La Transmission des mouvements ()
Chapitre premier.
Forces de poussée et résistances dans la transmission immédiate du mouvement
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avec Magali Bovet
Nous parlerons de transmission « immédiate » lors de l’action directe d’un mobile actif A (le corps propre ou un objet quelconque) sur un mobile passif B. On appelle souvent ce processus « mouvement transitif » (par analogie avec les verbes transitifs mais non pas avec la transitivité logique) et il est doublement classique : invoqué par les uns comme la forme la plus intelligible de la causalité physique, il est au contraire considéré par Hume comme l’exemple le plus éloquent de l’inintelligibilité de cette notion et comme devant, à l’analyse, se réduire au concept purement légal de succession régulière.
Ce n’est donc pas sans raison que les psychologues « gestaltistes » de la perception, comme Metzger, Duncker et surtout Michotte, ont trouvé dans les situations de mouvements transitifs les occasions les plus favorables pour une étude de la « perception de la causalité ». Or, cette causalité perceptive dont on connaît bien aujourd’hui les conditions et les lois grâce aux beaux travaux de Michotte, soulève un problème d’un certain intérêt quant à la structure de la causalité en général. Nous nous proposons donc de réexaminer ce problème et de le comparer à celui de la causalité notionnelle.
§ 1. La causalité perceptive🔗
Lorsque le sujet distingue des effets d’« entraînement » d’un mobile B par un autre A (qui accompagne B après l’avoir rejoint) ou de « lancement » de B par A (si la vitesse de B est égale ou inférieure à celle qu’avait A avant qu’il ne se soit immobilisé à l’impact) ou encore de « déclenchement » (si la vitesse acquise par B est supérieure à celle qu’avait A avant l’impact), comment expliquer que l’on perçoive la « production » d’un effet dynamique et non pas seulement des successions purement cinématiques ? L’explication de Michotte revient à dire que le mouvement du patient B est perçu comme dépendant de celui de A sans lui être identique, autrement dit comme en constituant une « ampliation » : c’est là une bonne description, mais non pas une explication, car si l’on en reste aux mouvements, on ne comprend pas le caractère de « production » dont témoigne la perception causale1 et si l’on se réfère aux impressions de « choc », de « poussée », etc., qu’éprouve le sujet à propos des mouvements de l’agent A, il importe alors de les mettre en relation avec l’impression complémentaire de résistance plus ou moins forte ou faible perçue sur le patient B.
I. L’un de nous a donc proposé une explication différente. En premier lieu, il importe de rappeler que Michotte, malgré son espoir initial, n’a jamais trouvé de sujet qui voie quelque chose « passer » de A à B (même en cas de « lancement à distance » avec un espace de 2-3 mm entre le point d’immobilisation de A et celui du départ de B) : on aurait pu, en ce cas, constater l’existence d’un « passage sensible » de A à B sous la forme d’un « mouvement Phi » etc., ce qui ne s’est jamais produit. La perception du lien causal apparaît ainsi comme une résultante et non pas comme un effet primaire, et il faut donc postuler l’intervention d’une composition perceptive, comme dans le domaine des « constances » de la grandeur ou de la forme, où la résultante constitue le produit d’un jeu de compensations et de régulations.
(1) Il reste, en effet, à comprendre comment l’ampliation s’est produite, au lieu de se borner à la constater.
Il convient, en second lieu, de rappeler que la causalité perceptive visuelle est précédée génétiquement par une causalité perceptive de nature tactilo-kinesthésique, mentionnée mais non étudiée par Michotte, qui intervient chaque fois que le sujet déplace un objet par un mouvement de la main ou du pied, ce qui correspond à une expérience très précoce. Or, sur ce terrain tactilo-kinesthésique, il va de soi que quatre variables perceptives entrent en jeu :
le mouvement dépensé par l’agent A ;
le mouvement gagné par l’objet ou le patient B ;
la perception d’une poussée imprimée par l’agent A ;
la perception d’une résistance opposée par le patient B (résistance plus ou moins forte ou faible, mais perçue directement comme telle).
La causalité perceptive visuelle nous semble inexplicable si l’on ne commence pas par la situer dans le contexte si général des situations dans lesquelles une double expérience perceptive tactilo-kinesthésique et visuelle impose au sujet la nécessité d’une constante mise en correspondance entre ces deux claviers sensoriels, donc une constante traduction (ou assimilation) du tactilo-kinesthésique en visuel et réciproquement : dès la coordination, vers 4-5 mois, de la préhension et de la vision et au cours de l’apprentissage de l’imitation ainsi que de tous les schèmes d’action, l’enfant est constamment conduit à établir l’équivalent visuel d’une impression tactilo-kinesthésique et vice versa. Il en résulte qu’en percevant visuellement des mouvements transitifs, il pourra aussi bien « voir » des chocs, des poussées, etc., que des déplacements. Il est donc naturel que, s’il voit un agent A, animé d’une vitesse relativement grande, heurter un patient B qui acquiert un mouvement relativement lent, alors que A s’immobilise au point d’impact, il « verra » en B une certaine résistance aussi bien qu’en A une source de poussée. On en a la preuve lorsqu’on présente les dispositifs de Michotte en position verticale (en ce cas, l’impression est toute autre à la montée et à la descente), et lorsqu’on interroge les sujets sur la légèreté ou le poids apparents de B, et, si le sujet ne donne pas toujours ces indications spontanément (sans être questionné), cela ne prouve nullement l’absence de telles impressions, car il n’indique pas non plus de lui-même qu’il perçoit des solides
[p. 10]et non pas des surfaces planes, malgré la généralité de ce caractère de ses perceptions en présence du dispositif utilisé.
II. Cela étant, la composition perceptive qui nous paraît rendre compte de la perception d’un lien causal peut s’exprimer par un jeu de compensations analogues à celles qui assurent, par exemple, une estimation de la grandeur réelle et constante d’un objet par une composition de sa grandeur apparente avec la distance. Le sujet, en cas de lancement de B par A, perçoit, d’une part, le mouvement de A avant l’impact, soit MA1 et son mouvement après l’impact, soit MA2 qui est nul ou ralenti par rapport à MA1 ; d’autre part, il perçoit une poussée exercée par A, soit P, qui peut s’accompagner d’impressions de contact T ou de choc C, soit P(T, C), ces termes T et C pouvant aussi être nuls comme dans le « lancement à distance », c’est-à -dire avec un faible intervalle spatial entre A et B. Quant au mobile B, son mouvement MB1 avant l’impact peut être lent ou nul et son mouvement MB2 est perçu comme plus rapide ; mais il s’y ajoute, en relation étroite avec l’impression de la pression P de A1 l’impression complémentaire que B est « plus ou moins facilement poussé », moins facilement lorsque MB2 < MA1, très facilement lorsque MB2 = MA2 = MA1 (« entraînement » sans ralentissement de A), cas où Michotte a noté lui-même que certains sujets voyaient B comme « cueilli au vol », etc. Cette impression dynamique de déplacement « plus ou moins facile » est ce que nous appellerons la « résistance » perceptive R de B (R étant relié à T ou C lorsqu’ils ne sont pas nuls), sans y voir naturellement de précision physique ou opératoire, puisqu’il s’agit d’une impression perceptive.
La composition perceptive fournissant l’impression de causalité peut alors s’écrire :
M(A1 — A2) + P(T, C) = M(B2 — B1) + R(T, C).
On constate immédiatement qu’il s’agit là d’une compensation approchée, mais relevant de régulations perceptives et non pas d’opérations intellectuelles : d’une part, A perd du mouvement et B en gagne ; d’autre part, A pousse B et B résiste plus ou moins. Avant de rappeler les cas particuliers où ces quatre variables se compensent selon des valeurs relatives différentes en fonction des situations, précisons que les régulations en jeu
[p. 11]peuvent résulter des activités perceptives courantes liées aux mouvements oculaires. Par exemple, si A2 < A1 et B2 < A1, le transport du mouvement de A, qui débute dès la perception de A1 (car la perception d’un mouvement suppose déjà un transport visuel du mobile, de chaque position à la suivante), est ensuite freiné lors du passage de A1 à B2, puisque le mobile B va plus lentement, tandis que le transport oculaire tend à conserver son mouvement initial et se trouve donc ralenti par son passage sur B : c’est alors ce freinage du transport oculaire qui donne sans doute lieu à l’impression dynamique de résistance R, puisqu’il y a en ce cas à la fois diminution cinématique de la vitesse perçue visuellement et modification dynamique du mouvement oculaire exécuté musculairement. Dans le cas de la causalité perceptive de nature tactilo-kinesthésique, on a déjà souligné le fait que les quatre variables de l’équation précédente vont de soi : le mouvement M(A) d’un organe du corps propre (comme la main), la poussée P qu’il exerce sur l’objet, le mouvement acquis par l’objet M(B) et sa résistance R directement sentie en opposition à la poussée. En ce cas, c’est la compensation entre les deux premiers facteurs et les deux derniers qui donne l’impression d’une transmission de mouvement avec équivalence entre ce qui est fait et dépensé par le sujet A et ce qui est fait et gagné par l’objet B. Il n’est pas de raison qu’il en soit autrement dans la causalité perceptive visuelle, sauf que les propriétés tactilo-kinesthésiques sont traduites en leurs correspondants visuels et attribuées aux objets eux-mêmes sous cette forme visuelle.
Notons encore, avant d’en arriver au détail de ces compensations, que si Michotte voyait en la causalité perceptive une « Gestalt » s’expliquant par ses seules lois cinématiques d’organisation (espace, temps et mouvements ou déplacements), un certain nombre de psychologues sont, par contre, portés à ne trouver dans la perception de la causalité que des phénomènes assurément perceptifs, mais dus à l’expérience antérieure du sujet, donc à des sortes de « Gestalts empiriques » au sens de Brunswick. Sans contester ce facteur essentiel, nous croyons qu’il y a plus et que le jeu des compensations esquissées témoigne en outre d’une organisation interne assurant une conservation au sein de la transformation. Mais ces compensations ne sont intelligibles que dans la perspective des correspondances entre
[p. 12]le visuel et le tactilo-kinesthésique, sans quoi toute la structure demeurerait cinématique. Il est vrai que Michotte distingue entre le « mouvement » perçu comme dynamique, et le « déplacement » simplement entraîné : « C’est A qui fait tout ; B ne fait rien », dit un des sujets1 : mais faut-il se contenter de la description des sujets pour ériger en principe explicatif toute impression « phénoménale », même en y voyant une « Gestalt », ou le problème n’est-il pas précisément de comprendre pourquoi il existe des impressions distinctes de mouvement propre et de déplacement entraîné et pourquoi cette distinction intervient sous une forme particulière dans les Gestalts « causales » (et ici encore le terme de « dédoublement phénoménal » n’est qu’un baptême de l’impression subjective, qui reste à expliquer autrement que par elle-même) ?
