ©pendant d’une thĂ©orie prĂ©alable de l’apprentissage, qui rendrait compte de la formation des conduites ou stratĂ©gies, le facteur d’équilibre n’intervenant qu’à la suite ou en marge de cette formation : le mĂ©canisme de l’apprentissage constituerait donc la condition prĂ©alable et le soubassement indispensable des mĂ©canismes d’équilibration. Dans la deuxiĂšme hypothĂšse, au contraire, Ă©quilibration et apprentissage ne reprĂ©senteraient que les deux faces complĂ©mentaires d’un seul et mĂȘme processus caractĂ©risant aussi bien la construction des conduites les plus Ă©lĂ©mentaires (structures perceptives, schĂšmes sensori-moteurs, etc.) que les structures supĂ©rieures, de telle sorte que, pour expliquer les lois d’évolution des probabilitĂ©s de conduites que nous venons de rappeler, on n’aurait pas Ă  sortir du domaine de l’équilibration ; d’autre part, on ne parviendrait Ă  traduire cette explication en termes d’apprentissage qu’en complĂ©tant l’aspect d’acquisition extĂ©rieure (sur lequel a surtout insistĂ© Hull) par un appel plus poussĂ© aux conditions d’organisation interne. En d’autres termes, l’étude de l’équilibration pourrait et devrait se prolonger en une analyse de l’apprentissage rĂ©unissant en un mĂȘme tout ces deux sortes de mĂ©canismes, mais, pour ce faire, un certain nombre de retouches seraient sans doute Ă  introduire dans les conceptions classiques de l’apprentissage.

La premiĂšre de ces retouches est l’économie des facteurs de renforcement externe, qui n’interviennent pas dans les lois synchroniques ou diachroniques rappelĂ©s Ă  l’instant. L’acquisition des notions de conservation, en particulier, montre que ces facteurs ne sont nullement nĂ©cessaires Ă  cette forme d’apprentissage 51 cependant authentique, mais sans doute plus spontanĂ©e que celles dont on s’est servi dans les Ă©tudes de laboratoire (le seul renforcement en jeu dans les conservations est dĂ» au plaisir fonctionnel de la recherche et de la dĂ©couverte des solutions).

La seconde est plus essentielle et concerne la notion d’association et la maniĂšre d’interprĂ©ter le rĂŽle de la rĂ©pĂ©tition. Il est immĂ©diat que quand une conduite x a Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©e n fois il existe une certaine probabilitĂ© pour qu’elle le soit n + 1 et que cette probabilitĂ© est entre autres fonction de n. Mais est-ce au moyen de lois de cette forme que nous parviendrons Ă  expliquer les lois d’évolution des probabilitĂ©s des conduites, en discussion maintenant ? Nous ne croyons pas qu’elles puissent nous suffire car la question centrale n’est pas le nombre des rĂ©pĂ©titions mais les raisons de la rĂ©pĂ©tition (ou de la non rĂ©pĂ©tition) : de l’inertie ou de la persĂ©vĂ©ration Ă  la gĂ©nĂ©ralisation intentionnelle et intelligente, il existe toute une gamme de situations dans lesquelles la rĂ©pĂ©tition est fonction plus ou moins simple du nombre d’exĂ©cutions antĂ©rieures de la conduite, mais sans qu’il s’agisse des mĂȘmes mĂ©canismes ; et seule la connaissance de ce mĂ©canisme nous apprendra si une conduite est reproduite par rĂ©pĂ©tition automatique (parce qu’elle a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©e n fois et qu’il n’y a pas d’inhibition, etc.) ou s’il intervient dĂšs cette rĂ©pĂ©tition une tendance Ă  la compensation donc un facteur d’équilibration.

