| Le professeur Jean Ziegler s'engage pour le droit
à l'alimentation |
Que
fait un Rapporteur spécial pour le droit à l'alimentation?
Jean Ziegler: Mon mandat est de créer une nouvelle norme de droit
international public. En effet, 826 millions de personnes sont, chroniquement
et gravement, sous-alimentées dans le monde et chaque jour, 100'000
personnes meurent de faim. Or cette situation n'est pas une fatalité.
Selon la FAO,
notre planète a les capacités de nourrir 12 milliards d'êtres
humains. L'objectif est donc d'obliger les Etats à prendre des mesures
afin que ce génocide silencieux cesse. Il est par exemple impératif
qu'en Amérique latine et en Asie, les collectivités publiques
entreprennent une réforme agraire pour faciliter l'accès à
la terre et mettent sur pied une politique de revenu minimum.
N'est-ce pas utopique? Avec les événements actuels, on
constate tous les jours que le droit international est bafoué.
Oui, il ne faut pas se leurrer. Mais il faut admettre que la globalisation
a ceci de bon : elle a créé une conscience publique et sociale
universelle. Avec l'émergence de la société de communication,
la moindre famine ou exaction qui se produit dans le coin le plus reculé
est portée à la connaissance de tous le jour même. Et
je pense que cette circulation de l'information a permis à tous ces
nouveaux mouvements sociaux de se créer et de s'organiser comme à
Porto Alegre. Je suis convaincu que c'est par eux que nous allons progresser.
L'ONU est réputée pour ce qu'un professeur de l'Institut
universitaire d'études du développement qualifiait dernièrement
de "langue de coton". Pensez-vous pouvoir continuer à vous
exprimer aussi ouvertement qu'à l'Université?
J'ai été nommé pour mon indépendance. Je ne changerai
donc rien et assumerai mon mandat pendant les six ans, comme convenu. Pour
que mon combat contre la faim ait un sens et une utilité, il doit en
effet être radicalement critique.
Vous engendrez souvent la polémique: pensez-vous être un
agitateur?
Non. Je me qualifie plutôt comme un intellectuel organique du mouvement
social. Je fais partie des privilégiés : blanc, de nationalité
suisse et professeur d'université, payé pour penser. C'est absolument
fabuleux. Il faut donc que j'utilise ce privilège pour combattre tout
ce qui attente à la liberté de l'Homme.
Tous les professeurs d'université devraient alors s'engager?
Tout intellectuel devrait s'engager personnellement. Il ne s'agit pas d'adhérer
à un parti politique mais de travailler pour l'utilité sociale.
Et nous, professeurs, nous sommes payés pour cela. Pour moi, le grand
modèle de cet engagement est représenté par Carl Vogt.
Réfugié politique qui a survécu aux Prussiens, il est
devenu professeur à l'Université de Genève et s'est tout
de suite engagé dans la réforme de l'école, la création
de la Faculté de médecine. Il a été Conseiller
d'Etat et aux Etats. Bref, voilà pour moi ce que doit être un
intellectuel.
Pensez-vous avoir noirci l'image de la Suisse à l'étranger
avec vos livres notamment?
Certainement pas. Je n'attaque pas la Suisse. Je suis un patriote dans le
sens le plus ringard du terme. J'aime son histoire, ses paysages, les droits
constitutionnels qui font de notre pays une démocratie, etc. Ceux que
j'attaque sont les membres de l'oligarchie. Ce sont ceux qui détournent
la Suisse de son combat pour la solidarité et la transforment en cave
d'Alibaba avec de l'argent volé dans le monde entier.
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