III. En fait, la distinction entre mouvements propres et déplacements entraînés existe souvent en dehors des perceptions de causalité et Michotte lui-même la signale, avec sa perspicacité habituelle, dans la situation où plusieurs objets sont animés d’un même mouvement d’ensemble : en ce cas, le « mouvement » s’attache au tout comme tel, tandis que chaque élément ne paraît que se « déplacer ». Si nous envisageons alors deux objets semblables A et B qui avancent simultanément, soit collés l’un à l’autre, soit avec un intervalle constant (B devant, et séparé de A par 1 ou 2 cm), nous observons le même phénomène : l’ensemble est en « mouvement » et chaque élément en « déplacement ». S’agit-il d’une Gestalt ? Bien sûr, mais pour qui n’accepte pas l’esprit de la théorie gestaltiste ni son antifonctionnalisme, il reste à comprendre cette Gestalt en fonction des activités du sujet et de leurs connexions probabilistes avec les objets ; or, il est clair, en de telles situations, que le « mouvement d’ensemble » est relatif au transport oculaire qui reporte le long du parcours des deux mobiles A + B, ce qui vient d’être perçu aux instants antérieurs, et que, si chaque mobile pris à part A ou B ne semble que se « déplacer », c’est qu’il n’exige aucun transport particulier, puisqu’il est compris dans l’ensemble. Si maintenant A et B sont d’abord immobiles et que A, situé
(1) Théorie de la causalité phénoménale. Nouvelles perspectives 1961, in Causalité, permanence et réalité phénoménale, Louvain-Paris, Studia Psychologica, p. 23.
à quelque distance de B, part le premier, rejoint B et « l’entraîne » ou le « lance », le phénomène nouveau est que A donne lieu à un transport oculaire indépendant et que ce « mouvement » lui est donc propre. Or, si, en certaines conditions de vitesse et de continuités spatiale et temporelle (entières ou approchées), le mouvement de B paraît prolonger celui de A tout en étant appliqué, ce qui est essentiel, à un nouveau mobile, c’est alors que le même transport oculaire passe de A à B (en cas de lancement) ou englobe B dans l’ensemble (en cas d’entraînement) et, en ces cas, il va de soi que le mouvement de B apparaîtra seulement comme un « déplacement » entraîné et non pas comme un nouveau mouvement propre (sauf si sa vitesse est supérieure, d’où le déclenchement). Il existe d’ailleurs des variations notables de réactions entre l’entraînement et le lancement, l’impression de simple « déplacement » s’affaiblissant avec la vitesse et avec la distance (sortie du « rayon d’action »).
Si cette analyse est exacte, il semble donc très probable que la dynamique du transport oculaire joue un rôle dans la causalité perceptive visuelle, en parallèle avec la dynamique de l’action et de la motricité du sujet dans la causalité tactilo-kinesthésique. Réduire les effets Michotte à l’expérience antérieure n’explique pas tout, car il reste à comprendre comment cette expérience a été perçue causalement, ou, sinon, comment son interprétation notionnelle a pu suffire à se traduire ensuite en perceptions. Mais expliquer les impressions subjectives par la seule « Gestalt » n’a de sens que si ces Gestalts résultent de lois d’équilibre ou de moindre action, etc., et l’« ampliation » de Michotte, qui reste une bonne description des impressions reçues, ne recourt précisément pas à des mécanismes d’équilibre ou de compensations qui seuls seraient explicatifs. Michotte nous dit bien que le déplacement de B « prolonge » le mouvement de A, ce qui évoque une certaine conservation et il nous dit en même temps que les deux ne sont pas identiques, ce qui implique une certaine « production » : il reste alors à relier cette conservation et cette production, ce que postule le terme de « dédoublement phénoménal », mais ce dernier concept ne peut prendre tout son sens que s’il donne lieu à une explication et ne demeure pas à l’état descriptif. C’est pourquoi le dynamisme du transport oculaire semble indispensable pour expli-
[p. 14]quer ce que « voit » ou perçoit visuellement le sujet dans les objets, et fournit cette synthèse de la conservation et de la production en quoi consiste toute causalité représentative comme perceptive1.
IV. L’hypothèse est donc : 1) que le donné visuel est perçu par assimilation aux « activités perceptives » du sujet, c’est-à -dire en l’espèce à une identification du mobile au cours de ses changements de position et (en cas de regard fixé non pas sur le fonds immobile mais sur le mobile lui-même) au mouvement même du regard permettant de repérer le mouvement du mobile par rapport au fonds2 ; 2) que ces données visuelles, où sont donc réunis en une interaction indissociable les activités du sujet et les caractères des objets, sont elles-mêmes assimilées sans cesse à des schèmes intersensoriels (ou plurimodaux), puisque les figures perçues ne le sont pas à titre de figures planes mais d’objets solides et substantiels, pouvant correspondre à des
(*) Michotte (Théorie de la causalité phénoménale, Nouvelles perspectives, 1961 Louvain, p. 67) s’étonne de notre rapprochement de la causalité perceptive et des « constances », parce que, dit-il, les constances sont axées sur la conservation et la causalité sur la production. Mais il y a aussi de la conservation dans la causalité, puisqu’il y a transmission, ce qu’admet Michotte sous le nom de « prolongement », et il y a aussi production dans les « constantes » puisque la grandeur ou la forme, etc., apparentes changent, et que les grandeurs ou formes réelles sont à retrouver au travers et au sein de ce changement. De plus, si l’on distingue les constances à un seul objet (les constances classiques) et à deux objets, comme la causalité qui porte sur la transmission de l’impulsion de l’un à l’autre, il va de soi que cette transmission, qui se conserve, est en même temps production, du point de vue du second objet. Michotte ne dit pas autre chose.
Notons à ce propos que, dans l’article de Michotte et Thinès sur La causalité perceptive (Journ. Psychol., 1963), la discussion de notre équation (MA + F = MB + R) contient un certain nombre de malentendus, surtout p. 30, où les auteurs voudraient que l’action de A soit inséparable de son effet sur B et disent qu’elle « peut donc difficilement trouver sa place dans le premier membre des équations ». Mais l’équation n’a de sens qu’en séparant par l’analyse ce que le sujet attribue à A (premier membre) et à B (second membre). On peut, certes, répondre que ce système d’analyse est « assez artificiel » (p. 29) : rien de plus compréhensible s’il n’a pas emporté la conviction. Mais réciproquement, on peut éprouver quelque inquiétude à voir l’école de Louvain taxer d’influences de la connaissance acquise ou d’effets de « contexte » toutes les données incompatibles avec« l’ampliation du mouvement », notamment les belles expériences de Kanizsa, Metelli et Tognazzo sur les actions d’attraction. Or, ces faits paraissent au contraire assez intelligibles dans la perspective d’un rôle du transport oculaire, qui, dans le cas où il suit un objet A, est attiré par l’objet B si celui-ci, dont se rapprochait A, se déplace à son tour dans sa direction : l’« attraction » traduit alors plus ou moins approximativement la dynamique des mouvements du regard (pour ce rôle des transports oculaires, et en général des mouvements du regard, que minimisent à tort les Gestaltistes, voir Les mécanismes perceptifs, p. 304 et pp. 309-342).
(2) En cas de fixation obligée du regard sur le fonds, le mouvement et la vitesse n’en sont pas moins perçus, mais grâce à ceux du passage du train des excitations successivement simultanées sur la rétine. Voir Les mécanismes perceptifs, pp. 339-340.
impressions tactilo-kinesthésiques aussi bien que visuelles, comme le sont presque tous les objets de notre perception quotidienne (sauf à être perçus comme liquides ou gazeux, ce qui est une autre forme de substantialité plurimodale n’intervenant pas ici, sauf dans le lancement à distance).
Cela dit, les quatre variables en jeu peuvent s’interpréter comme suit :
1) Le mouvement perçu de A avant l’impact résulte simultanément d’un mouvement de l’objet et d’un transport oculaire (ou rétinien) du sujet ; mais, en plus de ces facteurs visuels, il intervient déjà ici et nécessairement un facteur tactilo-kinesthésique, puisque A est perçu comme un objet ; le sujet ne l’exprime que peu, mais il suffit de lire les réponses citées par Michotte pour constater que cette propriété est sans cesse sous-entendue. Le sujet ne précise pas non plus la forme apparente de A, etc., des objets perçus, parce que ces données vont de soi.
2) Au point d’impact, ou bien A poursuit sa route (entraînement) et alors il est perçu comme exerçant sur B une poussée continue, ce qu’il est à nouveau impossible de concevoir sans un prolongement du transport oculaire et sans une assimilation à la perception tactilo-kinesthésique. « Il le cueille au vol », dit un sujet, souvent cité par Michotte : or, si l’on peut reconnaître visuellement les actions de cueillir et de voler, c’est que l’on connaît bien l’une par perception tactile autant que visuelle et que l’on confère à l’autre une signification matérielle et non pas exclusivement cinématique. Si A s’arrête ou ralentit à l’impact, il y a alors blocage ou freinage momentanés du transport oculaire et assimilation immédiate au schème tactilo-kinesthésique de l’action corporelle rencontrant son objet : si cet objet B demeure immobile, il n’y a en fait pas de causalité perceptive, mais arrêt du mouvement de A contre B ; par contre si B se met en mouvement, on en a en ce cas : a) continuation du transport oculaire après sa pause instantanée et b) assimilation à l’action tactilo-kinesthésique vainquant l’obstacle extérieur : pour ces deux raisons, l’action de A sur B n’est pas perçue comme une continuation ou une conservation pures du « même » mouvement, mais comme une combinaison de transmission et de production. Nous l’appellerons poussée (P), sans y mettre rien de plus que ce qu’y voient les sujets de Michotte, sauf que nous
[p. 16]dégageons la signification tactilo-kinesthésique des expressions qu’ils emploient, car les termes de « choc », de « heurter », « pousser », « lancer », etc., n’ont de sens visuel qu’en référence à d’autres claviers sensoriels et ne signifient rien pour de pures figures.
3) Le mouvement de B est à coup sûr une production, puisqu’il débute à partir d’un repos initial et après le mouvement de A. Mais il n’est pas perçu comme une autoproduction ou comme un « mouvement » propre, pour les raisons qu’on a vues : le transport oculaire l’englobe (entraînement) ou le double directement en prolongeant le mouvement de A avec l’impact, d’où le caractère de « déplacement » de cette trajectoire de B. Il en découle que B est perçu comme un objet poussé (entraîné ou lancé) par le mouvement de A transporté sur lui : c’est donc bien l’« ampliation » et le « dédoublement phénoménal » de Michotte, mais expliqués par la conservation du transport oculaire identificateur (semi-identification des mouvements et non pas des objets) au lieu d’être donnés comme des faits premiers ou des Gestalts indépendants des activités du sujet.
4) Mais il en résulte alors que B, étant perçu lui aussi comme un objet solide, etc., son déplacement est susceptible d’être « vu » à son tour comme conservant la vitesse de A ou comme ralenti avec ce que cela comporte de résistance à la poussée en 2). Deux facteurs concourent à la formation de cette impression de résistance. Le premier est le freinage du transport oculaire lui-même, qui vient de suivre le mobile A à une vitesse constante et se prolonge ensuite en un transport virtuel Tpv de même vitesse qui est alors freiné par la vitesse inférieure de B : d’où, s’il y a eu impression de poussée en 2), l’impression corrélative que B est d’autant « moins facilement poussé » qu’il va moins vite, ce que nous appelons résistance R. Le second facteur est une fois de plus l’assimilation du visuel au tactilo-kinesthésique, donnant aux objets une apparence de poids ou de légèreté.