Le problĂšme se prĂ©cise encore en ce qui concerne l’association. Toute thĂ©orie de l’apprentissage est obligĂ©e de se donner au dĂ©part un mĂ©canisme Ă©lĂ©mentaire d’acquisition. On peut ainsi postuler un pouvoir d’association : le stimulus A dĂ©clenche A’ et B’ si les stimulus A et B ont Ă©tĂ© associĂ©s aprĂšs avoir dĂ©clenchĂ© respectivement A’ et B’. Mais, ici Ă  nouveau, tout est dans le mĂ©canisme et le fait global ainsi dĂ©crit est susceptible d’au moins deux interprĂ©tations bien diffĂ©rentes, selon que la soi-disant association rĂ©sulte d’un enregistrement cumulatif simplement passif (Ă  supposer que ce processus existe) ou que le stimulus B ait Ă©tĂ© assimilĂ© au schĂšme AA’, c’est-Ă -dire incorporĂ© activement Ă  une organisation : mais en ce second cas, il se pourrait que l’assimilation comporte nĂ©cessairement ces facteurs de compensation (ne serait-ce qu’à titre de satisfaction d’un besoin), donc d’équilibration dĂšs le dĂ©part, et c’est ce que nous allons voir maintenant.

En un mot, rien ne prouve qu’il existe un mĂ©canisme d’apprentissage indĂ©pendant de l’équilibration, ni qu’en nous donnant quatre stratĂ©gies, avec leurs lois de probabilitĂ© ou d’évolution des probabilitĂ©s, nous sortions du domaine des mĂ©canismes de l’équilibre pour faire appel Ă  des processus qui leur seraient prĂ©alables. Que les stratĂ©gies en question dĂ©pendent de l’expĂ©rience antĂ©rieure du sujet, cela tombe sous le sens : elles consistent alors en l’application Ă  une situation nouvelle des schĂšmes d’assimilation dĂ©jĂ  construits, en tout ou en partie, mais cette construction a consistĂ© elle aussi en une Ă©quilibration progressive (selon les paliers ou Ă©chelle des comportements considĂ©rĂ©s, avec les recommencements dont il sera question dans la suite aux § 15 et 16) ; en effet, le jeu des assimilations du donnĂ© Ă  des schĂšmes antĂ©rieurs et des accommodations de ces schĂšmes Ă  ce donnĂ© est prĂ©cisĂ©ment un mĂ©canisme d’équilibre.

Si nous nous rĂ©fĂ©rons aux dĂ©finitions de l’équilibre qu’a Ă©laborĂ©es B. Mandelbrot en vue d’une utilisation psycho-gĂ©nĂ©tique aussi bien que physique 52, nous dirons qu’un Ă©quilibre est localement stable si, lorsqu’un Ă©tat E est perturbĂ© de DP (E) petit, il suffit d’un DS (E) spontanĂ© Ă©galement petit pour le remettre dans une nouvelle position d’équilibre, qui peut ĂȘtre diffĂ©rente de la premiĂšre mais de peu.

Tout le problĂšme de l’acquisition des stratĂ©gies, donc des lois de probabilitĂ©, ou d’évolution de probabilitĂ©s, rappelĂ©es au dĂ©but de ce § 14, peut donc ĂȘtre Ă©noncĂ© comme suit, du point de vue des relations entre l’équilibration et l’apprentissage : les conduites adoptĂ©es par le sujet constituent-elles Ă  des degrĂ©s divers des compensations Ă  des perturbations, et tendent-elles donc, Ă  des degrĂ©s divers, Ă  constituer des DS (E) compensant des DP (E), ou bien leur acquisition est-elle indĂ©pendante de telles tendances pour ne constituer que le rĂ©sultat de n rĂ©pĂ©titions ou d’associations diverses ?

Or, c’est en prĂ©sence d’une telle question que la notion d’assimilation prend toute sa signification et s’avĂšre diffĂ©rer de celle d’association non pas comme un langage diffĂšre d’un autre langage, mais comme un mode gĂ©nĂ©ral d’interprĂ©tation se distingue d’un autre mode gĂ©nĂ©ral d’interprĂ©tation. LĂ  oĂč l’associationnisme expliquera la solution d’un problĂšme par l’effet cumulatif des expĂ©riences antĂ©rieures, l’hypothĂšse de l’équilibration consiste Ă  voir dans le problĂšme posĂ© (s’il y a vraiment problĂšme) une perturbation introduite dans le systĂšme des schĂšmes antĂ©rieurs du sujet : la double rĂ©action de celui-ci consistera alors Ă  assimiler dans la mesure du possible les donnĂ©es perturbatrices Ă  ces schĂšmes antĂ©rieurs, et Ă  modifier dans la mesure oĂč cela est nĂ©cessaire ces mĂȘmes schĂšmes aux donnĂ©es par une accommodation qui diffĂ©renciera ceux-lĂ . Du point de vue de l’assimilation, il y a donc un problĂšme d’équilibre dĂšs le dĂ©part — d’équilibre entre l’assimilation et l’accommodation — et la succession des stratĂ©gies n’est pas autre chose que la sĂ©rie des phases de cette Ă©quilibration, sĂ©rie orientĂ©e par consĂ©quent dĂšs le dĂ©but par les exigences mĂȘmes de l’assimilation et de l’accommodation (ce qui implique donc nĂ©cessairement, rĂ©pĂ©tons-le, une exigence d’équilibre).

