2010

Un virus de souris mis au service de l’être humain - Une nouvelle base vaccinale permet d'amplifier notre réponse immune aux agents pathogènes

Une équipe de scientifiques de l’Université de Genève (UNIGE) a manipulé et désarmé un virus de souris afin de le convertir en un vecteur de vaccin. Ce dernier peut induire une immunité jusqu’alors inégalée des cellules dites «T killer». La nouvelle technologie vaccinale mise au point par les chercheurs ouvre des perspectives prometteuses dans la lutte contre des maladies mortelles comme le VIH/SIDA, l’hépatite C, la tuberculose ainsi que certaines tumeurs. Ces résultats font l’objet d’une publication dans la dernière édition en ligne du journal Nature Medicine.

Tandis que la poliomyélite, la variole et d’autres maladies ont été supprimées ou contrées par voie de vaccination, le monde attend toujours des vaccins contre le sida, l’hépatite C et d’autres infections mortelles. D’une certaine manière, produire des vaccins efficaces contre la poliomyélite et la variole représentait une tâche plus facile que celle à laquelle la communauté scientifique fait face aujourd’hui avec le VIH/SIDA et le virus de l’hépatite C (HCV); car les vaccins anti-poliomyélitiques et antivarioliques devaient seulement inciter le système immunitaire à produire des anticorps aptes à lier et inactiver les virus. En revanche, contre le VIH/SIDA, l’hépatite C et d’autres pathogènes persistants, les anticorps sont limités dans leur efficacité. A moins de s’associer avec une armada de cellules spécifiques, les «T killer».

Un virus de souris fort comme un éléphant
Si mettre au point des vaccins capables de déclencher une puissante réponse immune des cellules «T killer» reste une tâche difficile, c’est ce défi que vient de relever le laboratoire du prof. Daniel Pinschewer, au Département de pathologie et immunologie de la Faculté de médecine de l’UNIGE et au Centre collaborateur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la vaccinologie néonatale. Ces scientifiques ont en effet développé une nouvelle plate-forme technologique pour lutter contre les pathogènes en exploitant l’un d’entre eux. Ils ont ainsi utilisé le virus de la chorioméningite lymphocytaire (LCMV), un virus de souris découvert en 1933 et rapidement devenu célèbre du fait qu’il peut précisément inciter le système immunitaire à lever une redoutable armée, formée de millions de cellules «T killer».

«Ce virus a recours à une astuce que nous ne connaissions pas encore», explique Daniel Pinschewer. «Sachant cela, nous avons tenté de le manipuler et de l’exploiter, afin qu’il pousse le système immunitaire à produire des cellules T killer en quantités astronomiques». L’initiative de ce groupe de chercheurs a été couronnée de succès, comme en atteste l’article paru cette semaine dans l’édition en ligne de la revue internationale Nature Medicine.

Pour déclencher une forte réaction immune
Les vaccins se doivent d’être sûrs, à l’usage et il demeurait trop risqué d’employer le LCMV à l’état naturel sur l’être humain. L’équipe de chercheurs a donc conçu un stratagème pour désarmer le virus LCMV.

Celui-ci voyage d’une cellule à l’autre en formant de petites bulles que décore une protéine virale, à laquelle le virus a recours pour s’amarrer à de nouvelles cellules, avant de les pénétrer, de s’y lover, pour finalement s’y reproduire. Ainsi l’infection s’étend-elle. Daniel Pinschewer explique qu’en «recourant à de nouveaux outils créés dans notre laboratoire, nous avons pu apprivoiser le virus en lui ôtant cette protéine d’amarrage».

Une fois la protéine supprimée, un espace est libéré à l’intérieur du virus, où il devenait possible d’implanter des protéines d’origine virale, bactérienne ou tumorale, contre lesquelles le système immunitaire doit se battre. C’est ce qu’ont effectué les chercheurs, afin d’induire la reconnaissance de n’importe quel pathogène dangereux par le système immunitaire, ceci sans qu’il y soit directement exposé. On retrouve bien là le principe même de toute vaccination, mais qui diffère en ceci que la fiche signalétique du pathogène dangereux est véritablement incorporée dans le corps estropié du virus LCMV, un corps qui conserve néanmoins sa capacité à stimuler le système immunitaire pour produire des hordes de cellules «T killer».

Nouvelles perspectives de vaccins
Le mécanisme sous-jacent de la production massive de cellules «T killer» était inexpliqué jusqu’alors. L’équipe de Daniel Pinschewer est parvenue à l’élucider en observant les particules du nouveau vaccin, inoculées dans des souris. Celles-ci se retrouvent dans un type de cellule spécialisée du système immunitaire, les cellules dites dendritiques, qui dirigent les cellules «T killer». Confrontées aux pathogènes, les cellules dendritiques déclenchent une réponse amplifiée des cellules «T killer», qui se retrouvent plus nombreuses, plus combatives et plus endurantes, si bien que le vaccin expérimental protège de manière à la fois efficace et durable.

Cette nouvelle technologie vaccinale ne devrait pas se cantonner à lutter contre des infections virales persistantes, telles que le VIH et le HCV. Les cellules «T killer» forment aussi une composante essentielle de vaccins destinés à traiter des tumeurs ou à empêcher des maladies provoquées par des bactéries dissimulées à l’intérieur des cellules d’un hôte, comme la tuberculose par exemple. Les données publiées attestent le grand potentiel de vaccins qui seraient basés sur le virus LCMV, des vaccins qui seraient susceptibles de traiter ou d’empêcher un grand nombre de maladies. Enthousiasmés par ces découvertes testées sur des modèles animaux, les scientifiques du Centre américain de recherches sur les vaccins des Instituts nationaux de santé (VRC/NIH), qui ont collaboré à ce projet, exploitent déjà la nouvelle plate-forme dans l’objectif d’élaborer un vaccin contre le sida. Il va sans dire que de nombreux essais doivent encore être effectués à grande échelle sur des volontaires humains, afin d’évaluer la portée de cette nouvelle technologie.

Contact:

prof. Daniel Pinschewer, au tél.: +41 22 379 59 45 et +41 79 694 51 21

8 février 2010
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