V. C’est sur cette question de la résistance R de l’objet B que Michotte a le plus résisté lui-même à notre interprétation. Sa première objection est que les sujets n’expriment que rarement cette impression de manière spontanée. Mais combien
[p. 17]d’entre eux notent-ils que B va plus lentement que A et le fait de ne pas le dire signifie-t-il qu’ils ne l’ont point perçu ? Combien d’entre eux précisent-ils qu’il s’agit de solides ? Et s’ils ont déclaré explicitement voir une « poussée » de B par A (en 2), pourquoi insisteraient-ils sur le fait que B se laisse plus ou moins facilement pousser si cela va de soi pour eux ? Comment expliquer que neuf sujets exercés sur dix voient une différence notable entre les présentations horizontales et verticales, et en ce dernier cas à la montée et à la descente ? Comment expliquer l’effet Gruber (chute d’un objet horizontal appuyé en son extrémité sur un socle, lorsque celui-ci est déplacé) sans faire intervenir l’impression de résistance (même avec intervalle ou même avec montée de l’objet), puisque l’effet est dû ici à la suppression d’une résistance ?
Les effets de freinage ont d’ailleurs été étudiés par Levelt au laboratoire de Michotte (ibid., pp. 73-75) : un objet M se déplaçant sur un fond uniforme passe de 31 cm/s à 5 cm/s ; dans une seconde situation ce ralentissement coïncide avec un changement de couleur des deux secteurs d’un nouveau fond ; en une troisième situation le ralentissement a lieu lorsque M rejoint un autre objet N et en une quatrième situation il a lieu en passant devant N avec coïncidence exacte des durées et longueurs du passage. Or, le ralentissement est perçu comme un « freinage » dans le 13 à 20 % environ des cas pour les deux premières situations, dans le 34 % des cas pour la troisième situation et le 58 % des cas pour la quatrième. Michotte en conclut qu’il s’agit là d’une influence des connaissances acquises, sans effet proprement perceptif, mais nous avouons rester un peu perplexes en présence de telles distinctions1. Au contraire, en nos expériences sur la perception de la vitesse, nous avons pu montrer2 que lors du passage devant un objet immobile attirant le regard, on assiste à des modifications apparentes de la vitesse du mobile à cause du ralentissement du transport oculaire lui-même (mouvement du regard). Il nous semble donc très probable que la différence entre les situations III et surtout IV
(1) Michotte ne croyait pas, en effet, aux apprentissages perceptifs sous l’influence de l’expérience, tandis que les preuves de l’existence de tels effets se multiplient aujourd’hui et qu’un gestaltiste comme Wallach en est venu à accepter le rôle de la mémoire dans les perceptions.
(2) Mécanismes perceptifs, p. 338.
de Levelt par rapport à I-II tient à un freinage du transport oculaire s’ajoutant au ralentissement objectif du mobile1. C’est ce genre de facteurs, si essentiels dans la perception de la vitesse (ils nous ont notamment permis d’invalider par de nouveaux résultats expérimentaux2 l’interprétation de Brown), qui nous paraissent exiger l’intervention de la résistance R dans la causalité perceptive, sans revenir sur l’assimilation inévitable du schème perceptif visuel aux schèmes tactilo-kinesthésiques.
En un mot, la causalité perceptive apparaît comme une impression de production, mais au sein d’une composition assurant la transmission par un jeu de compensations qui conservent l’équivalence entre ce qui est fait et dépensé par l’agent A et ce qui est fait et gagné par le patient B. Il est ainsi possible de maintenir l’ensemble de la description excellente de Michotte, mais en traduisant en termes d’activité du sujet ce que la théorie de la Gestalt présente sans plus en termes de phénomènes subis ou de formes totales se suffisant à elles-mêmes.
De l’équation
M(A1 — A2) + F(T, C) = M(B2 — B1) + R(T, C),
nous pouvons alors tirer les cas particuliers suivants :
0 + F(T) = B2 + 0 en cas d’entraînement, si le mouvement de A se conserve intégralement et que la résistance de B est donc perçue comme nulle.
A1 + F(T, C) = B2 + R(T, C) en cas de lancement, avec plus forte impression causale si B2 < A1 parce que B paraît alors résister davantage ;
A1 + F[T(C → 0)] < B2 + 0 en cas de déclenchement, l’inégalité marquant ici l’absence de causalité stricte (B paraissant doué de mouvement autonome) ;
A1 + F(T, C) < 0 + R(T, C) en cas d’arrêt de A contre B immobile, où il n’y a pas non plus d’impression causale franche.
Quant à l’effet Gruber, si A = le socle, RI — R2 = 0 la sup-
(1) Michotte, fidèle à sa perspective gestaltiste, considère les mouvements oculaires comme étant sans influence sur la perception. Il suffit cependant d’analyser l’effet Auersperg (carré en circumduction), inspiré du « Gestaltkreis » de V. v. Weizsäcker, pour constater le rôle formateur du transport oculaire (même sans invoquer de « prolepsis ») dans la constitution des formes perçues à la phase II (voir Mécanismes perceptif s, pp. 309-318).
(2) Incohérence entre les estimations spatiales, temporelles et cinématique.
pression de sa résistance initiale, et si B = l’autre mobile, on a A2 + (RI — R2 = 0) = B2 + 0.
Ainsi, dans les cas de causalité perceptive franche, comme l’entraînement, le lancement et l’effet Gruber, ce que gagne le patient B correspond perceptivement à ce que perd l’agent A, mais à la condition de faire intervenir la résistance. Il semble en particulier impossible de ne pas reconnaître, si l’on compare l’entraînement au lancement, que les sujets, voyant A accompagner B dans le premier cas et s’immobiliser ou se ralentir à l’impact dans le second, ne perçoivent pas B comme plus « facilement poussé » dans la première situation que dans la seconde, ce qui est la définition même de ce que nous appelons l’impression de résistance perceptive R.
§ 2. La causalité notionnelle
et la question de la résistance position du problème et technique🔗
Après avoir ainsi rappelé le mécanisme de la causalité perceptive et l’avoir rediscuté au vu des réponses de Michotte à notre essai de réinterprétation, il importe maintenant d’examiner les réactions des sujets à des situations comparables aux précédentes, mais portant sur des objets réels. En cherchant à dégager la compréhension même de l’enfant, nous nous trouverons en présence de mécanismes à la fois perceptifs et notionnels et de ce rapprochement nous espérons tirer deux sortes d’informations, les unes concernant la formation de la notion même de la causalité, les autres concernant les relations entre la perception et la notion.
D’autres recherches1 ont, en effet, montré combien tardive (vers 11-12 ans seulement) était la compréhension d’une résistance en tant que réaction orientée en sens inverse de l’action. C’est ainsi que dans les problèmes d’équilibre hydrostatique ou de descente d’un solide dans un liquide, le « poids » ou la « force » du liquide paraissent longtemps pouvoir diriger leurs effets dans le même sens que le poids du piston ou du solide agissant sur le
(l) Voir Les explications causales (« Etudes », vol. XXVI), pp. 76-82.
liquide. Qu’en sera-t-il alors en des situations de mouvement transitif imitées des dispositifs utilisés par Michotte en vue de l’analyse des relations causales perceptives ? Si les interprétations proposées au § 1 sont valables, on peut s’attendre à une découverte bien plus précoce des effets de la résistance, mais sous la forme d’un freinage se manifestant par des ralentissements perceptibles, et non pas sous celle d’une réaction ou d’un vecteur de direction opposée.
liquide. Qu’en sera-t-il alors en des situations de mouvement transitif imitées des dispositifs utilisés par Michotte en vue de l’analyse des relations causales perceptives ? Si les interprétations proposées au § 1 sont valables, on peut s’attendre à une découverte bien plus précoce des effets de la résistance, mais sous la forme d’un freinage se manifestant par des ralentissements perceptibles, et non pas sous celle d’une réaction ou d’un vecteur de direction opposée.1Les billes sont P1 petite, P2 moyenne et P3 grosse, de mêmes densités et donc de poids croissants. Une bille P0 a le même volume que P3 mais est plus légère. P0 et P3 sont de couleurs différentes.abAprès quoi on fait varier la bille A (selon les poids) et on fait anticiper pour une même hauteur DA les chemins DB repérés en relation avec la maison fixe, avec explications lors de chaque anticipation. Ensuite on fait varier la charge du wagon B pour un même agent A et on demande anticipations et explications.(1) Ce mince butoir ne fait pas problème pour l’enfant et n’est pas considéré comme un intermédiaire nécessitant une transmission médiate, au sens des billes immobiles du chap. II.
§ 3. Les résultats généraux🔗
Nous avons interrogé 10 sujets de 4 à 5 ans, 11 de 5 ans (5 ;0 à 5 ;10), 14 sujets de 6-7 ans (6 ;0 à 7 ;11), 6 sujets de 8 à 9 ans et 10 de 11 à 12 ans, ces deux derniers groupes ne différant d’ailleurs plus l’un de l’autre2. Ces 51 sujets montrent une progression relativement régulière avec l’âge dans le montant quantitatif des anticipations et des explications par compensations (voir graphique p. 22).
(l) Cette question, qui sera abordée au § 4, n’a été posée systématiquement qu’à partir du moment où un ou deux sujets (Syl et Mar au § 4) l’ont soulevée de façon spontanée (et très imprévue pour nous).

(2) Les 10 sujets de 11-12 ans (8 de 11 et 2 de 12) ont été examinés par A. Papert que nous remercions ici.
Ages
Anticipations
Explications
Compensations
multiplicatives
(doubles sériations)
Â
—Â
±
+
—Â
±
+
(abs)
+
(rel.)
—Â
±
(de proche
en proche
+
(fragiles)
+
(stables)
4-5
4
5
1
5
2
3
0
7
3
0
0
5-5Â ;10
1
3
7
0
3
8
0
2
1
6
2
6Â ;0-7Â ;11
0
1
13
1
4
6
3
0
1
2
11
8-12
1
3
12
0
2
0
14
0
0
0
16
A 4 ans déjà , on trouve donc un cas d’anticipations entièrement justes et 5 cas d’anticipations correctes mêlées à des compositions additives (le poids de B agissant dans le même sens que celui de A). Dès 5 ans les anticipations correctes l’emportent, mais on trouve jusqu’à 12 ans des cas de mélange entre l’anticipation fondée sur la compensation et des compositions additives (mais il va de soi que, sitôt constaté le ralentissement de B sous l’influence d’un poids plus lourd, ce ralentissement est interprété en termes de résistance de B, même si le sujet n’y a pas pensé au moment de l’anticipation).
Quant au détail de ces explications, la colonne (— ) correspond aux absences de réponses, la colonne ( ± ) au mélange de composition par compensation des poids de A avec les résistances de B, et de composition additive (le poids de B favorisant l’action de celui de A). La colonne (+ abs.) correspond aux réponses qui invoquent une compensation entre le poids de l’agent A (force de poussée) et celui de B (résistance), mais avec l’idée que, selon les situations ou relations, les poids de A et de B peuvent varier de façon absolue (non-conservation du poids d’un même objet). La colonne (+ rel.) contient par contre les réponses qui invoquent les compensations entre le poids de l’agent A et la résistance du patient B, mais sans transformation des poids absolus et en ne recourant qu’à des concepts de forces relatives.
Les quatre colonnes relevant de la rubrique des compensations multiplicatives (poids et hauteurs × résistances et parcours DB) se comprennent d’elles-mêmes, la première correspondant à l’absence de réactions et la dernière à la compréhension stable après une étape (2e colonne) de mise en relations de proche en proche et une étape (3e colonne) de compréhension instable.