Dans une telle perspective, l’explication que nous avons cherchĂ© Ă  donner (§ 6) de la formation des stratĂ©gies, ainsi que des modifications diachroniques des probabilitĂ©s qui leur sont attachĂ©es, va donc de soi et ne nĂ©cessite aucun recours Ă  une thĂ©orie extrinsĂšque de l’apprentissage (sauf bien entendu si l’on substitue le point de vue associationniste Ă  celui de l’assimilation).

Pourquoi, par exemple, la considĂ©ration des caractĂšres A ou B est-elle initialement plus probable que celle des autres aspects (loi 1) et la considĂ©ration de leurs valeurs statiques plus probable que celle de leurs transformations (loi 2), et pourquoi y a-t-il initialement indĂ©pendance entre A et B (loi 3) ? Bien entendu, Ă  cause des rĂ©actions antĂ©rieures du sujet, qui est habituĂ©, dans le contexte ordinaire de ses actions, Ă  raisonner sur des Ă©tats qui ne se conservent pas et Ă  caractĂ©riser ceux-ci par des qualitĂ©s isolĂ©es sans mises en relations ; etc. Mais toute la question est de savoir s’il faut interprĂ©ter le rĂŽle de ces expĂ©riences passĂ©es dans le sens d’une tendance Ă  la rĂ©pĂ©tition ou dans celui d’une assimilation des donnĂ©es nouvelles et perturbatrices au systĂšme des schĂšmes jusque lĂ  satisfaisants et simples, donc dans le sens de l’association ou dans celui de la gĂ©nĂ©ralisation assimilatrice ? Dans la premiĂšre hypothĂšse la modification ultĂ©rieure des probabilitĂ©s pose un problĂšme plus grave, tandis que dans la seconde, il est plus naturel qu’une assimilation outranciĂšre soit freinĂ©e tĂŽt ou tard par les difficultĂ©s mĂȘmes de cette gĂ©nĂ©ralisation.