[p. 23]De ce tableau on peut donc déduire l’existence de trois grandes étapes :
1) Un premier groupe de sujets (4 à 4 ans et 1 à 5 ans) ne fournit aucune anticipation correcte et encore moins d’explication causale acceptable. Les sujets ne se prêtent par ailleurs à aucun apprentissage dans le contexte des expériences décrites, c’est-à -dire que la constatation des faits d’expérience ne modifie pas les anticipations ni les explications.
2) Une seconde étape est atteinte, partiellement ou entièrement, par la moitié des sujets de 4 ans déjà , par la presque totalité de ceux de 5 ans et caractérise encore la majorité des enfants de 6-7 ans. C’est l’étape de l’anticipation des relations entre la force de l’agent A et la résistance du patient B et de l’explication de ces relations par un jeu de compensations entre le poids de A et celui de B, mais avec variation absolue de ces poids. Plus précisément, on peut distinguer deux sous-groupes de sujets, l’un dont les anticipations ne sont que partiellement justes (colonne ± des anticipations), et les explications également (colonne ±) mais, chose intéressante avec une légère avance à 4-5 ans de l’explication causale sur l’anticipation des relations légales. Un second sous-groupe de sujets (1 à 4 ans et 7 à 5 ans) donne des anticipations correctes et les explications qu’on vient d’annoncer, d’où une solution juste des questions de compensation multiplicative.
3) La troisième étape est celle des anticipations justes avec explication fondée sur la compensation de l’action de A et de la résistance de B, mais avec conservation des poids et simple transformation des forces relatives.
Dans ce qui suit, il est inutile d’insister sur la première de ces trois étapes dont les résultats négatifs ne nous apprennent rien, ni sur la notion, ni même sur la perception de la causalité. Par exemple un sujet de 4 ans se borne, en présence des lancements, à dire du wagon « Il a bougé » ou « Il n’a pas bougé », et de la boule : « Elle a touché et le wagon a avancé. » Lors des variations de conditions le sujet se contente de noter que le wagon va « plus loin. — Quand ? — Si vous faites plus fort » ou « parce que la boule elle va vite ». Mais on n’obtient rien quant aux prévisions en fonction des variations de poids, ce qui ne prouve d’ailleurs pas que, en un jeu spontané où le sujet s’essayerait à graduer
[p. 24]les effets, il n’en viendrait pas à prendre conscience de ces relations élémentaires dont il peut fort bien avoir une expérience tactilo-kinesthésique sans en tirer la « réflexion » nécessaire au moment de l’interrogatoire. En un mot, les sujets caractéristiques de cette première étape ne fournissent pas des types de prévision ou d’explication différents des suivants : ils réagissent simplement par descriptions incomplètes ou affirmations tautologiques, faute des instruments de réflexion ou de généralisation indispensables pour répondre aux questions d’anticipation ou d’interprétation.
§ 4. La compensation précoce
des poussées et des résistances🔗
Par contre, il est d’un grand intérêt de noter que, sitôt capables, et cela donc dès 4-5 ans, d’anticipations et d’explications plus ou moins cohérentes, les sujets font appel à un schème explicatif faisant intervenir, d’une part, le poids de l’agent A en tant que force de poussée et, d’autre part, celui du patient B mais en tant que résistance freinant l’action de A. Seulement, comme on l’a vu, ce modèle explicatif n’est pas d’emblée généralisé et dans le cas d’un premier sous-groupe de sujets, il est encore mêlé à des réponses (surtout sur le terrain des anticipations) où le poids de B est censé s’additionner à celui de A pour en favoriser l’action. Commençons donc par fournir des exemples de ce premier sous-groupe de réponses, mais en notant d’emblée que nous n’avons pas trouvé de cas dans lesquels cette composition cumulative ou additive et non pas compensatoire se trouverait à l’état pur :
[p. 25]Jac (4 ans) dit après observation du wagon : « Il va pas très loin. — Pourquoi ? — Parce que la boule (A = P1), elle a pas beaucoup de force, alors ça peut pas aller très loin. — Si on met une plus grosse boule (P2) ? — Le wagon va plus loin parce qu’elle a plus de force. » « Et si je mets une boule de plus dans le wagon ? — Ça va aller plus loin. — Pourquoi ? — J’sais pas. — Si on met une grosse boule ici (en A), le wagon reste la même chose lourd, ou plus ou moins ? — Plus lourd. — Et quand la boule est plus petite (en A), ça fait quelque chose au wagon ? — Il est moins lourd. — On va mettre une boule de plus dans le wagon. — Il va pas rouler, parce que c’est trop. — Pourquoi ? — Ça fait lourd, ça fait aller moins loin. — Mais pourquoi ? — Parce qu’avant je m’ai trompé, ça fait un peu lourd, les deux boules (en B),
[p. 26]et seulement une toute petite (en A) pour pousser. — Explique un peu. — Si le paquet (dans le wagon) est lourd, la boule (A) réussit pas, ça fatigue la boule si on met quelque chose de lourd. » On voit ainsi comment, après avoir supposé que le poids du wagon s’ajoute à celui de la boule en A ou qu’il en dépend par corrélation directe, Jac en vient, avant d’avoir vu le résultat, à inverser sa prévision et à concevoir le poids du wagon comme un facteur de résistance et cela en liaison avec l’expérience tactilo-kinesthésique des paquets fatigants à porter.
Pas (4 ;10) dit d’emblée pour P3 en A et P1 en B :« La grande va pousser la petite. — Et comme ça ? (P1 en A et P3 en B) ? — Non la grosse roule pas, parce qu’elle est trop grosse. » Il y a donc dès le départ prévision de poussées et résistances, mais avec la présupposition que la force correspond simplement au volume (ce qui est vrai des boules P1 à P3). Avec les boules P0 et P3, Pas prévoit donc qu’« elles se poussent » dans les deux sens. Après essai, il conclut que « la bleue (P3 = lourde) n’est pas la même. — Comment ? — Elle roule pas (si P3 = B, mais en A elle a plus de force) « parce qu’elle pousse l’autre ». Après constatation de la différence de poids, on passe aux wagons et Pas prévoit que les longueurs DB augmentent si les boules A sont « plus grosses » ou diminuent « parce que le wagon est plus gros (= chargé d’une boule plus grosse) que la boule qui pousse. — Pourquoi le wagon n’a pas bien roulé, quand il y a une grosse boule dedans ? — Parce que ça fait plus lourd. » Mais cette attribution de la résistance au poids reste instable et Pas prévoit encore à l’occasion qu’une boule mise dans le wagon (en B) ira moins loin si elle est plus légère.
Ben (5 ;2) commence par prévoir des poussées en chaque cas, mais après constatation, il attribue les différences au volume, comme Pas le faisait dès l’anticipation : « Si on met la grosse là en bas (en B) et la petite ici (en A), ça ne roule pas tout à fait. » D’où, lors de nouvelles prévisions :« Ça va plutôt s’arrêter parce que (A) est plus petite. » Puis, spontanément (à propos de P0 légère et de P3 courte, de même volume), et après avoir prévu faussement que le résultat sera le même si P3 → P0 et si P0 → P3) : « Attends, on va la mettre plus haut (P0 en A). Plus haut ça pousse la boule. — Pourquoi ? — Parce que (PO) est moins forte. — Elles pèsent la même chose (prévision) ? — La jaune (P3) est forte, l’autre est pas forte. Elle est plus lourde la jaune (P3). — Essaie. — (Il soupèse) Oui. » Il y a donc intuition qu’une boule moins forte ne déplace pas une plus forte, sauf à lui donner un élan supplémentaire par la hauteur de chute, mais l’idée de résistance demeure implicite.
Yve (4 ;11) par contre, oscille de façon explicite entre les compositions par addition de forces convergentes en A et en B et par compensations ou résistance en B. Voici un exemple du premier type de raisonnement : Yve prévoit qu’un grand poids en A poussera le wagon plus loin : « Peut-être la boule (en B) devient plus lourde quand on prend la grosse ici (en A), alors le wagon va plus loin. » Donc le poids du wagon passif l’entraîne. Au contraire, il y a intuition nette de la résistance dans les propos suivants : « Si on met très lourd dans le wagon ? — Ah ! alors, ça doit sûrement aller moins loin. Si vous mettez une petite boule ici (en A), il restera là , le wagon (B). » On assiste
d’ailleurs à un essai de conciliation entre ces deux interprétations contraires : si l’on augmente le poids du wagon B, « le wagon (B) a pas beaucoup de force si on met deux boules (force = longueur du déplacement) » mais il en acquiert « parce que la boule ici (en A) a beaucoup de force et pousse le wagon ». Autrement dit il y a conflit permanent entre l’idée que la force ou le poids du wagon B l’entraînent et l’idée qu’ils s’opposent à ceux de A.
On peut certes attribuer à une simple incohérence les réponses de ce premier groupe de sujets. Mais l’incohérence n’est qu’un symptôme et ne constitue ni un facteur en elle-même ni un état recherché par le sujet : c’est un résultat involontaire qu’il s’agit donc d’expliquer. Or, on discerne aisément deux sortes de faits dans les réactions qui précèdent. D’une part, on retrouve sans cesse les traces d’une expérience sensori-motrice ou perceptive (surtout tactilo-kinesthésique) assez générale, qui est la facilité à pousser un objet léger et la difficulté à déplacer un objet volumineux et lourd (cette difficulté correspondant à ce que nous appelons la résistance perceptive R) : donc « ça fatigue la boule si on met (en B) quelque chose de lourd », etc., et cette résistance de B freine l’action de A. Mais, d’autre part, on observe chez chacun de ces sujets une équivoque commune dans la conceptualisation de cette expérience vécue : la boule A qui pousse le wagon ou la boule B sont plus « fortes » en action qu’au départ, et la première communique à la seconde une force en les poussant, dans la mesure où le sujet voit en la force la source ou le siège du mouvement. Il en résulte que le volume, le poids ou la force du patient B sont plus faibles que ceux de A au moment de l’impact et sont bien orientés initialement dans le sens de la réaction ou résistance, mais que tout paraît changer avec la mise en marche de B. De là l’incohérence et les contradictions : la boule B « devient plus lourde » (Yve) et plus forte en avançant, et alors il est naturel que le sujet soit tenté de voir en cette « force » acquise une force additionnelle, et non plus compensatrice, et cela dans la mesure même où elle est acquise.
En bref, l’incohérence des deux modes de composition additif ou compensateur tient moins à l’intuition perceptive ou sensori-motrice, qui inspire certaines anticipations et certaines explications correctes qu’à la conceptualisation des termes de « gros », « lourd » et « fort » pouvant prendre chacun deux sens contradictoires, selon qu’ils s’appliquent à la phase d’impact ou à la phase de mouvement du patient B. Il n’en demeure pas moins
[p. 27]que le grand intérêt de ces réponses est que leurs contradictions mêmes témoignent d’une intuition de la résistance malgré les difficultés de la conceptualisation. Or, on voit d’emblée que l’avance ou la précocité de cette intuition, par opposition au caractère tardif de l’idée de résistance en tant que réaction à caractère vectoriel, tient au fait que la situation expérimentale est celle d’un mouvement transitif, et qu’en ce cas les objets et leurs actions ou réactions sont interprétés en fonction des expériences acquises grâce à l’action propre et aux résistances que celle-ci rencontre dans la vie quotidienne (cf. Jac et la « fatigue » de la boule A). C’est ce que va nous montrer plus clairement encore l’examen des réponses d’un second sous-groupe de sujets, dont on verra comment la conceptualisation réussit à assimiler les données perçues, en s’aidant à l’occasion de la notion préopératoire d’une non-conservation du poids :
[p. 28]Hal (4 ;6) prévoit que P3 en A fera rouler P1 en B,« parce qu’elle est petite » mais que P1 en A ne fera pas avancer P3 en B « parce que la boule ici (B) est trop grosse ». Pour P0 et P3, même explication en termes de « grosse » pour dire lourde, en précisant que P3 est plus remplie « dedans, et que celle-ci (PO) il n’y a rien dedans ». Avec les wagons, Hal prévoit que P2 en A ne fera avancer le wagon avec P3 que peu loin « parce qu’elle est trop lourde, dans le wagon. — Alors ça fait quelque chose si celle-là (P2) pousse la grosse (P3) ? — Ça lui fait mal. — Et elle a la même force si elle (P2) pousse celle-ci (autre P2) dans le wagon ou celle-ci (P3) ? — Elle est moins forte (P2 en A quand P3 est en B). — Et (P3) dans le wagon ? — Elle reste la même chose forte ». Un moment après, P3 dans le wagon B ira « moins loin (que P2 en B). — Pourquoi ? — Elle est lourde » (le terme de « grosse » est donc traduit spontanément en poids).
Pour la question des compensations multiplicatives, Hal parvient à la solution de proche en proche, sans anticipation déductive.
Syl (5 ;3) dit d’emblée que P3 poussera P1 : « La petite elle restera par là , elle avancera. — (Et P1 → P3) ? — La grosse elle restera là parce qu’elle est plus lourde que la petite. » Pour P0 et P3 l’anticipation est correcte, en termes de poids également. Pour les distances du wagon, Syl les prévoit en correspondance directe avec les poids en A, mais, sans doute par généralisation momentanée du rôle de ces poids en A, elle commence par prévoir que le poids du wagon favorise également la distance DB, puis elle hésite, oscille et se corrige. Devant le fait : « Moins loin, parce que c’est très lourd maintenant le wagon. — Et si on le vide ? — Plus loin, parce qu’il est très léger. — Et si on monte cette boule (P1 en A) ? — Plus loin, parce que le wagon est vide et que la boule est lourde. » Syl ajoute alors spontanément « En haut elle devient lourde. — Et le wagon ? — Il devient léger (hésitation). Non, la même chose. » « Si on met ici (A) une très lourde, ça change quelque chose dans le wagon ? — Il devient plus léger. — Et si on charge le wagon,
[p. 29]ça fait quelque chose à cette boule (A) ? — Elle devient lourde, non elle devient légère (ton d’évidence). — Et si on enlève une seule boule au wagon, ça change quelque chose ici (A) ? — Elle devient un tout petit peu plus lourde. » Autrement dit les forces relatives de la boule en A et du wagon en B sont traduites en termes de variations absolues du poids : la boule A devient plus légère si on charge le wagon, et plus lourde si on le décharge, tandis que celui-ci devient léger si on augmente le poids en A et lourd si on le diminue en A : il y a ainsi compréhension du poids de B comme résistance (après un instant d’hésitation au début des anticipations de DB), mais est conceptualisé en non-conservations du poids.
Cos (5 ;1) dit d’emblée pour P3 → P1 que P1 sera poussée. Mais, pour P1 → P3, P3 ne bougera pas « parce que la grosse, ça bloque », ce qui est une notion claire de résistance en tant que perturbation. Pour P0 et P3, celle-ci « est plus lourde » et va donc mouvoir P0, mais non pas l’inverse (quand P0 → P3). Mais les explications demeurent tautologiques dans les problèmes de distance.
Mar (5 ;0) dit que P0 ne peut pas faire avancer P3 « parce qu’elle (P3) sait retenir bien. — Pourquoi ? — Parce que celle-ci (P3) est en fer et l’autre en bois, c’est pas la même chose lourd ». Pour les distances DB du wagon, Mar dit que le wagon peu chargé va plus loin « parce que c’est bien plus petit et léger » et qu’il va moins loin chargé « parce que c’est plus difficile quand il y a des plots. — Qu’est-ce que ça fait à la boule ici (A) ? — Elle devient plus légère quand il y a des plots dedans (le wagon). — Et si on met la boule plus haut (en A) ? — Elle devient un peu plus lourde quand on la met un peu plus haut. — Et le wagon ? — Aussi plus lourd, non plus léger. — Et si on baisse (A) ? — Elle devient légère. — Et le wagon ? — Aussi, non il est lourd. — Jusqu’où il ira ? — Moins loin ». On charge le wagon (2 plots + P3). « Jusqu’où il ira ? — Comme ça (court DB). — Pourquoi ? — Comme ça. — Comment est la boule ici (P2 en A) ? — Elle est plus légère parce que le wagon ça devient plus lourd. — (On enlève la charge du wagon). — Ça va jusqu’au bout. »
Lux (5 ;7) dit que P1 n’a pas fait avancer P3 parce que la première est « trop légère » et pour les distances DB du wagon, il prévoit que P3 « peut faire pousser (loin) parce que celle-là (P0 en B) est légère ». Il explique alors que quand on substitue P1 à P3 en A la boule du wagon « devient lourde. — Et quand on pousse avec la grosse (P3) ? — Moins lourde. — Quand la boule du wagon est-elle la moins lourde ? — Quand on pousse avec la toute grosse (P3 en A) ». « Et quand on charge le wagon, qu’est-ce que ça fait à la boule (en A) ? — Elle devient plus légère. » Au problème des compensations multiplicatives, Lux réussit correctement et spontanément mais ne donne que des explications tautologiques.
Cri (5 ;9) explique dès le début les relations entre boules en termes de poids. Lorsqu’on introduit le wagon déjà chargé, il choisit P3 pour le faire avancer. « Et si on met celle-là (P2) dans le wagon ? — Ça ira. Le wagon est plus léger, alors la boule (P3) devient plus lourde. — Et si on met (P3 + P2) dans le wagon ? — Ça irait moins loin parce que ça fait plus de poids ici (B).
[p. 30]— Si on le vide ? — Ça ira plus loin parce qu’il y a moins de poids. — Ça change quelque chose pour la boule qui pousse ? — Elle vient (= devient) plus lourde. — Et si on remet du poids dans le wagon ? — Elle vient plus légère, elle devient encore plus petite (poids = volume). » Après de nombreuses autres explications correctes quant aux rapports de la poussée et de la résistance, mais constamment exprimées en termes de variations absolues du poids, on demande à Cri s’il pourrait constater à la pesée les changements de poids : il l’affirme et soupèse, par exemple, un P2 pris en A et un P2 pris dans un wagon et déclare la première boule « plus légère ». Puis il réussit sous une forme encore empirique la question des compensations multiplicatives.
Cinq jours après on revoit Cri pour contrôle. Il réussit à nouveau toutes les anticipations pour les deux boules et pour les boules en face des wagons, et il explique à nouveau clairement les relations entre l’action en A et la résistance en B, en termes renouvelés de variations de poids. Mais lorsqu’on lui demande quand ces changements de poids ont lieu, il précise cette fois que c’est au moment exact de l’impact : « C’est quand la boule pousse le wagon. » Par contre il refuse catégoriquement tout changement stable ou statique et déclare qu’en pesant P2 pris en A et P2 pris dans le wagon en B, on ne verrait aucune différence. En d’autres termes la variation de poids n’est plus considérée que comme un changement des réactions dynamiques, ce qui annonce le groupe suivant (ou intermédiaire) de réactions.
Cha (5 ;8) mêmes anticipations et explications : « Celle-là (P3 en A) est plus lourde (que P2 en B), ça fait aller plus loin. — Si je prends ça (P3 en A), que devient la boule qui est dans le wagon, plus lourde, plus légère ou elle reste la même chose ? — Plus légère… la même chose, mais ça la fait aller plus loin, le wagon devient plus léger. » « Et si le wagon est vide, ça change pour celle-là (boule en A) ? — Ça change pour elle, c’est pas fatigant. »
Mic (5 ;8) à qui l’on essaye également de faire préciser sa pensée, admet que la boule en A change réellement de poids quand on modifie celui du wagon et se déclare prêt à le contrôler au moyen d’une boule témoin PA’ initialement PA’ = PA et on verra l’inégalité avec PA une fois celle-ci modifiée. Comme à l’essai, Mic ne perçoit aucun changement en PA’ = PA, il précise sa pensée de façon d’ailleurs assez cohérente et toujours très convaincante : d’abord PA en descendant la pente, « devient plus lourde » d’elle-même en fonction de l’élan ; ensuite PA change de poids au moment précis où elle touche le wagon, devenant encore plus lourde si le wagon est léger, ou plus légère si le wagon est lourd. On voit ainsi que pour Mic le poids équivaut à la force et celle-ci à l’activité visible des boules.
Sew (5 ;8) prévoit bien les relations entre boules ainsi qu’entre wagons et boules : « Le wagon avec la boule ira moins loin parce qu’il sera plus lourd », etc. « Et si j’ajoute encore des boules dans le wagon, cette boule-là (en A) reste pareille ? — Elle devient plus légère. La boule (PA) devient moins lourde pour deux boules dans le wagon, ça fait aller moins loin parce que la boule ici (PA) a moins de puissance. »
Did (5 ;6) : la boule PA qu’on place plus haut (DA) « devient plus grosse (hésitation) plus lourde, parce qu’elle prend plus d’élan ».
Bel (6 ;9) : si on charge le wagon « ça freine quand il y a du poids. Un garçon m’a dit que ça roule mieux quand il y a plus de poids. — Je ne crois pas. Quand c’est lourd, ça retient et quand ce n’est pas lourd, ça retient pas ». « Si je lâche la boule plus haut (en A), le poids du wagon devient comment ? — Il devient moins lourd. — Et la boule ici (A) ? — Elle devient plus lourde. »
Nic (6 ;7) : si on charge le wagon il ira « moins loin. — Qu’est-ce qu’on a fait ? — Elle (P3 sur le wagon) est plus grosse, plus lourde. — Est-ce que (P3 en A) ça change ? — Elle est plus légère. — Comment le sais-tu ? — Parce que c’est plus lourd ici (wagon, plus lourd qu’avant). — Mais on pourrait dire aussi que (PA) devient plus lourd alors ? — Non. — Pourquoi ? — Parce que c’est lourd à pousser un wagon qui est plein. — Et si on enlève ça (P3 dans le wagon) ? — Elle (P3 en A) devient plus lourde (sans hésiter) ».
Cor (7 ;1) :« Est-ce que ça change (pour PA) quand c’est ça ou ça (P3, P2 ou P1) dans le wagon ? — Ça lui fait de la peine (au sens de peiner = faire du travail pénible) quand il y a ça (P3), moins quand il y a celle-là (P2) et presque pas de peine quand c’est ça (P1). — Et le poids de PA change ou pas ? — Ça reste toujours le même poids, non la même grandeur. — Quand c’est (P3) par exemple ? — Elle devient plus légère parce que, moi aussi, quand je pousse quelque chose de lourd, je deviens plus légère. Je pèse 17 kg et quand je pousse quelque chose de lourd, je pèse 12 kg. »
Ces exemples, que nous avons tenu à multiplier pour montrer leur fréquence, sont d’une clarté limpide quant au mode d’interprétation adopté par le sujet. Leur caractère essentiel est la compréhension du fait que le poids du patient B (boule ou wagon) est source de résistance en tant que freinage ou perturbation diminuant l’effet de la poussée de l’agent A. Et ce fait remarquable s’observe donc dès 4 ans (Hal) et dès la majorité des cas de 5 ans.