Autrement dit, le passage aux lois diachroniques (modification des probabilitĂ©s attachĂ©es aux stratĂ©gies initiales) va soulever le problĂšme rĂ©ciproque, donc le problĂšme de la non-rĂ©pĂ©tition, et l’on peut aussi le rĂ©soudre de deux maniĂšres, soit, en termes d’associations nĂ©gatives (inhibitions), soit en termes de refus de gĂ©nĂ©ralisation (accommodation des schĂšmes remplaçant l’assimilation immĂ©diate). Pourquoi, par exemple, le sujet passe-t-il de la centration sur A Ă  celle sur B (loi 4), puis Ă  une alternance entre les deux (loi 5) aboutissant en fin de compte Ă  une conjonction (loi 6) ? En termes de simples associations positives et nĂ©gatives, la question est d’une difficultĂ© croissante, tandis que le point de vue de l’équilibre ajoute tout au moins une dimension nouvelle : l’adoption de la stratĂ©gie 1 (considĂ©ration exclusive de A) assure-t-elle Ă  la longue l’équilibre de la conduite, ce qui revient Ă  dire est-elle susceptible de satisfaire indĂ©finiment le sujet ? Or, Ă  une assimilation dĂ©formante il est comprĂ©hensible Ă  la fois que les donnĂ©es rĂ©sistent et que le sujet ne s’en aperçoive pas de sitĂŽt (ce qui caractĂ©rise la double destinĂ©e de toute thĂ©orie insuffisante en sciences naturelles). Le changement de probabilitĂ© qu’exprime la loi 4 tiendra donc, d’une part, Ă  l’insĂ©curitĂ© du sujet (prĂ©caritĂ© des assimilations trop faciles) et, d’autre part, mais corrĂ©lativement, Ă  la rĂ©sistance des aspects nĂ©gligĂ©s des donnĂ©es : d’oĂč l’accommodation nĂ©cessaire, qui peut prendre la forme d’un changement de schĂšmes ou d’une diffĂ©renciation nouvelle. Mais alors, par le fait mĂȘme que le changement de stratĂ©gie est rĂ©sultĂ© d’un conflit entre deux tendances Ă  Ă©quilibrer (assimilation au schĂšme antĂ©rieur et accommodation aux donnĂ©es nouvellement remarquĂ©es), il va de soi que la victoire de la seconde stratĂ©gie ne saurait ĂȘtre dĂ©finitive et que l’antithĂšse ne saurait ĂȘtre plus stable que la thĂšse : l’alternance entre les centrations sur A et sur B puis leur conjonction avec le jeu habituel des rĂ©troactions et anticipations (lors des modifications des valeurs An et Bn) sont conformes Ă  un modĂšle de feedback devenu si banal que, sans contester naturellement l’immense complexitĂ© du dĂ©tail de ces mĂ©canismes encore pleins de mystĂšre, l’évolution des probabilitĂ©s globalement Ă©noncĂ©e par les lois 5 et 6 ne saurait laisser de doute au degrĂ© d’approximation dont nous devons nous contenter.

La considĂ©ration des transformations rĂ©versibles elles-mĂȘmes (ou conjonction des conjonctions de la loi 7), apparaĂźt ainsi, non pas simplement comme une forme d’équilibre obtenue en fin de compte, Ă  la suite d’une construction de conduites ou stratĂ©gies indĂ©pendante, en tant que construction, des facteurs d’équilibration, mais comme la seule mĂ©thode dont dispose le sujet pour Ă©quilibrer l’assimilation des donnĂ©es Ă  son systĂšme de schĂšmes et l’accommodation de ceux-ci Ă  tous les Ă©tats que peuvent prĂ©senter ces donnĂ©es au cours de leurs variations. En d’autres termes, la stratĂ©gie finale constitue bien l’aboutissement d’un processus d’équilibration amorcĂ© dĂšs le dĂ©part, et tel que les modifications diachroniques des probabilitĂ©s attachĂ©es aux stratĂ©gies successives ne relĂšvent pas d’un mĂ©canisme d’apprentissage Ă©tranger Ă  ce processus, mais en marquent pas Ă  pas les Ă©tapes selon un systĂšme de contrĂŽles sĂ©quentiels. Comme nous l’avons vu au § 6, si la probabilitĂ© attachĂ©e Ă  chaque nouvelle stratĂ©gie est autre que ce qu’elle Ă©tait au point d’origine du processus d’ensemble, c’est parce qu’elle a Ă©tĂ© modifiĂ©e en fonction des rĂ©sultats de la stratĂ©gie prĂ©cĂ©dente. Nous pouvons ajouter maintenant que ces modifications successives sont elles-mĂȘmes dues Ă  un jeu de compensations graduelles, dans le cadre de ce processus global qui s’avĂšre donc comme le dĂ©roulement d’un effort entrepris dĂšs le dĂ©part pour Ă©quilibrer l’assimilation des donnĂ©es aux schĂšmes et l’accommodation des schĂšmes aux donnĂ©es. Et ce cadre n’est pas spĂ©cial Ă  la formation (ou apprentissage) des structures logiques, car toute conduite est, dans notre hypothĂšse, essentiellement compensatrice ; mais seules les structures logiques parviennent Ă  un jeu de compensations tel qu’il assure une forme permanente d’équilibre.

§ 15. Le mĂ©canisme des recommencements avec dĂ©calages 53 et la poursuite de l’équilibre le « meilleur »

Sans que naturellement les processus d’équilibration expliquent l’apparition de fonctions mentales nouvelles, (telles que, par exemple, la fonction symbolique y compris le langage), puisque chacune de celles-ci suppose en plus certains mĂ©canismes innĂ©s, certaines expĂ©riences physiques et certaines influences sociales, c’est cependant en raison de considĂ©rations d’équilibre que ces mĂ©canismes, ces expĂ©riences et ces influences s’organisent et fonctionnent, et que le sujet s’oriente sans cesse vers un « dĂ©passement » de son niveau actuel d’action.

Deux tournants sont Ă  cet Ă©gard particuliĂšrement remarquables : l’un est celui qui sĂ©pare les conduites opĂ©ratoires (ou prĂ©opĂ©ratoires mais reprĂ©sentatives) des comportements sensori-moteurs et perceptifs, et l’autre celui qui conduit des opĂ©rations concrĂštes aux opĂ©rations formelles. Sur le premier point nous avons Ă©tudiĂ© jadis avec B. Inhelder la maniĂšre dont les enfants de 4 Ă  8 ans, pour construire une tour C de mĂȘme hauteur qu’un modĂšle A (mais Ă  une certaine distance) se contentent d’abord de simples estimations perceptives (transport visuel), puis cherchent Ă  rapprocher la copie du modĂšle (transport manuel), puis utilisent un moyen terme B Ă  titre de commune mesure (dĂ©but de la transivitĂ© A = B, B = C donc A = C) et enfin en viennent Ă  une mĂ©trique spontanĂ©e (report d’une unitĂ© A = nB, etc.) 54. Sur le second point nous avons vu plus haut (§ 13) comment, en cas de facteurs multiples, l’indĂ©termination oĂč laissent les sĂ©riations, correspondances, etc., appliquĂ©es aux phĂ©nomĂšnes Ă  facteurs non dissociĂ©s, conduit le sujet aux mĂ©thodes combinatoires nouvelles qui caractĂ©risent le niveau formel.

En ces deux cas, nous assistons Ă  ce que l’on peut appeler un changement d’échelle, ce que nous caractĂ©riserons comme suit. Dans le premier cas, le sujet prenant conscience du manque de stabilitĂ© de l’équilibre perceptif 55 ne retient de la perception que les indices certains (congruence avec vĂ©rification de la coĂŻncidence des extrĂ©mitĂ©s de A et B puis de B et de C) pour insĂ©rer ces indices dans un systĂšme d’infĂ©rences (cf. la transitivitĂ© dans l’emploi de la commune mesure), qui constitue alors un champ plus Ă©tendu mais Ă  conditions plus limitatives parce que plus abstraites. Dans le second cas, le sujet utilise les correspondances, etc., dues aux opĂ©rations concrĂštes, comme point de dĂ©part d’une nouvelle structuration qui correspond de nouveau Ă  un champ Ă©largi, mais Ă  conditions Ă©galement plus limitatives parce qu’encore plus abstraites.

On constate ainsi que le changement d’échelle consiste (1) à Ă©tendre davantage le champ d’application des actions, donc le champ de l’équilibre (2) à utiliser des actions nouvelles qui rendent l’équilibre plus mobile et (3) à rechercher une stabilitĂ© plus grande et des conditions permanentes d’équilibre, mais au prix d’une abstraction plus poussĂ©e qui nĂ©glige certains des caractĂšres de la rĂ©alitĂ© au profit exclusif de ceux sur lesquels porte la structuration. Le changement d’échelle s’effectue donc dans la direction d’un « meilleur Ă©quilibre », selon la dĂ©finition du § 3.

Or, tout le dĂ©veloppement conduisant aux structures logiques et toute l’évolution de celles-ci des plus concrĂštes aux plus formelles, peut ĂȘtre caractĂ©risĂ© par de tels changements d’échelle et une telle poursuite d’un meilleur Ă©quilibre. En passant Ă  la perception primaire aux activitĂ©s perceptives, de celles-ci aux activitĂ©s sensori-motrice intĂ©ressant la prĂ©hension et les mouvements du corps entier, de celles-ci aux reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires dont les rĂ©gulations aboutissent aux opĂ©rations concrĂštes et de celles-ci aux structures formelles, on retrouve en chaque passage d’une Ă©chelle Ă  la suivante un mĂȘme Ă©largissement du champ de l’équilibre, un mĂȘme assouplissement dans le sens de la mobilitĂ© et une mĂȘme recherche de formes d’équilibre stables et permanentes. Mais dans chaque cas aussi, ces progrĂšs de l’équilibration se caractĂ©risent par une abstraction plus grande des structures Ă©laborĂ©es.