Dans la situation boule contre boule, la réaction unanime est qu’une grosse boule (le volume étant proportionnel au poids) fera avancer une petite mais pas l’inverse. En cas de volumes égaux et de poids inégaux (P0 et P3) la lourde déplacera la légère mais pas l’inverse, parce que la lourde « retient » (Mar), « bloque » (Cos), « freine » (Bel), etc.
Quant à la situation boules contre wagon, où le problème est d’anticiper les distances DB parcourues par le wagon, selon sa charge ou selon le poids et la hauteur de la boule-agent en A, le poids du wagon est également compris par tous les sujets comme facteur de résistance, sauf une hésitation momentanée chez
[p. 31]Cos à 5 ;1 (résidu des oscillations du niveau précédent). Au contraire, l’action de l’agent en A est d’autant plus forte qu’il est plus lourd ou qu’il part de plus haut. Il y a donc bien là une compréhension précoce de la poussée et de la résistance. Par contre, si cette accession rapide à un schème de compensation semble annoncer un niveau opératoire de causalité, ce qui nous restera à discuter, la conceptualisation au moyen de laquelle les sujets précédents cherchent à interpréter ces jeux d’actions et de résistance demeure encore nettement préopératoire, puisqu’elle traduit le tout en termes d’action propre sans notions physiques susceptibles de conservation.
Le problème de la non-conservation du poids, sur lequel on a pu avoir l’impression que nous insistions un peu artificiellement, a été en fait soulevé spontanément par le sujet Syl (5 ;3) lorsqu’elle nous a dit d’une boule « en haut elle devient lourde ». De même Mar (5 ;0) qui ajoute alors que le wagon devient « plus léger », mais que si on charge le wagon la boule en A « devient plus légère ». Il était donc normal que nous posions systématiquement cette question et le premier résultat a été de montrer la différence nette de ces réactions avec celles du niveau précédent. En effet, les sujets qui oscillent entre les compositions par addition et par compensation des poids (voir plus haut Jac, Pas, Ben et Yve, tous de 4 ans) disent parfois déjà spontanément que le poids de la boule en A ou en B se modifie si l’on change les poids de l’autre côté, mais c’est alors dans le sens de la composition additive et non pas compensatoire : par exemple Yve (4 ;11) pensait que si l’on augmente le poids en A « peut-être la boule (en B) devient plus lourde… alors le wagon va plus loin ». Au contraire, pour les sujets du présent sous-groupe, augmenter le poids en A (par adjonction) c’est le diminuer en B (par non-conservation), et l’augmenter en B (par adjonction) c’est le diminuer en A (par non-conservation). Or, traduites en termes opératoires, ces affirmations ont un sens à la fois acceptable et profond : elles signifient qu’en augmentant la force de poussée on diminue la résistance relative (A > B au lieu de A = B) et qu’en augmentant la résistance on diminue l’effet de la poussée (B > A au lieu de A = B). Mais ce n’est précisément pas ainsi que s’exprime le sujet de ce niveau, faute de pouvoir objectiver dans les processus physiques ou les objets eux-mêmes des opérations qu’il ne possède point encore en tant que sujet : ce à quoi
[p. 32]il se borne est alors de projeter dans ces objets ce qu’il connaît de son action propre, en tant que prise de conscience plus ou moins adéquate des processus musculaires.
D’un tel point de vue, les réponses précédentes sont parfaitement claires. Rappelons d’abord que la conservation du poids débute en moyenne vers 9 ou 10 ans seulement. Jusque-là , le poids est ce qu’en ressent le sujet, et un même objet peut lui paraître tour à tour lourd ou léger selon la manière de s’y prendre pour le soulever ou le pousser. D’autre part, le poids étant considéré comme synonyme de « force » au sens de la force musculaire, le sujet lui-même se jugera lourd ou léger selon qu’il réussit ou non à déplacer un poids. D’où le propos si éclairant de Cor à 7 ;1 : « Moi aussi, quand je pousse quelque chose de lourd, je deviens plus légère. Je pèse 17 kg et quand je pousse quelque chose de lourd je pèse 12 kg ! » Si donc le poids signifie la force et que le poids ne se conserve pas, il va de soi qu’en augmentant le poids de la boule en A on rend le wagon plus léger en B et que, en chargeant davantage le wagon en B on rend plus légère, donc moins forte relativement à ce wagon, une seule et même boule en A.
En outre, et précisément parce qu’ils ne croient pas à la conservation du poids, ces sujets n’en viennent nullement à considérer ces changements de poids comme définitifs. Il est vrai qu’ils s’attendent souvent à pouvoir les vérifier à la main ou à la balance, et en particulier grâce à l’emploi d’une boule témoin PA’ initialement égale à PA et qu’on ne mettrait pas en contact avec le wagon de manière à pouvoir la comparer ensuite à PA modifiée par son effort de poussée. Mais le sujet Cri, à 5 ;9 déjà , précise que la variation absolue du poids de PA ne se fera sentir, quoique absolue, qu’au moment précis de l’impact de PA contre le wagon. Il y a donc là un début de relativisation qui annonce les réponses du groupe intermédiaire suivant.
Mais avant d’en venir à ce groupe, il importe encore d’insister sur la précision et la limitation systématique de ce moment où, d’après les sujets précédents, la boule PA change de poids absolu lors de son impact. On s’est livré à cet égard à un certain nombre de contrôles qui ont mis en évidence l’aspect dynamique de cette modification supposée. Par exemple, après avoir obtenu l’affirmation de l’égalité des poids de P2 et de P’2 on a fait
[p. 33]comparer statiquement, par soupesée à la main, le poids de P2 à celui de P1 ou de P3 en demandant si P2 « devenait plus lourd lorsqu’on le compare à (qu’on le pèse en même temps que) P1 » ou « plus léger » lorsqu’on le compare à P3. Or les réponses ont été uniformément négatives, malgré les suggestions en > ou <, alors que ces mêmes sujets affirmaient l’existence de modifications absolues (même en termes de kilogramme par rapport à la boule témoin), dans la situation des mouvements boules → wagons.
D’autre part, on a demandé « depuis quand » PA ou PB changeaient de poids (lorsque le sujet venait de l’affirmer) : si c’était dès l’instant de l’adjonction d’une boule dans le wagon ou de la mise en place d’une PA à la hauteur DA ; or, spontanément les sujets répondaient que c’était seulement au moment de l’impact, ou au moment où PA s’approchait de PB, et surtout ils affirmaient que la boule reprendrait son poids initial lorsqu’elle s’arrêterait. Par exemple un sujet de 5 ans 1/2, lorsque l’on place P3 au lieu de P2 dans le wagon, dit que PA3 placé en DA « pèse encore 5 kg (contrôlé à la balance), puis, quand elle roule et touche le wagon elle pèse 3 kg, et quand elle s’arrête (en ce cas particulier le butoir a mal fonctionné) elle redevient 5 kg ». Or, cette localisation si précise est importante à noter, car l’impact se produit entre deux mouvements successifs et pourrait donc faciliter perceptivement une impression de forces opposées qui les accentuerait l’une et l’autre : en fait, au contraire, l’impression de résistance l’emporte donc jusqu’à entraîner, aux yeux du sujet, la croyance à une modification des poids absolus.
§ 5. L’explication opératoire🔗
La meilleure preuve que les réactions du niveau précédent ne sont pas dues à des artefacts d’interrogation est que, entre les explications consistant à prêter aux objets des forces, des poids, etc., conçus sur les modèles introspectifs ou égocentriques de l’action propre, et les explications du niveau IIB qui consistent à attribuer aux processus et aux objets un complexe de productions et conservations sur le modèle des compositions opératoires, on trouve chez plusieurs sujets une étape intermé-
[p. 34]diaire (niveau IIA) oscillant entre les interprétations qu’on vient d’analyser et les suivantes :
Dan (6 ;10) donne des prévisions exactes et les explique d’emblée par le poids : P3 en A poussera P2 en B plus loin parce que P3 « est plus grosse, plus lourde et pousse plus fort », tandis que P2 en A poussera « moins loin » P3 en B pour les raisons inverses. « Avec (P1) en (A), le wagon devient plus lourd ou plus léger ? — Je ne comprends pas. » Il se refuse donc à admettre une modification du poids du wagon selon la poussée qu’il reçoit. Par contre il admet encore l’inverse : le poids de la boule en A varie selon qu’il pousse un wagon vide ou plein. Après quoi il s’y refuse : « C’est la même chose. » Mais il admet encore que la boule en A « devient plus lourde quand elle est plus haut ».
Pour ce qui est des compensations multiplicatives, Dan comprend d’emblée que pour faire arriver le wagon au même point, il faut mettre en A la boule la plus légère plus haut, la moyenne au milieu et la lourde en bas.
Nic (7 ;1) dit qu’une boule P2 en B (wagon) « devient plus lourde » si on met P3 en A et « plus légère » si on met P1. « Ah ! non, c’est le contraire. — Pourquoi ? — C’est dur pour elle (P1) à pousser ce qu’il y a là (B). — Et dans le wagon, si on met (P3) en haut (A) ? — C’est plus léger à pousser. — Mais si on pèse celle-là (P3 en A) quand elle pousse un wagon plein ou un wagon vide, on verrait que ça change ? — Si on la porterait (= si on la pesait) quand elle pousserait, elle ne serait pas plus lourde. » Autrement dit après avoir hésité quant à la modification absolue des poids, Nic en vient à comprendre que, si le poids apparent (relatif à l’action obtenue) peut varier, le poids réel se conserve.
Al (7 ;1), de même, dit que si une boule en A est plus légère, le poids du wagon en B devient « plus lourd à pousser ». Il en vient à accepter qu’on verrait la différence des poids à la balance : « un poids de 5 kg de la boule en A pèsera 6-7 kg dès que la boule (A) touche le wagon » (plus léger qu’elle) mais « il repèse 5 kg dès que le wagon s’arrête ». En fin de compte, Al admet la non-variation absolue : « Non, la boule elle arrive ou pas à la pousser, mais elle est toujours la même chose lourde. »
Mi (7 ;1) pense d’abord que quand le wagon est lourd la boule en A « devient plus légère, le wagon est dur à pousser » et il s’attend à des constatations réelles sur la balance. Mais il affirme soudain, à propos du poids en B (wagon) selon qu’il est en relation avec une boule (en A) lourde ou légère : « Non, ce sont toujours les deux mêmes poids, seulement il est plus facile à pousser pour la grosse (en A). — Alors ça change ou pas dans le wagon ? — Non ! Le wagon devient léger pour la boule qui le pousse. »
Ces quelques faits fournissent de beaux exemples du passage d’une conceptualisation fondée sur l’action propre, au sein de laquelle les relations entre poussées et résistances sont bien comprises mais traduites en termes de poids variables, et une
[p. 35]conceptualisation opératoire où les mêmes relations dynamiques sont exprimées en termes de covariations relatives et non plus de modifications absolues changeant d’ailleurs à chaque instant. C’est cette conceptualisation opératoire qu’on trouve seule à l’œuvre au niveau IIB dont voici quelques exemples :
Car (8 ;2) dit d’emblée clairement qu’avec plus de poids la boule en A « pousse le wagon plus loin » et qu’avec plus de poids le wagon « ira moins loin parce qu’il est plus lourd qu’avant. — Ça change quelque chose à la boule (en A) ? — Oui, ça la rend plus légère. — Ça change le poids ? — Non c’est le même ».