Il importe Ă  cet Ă©gard (et bien qu’en reconnaissant donc que les lois de l’équilibre n’expliquent pas Ă  elles seules tout le dĂ©veloppement mental) d’analyser encore le processus de cette abstraction, car c’est par lui que se manifeste une fois de plus, mais maintenant dans le passage d’une Ă©chelle Ă  une autre et non plus seulement Ă  l’intĂ©rieur de chaque champ, le schĂ©ma ou Ă©quilibration dont nous nous sommes servis pour expliquer chacune des structures particuliĂšres.

§ 16. Le mode d’abstraction liĂ© aux changements d’échelles

Notons d’abord, que cette abstraction qui permet le passage d’une structure moins gĂ©nĂ©rale Ă  une structure plus gĂ©nĂ©rale consiste toujours Ă  extraire du systĂšme d’actions prĂ©cĂ©demment utilisĂ©, l’une de ses actions composantes, puis Ă  la dĂ©velopper de maniĂšre Ă  obtenir par son moyen un ensemble de liaisons susceptibles d’une composition plus complĂšte, mais dans le secteur dĂ©limitĂ© grĂące Ă  elle (par opposition aux autres secteurs possibles). En un mot, il s’agit donc toujours de ce que nous avons appelĂ© ailleurs l’« abstraction Ă  partir des coordinations de l’action » et non pas d’une « abstraction Ă  partir des propriĂ©tĂ©s de l’objet » 56.

C’est ainsi que le dĂ©veloppement des activitĂ©s perceptives repose sur une extension des mouvements de dĂ©centration, dĂ©jĂ  Ă  l’Ɠuvre dans les perceptions primaires, mais qui sont ensuite abstraits de ce contexte initial limité ; ou que l’avĂšnement de la fonction symbolique repose sur une extension des pouvoirs d’imitation (terme de passage entre le sensori-moteur et le reprĂ©sentatif et condition d’acquisition de langage social), dĂ©jĂ  Ă  l’Ɠuvre dans les activitĂ©s sensori-motrices, mais qui sont ensuite abstraits de l’action immĂ©diate et actuelle ; ou que la formation des opĂ©rations concrĂštes repose sur l’extension des rĂ©gulations reprĂ©sentatives prĂ©opĂ©ratoires se prolongeant dans le sens des transformations par opposition aux configurations statiques (§ 11-12); et enfin que l’élaboration de la combinatoire formelle prolonge en les gĂ©nĂ©ralisant les classifications concrĂštes (comme on l’a vu au § 13). Bref, aucune structure n’est jamais radicalement nouvelle, mais chacune se borne Ă  gĂ©nĂ©raliser telle ou telle forme d’action abstraite de la prĂ©cĂ©dente.

Cela dit, il est clair qu’une telle abstraction Ă  partir des coordinations antĂ©rieures de l’action consiste elle aussi en une sorte de stratĂ©gie, mais portant sur le choix d’une mĂ©thode nouvelle 57 plus que sur celui d’un acte particulier Ă  exĂ©cuter ; et que, en tant que stratĂ©gie, cette abstraction sera soumise elle aussi Ă  des considĂ©rations de gains et de pertes et Ă  une dĂ©termination probabiliste qui commanderont en fin de compte son orientation vers une nouvelle forme d’équilibre.

Du premier de ces deux points de vue, on peut admettre que l’abstraction en jeu ne conduit Ă  une structure nouvelle que dans l’espoir d’un double gain de prĂ©visibilitĂ© et de sĂ©curité 58, mais au prix, non seulement d’un plus grand effort liĂ© Ă  cette abstraction, mais encore d’une sĂ©lection parmi les caractĂšres Ă  coordonner. Il est remarquable Ă  cet Ă©gard que les compositions opĂ©ratoires constituent toujours des mĂ©thodes exhaustives, par opposition aux compositions perceptives, etc. (gain de prĂ©visibilitĂ© et de sĂ©curitĂ©), mais portant sur un aspect dĂ©limitĂ© seulement des objets considĂ©rĂ©s (exemple le nombre, qui nĂ©glige les qualitĂ©s des unitĂ©s individuelles, etc., tandis que la perception ne peut Ă©carter aucun des aspects donnĂ©s).

Du second de ces deux points de vue, l’abstraction conduisant Ă  une structure nouvelle est toujours liĂ©e Ă  une modification du champ de l’équilibre. C’est ce que nous avons constatĂ© en analysant la formation de chaque structure particuliĂšre : dans le cas oĂč deux caractĂšres A ou B ainsi que A et B sont donnĂ©s au dĂ©part, la probabilitĂ© acquise par la conjonction A et B aprĂšs que les centrations sur A ou sur B aient Ă©puisĂ© leurs effets, conduit tĂŽt ou tard aprĂšs une phase de rĂ©gulations ou de rĂ©troactions anticipatrices Ă  l’émergence d’un nouvel Ă©vĂ©nement qui est l’action conduisant Ă  cette conjonction.

L’abstraction gĂ©nĂ©ralisatrice dont il est maintenant question n’est pas autre chose que la prise de conscience du rĂŽle dĂ©terminant de cette action. Or, comme nous l’avons vu en dĂ©tail Ă  propos de chaque structuration particuliĂšre, c’est Ă  la suite des modifications successives des probabilitĂ©s attachĂ©es aux Ă©vĂ©nements du corps primitif que le champ des conduites en jeu finit par s’élargir. Il est donc permis de considĂ©rer l’avĂšnement de l’action nouvelle qui est au point de dĂ©part d’un changement de structure comme liĂ© Ă  la succession des phases antĂ©rieures, dont chacune Ă©tait dĂ©terminĂ©e par son jeu respectif de probabilitĂ©s, quand bien mĂȘme cet avĂšnement inaugure une mĂ©thode destinĂ©e Ă  devenir indĂ©pendante de son mode de formation (§ 6 sous V).

Ainsi la succession des structures, en fonction des changements d’échelle, obĂ©it elle-mĂȘme aux mĂȘmes lois d’équilibration que la constitution de chaque structure particuliĂšre. Aucune structure n’est donc due Ă  une crĂ©ation ou Ă  une Ă©mergence radicalement nouvelles, mais chacune constitue l’achĂšvement des rĂ©gulations du systĂšme prĂ©cĂ©dent, lorsque celui-ci n’atteignait pas une forme complĂšte d’équilibre, ou le prolongement des opĂ©rations du systĂšme prĂ©cĂ©dent lorsque celui-ci Ă©tait parvenu Ă  une structuration Ă©quilibrĂ©e mais relative Ă  un champ restreint et pouvait ainsi s’intĂ©grer sans changement dans des structures nouvelles portant sur un champ plus Ă©tendu.

En conclusion, les structures logiques, quoique tardives en leur achĂšvement, ne comportent pas dans le dĂ©veloppement mental de commencement absolu, puisqu’elles procĂšdent de proche en proche de la coordination des actions du sujet. Mais elles ne deviennent logiques, et ne parviennent donc Ă  leur Ă©tat sui generis de composition nĂ©cessaire et formalisable, qu’à partir du niveau oĂč elles atteignent ces formes Ă  la fois mobiles et permanentes d’équilibre, dont les compensations entre transformations rĂ©elles et virtuelles constituent l’équivalent psychologique de la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire caractĂ©ristique de leur fonctionnement algĂ©brique.