Mar (8 ;9) : la boule P3 pousse P0 parce que celle-ci « est plus légère ». — « Et comme ça (P0 → P3) ? — Celle-là (P3) la retiendra parce qu’elle a plus de force » : la même « force » de P3 agit donc comme poussée dans le premier cas et comme résistance dans le second. Pour les distances DB, « plus c’est lourd (en A) plus ça va loin », à moins de modifier la charge du wagon : « Il faut enlever une boule au wagon, ça sera plus léger pour (P0 en A). — Pourquoi enlever ? Il ne faut pas plutôt ajouter du poids ? — Non, ça sera trop lourd pour la boule (P0). » « Quand il y a ici (B) une grosse boule, ça fait trop lourd pour celle qui pousse. Quand il n’y a pas de boule ça fait léger. — Celle qui pousse change de poids ? — (Il rit.) Non. — Toujours le même poids ? — Oui. — Mais on pourrait croire que quand on remplit le wagon celle qui pousse devient légère, puisqu’elle ne peut plus pousser ? — Non. — Elle garde la même force ? — Oui. — Et si on la met plus haut ? — Celle qui pousse a plus d’élan, parce qu’on change les places de l’élan. »
Cla (8 ;9) distingue de même l’« élan » variant avec la hauteur et la « force » constante, qui est fonction du poids. Pour P1 en haut et P3 en bas il dit :« (P1) a plus d’élan, mais moins de force ; (P3) a plus de force mais moins d’élan. — Ça ne t’étonne pas ? — Non, ça ne m’étonne pas. (P3) est plus grosse, forcément elle pousse la même chose si elle est plus bas. Si (P1) était à la même distance, elle pousserait moins loin. — Le wagon devient plus lourd ou plus léger si c’est la grosse boule ou la petite qui le pousse ? — Le même poids. — On pourrait dire que c’est comme s’il devenait plus lourd ou plus léger si (P3) le pousse ? — Plus léger. — Pourquoi ? — Parce qu’il va plus loin. — Tu aurais pensé ça ? — Non, c’est la même chose (conservation du poids absolu). »
Mag (9 ;3) : mêmes raisonnements. Les compensations multiplicatives sont, comme chez les trois sujets précédents, prévues déductivement : « La petite boule est plus légère, il faut qu’elle aille plus haut pour avoir de l’élan. La grosse doit aller tout en bas, parce qu’une lourde n’a pas besoin d’élan. »
Deux nouveautés frappent dans ces réactions, comparées à celles des niveaux précédents. La première est que dorénavant
[p. 36]le sujet se place exclusivement au point de vue des objets et de leurs relations « objectives » en tant qu’extérieures à l’action propre. C’est ainsi qu’une boule A est censée pousser une boule B si A est plus lourde que B et que B la retient si c’est elle qui est plus lourde ; ou encore que la distance parcourue par B est fonction directe de la force de A et inverse de la résistance de B, une même force, comme celle du poids P3 pouvant être tour à tour force de poussée si P3 est en A ou force de résistance si P3 = B. Or ces poids ou ces forces se conservent, la seule variation admise à leur égard étant celle de la relation entre deux variables. En d’autres termes, le wagon déchargé devient « plus léger pour (P0) », non pas que son poids change, mais parce que, par exemple, (W + P2) > P0 est devenu W < P0 par suppression de P2 : un système de relations objectives a ainsi été substitué à un modèle de poids et forces variant absolument par analogie avec les impressions subjectives.
Il y a donc là , et c’est la première nouveauté, un signe évident d’une évolution de la causalité : de la causalité préopératoire ou assimilation des événements ou relations aux schèmes de l’action propre, le sujet en vient à une causalité opératoire, ou attribution aux objets et événements d’un jeu de relations composables par des opérations logico-mathématiques, c’est-à -dire réductibles à un système de transformations comportant des invariants. L’étonnant, dans le cas particulier, est que l’explication de base n’a point été modifiée, ou, plus précisément, qu’elle était déjà présente sous une forme précoce au niveau antérieur (4-5 à 7-8 ans), en tant que système de poussées et résistances. Mais sa conceptualisation a changé, et d’égocentrique au sens des assimilations à l’action propre (non-conservations, etc.), elle est devenue opératoire au sens indiqué à l’instant.
La seconde nouveauté de ces sujets est que, décidés à utiliser exclusivement des propriétés permanentes avec relations variables, ils sont obligés à cause de l’asymétrie du dispositif 1 de faire intervenir trois groupes de facteurs et non plus deux seulement. Il y a d’abord la force de poussée, liée par hypothèse à des poids constants. Il y a ensuite la force de résistance, liée
(l) Des mouvements sur un plan entièrement horizontal auraient compliqué l’interrogation en faisant intervenir des moteurs visibles ou invisibles.
également à des poids invariants, mais agissant en sens négatif. Mais il y a encore la hauteur de chute (DA) qui, aux niveaux précédents, s’expliquait sans plus par une variation absolue des poids (PA est « lourd » en haut et devient « léger » en bas, etc.) : pour concilier le poids invariant (synonyme par hypothèse de la « force » elle-même constante) avec les variations d’effets de hauteur, ces sujets distinguent alors, pour une même boule, sa « force » constante et son « élan » variable, celui-ci étant censé être orienté dans le même sens que la force de poussée, mais varier en fonction de la hauteur1.
Ainsi s’achève l’élaboration de la causalité accessible à l’enfant dans le cas particulier de ces mouvements transitifs en situation asymétrique.
§ 6. Causalités représentative
et perceptiveđź”—
Les faits qu’on vient de décrire aux § 3 à 5 constituent un cas exceptionnel de schéma causal demeurant identique de 4-5 à 8-9 et 11-12 ans, seule se modifiant la conceptualisation qui sert au sujet à le justifier. D’un stade préopératoire assez élémentaire jusqu’au niveau des opérations concrètes, on retrouve, en effet, de manière assez continue une explication du mouvement transitif par une force de poussée transmettant un déplacement mais à la condition de vaincre une résistance exerçant un pouvoir de freinage. Certes les plus jeunes sujets hésitent
(1) Cette distinction de l’élan et de la force liée au poids invariant permet aux sujets de ce niveau de lever les contradictions dans lesquelles s’enferment ceux des niveaux précédents selon que, pour eux, la « force » est liée au poids qui varie ou au seul mouvement observé. Par exemple Ves à 6 ;9 lorsque l’on met P3 au lieu de P2 en A et qu’on lui demande : « Le wagon change-t-il de force ? — Oui, il devient moins lourd. — Pourquoi ? — Pour aller plus loin. » Mais il attribue en une autre situation plus de force au wagon « pour aller moins loin » (résistance), la force du wagon étant alors son grand poids. Et dans la suite, si on augmente le poids en A, alors « il est moins fort, le wagon ». Autre exemple : Joe à 6 ; il dit que la boule en A a « une force qui sert à l’aider, une force pour rouler » mais l’équivalence de la force et du mouvement la conduit alors à soutenir que « quand le wagon est moins lourd il est plus fort (parce qu’il va plus loin) ». D’où la conciliation inquiétante : « Le poids du wagon sert à aider à pousser quand il est léger », ce qui revient à dire : moins lourd = plus loin = plus fort. C’est ce genre de difficultés qu’éliminent les sujets du niveau IIB en liant la force au poids constant et le mouvement à l’élan variant selon la hauteur.
quelque peu entre cette composition d’actions positives et négatives susceptibles de compensation, et une composition additive où le poids du patient s’ajouterait à celui de l’agent pour en renforcer l’effet. Mais tous les sujets, sitôt dépassé le niveau initial où ils ne trouvent rien à dire sinon par description tautologique, esquissent ce schème d’actions et de résistances, quittes à le mêler au schéma additif quand le problème se complique à propos des distances parcourues par le patient B (et cela parfois jusqu’à 11-12 ans). Et dès 5 ans, la majorité des sujets s’en tiennent à ce schéma de poussée et de résistance, alors qu’en d’autres domaines il faut attendre 11-12 ans pour que ne prédomine plus le schéma additif.
Mais il convient d’abord de rappeler un point essentiel : c’est que l’idée de résistance en jeu dans les réponses de 4-5 à 10-11 ans en la présente expérience ne se caractérise que par des « freinages » ou « ralentissements » et n’est donc pas encore assimilable à une « réaction » dont la direction vectorielle serait inverse à celle de l’action. Comme telle la réaction suppose la composition des inversions et réciprocités, donc le groupe INRC, qui se construit vers 11-12 ans. Il n’en est pas de même de la résistance en tant que freinage, qui ne présente pas de propriétés directionnelles, sinon qu’il est une perturbation par rapport à la poussée et comporte ainsi un aspect négatif. Ce qui est par contre intéressant est que dès 4-5 ans cet aspect suffise pour suggérer des compensations. Le problème est alors d’expliquer cette précocité et pour cela de confronter ces résultats nouveaux avec ce que nous a appris, au § 1, la discussion (en partie améliorée par rapport à d’autres précédentes) de la causalité perceptive.
Or, le fait remarquable, aux niveaux de 4 à 7 ans, est a) que le sujet raisonne par assimilations aux données de l’action propre, ce qui est normalement une source de déformation (et ce l’est, en effet, ici dans le cas des non-conservations du poids, etc.) ; mais b) que, dans le cas particulier du mouvement transitif, l’action propre fournit par ailleurs et exceptionnellement un modèle utilisable et relativement adapté, qui constitue en outre la source probable de la causalité perceptive. En une telle situation, il va alors de soi qu’il existe des biens entre la causalité perceptive et cette forme de causalité représentative ou notionnelle et que l’analyse de ces relations peut
[p. 39]contribuer à expliquer la précocité du schème de résistance en ce cas particulier.
Notons d’abord que l’équation :
M(A1 — A2) + F(T, C) = M(B2 — B1) + R(T, C),
qui nous a paru caractériser la causalité perceptive, s’applique de la manière la plus claire aux explications causales fournies par nos sujets, à cette réserve près qui ne tient pas à eux mais au dispositif choisi, que le mouvement de A est stoppé par un butoir et qu’il faut donc écrire ici M(A1) dans l’équation à la place de M(A1 — A2).
Mais, à part ce détail, il va de soi, pour nos sujets, que le mouvement de la boule A se transmet à la boule (ou au wagon) B, et que cette production de mouvement en B comporte en même temps une conservation : en effet, dans la mesure où le déplacement de B est plus faible que celui de A, c’est que la résistance R de B a compensé la poussée produite par A ; et dans la mesure où ce déplacement de B est grand, c’est que la résistance est faible par rapport à la poussée. Quant à la longueur du mouvement de A en fonction de la hauteur de chute, il y a là un facteur n’intervenant pas dans la présentation horizontale du dispositif de Michotte (mais par contre en vertical à la descente) : seulement, dans le cas de nos sujets, ce facteur supplémentaire est traduit en termes d’élan, c’est-à -dire de vitesse acquise, ce qui ne modifie donc pas la nature des facteurs MA et FA et se traduit à nouveau, dans l’autre membre de l’équation, par la variation de MB en fonction de RB’.
On peut donc conclure à un certain isomorphisme entre la structure en jeu dans la causalité perceptive et la structure des explications causales du mouvement transitif dans le système des notions préopératoires, puis surtout opératoires. D’où les conséquences suivantes en ce qui concerne les relations entre les causalités perceptive et notionnelle ou représentative :
1) Le caractère précoce des notions de poussée et de résistance est évidemment dû à des informations tirées de la causalité perceptive, surtout tactilo-kinesthésique, au sein de laquelle l’impression de résistance est inséparable de celle de poussée. On s’expliquerait mal, sans cette circonstance, que le schème de la résistance s’observe dès 4-5 ans, dans le cas particulier du
[p. 40]mouvement transitif, alors qu’il est tellement plus tardif dans les situations où l’action propre n’intervient pas de façon aussi directe et aussi générale.
On objectera peut-être que le schème de poussée et résistance n’est pas si général puisqu’on trouve encore à 11 et même à 12 ;2 ans des cas d’anticipations où intervient la composition additive où le poids de B s’ajoute à celui de A au lieu de lui résister. Mais autre chose est d’anticiper une situation où, après avoir prévu que plus A est lourd plus B ira loin il s’agit d’inverser la relation pour ce qui est du poids de B et autre chose est, en percevant le ralentissement de B de l’interpréter aussitôt comme un effet de résistance, ce que font sans exception tous les sujets, sauf les quelques enfants de 4-5 ans du stade I incapables de fournir une explication causale.
2) Mais la causalité perceptive tactilo-kinesthésique est inséparable de l’action propre en son ensemble, puisque la seule cause intervenant dans les situations accessibles à la perception tactilo-kinesthésique est toujours une action du corps propre ; tandis que l’action d’un objet sur un autre n’est perçue qu’indirectement, avec l’aide en général d’informations visuelles, et dans un contexte de manipulation ou d’action corporelle. La source des notions de poussée et résistance que nous avons décrites aux âges de 4-5 à 8-9 ans est donc en définitive l’action elle-même, dont la perception tactilo-kinesthésique ne connaît qu’un secteur limité puisque les schèmes de l’action dépassent la perception et ne sont pas perceptibles en tant que schèmes. Or, ces schèmes jouent un rôle indéniable dans les notions causales élémentaires que nous avons observées, et qui constituent bien une assimilation des objets, mouvements et événements aux schèmes de l’action elle-même, avant d’être promues au rang d’assimilation aux opérations, celles-ci provenant également de l’action mais avec une élaboration plus poussée dans le sens de la composition réversible et des conservations.
Or, comme l’action propre est contrôlée par des régulations dont le rôle est de compenser une à une les perturbations s’opposant à l’obtention des résultats recherchés, il va de soi que les résistances perçues donnent lieu elles aussi, en tant que perturbations des effets de la poussée, à des compensations consistant à renforcer celle-ci par un élan accru, une augmen-
[p. 41]tation de poids, etc. : d’où les compensations précoces qu’il s’agissait d’expliquer.
3) Dans le cas des notions que nous avons décrites, le passage de l’assimilation aux actions propres à l’assimilation opératoire, avec attribution des actions puis des opérations aux objets eux-mêmes peut donc être suivi de façon particulièrement claire, au travers des modifications et des progrès de la conceptualisation. Aux stades initiaux, les boules et le wagon sont conçus comme des sortes de corps vivants qui poussent ou qui retiennent, mais peuvent à l’occasion se laisser aller et aider à la poussée autant que la retenir. Leurs forces sont donc variables, en leurs manifestations se confondant avec leur nature, et sont symbolisées par un poids pouvant se modifier de façon absolue selon les circonstances favorables ou les obstacles rencontrés. Le schéma de la poussée et de la résistance ne s’en manifeste pas moins, mais englobé dans une conceptualisation ne traduisant pas autre chose que l’expérience musculaire courante, attribuée aux objets eux-mêmes. Avec les progrès de la pensée opératoire, les objets cessent d’être des corps vivants ou biomorphes, et deviennent des opérateurs, qui transmettent le mouvement ou le ralentissement, mais selon des conditions bien réglées revenant à concilier les transformations avec des conservations : en ce cas le schéma des poussées et résistances prend une forme rationnelle, dont la composition traduit le processus asymétrique et le déséquilibre qui caractérisent la production causale, mais en un langage d’équivalences et de compensations telles que ce qui est fait et dépensé du côté de la cause correspond à ce qui est fait et gagné du côté du résultat. Mouvements et poussées de l’agent équivalent ainsi aux résistances et mouvements du patient, selon des notions qui ne dépassent naturellement pas les connaissances d’enfants de 7-8 ans, mais selon un mode de composition qui relève déjà d’une pensée mécaniste par compensations des opérations directes et inverses.
4) Si, mis à part les progrès de la conceptualisation, il existe, en ce domaine délimité du mouvement transitif, une telle continuité entre les schèmes sensori-moteurs de poussée et résistance, la causalité perceptive tactilo-kinesthésique et la causalité notionnelle, préopératoire puis opératoire, il va de soi
[p. 42]que les relations doivent être multiples entre ces réactions de divers niveaux hiérarchiques et la causalité perceptive visuelle. D’une part, en effet, le sujet voit les boules et les wagons se déplacer et perçoit donc, à leur égard, des liaisons causales perceptives de nature visuelle. D’autre part, sans être matériellement situé « dans » les boules ni même sans les manipuler avec ses propres mains (puisque c’est l’expérimentateur qui les place), sauf lors de certains contrôles, il les conçoit en analogie étroite avec ses schèmes d’actions jusqu’au moment où il décentre celles-ci pour en faire des opérations : il est donc fort douteux que, ne pouvant concevoir les boules autrement qu’en termes de poussées (en A) et de résistances (en B), il parvienne à les percevoir en termes de seuls mouvements et poussées, mais sans aucune résistance. Tout ce que nous savons aujourd’hui des « Gestalts empiriques » de E. Brunswick et des « schèmes temporels identificateurs » de J. Bruner, etc., rend invraisemblable que des expériences familières et même quotidiennes ne se traduisent pas en indices perceptifs visuels, sans revenir sur les résistances et les freinages du transport oculaire lors des ralentissements de mouvements (voir le § 1, sous III et V).
5) Or, s’il en est bien ainsi (ce que nous avons supposé en écrivant l’équation de la causalité perceptive visuelle comme on l’a vu au § 1, sous II et V), il existe une remarquable convergence entre les divers modes de perception et d’interprétation notionnelle du mouvement transitif, quant à la composition des mouvements, poussées et résistances. Le problème est alors d’établir les modes de filiations ou les parentés entre ces différents niveaux. Or, il paraît exclu de considérer les notions comme issues de la seule perception, car si une action est perceptible en son déroulement et en ses résultats, par des voies proprio- et extéroceptives, ni les schèmes ni les opérations ne sont perceptibles ou observables comme tels, sinon en leurs aboutissements ou produits. Le schéma que nous proposerons est donc le suivant :

Cela supposerait : d’une part, une série évolutive relativement autonome quant aux aspects opératifs de l’action et de la pensée causale (de l’action à l’opération) ; en second lieu un développement des aspects figuratifs ou perceptifs de la causalité conduisant de la causalité perceptive tactilo-kinesthésique à la causalité perceptive visuelle ; mais surtout, en troisième lieu, une suite ininterrompue d’interactions entre les aspects opératifs et les aspects figuratifs de la connaissance causale, les premiers dirigeant les activités perceptives propres aux seconds et les seconds fournissant les informations nécessaires sur les états que les premiers finissent par relier en une suite intelligible grâce aux transformations qui les engendrent. Mais sur chacun de ces paliers, qu’il s’agisse d’actions, de régulations perceptives ou représentatives ou encore d’opérations proprement dites, la causalité apparaît comme une synthèse de productions et de conservations, grâce au jeu des compensations qui maintiennent des équivalences au sein du processus temporel asymétrique.
Remarque finaleđź”—
Puisque les explications précoces du mouvement transitif ainsi que la compréhension précoce de la relation inverse ou de la compensation entre le poids et la poussée de la boule active A et le poids ou la résistance de la boule passive B sont dues, tant au niveau de la perception qu’à celui des notions préopératoires ou des opérations, à un postulat de conservation de l’impulsion, il peut être utile de rappeler les données physiques du problème, du moins sur un plan horizontal (la descente de A n’intervient en cette expérience que pour lui fournir un mouvement qui n’apparaisse pas à l’enfant comme directement dû à l’action de l’expérimentateur).
Si nous appelons m1 la masse de la boule active et m2 celle de la boule passive, v1 et v2 leurs vitesses respectives avant l’impact et v’1 et v’2 après l’impact, on a d’abord pour la conservation de l’impulsion :
m1v1 = m1v’1 + m2v’2(1)
Mais cette loi ne suffit pas à déterminer les deux vitesses finales. Il entre encore en jeu le bilan des énergies cinétiques,
[p. 44]initiale (1/2 m1) et finale (1/2 m12 + 1/2 m22).Or ces énergies ne sont pas nécessairement égales. Par exemple, dans le cas d’une boule de pâte ou de plomb, il y a perte notable d’énergie par écrasement de la matière. On a donc en général :
1/2 m1 ≥ 1/2 m12 + 1/2 m22 (2)
Par contre dans le cas de choc élastique, il n’y a pas perte d’énergie et l’on a alors les deux relations simultanées :
m1v1 = m1v’1 + m2v’2(3)
m1 = m12 + m22
ce qui donne au total :
v’2 = v1 (4)
v’1 = v1 (4 bis)
L’équation 4 bis montre que la vitesse finale de la boule active change de signe (rebondissement) si m2 > m1, qu’elle conserve au contraire une vitesse résiduelle (diminuée) si m2 < m1 et qu’elle s’arrête si m2 = m1. La deuxième boule prend une vitesse inférieure à la vitesse initiale de la première si elle est plus lourde que celle-ci, une vitesse supérieure si elle est plus légère et une vitesse égale si elle est de même poids.
Ces calculs sont élémentaires mais la position du problème pas si évidente puisqu’elle a fait l’objet de polémiques pendant des décades entre les cartésiens et les leibniziens, partisans de la conservation de mv ou de mv2.
Du point de vue physique, il convient de distinguer quatre significations du concept de poids utilisé ou utilisable par les enfants du niveau considéré : a) le poids « statique » fourni par l’impression musculaire de pesée ; b) le poids « actif » lié à l’inertie de la masse et qui fait le choc ; c) le poids « passif » lié aussi à l’inertie et qui se traduit par la résistance du wagon ou de la seconde boule ; et d) le poids facteur de frottement, qui ralentit la seconde boule. Mais par un heureux hasard il intervient une compensation approchée entre l’action inertique du poids du wagon et son rôle dans le frottement. L’énergie iner-
[p. 45]tique possédée par le wagon quand il démarre à la vitesse v’2 est, en effet, proportionnelle à sa masse, mais l’énergie perdue par unité de longueur parcourue, sous l’effet du frottement, est également proportionnelle au poids.
Du point de vue psychologique par contre, l’essentiel est que v’2 > v’1 puisque 2 m1 > m1 — m2, c’est-à -dire que le mobile passif a gagné quelque chose aux dépens du mobile actif et que le sujet y voit une conservation de l’impulsion au cours de l’action transitive, moyennant les corrections dues aux relations entre m2 et m1.