Du point de vue des relations entre la logique et le hasard, on peut se reprĂ©senter comme suit ce processus d’équilibration qui aboutit aux structures opĂ©ratoires rĂ©versibles de la logique. Les conduites initiales du sujet consistent en actions de tous genres tendant Ă  assimiler le milieu ambiant Ă  leurs schĂšmes, mais obligĂ©es de s’accommoder sans cesse aux objets et Ă©vĂ©nements de ce milieu. On peut appeler « rencontres » au sens le plus large (quitte naturellement Ă  prĂ©ciser la dĂ©finition en chaque cas particulier, comme nous l’avons fait au § 8 pour la perception), les points de jonction entre l’accommodation des schĂšmes et les objets, et « couplages » au sens le plus large (mĂȘme remarque), les relations introduites entre les rencontres par l’assimilation aux schĂšmes. Les rencontres sont donc ce qui est dĂ©couvert des objets Ă  l’occasion d’une action quelconque et les couplages la maniĂšre dont ces dĂ©couvertes sont structurĂ©es par le sujet. Il va donc de soi que les rencontres peuvent ĂȘtre plus ou moins complĂštes ou incomplĂštes par rapport Ă  un ensemble donnĂ© de propriĂ©tĂ©s (ou relations) d’un ensemble donnĂ© d’objets ; et que pour un ensemble donnĂ© de rencontres complĂštes ou incomplĂštes, les couplages peuvent ĂȘtre eux-mĂȘmes complets ou incomplets du point de vue d’un systĂšme donnĂ© de relations. Il est en outre Ă©vident que les caractĂšres complet ou incomplet comportent un aspect alĂ©atoire et peuvent ĂȘtre traitĂ©s de façon probabiliste pour des corps d’évĂ©nements dĂ©finis en chaque cas d’espĂšce. Cela dit, on peut alors concevoir les relations entre le hasard, l’équilibre et la logique de la façon trĂšs gĂ©nĂ©rale qui suit :

(1) Dans la mesure oĂč les rencontres sont incomplĂštes, il y a d’autant moins de chances que les conduites parviennent Ă  l’équilibre, d’une part parce que les nouvelles rencontres exercerons un effet perturbateur, et, d’autre part parce que le nombre insuffisant des rencontres s’oppose Ă  une composition suffisante des couplages (exemple : les premiĂšres des quatre stratĂ©gies des § 5 et 6, oĂč A seul ou B seul est rencontrĂ©, etc.).

(2) D’oĂč une tendance (se manifestant par les rĂ©actions compensatrices qui visent Ă  assurer l’équilibre) Ă  complĂ©ter les rencontres, soit directement, soit par un choix (abstraction) dĂ©limitant en secteur de rencontres sĂ©lectionnĂ©es mais susceptibles d’ĂȘtre complĂštes (cf. les changements d’échelles du § 15).

(3) Dans la mesure oĂč les couplages sont incomplets ils n’aboutissent qu’à la construction de structures irrĂ©versibles (structures perceptives, rĂ©gulations reprĂ©sentatives prĂ©opĂ©ratoires, etc.).

(4) D’oĂč la tendance Ă  les complĂ©ter : les structures opĂ©ratoires rĂ©versibles constituent ainsi finalement les diverses formes de composition des couplages complets portant (lorsqu’elles s’appliquent Ă  des objets) sur des rencontres sĂ©lectionnĂ©es par abstraction mais Ă©galement complĂštes dans le secteur considĂ©rĂ©.

(5) Les structures logiques ne sont donc ni expression d’un anti-hasard organisĂ© dĂšs le dĂ©part (seule Ă©tant alors donnĂ©e l’activitĂ© assimilatrice, mais Ă  titre de fonctionnement et non pas de structures toutes faites), ni le rĂ©sultat le plus probable des conduites initiales, mais elles acquiĂšrent une probabilitĂ© croissante au cours du dĂ©veloppement par une suite de contrĂŽles sĂ©quentiels orientant les conduites vers l’équilibre et la rĂ©versibilitĂ©.

N.B. Le prĂ©sent essai ne se rattache Ă  aucun modĂšle physiologique ou mĂ©cano-physiologique particulier. Mais il va de soi qu’il s’accorde spĂ©cialement bien avec le schĂ©ma dĂ©veloppĂ© par W. R. Ashby (Dynamics of the cerebral cortex automatic development of equilibrium in self-organizing Systems, Psychometrika, t. 12, 1947, pp. 135-140), selon lequel les processus nerveux d’équilibration (sources de l’habituation pour les petites compensations et de l’adaptation pour les compensations plus actives et plus complexes) relĂšveraient d’une probabilitĂ© croissant indĂ©finiment en un systĂšme commutatif (= le systĂšme nerveux et le milieu).